Chapter 8
MM. Gaimard et Robert, à bord de la corvette fran-
çaise La Recherche!, et dernièrement, les observa- tions de savants embarqués sur la frégate La Reine- Hortense ont puissamment contribué à la reconnaissance de l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
— Vous pensez ? demanda mon oncle d’un air
1. La Recherche fut envoyée en 1885 par l’amiral Duperré pour retrouver les
traces d’une expédition perdue, celle de M. de Blosseville et de La Lilloise, dont on n’a jamais eu de nouvelles.
99
#
bonhomme, en essayant de modérer l’éclair de ses yeux. À
_— Oui. Que de montagnes, de glaciers, de vol- cans à étudier, qui sont peu connus ! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont qui s’élève à l’horizon. C’est le Sneffels.
— Ah ! fit mon oncle, le Sneffels.
_— Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite rarement le cratère.
— Éteint ?
— Oh ! éteint depuis cinq cents ans.
— Eh bien ! répondit môn-oncle, qui se croisait frénétiquement les jambes pour ne pas sauter en l’air, j'ai envie de commencer mes études géologiques par ce Seffel.. Fessel... comment dites-vous ?
— Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.
Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin ; j'avais tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts ; il essayait de prendre un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d’un vieux diable.
— Oui, fit-il, vos paroles me décident ! Nous essaierons de gravir ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère !
— Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations ne me permettent pas de m’absen-
100
ter ; je vous aurais accompagné avec plaisir et pro- fit.
— Oh ! non, oh ! non, répondit vivement mon oncle ; nous ne voulons déranger personne, mon- sieur Fridriksson ; je vous remercie de tout mon cœur. La présence d’un savant tel que vous eût été très utile, mais les devoirs de votre profession.
J'aime à penser que notre hôte, dans l’innocence de son âme islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.
— Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer par ce volcan. Vous ferez là une ample moisson d’observations curieuses. Mais, dites- moi, comment comptez-vous gagner la presqu'île du Sneffels ?
— Par mer, en traversant la baie. C’est la route la plus rapide.
— Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
— Pourquoi ?
— Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
— Diable !
— Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus long, mais plus intéressant.
— Bon. Je verrai à me procurer un guide.
— J'en ai précisément un à vous offrir.
— Un homme sûr, intelligent ?
101
— Oui, un habitant de la presqu'île. C’est un chasseur d’eider, fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement le danois.
— Et quand pourrai-je le voir ?
— Demain, si cela vous plaît.
— Pourquoi pas aujourd’hui ?
— C'est qu’il n’arrive que demain.
— À demain donc, répondit mon oncle avec un soupir.
Cette. importante conversation se termina quelques instants plus tard par de chaleureux remerciements du professeur allemand au profes- seur islandais. Pendant ce dîner, mon oncle venait d’apprendre des choses importantes, entre autres l’histoire de Saknussemm, la raison de son docu- ment mystérieux, comme quoi son hôte ne l’accom- pagnerait pas dans son expédition, et que dès le lendemain un guide serait à ses ordres.
11
Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de Reykjawik, et je revins de bonne heure me cou- cher dans mon lit de grosses planches, où je dormis d’un profond sommeil.
Quand je me réveillai, j’entendis mon oncle par- ler abondamment dans la salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai d’aller le rejoindre.
Il causait en danois avec un homme de haute taille, vigoureusement découplé. Ce grand gaillard devait être d’une force peu commune. Ses yeux, percés dans une tête très grosse et assez naïve, me parurent intelligents. Ils étaient d’un bleu rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en
103
#
Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en lui révélait un tempérament d’un calme parfait, non pas indo- lent, mais tranquille. On sentait qu’il ne demandait rien à personne, qu’il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
Je surpris les huances de ce caractère, à la manière dont l’Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur. Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes multipliés.de mon oncle : pour nier, sa tête tournait de gauche à droite ; elle s’incli- nait pour affirmer, et cela si peu, que ses longs che- veux bougeaient à peine. C'était l’économie du mou- vement poussée jusqu'à l’avarice.
Certes, à voir cet homme, je n’aurais jamais deviné sa profession de chasseur ; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup sûr, mais comment pouvait- il l’atteindre ?
Tout s’expliqua quand M. Fridriksson m’apprit que ce tranquille personnage n’était qu’un « chas- seur d’eider », oiseau dont le duvet constitue la plus grande richesse de l’île. En effet, ce duvet s’appelle l’édredon, et il ne faut pas une grande dépense de mouvement pour le recueillir.
Aux premiers jours de l’été, la femelle de l’eider,
104
sorte de joli canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjürds! dont la côte est toute frangée. Ce nid bâti, elle le tapisse avec de fines plumes qu’elle s’arrache du ventre. Aussitôt le chasseur, ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de recommencer son travail. Cela dure ainsi tant qu'il lui reste quelque duvet. Quand elle s’est entièrement dépouillée, c’est au mâle de se plumer à son tour. Seulement, comme la dépouille dure et grossière de ce dernier n’a aucune valeur commerciale, le chas- seur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa cou- vée ; le nid s’achève donc ; la femelle pond ses œufs ; les petits éclosent, et, l’année suivante, la récolte de l’édredon recommence.
Or, comme l’eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir son nid, mais plutôt ces roches faciles et horizontales qui vont se perdre en mer, le chas- seur islandais pouvait exercer son métier sans grande agitation. C'était un fermier qui n’avait ni à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement.
Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans Bjelke ; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était notre futur guide. Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon oncle.
Cependant ils s’entendirent facilement. Ni l’un ni
1. Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
105
l’autre ne regardaient au prix ; l’un prêt à accepter ce qu’on lui offrait, l’autre prêt à donner ce qui lui serait demandé. Jamais marché ne fut plus facile à conclure.
Or, des conventions il résulta que Hans s’enga- geait à nous conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan. Il fallait compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en deux jours, suivant l’opinion de mon oncle.
Mais quand il apprit qu’il s’agissait de milles danois de vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de marche.
Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans, suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus court.
Son engagement avec mon oncle n’expirait pas à notre arrivée à Stapi ; il demeurait à son service pen- dant tout le temps nécessaire à ses excursions scien- tifiques, au prix de trois rixdales par semaine!. Seule- ment, il fut expressément convenu que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir, condi- tion s/re qua non de son engagement.
1. 16 francs 98 centimes.
106
Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d’un mot.
= Efterfitail.
— Après, me dit le professeur pour mon édifica- tion.
Hans, le traité conclu, se retira tout d’une pièce.
— Un fameux homme, s’écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au merveilleux rôle que l’avenir lui réserve de jouer.
— ]] nous accompagne donc jusqu’au.
— Oui, Axel, jusqu’au centre de la terre.
Quarante-huit heures restaient encore à passer ; à mon grand regret, je dus les employer à nos prépa- ratifs : toute notre intelligence fut employée à dispo- ser chaque objet de la façon la plus avantageuse, les instruments d’un côté, les armes d’un autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En tout quatre groupes.
Les instruments comprenaient :
1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu’à cent cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop, si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions cuit. Pas assez, s’il s'agissait de mesurer la température de sources ou toute autre matière en fusion ;
2° Un-manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des pressions supérieures à celles
107
de l'atmosphère au niveau de l'Océan. En effet, le baromètre ordinaire n’eût pas suffi, la pression atmo- sphérique devant augmenter proportionnellement à notre descente au-dessous de la surface de la terre ;
3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement réglé au méridien de Ham- bourg ; |
4° Deux boussoles d’inclinaison et de déclinai- son ;
5° Une lunette‘de nuit :
6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d’un courant électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu encombrante!.
Les armes consistaient en deux carabines de Purd- ley More et Co., et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes ? Nous n'avions ni sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle paraissait tenir à son arsenal comme à ses instru-
1. L'appareil de M. Ruhmkorff consiste en une pile de Bunzen, mise en acti- vité au moyen du bichromate de potasse, qui ne donne aucune odeur : une bobine d’induction met l'électricité produite par la pile en communication avec une lan- terne d’une disposition particulière ; dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste seulement un résidu de gaz car- bonique ou d’azote, Quand l’appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en pro- duisant une lumière blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en bandoulière. La lanterne, placée exté- rieurement, éclaire très suffisamment dans les profondes obscurités ; elle permet de s’aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz les plus inflam- mables, et ne s'éteint pas même au sein des plus profonds cours d’eau. M. Ruhm- korff est un savant et habile physicien. Sa grande découverte, c’est sa bobine d’in- duction qui permet de produire de l'électricité à haute tension. Il vient d’obtenir, en 1864, le prix quinquennal de 50 000 fr. que la France réservait à la plus ingé- nieuse application de l'électricité.
108
ments, surtout à une notable quantité de fulmicoton inaltérable à l’humidité, et dont la force expansive est très supérieure à celle de la poudre ordinaire.
Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de coins et pitons de fer, et de longues cordes à nœuds. Cela ne laissait pas de faire un fort colis, car l’échelle mesurait trois cents pieds de longueur.
Enfin il y avait des provisions ; le paquet n’était pas gros, mais rassurant, car je savais qu’en viande concentrée et en biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre en formait toute la par- tie liquide, et l’eau manquait totalement ; mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les sources pour les remplir ; les objections que j'avais pu faire sur leur qualité, leur température et même leur absence, étaient restées sans succès.
Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage, je noterai une pharmacie porta- tive contenant des ciseaux à lames mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour saignée, toutes choses effrayantes ; de plus, une série de flacons contenant de la dextrine, de l’alcool vulnéraire, de l’acétate de plomb liquide, de l’éther, du vinaigre et de l’ammoniaque, toutes drogues d’un
109
4
emploi peu rassurant ; enfin les matières nécessaires aux appareils de Ruhmkorff.
Mon oncle n’avait eu garde d’oublier la provision de tabac, de poudre de chasse et d’amadou, non plus qu’une ceinture de cuir qu’il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante quantité de monnaie d’or, d’argent et de papier. De bonnes chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le groupe dès outils.
— Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n’y a aucune raison pour ne pas aller loin, me dit mon oncle.
La journée du 14 fut employée tout entière à dis- poser ces différents objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe, en compagnie du maire de Revkjawik et du docteur Hyaltalin, le grand méde- cin du pays. M. Fridriksson n’était pas au nombre des convives ; j’appris plus tard que le gouverneur et lui se trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne se voyaient pas. Je n’eus donc pas l’occasion de comprendre un mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de l’Islande, incomparablement plus parfaite que celle d’'Handerson, la carte de
