NOL
Voyage au Centre de la Terre

Chapter 5

M. Thomson nous avait apporté des lettres de

recommandations pressantes pour le comte Trampe, gouverneur de l’Islande, M. Pictursson, le coadju- teur de l’évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En retour, mon oncle lui octroya les plus chaleu- reuses poignées de main.
Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus à bord de la Va/kyrie. Le capitaine nous conduisit à des cabines assez étroites et dispo- sées sous une espèce de rouffle.
— Avons-nous bon vent ? demanda mon oncle.
— Excellent, répondit le capitaine Bjarne ; un
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vent de sud-est. Nous allons sortir du Sund at largue et toutes voiles dehors. :
Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à pleine toile dans le détroit. Une heure après, la capitale du Danemark semblait s’en- foncer dans les flots éloignés et la Va/kyrie rasait la côte d’Elseneur. Dans la disposition nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l’ombre d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire.
— Sublime insensé ! disais-je, tu nous approuve- rais sans doute ! Tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher une solution à ton doute éternel !
Mais rien ne parut sur les antiques murailles. Le château est, d’ailleurs, beaucoup plus jeune que l’hé- roïque prince de Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce détroit du Sund, où passent chaque année quinze mille navires de toutes les nations.
Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette s’inclina légèrement sous les brises du Cattégat.
La Valkyrie était fine voilière, mais avec un navire à voiles on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie, des vêtements de laine et
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une cargaison de blé. Cinq hommes d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manœuvrer.
— Quelle sera la durée de la traversée ? demanda mon oncle au capitaine.
— Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne rencontrons pas trop de grains de nord- ouest par le travers des Feroë.
— Mais enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards considérables ?
— Non, monsieur Lidenbrock ; soyez tranquille, nous arriverons.
Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna dans la mer du Nord.
Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Écosse à la hauteur de Peterheade, et la Val- kyrie se dirigea vers les Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland.
Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique ; elle dut louvoyer contre le vent du nord et n’atteignit pas sans peine les Feroë. Le 8, le capitaine reconnut Myganness, la plus orientale de ces Îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l’Is- lande.
La traversée n’offrit aucun incident remarquable.
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Je supportai assez bien les épreuves de la mer ; mon oncle, à son grand dépit, et à:sa honte plus grande encore, ne cessa pas, d’être malade.
Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités de transport ; il dut remettre ces explications à son arrivée et passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il méritait un peu son sort.
Le 11, nous relevâmes le cap Portland. Le temps, clair alors, permit d’apercevoir le Myrdals Yokul, qui le domine. Le cap se compose d’un gros morne, à pentes roides, et planté tout seul sur la plage.
La Valkyrie se tint à une distance raisonnable des côtes, en les prolongeant vers l’ouest, au milieu de nombreux troupeaux de baleines et de requins. Bientôt apparut un immense rocher percé à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie. Les flots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une semée de rocs sur la plaine liquide. À partir de ce moment, la goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap Reykjaness, qui forme l’angle occidental de l'Islande.
La mer, très forte, empêchait mon oncle de mon- ter sur le pont pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du sud-ouest.
Quarante-huit heures après, en sortant d’une tem-
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pête qui força la goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l’est la balise de la pointe Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent à une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint à bord, et, trois heures plus tard, la Valkyrie mouillait devant Reykjawik dans la baie de Faxa.
Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de satisfaction dans les yeux.
La population de la ville, singulièrement intéres- sée par l’arrivée d’un navire dans lequel chacun a quelque chose à prendre, se groupait sur le quai.
Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flot- tante, pour ne pas dire son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la goélette, il m’entraîna à l’avant, et là, du doigt, il me montra, à la partie septentrio- nale de la baie, une haute montagne à deux pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.
— Le Sneffels ! s’écria-t-il, le Sneffels !
Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il descendit dans le canot qui l’atten- dait. Je le suivis, et bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande.
Tout d’abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d’un costume de général. Ce n’était cepen- dant qu’un simple magistrat, le gouverneur de l’île,