Chapter 13
M. Lartet dans le gîte ossifère de Sansan ! Mais celui-
ci dépassait par sa taille toutes les mesures données par la paléontologie moderne ! N'importe ! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu’il soit ! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une génération enfouie dans les entrailles de la terre ! Jamais !
Cependant, nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets d’étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à l’abrutissement. Nous
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courions malgré nous. C'était une vraie fuite, sem- blable à ces entraînements effroyables que l’on subit dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me ramena à des observa- tions plus pratiques.
Bien que je fusse certain de fouler un sol entière- ment vierge de nos pas, j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la forme rappelait ceux de Port-Graüben. Cela confirmait, d’ailleurs, l’indi- cation de la boussole et notre retour involontaire au nord de la mer Lidenbrock. C'était parfois à s’y méprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines des saillies de rocs. Je croyais revoir la couche de surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais revenu à la vie. Puis, quelques pas plus loin, la disposition des contreforts, l’apparition d’un ruisseau, le profil surprenant d’un rocher venait me rejeter dans le doute.
Je fis part à mon oncle de mon indécision. Il hésita comme moi. Il ne pouvait s’y reconnaître au milieu de ce panorama uniforme.
_— Évidemment, lui dis-je, nous n’avons pas abordé à notre point de départ, mais la tempête nous a ramenés un peu au-dessous, et en suivant le rivage, nous retrouverons Port-Graüben.
— Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile
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de continuer cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais ne te trompes-tu pas, Axel ?
— Ilest difficile de se prononcer, mon oncle, car tous ces rochers se ressemblent. Je crois pourtant reconnaître le promontoire au pied duquel Hans a construit l’embarcation. Nous devons être près du petit port, si même ce n’est pas ici, ajoutai-je, en exa- minant une crique que je crus reconnaître.
— Non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces, et je ne vois tien.
— Mais je vois, moi, m'étriai-je, en m’élançant vers un objet qui brillait sur le sable.
— Qu'est-ce donc ?
— Ceci, répondis-je.
Et je montrai à mon oncle un poignard couvert de rouille, que je venais de ramasser.
— Tiens ! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi ?
— Moi ? Aucunement ! Mais vous...
— Non, pas que je sache, répondit le professeur. Je n’ai jamais eu cet objet en ma possession.
— Voilà qui est particulier !
— Mais non, c’est très simple, Axel. Les Islandais ont souvent des armes de cette espèce, et Hans, à qui celle-ci appartient, l’aura perdue...
Je secouai la tête. Hans n'avait jamais eu ce poi- gnard en sa possession.
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— Est-ce donc l’arme de quelque guerrier anté- diluvien, m’écriai-je, d’un homme vivant, d’un contemporain de ce gigantesque berger ? Mais non ! Ce n’est pas un outil de l’âge de pierre ! Pas même de l’âge de bronze ! Cette lame est d'acier...
Mon oncle m’arrêta net dans cette route où m’en- traînait une divagation nouvelle, et de son ton froid il me dit :
— Calme-toi, Axel, et reviens à la raison. Ce poi- gnard est une arme du XVI: siècle, une véritable dague, de celles que les gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de grâce. Elle est d’origine espagnole. Elle n’appartient ni à toi, ni à moi, ni au chasseur, ni même aux êtres humains qui vivent peut-être dans les entrailles du globe !
— Oserez-vous dire ?...
— Vois, elle ne s’est pas ébréchée ainsi à s’enfon- cer dans la gorge des gens ; sa lame est couverte d’une couche de rouille qui ne date ni d’un jour, ni d’un an, ni d’un siècle !
Le professeur s’animait, suivant son habitude, en se laissant emporter par son imagination.
— Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande découverte ! Cette lame est restée abandon- née sur le sable depuis cent, deux cents, trois cents ans, et s’est ébréchée sur les rocs de cette mer sou- terraine !
— Mais elle n’est pas venue seule, m’écriai-je ;
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elle n’a pas été se tordre d’elle-même ! quelqu'un nous a précédés !.…
— Oui ! un homme.
— Et cet homme ?
— Cet homme a gravé son nom avec ce poi- gnard ! Cet homme a voulu encore une fois marquer de sa main la route du centre ! Cherchons, cher- chons !
Et, prodigieusement intéressés, nous voilà lon- geant la haute muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se changer en galerie.
Nous arrivâmes ainsi à un‘endroit où le rivage se resserrait. La mer venait presque baigner le pied des contreforts, laissant un passage large d’une toise au plus. Entre deux avancées de roc, on apercevait l’en- trée d’un tunnel obscur.
Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres mystérieuses à demi rongées, les deux initiales du hardi et fantastique voyageur :
= A‘:
— AÀ.S.! s’écria mon oncle. Arne Saknussemm ! Toujours Arne Saknussemm !
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Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des étonnements : je devais me croire à l'abri des surprises et blasé sur tout émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres gravées là depuis trois cents ans, je demeurai dans un ébahis- sement voisin de la stupidité. Non seulement la signature du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet qui l’avait tracée était entre mes mains. À moins d’être d’une insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute l’existence du voya- geur et la réalité de son voyage.
Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le professeur Lidenbrock se laissait aller à
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un accès un peu dithyrambique à l’endroit d Arne Saknussemm.
— Merveilleux ‘génie ! s’écriait-il, tu n’as rien oublié de ce qui devait ouvrir à d’autres mortels les routes de l’écorce terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes pieds ont lais- sées, il y a trois siècles, au fond de ces souterrains obscurs ! À d’autres regards que les tiens, tu as réservé la contemplation de ces merveilles ! Ton nom, gravé d'étapes en étapes, conduit droit à son but le voyageur assez audacieux pour te suivre, et, au centre même de notre planète, il se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien ! moi aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière page de gra- nit ! Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette mer découverte par toi soit à jamais appelé le cap Saknussemm !
Voilà ce que j'entendis, ou à peu près, et je me sen- tis gagner par l’enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se ranima dans ma poi- trine ! J’oubliais tout, et les dangers du voyage, et les périls du retour. Ce qu’un autre avait fait, je voulais le faire aussi, et rien de ce qui était humain ne me paraissait impossible !
— En avant, en avant ! m’écriai-je.
Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur m'arrêta, et lui, l’homme des emporte- ments, il me conseilla la patience et le sang-froid.
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— Retournons d’abord vers Hans, dit-il, et rame- nons le radeau à cette place.
J’obéis à cet ordre, non sans déplaisir, et je me glis- sai rapidement au milieu des roches du rivage.
— Savez-vous, mon oncle, disais-je en marchant, que nous avons été singulièrement servis par les cir- constances jusqu'ici !
— Âh ! tu trouves, Axel ?
— Sans doute, et il n’est pas jusqu’à la tempête
qui ne nous ait remis dans le droit chemin. Béni soit l'orage ! Il nous a ramenés à cette côte d’où le beau temps nous eût éloignés ! Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la proue d’un radeau !) les rivages méridionaux de la mer Liden- brock, que serions-nous devenus ? Le nom de Sak- nussemm n'aurait pas apparu à nos yeux, et mainte- nant nous serions abandonnés sur une plage sans issue. — Oui, Axel, il y a quelque chose de providen- tiel à ce que, voguant vers le sud, nous soyons préci- sément revenus au nord et au cap Saknussemm. Je dois dire que c’est plus qu’étonnant, et il y a là un fait dont l'explication m’échappe absolument.
— Eh ! qu'importe ! il n’y a pas à expliquer les faits, mais à en profiter !
— Sans doute, mon garçon, mais.
_— Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les contrées septentrionales de l’Europe,
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la Suède, la Sibérie, que sais-je ! au lieu de nous enfoncer sous les déserts de l’Afrique ou les flots de l'Océan, et je ne veux pas en savoir davantage !
— Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque nous abandonnons cette mer hori- zontale qui ne pouvait mener à rien. Nous allons des- cendre, encore descendre, et toujours descendre ! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il n’y a plus que quinze cents lieues à franchir !
— Bah ! m'écriai-je, ce n’est vraiment pas la peine d’en parler ! En route’! en route !
Ces discours insensés duratent encore quand nous rejoignîmes le chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat. Pas un colis qui ne fût embarqué. Nous prîmes place sur le radeau, et la voile hissée, Hans se dirigea en suivant la côte vers le cap Sak- nussemm.
Le vent n’était pas favorable à un genre d’embar- cation qui ne pouvait tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut avancer à l’aide des bâtons fer- rés. Souvent les rochers, allongés à fleur d’eau, nous forcèrent à faire des détours assez longs. Enfin, après trois heures de navigation, c’est-à-dire vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au débarquement.
Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l’Islan- dais. Cette traversée ne m'avait pas calmé. Au contraire. Je proposai même de brûler « nos vais-
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seaux », afin de nous couper toute retraite. Mais mon ue s y opposa. Je le trouvai singulièrement tiède.
— Au moins, dis-je, partons sans perdre un ins- tant.
— Oui, mon garçon ; mais auparavant, exami- nons cette nouvelle galerie afin de savoir s’il faut pré- parer nos échelles.
Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en acti- vité ; le radeau, attaché au rivage, fut laissé seul ; d’ailleurs, l'ouverture de la galerie n’était pas à vingt pas de là, et notre petite troupe, moi en tête, s’y ren- dit sans retard.
L'orifice, à peu près circulaire, présentait un dia- mètre de cinq pieds environ ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et soigneusement alésé par les matières éruptives auxquelles il donnait autrefois passage ; sa partie inférieure effleurait le sol, de telle : façon que l’on put y pénétrer sans aucune difficulté.
Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six pas, notre marche fut interrompue par l’interposition d’un bloc énorme.
— Maudit roc ! m’écriai-je avec colère, en me voyant subitement arrêté par un obstacle infranchis- sable.
Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut, il n’existait aucun passage, aucune bifurcation. J’éprouvai un vif désappointement, et je
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ne voulais pas admettre la réalité de l’obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul inter- stice. Au-dessus. Même barrière de granit. Hans porta la lumière de la lampe sur tous les points de la paroi ; mais celle-ci n’offrait aucune solution de continuité. Il fallait renoncer à tout espoir de passer.
Je m'étais assis sur le sol ; mon oncle arpentait le couloir à grands pas.
— Mais alors Saknussemm ? m’écriai-je.
— Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de pierre ? ;
— Non ! non ! repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par suite d’une secousse quelconque, ou l’un de ces phénomènes magnétiques qui agitent l'écorce terrestre, a brusquement fermé ce passage. Bien des années se sont écoulées entre le retour de Saknus- semm et la chute de ce bloc. N’est-il pas évident que cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu’alors les matières éruptives y circulaient libre- ment ? Voyez, il y a des fissures récentes qui sillonnent ce plafond de granit : il est fait de mor- ceaux rapportés, de pierres énormes, comme si la main de quelque géant eût travaillé à cette substruc- tion ; mais, un jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable à une clef de voûte qui manque, a glissé jusqu’au sol en obstruant tout passage. C’est un obstacle accidentel que Saknussemm n’a pas ren-
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contré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes d’arriver au centre du monde !
Voilà comment je parlais ! L’âme du professeur avait passé tout entière en moi. Le génie des décou- vertes m'inspirait. J'oubliais le passé, je dédaignais l'avenir. Rien n'existait plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein duquel je m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg, ni Kônig- strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à jamais perdu dans les entrailles de la terre !
— Eh bien ! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic, faisons notre route ! renversons ces murailles !
— C'est trop dur pour le pic, m’écriai-je.
— Alors la pioche !
— C'est trop long pour la pioche !
— Mais !.…
— Eh bien ! la poudre ! la mine ! minons, et fai- sons sauter l'obstacle !
— La poudre !
— Oui ! il ne s’agit que d’un bout de roc à bri- ser !
— Hans, à l'ouvrage ! s’écria mon oncle.
L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n’était pas un mince travail. Il s’agissait de faire un trou assez considérable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont la puissance
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expansive est quatre fois plus grande que celle de la poudre à canon. l
J'étais dans une ptodigieuse surexcitation d’esprit. Pendant que Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une longue mèche faite avec de la poudre mouillée et renfermée dans un boyau de toile.
— Nous passerons ! disais- -je.
À minuit, notre il de mineurs fut entièrement terminé ; la charge de fulmicoton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la mèche; se déroulant à travers la galerie, venait aboutir au-dehors.
Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable engin en activité.
— À demain, dit le professeur.
Il fallut bien me résigner et attendre encore pen- dant six grandes heures !
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Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage subterrestre. Elle ne me revient pas à l’es- prit sans que l’épouvante ne fasse encore battre mon cœur. À partir de ce moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité n’ont plus voix au cha- pitre, et nous allons devenir le jouet des phénomènes de la terre.
À six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de frayer par la poudre un passage à tra- vers l'écorce de granit.
Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait, je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n’avait point été déchargé ; puis nous
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prendrions du large, afin de parer aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se concentrer à l’intérieur du massif.
La mèche devait brûler pendant dix minutes, selon nos calculs, avant de porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le temps nécessaire pour regagner le radeau.
Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion: … $
Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s’embarquèrent, tandis que'je restais sur le rivage. J'étais muni d’une lanterne allumée qui devait me servir à mettre le feu à la mèche.
— Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous rejoindre.
— Soyez tranquille, répondis-je, je ne m’amuse- rai point en route.
Aussitôt je me dirigeai vers l’orifice de la galerie. J’ouvris ma lanterne, et je saisis l'extrémité de la mèche.
Le professeur tenait son chronomètre à la main.
— Es-tu prêt ? me cria-t-il.
— Je suis prêt.
— Eh bien ! feu, mon garçon !
Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son contact, et, tout courant, je revins au rivage.
— Embarque, fit mon oncle, et débordons.
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Hans, d’une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau s’éloigna d’une vingtaine de toises.
C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l’œil l'aiguille du chronomètre.
— Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre ! Encore trois !
Mon pouls battait des demi-secondes.
— Encore deux ! Une !.. Croulez, ROSTSENES de granit !
Que se passa-t-il alors ? Le bruit de la tr je crois que je ne l’entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia subitement à mes regards ; ils s’ouvrirent comme un rideau. J’aperçus un inson- dable abîme qui se creusait en plein rivage. La mer, prise de vertige, ne fut plus qu’une vague énorme, sur le dos de laquelle le radeau s’éleva perpendicu- lairement.
Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d’une seconde, la lumière fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis l’appui solide manquer, non à mes pieds, mais au radeau. Je crus qu’il coulait à pic. Il n’en était rien. J'aurais voulu adresser la parole à mon oncle ; mais le mugissement des eaux l’eût empêché de m’entendre.
Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l’émo- tion, je compris ce qui venait de se passer.
Au-delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme. L'explosion avait déterminé une sorte de
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tremblement de terre dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la mer, changée en tor- rent, nous y entraînäit avec elle.
Je me sentis perdu.
Une heure, deux heures, que sais-je ! se passèrent ainsi. Nous nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de n’être pas précipités hors du radeau. Des chocs d’une extrême violence se pro- duisaient, quand äl heurtait la muraille. Cependant ces heurts étaient rares, d’où je conclus que la gale- rie s’élargissait considérablement. C'était, à n’en pas douter, le chemin de Saknussemim ; mais, au lieu de le descendre seuls, nous avions, par notre impru- dence, entraîné toute une mer avec nous.
Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une forme vague et obscure. Je les asso- ciais difficilement pendant cette course vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces conditions était donc impossible, et notre dernier appareil électrique avait été brisé au moment de l’ex- plosion.
Je fus donc fort surpris de voir une lumière briller tout à coup près de moi. La figure calme de Hans s’éclaira. L'adroit chasseur était parvenu à allumer la lanterne, et, bien que sa flamme vacillât à s’éteindre,
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elle jeta quelques lueurs dans l’épouvantable obscu- rité.
La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle. L'insuffisante lumière ne nous permettait pas d’apercevoir ses deux murailles à la fois. La pente des eaux qui nous emportaient dépassait celle des plus insurmontables rapides de l'Amérique. Leur surface semblait faite d’un faisceau de flèches liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre mon impression par une comparai- son plus juste. Le radeau, pris par certains remous, filait parfois en tournoyant. Lorsqu'il s’approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumière de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse à voir les saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes. J’estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues à l’heure.
Mon oncle et moi, nous regardions d’un œil hagard, accotés au tronçon du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu net. Nous tournions le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés par la rapi- dité d’un mouvement que nulle puissance humaine ne pouvait enrayer.
Cependant les heures s’écoulaient. La situation ne changeait pas, mais un incident vint la compliquer.
En cherchant à mettre un peu d’ordre dans la car- gaison, je vis que la plus grande partie des objets
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embarqués avaient disparu au moment de l’explo- sion, lorsque la mer nous assaillit si violemment ! Je voulus savoir exactément à quoi m'en tenir sur nos ressources, et, la lanterne à la main, je commençai mes recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se réduisaient à un bout de câble enroulé autour du tronçon de mât. Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur irréparable, nous n'avions de vivres que pour un jour !
Je fouillai les interstices du radeau, les moindres coins formés par les poutres.et la jointure des planches ! Rien ! Nos provisions consistaient uni- quement en un morceau de viande sèche et quelques biscuits.
Je regardais d’un air stupide ! Je ne voulais pas comprendre ! Et cependant de quel danger me pré- occupais-je ? Quand les vivres eussent été suffisants pour des mois, pour des années, comment sortir des abîmes où nous entraînait cet irrésistible torrent ? À quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort s’offrait déjà sous tant d’autres formes ? Mou- rir d’inanition, est-ce que nous en aurions le temps ?
Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l’ima- gination, j'oubliai le péril immédiat pour les menaces de l’avenir qui m’apparurent dans toute leur horreur. D'ailleurs, peut-être pourrions-nous échapper aux fureurs du torrent et revenir à la surface du globe.
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Comment ? Je l’ignore. Où ? Qu'importe ? Une chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par la faim ne nous laissait d’espoir dans aucune proportion, si petite qu’elle fût.
La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel dénuement nous étions réduits, et de faire l’exact calcul du temps qui nous restait à vivre. Mais j’eus le courage de me taire. Je voulais lui laisser tout son sang-froid.
En ce moment, la lumière de la lanterne baissa peu à peu et s’éteignit entièrement. La mèche avait brûlé jusqu’au bout. L'obscurité redevint absolue. Il ne fal- lait plus songer à dissiper ces impénétrables ténèbres. Il restait encore une torche, mais elle n’au- rait pu se maintenir allumée. Alors, comme un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette obscurité.
Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course redoubla. Je m’en aperçus à la réverbé- ration de l’air sur mon visage. La pente des eaux devenait excessive. Je crois véritablement que nous ne glissions plus. Nous tombions. J’avais en moi l’im- pression d’une chute presque verticale. La main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me retenaient avec vigueur.
Tout à coup, après un temps inappréciable, je res- sentis comme un choc ; le radeau n’avait pas heurté un corps dur, mais il s'était subitement arrêté dans
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sa chute. Une trombe d’eau, une immense colonne liquide s’abattit à sa surface. Je fus suffoqué. Je me noyais…
Cependant cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques secondes je me retrouvai à l’air libre que j’aspirai à pleins poumons. Mon oncle et Hans me serraient le bras à le briser, et le radeau nous por- tait encore tous les trois.
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Je suppose qu’il devait être alors dix heures du soir. Le premier de mes sens qui fonctionna, après ce der- nier assaut, fut le sens de l’ouïe. J’entendis presque aussitôt, car ce fut acte d’audition véritable, j'enten- dis le silence se faire dans la galerie et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues heures, rem- plissaient mon oreille. Enfin ces paroles de mon oncle m’arrivèrent comme un murmure :
— Nous montons !
— Que voulez-vous dire ? m'écriai-je.
— Oui, nous montons ! nous montons !
J'étendis le bras ; je touchai la muraille ; ma main
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fut mise en sang. Nous remontions avec une extrême rapidité. |
— La torche ! la torche ! s’écria le professeur.
Hans, non sans difficultés, parvint à l’allumer, et la flamme, se maintenant de bas en haut, malgré le mouvement ascensionnel, jeta assez de clarté pour éclairer toute la scène.
— C’est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans un puits étroit, qui n’a pas quatre toises de diamètre. L'eau, arrivée au fond du gouffre, reprend son niveau et nous remonte avec elle.
— Où? ce
— Je l’ignore, mais il faut se tenir prêts à tout évé- nement. Nous montons avec une vitesse que j’éva- lue à deux toises par seconde, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois lieues et demie à l'heure. De ce train-là, on fait du chemin.
— Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue ! Mais s’il est bouché, si l’air se comprime peu à peu sous la pression de la colonne d’eau, si nous allons être écrasés !
— Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation est presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et ce sont celles-là que j'examine. Si à chaque instant nous pouvons périr, à chaque instant nous pouvons être sauvés. Soyons donc en mesure de profiter des moindres circon- stances.
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— Mais que faire ?
— Réparer nos forces en mangeant.
À ces mots, je regardai mon oncle d’un œil hagard. Ce que je n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire :
— Manger ? répétai-je.
— Oui, sans retard.
Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la tête.
— Quoi ! s’écria mon oncle, nos provisions sont perdues ?
— Oui, voilà ce qui reste de vivres ! un morceau de viande sèche pour nous trois !
Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.
— Eh bien ! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être sauvés ?
Ma demande n’obtint aucune réponse.
Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente. Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n’osait toucher à ce misé- rable reste d’aliments.
Cependant, nous montions toujours avec une extrême rapidité. Parfois l’air nous coupait la respi- ration comme aux aéronautes dont l’ascension est trop rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid pro- portionnel à mesure qu’ils s'élèvent dans les couches atmosphériques, nous subissions un effet absolu-
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ment contraire. La chaleur s’accroissait d’une inquiétante façon et devait certainement atteindre en ce moment quaranté degrés.
Que signifiait un pareil changement ? Jusqu’alors les faits avaient donné raison aux théories de Davy et de Lidenbrock ; jusqu’alors des conditions parti- culières de roches réfractaires, d'électricité, de magnétisme avaient modifié les lois générales de la nature, en nous faisant une température modérée, car la théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la seule explicable. Allions-nous revenir à un milieu où ces phénomènes s’accomplissaient dans toute leur rigueur et dans lequel la chaleur réduisait les roches à un complet état de fusion ? Je le craignais, et je dis au professeur :
— Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de faim, il nous reste toujours la chance d’être brûlés vifs.
Il se contenta de hausser les épaules et retomba dans ses réflexions.
Une heure s’écoula, et, sauf un léger accroisse- ment dans la température, aucun incident ne modi- fia la situation. Enfin mon oncle rompit le silence.
— Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.
— Prendre un parti ? répliquai-je.
— Oui. Il faut réparer nos forces. Si nous essayons, en ménageant ce reste de nourriture, de
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prolonger notre existence de quelques heures, nous serons faibles jusqu’à la fin.
— Oui, jusqu’à la fin, qui ne se fera pas attendre.
— Eh bien ! qu’une chance de salut se présente, qu'un moment d’action soit nécessaire, où trouve- rons-nous la force d’agir, si nous nous laissons affai- blir par l’inanition ?
— Eh ! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous restera-t-il ?
— Rien, Axel, rien. Mais te nourrira-t-il davan- tage à le manger des yeux ? Tu fais là les raisonne- ments d’un homme sans volonté, d’un être sans éner- gie |
— Ne désespérez-vous donc pas ? m'’écriai-je avec irritation.
— Non ! répliqua fermement le professeur.
— Quoi ! vous croyez encore à quelque chance de salut ?
— Oui ! certes, oui ! et tant que son cœur bat, tant que sa chair palpite, je n’admets pas qu’un être doué de volonté laisse en lui place au désespoir.
Quelles paroles ! L'homme qui les prononçait en de pareilles circonstances était certainement d’une trempe peu commune.
— Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire ?
— Manger ce qui reste de nourriture jusqu’à la dernière miette et réparer nos forces perdues. Ce
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repas sera notre dernier, soit ! mais au moins, au lieu d’être épuisés, nous serons redevenus des hommes.
— Eh bien ! dévorons ! m'écriai-je.
Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits échappés au naufrage ; il fit trois portions égales et les distribua. Cela donnait environ une livre d’aliment pour chacun. Le professeur man- gea avidement, avec une sorte d’emportement fébrile ; moi, sans plaisir, malgré ma faim, presque avec dégoût ; Hans, tranquillement, modérément, mâchant sans bruit de petites bouchées, les savou- rant avec le calme d’un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il avait, en furetant bien, retrouvé une gourde à demi pleine de genièvre ; il nous l’offrit, et cette bienfaisante liqueur eut le pouvoir de me ranimer un peu.
— Fôrtrafilig ! dit Hans en buvant à son tour.
— Excellente ! riposta mon oncle.
J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait d’être achevé. Il était alors cinq heures du matin.
L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement négatif ; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure difficilement les horreurs de la faim ; il faut les éprouver pour les comprendre. Aussi, au sortir d’un long jeûne, quelques bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos douleurs passées.
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Cependant, après ce repas, chacun se laissa aller à ses réflexions. À quoi songeait Hans, cet homme de l'extrême occident, que dominait la résignation fataliste des Orientaux ? Pour mon compte, mes pensées n'étaient faites que de souvenirs, et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce globe que je n’au- rais jamais dû quitter. La maison de Kônigstrasse, ma pauvre Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes yeux, et, dans les gronde- ments lugubres qui couraient à travers le massif, je croyais surprendre le bruit des cités de la terre.
Pour mon oncle, « toujours à son affaire », la torche à la main, il examinait avec attention la nature des terrains ; il cherchait à reconnaître sa situation par l’observation des couches superposées. Ce cal- cul, ou mieux cette estime, ne pouvait être que fort approximative ; mais un savant est toujours un savant, quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes le professeur Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu ordinaire.
Je l’entendais murmurer des mots de la science géologique ; je les comprenais, et je m’intéressais malgré moi à cette étude suprême.
— Granit éruptif, disait-il. Nous sommes encore à l’époque primitive ; mais nous montons ! nous montons ! Qui sait ?
Qui sait ? Il espérait toujours. De sa main il tâtait
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la paroi verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi :
— Voilà les gneiss ! voilà les micaschistes ! Bon ! à bientôt les terrains de l’époque de transition, et alors.
Que voulait dire le professeur ? Pouvait-il mesu- rer l’épaisseur de l'écorce terrestre suspendue sur notre tête ? Possédait-il un moyen quelconque de faire ce calcul ? Non. Le manomètre lui manquait, et nulle estime ne pouvait le suppléer.
Cependant la température s’accroissait dans une forte proportion et je me sentais baigné au milieu d’une atmosphère brûlante. Je ne pouvais la compa- rer qu’à la chaleur renvoyée par les fourneaux d’une fonderie à l’heure des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle et moi, nous avions dû quitter nos vestes et nos gilets ; le moindre vêtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire de souffrance.
— Montons-nous donc vers un foyer incandes- cent ? m'écriai-je, à un moment où la chaleur redou- blait.
— Non, répondit mon oncle, c’est impossible ! c’est impossible !
— Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est brûlante !
Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré l’eau, je dus la retirer au plus vite.
— L'eau est brûlante ! m’écriai-je.
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Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de colère.
Alors une invincible épouvante s’empara de mon cerveau et ne le quitta plus. J'avais le sentiment d’une catastrophe prochaine, et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la concevoir. Une idée, d’abord vague, incertaine, se changeait en cer- titude dans mon esprit. Je la repoussai, mais elle revint avec obstination. Je n’osais la formuler. Cependant quelques observations involontaires déterminèrent ma conviction. À la lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements désordon- nés dans les couches granitiques ; un phénomène allait évidemment se produire, dans lequel l’électri- cité jouait un rôle ; puis cette chaleur excessive, cette eau bouillante !.… Je voulus observer la boussole.
Elle était affolée !
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Oui, affolée ! L’aiguille sautait d’un pôle à l’autre avec de brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et tournait, comme si elle eût été prise de vertige.
Je savais bien que, d’après les théories les plus acceptées, l’écorce minérale du globe n’est jamais dans un état de repos absolu ; les modifications ame- nées par la décomposition des matières internes, l'agitation provenant des grands courants liquides, l’action du magnétisme, tendent à l’ébranler inces- samment, alors même que les êtres disséminés à sa surface ne soupçonnent pas son agitation. Ce phé- nomène ne m'aurait donc pas autrement effrayé, ou
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du moins, il n’eût pas fait naître dans mon esprit une idée terrible.
Mais d’autres faits, certains détails swz generis, ne purent me tromper plus longtemps. Les détonations se multipliaient avec une effrayante intensité. Je ne pouvais les comparer qu’au bruit que feraient un grand nombre de chariots entraînés rapidement sur le pavé. C'était un tonnerre continu.
Puis la boussole affolée, secouée par les phéno- mènes électriques, me coñfirmait dans mon opinion. L’écorce minérale menaçait de se rompre, les mas- sifs granitiques de se rejoindre, la fissure de se com- bler, le vide de se remplir, et nous, pauvres atomes, nous allions être écrasés dans cette formidable étreinte.
— Mon oncle, mon oncle ! m'’écriai-je, nous sommes perdus.
— Quelle est cette nouvelle terreur ? me répon- dit-il avec un calme surprenant. Qu’as-tu donc ?
— Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s’agitent, ce massif qui se disloque, cette chaleur tor- ride, cette eau qui bouillonne, ces vapeurs qui s’épaississent, cette aiguille folle, tous les indices d’un tremblement de terre !
Mon oncle secoua doucement la tête.
— Un tremblement de terre ? dit-il.
— Oui!
— Mon garçon, je crois que tu te trompes !
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— Quoi ! vous ne reconnaissez pas les symp- tômes ?.…
— D'un tremblement de terre ? non ! J'attends mieux que cela !
— Que voulez-vous dire ?
— Une éruption, Axel.
— Une éruption ! dis-je. Nous sommes dans la cheminée d’un volcan en activité !
— Je le pense, dit le professeur en souriant, et c’est ce qui peut nous arriver de plus heureux !
De plus heureux ! Mon oncle était-il devenu fou ? Que signifiaient ces paroles ? Pourquoi ce calme et ce sourire ?
— Comment ! m’écriai-je, nous sommes pris dans une éruption ! la fatalité nous a jetés sur le che- min des laves incandescentes, des roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matières érup- tives ! nous allons être repoussés, expulsés, rejetés, vomis, expectorés dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de cendres et de scories, dans un tour- billon de flammes, et c’est ce qui peut nous arriver de plus heureux !
— Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses lunettes, car c’est la seule chance que nous ayons de revenir à la surface de la terre !
Je passe rapidement sur les mille idées qui se croi- sèrent dans mon cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et jamais il ne me parut ni plus
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audacieux ni plus convaincu qu’en ce moment où il attendait et supputait avec calme les chances d’une éruption. Ù
Cependant nous montions toujours ; la nuit se passa dans ce mouvement ascensionnel ; les fracas environnants redoublaient ; j'étais presque suffoqué, je croyais toucher à ma dernière heure, et, pourtant, l’imagination est si bizarre, que je me livrai à une recherche véritablement enfantine. Mais je subissais mes pensées, je ne es dominais pas !
Il était évident que nous.étions rejetés par une poussée éruptive ; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et sous ces eaux toute une pâte de lave, un agrégat de roches qui, au sommet du cra- tère, se disperseraient en tous sens. Nous étions donc dans la cheminée d’un volcan. Pas de doute à cet égard.
Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il s’agissait d’un volcan en pleine activité. Je me demandai donc quelle pouvait être cette montagne et sur quelle partie du monde nous allions être expulsés.
Dans les régions septentrionales, cela ne faisait aucun doute. Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet égard. Depuis le cap Sak- nussemm, nous avions été entraînés directement au nord pendant des centaines de lieues. Or, étions- nous revenus sous l'Islande ? Devions-nous être reje-
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tés par le cratère de l’'Hécla ou par ceux des sept autres monts ignivomes de l’île ? Dans un rayon de cinq cents lieues, à l’ouest, je ne voyais sous ce paral- lèle que les volcans mal connus de la côte nord-ouest de l’Amérique. Dans l’est, un seul existait sous le quatre-vingtième degré de latitude, l’Esk, dans l’île de Jean Mayen, non loin du Spitzberg ! Certes, les cratères ne manquaient pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée tout entière ! Mais lequel nous servirait d’issue, c’est ce que je cherchais à deviner.
Vers le matin, le mouvement d’ascension s’accé- léra. Si la chaleur s’accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la surface du globe, c’est qu’elle était toute locale et due à une influence volcanique. Notre genre de locomotion ne pouvait plus me laisser aucun doute dans l'esprit. Une force énorme, une force de plusieurs centaines d’atmosphères produite par les vapeurs accumulées dans le sein de la terre, nous poussait irrésistiblement. Mais à quels dangers innombrables elle nous exposait !
Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la gale- rie verticale qui s’élargissait ; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs profonds semblables à d’im- menses tunnels d’où s’échappaient des vapeurs épaisses ; des langues de flammes en léchaient les parois en pétillant.
— Voyez ! voyez, mon oncle ! m’écriai-je.
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— Eh bien ! ce sont des flammes sulfureuses. Rien de plus naturel dans une éruption.
— Mais si elles nous enveloppent ?
— Elles ne nous envelopperont pas.
— Mais si nous étouffons ?
— Nous n’étoufferons pas. La galerie s’élargit, et, s’il le faut, nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque crevasse.
— Et l’eau ! l’eau montante ?
— Iln’ya plus d’eau, Âxel, mais une sorte de pâte lavique qui nous soulève avec elle jusqu’à l’orifice du cratère.
La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à des matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La température devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans cette atmosphère eût marqué plus de soixante- dix degrés ! La sueur m’inondait. Sans la rapidité de l’ascension, nous aurions été certainement étouffés.
Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition d'abandonner le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal jointes offraient une sur- face solide, un point d'appui qui nous eût manqué partout ailleurs.
Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour la première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup. Le radeau demeura absolument immobile.
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— Qu'est-ce donc ? demandai-je, ébranlé par cet arrêt subit comme par un choc.
— Une halte, répondit mon oncle.
— Est-ce l’éruption qui se calme ?
— J'espère bien que non.
Je me levai. J’essayai de voir autour de moi. Peut- être le radeau, arrêté par une saillie de roc, opposait- il une résistance momentanée à la masse éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter de le dégager au plus vite.
Il n’en était rien. La colonne de cendres, de sco- ries et de débris pierreux avait elle-même cessé de monter.
— Est-ce que l’éruption s’arrêterait ? m’écriai-je.
— Ah! fit mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon ; mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger ; voilà déjà cinq minutes qu’il dure, et avant peu nous reprendrons notre ascension vers l’orifice du cratère.
Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son chronomètre, et il devait avoir encore raison dans ses pronostics. Bientôt le radeau fut repris d’un mouvement rapide et désordonné qui dura deux minutes à peu près, et il s'arrêta de nou- Veau.
— Bon, fit mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se remettra en route.
— Dix minutes ?
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— Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l’éruption est intermittente. Il nous laisse respirer avec lui. |
Rien n’était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés de nouveau avec une extrême rapidité. Il fallait se cramponner aux poutres pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la poussée s’arrêta.
Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver une explication satisfaisante. Toutefois, il me paraît évident que nous n’occupions pas la che- minée principale du volcan; mais bien un conduit accessoire, où se faisait sentir un effet de contrecoup.
Combien de fois se reproduisit cette manœuvre, je ne saurais le dire. Tout ce que je puis affirmer, c’est qu’à chaque reprise du mouvement, nous étions lan- cés avec une force croissante et comme emportés par un véritable projectile. Pendant les instants de halte, on étouffait ; pendant les moments de projection, l'air brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à cette volupté de me retrouver subitement dans les régions hyperboréennes par un froid de trente degrés au-dessous de zéro. Mon imagination surexcitée se promenait sur les plaines de neige des contrées arctiques, et j’aspirais au moment où je me roulerais sur les tapis glacés du pôle ! Peu à peu, d’ailleurs, ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les bras de Hans, plus d’une fois je me serais brisé le crâne contre la paroi de granit.
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Je n’ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa pendant les heures suivantes. J'ai le sen- timent confus de détonations continues, de l’agita- tion du massif, d’un mouvement giratoire dont fut pris le radeau. Il ondula sur des flots de laves, au milieu d’une pluie de cendres. Les flammes ron- flantes l’enveloppèrent. Un ouragan qu’on eût dit chassé d’un ventilateur immense activait les feux souterrains. Une dernière fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d’incendie, et je n’eus plus d’autre sentiment que cette épouvante sinistre des condamnés attachés à la bouche d’un canon, au moment où le coup part et disperse leurs membres dans les airs.
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Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la cein- ture par la main vigoureuse du guide. De Pautre main il soutenait mon oncle. Je n'étais pas blessé grièvement, mais brisé plutôt par une courbature générale. Je me vis couché sur le versant d’une mon- tagne, à deux pas d’un gouffre dans lequel le : moindre mouvement m’eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort, pendant que je roulais sur les flancs du cratère.
__ Où sommes-nous ? demanda mon oncle, qui me parut fort irrité d’être revenu sur terre.
Le chasseur leva les épaules en signe d’ignorance.
— En Islande, dis-je.
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— Nej, répondit Hans.
— Comment ! non ! s’écria le professeur.
— Hans se trompe, dis-je en me soulevant.
Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction nous était encore réservée. Je m’at- tendais à voir un cône couvert de neiges éternelles, au milieu des arides déserts des régions septentrio- nales, sous les pâles rayons d’un ciel polaire, au-delà des latitudes les plus élevées ; et, contrairement à toutes ces prévisions, mon oncle, l’Islandais et moi, nous étions étendus à mi-flanc d’une montagne cal- cinée par les ardeurs du soleil.qui nous dévorait de ses feux. ù
Je ne voulais pas en croire mes regards ; mais la réelle cuisson dont mon corps était l’objet ne per- mettait aucun doute. Nous étions sortis à demi nus du cratère, et l’astre radieux, auquel nous n’avions rien demandé depuis deux mois, se montrant à notre égard prodigue de lumière et de chaleur, nous ver- sait à flots une splendide irradiation.
Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient perdu l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon imagination. Pour le moins, je voulais être au Spitzberg, et je n’étais pas d’humeur à en démordre aisément.
Le professeur avait le premier pris la parole et dit :
— En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande.
— Mais l’île de Jean Mayen ? répondis-e.
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— Pas davantage, mon garçon. Ceci n’est point un volcan du nord avec ses collines de granit et sa calotte de neige.
— Cependant...
— Regarde, Axel, regarde !
Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s’ouvrait le cratère d’un volcan par lequel s’'échappait, de quart d’heure en quart d’heure, avec une très forte détonation, une haute colonne de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l’air par ses énormes évents. Au-des- sous et par une pente assez roide, les nappes de matières éruptives s’étendaient à une profondeur de sept à huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au vol- can une hauteur totale de trois cents toises. Sa base disparaissait dans une véritable corbeille d’arbres verts, parmi lesquels je distinguai des oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes vermeïlles.
Ce n’était point l’aspect des régions arctiques, il fallait bien en convenir.
Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il arrivait rapidement à se perdre dans les eaux d’une mer admirable ou d’un lac, qui faisait de cette terre enchantée une île large de quelques lieues à peine. Au levant, se voyait un petit port, précédé de quelques maisons, et dans lequel des navires
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d’une forme particulière se balançaient aux ondula- tions des flots azurés. Au-delà, des groupes d’îlots sortaient de la plaine liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste fourmilière. Vers le cou- chant, des côtes éloignées s’arrondissaient à l’hori- zon ; sur les unes se profilaient des montagnes bleues d’une harmonieuse conformation ; sur les autres, plus lointaines, apparaissait un cône prodigieuse- ment élevé, au sommet duquel s’agitait un panache de fumée. Dans le nord, uñe immense étendue d’eau étincelait sous les rayons solaires, laissant poindre çà et là l'extrémité d’une mâture ou la convexité d’une voile gonflée au vent.
L'imprévu d’un pareil spectacle en centuplait encore les merveilleuses beautés.
— Où sommes-nous ? où sommes-nous ? répé- tais-je à mi-voix.
Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait sans comprendre.
— Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu chaud ; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait vraiment pas la peine d’être sor- tis d’une éruption pour recevoir un morceau de roc sur la tête. Descendons, et nous saurons à quoi nous en tenir. D'ailleurs, je meurs de faim et de soif.
Décidément le professeur n’était point un esprit contemplatif. Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais resté à cette place pendant
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de longues heures encore, mais il fallut suivre mes compagnons.
Le talus du volcan offrait des pentes très roides ; nous glissions dans de véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux de lave qui s’allon- geaient comme des serpents de feu. Tout en descen- dant, je causais avec volubilité, car mon imagination était trop remplie pour ne point s’en aller en paroles.
— Nous sommes en Asie, m’écriais-je, sur les côtes de l’Inde, dans les îles Malaises, en pleine Océanie ! Nous avons traversé la moitié du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.
— Mais la boussole ? répondait mon oncle.
__ Oui ! la boussole ! disais-je d’un air embar- rassé. À l’en croire, nous avons toujours marché au nord.
— Elle a donc menti ?
Oh menti!
__ À moins que ceci ne soit le pôle nord !
— Le pôle ! non ; mais.
Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu’imaginer.
Cependant nous nous rapprochions de cette ver- dure qui faisait plaisir à voir. La faim me tourmen- tait et la soif aussi. Heureusement, après deux heures de marche, une jolie campagne s’offrit à nos regards, entièrement couverte d’oliviers, de grenadiers et de vignes qui avaient l’air d’appartenir à tout le monde.
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D'ailleurs, dans notre dénuement, nous n’étions point gens à y regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces.fruits savoureux sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes dans ces vignes ver- meilles ! Non loin, dans l’herbe, à l'ombre délicieuse des arbres, je découvris une source d’eau fraîche, où notre figure et nos mains se plongèrent voluptueu- sement.
Pendant que chacun s’abandonnait ainsi à toutes les douceurs du repos, un enfant apparut entre deux touffes d’oliviers. :
— Ah ! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée !
C'était une espèce de petit pauvre, très misérable- ment vêtu, assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup ; en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort mauvaise mine, et, à moins que ce pays ne fût un pays de voleurs, nous étions faits de manière à effrayer ses habitants.
Au moment où le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après lui et le ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon allemand :
— Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami ?
L'enfant ne répondit pas.
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— Bon, dit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.
Et il refit la même demande en anglais.
L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
— Est-il donc muet ? s’écria le professeur, qui, très fier de son polyglottisme, ne la même question en français.
Même silence de l’enfant.
— Alors essayons de l'italien, reprit mon oncle, et il dit en cette langue :
— Dove noi Siamo ?
— Oui ! où sommes-nous ? répétai-je avec impa- tience.
L'enfant de ne point répondre.
— Ah çà ! parleras-tu ? s’écria mon oncle, que la colère commençait à gagner, et qui secoua l’enfant par les oreilles. Come si noma questa isola ?
— Stromboli, répondit le petit pâtre, qui s’échappa des mains de Hans et gagna la plaine à tra- vers les oliviers.
Nous ne pensions guère à lui ! Le Stromboli ! Quel effet produisit sur mon imagination ce nom inattendu ! Nous étions en pleine Méditerranée, au milieu de l’archipel éolien de mythologique mémoire, dans l’ancienne Strongyle, où Éole tenait à la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces mon- tagnes bleues qui s’arrondissaient au levant, c'étaient
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les montagnes de la Calabre ! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l’Etna, le farouche Etna lui-même.
— Stromboli ! Stromboli ! répétai-je.
Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous avions l'air de chanter un chœur !
Ah ! quel voyage ! quel merveilleux voyage ! Entrés par un volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de l’Islande jeté aux confins du monde ! Les häsards de cette expédition nous avaient transportés au:sein des plus harmo- nieuses contrées de la terre. Nous avions abandonné la région des neiges éternelles pour celles de la ver- dure infinie, et laissé au-dessus de nos têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour revenir au ciel azuré de la Sicile !
Après un délicieux repas composé de fruits et d’eau fraîche, nous nous remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire comment nous étions arrivés dans l’île ne nous parut pas prudent : l'esprit superstitieux des Italiens n’eût pas manqué de voir en nous des démons vomis du sein des enfers ; il fallut donc se résigner à passer pour d’humbles naufragés. C'était moins glorieux, mais plus sûr.
Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer :
— Mais la boussole ! la boussole, qui marquait le nord ! Comment expliquer ce fait ?
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— Ma foi ! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas l’expliquer, c’est plus facile !
— Par exemple ! un professeur au Johannæum qui ne trouverait pas la raison d’un phénomène cos- mique, ce serait une honte !
En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le terrible professeur de minéralo- gie.
Une heure après avoir quitté le bois d’oliviers, nous arrivions au port de San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième semaine de service, qui lui fut compté avec de chaleureuses poignées de main.
En cet instant, s’il ne partagea pas notre émotion bien naturelle, il se laissa aller du moins à un mou- vement d’expansion extraordinaire.
Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se mit à sourire.
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-Voici la conclusion d’un récit auquel refuseront d’ajouter foi les gens les plus habitués à ne s’éton- ner de rien. Mais je suis cuirassé d’avance contre l’in- crédulité humaine.
Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards dus à des naufragés. Ils nous don- nèrent des vêtements et des vivres. Après quarante- huit heures d'attente, le 31 août, un petit spéronare nous conduisit à Messine, où quelques jours de repos nous remirent de toutes nos fatigues.
Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du Volturne, l'un des paquebots-poste des messageries impériales de France, et, trois jours plus
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tard, nous prenions terre à Marseille, n’ayant plus qu’une seule préoccupation dans l'esprit, celle de notre maudite boussole. Ce fait inexplicable ne lais- sait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9 sep- tembre au soir, nous arrivions à Hambourg.
Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de Graüben, je renonce à le décrire.
— Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu n’auras plus besoin de me quitter, Axel!
Je la regardai. Elle pleurait.en souriant.
Je laisse à penser si le retour du professeur Liden- brock fit sensation à Hambourg. Grâce aux indiscré- tions de Marthe, la nouvelle de son départ pour le centre de la terre s'était répandue dans le monde entier, On ne voulut pas y croire, et, en le revoyant, On n'y crut pas davantage.
Cependant la présence de Hans, et diverses infor- mations venues d’Islande modifièrent peu à peu l'opinion publique.
Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d’un grand homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une fête en notre honneur. Une séance publique eut lieu au Johannæum, où le professeur fit le récit de son expédition et n’omit que les faits relatifs à la boussole. Le jour même, il déposa aux archives dé la ville le document de Saknussemm, et il exprima son vif regret de ce que les circon-
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stances, plus fortes que sa volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu’au centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut modeste dans sa gloire, et sa réputation s’en accrut.
Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux. Il en eut, et comme ses théories, appuyées sur des faits certains, contredisaient les sys- tèmes de la science sur la question du feu central, il soutint par la plume et par la parole de remarquables discussions avec les savants de tous pays.
Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du refroidissement : en dépit de ce que j'ai vu, je crois et je croirai toujours à la chaleur centrale ; mais j'avoue que certaines circonstances encore mal défi- nies peuvent modifier cette loi sous l’action de phé- nomènes naturels.
Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva un vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté Hambourg ; l’homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous laisser lui payer notre dette. Il fut pris de la nostalgie de l'Islande.
— Farval, dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit pour Reykjawik, où il arriva heureu- sement.
Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur d’eider ; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels il a sauvé la vie, et certai-
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nement je ne mourrai pas sans L avoir revu une der- nière fois.
Pour conclure, je.dois ajouter que ce Voyage au centre de la terre fit une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et traduit dans toutes les langues ; les journaux les plus accrédités s’en arra- chèrent les principaux épisodes, qui furent commen- tés, discutés, attaqués, soutenus avec une égale conviction dans le camp des croyants et des incré- dules. Chose rare | non oncle; jouissait de son vivant de toute la gloire qu’il avait acquise, et il n’y eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui. proposât de « l’exhi- ber » à un très haut prix dans les États de l’Union.
Mais un ennui, disons même un tourment, se glis- sait au milieu de cette gloire. Un fait demeurait inex- plicable, celui de la boussole ; or pour un savant, pareil phénomène inexpliqué devient un supplice de l'intelligence. Eh bien ! le Ciel réservait à mon oncle d’être complètement heureux.
Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet, j’aperçus cette fameuse boussole et je me mis à l’observer.
Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des tracas qu’elle causait.
Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction ! Je pous- sai un cri. Le professeur accourut.
— Qu'est-ce donc ? demanda:t-il.
— Cette boussole !.…
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— Ehbien ?
— Mais son aiguille indique le sud et non le nord !
— Que dis-tu ?
— Voyez ! ses pôles sont changés.
— Changés !
Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond superbe.
Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien !
— Ainsi donc, s’écria-t-il, dès qu’il recouvra la parole, après notre arrivée au cap Saknussemm, l’ai- guille de cette damnée boussole marquait le sud au lieu du nord ?
— Évidemment.
—— Notre erreur s'explique alors. Mais quel phé- nomène a pu produire ce renversement des pôles ?
— Rien de plus simple.
— Explique-toi, mon garçon.
—— Pendant l’orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu qui aimantait le fer du radeau avait tout simplement désorienté notre boussole !
__ Ah! s’écria le professeur en éclatant de rire, c'était donc un tour de l'électricité ?
À partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants, et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise, abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de Kônigstrasse en
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‘
la double qualité de nièce et d’épouse. Inutile d’ajou- ter que son oncle fut l’illustre professeur Otto Liden- brock, membre correspondant de toutes les sociétés scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties du monde.
FIN
*
JULES VERNE (1828-1905)
Jules Verne a écrit quatre-vingts romans (ou longues nouvel- les), publié plusieurs grands ouvrages de vulgarisation comme Géographie illustrée de la France et de ses colonies (1868), His- toire des grands voyages et des grands voyageurs (1878), Chris- tophe Colomb (1883) et fait représenter, seul ou en collabora- tion, une quinzaine de pièces de théâtre. Sa célébrité est plus que centenaire puisqu'elle date des années 1863-1865 qui furent celles de la publication de Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune, ses trois premiers grands romans. Dans un siècle qui compte des génies comme Balzac, Dickens, Dumas père, Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Flaubert, Stendhal, George Eliot, Zola — pour ne citer que dix noms parmi ceux des grands maîtres de ce siècle du roman — il apparaît un peu en marge, comme un pro- digieux artisan en matière de fictions, comme un enchanteur aux charmes inépuisables et, dans une certaine mesure, comme un voyant, capable d'imaginer, un demi-siècle (ou un siècle) avant leur naissance, quelques-unes des plus éton- nantes conquêtes de la science.
On a tout dit sur ce sujet et il est même arrivé qu'on mette du mystère là où il n’y en avait pas, qu’on auréole l’écrivain de pouvoirs surnaturels, qu’on en fasse un magicien. Il est plus véridique de le voir comme un homme de son temps, sensible à la richesse de découvertes scientifiques dont il s’informe avec un soin constant et scrupuleux ; comme un travailleur infati-
gable, attelé quotidiennement pendant près d’un demi-siècle à faire passer dans le roman, en les prolongeant par une extra- polation foisonnante,.les conquêtes et les découvertes des savants de son époque. Son extrapolation rejoint certes l’ave- nir, mais elle ne prévoit pas tous les cheminements de la science. Jules Verne est un poète du XIX* siècle, non pas un ingénieur du XX°. La radio, les rayons X, le cinéma, l’automo- bile, qu’il a vus naître, ne jouent pas dans son œuvre un rôle ‘important. Et on peut remarquer, par exemple, que le moteur même du Nautilus et Je canon qui envoie des astronautes vers la Lune sont des machines de théâtre. Mais un de ses plus beaux romans, Les Cinq Cents Millions de la Bégum, évoque le premier satellite artificiel, et le Nautilus précède de dix ans les sous-marins de l'ingénieur Laubeuf...
Jules Verne ne fournit pas les moyens techniques qui per- mettraient la réalisation des engins modernes : il évoque l’exis- tence et les pouvoirs de ceux-ci. Il n’est pas un surhomme — mais Edison lui-même, « vrai » savant, n’a pas prévu l’ave- nir de ses propres découvertes. Les bouleversements que peut apporter la science pure échappent à la prévision, et nos auteurs de science-fiction, ne sont sans doute pas plus proches de l’an 2100 que Jules Verne n’était proche, en 1875 ou 1880, du monde d’aujourd’hui travaillé par la science nucléaire...
Il était quelqu’un d’autre : un créateur qui ne fait pas concurrence à la science mais en incarne la poésie puissante, parfois terrible, dans des mythes fascinants ; un créateur qui, aux écoutes d’un monde que les chemins de fer et les paque- bots transforment, pressent des aventures où l’homme et la machine vont devenir un couple au destin fabuleux. Il est sur le seuil d’un monde.
D'un monde, non pas de l’univers dans sa totalité. Il n’est
pas métaphysicien ; ses astronautes n’emportent pas l’âme de Pascal dans leur voyage à travers le champ stellaire ; ni socio- logue : c’est déraison que de chercher dans Mrchel Strogoff une analyse «cachée» des forces révolutionnaires russes au XIX° siècle. Mais, conteur, romancier-dramaturge, créateur de fictions, il relaie et développe, avec une verve et une santé inépuisables, un génie qu’eut aussi le grand Dumas père. Celui-ci nourrissait son œuvre en la conduisant dans le passé, Jules Verne vibre et crée à l'intersection du présent et de l’ave- nir.
Il naquit à Nantes le 8 février 1828. Son père, Pierre Verne, fils d’un magistrat de Provins, s'était rendu acquéreur en 1825 d’une étude d’avoué et avait épousé en 1827 Sophie Allotte de la Fuÿe, d’une famille nantaise aisée qui comptait des navi- gateurs et des armateurs. Jules Verne eut un frère : Paul (1829- 1897) et trois sœurs : Anna, Mathilde et Marie. À six ans, il prend ses premières leçons de la veuve d’un capitaine au long cours et à huit entre avec son frère au petit séminaire de Saint- Donatien. En 1839, ayant acheté l'engagement d’un mousse, il s’'embarque sur un long-courrier en partance pour les Indes. Rattrapé à Paimbœuf par son père, il avoue être parti pour rapporter à sa cousine Caroline Tronson un collier de corail. Mais, rudement tancé, il promet : « Je ne voyagerai plus qu’en rêve. »
À la rentrée scolaire de 1844, il est inscrit au lycée de Nantes où il fera sa rhétorique et sa philosophie. Ses bacca- lauréats passés, et comme son père lui destine sa succession, il commence son droit. Sans cesser d’aimer Caroline, et tout en écrivant ses premières œuvres : des sonnets et une tragé- die en vers : un théâtre... de marionnettes refuse la tragédie,
que le cercle de famille n’applaudit pas, et dont on ignore tout, même le titre. |
Caroline se marie en 1847, au grand désespoir de Jules Verne. Il passe son premier examen de droit à Paris où il ne demeure que le temps nécessaire. L'année suivante, il compose une autre œuvre dramatique, assez libre celle-là, qu’on lit en petit comité au Cercle de la Cagnotte, à Nantes. Le théâtre l’at- tire et le théâtre, c’est Paris. Il obtient de son père l’autorisa- tion d’aller terminer ses études de droit dans la capitale où il débarque, pour la seconde fois, le 12 novembre 1848. Il n’a pas oublié les dédains de Caroline et écrit à un de ses amis, le musicien Aristide Hignard (qui sera son collaborateur au thé4- tre) : «… je pars puisqu'on n’a paë voulu de moi, mais les uns et les autres verront de quel bois était fait ce pauvre jeune homme qu’on appelle Jules Verne. »
À Paris il s’installe, avec un autre jeune Nantais en cours d’études, Édouard Bonamy, dans une maison meublée, rue de l’Ancienne-Comédie. Avide de tout savoir, mais bridé par une pension calculée au plus près du strict nécessaire, il joue au naturel, avec Bonamy, L'Habit vert de Musset et Augier : ne possédant à eux deux qu’une tenue de soirée complète, les deux étudiants vont dans le monde alternativement. Avide de tout lire, Jules Verne jeûnera trois jours pour s’acheter le théâtre de Shakespeare... :
Il écrit, et naturellement pour le théâtre. Avec d’autant plus de confiance qu’il a fait la connaissance de Dumas père et assisté, au Théâtre-Historique! dans la loge même de l’écri-
1. Fondé par Dumas, inauguré le 20 février 1847, le Théâtre-Historique avait été construit sur le boulevard du Temple, à un emplacement qu’on peut situer approximativement place de la République. Déclaré en faillite le 20 décembre 1850, il est exploité sous le nom de Théâtre-Lyrique et détruit en 1863, un an
vain, à l’une des premières représentations de La Jeunesse des mousquetaires (21 février 1849).
En 1849 il mène de front trois sujets, dont deux semblent venir de Dumas lui-même : La Conspiration des Poudres, Drame sous la Régence, et une comédie en vers en un acte: Les Pailles rompues. C’est le troisième sujet qui plaît à Dumas : la pièce voit les feux de la rampe au Théâtre-Historique le 12 juin 1850. On la jouera douze fois — et elle sera présentée le 7 novembre au théâtre Graslin à Nantes. Succès d’estime que suit la composition de deux pièces : Les Savants et Qui me rit qui ne seront pas représentées. Mais le droit n’est pas oublié et Jules Verne passe sa thèse (1850). Selon le vœu de son père il devrait alors s’inscrire au barreau de Nantes ou prendre sa charge d’avoué. Fermement, l'écrivain refuse : la seule carrière qui lui convienne est celle des lettres.
Il ne quitte pas Paris et, pour boucler son budget, doit don- ner des leçons. Sans cesser d’écrire : en 1852 il publie dans Le Musée des familles : « Les premiers navires de la marine mexi- caine » et « Un voyage en ballon » qui figurera plus tard dans le volume Le Docteur Ox sous le titre Un drame dans les airs, deux récits où déjà se devine le futur auteur des Voyages extra- ordinaires. La même année il devient secrétaire d’Edmond Seveste! qui en 1851 a installé, dans les murs du Théâtre-His- torique, l'Opéra-National, dénommé en avril 1852 et pour dix ans le Théâtre-Lyrique.
En avril 1852, Jules Verne publie dans Le Musée des familles sa première longue nouvelle : Martin Paz, récit histo-
après les autres théâtres du « boulevard du Crime », en application des plans du
préfet Haussmann. 1. Celui-ci mourut en février 1852. Son frère cadet Jules lui succéda, mais mou-
-_ rut en 1854 du choléra apporté par les combattants de Crimée.
rique où la rivalité ethnique des Espagnols, des Indiens et des métis au Pérou se mêle à une intrigue sentimentale. L'écrivain de vingt-quatre ans possède déjà cette ouverture historico- géographique qui fera de lui un des visionnaires de son époque.
Le 20 avril 1853, sur la scène — qu'il connaît bien mainte- nant — du Théâtre-Lyrique, Jules Verne voit représenter Le Colin-Maillard, une opérette en un acte dont il a écrit le livret avec Michel Carré et dont son ami Aristide Hignard a com- posé la musique. Qüarante représentations : c’est presque un succès — et la pièce est imprimée chez Michel-Lévy. L'année suivante, peu après la mort de Jules Seveste, il quitte le Théâtre-Lyrique et se met au travail, dans son petit logement du boulevard Bonne-Nouvelle : il publie la première version de Maître Zaccharius (1854) puis Un hivernage dans les glaces (1855) sans cesser d’écrire pour le théâtre. En 1856 il fait la connaissance de celle qu’il épousera le 10 janvier 1857 : Hono- rine-Anne-Hébé Morel, née du Fraysne de Viane, veuve de vingt-six ans, mère de deux fillettes. Jules Verne, grâce aux relations de son beau-père et à un apport de Pierre Verne (50 000 francs) entre à la Bourse de Paris comme associé de l'agent de change Eggly. Il s’installe alors boulevard Montmartre puis rue de Sèvres. L'œuvre de sa vie continue de se nourrir d’im- menses lectures et aussi de ses premiers grands voyages (An- gleterre et Écosse 1859, Norvège et Scandinavie 1861) sans qu’il renonce pour autant à l’expression dramatique : il donne en 1860, aux Bouffes-Parisiens, dirigés par Offenbach, une opérette mise en musique par Hignard : Monsieur de Chim- panzé, et en 1861 au Vaudeville, une comédie écrite en colla- boration avec Charles Wallut : Onze jours de siège. La même .
année, le 3 août 1861, naît Michel Verne, qui sera son unique enfant.
1862 : il présente à l’éditeur Hetzel Cinq semaines en bal- lon et signe un contrat qui l’engage pour les vingt années sui- vantes. Sa vraie carrière va commencer : le roman, qui paraît en décembre 1862, remporte un succès triomphal, en France d’abord puis dans le monde. Jules Verne peut abandonner la Bourse sans inquiétude. Hetzel lui demande en effet une colla- boration régulière à un nouveau magazine, le Magasin d'Édu- cation et de Récréation. C’est dans les colonnes de ce journal, et dès le premier numéro (20 mars 1864), que paraîtront Les Aventures du capitaine Hatteras, avant leur publication en volume. La même année verra la sortie en librairie de Voyage au centre de la Terre que suivra en 1865 De la Terre à la Lune (avec ce sous-titre pour nous savoureux : Trajet direct en 97 heures 20 minutes).
C'est le grave Journal des débats qui a publié en feuilleton De la Terre à la Lune puis Autour de la Lune : le public de Jules Verne, dès l’origine de sa carrière, est double ; un public d'adolescents qui fait le succès du Magasin d'Éducation et de Récréation ; un public d'adultes que le « jeu » scientifique de l'écrivain passionne. Le physicien et astronome Jules Janssen, le mathématicien Joseph Bertrand refont les calculs de Jules Verne — et vérifient, dit-on (il serait sans doute imprudent de ne pas placer ici un point d'interrogation), l'exactitude des courbes, paraboles et hyperboles qui définissent le trajet du boulet-wagon de De la Terre à la Lune. Et ceux d’entre les lec- teurs du Journal des débats que l’astronomie ne passionne pas sont sensibles à la verve d’un Jules Verne, qui met dans son roman beaucoup de la légèreté aimable d’un vaudevilliste boulevardier... Il n’est pas superflu de noter, à ce moment où
t
s'ouvre pour l'écrivain sa carrière véritable, qu’elle l’éclaire alors d’une lumière de gaieté et de fantaisie proche de celle qui règne et régnera chez ses confrères des théâtres — les Labiche, Meiïlhac et Halévy, Gondinet et bien d’autres moins connus : Jules Verne, qu’on le considère comme un auteur dramatique (homme de théâtre plutôt) ou comme romancier, appartient au Second Empire d’Offenbach autant qu’au XIX° siècle de la science. Il est parisien (et même Parisien) et cosmopolite ; il se plaît dans son époque et avec ses amis, manifestant dans sa vie comme dans ses livres une cordialité généreuse, à peine ironique, qui est, pour le fond, celle-là même des hommes de lettres et:de théâtre dont les livres et les répliques ont coloré une part du Second Empire. Et il n’est pas douteux que le succès de Jules Verne trouve sa source dans cette bonne humeur railleuse, cette allégresse surveillée autant que dans le foisonnement de son imagination. À dix- sept ans, on le lit et on l'aime comme un guide fraternel, explo- rateur de contrées inconnues ; on peut le retrouver plus tard sous les apparences, à peine désuètes, d’un camarade de cercle disert, d’un conteur inlassable, à l'invention fertile, au juge- ment rapide, véridique, sagement ironique. Reconnaître ces deux Jules Verne, c’est comprendre une des raisons de sa durable présence. Son succès est populaire, dans ce sens qu’il se nourrit d’une approbation générale, voire d’une manière d’affection dont les racines sont profondes. On l’aime moins gravement que d’autres, sans doute : Balzac, Hugo, Tolstoi, Flaubert, Zola nous tiennent et nous gouvernent. Jules Verne est un compagnon d’une autre race, et sa voix est moins haute mais elle est pleine et juste.
Et surtout, peut-être, elle s’installe dans une durée, dans un monde. Il y a en effet un monde de Jules Verne, extraordi-
naire et fraternel, ouvert sur l’imaginaire et d’une puissante ‘ressemblance avec le réel. Ce monde, il l’explore avec une rigueur inlassable dans la série des Voyages extraordinaires que nous venons de voir naître, et qui se poursuivra durant qua- rante années. Les jalons sont des titres connus : Les Enfants du capitaine Grant (1867), Vingt mille lieues sous les mers (1869), Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1873), L'Île mystérieuse (1874), Michel Strogoff (1876), Les Indes noires (1877), Un capitaine de quinze ans (1878), Les Tribulations d'un Chinois en Chine (1879), Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), Le Rayon vert (1882), Kéraban le têtu (1883), L'Archipel en feu (1884), Mathias Sandorf (1885), Robur le Conquérant (1886), Deux ans de vacances (1888), Le Château des Carpathes (1892), L'Île à hélice (1895), Face au drapeau (1896), Le Superbe Orénoque (1898), Ur drame en Livonie (1904), Maître du monde (1904).
On ne peut citer toutes les œuvres ; mais le rapprochement de vingt d’entre elles suffit à évoquer les grands moments d’une réussite quasi continue que l'écrivain, on le sait, avait préparée (sinon prévue) de longue main. Cette préparation explique sinon la fécondité de Jules Verne, du moins une soli- dité que l'abondance menacera rarement : s’il n’a pas écrit seulement des romans de premier ordre, il n’a rien publié d’in- différent. Il avait une conscience artisanale (on en a la preuve, maintes fois répétée, dans ses lettres) et une dure exigence envers lui-même. Ses années de grande production sont, pour l'essentiel, organisées selon le travail en cours. Voyages, lec- tures, composition se succèdent et surtout s’enchaînent.
En 1866, après ses premiers succès, il loua une maison au Crotoy, dans l'estuaire de la Somme, et bientôt acheta son pre- mier bateau baptisé du prénom de son fils : le Saint-Michel.
C’est une simple chaloupe de pêche, que quelques aménage- ments rendront propre à la navigation de plaisance ; un lieu de travail aussi ; un instrument de travail et de connaissance concrète : croisières sur la Manche, descente et remontée de Seine, c’est dans ces petits voyages que naissent peu à peu les voyages extraordinaires. Jules Verne ne se contente pas long- temps des fleuves et des côtes. En avril 1867, il part pour les États-Unis avec son frère Paul à bord du Great-Eastern, grand navire à roues construit pour la pose du câble téléphonique transocéanien. Et au retour il se plonge dans Vingt mille lieues sous les mers dont il écrit une grande partie à bord du Sunt- Michel, qu’il nomme son « cabinet de travail flottant ».
En 1870-1871, Jules Verne est mobilisé comme garde-côte au Crotoy, ce qui ne l’empêche pas d’écrire : quand la maison Hetzel reprendra son activité, il aura qüatre livres devant lui. En 1872 il s’installe à Amiens, ville natale et familiale de sa femme. Deux ans plus tard il achètera un hôtel particulier et un vrai yacht : le Saint-Michel IT. Le Tour du monde en quatre- vingts jours, qu’il a porté à la scène avec la collaboration d’Adolphe d’Ennery, remporte un triomphe à la Porte-Saint- Martin (8 novembre 1874) où il sera joué pendant deux ans. Livres, croisières, vie bourgeoise : c’est un équilibre où le tra- vail joue le premier rôle.
Le travail et l’argent : Jules Verne sait fort bien gérer le patrimoine littéraire que représentent ses romans — et leurs « suites ». La période de 1872 à 1886, disent ceux qui furent les témoins de sa vie, fut l'apogée de sa gloire et de sa fortune.
Au calendrier des romans et des pièces (Le Docteur Ox, musique d’Offenbach sur un livret de Philippe Gille et Arnold Mortier, 1877 ; Les Enfants du capitaine Grant, avec Adolphe d’'Ennery, 1878 ; Michel Strogoff, id. 1880 ; Voyage à travers
l'impossible, id. 1882 ; Mathias Sandorf, de William Busnach et Georges Maurens, 1887), il faut épingler quelques dates. Le grand bal travesti donné à Amiens en 1877 au cours duquel l’astronaute-photographe Nadar — vieil ami de Jules Verne et modèle de Michel Ardan, auquel il a donné par anagramme son nom — jaillit de l’obus de De la Terre à la Lune... L'achat d’un nouveau yacht, le Saint-Michel IIT... La rencontre en 1878 du jeune Aristide Briand, élève au lycée de Nantes!, ses croi- sières en Norvège, Irlande, Écosse (1880), dans la mer du Nord et la Baltique (1881), en Méditerranée (1884). Son élec- tion au conseil municipal d'Amiens sur une liste radicale que quelques biographes baptisent abusivement « ultra-rouge » (1889). Il a perdu son père en 1871, sa mère en 1887. Son frère Paul disparaîtra en 18972. En 1902, il est atteint de la cata- racte.. « Ma vie est pleine, aucune place pour l’ennui. C’est à peu près tout ce que je demande », at-il écrit dans les années de gloire et de santé.
En 1886-1887, après un drame dont on connaît peu de chose; et la vente de son yacht, il renonce à sa vie libre et voya- geuse, et jette l’ancre à Amiens où il prend très au sérieux ses fonctions municipales. Le romancier et l'administrateur sont satisfaits l’un de l’autre. « Paris ne me reverra plus », écrit-il en 1892 à l’une de ses sœurs. 1884-1905 : les biographes de Jules Verne le montrent mélancolique, silencieux et citent ces lignes d’une lettre à son frère (1° août 1894) : « Toute gaieté
1. Jules Verne a nommé Briant un des personnages de Deux ans de vacances. On a commenté cette ressemblance des noms. Cf. Marcel Moré : Le Très Curieux Jules Verne, Gallimard, 1960.
2. Il avait publié chez Hetzel un livre sur les croisières accomplies avec son frère à bord du Saint-Michel II : De Rotterdam à Copenhague (1881).
3. Il fut blessé de deux balles de revolver par un jeune homme qu’on a dit atteint de fièvre cérébrale (?).
m'est devenue insupportable, mon caractère est profondé- ment altéré, et j'ai reçu des coups dont je ne me remettrai jamais. » Mais à cette citation on pourrait en opposer d’autres, sans ombres. Et il est aventureux, pour le moins, de colorer tragiquement les dernières années de Jules Verne. Il travailla jusqu’à ce qu'il ne puisse plus tenir une plume. « Quand je ne travaille pas, je ne me sens plus vivre », dit-il en présence de l'écrivain italien De Amicis. Et il travaille, se passionnant pour Les Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe, l’un des auteurs qu'il admire le plus, depuis cinquante ans. Et il écrit la suite des aventures du héros américain : Le Sphinx des glaces. I] écrira encore dix livres, avant de mourir le 24 mars 1905, dans sa maison d'Amiens.
« Pour l'éditeur, le principe est d’utiliser des papiers composés de fibres natu- relles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois issus de forêts qui adoptent un système d'aménagement durable. En outre, l'éditeur attend de ses fournisseurs de papier qu'ils s'inscrivent dans une démarche de certification environnementale reconnue. »
Composition JOUVE -— 53100 Mayenne N°8733271 Imprimé en Espagne par LITOGRAFIA ROSÉS S.A. (08850) Gava 32.04.2758.4/02- ISBN : 978-201-322-758-2
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JULES VERNE
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