Chapter 12
MM. Milne-Edwards et de Quatrefages, prirent l’af-
faire à cœur, démontrèrent l’incontestable authenti- cité de l’ossement en question, et se firent les plus ardents défenseurs de ce « procès de la mâchoire », suivant l’expression anglaise.
Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain, MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de l’Allémagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.
L’authenticité d’un fossile humain de l’époque quaternaire semblait donc incontestablement démontrée et admise.
Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans M. Élie de Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait que le terrain de Moulin- Quignon n’appartenait pas au « diluvium », mais à une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec Cuvier, il n’admettait pas que l’espèce humaine eût été contemporaine des animaux de l’époque quater- naire. Mon oncle Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues, avait tenu bon, dis-
332
puté, discuté, et M. Élie de Beaumont était resté à peu près seul de son parti.
Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous ignorions que, depuis notre départ, la question avait fait des progrès nouveaux. D’autres mâchoires identiques, quoique appartenant à des individus de types divers et de nations différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d’enfants, d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l’homme quaternaire s’af- firmait donc chaque jour davantage.
Et ce n’était pas tout. Des débris nouveaux exhu- més du terrain tertiaire pliocène avaient permis à des savants plus audacieux encore d’assigner une plus haute antiquité à la race humaine. Ces débris, il est vrai, n'étaient point des ossements de l’homme, mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour ainsi dire, et qui portaient la marque d’un travail humain.
Ainsi, d’un bond, l’homme remontait l’échelle des temps d’un grand nombre de siècles ; il précédait le mastodonte ; il devenait le contemporain de l’« ele- phas meridionalis » ; il avait cent mille ans d’exis- tence, puisque c’est la date assignée par les géo-
333
logues les plus renommés à la formation du terrain pliocène !
Tel était alors l’état de la science paléontologique, et ce que nous en connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant cet ossuaire de la mer Liden- brock. On comprendra donc les stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face, avec un des spécimens de l’homme quaternaire.
C'était un corps humain absolument reconnais- sable. Un sol d’une nature particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à Bordeaux, l’avait-il ainsi conservé pendant des siècles ? je ne saurais le dire. Mais ce cadavre, la peau tendue et parchemi- née, les membres encore moelleux — à la vue du moins —, les dents intactes, la chevelure abondante, les ongles des mains et des orteils d’une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel qu’il avait vécu.
J'étais muet devant cette apparition d’un autre âge. Mon oncle, si loquace, si impétueusement dis- coureur d'habitude, se taisait aussi. Nous avions sou- levé ce corps. Nous l’avions redressé. Il nous regar- dait avec ses orbites caves. Nous palpions son torse sonore.
Après quelques instants de silence, l’oncle fut vaincu par le professeur Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia les circonstances de notre voyage, le milieu où nous étions, l'immense
334
caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au Johannæum, professant devant ses élèves, car il prit un ton doctoral, et s'adressant à un auditoire imagi- naire :
— Messieurs, dit-il, j'ai l’honneur de vous présen- ter un homme de l’époque quaternaire. De grands savants ont nié son existence, d’autres non moins grands l’ont affirmée. Les saint Thomas de la paléon- tologie, s’ils étaient là, le toucheraient du doigt, et seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je sais bien que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de ce genre ! Je n’ignore pas quelle exploitation des hommes fossiles ont fait les Barnum et autres charlatans de même farine. Je connais l’his- toire de la rotule d’Ajax, du prétendu corps d’Oreste retrouvé par les Spartiates, et du corps d’Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu les rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIV: siècle, et dans lequel on voulait reconnaître Polyphème, et l’histoire du géant déterré pendant le XVI siècle aux environs de Palerme. Vous n’ignorez pas plus que moi, messieurs, l’analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands ossements que le célèbre médecin Félix Platter déclarait appartenir à un géant de dix-neuf pieds ! J'ai dévoré les traités de Cassanion, et tous ces mémoires, brochures, dis- cours et contre-discours publiés à propos du sque- lette du roi des Cimbres, Teutobochus, l’envahisseur
335
de la Gaule, exhumé d’une sablonnière du Dauphiné en 1613 ! Au XVII siècle, j'aurais combattu avec Pierre Camper l’existence des préadamites de Scheuchzer ! J’ai eu entre les mains l'écrit nommé Gigans.….
Ici reparut l’infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne pouvait pas prononcer les mots diffi- ciles.
— L'écrit nommé Gigans.., reprit-il.
Il ne pouvait aller plus loin.
— Gigantéo... :
Impossible ! Le mot malencontreux ne voulait pas _sortir ! On aurait bien ri au Johannæum !
— Gigantostéologie, acheva de dire le professeur Lidenbrock entre deux jurons.
Puis, continuant de plus belle, et s’animant :
— Oui, messieurs, je sais toutes ces choses ! Je sais aussi que Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os de mammouth et autres animaux de l’époque quaternaire. Mais ici le doute seul sera une injure à la science ! Le cadavre est là ! Vous pouvez le voir, le toucher. Ce n’est pas un squelette, c’est un corps intact, conservé dans un but uniquement anthropologique !
Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.
— Si je pouvais le laver dans une solution d’acide sulfurique, dit encore mon oncle, j’en ferais dispa- raître toutes les parties terreuses et ces coquillages
336
resplendissants qui sont incrustés en lui. Mais le pré- cieux dissolvant me manque. Cependant, tel il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.
Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manœuvra avec la dextérité d’un montreur de curio- sités.
— Vous le voyez, reprit-il, il n’a pas six pieds de long, et nous sommes loin des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il appartient, elle est incon- testablement caucasique. C’est la race blanche, c’est la nôtre ! Le crâne de ce fossile est régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes, sans projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce prognathisme qui modifie l’angle facial!, Mesurez cet angle, il est presque de quatre- vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin encore dans le chemin des déductions, et j’oserai dire que cet échantillon humain appartient à la famille japétique, répandue depuis les Indes jusqu'aux limites de l’Eu- rope occidentale. Ne souriez pas, messieurs !
Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude de voir les visages s'épanouir pendant ses savantes dissertations !
— Oui, reprit-il avec une animation nouvelle,
1. L'angle facial est formé par deux plans, l’un plus ou moins vertical qui est tangent au front et aux incisives, l’autre horizontal, qui passe par l’ouverture des conduits auditifs et l’épine nasale inférieure. On appelle prognathisme, en langue anthropologique, cette projection de la mâchoire qui modifie l’angle facial.
537
c’est là un homme fossile, et contemporain des mas- todontes dont les ossements emplissent cet amphi- théâtre. Mais de vous dire par quelle route il est arrivé là, comment ces couches où il était enfoui ont glissé jusque dans cette énorme cavité du globe, c’est ce que je ne me permettrai pas. Sans doute, à l’époque quaternaire, des troubles considérables se manifestaient encore dans l’écorce terrestre ; le refroidissement continu du globe produisait des cas- sures, des fentes, des failles, où dévalait vraisembla- blement une partie du terräin supérieur. Je ne me prononce pas, mais enfin l’hornme est là, entouré des ouvrages de sa main, de ces haches, de ces silex taillés qui ont constitué l’âge de pierre, et à moins qu’il n’y soit venu comme moi en touriste, en pion- nier de la science, je ne puis mettre en doute l’au- thenticité de son antique origine.
Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudisse- ments unanimes. D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son neveu eussent été fort empêchés de le combattre.
Autre indice. Ce corps fossilisé n’était pas le seul de l’immense ossuaire. D’autres corps se rencon- traient à chaque pas que nous faisions dans cette poussière, et mon oncle pouvait choisir le plus mer- veilleux de ces échantillons pour convaincre les incrédules. ù
En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui
338
de ces générations d’hommes et d’animaux confon- dus dans ce cimetière. Mais une question grave se présentait, que nous n’osions résoudre. Ces êtres animés avaient-ils glissé par une convulsion du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils étaient déjà réduits en poussière ? Ou plutôt vécurent-ils ici, dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et mourant comme les habitants de la terre ? Jusqu'ici, les monstres marins, les pois- sons seuls, nous étaient apparus vivants ! Quelque homme de l’abîme errait-il encore sur ces grèves désertes ?
«
nude V A 5 “+ 4 LATE 1
sd 28
als 1 re ne à
1 ist he Hs À (tir ts 4 sé! De
RE, a PRES 2
+
à & : roi à i et an £k Lu & L et
4 4 | COR 59 phlPie
ent yet tee mate de
07
Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches d’ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne, quels trésors pour la science ? Mon regard s’attendait à toutes les surprises, mon imagination à tous les étonnements. Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière les collines de l’ossuaire. L'impru- dent professeur, s’inquiétant peu de s’égarer, m’en- traînait au loin. Nous avancions silencieusement, baignés dans les ondes électriques. Par un phéno- mène que je ne puis expliquer, et grâce à sa diffu- sion, complète alors, la lumière éclairait uniformé-
341
ment les diverses faces des objets. Son foyer n’existait plus en un point déterminé de l’espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre. On aurait pu se croire en plein midi et en plein été, au milieu des régions équatoriales, sous les rayons verticaux du soleil. Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées, prenaient un étrange aspect sous légale distribution du fluide lumineux. Nous res- semblions à ce fantastique personnage d’'Hoffmann qui a perdu son ombre.
Après une marche d’un mille, apparut la lisière d’une forêt immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui avoisinaient Port-Graüben.
C'était la végétation de l’époque tertiaire dans toute sa magnificence. De grands palmiers, d’espèces aujourd’hui disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès, des thuyas, représentaient la famille des conifères, et se reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un tapis de mousses et d’hépatiques revêtait moelleusement le sol. Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de ce nom, puisqu'ils ne pro- duisaient pas d'ombre. Sur leurs bords croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des serres chaudes du globe habité. Seulement, la cou- leur manquait à ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privés de la vivifiante chaleur du soleil. Tout
342
se confondait dans une teinte uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient dépourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si nombreuses à cette époque tertiaire qui les vit naître, alors sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d’un papier décoloré sous l’action de l’atmosphère.
Mon oncle Lidenbrock s’aventura sous ces gigan- tesques taillis. Je le suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la nature avait fait là les frais d’une alimentation végétale, pourquoi les redou- tables mammifères ne s’y rencontreraient-ils pas ? J'apercevais dans ces larges clairières que laissaient les arbres abattus et rongés par le temps, des légu- mineuses, des acérines, des rubiacées, et mille arbris- seaux comestibles, chers aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient, confondus et entremé- lés, les arbres des contrées si différentes de la surface du globe, le chêne croissant près du palmier, l’euca- lyptus australien s’appuyant au sapin de la Norvège, le bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du kauris zélandais. C’était à confondre la raison des classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.
Soudain, je m’arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
Le lumière diffuse permettait d’apercevoir les moindres objets dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... Non ! réellement, de mes yeux, je
343
voyais des formes immenses s’agiter sous les arbres ! En effet, c’étaient des animaux gigantesques, tout un troupeau de mastodontes, non plus fossiles, mais vivants, et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801 dans les marais de l'Ohio ! J'apercevais ces grands éléphants dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de ser- pents. J’entendais le bruit de leurs longues défenses dont l’ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et les feuilles arrachées par masses consi- dérables s’engouffraient dans la vaste gueule de ces monstres. «
Ce rêve où j'avais vu renaître tout ce monde des temps anté-historiques, des époques ternaire et qua- ternaire, se réalisait donc enfin ! Et nous étions là, seuls, dans les entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants !
Mon oncle regardait.
— Allons, dit-il tout d’un coup en me saisissant le bras, en avant, en avant !
— Non ! m'écriai-je, non ! Nous sommes sans armes ! Que ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants ? Venez, mon oncle, venez ! Nulle créature humaine ne peut braver impunément la colère de ces monstres. |
— Nulle créature humaine ! répondit mon oncle, en baissant la voix. Tu te trompes, Axel ! Regarde,
344
regarde là-bas ! Il me semble que j’aperçois un être vivant ! un être semblable à nous ! un homme !
Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pous- ser l’incrédulité jusqu’à ses dernières limites. Mais, quoique j'en eus, il fallut bien me rendre à l’évi- dence.
En effet, à moins d’un quart de mille, appuyé au tronc d’un kauris énorme, un être humain, un Pro- tée de ces contrées souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable troupeau de mas- todontes !
Tramanis pecoris custos, immanior ipse !
Oui ! srmanior ipse ! Ce n’était plus l’être fossile dont nous avions relevé le cadavre dans l’ossuaire, c'était un géant, capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze pieds. Sa tête, grosse comme la tête d’un buffle, disparaissait dans les broussailles d’une chevelure inculte. On eût dit une véritable crinière, semblable à celle de l’éléphant des premiers âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne houlette de ce berger anté- diluvien.
Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions être aperçus. Il fallait fuir.
— Venez, venez, m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la première fois se laissa faire !
345
Un quart d’heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce redoutable ennemi.
Et maintenant que j'y songe tranquillement, main- tenant que le calme s’est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés depuis cette étrange et sur- naturelle rencontre, que penser, que croire ? Non ! c’est impossible ! Nos sens ont été abusés, nos yeux n’ont pas vu ce qu’ils voyaient ! Nulle créature humaine n’existe dans ce monde subterrestre ! Nulle génération d'hommes n’habite ces cavernes infé- rieures du globe, sans se soucier des habitants de sa surface, sans communication avec eux ! C’est insensé, profondément insensé !
J'aime mieux admettre l’existence de quelque ani- mal dont la structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe des premières époques géologiques, de quelque protopithèque, de quelque mésopithèque semblable à celui que découvrit
