NOL
Voyage au Centre de la Terre

Chapter 9

M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/480 000, et

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publiée par la Société littéraire islandaise, d’après les travaux géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document pour un minéralogiste.
La dernière soirée se passa dans une intime cau- serie avec M. Fridriksson, pour lequel je me sentais pris d’une vive sympathie ; puis, à la conversation, succéda un sommeil assez agité, de ma part du moins.
À cinq heures du matin, le hennissement de quatre chevaux qui piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m’habillai à la hâte, et je descendis dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il opérait avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses recommandations.
Tout fut terminé à six heures. M. Fridriksson nous serra les mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante hospitalité, et avec beaucoup de cœur. Quant à moi, j'ébauchai dans mon meilleur latin quelque salut cordial ; puis nous nous mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs incertains de la route :
Et quacumque viam dederit fortuna sequamur.
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Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désas- treuses. Un temps de touristes.
Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me rendait de facile composition sur le début de l’entreprise. J'étais tout entier au bonheur de l’excursionniste, fait de désirs et de liberté. Je commençais à prendre mon parti de l'affaire.
— D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque ? de voyager au milieu du pays le plus curieux ! de gravir une montagne fort remarquable ! au pis aller, de descendre au fond d’un cratère éteint ! Il est bien évident que ce Saknussemm n’a
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pas fait autre chose. Quant à l’existence d’une gale- rie qui aboutisse au centre du globe, pure imagina- tion ! pure impossibilité ! Donc, ce qu’il y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans marchander.
Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
Hans marchait en tête, d’un pas rapide, égal, continu. Les deux chevaux chargés de nos bagages Je suivaient, sans qu’il fût nécessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos bêtes petites, mais vigoureuses.
L'Islande est une des plus ré îles de l’Eu- rope. Elle mesure quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille habitants. Les géo- graphes l’ont divisée en quatre quartiers, et nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le nom de Pays du quart du Sud-Ouest, « Sud- vestr Fjordüngr ».
Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords de la mer. Nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient bien du mal pour être verts ; le jaune réussissait mieux. Les sommets rugueux des masses trachytiques s’estompaient à l'horizon dans les brumes de l’est ; par moments, quelques plaques de neige, concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant des cimes éloi-
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gnées ; certains pics, plus hardiment dressés, trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-des- sus des vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein ciel.
Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la mer et mordaient sur le pâturage ; mais il restait toujours une place suffisante pour passer. Nos chevaux, d’ailleurs, choisissaient d’instinct les endroits propices sans jamais ralentir leur marche. Mon oncle n’avait pas même la consolation d’exci- ter sa monture de la voix ou du fouet ; il ne lui était pas permis d’être impatient. Je ne pouvais m'empê- cher de sourire en le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues jambes rasaient le sol, il ressemblait à un Centaure à six pieds.
— Bonne bête ! bonne bête ! disait-il. Tu verras, Axel, que pas un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais. Neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien ne l’arrête. Il est brave, il est sobre, il est sûr. Jamais un faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque rivière, quelque fjürd à traverser, et il s’en présentera, tu le verras sans hésiter se jeter à l’eau comme un amphibie, et gagner le bord opposé ! Mais ne le brusquons pas, laissons-le agir, et nous ferons, lun portant l’autre, nos dix lieues par jour.
__ Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide ?
__ Oh ! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela
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marche sans s’en apercevoir. Celui-ci se remue si peu qu’il ne doit pas se fatiguer. D’ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture. Les crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.
Cependant nous avancions d’un pas rapide. Le pays était déjà à peu près désert. Çà et là une ferme isolée, quelque boër! solitaire, bâti de bois, de terre, de morceaux de lave, apparaissait comme un men- diant au bord d’un chemin creux. Ces huttes déla- brées avaient l’air d’implorer la charité des passants, et, pour un peu, on leur eût fait l’aumône. Dans ce pays, les routes, les sentiers même manquaient abso- lument, et la végétation, si lente qu’elle fût, avait vite fait d’effacer le pas des rares voyageurs.
Pourtant, cette partie de la province, située à deux pas de sa capitale, comptait parmi les portions habi- tées et cultivées de l’Islande. Qu'’étaient alors les contrées plus désertes que ce désert ? Un demi-mille franchi, nous n’avions encore rencontré ni un fer- mier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sau- vage paissant un troupeau moins sauvage que lui ; seulement quelques vaches et des moutons abandon- nés à eux-mêmes. Que seraient donc les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes
1. Maison du paysan islandais.
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éruptifs, nées des explosions volcaniques et des com- motions souterraines ?
Nous étions destinés à les connaître plus tard ; mais, en consultant la carte d’Olsen, je vis qu’on les évitait en longeant la sinueuse lisière du rivage. En effet, le grand mouvement plutonique s’est concen- tré surtout à l’intérieur de l’île ; là les couches hori- zontales de roches superposées, appelées trapps en langue scandinave, les bandes trachytiques, les érup- tions de basalte, de tufs, de tous les conglomérats volcaniques, les coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d’une surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts d’une nature fougueuse forment un formidable chaos.
Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg de Gufunes, appelé « Aoal- kirkja » ou Église principale. Il n’offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. À peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.
Hans s’y arrêta une demi-heure ; il partagea notre frugal déjeuner, répondit par oui ou par non aux questions de mon oncle sur la nature de la route, et lorsqu’on lui demanda en quel endroit il comptait passer la nuit :
— Gardär, dit-il seulement.
Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär.
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Je vis une bourgade de ce nom sur les bords du Hvalfjôrd, à quatre milles dé Reykjawik. Je la mon- trai à mon oncle. ,
— Quatre milles seulement ! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux ! Voilà une jolie promenade.
Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre, reprit la tête des chevaux et se remit en marche.
Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des pâtürages, il fallut contourner le Kollafjérd, détour plus facile et moins long qu’une traversée de ce golfe. Bientôt nous entrions dans un « ping-staær », lieu de juridiction communale, nommé Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge ; mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n’ont pas de montres, et qui s’en passent.
Là, les chevaux furent rafraîchis ; puis, prenant par un rivage resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous portèrent d’une traite à l’« aoal- kirkja » de Brantär, et un mille plus loin à Saurbôer « Annexia », église annexe, située sur la rive méri- dionale du Hvalfjôrd.
Il était alors quatre heures du soir ; nous avions franchi quatre milles!.
1. Huit lieues.
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Le fjôrd était large en cet endroit d’un demi-mille au moins ; les vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus ; ce golfe s’évasait entre des murailles de rochers, sorte d’escarpe à pic haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes que séparaient des lits de tuf d’une nuance rougeître. Quelle que fût l'intelligence de nos chevaux, je n’au- gurais pas bien de la traversée d’un véritable bras de mer opérée sur le dos d’un quadrupède.
— S'ils sont intelligents, dis-je, ils n’essaieront point de passer. En tout cas, je me charge d’être intelligent pour eux.
Mais mon oncle ne voulait pas attendre. Il piqua des deux vers le rivage. Sa monture vint flairer la der- nière ondulation des vagues et s’arrêta. Mon oncle, qui avait son instinct à lui, la pressa davantage. Nou- veau refus de l’animal, qui secoua la tête. Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui commença à désarçonner son cavalier. Enfin le petit cheval, ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le colosse de Rhodes.
— Ah! maudit animal ! s’écria le cavalier, subi- tement transformé en piéton, et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait fantassin.
— Färja, fit le guide en lui touchant l'épaule.
— Quoi ! un bac ?
—— Der, répondit Hans en montrant un bateau.
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#
— Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
— ]l fallait donc le dire ! Eh bien, en route !
— Tidvatten, reprit le guide.
— Que dit-il ?
— I] dit marée, répondit mon oncle en me tradui- sant le mot danois.
— Sans doute, il faut attendre la marée ?
— Fôrbida ? demanda mon oncle.
— Ja, répondit Hans.
Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient vers le bac:
Je compris parfaitement la nécessité d’attendre un certain instant de la marée pour entreprendre la tra- versée du fjürd, celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale. Alors le flux et le reflux n’ont aucune action sensible, et le bac ne risque pas d’être entraîné, soit au fond du golfe, soit en plein Océan.
L'instant favorable n’arriva qu’à six heures du soir ; mon oncle, moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitué que j'étais aux bacs à vapeur de l’Elbe, je trouvai les rames des bateliers un triste engin mécanique. Il fal- lut plus d’une heure pour traverser le fjôrd ; mais enfin le passage se fit sans accident.
Une demi-heure après, nous atteignions l’« aoal-
kirkja » de Gardär.
Le
Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante-cinquième parallèle, la clarté nocturne des régions polaires ne devait pas m’étonner ; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le soleil ne se couche pas.
Néanmoins la température s’était abaissée. J'avais froid, et surtout faim. Bienvenu fut le « boër » qui s’ouvrit hospitalièrement pour nous recevoir.
C'était la maison d’un paysan, mais, en fait d’hos- pitalité, elle valait celle d’un roi. À notre arrivée, le maître vint nous tendre la main, et, sans plus de céré- monie, il nous fit signe de le suivre.
Le suivre en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un passage long, étroit, obscur, donnait
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accès dans cette habitation construite en poutres à peine équarries et permettait d’arriver à chacune des chambres : celles-ti étaient au nombre de quatre : la cuisine, l'atelier de tissage, la « badstofa », chambre à coucher de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n’avait pas songé en bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois de la tête contre les saillies du plafond.
On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle avec un sol de terre battue et éclairée d’une fenêtre dont les vitres étaient faites de mem- branes de mouton assez peu transparentes. La lite- rie se composait de fourrage sec jeté dans deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences islandaises. Je ne m’attendais pas à ce confortable ; seulement il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez mal.
Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnache- ment de voyageurs, la voix de l’hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer dans la cuisine, seule pièce où l’on fit du feu, même par les plus grands froids.
Mon oncle se hâta d’obéir à cette amicale injonc- tion. Je le suivis.
La cheminée de la cuisine était d’un modèle antique ; au milieu de la chambre, une pierre pour
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_ tout foyer ; au toit, un trou par lequel s’échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de salle à manger.
À notre entrée, l’hôte, comme s’il ne vous avait pas encore vus, nous salua du mot « sællvertu », qui signifie « soyez heureux », et il vint nous baiser sur la joue.
Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du même cérémonial ; puis les deux époux, plaçant la main droite sur leur cœur, s’incli- nèrent profondément.
Je me hâte de dire que l’Islandaise était mère de dix-neuf enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. À chaque instant j’apercevais une petite tête blonde et un peu mélan- colique sortir de ce brouillard. On eût dit une guir- lande d’anges insuffisamment débarbouillés.
Mon oncle et moi, nous fimes très bon accueil à cette « couvée » ; bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes. Ceux qui parlaient répé- taient « sællvertu » dans tous les tons imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n’en criaient que mieux.
Ce concert fut interrompu par l’annonce du repas. En ce moment rentra le chasseur, qui venait de pour- voir à la nourriture des chevaux, c’est-à-dire qu’il les avait économiquement lâchés à travers champs ; les pauvres bêtes devaient se contenter de brouter la
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mousse rare des rochers, quelques fucus peu nourris- sants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir d’elles-mêmés reprendre le travail de la veille.
— Sællvertu, fit Hans.
Puis tranquillement, automatiquement, sans qu’un baiser fût plus accentué que l’autre, il embrassa l'hôte, l’hôtesse et leurs dix-neuf enfants.
La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de vingt-quatre, et par conséquent les uns
sur les autres, dans le véritable sens de l'expression. Les plus favorisés n’avaient que deux marmots sur les genoux.
Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l’arrivée de la soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais, reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien préférable au beurre frais, d’après les idées gastro- nomiques de l’Islande. Il y avait avec cela du « skyr », sorte de lait caillé, accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre ; enfin, pour boisson, du petit-lait mêlé d’eau, nommé « blanda » dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non, c’est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert, j’avalai jusqu’à la dernière bou- chée une épaisse bouillie de sarrasin.
Le repas terminé, les enfants disparurent ; les
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grandes personnes entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après cette « prise de chaleur », les divers groupes regagnèrent leurs chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous reti- rer, suivant la coutume, nos bas et nos pantalons ; mais, sur un refus des plus gracieux de notre part, elle n’insista pas, et je pus enfin me blottir dans ma couche de fourrage.
Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan islandais ; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
À cent pas de Gardär, le terrain commença à chan- ger d’aspect ; le sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la droite, la série des mon- tagnes se prolongeait indéfiniment comme un immense système de fortifications naturelles, dont nous suivions la contrescarpe ; souvent des ruisseaux se présentaient à franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop mouiller les bagages.
Le désert se faisait de plus en plus profond ; quel- quefois, cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin ; si les détours de la route nous rappro- chaient inopinément de l’un de ces spectres, j'éprou- vais un dégoût soudain à la vue d’une tête gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies
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repoussantes que trahissaient les déchirures de misé- rables haïllons.
La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée ; elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l’eût saluée du « sællvertu » habituel.
— Spetelsk, disait-il.
— Un lépreux ! répétait mon oncle.
Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible affection de là lèpre est assez commune en Islande ; elle n’est pas contagieuse, mais héréditaire ; aussi le mariage est-il interdit à ces misérables.
Ces apparitions n'étaient pas de nature à égayer le paysage qui devenait profondément triste ; les der- nières touftes d'herbes venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n’est quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et s’enfuyait à tire-d’aile vers les contrées du sud ; je me laissais aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs me ramenaient à mon pays natal.
Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fiôrds sans importance, et enfin un véritable golfe ; la marée, étale alors, nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau d’Alftanes, situé un mille au-delà.
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Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites et en brochets, l’Alfa et l’'Heta, nous fûmes obligés de passer la nuit dans une masure abandonnée, digne d’être hantée par tous les lutins de la mythologie scandinave ; à coup sûr le génie du froid y avait élu domicile, et il fit des siennes pen- dant toute la nuit.
La journée suivante ne présenta aucun incident particulier. Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie triste. Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à parcourir, et nous couchions à « l’annexia » de Krôsolbt.
Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave s’étendit sous nos pieds ; cette disposition du sol est appelée « hraun » dans le pays ; la lave ridée à la surface affectait des formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes ; une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la violence passée. Cependant quelques fumées de sources chaudes rampaient çà et là.
Le temps nous manquait pour observer ces phé- nomènes ; il fallait marcher. Bientôt le sol maréca- geux reparut sous le pied de nos montures ; de petits lacs l’entrecoupaient. Notre direction était alors à l’ouest ; nous avions en effet tourné la grande baie de Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les nuages à moins de cinq milles.
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Les chevaux marchaient bien : les difficultés du sol ne les arrêtaient pas ; pour mon compte, je com- mençais à être très fatigué ; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier jour ; je ne pou- vais m'empêcher de l’admirer à l’égal du chasseur, qui regardait cette expédition comme une simple promenade.
Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous attei- gnions Büdir, bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa paie convenue. Mon oncle régla avec lui. Ce fut la famille même de Hans, c’est- à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous offrit l'hospitalité ; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n’avait rien à refaire, ne l’entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes.
Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines de granit sortaient de terre, comme celles d’un vieux chêne. Nous contournions l’im- mense base du volcan. Le professeur ne le perdait pas des yeux ; il gesticulait, il semblait le prendre au défi et dire : « Voilà donc le géant que je vais domp- ter ! » Enfin, après quatre heures de marche, les che- vaux s’arrêtèrent d'eux-mêmes à la porte du presby- tère de Stapi.
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Stapi est une bourgade formée d’une trentaine de huttes, et bâtie en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan. Elle s'étend au fond d’un petit fjôrd encaissé dans une muraille basaltique du plus étrange effet.
On sait que le basalte est une roche brune d’ori- gine ignée. Elle affecte des formes régulières qui sur- prennent par leur disposition. Ici la nature procède géométriquement et travaille à la manière humaine, comme si elle eût manié l’équerre, le compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de l’art avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre
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succession de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et précédant les archi- tectes des premiers âges, elle a créé un ordre sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la Grèce n’ont jamais dépassé.
J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande, et de la Grotte de Fingal dans l’une des Hébrides, mais le spectacle d’une substruc- tion basaltique, ne s “était pas encore offert à mes regards.
Or, à Stapi, ce HoUice apparaissait dans toute sa beauté.
La muraille du fjôrd, comme toute la côte de la presqu'île, se composait d’une suite de colonnes ver- ticales, hautes de trente pieds. Ces fûts droits et d’une proportion pure supportaient une archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombe- ment formait demi-voûte au-dessus de la mer. À de certains intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'œil surprenait des ouvertures ogivales d’un dessin admirable, à travers lesquelles les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques tron- çons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan, s’allongeaient sur le sol comme les débris d’un temple antique, ruines éternellement jeunes, sur les- quelles passaient les siècles sans les entamer.
Telle était la dernière étape de notre voyage ter- restre. Hans nous y avait conduits avec intelligence,
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et je me rassurais un peu en songeant qu’il devait nous accompagnet encore.
En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane basse, ni plus belle, ni plus confor- table que ses voisines, je vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main, et le tablier de cuir aux reins.
— Sællvertu, lui dit le chasseur.
— God dag, répondit le maréchal ferrant en par- fait danois.
— Kyrkoherde, fit Hans en se retournant vers mon oncle.
— Le recteur ! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave homme est le recteur.
Pendant ce temps, le guide mettait le « kyrko- herde » au courant de la situation ; celui-ci, suspen- dant son travail, poussa une sorte de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et aussitôt une grande mégère sortit de la cabane. Si elle ne mesurait pas six pieds de haut, il ne s’en fallait guère.
Je craignais qu’elle ne vint offrir aux voyageurs le baiser islandais ; mais il n’en fut rien, et même elle mit assez peu de bonne grâce à nous introduire dans sa maison.
La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du presbytère, étroite, sale et infecte. Il fal- lut s’en contenter. Le recteur ne semblait pas prati- quer l’hospitalité antique. Loin de là. Avant la fin du
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jour, je vis que nous avions affaire à un forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas du tout à un ministre du Seigneur. Nous étions en semaine, il est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après tout, sont fort misérables ; ils reçoivent du gouvernement danois un traitement ridicule et per- çoivent le quart de la dîme de leur paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks courants!. De là, nécessité de travailler pour vivre ; mais à pêcher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les manières, le ton et les mœurs des chas- seurs, des pêcheurs et autres gens un peu rudes ; le soir même, je m’aperçus que notre hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus.
Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire ; au lieu d’un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et grossier. Il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande expédition et de quitter cette cure peu hospitalière. Il ne regardait pas à ses fatigues et résolut d’aller passer quelques jours dans la montagne.
Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de notre arrivée à Stapi. Hans loua les ser- vices de trois Islandais pour remplacer les chevaux
1. Monnaie de Hambourg, 90 francs environ.
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dans le transport des bagages ; mais, une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient rebrous- ser chemin et nous abandonner à nous-mêmes. Ce point fut parfaitement arrêté.
À cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu’à ses dernières limites.
Hans se contenta d’incliner la tête. Aller là ou ailleurs, s’enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n’y voyait aucune différence. Quant à moi, distrait jusqu'alors par les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l’avenir, mais mainte- nant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle. Qu'y faire ? Si j'avais pu tenter de résister au pro- fesseur Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels.
Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et faite pour ébranler des nerfs moins sen- sibles que les miens.
— Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien. Nous allons visiter son cratère. Bon. D’autres l’ont fait qui n’en sont pas morts. Mais ce n’est pas tout. S'il se présente un chemin pour des- cendre dans les entrailles du sol, si ce malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n’affirme que le Sneffels soit éteint ! Qui prouve
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L
qu’une éruption ne se prépare pas ? De ce que le monstre dort depuis 1229, s’ensuit-il qu’il ne puisse se réveiller ? Et s’il se réveille, qu'est-ce que nous deviendrons ?
Cela demandait la peine d’y réfléchir, et j’y réflé- chissais. Je ne pouvais dormir sans rêver d’éruption. Or, le rôle de scorie me paraissait assez brutal à jouer.
Enfin je n’y tins plus ; je résolus de soumettre le cas à mon oncle le plus adroitement possible, et sous forme d’une hypothèse parfaitement irréalisable.
J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me reculai pour le laisser éclater à son aise.
— J'y pensais, répondit-il simplement.
Que signifiaient ces paroles ? Allait-il donc entendre la voix de la raison ? Songeait-il à sus- pendre ses projets ? C'était trop beau pour être pos- sible.
Après quelques instants de silence, pendant les- quels je n’osais l’interroger, il reprit en disant :
— J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut pas agir en imprudents.
— Non, répondis-je avec force.
— Il y a six cents ans que le Sneffels est muet, mais il peut parler. Or, les éruptions sont toujours précédées de phénomènes parfaitement connus. J’ai donc interrogé les habitants du pays, j'ai étudié le
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sol, et je puis te le dire, Axel, il n’y aura pas d’érup- uon.
À cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
— Tu doutes de mes paroles ? dit mon oncle, eh bien ! suis-moi.
J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille basaltique, s’éloignait de la mer. Bientôt nous étions en rase campagne, si l’on peut donner ce nom à un amoncellement immense de déjections volcaniques. Le pays paraissait comme écrasé sous une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et de toutes les roches pyroxé- niques.
Je voyais çà et là des fumerolles monter dans les airs ; ces vapeurs blanches, nommées « reykir » en langue islandaise, venaient des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence, l’activité volca- nique du sol. Cela me paraissait justifier mes craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit :
_— Tu vois toutes ces fumées, Axel : eh bien, elles prouvent que nous n’avons rien à redouter des fureurs du volcan !
— Par exemple ! m’écriai-je.
— Retiens bien ceci, reprit le professeur : aux approches d’une éruption, ces fumerolles redoublent
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d'activité pour disparaître complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état habituel, si leur énergie ne s’accroît pas, si tu ajoutes à cette observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un air lourd et calme, tu peux affirmer qu’il n’y aura pas d’éruption prochaine.
— Mais.
— Assez. Quand la science a prononcé, il n’y a plus qu’à se taire.
Je revins à la cure l'oreille. basse. Mon oncle m'avait battu avec des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir, c’est qu’une fois arrivés au fond du cratère, il serait impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et cela en dépit de tous les Saknussemm du monde.
Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d’un volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive.
Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons chargés des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon oncle et à moi. Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos
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bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait de l’eau pour huit jours.
Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère attendaient devant leur porte. Ils vou- laient sans doute nous adresser l’adieu suprême de l'hôte au voyageur. Mais cet adieu prit la forme inat- tendue d’une note formidable, où l’on comptait jus- qu’à l’air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire. Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et portait à un beau prix son hos- pitalité surfaite.
Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
Ce point réglé, Hans donna e signal du départ, et quelques instants après nous avions quitté Stapi.
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Le Sneffels est haut de cinq mille pieds. Il termine, par son double cône, une bande trachytique qui se détache du système orographique de l’île. De notre point de départ on ne pouvait voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel. J’apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur le front du géant. Pa
Nous marchions en file, précédés du chasseur ; celui-ci remontait d’étroits sentiers où deux per- sonnes n’auraient pu aller de front. Toute conversa- tion devenait donc à peu près impossible.
Au-delà de la muraille basaltique du fjôrd de Stapi se présenta d’abord un sol de tourbe herbacée et
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fibreuse, résidu de l’antique végétation des maré- cages de la presqu'île ; la masse de ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un siècle toute la population de l’Islande ; cette vaste tourbière, mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix pieds de haut et présentait des couches successives de détritus carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d’histoire naturelle ; en même temps je refai- sais dans mon esprit toute l’histoire géologique de l'Islande.
Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à une époque relativement moderne. Peut-être même s’élève-t-elle encore par un mouve- ment insensible. S’il en est ainsi, on ne peut attribuer son origine qu’à l’action des feux souterrains. Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le docu- ment de Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s’en allait en fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession des phénomènes qui présidèrent à sa formation.
L'Islande, absolument privée de terrain sédimen- taire, se compose uniquement de tuf volcanique, c’est-à-dire d’un agglomérat de pierres et de roches
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d’une texture poreuse. Avant l'existence des volcans, elle était faite d’un massif trappéen, lentement sou- levé au-dessus des flots par la poussée des forces cen- trales. Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au-dehors.
Mais, plus tard, une large fente se creusa diago- nalement du sud-ouest au nord-est de l’île, par laquelle s’épancha peu à peu toute la pâte trachy- tique. Le phénomène s’accomplissait alors sans vio- lence ; l’issue était énorme, et les matières fondues, rejetées des entrailles du globe, s’étendirent tran- quillement en vastes nappes ou en masses mamelon- nées. À cette époque apparurent les feldspaths, les syénites et les porphyres.
Mais, grâce à cet épanchement, l’épaisseur de l’île s’accrut considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On conçoit quelle quantité de fluides élastiques s’emmagasina dans son sein, lorsqu’elle n’offrit plus aucune issue, après le refroidissement de la croûte trachytique. Il arriva donc un moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu’ils sou- levèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes cheminées. De là le volcan fait du soulèvement de la croûte, puis le cratère subitement troué au sommet du volcan.
Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes volcaniques. Par les ouvertures nouvel- lement formées s’échappèrent d’abord les déjections
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basaltiques, dont la plaine que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus merveilleux spécimens. Nous marchions sur ces roches pesantes d’un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
Puis, l’éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force s’accrut de celle des cratères éteints, donna passage aux laves et à ëes tufs de cendres et de sco- ries dont j’apercevais les longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure opulente.
Telle fut la succession des phénomènes qui consti- tuèrent l'Islande ; tous provenaient de l’action des feux intérieurs, et supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état permanent d’incandes- cente liquidité, c'était folie. Folie surtout de pré- tendre atteindre le centre du globe !
Je me rassurais donc sur l’issue de notre entre- prise, tout en marchant à l'assaut du Sneffels.
La route devenait de plus en plus difficile ; le sol montait ; les éclats de roches s’ébranlaient, et il fal- lait la plus scrupuleuse attention pour éviter des chutes dangereuses.
Hans s’avançait tranquillement comme sur un ter- rain uni ; parfois il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions de vue momentanément : alors un sifflement aigu, échappé de ses lèvres, indi-
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quait la direction à suivre. Souvent aussi il s’arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait d’une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à indiquer la route du retour. Précau- tion bonne en soi, mais que les événements futurs rendirent inutile.
Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s’arrêter, et un déjeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les mor- ceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après. Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobre- ment.
Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels. Son neigeux sommet, par une illusion d’optique fréquente dans les montagnes, me parais- sait fort rapproché, et cependant, que de longues heures avant de l’atteindre ! Quelle fatigue surtout ! Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient entre elles, s’éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre dans la plaine avec la rapidité d’une avalanche. |
En de certains endroits, les flancs du mont fai- saient avec l'horizon un angle de trente-six degrés au
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moins ; il était impossible de les gravir, et ces rai- dillons pierreux devaient être tournés non sans dif- ficulté. Nous nous prêtions alors un mutuel secours à l’aide de nos bâtons.
Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus possible ; il ne me perdait pas de vue, et, en mainte occasion, son bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans doute le senti- ment inné de l'équilibre, car il ne bronchaït pas. Les Islandais, quoique chaïgés, grimpaient avec une agi- lité de montagnards.
À voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me sem- blait impossible qu’on pût l’atteindre de ce côté, si l'angle d’inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, après une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte d’es- calier se présenta inopinément, qui simplifia notre ascension. Il était formé par l’un de ces torrents de pierres rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est « stinâ ». Si ce torrent n’eût pas été arrêté dans sa chute par la disposition des flancs de la montagne, il serait allé se précipiter dans la mer et former des îles nouvelles.
Tel il était, tel il nous servit fort. La roideur des pentes s’accroissait, mais ces marches de pierre per- mettaient de les gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment en arrière pendant
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que mes compagnons continuaient leur ascension, je les aperçus déjà réduits, par l’éloignement, à une apparence microscopique.
À sept heures du soir, nous avions monté les deux mille marches de l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne, sorte d’assise sur laquelle s’appuyait le cône proprement dit du cra- tère.
La mer s’étendait à une profondeur de trois mille deux cents pieds. Nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles, assez peu élevées en Islande par suite de l’humidité constante du climat. Il faisait un froid violent. Le vent soufflait avec force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes me refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida à s'arrêter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête en disant :
— Ofvanfôr.
— Il paraît qu’il faut aller plus haut, dit mon oncle.
Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.
— Mistour, répondit le guide.
— Ja, mistour, répéta l’un des Islandais d’un ton assez effrayé.
— Que signifie ce mot ? demandai-je avec inquié- tude.
— Vois, dit mon oncle.
Je portai mes regards vers la plaine. Une immense
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colonne de pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en tournoyant comme une trombe ; le vent la rabattait sur le flanc du Sneffels, auquel nous étions accrochés ; ce rideau opaque étendu devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la montagne. Si cette trombe s’inclinait, elle devait inévitablement nous eénlacer dans ses tour- billons. Ce phénomène, assez fréquent lorsque le vent souffle des, glaciers, prend le nom de « mis- tour » en langue islandaise.
— Hastigt, hastigt, s’écria notre guide.
Sans savoir le danois, je compris qu’il nous fallait suivre Hans au plus vite. Celui-éi commença à tour- ner le cône du cratère, mais en biaisant, de manière à faciliter la marche. Bientôt la trombe s’abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc ; les pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme dans une éruption. Nous étions, heureuse- ment, sur le versant opposé et à l’abri de tout dan- ger. Sans la précaution du guide, nos corps déchi- quetés, réduits en poussière, fussent retombés au loin comme le produit de quelque météore inconnu.
Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les flancs du cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag ; les quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq heures ; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois lieues au moins. Je n’en pouvais plus ; je succombais
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au froid et à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes poumons.
Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du Sneffels fut atteint, et, avant d’aller m'abriter à l’intérieur du cratère, j’eus le temps d’apercevoir « le soleil de minuit » au plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l’île endormie à mes pieds.
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Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de son mieux. La couche était dure, l'abri peu solide, la situation fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Cependant mon som- meil fut particulièrement paisible pendant cette nuit, l’une des meilleures que j’eusse passées depuis long- temps. Je ne rêvai même pas.
Le lendemain, on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux rayons d’un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et j’allai jouir du magnifique spec- tacle qui se développait à mes regards.
J'occupais le sommet de l’un des deux pics du Sneffels, celui du sud. De là, ma vue s’étendait sur
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la plus grande partie de l’île. L’optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s’enfon- cer. On eût dit qu’une de ces cartes en relief d’Hel- besmer s’étalait sous mes pieds. Je voyais les vallées profondes se croiser en tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics multipliés, dont quelqües-uns s’empanachaient de fumées légères. Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la sur- face d’une mer agitée. Si je me retournais vers l’ouest, l'Océan s’y développait dans sa majestueuse étendue, comme une continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre, où commençaient les flots, mon œil le distinguait à peine.
Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent les hautes cimes, et cette fois sans vertige, car je m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons solaires. J’oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la mythologie scandinave. Je m’enivrais de la volupté des hauteurs, sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me plonger avant
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peu. Mais je fus ramené au sentiment de la réalité par l’arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoi- gnirent au sommet du pic.
Mon oncle, se tournant vers l’ouest, m’indiqua de la main une légère vapeur, une brume, une appa- rence de terre qui dominait la ligne des flots.
— Le Groënland, dit-il.
— Le Groënland ? m'écriai-je.
— Oui, nous n’en sommes pas à trente-cinq lieues, et pendant les dégels les ours blancs arrivent jusqu’à l’Islande, portés sur les glaçons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au sommet du Sneffels, et voici deux pics, l’un au sud, l’autre au nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent celui qui nous porte en ce moment.
La demande formulée, le chasseur répondit :
— Scartaris.
Mon oncle me jeta un coup d’œil triomphant.
— Au cratère ! dit-il.
Le cratère du Sneffels représentait un cône ren- versé dont l’orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre. Sa profondeur, je l’estimais à deux mille pieds environ. Que l’on juge de l’état d’un pareil récipient, lorsqu'il s’emplissait de tonnerres et de flammes. Le fond de l’entonnoir ne devait pas mesu- rer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses pentes assez douces permettaient d'arriver faci- lement à sa partie inférieure. Involontairement je
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comparais ce cratère à un énorme tromblon évasé, et la comparaison m’épouvañtait.
— Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être chargé et qu’il peut partir au moindre choc, c’est œuvre de fous.
Mais je n’avais pas à reculer. Hans, d’un air indif- férent, reprit la tête de la troupe. Je le suivis sans mot dire.
Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l’in- térieur du cône des ellipses très allongées. Il fallait marcher au milieu des ‘roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs alvéoles, se pré- cipitaient en rebondissant jusqu’au fond de l’abîme. Leur chute déterminait des répercussions d’échos d’une étrange sonorité.
Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs. Hans ne s’avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses. À de certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons. Cette solidarité était chose pru- dente, mais elle n’excluait pas tout danger.
Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans accident, sauf la chute d’un ballot
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de cordes qui s’échappa des mains d’un Islandais et alla par le plus court jusqu’au fond de l’abîme.
À midi nous étions arrivés. Je relevai la tête, et j'aperçus l’orifice supérieur du cône, dans lequel s’encadrait un morceau de ciel d’une circonférence singulièrement réduite, mais presque parfaite. Sur un point seulement se détachait le pic du Scartaris, qui s’enfonçait dans l’immensité.
Au fond du cratère s’ouvraient trois cheminées par lesquelles, au temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses laves et ses vapeurs. Cha- cune de ces cheminées avait environ cent pieds de diamètre. Elles étaient là béantes sous nos pas. Je n’eus pas le courage d’y plonger mes regards. Le professeur Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition ; il était haletant ; il cou- rait de l’une à l’autre, gesticulant et lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compa- gnons, assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire : ils le prenaient évidemment pour un fou.
Tout à coup mon oncle poussa un cri. Je crus qu’il venait de perdre pied et de tomber dans l’un des trois gouffres. Mais non. Je l’aperçus, les bras éten- dus, les jambes écartées, debout devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un énorme piédestal fait pour la statue d’un Pluton. Il était dans la pose d’un homme stupéfait, mais dont la stupé- faction fit bientôt place à une joie insensée.
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— Axel, Axel ! s’écria-t-il, viens ! viens ! J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent. — Regarde, me dit le professeur.
Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je Jus sur la face occidentale du bloc, en caractères runiques à demi rongés par le temps, ce nom mille fois maudit :
LRRKT ATFRQHEFTE
— Arne Saknussemm ! s’écria mon oncle, doute- ras-tu encore ? À
Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave. L’évidence m’écrasait.
Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’en relevant la tête je vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais avaient été congé- diés, et maintenant ils redescendaient les pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi.
Hans dormait tranquillement au pied d’un roc, dans une coulée de lave où il s’était fait un lit impro- visé ; mon oncle tournait au fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d’un trappeur. Je n’eus ni l’envie ni la force de me lever, et prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un doulou- reux assoupissement, croyant entendre des bruits ou
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sentir des frissonnements dans les flancs de la mon- tagne. |
Ainsi se passa cette première nuit au fond du cra- tère.
Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s’abaissa sur le sommet du cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du gouffre qu’à la colère dont mon oncle fut pris.
J'en compris la raison, et un reste d’espoir me revint au cœur. Voici pourquoi.
Des trois routes ouvertes sous nos pas une seule avait été suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la reconnaître à cette particula- rité signalée dans le cryptogramme, que l’ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les der- niers jours du mois de juin.
On pouvait en effet considérer ce pic aigu comme le style d’un immense cadran solaire, dont l’ombre à un jour donné marquait le chemin du centre du globe.
Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment, pas d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation à une autre année.
Je renonce à peindre l’impuissante colère du pro- fesseur Lidenbrock. La journée se passa, et aucune ombre ne vint s’allonger sur le fond du cratère. Hans
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ne bougea pas de sa place ; il devait pourtant se demander ce que nous attendions, s’il se demandait quelque chose ! Mon oncle ne m’adressa pas une seule fois la parole. Ses regards, invariablement tour- nés vers le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
Le 26, rien encore. Une pluie mêlée de neige tomba pendant toute la journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de lave. Je pris un cer- tain plaisir à suivre de l’œil les milliers de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque pierre accroissait l’assourdissant murmure.
Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un homme plus patient, car c'était véritable- ment échouer au port.
Mais aux grandes douleurs, le Ciel mêle incessam- ment les grandes joies, et il réservait au professeur ‘ Lidenbrock une satisfaction égale à ses désespérants ennuis.
Le lendemain le ciel fut encore couvert ; mais le dimanche, 28 juin, l’antépénultième jour du mois, avec le changement de lune vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots dans le cra- tère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre, chaque aspérité eut part à son lumineux effluve et projeta instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du Scartaris se dessina comme une vive
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arête et se mit à tourner insensiblement avec l’astre radieux.
Mon oncle tournait avec elle.
À midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher doucement le bord de la cheminée centrale.
— C'est là ! s’écria le professeur, c’est là ! Au centre du globe ! ajouta-t-il en danois.
Je regardai Hans.
— Forüt ! fit tranquillement le guide.
— En avant ! répondit mon oncle.
Il était une heure et treize minutes du soir.
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Le véritable voyage commençait. Jusqu’alors les fatigues l’avaient emporté sur les difficultés ; main- tenant celles-ci allaient véritablement naître sous nos pas.
Je n’avais point encore plongé mon regard dans ce puits insondable où j'allais m’engouffrer. Le moment était venu. Je pouvais encore ou prendre mon parti de l’entreprise ou refuser de la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle indiffé- rence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je rougis à l’idée d’être moins brave que lui. Seul, j'aurais entamé la série des grands arguments ; mais
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en présence du guide je me tus ; un de mes souve- nirs s’envola vers ma jolie Virlandaise, et je m'appro- chai de la cheminée centrale.
J'ai dit qu’elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents pieds de tour. Je me penchai au-dessus d’un roc qui surplombait, et je regardai. Mes che- veux se hérissèrent. Le sentiment du vide s’empara de mon être. Je sentis le centre de gravité se dépla- cer en moi et le vertige monter à ma tête comme une ivresse. Rien de plus capiteux que cette attraction de l’abîme. J’allais tomber. Une main me retint. Celle de Hans. Décidément je n’avais pas pris assez de «leçons de gouffre » à la noie Kirk de Copen- hague.
Cependant, si peu que j’eusse ae mes regards dans ce puits, je m'étais rendu compte de sa confor- mation. Ses parois, presque à pic, présentaient de nombreuses saillies qui devaient faciliter la descente. Mais si l’escalier ne manquait pas, la rampe faisait défaut. Une corde attachée à l’orifice aurait suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lors- qu’on serait parvenu à son extrémité inférieure ?
Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette difficulté. Il déroula une corde de la grosseur du pouce et longue de quatre cents pieds ; il en laissa filer d’abord la moitié, puis il l’enroula autour d’un bloc de lave qui faisait saillie et rejeta l’autre moitié dans la cheminée. Chacun de nous
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pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux moitiés de la corde qui ne pouvait se défi- ler ; une fois descendus de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la ramener en lâchant un bout et en halant sur l’autre. Puis on recommence- rait cet exercice ad infinitum.
— Maintenant, dit mon oncle, après avoir achevé ces préparatifs, occupons-nous des bagages ; ils vont être divisés en trois paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos ; j'entends parler seulement des objets fragiles.
L'audacieux professeur ne nous comprenait évi- demment pas dans cette dernière catégorie.
—— Hans, reprit-il, va se charger des outils et d’une partie des vivres ; toi, Axel, d’un second tiers des vivres et des armes : moi, du reste des vivres et des instruments délicats.
— Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et d’échelles, qui se chargera de les des- cendre ?
— Ils descendront tout seuls.
— Comment cela ? demandai-je.
— Tu vas le voir.
Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter. Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement précipité dans
le gouffre.
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J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des couches d’air. Mon oncle, penché sur l’abîme, suivait d’un œil satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après les avoir perdus de vue.
— Bon, fit-il. À nous maintenant.
Je demande à tout homme de bonne foi s’il était possible d’entendre sans frissonner de telles paroles !
Le professeur ‘âttacha sur son dos le paquet des instruments ; Hans prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commença dans l’ordre suivant : Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans un profond silence, troublé seulement par la‘chute des débris de roc qui se précipitaient dans l’abîme.
Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant fréné- tiquement la double corde d’une main, de l’autre m'arc-boutant au moyen de mon bâton ferré. Une idée unique me dominait : je craignais que le point d’appui ne vint à manquer. Cette corde me parais- sait bien fragile pour supporter le poids de trois per- sonnes. Je m'en servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une main.
Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s’ébranler sous les pas de Hans, il disait de sa voix tranquille :
— Gif akt:!
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— Attention ! répétait mon oncle.
Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d’un roc fortement engagé dans la paroi de la cheminée.
Hans tira la corde par l’un de ses bouts ; l’autre s’éleva dans l’air ; après avoir dépassé le rocher supé- rieur, il retomba en raclant les morceaux de pierre et de lave, sorte de pluie, ou mieux, de grêle fort dan- gereuse. |
En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai que le fond du trou était encore invi- sible.
La manœuvre de la corde recommença, et, une demi-heure après, nous avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.
Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier, pendant cette descente, la nature des ter- rains qui l’environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère ; qu’ils fussent pliocènes, mio- cènes, éocènes, crétacés, jurassiques, triasiques, per- niens, carbonifères, dévoniens, siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes, car, à l’une des haltes, il me dit :
— Plus je vais, plus j'ai confiance. La disposition de ces terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de Davy. Nous sommes en plein sol pri- mordial, sol dans lequel s’est produite l’opération
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chimique des métaux enflammés au contact de l'air et de l’eau. Je repousse absolument le système d’une chaleur centrale. D'ailleurs, nous verrons bien.
Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m’amusai pas à discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la descente recommença.
Au bout de trois heures, je n’entrevoyais pas encore le fond de la cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son orifice qui décroissait sensible- ment. Ses parois, par suite de leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher. Lobscurité se faisait peu à peu.
Cependant nous descendions toujours ; il me sem- blait que les pierres détachées des parois s’englou- tissaient avec une répercussion plus mate et qu’elles devaient rencontrer promptement le fond de l’abîme.
Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manœuvres de corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte et du temps écoulé.
Nous avions alors répété quatorze fois cette manœuvre qui durait une demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts d’heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures et demie. Nous étions partis à une heure, il devait être onze heures en ce moment.
Quant à la profondeur à laquelle nous étions par-
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venus, ces quatorze manœuvres d’une corde de deux cents pieds donnaient deux mille huit cents pieds.
En ce moment la voix de Hans se fit entendre :
— Halt ! dit-il.
Je m’arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la tête de mon oncle.
— Nous sommes arrivés, dit celui-ci.
— Où ? demandai-je en me laissant glisser près de lui.
—— Au fond de la cheminée perpendiculaire.
— Il n'y a donc pas d’autre issue ?
_— Si, une sorte de couloir que j’entrevois et qui oblique vers la droite. Nous verrons cela demain. Soupons d’abord, nous dormirons après.
L'obscurité n’était pas encore complète. On ouvrit le sac aux provisions, on mangea et chacun se cour- cha de son mieux sur un lit de pierres et de débris de lave.
Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.
C'était une étoile dépouillée de toute scintillation, et qui, d’après mes calculs, devait être $ de la Petite Ourse.
Puis je m’endormis d’un profond sommeil.
| Fi 1
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À huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller. Les mille facettes de la lave des parois le recueillaient à son passage et l’éparpillaient comme une pluie d’étincelles.
Cette lueur était assez forte pour permettre de dis- tinguer les objets environnants.
__ Eh bien, Axel, qu’en dis-tu ? s’écria mon oncle en se frottant les mains. Âs-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre maison de Kônigstrasse ? Plus de bruit de charrettes, plus de cris de marchands, plus de vociférations de bate- liers !
__ Sans doute, nous sommes fort tranquilles au
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fond de ce puits, mais ce calme même a quelque chose d’effrayant. |
_— Allons donc, s’écria mon oncle, si tu t’effraies déjà, que sera-ce plus tard ? Nous ne sommes pas encore entrés d’un pouce dans les entrailles de la terre !
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l’île ! Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels, s’arrête à peu près au niveau de la mer.
— En êtes-vous certain ? .
— Très certain. Consulte le baromètre.
En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans l'instrument à mesure que notre des- cente s’effectuait, s'était arrêté à vingt-neuf pouces.
— Tu le vois, reprit le professeur, nous n’avons encore que la pression d’une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne remplacer ce baro- mètre. |
Cet instrument allait, en effet, devenir inutile, du moment que le poids de l’air dépasserait sa pression calculée au niveau de l'Océan.
— Mais, dis-je, n’est-il pas à craindre que cette pression toujours croissante ne soit très pénible ?
— Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s’habitueront à respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes finissent par man-
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quer d’air en s’élevant dans les couches supérieures, et nous, nous en aurons trop peut-être. Mais j'aime mieux cela. Ne perdons pas un instant. Où est le paquet qui nous a précédés dans l’intérieur de la montagne ?
Je me souvins alors que nous l’avions vainement cherché la veille au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit :
— Der huppe !
— Là-haut.
En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une centaine de pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l’agile Islandais grimpa comme un chat, et, en quelques minutes, le paquet nous rejoignit.
—— Maintenant, dit mon oncle, déjeunons, mais déjeunons comme des gens qui peuvent avoir une longue course à faire.
Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées d’eau mêlée de genièvre.
Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné aux observations ; il prit successi- vement ses divers instruments et nota les données suivantes :
Lundi 1° juillet
Chronomètre : 8 b 17 m du matin. Baromètre : 29 p. 7 L.
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Thermomètre : 6°. Direction : E.-S.-E.
Cette dernière observation s’appliquait à la gale- rie obscure et fut indiquée par la boussole.
_—— Maintenant, Axel, s’écria le professeur d’une voix enthousiaste, nous allons nous enfoncer vérita- blement dans les entrailles du globe. Voici donc le moment précis auquel notre voyage commence.
Cela dit, moh-oncle:prit d’une main l’appareil de Ruhmkorff suspendu à son cou ; de l’autre, il mit en communication le courant électrique avec le serpen- tin de la lanterne, et une assèz vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie.
Hans portait le second appareil, qui fut également mis en activité. Cette ingénieuse application de l'électricité nous permettait d’aller longtemps en créant un jour artificiel, même au milieu des gaz les plus inflammables.
— En route ! fit mon oncle.
Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous entrâmes dans la gale- rie.
Au moment de m’engouffrer dans ce couloir obs- cut, je relevai la tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l’immense tube, ce ciel de l’Islande « que je ne devais plus revoir ».
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La lave, à la dernière éruption de 1229, s’était frayé un passage à travers ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d’un enduit épais et brillant ; la lumière électrique s’y réfléchissait en centuplant son inten- sité.
Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop rapidement sur une pente inclinée à qua- rante-cinq degrés environ ; heureusement certaines érosions, quelques boursouflures tenaient lieu de marches, et nous n’avions qu’à descendre en laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.
Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds deve- nait stalactite sur les autres parois. La lave, poreuse en de certains endroits, présentait de petites ampoules arrondies : des cristaux de quartz opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la voûte comme des lustres, semblaient s’allumer à notre passage. On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais pour recevoir les hôtes de la terre.
— C'est magnifique ! m'écriai-je involontai- rement. Quel spectacle, mon oncle ! Admirez-vous ces nuances de la lave qui vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations insensibles ? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des globes lumineux ?
__ Ah! tu y viens, Axel ! répondit mon oncle. Ah ! tu trouves cela splendide, mon garçon ! Tu en
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verras bien d’autres, je l'ÉRATS Marchons ! mar- chons !
Il aurait dit plus justement « glissons », car nous nous laissions aller sans fatigue sur des pentes incli- nées. C'était le facilis descensus Averni de Virgile. La boussole, que je consultais fréquemment, indiquait la direction du sud-est avec une imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n’obliquait ni d’un côté ni de l’autre. Elle avait l’inflexibilité de la ligne droite. te ’
Cependant la chaleur n’augmentait pas d’une façon sensible. Ce qui donnait raison aux théories de Davy, et plus d’une fois je consultai le thermomètre avec étonnement. Deux heures après le départ, il ne marquait encore que 10°, c’est-à-dire un accroisse- ment de 4°. Cela m’autorisait à penser que notre des- cente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le professeur mesurait exactement les angles de déviation et d’inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le résultat de ses observations.
Le soir, vers huit heures, il donna le signal d’ar- rêt. Hans aussitôt s’assit. Les lampes furent accro- chées à une saillie de lave. Nous étions dans une sorte de caverne où l’air ne manquait pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu’à nous. Quelle cause les produisait ? À quelle agitation atmosphérique attribuer leur origine ? C’est une
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question que je ne cherchai pas à résoudre en ce moment. La faim et la fatigue me rendaient inca- pable de raisonner. Une descente de sept heures consécutives ne se fait pas sans une grande dépense de forces. J’étais épuisé. Le mot « halte » me fit donc plaisir à entendre. Hans étala quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec appétit. Cependant une chose m’inquiétait ; notre réserve d’eau était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient absolument. Je ne pus m'empê- cher d’attirer son attention sur ce sujet.
— Cette absence de sources te surprend ? dit-il.
— Sans doute, et même elle m'inquiète. Nous n'avons plus d’eau que pour cinq jours.
— Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de l’eau, et plus que nous n’en voudrons.
— Quand cela ?
_— Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment veux-tu que des sources jaillissent à travers ces parois ?
—— Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes profondeurs. Il me semble que nous n'avons pas encore fait beaucoup de chemin verti- calement.
_— Quite fait supposer cela ?
— C'est que, si nous étions très avancés dans l’in-
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térieur de l'écorce terrestre, la chaleur serait plus . forte. |
—— D'après ton système, répondit mon oncle. Qu’indique le thermomètre ?
— Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de neuf degrés depuis notre départ.
— Eh bien, conclus.
— Voici ma conclusion. D’après les observations les plus exactes, l’augmentation de la température à l'intérieur du globe est d’un degré par cent pieds. Mais certaines conditions de localité peuvent modi- fier ce chiffre. Ainsi, à Yakoust en Sibérie, on a remarqué que l’accroissement d’un degré avait lieu par trente-six pieds. Cette différence dépend évi- demment de la conductibilité des roches. J’ajouterai aussi que, dans le voisinage d’un volcan éteint, et à travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de la température était d’un degré seulement pour cent vingt-cinq pieds. Prenons donc cette dernière hypo- thèse, qui est la plus favorable, et calculons.
— Calcule, mon garçon.
— Rien n’est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur mon carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnent onze cent vingt-cinq pieds de profon- deur.
— Rien de plus exact.
— Eh bien ?
— Eh bien, d’après mes observations, nous
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sommes arrivés à dix mille pieds au-dessous du niveau de la mer.
— Est-il possible ?
— Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres !
Les calculs du professeur étaient exacts. Nous avions déjà dépassé de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes par l’homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et celles de Wuttemberg en Bohême.
La température, qui aurait dû être de quatre- vingt-un degrés en cet endroit, était de quinze à peine. Cela donnait singulièrement à réfléchir.
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Le lendemain mardi, 30 juin, à six heures, la des- cente fut reprise.
Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe naturelle, douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore l'escalier dans les vieïlles maisons. Ce fut ainsi jusqu’à midi dix-sept minutes, instant pré- cis où nous rejoignimes Hans, qui venait de s’arrêter.
__ Ah! s’écria mon oncle, nous sommes parve- nus à l'extrémité de la cheminée.
Je regardai autour de moi. Nous étions au centre d’un carrefour, auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et étroites. Laquelle convenait- il de prendre ? Il y avait là une difficulté.
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Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni devant le guide ; il désigna le tun- nel de l’est, et bientôt nous y étions enfoncés tous les trois.
D'ailleurs, toute hésitation devant ce double che- min se serait prolongée indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le choix de l’un ou de autre ; il fallait s’en remettre absolument au hasard.
La pente de,cette nouvelle galerie était peu sen- sible, et sa section fort inégale. Parfois une succes- sion d’arceaux se déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d’une cathédrale gothique. Les artistes du Moyen Âge auraient pu étudier là toutes les formes de cette architecture religieuse qui a l’ogive pour générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes. À de certains endroits, cette disposition faisait place à de basses substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous nous glissions en rampant à travers d’étroits boyaux.
La chaleur se maintenait à un degré supportable. Involontairement je songeais à son intensité, quand les laves vomies par le Sneffels se précipitaient par cette route si tranquille aujourd’hui. Je m’imaginais les torrents de feu brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs surchauffées dans cet étroit milieu !
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— Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se reprendre d’une fantaisie tardive !
Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock ; il ne les eût pas comprises. Son unique pensée était d’aller en avant. Il marchait, il glissait, il dégringolait même, avec une conviction qu'après tout il valait mieux admirer.
À six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous avions gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de mille en profondeur.
Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer, et l’on s’endormit sans trop réflé- chir.
Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples ; une couverture de voyage, dans laquelle on se rou- lait, composait toute la literie. Nous n’avions à redouter ni froid, ni visite importune. Les voyageurs qui s’enfoncent au milieu des déserts de l’Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont forcés de veiller les uns sur les autres pendant les heures du sommeil. Mais ici, solitude absolue et sécurité com- plète. Sauvages ou bêtes féroces, aucune de ces races malfaisantes n’était à craindre.
On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut reprise. Nous suivions un chemin de lave comme la veille. Impossible de reconnaître la nature des terrains qu’il traversait. Le tunnel, au lieu de s’enfoncer dans les entrailles du globe, tendait à
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devenir absolument horizontal. Je crus remarquer même qu’il remontait vers la surface de la terre. Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin, et par suite si fatigante, que je fus forcé de modérer notre marche.
— Eh bien, Axel, dit impatiemment le professeur.
— Eh bien, je n’en peux plus, répondis-je.
— Quoi ! après trois heures de promenade sur une route si facile der
— Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.
— Comment ! ne nous n’avons qu’à des- cendre !
— À monter, ne vous en déplaise !
— À monter ! fit mon oncle en haussant les épaules.
— Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont modifiées, et à les suivre ainsi, nous revien- drons certainement à la terre d’Islande.
Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être convaincu. J’essayai de reprendre la conver- sation. Il ne me répondit pas et donna le signal du départ. Je vis bien que son silence n’était que de la mauvaise humeur concentrée.
Cependant j'avais repris mon fardeau avec cou- rage, et je suivais rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas être distancé. Ma grande préoccupation était de ne point perdre mes
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compagnons de vue. Je frémissais à la pensée de m'égarer dans les profondeurs de ce labyrinthe.
D'ailleurs, si la route ascendante devenait plus pénible, je m'en consolais en songeant qu’elle me rapprochait de la surface de la terre. C’était un espoir. Chaque pas le confirmait, et je me réjouissais à cette idée de revoir ma petite Graüben.
À midi un changement d’aspect se produisit dans les parois de la galerie. Je m’en aperçus à l’affaiblis- sement de la lumière électrique réfléchie par les murailles. Au revêtement de lave succédait la roche vive. Le massif se composait de couches inclinées et souvent disposées verticalement. Nous étions en pleine époque de transition, en pleine période silu- rienne!.
— C'est évident, m’écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à la seconde époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces grès ! Nous tournons le dos au massif granitique ! Nous ressemblons à des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de Hanovre pour aller à Lubeck.
J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon tempérament de géologue l’emporta sur la prudence, et l’oncle Lidenbrock entendit mes exclamations.
1. Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont fort étendus en
Angleterre, dans les contrées habitées autrefois par la peuplade celtique des Silures.
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— Qu’as-tu donc ? dit-il.
— Voyez ! répondis-je en lui montrant la succes- sion variée des grès, des calcaires et les premiers indices des terrains ardoisés.
— Eh bien?
— Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu les premières plantes et les pre- miers animaux !
— Ah ! tu penses ?
— Mais regardez, examinez, observez !
Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la galerie. Je m'attendais à quelque excla- mation de sa part. Mais il ne dit pas un mot, et conti- nua sa route.
M'avait-il compris ou non ? Ne voulait-il pas convenir, par amour-propre d’oncle et de savant, qu'il s'était trompé en choisissant le tunnel de l’est, ou tenait-il à reconnaître ce passage jusqu’à son extrémité ? Il était évident que nous avions quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire au foyer du Sneffels.
Cependant je me demandhai si je n’accordais pas une trop grande importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je pas moi-même ? Traver- sions-nous réellement ces couches de roches super- posées au massif granitique ?
— Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque
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débris de plante primitive, et il faudra bien se rendre à l'évidence. Cherchons.
Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incon- testables s’offrirent à mes yeux. Cela devait être, car, à l’époque silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espèces végétales ou animales. Mes pieds, habitués au sol dur des laves, foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de plantes et de coquilles. Sur les parois se voyaient distinctement des empreintes de fucus et de lycopodes. Le profes- seur Lidenbrock ne pouvait s’y tromper ; mais il fer- mait les yeux, j'imagine, et continuait son chemin d’un pas invariable.
C'était un entêtement poussé hors de toutes limites. Je n’y tins plus. Je ramassai une coquille par- faitement conservée, qui avait appartenu à un animal à peu près semblable au cloporte actuel ; puis, je rejoignis mon oncle et je lui dis :
— Voyez !
__ Eh bien, répondit-il tranquillement, c’est la coquille d’un crustacé de l’ordre disparu des trilo- bites. Pas autre chose.
—— Mais n’en concluez-vous pas ?...
— Ce que tu conclus toi-même ? Si. Parfaite- ment. Nous avons abandonné la couche de granit et la route des laves. Il est possible que je me sois trompé ; mais je ne serai certain de mon erreur qu’au
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moment où j'aurai atteint l'extrémité de cette gale- TLÉ:
_— Vous avez raison d’agir ainsi, mon oncle, et je vous approuverais, si nous n'avions à craindre un danger de plus en plus menaçant.
— Et lequel ?
— Le manque d’eau.
— Eh bien ! nous nous rationnerons, Axel.
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En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait durer plus de trois jours. C’est ce que je reconnus le soir au moment du souper. Et, fâcheuse expectative, nous avions peu d’espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de l’époque de transition.
Pendant toute la journée du lendemain, la galerie déroula devant nos pas ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans mot dire. Le mutisme de Hans nous gagnait.
La route ne montait pas, du moins d’une façon sensible. Parfois même elle semblait s’incliner. Mais cette tendance, peu marquée d’ailleurs, ne devait pas
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rassurer le professeur, car la nature des couches ne se modifiait pas, et la période de transition s’affirmait davantage. |
La lumière électrique faisait splendidement étin- celer les schistes, le calcaire et les vieux grès rouges des parois. On aurait pu se croire dans une tranchée ouverte au milieu du Devonshire, qui donna son nom à ce genre de terrains. Des spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les uns d’un gris agate avec des veines blanches capricieu- sement accusées, les autres de couleur incarnat ou d’un jaune taché de plaques rouges ; plus loin, des échantillons de griottes à couleurs sombres, dans les- quels le calcaire se relevait en nuances vives.
La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux primitifs. Depuis la veille, la création avait fait un progrès évident. Au lieu des tri- lobites rudimentaires, j’apercevais des débris d’un ordre plus parfait ; entre autres, des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'œil du paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile. Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre d’animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers sur les roches de nouvelle formation.
II devenait évident que nous remontions l’échelle de la vie animale dont l’homme occupe le sommet.
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Mais le professeur Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.
Il attendait deux choses : ou qu’un puits vertical vint à s'ouvrir sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente, ou qu’un obstacle l’empêchât de continuer cette route. Mais le soir arriva sans que cette espérance se fût réalisée.
Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s’enfonça de nouveau dans les détours de la galerie.
Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de nos lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre, le schiste, le calcaire, le grès des murailles, faisaient place à un revêtement sombre et sans éclat. À un moment où le tunnel devenait fort étroit, je m’appuyai sur-sa paroi de gauche.
Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je regardai de plus ne Nous étions en pleine houillère.
__ Une mine de charbon ! m'écriai-je.
__ Une mine sans mineurs, répondit mon oncle.
— Eh ! qui sait ?
— Moi, je sais, répliqua le professeur d’un ton bref, et je suis certain que cette galerie percée à tra- vers ces couches de houille n’a pas été faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non l’ouvrage
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de la nature cela m importe peu. L'heure du souper est venue. Soupons.
Hans prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus les quelques gouttes d’eau qui for- maient ma ration. La gourde du guide à demi pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer trois hommes.
Après leur repas, mes deux compagnons s’éten- dirent sur leurs couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs fatigues. Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures jusqu’au matin.
Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard, nous arrivions à uné vaste excavation ; je reconnus alors que la main de l’homme ne pouvait pas avoir creusé cette houillère ; les voûtes en eussent été étançonnées, et véritablement elles ne se tenaient que par un miracle d'équilibre.
Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent cinquante de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par une commotion sou- terraine. Le massif terrestre, cédant à quelque puis- sante poussée, s’était disloqué, laissant ce large vide où des habitants de la terre pénétraient pour la pre- mière fois.
Toute l’histoire de la période houillère était écrite sur ces sombres parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les phases diverses. Les lits de char- bon étaient séparés par des strates de grès ou d’ar-
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gile compacts, et comme écrasés par les couches supérieures.
À cet âge du monde qui précéda l’époque secon- daire, la terre se recouvrit d'immenses végétations dues à la double action d’une chaleur tropicale et d’une humidité persistante. Une atmosphère de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui dérobant encore les rayons du soleil.
De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient pas de ce foyer nouveau. Peut-être même l’astre du jour n’était-il pas prêt à jouer son rôle éclatant. Les « climats » n’existaient pas encore, et une chaleur torride se répandait à la surface entière du globe, égale à l'équateur et aux pôles. D'où venait-elle ? de l’intérieur du globe.
En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent couvait dans les entrailles du sphé- roïde ; son action se faisait sentir jusqu'aux dernières couches de l'écorce terrestre ; les plantes, privées des bienfaisants effluves du soleil, ne donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
Il y avait peu d’arbres, des plantes herbacées seulement, d'immenses gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires, des astérophyllites, familles rares dont les espèces se comptaient alors par milliers.
Or, c’est précisément à cette exubérante végéta-
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tion que la houille doit son origine. L'écorce encore élastique du globe obéissait aux mouvements de la masse liquide qu’elle recouvrait. De là des fissures, des affaissements nombreux. Les plantes, entraînées sous les eaux, formèrent peu à peu des amas consi- dérables.
Alors intervint l’action de la chimie naturelle ; au fond des mers, les masses végétales se firent tourbe d’abord ; puis, grâce à l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation; elles subirent une minérali- sation complète.
Ainsi se formèrent ces immenses couches de char- . bon qu’une consommation excessive doit, pourtant, épuiser en moins de trois siècles, si les peuples indus- triels n’y prennent garde.
Ces réflexions me venaient à l'esprit pendant que je considérais les richesses houillères accumulées dans cette portion du massif terrestre. Celles-ci, sans doute, ne seront jamais mises à découvert. L’exploi- tation de ces mines reculées demanderait des sacri- fices trop considérables. À quoi bon, d’ailleurs, quand la houille est encore répandue pour ainsi dire à la surface de la terre dans un grand nombre de contrées ? Aussi, telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient lorsque sonnerait la dernière heure du monde.
Cependant nous marchions, et seul de mes com- pagnons j'oubliais la longueur de la route pour me
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perdre au milieu de considérations géologiques. La température restait sensiblement ce qu’elle était pen- dant notre passage au milieu des laves et des schistes. Seulement, mon odorat était affecté par une odeur très prononcée de protocarbure d’hydrogène. Je reconnus immédiatement dans cette galerie la pré- sence d’une notable quantité de ce fluide dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de grisou, et dont l'explosion a si souvent causé d’épouvantables catastrophes.
Heureusement, nous étions éclairés par les ingé- nieux appareils de Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré cette galerie la torche à la main, une explosion terrible eût fini le voyage en supprimant les voyageurs.
Cette excursion dans la houillère dura jusqu’au soir. Mon oncle contenait à peine l’impatience que lui causait l’horizontalité de la route. Les ténèbres, toujours profondes à vingt pas, empêchaient d’esti- mer la longueur de la galerie, et je commençais à la croire interminable, quand soudain, à six heures, un mur se présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut, en bas, il n’y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond d’une impasse.
__ Eh bien, tant mieux ! s’écria mon oncle, je sais au moins à quoi m'en tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm, et il ne reste plus qu’à reve- nir en arrière. Prenons une nuit de repos, et avant
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trois jours, nous aurons regagné le point où les deux galeries se bifurquent.
— Oui, dis-je, si nous en avons la force !
— Et pourquoi non ?
— Parce que, demain, l’eau manquera tout à fait.
— Et le courage manquera-t-il aussi ? dit le pro- fesseur en me regardant d’un œil sévère.
Je n’osai lui répondre.
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6e =
2.1
Le lendemain, le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se hâter. Nous étions à cinq jours de marche du carrefour. |
Je ne m’appesantirai pas sur les souffrances de notre retour. Mon oncle les supporta avec la colère d’un homme qui ne se sent pas le plus fort ; Hans avec la résignation de sa nature pacifique ; moi, je l'avoue, me plaignant et me désespérant ; je ne pou- vais avoir de cœur contre cette mauvaise fortune.
Ainsi que je l'avais prévu, l’eau fit tout à fait défaut à la fin du premier jour de marche. Notre provision liquide se réduisit alors à du genièvre, mais cette infernale liqueur brûlait le gosier, et je ne pouvais
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même en supporter la vue. Je trouvais la température étouffante. La fatigue me paralysait. Plus d’une fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors ; mon oncle ou l’Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais je voyais déjà que le premier réagis- sait péniblement contre l'extrême fatigue et les tor- tures nées de la privation d’eau.
Enfin, le mardi 7 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur les mains, nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des deux galeries. Là je demeu- rai comme une masse inerte, étendu sur le sol de lave. Il était dix heures du matin.
Hans et mon oncle, accotés à la paroi, essayèrent de grignoter quelques morceaux de biscuit. De longs gémissements s’échappaient de mes lèvres tuméfiées. Je tombai dans un profond assoupissement.
Au bout de quelque temps, mon oncle s’approcha de moi et me souleva entre ses bras :
— Pauvre enfant ! murmura-t-il avec un véritable accent de pitié.
Je fus touché de ces paroles, n’étant pas habitué aux tendresses du farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans les miennes. Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux étaient humides.
Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. À ma grande stupéfaction, il l’approcha de mes lèvres :
=rBois! fit-i;
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Avais-je bien entendu ? Mon oncle était-il fou ? Je le regardais d’un air hébété. Je ne voulais pas le com- prendre.
— Bois, reprit-il.
Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres.
Oh ! jouissance infinie ! Une gorgée d’eau vint humecter ma bouche en feu, une seule, mais elle suf- fit à rappeler en moi la vie qui s’échappait.
Je remerciai mon oncle en joignant les mains.
— Oui, fit-il, une gorgée d’eau ! la dernière ! entends-tu bien ? la dernière ! Je l’avais précieuse- ment gardée au fond de ma gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai dû résister à mon effrayant désir de la boire ! Mais non, Axel, je la réservais pour toi.
— Mon oncle ! murmurai-je pendant que de grosses larmes mouillaient mes yeux.
— Oui, pauvre enfant, je savais qu’à ton arrivée à ce carrefour, tu tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes d’eau pour te rani- mer.
— Merci ! merci ! m’écriai-je.
Si peu que ma soif fût apaisée, j'avais cependant retrouvé quelque force. Les muscles de mon gosier, contractés jusqu'alors, se détendaient, et l’inflamma- tion de mes lèvres s’était adoucie. Je pouvais parler.
—— Voyons, dis-je, nous n’avons maintenant qu'un
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parti à prendre ; l’eau nous manque ; il faut revenir sur nos pas.
Pendant que je:parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder ; il baissait la tête ; ses yeux fuyaient les miens.
— I] faut revenir, m’écriai-je, et reprendre le che- min du Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu’au sommet du cratère !
— Revenir ! fit mon oncle, comme s’il répondait plutôt à lui qu’à moi-même.
— Oui, revenir, et sans.perdre un instant.
Il y eut ici un moment de silence assez long.
— Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d’un ton bizarre, ces quelques gouttes d’eau ne t’ont pas rendu le courage et l'énergie ?
— Le courage !
— Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des paroles de désespoir !
À quel homme avais-je affaire et quels projets son
“esprit audacieux formait-il encore ?
— Quoi ! vous ne voulez pas ?...
— Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu’elle peut réussir ! Jamais !
— Alors il faut se résigner à périr ?
— Non, Axel, non ! pars. Je ne veux pas ta mort ! Que Hans t’accompagne. Laisse-moi seul !
— Vous abandonner !
— Laisse-moi, te dis-je ! J'ai commencé ce
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voyage ; je l’accomplirai jusqu’au bout, ou je n’en reviendrai pas. Va-t’en, Axel, va-t’en !
Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un instant attendrie, redevenait dure, mena- çante. Il luttait avec une sombre énergie contre l’im- possible ! Je ne voulais pas l’abandonner au fond de cet abîme, et, d’un autre côté, l'instinct de la conser- vation me poussait à le fuir.
Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée. Il comprenait cependant ce qui se pas- sait entre ses deux compagnons. Nos gestes indi- quaient assez la voie différente où chacun de nous essayait d'entraîner l’autre ; mais Hans semblait s’in- téresser peu à la question dans laquelle son existence se trouvait en jeu, prêt à partir si l’on donnait le signal du départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.
Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui ! Mes paroles, mes gémissements, mon accent auraient eu raison de cette froide nature. Ces dan- gers que le guide ne paraissait pas soupçonner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt. À nous deux nous aurions peut-être convaincu l’entêté professeur. Au besoin, nous l’aurions contraint à regagner les hauteurs du Sneffels !
Je m’approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne. Il ne bougea pas. Je lui montrai la route du cratère. Il demeura immobile. Ma figure haletante
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#
disait toutes mes souffrances. L’Islandais remua dou- cement la tête, et désignant tranquillement mon oncle :
— Master, fit- il
_—— Le maître ! m’écriai-je, insensé ! non, il n’est pas le maître de ta vie ! il faut fuir ! il faut l’entraf- ner ! m’entends-tu ? me comprends-tu ?
J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l’obliger à se lever. Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.
—_ Du calme, Axel, dit-il. Tu n’obtiendras rien de cet impassible serviteur. Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.
Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.
— Le manque d’eau, dit-il, met seul obstacle à l’accomplissement de mes projets. Dans cette gale- rie de l’est, faite de laves, de schistes, de houilles, nous n’avons pas rencontré une seule molécule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux en suivant le tunnel de l’ouest.
Je secouai la tête avec un air de profonde incré- dulité.
— Écoute-moi jusqu’au bout, reprit le professeur en forçant la voix. Pendant que tu gisais ici sans mouvement, j’ai été reconnaître la conformation de cette galerie. Elle s’enfonce directement dans les entrailles du globe, et, en peu d’heures, elle nous conduira au massif granitique. Là, nous devons ren-
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contrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut ainsi, et l’instinct est d’accord avec la logique pour appuyer ma conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu’un jour encore. Si, ce temps écoulé, je n’ai pas rencontré l’eau qui nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la terre.
En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.
— Eh bien ! m’écriai-je, qu’il soit fait comme vous le désirez, et que Dieu récompense votre éner- gie surhumaine. Vous n’avez plus que quelques heures à tenter le sort. En route !
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La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans marchait en avant, selon son habi- tude. Nous n'avions pas fait cent pas, que le pro- fesseur, promenant sa lampe le long des murailles, s’écriait :
— Voilà les terrains primitifs ! nous sommes dans la bonne voie, marchons ! marchons !
Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux pre- miers jours du monde, la diminution de son volume produisit dans l'écorce des dislocations, des rup- tures, des retraits, des fendilles. Le couloir actuel était une fissure de ce genre, par laquelle s’épanchait autrefois le granit éruptif. Ses mille détours for-
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maient un inextricable labyrinthe à à travers le sol pri- mordial. ;
À mesure que nous descendions, la succession des couches composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté. La science géologique consi- dère ce terrain primitif comme la base de l’écorce minérale, et elle a reconnu qu’il se compose de trois couches différentes, les schistes, les gneiss, les mica- schistes, reposant sur cette roche inébranlable qu’on appelle le granit. ;
Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des circonstances aussi merveilleuses pour étu- dier la nature sur place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne, nous allions l’étudier de nos yeux, le toucher de nos mains.
À travers l'étage des schistes, colorés de belles nuances vertes, serpentaient des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec quelques traces de pla- tine et d’or. Je songeais à ces richesses enfouies dans les entrailles du globe et dont l’avide humanité n’aura jamais la jouissance ! Ces trésors, les boule- versements des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs, que ni la pioche, ni le pic ne sau- ront les arracher à leur tombeau.
Aux schistes succédèrent les gneiss, d’une struc- ture stratiforme, remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs feuillets, puis les micaschistes
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disposés en grandes lamelles rehaussées à l’œil par les scintillations du mica blanc.
La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles, et je m’imaginais voya- ger à travers un diamant creux, dans lequel les rayons se brisaient en mille éblouissements.
Vers six heures, cette fête de la lumière vint à diminuer sensiblement, presque à cesser ; les parois prirent une teinte cristallisée, mais sombre ; le mica se mélangea plus intimement au feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en être écrasée, les quatre étages de terrains du globe. Nous étions murés dans l’immense prison de granit.
Il était huit heures du soir. L'eau manquait tou- jours. Je souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne voulait pas s'arrêter. Il tendait l'oreille pour surprendre les murmures de quelque source. Mais rien !
Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes tortures pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C’eût été pour lui le coup du désespoir, car la journée finissait, la dernière qui lui appartint.
Enfin mes forces m’abandonnèrent. Je poussai un cri et je tombai.
_— À moi ! je meurs !
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#
Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses bras ; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres: :
— Tout est fini !
Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes regards, et je fermai les yeux.
Lorsque je les rouvris, j’aperçus mes deux compa- gnons immobiles et roulés dans leur couverture. Dormaient-ils ? Pour mon compte, je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop, et surtout de la pensée que mon mal devait être sans remède. Les dernières parôles de mon oncle reten- tissaient dans mon oreille. « Tout était fini ! » car dans un pareil état de faiblesse, il ne fallait même plus songer à regagner la surface du globe.
Il y avait une lieue et demie d’écorce terrestre ! Il me semblait que cette masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me sentais écrasé, et je m’épui- sais en efforts violents pour me retourner sur ma couche de granit.
Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour de nous, un silence de tombeau. Rien n’arrivait à travers ces murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'épaisseur.
Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un bruit. L'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus attentivement, et il me sem-
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bla voir l’Islandais qui disparaissait, la lampe à la main.
Pourquoi ce départ ? Hans nous abandonnait-il ? Mon oncle dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre mes lèvres desséchées. L’obs- curité était devenue profonde, et les derniers bruits venaient de s’éteindre.
— Hans nous abandonne ! m’écriai-je. Hans ! Hans !
Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n’allaient pas plus loin. Cependant, après le premier instant de terreur, j eus honte de mes soupçons contre un homme dont la conduite n’avait rien eu jusque-là de suspect. Son départ ne pouvait être une fuite. Au lieu de remonter la galerie il la descendait. De mauvais desseins l’eussent entraîné en haut, non en bas. Ce raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre ordre d’idées. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul l’arracher à son repos. Allait-il donc à la découverte ? Avait-il entendu pen- dant la nuit silencieuse quelque murmure dont la perception n’était pas arrivée jusqu'à moi ?
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Pendant une heure, j’imaginai dans mon cerveau en délire toutes les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur. Les idées les plus absurdes s’en- chevêtrèrent dans ma tête. Je crus que j'allais deve- nir fou !
Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à glisser sur les parois, puis elle déboucha par l’orifice du couloir. Hans parut.
Il s’approcha de mon oncle, lui mit la main sur
’épaule et l’éveilla doucement. Mon oncle se leva.
— Qu'est-ce donc ? fit-il.
— Vatten, répondit le chasseur.
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Il faut croire que, sous l'inspiration des violentes douleurs, chacun devient polÿyglotte. Je ne savais pas un seul mot de danois, et cependant je compris d’ins- tinct le mot de notre guide.
— De l’eau ! de l’eau ! m’écriai-je, battant des mains, gesticulant comme un insensé.
— De l’eau! répétait mon oncle. Hvar? demanda:t-il à l’Islandais.
— Nedat, répondit Hans.
Où ? En bas ! Je comiprenais tout. J'avais saisi les mains du chasseur, et je les pressais, tandis qu’il me regardait avec calme.
Les préparatifs du départ né furent pas longs, et bientôt nous cheminions dans ‘un couloir dont la pente atteignait deux pieds par toise.
Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et descendu deux mille pieds.
En ce moment, j'entendis distinctement un son inaccoutumé courir dans les flancs de la muraille gra- nitique, une sorte de mugissement sourd, comme un tonnerre éloigné. Pendant cette première demi- heure de marche, ne rencontrant point la source annoncée, je sentais les angoisses me reprendre ; mais alors mon oncle m’apprit l’origine des bruits qui se produisaient.
— Hans ne s’est pas trompé, dit-il, ce que tu entends là, c’est le mugissement d’un torrent.
— Un torrent ? m’écriai-je.
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— Il n’y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour de nous !
Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais plus ma fatigue. Ce bruit d’une eau murmurante me rafraîchissait déjà. Il augmentait sensiblement. Le torrent, après s'être longtemps sou- tenu au-dessus de notre tête, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant et bondissant. Je passais fréquemment ma main sur le roc, espérant y trouver des traces de suintement ou d'humidité. Mais en vain.
Une demi-heure s’écoula encore. Une demi-lieue fut encore franchie.
Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence, n’avait pu prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un instinct particulier aux mon- tagnards, aux hydroscopes, il « sentit » ce torrent à travers le roc, mais certainement il n’avait point vu le précieux liquide ; il ne s’y était pas désaltéré.
Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait, nous nous éloignerions du courant dont le murmure tendait à diminuer.
On rebroussa chemin. Hans s’arrêta à l'endroit précis où le torrent semblait être le plus rapproché.
Je m’assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de granit nous en séparait encore.
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Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment de désespoir.
Hans me regarda, et je crus voir un sourire appa- raître sur ses lèvres.
Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea
vers la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec grand soin. Je compris qu’il cher- chaïit le point précis où le torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds au-dessus du sol. # Combien j'étais ému ! Je n’osais deviner ce que voulait faire le chasseur ! Mais il fallut bien le com- prendre et l’applaudir, et le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour attaquer la roche elle-même.
— Sauvés ! m’écriai-je.
— Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison ! Ah ! le brave chasseur ! Nous n’aurions pas trouvé cela !
Je le crois bien ! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne nous serait pas venu à l’esprit. Rien de plus dangereux que de donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si quelque ébou- lement allait se produire qui nous écraserait ! Et si le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous
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envahir ! Ces dangers n’avaient rien de chimérique ; mais alors les craintes d’éboulement ou d’inondation ne pouvaient nous arrêter, et notre soif était si intense que pour l’apaiser nous eussions creusé au lit même de l'Océan.
Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n’eussions accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire, calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits coups répétés, creusant une ouverture large de six pouces. J'entendais le bruit du torrent s’accroître, et je croyais déjà sentir l’eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
Bientôt le pic s’enfonça de deux pieds dans la muraille de granit. Le travail durait depuis plus d’une heure. Je me tordais d’impatience ! Mon oncle voulait employer les grands moyens. J’eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic, quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d’eau s’élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de douleur. Je le compris lorsque, plongeant mes mains dans le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation. La source était bouillante.
_—— De l’eau à cent degrés ! m’écriai-je.
__ Eh bien, elle refroidira, répondit mon oncle.
Le couloir s’emplissait de vapeurs, tandis qu’un
2 Lt
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ruisseau se formait et allait se perdre dans les sinuo- sités souterraines ; bientôt nous y puisions notre pre- mière gorgée. .
Ah ! quelle jouissance ! Quelle incomparable volupté ! Qu'’était cette eau ? D’où venait-elle ? Peu importait. C'était de l’eau, et, quoique chaude encore, elle ramenait au cœur la vie prête à s’échap- per. Je buvais sans m’arrêter, sans goûter même.
Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai : À ;
— Mais c’est de l’eau ferrugineuse !
— Excellente pour l’estomac, répliqua mon oncle, et d’une haute minéralisation ! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de Tæplitz !
— Ah ! que c’est bon !
— Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre ! Elle a un goût d’encre qui n’a rien de désagréable. Une fameuse ressource que Hans nous a procurée là ! Aussi je propose de donner son nom à ce ruisseau salutaire.
— Bien ! m'écriai-je.
Et le nom de « Hans-bach » fut aussitôt adopté.
Hans n’en fut pas plus fier. Après s'être modéré- ment rafraîchi, il s’accota dans un coin avec son calme accoutumé.
— Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.
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— À quoi bon ? répondit mon oncle, je soup- çonne la source d’être intarissable.
— Qu'importe ! remplissons l’outre et les gourdes, puis nous essaierons de boucher l’ouver- ture. |
Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d’éclats de granit et d’étoupe, essaya d’obstruer l’entaille faite à la paroi. Ce ne fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir ; la pression était trop consi- dérable, et nos efforts demeurèrent infructueux.
— Il est évident, dis-je, que les nappes supé- rieures de ce cours d’eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force du jet.
— Cela n’est pas douteux, répliqua mon oncle ; il y a là mille atmosphères de pression, si cette colonne d’eau a trente-deux mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée.
— Laquelle ?
—— Pourquoi nous entêter à boucher cette ouver- ture ?
— Mais, parce que...
J'aurais été embarrassé de trouver une raison.
— Quand nos gourdes seront vides, sommes- nous assurés de pouvoir les remplir ?
_—— Non, évidemment.
__ Eh bien, laissons couler cette eau ! Elle des- cendra naturellement et guidera ceux qu’elle rafraf- chira en route !
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— Voilà qui est bien imaginé ! m’écriai-je, et avec ce ruisseau pour compagnon, il n’y a plus aucune rai- son pour ne pas réussir dans nos projets.
— Ah ! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.
— Je fais mieux que d’y venir, j'y suis.
— Un instant ! Commençons par prendre quel- ques heures de repos.
J'oubliais vraiment qu’il ft nuit. Le chronomètre se chargea de mie l’apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et rafraîchi, s’endormit d’un profond sommeil.
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Le lendemain, nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je m’étonnai tout d’abord de n’avoir plus soif, et j'en demandhai la raison. Le ruisseau qui cou- lait à mes pieds en murmurant se chargea de me répondre.
On déjeuna et l’on but de cette excellente eau fer- rugineuse. Je me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un guide industrieux comme Hans, et un neveu « déterminé » comme moi ? Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cer- veau ! On m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels, que j'aurais refusé avec indignation.
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Mais il n’était heureusement question me de des- cendre.
— Partons ! m’écriai-je, éveillant par mes accents enthousiastes les vieux échos du globe.
La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait des coudes inattendus, et affectait l’imbroglio d’un labyrinthe ; mais, en somme, sa direction principale était toujours le sud- est. Mon oncle ñe cessait de consulter avec le plus grand soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.
La galerie s’enfonçait toute horizontalement, avec deux pouces de pente paf toise, tout au plus. Le ruisseau coulait sans précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à quelque génie fami- lier qui nous guidait à travers la terre, et de la main je caressais la tiède naïade dont les chants accompa- gnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volon- tiers une tournure mythologique.
Quant à mon oncle, il pestait contre l’horizontalité de la route, lui, « l’homme des verticales ». Son che- min s’allongeait indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre, suivant son expression, il s’en allait par l’hypoténuse. Mais nous n’avions pas le choix, et tant que l’on gagnait vers le centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.
D'ailleurs, de temps en temps, les pentes s’abais-
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saient ; la naïade se mettait à dégringoler en mugis- sant, et nous descendions plus profondément avec elle.
En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beau- coup de chemin horizontal, et relativement peu de chemin vertical.
Le vendredi soir, 10 juillet, d’après l’estime, nous devions être à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de deux lieues et demie.
Sous nos pieds s’ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la roideur de ses pentes.
— Voilà qui nous mènera loin, s’écria-t-il, et faci- lement, car les saïllies du roc font un véritable esca- lier !
Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse, car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice.
Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du genre de celles qu’on appelle « faille ». La contraction de la charpente terrestre, à l’époque de son refroidissement, l'avait évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m’expliquais pas com- ment celles-ci n’y laissèrent aucune trace. Nous des- cendions une sorte de vis tournante qu’on eût crue faite de la main des hommes.
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De quart d’heure en quart d’heure, il fallait s’ar- rêter pour prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur élasticité. On s’asseyait alors sur quelque saillie, les jambes pendantes, on causait en mangeant, et l’on se désaltérait au ruisseau.
Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait cascade au détriment de son volume ; mais il suffisait et au-delà à étancher notre soif ; d’ailleurs, avec les déclivités moins accusées, il ne pouvait man- quer de reprendre son Cours paisible. En ce moment, il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le calme du chasseur islandais.
Le 11 et le 12 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille, pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui faisait près de cing lieues au-dessous du niveau de la mer. Mais, le 13, vers midi, la faille prit, dans la direction du sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ de qua- rante-cinq degrés.
Le chemin devint alors aisé et d’une parfaite monotonie. Il était difficile qu’il en fût autrement. Le voyage ne pouvait être varié par les incidents du pay- sage.
Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un peu fatigués, nos santés
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se maintenaient dans un état rassurant, et la pharma- cie de voyage était encore intacte.
Mon oncle notait heure par heure les indications de la boussole, du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là mêmes qu’il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation. Lors- qu’il m’apprit que nous étions à une distance hori- zontale de cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.
— Qu'as-tu donc ? demanda:t-il.
— Rien, seulement je fais une réflexion.
— Laquelle, mon garçon ?
— C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous l'Islande.
— Crois-tu ?
— Il est facile de nous en assurer. |
Je pris mes mesures au compas sur la carte.
— Je ne me trompais pas, dis-je. Nous avons dépassé le cap Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en pleine mer.
—— Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les mains.
_—— Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête !
__ Bah ! Axel, rien de plus naturel ! N'y a-t-il pas à Newcastle des mines de charbon qui s’avancent au loin sous les flots ?
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Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple, mais la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa, pas de me préoccuper. Et cepen- dant, que les plaines et les montagnes de l’Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de l’At- lantique, cela différait peu, en somme, du moment que la charpente granitique était solide. Du reste, je m’habituai promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais toujours cou- rant au sud-est, et toujours s’enfonçant davantage, nous conduisit rapidement à de grandes profon- deurs. 4
Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste ; mon oncle remit à Hans ses trois rixdales hebdoma- daires, et il fut décidé que le lendemain serait un jour de repos.
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Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation habituelle d’un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus profond des abîmes, cela ne laissait pas d’être agréable. D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes. Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités ter- restres dont l'être sublunaire s’est fait une nécessité. En notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles merveilles.
La grotte formait une vaste salle. Sur son sol gra- nitique coulait doucement le ruisseau fidèle. À une pareille distance de sa source, son eau n'avait plus
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que la température ambiante et se laissait boire sans difficulté.
Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures à mettre en ordre ses notes quoti- diennes.
— D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever exactement notre situation ; je veux pouvoir, au retour, tracer une carte de notre voyage, une sorte de section verticale du globe, qui donnera le profil de l'expédition.
— Ce sera fort curieux, mon oncle ; mais vos observations auront-elles un degré suffisant de pré- cision ? D
— Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes. Je suis sûr de ne point me tromper. Voyons d’abord où nous sommes. Prends la boussole et observe la direction qu’elle indique.
Je regardai l’instrument, et, après un examen attentif, je répondis :
— Est-quart-sud-est.
— Bien ! fit le professeur, notant l’observation et établissant quelques calculs rapides. J’en conclus que nous avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ.
— Ainsi nous voyageons sous l’Atlantique ?
— Parfaitement.
— Et dans ce moment une tempête s’y déchaîne
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peut-être, et des navires sont secoués sur notre tête par les flots et l’ouragan ?
— Cela se peut.
— Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles de notre prison ?
— Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l’ébranler. Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d’après mes notes précé- dentes, j'estime à seize lieues la profondeur atteinte.
— Seize lieues ! m’écriai-je.
— Sans doute.
— Mais c’est l’extrême limite assignée par la science à l'épaisseur de l'écorce terrestre.
— Je ne dis pas non.
— Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température, une chaleur de quinze cents degrés devrait exister.
— « Devrait », mon garçon.
—— Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et serait en pleine fusion.
_—— Tu vois qu’il n’en est rien et que les faits, sui- vant leur habitude, viennent démentir les théories.
_— Je suis forcé d’en convenir, mais enfin cela m'étonne.
— Qu’indique le thermomètre ?
— Vingt-sept degrés six dixièmes.
__ Il s’en manque donc de quatorze cent
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soixante-quatorze degrés quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc l’accroissement propor- tionnel de la température est une erreur. Donc Hum- phry Davy ne se trompait pas. Donc je n’ai pas eu tort de l'écouter. Qu’as-tu à répondre ?
— Rien.
À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je n’admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais toujours pour la chaleur centrale, bien que je n’en ressentisse point les effets. J’aimais mieux admettre, en vérité, que cette cheminée d’un volcan éteint, recouverte par les laves d’un enduit réfrac- taire, ne permettait pas à la température de se pro- pager à travers ses parois.
Mais, sans m'’arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me bornai à prendre la situation telle qu’elle était.
— Mon oncle, repris-je, je tiens pour exacts tous vos calculs, mais permettez-moi d’en tirer une consé- quence rigoureuse.
— Va, mon garçon, à ton aise.
— Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le rayon terrestre est de quinze cent quatre- vingt-trois lieues à peu près ?
— Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
— Mettons seize cents lieues en chiffres ronds.
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Sur un voyage de seize cents lieues, nous en avons fait douze ?
— Comme tu dis.
— Et cela au prix de quatre-vingt-cingq lieues de diagonale ?
— Parfaitement.
— En vingt jours environ ?
— En vingt jours.
—\Or, seize lieues font le centième du rayon ter- restre. À continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de cinq ans et demi à descendre !
Le professeur ne répondit pas.
—_ Sans compter que, si une verticale de seize lieues s’achète par une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis par un point de la circonférence avant d’en atteindre le centre !
__ Au diable tes calculs ! répliqua mon oncle avec un mouvement de colère. Au diable tes hypo- thèses ! Sur quoi reposent-elles ? Qui te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but ? D'ailleurs j'ai pour moi un précédent. Ce que je fais là, un autre l’a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour.
_— Je l'espère ; mais, enfin, il m'est bien permis.
__ J]t'est permis de te taire, Axel, quand tu vou- dras déraisonner de la sorte.
Je vis bien que le terrible professeur menaçait de
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reparaître sous la peau de l’ ae et je me tins pour averti.
— Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il ?
— Une pression considérable.
— Bien. Tu vois qu’en descendant doucement, en nous habituant peu à peu à la densité de cette atmo- sphère, nous n’en souffrons aucunement.
— Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
— Ce n’est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant l’air extérieur en communication rapide avec l’air contenu dans tes poumons.
— Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle intensité le son s’y propage ?
— Sans doute. Un sourd finirait par y entendre à merveille.
— Mais cette densité augmentera sans aucun doute ?
— Oui, suivant une loi assez peu déterminée. Il est vrai que l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous descendrons. Tu sais que c’est à la surface même de la terre que son action se fait le plus vivement sentir, et qu’au centre du globe les objets ne pèsent plus.
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— Je le sais ; mais, dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par acquérir la densité de l’eau ?
— Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
— Et plus bas ?
— Plus bas, cette densité s’accroîtra encore.
— Comment descendrons-nous alors ?
— Eh bien, nous mettrons des cailloux dans nos poches.
_—— Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.
Je n’osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait bondir le professeur.
Il était évident, cependant, que l’air, sous une pression qui pouvait atteindre des milliers d’atmo- sphères, finirait par passer à l’état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les raisonnements du monde.
Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait encore riposté.son éternel Saknussemm, précédent, sans valeur, car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y avait une chose bien simple à répondre :
Au Xvr:° siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient inventés : comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son arrivée au centre du globe ?
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Mais je gardai cette objection pour moi, et j'atten- dis les événements.
Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation. Je fus toujours de l’avis du professeur Lidenbrock, et j’enviai la parfaite indifférence de Hans, qui, sans tant chercher les effets et les causes, s’en allait aveuglément où le menait la destinée.
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Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la « moyenne » des difficultés ne s’accroissait pas, nous ne pouvions manquer d’atteindre notre but. Et quelle gloire alors ! Jen étais arrivé à faire de ces rai- sonnements à la Lidenbrock. Sérieusement. Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais ? Peut-être.
Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes même d’une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément dans le massif interne. Par certaines journées, on gagnait une lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes
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périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible Islandais se dévouait avec un incom- préhensible sans-façon, et, grâce à lui, plus d’un mauvais pas fut franchi dont nous ne serions pas sor- tis seuls.
Par exemple, son mutisme s’augmentait de jour en jour. Je crois même qu’il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action réelle sur le cerveau. Qui s’enferme entre quatre murs finit par perdre la faculté d’associer les idées'et les mots. Que de pri- sonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le défaut d’exercice des facultés pensantes !
Pendant les deux semaines qui suivirent notre der- nière conversation, il ne se produisit aucun incident digne d’être rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu’un seul événement d’une extrême gravité. Il m’eût été difficile d’en oublier le moindre détail.
Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une profondeur de trente lieues, c’est-à- dire qu'il y avait sur notre tête trente lieues de rocs, d’océan, de continents et de villes. Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande.
Ce jour-là, le tunnel suivait un plan peu incliné.
Je marchais en avant. Mon oncle portait l’un des deux appareils de Ruhmkorff, et moi l’autre. J’exa- minais les couches de granit.
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Tout à coup, me retournant, je m’aperçus que j'étais seul.
— Bon, pensais-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre. Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.
Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je régardai. Personne. J’appelai. Point de réponse. Ma voix se perdit au milieu des caverneux échos qu’elle éveilla soudain.
Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me ‘parcourut tout le corps.
— Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver mes compagnons. Il n’y a pas deux routes ! Or, j'étais en avant, retournons en arrière.
Je remontai pendant une demi-heure. J’écoutai si quelque appel ne m'était pas adressé, et, dans cette atmosphère si dense, il pouvait m’arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait dans l’immense gale- rie.
Je m’arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
— Voyons, répétai-je, puisqu'il n’y a qu’une route, puisqu'ils la suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore. À moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais, ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien !
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même dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C’est évident !
Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n’est pas convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples et les réunir sous forme de raisonne- ment, je dus employer un temps fort long.
Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant ? Certes, Hans me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce détail me revenait à l’esprit. C’est à. ce moment même que j'avais dû continuer ma route.
— D'ailleurs, pensai-je, j'ai ün moyen sûr de ne pas m'égarer, un fil pour me guider dans ce laby- rinthe, et qui ne saurait casser, mon fidèle ruisseau. Je n’ai qu’à remonter son cours, et je retrouverai for- cément les traces de mes compagnons.
Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre eh marche sans perdre un instant.
Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il empêcha le chasseur de boucher l’en- taille faite à la paroi de granit ! Ainsi cette bienfai- sante source, après nous avoir désaltérés pendant la route, allait me guider à travers les sinuosités de l'écorce terrestre.
Avant de remonter, je pensai qu’une ablution me ferait quelque bien.
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Je me baissai donc pour plonger mon front dans l’eau du Hans-bach !
Que l’on juge de ma stupéfaction !
Je foulais un granit sec et raboteux ! Le ruisseau ne coulait plus à mes pieds !
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Je ne puis peindre mon désespoir. Nul mot de la langue humaine ne rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce roc me sembla desséché !
Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau ? Car, enfin, il n’était plus là ! Je compris alors la raison de ce silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque appel de mes com- pagnons ne parviendrait pas à mon oreille. Ainsi, au moment où mon premier pas s’engagea dans la route imprudente, je ne remarquai point cette absence du
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ruisseau. Il est évident qu’à ce moment une bifurca- tion de la galerie s’ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach, obéissant aux caprices d’une autre pente, s’en allait avec mes compagnons vers des pro- fondeurs inconnues !
Comment revenir ? De traces, il n’y en avait pas. Mon pied ne laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à chercher la solution de cet inso- luble problème. Ma situation se résumait en un seul mot : perdu ! e
Oui ! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable ! Ces trente: lieues d’écorce ter- restre pesaient sur mes épaules d’un poids épouvan- table. Je me sentais écrasé.
J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C’est à peine si je pus y parvenir. Hamboure, la maison de Kônigstrasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je m’égarais passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis dans une vive hallucination les incidents du voyage, la traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels ! Je me dis que si, dans ma position, je conservais encore l’ombre d’une espérance, ce serait signe de folie, et qu’il valait mieux désespérer !
En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui s’arc-boutaient au-dessus de ma tête ?
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Qui pouvait me remettre sur la route du retour et me réunir à mes compagnons ?
— Oh ! mon oncle ! m’écriai-je avec l'accent du désespoir.
Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me cherchant à son tour.
Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du Ciel. Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais connue qu’au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je recourus à la prière, quelque peu de droits que j’eusse d’être entendu du Dieu auquel je m’adressais si tard, et je l’implorai avec ferveur.
Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus concentrer sur ma situation toutes les forces de mon intelligence.
J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine. Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais fallait-il monter ou descendre ?
Monter évidemment ! monter toujours !
Je devais arriver au point où j'avais abandonné la source, à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruis- seau sous les pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.
Comment n’y avais-je pas songé plus tôt ! Il y avait
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évidemment là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver le cours du Hans-bach.
Je me levai et, m’appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la galerie. La pente en était assez roide. Je marchais avec espoir et sans embarras, comme un homme qui n’a pas le choix du chemin à suivre.
Pendant une demi-heure, aucun obstacle n’arrêta mes pas. J’essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités. Mais aucun signe par- ticulier ne frappait mon esprit, et je reconnus bien- tôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur impénétrable, et je tombai sur le roc.
De quelle épouvante, de quel désespoir je fus saisi alors, je ne saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance venait de se briser contre cette muraille de granit.
Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en tous sens, je n’avais plus à tenter une fuite impossible. Il fallait mourir de la plus effroyable des morts ! Et, chose étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les entrailles de la terre soulèverait de graves questions scientifiques !
Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
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Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer de mon esprit. Ma lampe s'était faus- sée en tombant. Je n'avais aucun moyen de la répa- rer. Sa lumière pâlissait et allait me manquer !
Je regardai le courant lumineux s’amoindrir dans le serpentin de l’appareil. Une procession d’ombres mouvantes se déroula sur les parois assombries. Je n’osais plus abaisser ma paupière, craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive ! À chaque instant il me semblait qu’elle allait s’évanouir et que « le noir » m’envahissait.
Enfin une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis, je l’aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu’il leur fût donné d’éprouver, et je demeurai plongé dans les ténèbres immenses.
Quel cri terrible m’échappa ! Sur terre, au milieu des plus profondes nuits, la lumière n’abandonne jamais entièrement ses droits ! Elle est diffuse, elle est subtile, mais, si peu qu'il en reste, la rétine de l'œil finit par la percevoir ! Ici, rien. L'ombre abso- lue faisait de moi un aveugle dans toute l’acception du mot.
Alors ma tête se perdit. Je me relevai les bras en avant, essayant les tâtonnements les plus doulou- reux. Je me pris à fuir, précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe, descendant tou-
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jours, courant à travers la croûte terrestre, comme un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant, bientôt meurtri aux saillies des rocs, tom- bant et me relevant ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m’inondait le visage, et attendant tou- Jours que quelque muraille vint offrir à ma tête un obstacle pour s’y briser !
Où me conduisit cette course insensée ? Je l’igno- rerai toujours. Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombaï comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout sentiment d’exis- tence !
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Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé de larmes. Combien dura cet état d’insensibilité, je ne saurais le dire. Je n’avais plus aucun moyen de me rendre compte du temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais aban- don si complet !
Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m’en sentais inondé ! Ah ! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce fût encore à faire » ! Je ne voulais plus penser. Je chassai toute idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi opposée.
Déjà je sentais l’évanouissement me reprendre, et,
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avec lui, l’anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon oreille. Il ressemblait au roulement prolongé: du tonnerre, et j’entendis les ondes sonores se perdre peu à peu dans les lointaines profondeurs du gouffre.
D'où provenait ce bruit ? De quelque phénomène sans doute, qui s’accomplissait au sein du massif ter- restre ! L'explosion d’un gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe !
J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se renouvellerait. Un quart d’heure se passa. Le silence régnait dans la galerie. Je n’entendais même plus les battements de mon cœur.
Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille, crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines. Je tressaillis.
— C'est une hallucination ! pensai-je.
Mais non. En écoutant avec plus d’attention, j’en- tendis réellement un murmure de voix. Mais de com- prendre ce qui se disait, c’est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on parlait. J'en étais cer-
tain.
J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les miennes, rapportées par un écho. Peut- être avais-je crié à mon insu. Je fermai fortement les lèvres et j’appliquai de nouveau mon oreille à la paroi.
— Oui, certes, on parle ! on parle !
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En me portant même à quelques pieds plus loin le long de la muraille, j'entendis distinctement. Je parvins à saisir des mots incertains, bizarres, incom- préhensibles. Ils m’arrivaient comme s’ils eussent été prononcés à voix basse, murmurés, pour ainsi dire. Le mot « forloräd » était plusieurs fois répété, avec un accent de douleur.
Que signifiait-il ? Qui le prononçait ? Mon oncle ou Hans, évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc m’entendre.
— À moi ! criai-je de toutes mes forces, à moi !
J'écoutai, j'épiai dans ombre une réponse, un cri, un soupir. Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un monde d’idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix affaiblie ne pou- vait arriver jusqu’à mes compagnons.
— Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient enfouis à trente lieues sous terre ?
Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre leur maximum d’inten- sité. Le mot « forloräd » revint encore à mon oreille ; puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma torpeur.
—_ Non, dis-je, non. Ce n’est point à travers le massif que ces voix se font entendre. La paroi est faite de granit, et elle ne permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser ! Ce bruit arrive par
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la galerie même ! Il faut qu il y ait là un effet d’acous- tique tout particulier !
J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui ! cette fois ! j'entendis mon nom distinctement jeté à travers l’es- pace !
C'était mon oncle qui le prononçait ! Il causait avec le guide, et le mot « forloräd » était un mot danois !
Alors je compris tout. Pour me faire entendre, il fallait précisément parler le long de cette muraille qui servirait à conduire ma voix comme le fil conduit l'électricité. 7
Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se fussent éloignés de quelques pas, et le phénomène d’acoustique eût été détruit. Je m’ap- prochai donc de la muraille, et je prononçai ces mots, aussi distinctement que possible :
— Mon oncle Lidenbrock !
J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n’a pas une rapidité extrême. La densité des couches d’air n’accroît même pas sa vitesse ; elle n’augmente que son intensité. Quelques secondes, des siècles, se pas- sèrent, et enfin ces paroles arrivèrent à mon oreille.
— Axel, Axel ! est-ce toi ?
— Oui ! oui ! répondis-je. — Mon enfant, où es-tu ?Point
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— Perdu, dans la plus profonde obscurité !
— Mais ta lampe ?
— Eteinte.
— Et le ruisseau ?
— Disparu.
— Axel, mon pauvre Axel, reprends courage !
— Attendez un peu, je suis épuisé ! Je n’ai plus la force de répondre. Mais parlez-moi !
— Courage, reprit mon oncle. Ne parle pas, écoute-moi. Nous t’avons cherché en remontant et en descendant la galerie. Impossible de te trouver. Ah ! je t'ai bien pleuré, mon enfant ! Enfin, te sup- posant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si nos voix peuvent se réunir, pur effet d’acoustique ! nos mains ne peuvent se toucher ! Mais ne te désespère pas, Axel ! C’est déjà quelque chose de s'entendre !
Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain
espoir, vague encore, me revenait au cœur. Tout d’abord, il y avait une chose qu’il m’importait de
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connaître. J'’approchai donc mes lèvres de la muraille, et je dis : |
— Mononclke? :
— Mon enfant? me fut-il répondu après quelques instants.
— Il faut d’abord savoir quelle distance nous sépare.
— Cela est facile.
— Vous avez votre chronomètre ?
— Oui. te ù
— Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la seconde où vous parlerez. Je le répéterai dès qu’il me parviendra, et vous observe- rez également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.
— Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta réponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu’à toi.
— C’est cela, mon oncle.
— Es-tu prêt ?
— Oui.
— Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.
J’appliquai mon oreille sur la paroi et dès que le mot « Axel » me parvint, je répondis immédiatement « Axel », puis jattendis.
— Quarante secondes, dit alors mon oncle. Il s’est écoulé quarante secondes entre les deux mots
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le son met donc vingt secondes à monter. Or, à mille vingt pieds par seconde, cela fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un huitième.
— Une lieue et demie ! murmurai-je.
— Eh ! cela se franchit, Axel !
— Mais faut-il monter ou descendre ?
— Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle que tu as suivie ne peut manquer de t’y conduire, car il semble que toutes ces fentes, ces fractures du globe, rayonnent autour de l’immense caverne que nous occupons. Relève-toi donc et reprends ta route. Marche, traîne- toi, s’il le faut, glisse sur les pentes rapides, et tu trou- veras nos bras pour te recevoir au bout du chemin. En route, mon enfant, en route !
Ces paroles me ranimèrent.
_— Adieu, mon oncle, m'écriai-je ; je pars. Nos voix ne pourront plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette place ! Adieu donc !
—— Au revoir, Axel ! au revoir !
Tels furent les derniers mots que j’entendis.
Cette surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre, échangée à plus d’une lieue de dis- tance, se termina sur ces paroles d’espoir. Je fis une prière de reconnaissance à Dieu, car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres au seul point
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peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir. |
Cet effet d’acoustique très étonnant s’expliquait facilement par les seules lois physiques ; il provenait de la forme du couloir et de la conductibilité de la roche. Il y a bien des exemples de cette propagation de sons non perceptibles aux espaces intermédiaires. Je me souviens qu’en maint endroit ce phénomène fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme de Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de ces curieuses cavernes de Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d’Oreille de Denys.
Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clai- rement que, puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu’à moi, aucun obstacle n’existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais logiquement arri- ver comme lui, si les forces ne me trahissaient pas.
Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La pente était assez rapide. Je me laissai glisser.
Bientôt la vitesse de ma descente s’accrut dans une effrayante proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais plus la force de m’arrêter.
Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis rouler en rebondissant sur les aspérités d’une galerie verticale, un véritable puits. Ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis connaissance.
a
Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obs- curité, étendu sur d’épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon visage un reste d’exis- tence. À mon premier soupir, il me prit la main ; à mon premier regard il poussa un cri de joie.
— Il vit ! il vit ! s’écria-t-il.
— Oui, répondis-je d’une voix faible.
— Mon enfant, dit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te voilà sauvé !
Je fus vivement touché de l’accent dont furent pro- noncées ces paroles, et plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur un pareil épanchement.
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En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon oncle ; j'ose affirmer que ses yeux expri- mèrent un vif contentement.
— God dag, dit-il.
— Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle, apprenez-moi où nous sommes en ce moment.
— Demain, Axel, demain ; aujourd’hui tu es encore trop faible ; j'ai entouré ta tête de compresses qu’il ne faut pas déranger ; dors donc, mon garçon, et demain tu sauras tout.
— Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il ? É
— Onze heures du soir, c’est aujourd’hui dimanche, 9 août, et je ne te permets plus de m'in- terroger avant le 10 du présent mois.
En vérité, j'étais bien faible, et mes yeux se fer- mèrent involontairement. Il me fallait une nuit de repos ; je me laissai donc assoupir sur cette pensée que mon isolement avait duré quatre longs jours.
Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait installée dans une grotte char- mante, ornée de magnifiques stalagmites, et dont le sol était recouvert d’un sable fin. Il y régnait une demi-obscurité. Aucune torche, aucune lampe n'était allumée, et cependant, certaines clartés inex- plicables venaient du dehors en pénétrant par une
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étroite ouverture de la grotte. J’entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable au gémisse- ment des flots qui se brisent sur une grève, et par- fois les sifflements de la brise.
Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si mon cerveau, fêlé dans ma chute, ne per cevait pas des bruits purement imaginaires. Cepen- dant, ni mes yeux ni mes oreilles ne pouvaient se tromper à ce point.
— C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente de rochers ! Voilà bien le murmure des vagues ! Voilà le sifflement de la brise ! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous revenus à la sur- face de la terre ? Mon oncle a-t-il donc renoncé à son expédition, ou l’aurait-il heureusement terminée ?
Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.
— Bonjour, Axel ! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que tu te portes bien !
— Mais oui, dis-je en mé redressant sur les cou- vertures.
_—— Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi, nous t’avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison faire des progrès sen- sibles.
_—— En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c’est que je ferai honneur au déjeuner que vous vou- drez bien me servir !
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— Tu mangeras, mon garçon ! La fièvre t’a quitté. Hans a frotté tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le secret, et elles se sont cicatrisées à merveille. C’est un fier homme que notre chasseur !
Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques ali- ments que je dévorai, malgré ses recommandations. Pendant ce temps je l’accablai de questions aux- quelles il s’empressa de répondre.
J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément amené à l'extrémité d’une galerie presque perpendiculaire ; comme j'étais arrivé au milieu d’un torrent de pierres, dont la moins grosse eût suffi à m’écraser, il fallait en conclure qu’une par- tie du massif avait glissé avec moi. Cet effrayant véhi- cule me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où je tombai sanglant, inanimé.
— Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas tué mille fois. Mais, pour Dieu ! ne nous séparons plus, car nous risquerions de ne jamais nous revoir.
« Ne nous séparons plus ! » Le voyage n’était donc pas fini ? J'ouvris de grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement cette question :
— Qu’as-tu donc, Axel ?
— Une demande à vous adresser. Vous dites que me voilà sain et sauf ?
— Sans doute.
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— J'ai tous mes membres intacts ?
— Certainement.
— Et ma tête ?
— Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaite- ment à sa place sur tes épaules.
— Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé.
— Dérangé ?
— Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe ?
— Non;certes !
— Alors il faut que je sois fou, car j’aperçois la lumière du jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se brise !
— Ah ! n'est-ce que cela ?
— M'expliquerez-vous ?..
— Je ne t’expliquerai rien, car c’est inexplicable ; mais tu verras et tu comprendras que la science géo- logique n’a pas encore dit son dernier mot.
—— Sortons donc, m’écriai-je en me levant brus- quement.
— Non, Axel, non ! le grand air pourrait te faire du mal.
— Le grand air ?
_—— Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu t’exposes ainsi.
— Mais je vous assure que je me porte à mer- veille.
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— Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait dans l’embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la traversée peut être longue.
— La traversée ?
— Oui, repose-toi encore aujourd’hui, et nous nous embarquerons demain.
— Nous embarquer ?
Ce dernier mot me fit bondir.
Quoi ! nous embarquer ! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une mer à notre disposition ? Un bâti- ment était-il mouillé dans quelque port intérieur ?
Ma curiosité fut excitée au-plus haut point. Mon oncle essaya vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me ferait plus de mal que la satisfaction de mes désirs, il céda.
Je m’habillai rapidement. Par surcroît de précau- tion, je m'enveloppai de l’une des couvertures et je sortis de la grotte.
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D'abord je ne vis rien. Mes yeux déshabitués de la lumière se fermèrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai encore plus stupéfait qu'émerveillé.
— La mer ! m’écriai-je.
—— Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock, et, j'aime à le croire, aucun navigateur ne me dispu- tera l'honneur de l’avoir découverte et le droit de la nommer de mon nom !
Une vaste nappe d’eau, le commencement d’un lac ou d’un océan, s’étendait au-delà des limites de la vue. Le rivage, largement échancré, offrait aux dernières ondulations des vagues un sable fin, doré,
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parsemé de ces petits coquillages où vécurent les premièrs êtres de la création. Les flots s’y brisaient avec ce murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses. Une légère écume s’envolait au souffle d’un vent modéré, et quelques embruns m’arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement inclinée, à cent toises environ de la lisière des vagues, venaient mou- rir les contreforts de rochers énormes qui montaient en s’évasant à une incommensurable hauteur. Quelques-uns, déchirant le rivage de leur arête aiguë, formaient des caps et‘des promontoires ron- gés par la dent du ressac. Plus loin, l'œil suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux de l’horizos.
C'était un océan véritable, avec le contour capri- cieux des rivages terrestres, mais désert et d’un aspect effroyablement sauvage.
Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c’est qu’une lumière « spéciale » en éclai- rait les moindres détails. Non pas la lumière du soleil avec ses faisceaux éclatants et l’irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur pâle et vague de l’astre des nuits, qui n’est qu’une réflexion sans chaleur. Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion tremblotante, sa blancheur claire et sèche, le peu d’élévation de sa température, son éclat supérieur en réalité à celui de la lune, accusaient évidemment une origine électrique. C'était comme une aurore
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boréale, un phénomène cosmique continu, qui rem- plissait cette caverne capable de contenir un océan.
La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l’on veut, semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes, qui, par l’effet de la conden- sation, devaient, à de certains jours, se résoudre en pluies torrentielles. J'aurais cru que, sous une pres- sion aussi forte de l’atmosphère, l’évaporation de l’eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison physique qui m’échappait, il y avait de larges nuées étendues dans l’air. Mais alors « il faisait beau ». Les nappes électriques produisaient d’éton- nants jeux de lumière sur les nuages très élevés. Des ombres vives se dessinaient à leurs volutes infé- rieures, et souvent, entre deux couches disjointes, un rayon se glissait jusqu’à nous avec une remarquable intensité. Mais, en somme, ce n’était pas le soleil, puisque la chaleur manquait à sa lumière. L'effet en était triste, souverainement mélancolique. Au lieu d’un firmament brillant d'étoiles, je sentais par-des- sus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait de tout son poids, et cet espace n’eût pas suffi, tout immense qu’il fût, à la promenade du moins ambi- tieux des satellites.
Je me souvins alors de cette théorie d’un capitaine anglais qui assimilait la terre à une vaste sphère creuse, à l’intérieur de laquelle l'air se maintenaït lumineux par suite de sa pression, tandis que deux
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astres, Pluton et Proserpine, y traçaient leurs mysté- rieuses orbites. Aurait-il dit vrai ?
Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation. Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait s’élargissant à perte de vue, ni sa longueur, car le regard était bientôt arrêté par une ligne d’horizon un peu indécise. Quant à sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs lieues. Où cette voûte s’appuyait sur ses contreforts de granit, l’œil ne pouvait l’apercevoir ; mais il y avait un tel nuage suspendu dans l’atmosphère, dont l'élévation devait être estimée à deux mille toises, altitude supé- rieure à celle des vapeurs terrestres, et due sans doute à la densité considérable de l'air.
Le mot « caverne » ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne peuvent suffire à qui se hasarde dans les abîmes du globe.
Je ne savais pas, d’ailleurs, par quel fait géologique expliquer l’existence d’une pareille excavation. Le refroidissement du globe avait-il donc pu la pro- duire ? Je connaissais bien, par les récits des vOya- geurs, certaines cavernes célèbres, mais aucune ne présentait de telles dimensions.
Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par