NOL
Voyage au Centre de la Terre

Chapter 4

M. Thomson se mit entièrement à notre disposi-

9
*
tion, et nous courûmes les quais afin de chercher un navire en partance.
J'espérais que les moyens Te transport manque- raient absolument ; mais il n’en fut rien. Une petite goélette danoise, la Va/kyrie, devait mettre à la voile le 2 juin pour Reykjawik. Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord. Son futur passager, dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave homme fut un peu étonné d’une pareille étreinte. Il trouvait tout simple d’aller en Islande, puisque c’était son métier. Mon oncle trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son bâtiment. Mais nous n’y regardions pas de si près.
— Soyez à bord mardi, à sept heures du matin, dit M. Bjarne après avoir empoché un nombre res- pectable de species-dollars.
Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous revîinmes à l’hôtel du Phœnix.
— Cela va bien ! cela va très bien ! répétait mon oncle. Quel heureux hasard d’avoir trouvé ce bâti- ment prêt à partir ! Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.
Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se trouve un poste avec deux inno- cents canons braqués qui ne font peur à personne. Tout près, au n° 5, il y avait une « restauration » fran- çaise, tenue par un cuisinier nommé Vincent : nous
80
y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre marks chacun!.
Puis je pris un plaisir d’enfant à parcourir la ville : mon oncle se laissait promener ; d’ailleurs il ne vit rien, ni l’insignifiant palais du roi, ni le joli pont du XVII siècle, qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et qui contient à l’inté- rieur les œuvres de ce statuaire, ni, dans un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborsg, ni l’admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les grands moulins des rem- parts, dont les vastes ailes s’enflaient comme les voiles d’un vaisseau au vent de la mer.
Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les frégates dormaient paisible- ment sous leur toiture rouge, sur les bords ver- doyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des saules !
Mais, hélas ! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je espérer de la revoir jamais ?
Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces
1. 2 francs 75 centimes environ. Notes de l’auteur.
81
#
sites enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d’un certain clocher situé dans l’île d’Amak, qui forme le quartier sud-ouest de Copenhague.
Je reçus l’ordre de diriger nos pas de ce côté ; je montai dans une petite embarcation à vapeur qui fai- sait le service des canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de Dock-Yard.
Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens, vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous le bâton des argousins, nous arri- vâmes devant Vor-Frelsers-Kirk. Cette église n’of- frait rien de remarquable. Mais voici pourquoi son clocher assez élevé avait attiré l’attention du profes- seur : à partir de la plate-forme, uñ escalier extérieur circulait autour de sa flèche, et ses spirales se dérou- laient en plein ciel.
— Montons, dit mon oncle.
— Mais, le vertige ? répliquai-je.
— Raison de plus, il faut s’y habituer.
— Cependant...
— Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.
Il fallut obéir. Un gardien, qui demeurait de l’autre côté de la rue, nous remit une clef, et l’ascen- sion commença.
Mon oncle me précédait d’un pas alerte. Je le sui- vais non sans terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité. Je n’avais ni l’aplomb des aigles ni l’insensibilité de leurs nerfs.
82
va
Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis inté- rieure, tout alla bien ; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au visage, nous étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là commen- çait l’escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers l'infini.
— Je ne pourrai jamais ! m’écriai-je.
— Serais-tu poltron, par hasard ? Monte ! répon- dit impitoyablement le professeur.
Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air m'étourdissait ; je sentais le clocher oscil- ler sous les rafales ; mes jambes se dérobaient ; je grimpai bientôt sur les genoux, puis sur le ventre ; je fermais les yeux ; j'éprouvais le mal de l’espace.
Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j’arrivai près de la boule.
— Regarde, me dit-il, et regarde bien ! il faut prendre des leçons d'abîme !
J'ouvris les yeux. J’aperçus les maisons aplaties et comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées. Au-dessus de ma tête pas- saient des nuages échevelés, et, par un renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une fantastique vitesse. Au loin, d’un côté s’étendait la campagne verdoyante, de l’autre étincelait la mer sous un faisceau de rayons. Le Sund se déroulait à
83
la pointe d’Elseneur, avec quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, ét dans la brume de l’est ondulaient les côtes à peine estompées de la Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards.
Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit, regar- der. Ma première leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des rues, j'étais cour- baturé.
— Nous recommencerons demain, dit mon pro- fesseur. à
Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exer- cice vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des pro- grès sensibles dans l’art « des hautes contempla- tions ».
Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant