Chapter 10
M. de Humboldt, n’avait pas livré le secret de sa pro-
fondeur au savant qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds, elle ne s’étendait
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vraisemblablement pas beaucoup au-delà. L’im- mense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des proportions gigantesques, puisque sa voûte s'élevait à cinq cents pieds au-dessus d’un lac insondable, et que des voyageurs la parcoururent pendant plus de dix lieues sans rencontrer la fin. Mais qu’étaient ces cavités auprès de celle que j’ad- mirais alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations électriques et une vaste mer renfermée dans ses flancs ? Mon imagination se sentait impuissante devant cette immensité.
Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les paroles me manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais assister, dans quelque planète lointaine, Uranus ou Neptune, à des phénomènes dont ma nature «terrestrielle » n’avait pas conscience. À des sensations nouvelles, il fallait des mots nouveaux, et mon imagination ne me les four- nissait pas. Je regardais, je pensais, j’admirais avec une stupéfaction mêlée d’une certaine quantité d’ef- froi.
L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les couleurs de la santé ; j'étais en train de me traiter par l’étonnement et d'opérer ma guérison au moyen de cette nouvelle thérapeutique ; d’ailleurs, la vivacité d’un air très dense me ranimait, en fournis- sant plus d'oxygène à mes poumons.
On concevra sans peine qu'après un emprisonne-
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ment de quarante-sept jours dans une étroite gale- rie, C'était une jouissance infinie que d’aspirer cette brise chargée d’humides émanations salines.
Aussi n’eus-je point à me repentir d’avoir quitté ma grotte obscure. Mon oncle, déjà fait à ces mer- veilles, ne s’étonnait plus.
— Te sens-tu la force de te promener un peu ? me demanda:t-il.
— Oui, certes,‘répondis-je, et rien ne me sera plus agréable.
— Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du rivage. iÉ:
J'acceptai avec empressement, et nous commen- çâmes à côtoyer cet océan nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d’un prodi- gieux effet. Sur leurs flancs se déroulaient d’innom- brables cascades, qui s’en allaient en nappes lim- pides et retentissantes. Quelques légères vapeurs, sautant d’un roc à l’autre, marquaient la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient douce- ment vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes l’occasion de murmurer plus agréablement.
Parmi ces ruisseaux je reconnus notre fidèle com- pagnon de route, le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer, comme s’il n’eût jamais fait autre chose depuis le commencement du monde.
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— Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir.
— Bah ! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe.
Je trouvai la réponse un peu ingrate.
Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle inattendu. À cinq cents pas, au détour d’un haut promontoire, une forêt haute, touffue, épaisse, apparut à nos yeux. Elle était faite d’arbres de moyenne grandeur, taillés en parasols réguliers, à contours nets et géométriques ; les courants de l’at- mosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage, et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un massif de cèdres pétrifiés.
Je hâtais le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences singulières. Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille espèces végétales connues jus- qu’alors, et fallait-il leur accorder une place spéciale dans la flore des végétations lacustres ? Non. Quand nous arrivâmes sous leur ombrage, ma surprise ne fut plus que de l’admiration.
En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre, mais taillés sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela immédiatement de leur nom.
— Ce n’est qu’une forêt de champignons, dit-il.
Et il ne se trompait pas. Que l’on juge du déve- loppement acquis par ces plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais que le « lycoperdon
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giganteum » atteint, suivant Bulliard, huit à neuf pieds de circonférence ; mais il s’agissait ici de cham- pignons blancs, hauts de trente à quarante pieds, avec une calotte d’un diamètre égal. Ils étaient là par milliers. La lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une obscurité complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les toits ronds d’une cité africaine.
Cependant je voulus.pénétrer plus avant. Un froid mortel descendait de ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous errâmes dans ces humides ténèbres, et ce fut avec un véritable sentiment de bien-être que je retrouvai les bords de la mer.
Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s’en tenait pas à ces champignons. Plus loin s’éle- vaient par groupes un grand nombre d’autres arbres au feuillage décoloré. Ils étaient faciles à recon- naître ; c'étaient les humbles arbustes de la terre, avec des dimensions phénoménales, des lycopodes hauts de cent pieds, des sigillaires géantes, des fou- gères arborescentes, grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lépidodendrons à tiges cylin- driques bifurquées, terminées par de longues feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses plantes grasses.
— Étonnant, magnifique, splendide ! s’écria mon oncle. Voilà toute la flore de la seconde époque du monde, de l’époque de transition. Voilà ces humbles
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plantes de nos jardins qui se faisaient arbres aux pre- miers siècles du globe ! regarde, Axel, admire ! Jamais botaniste ne s’est trouvé à pareille fête !
— Vous avez raison, mon oncle. La Providence semble avoir voulu conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes que la sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur.
— Tu dis bien, mon garçon, c’est une serre ; mais tu dirais mieux encore en ajoutant que € est peut- être une ménagerie.
— Une ménagerie !
— Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux pieds, ces ossements épars sur le sol.
— Des ossements ! m'écriai-je. Oui, des osse- ments d'animaux antédiluviens !
Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d’une substance minérale indestructible!. Je mettais sans hésiter un nom à ces os gigantesques qui res- semblaient à des troncs d’arbres desséchés.
_— Voilà la mâchoire inférieure du mastodonte, disais-je ; voilà les molaires du dinotherium ; voilà un fémur qui ne peut avoir appartenu qu’au plus grand de ces animaux, au megatherium. Oui, c’est bien une ménagerie, car ces ossements n’ont certainement pas été transportés jusqu'ici par un cataclysme. Les ani- maux auxquels ils appartiennent ont vécu sur les
1. Phosphate de chaux.
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rivages de cette mer souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez, j’aperçois des sque- lettes entiers. Et cependant.
— Cependant ? dit mon oncle.
— Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans cette caverne de granit.
— Pourquoi ?
— Parce que la vie animale n’a existé sur la terre qu'aux périodes secondaires, lorsque le terrain sédi- mentaire a été formé par Îes alluvions, et à remplacé les roches incandescentes de l’époque primitive.
— Eh bien ! Axel, il y a urie réponse bien simple à faire à ton objection, c’est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire.
— Comment ! à une pareille profondeur au-des- sous de la surface de la terre !
— Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géolo- giquement. À une certaine époque, la terre n’était formée que d’une écorce élastique, soumise à des mouvements alternatifs de haut et de bas, en vertu des lois de l'attraction. Il est probable que des affais- sements du sol se sont produits, et qu’une partie des terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres subitement ouverts.
— Cela doit être. Mais, si des animaux antédilu- viens ont vécu dans ces régions souterraines, qui nous dit que l’un de ces monstres n’erre pas encore
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au milieu de ces forêts sombres ou derrière ces rocs escarpés ?
À cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de l’horizon ; mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages déserts.
J'étais un peu fatigué. J’allai m’asseoir alors à l’ex- trémité d’un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec fracas. De là mon regard embrassait toute cette baie formée par une échan- crure de la côte. Au fond, un petit port s’y trouvait ménagé entre les roches pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à l’abri du vent. Un brick et deux ou trois goélettes auraient pu y mouiller à l’aise. Je m'attendais presque à voir quelque navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la brise du sud.
Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les seules créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du désert des- cendait sur les rocs arides et pesait à la surface de l'océan. Je cherchais alors à percer des brumes loin- taines, à déchirer ce rideau jeté sur le fond mysté- rieux de l'horizon. Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres ? Où finissait cette mer ? Où condui- sait-elle ? Pourrions-nous jamais en reconnaître les rivages opposés ?
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Mon oncle n’en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais et je le craignais à la fois.
Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la grotte, et ce fut sous l’em- pire des plus étranges pensées que je m’endormis d’un profond sommeil.
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Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu’un bain me serait très salutaire, et j’allai me plonger pendant quelques minutes dans les eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à coup sûr, elle le méri- tait entre tous.
Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s’entendait à cuisiner notre petit menu ; il avait de l’eau et du feu à sa disposition, de sorte qu’il put varier un peu notre ordinaire. Au dessert, il nous servit quelques tasses de café, et jamais ce déli- cieux breuvage ne me parut plus agréable à dégus- ter.
_— Maintenant, dit mon oncle, voici l’heure de la
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marée, et il ne faut pas manquer l’occasion d'étudier ce phénomène. |
— Comment, la marée ! m’écriai-je.
— Sans doute.
— L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici ?
— Pourquoi pas ? Les corps ne sont-ils pas sou- mis dans leur ensemble à l’attraction universelle ? Cette masse d’eau ne peut donc échapper à cette loi générale. Aussi, malgré la pression atmosphérique qui s'exerce à sa surface, tu vas la voir se soulever comme l'Atlantique lui-même. :.
En ce moment nous foulions le sable du rivage, et les vagues gagnaient peu à peu la grève.
— Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je.
— Oui, Axel, et d’après ces relais d’écume, tu peux voir que la mer s’élève d’une dizaine de pieds environ.
— C’est merveilleux !
— Non, c’est naturel.
— Vous avez beau dire, mon oncle, tout cela me paraît extraordinaire, et c’est à peine si jen crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé dans cette écorce ter- restre un océan véritable, avec ses flux et ses reflux, avec ses brises, avec ses tempêtes !
— Pourquoi pas ? Y a-t-il une raison physique qui s’y oppose ?
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— Je n’en vois pas, du moment qu'il faut aban- donner le système de la chaleur centrale.
— Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée ?
— Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers ou de contrées à l’intérieur du globe.
— Sans doute, mais inhabitées.
— Bon ! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à quelques poissons d’une espèce incon- nue ?
— En tout cas, nous n’en avons pas aperçu un seul jusqu'ici.
— Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l’hameçon aura autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires.
— Nous essaierons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de ces régions nouvelles.
— Mais où sommes-nous ? mon oncle, car je ne vous ai point encore posé cette question à laquelle vos instruments ont dû vous répondre.
_— Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande.
— Tout autant ?
— Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises.
__ Et la boussole indique toujours le sud-est ?
_— Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-
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neuf degrés et quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observé avec le plus grand soin.
— Et lequel ?
— C’est que aiguille, au lieu de s’incliner vers le pôle, comme elle le fait dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire.
— Il faut donç en conclure que le point d’attrac- tion magnétique se trouve compris entre la surface du globe et l’endroit où nous sommes parvenus ?
— Précisément, et il est probable que, si nous arrivions vers les régions polaires, vers ce soixante- dixième degré où James Ross a découvert le pôle magnétique, nous verrions l’aiguille se dresser verti- calement. Donc, ce mystérieux centre d’attraction ne se trouve pas situé à une grande profondeur.
— En effet, et voilà un fait que la science n’a pas soupçonné.
— La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d’erreurs qu’il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la vérité.
— Et à quelle profondeur sommes-nous ?
— À une profondeur de trente-cinq lieues.
— Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de l'Écosse est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians élèvent à une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige,
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— Oui, répondit le professeur en riant. C’est un peu lourd à porter, mais la voûte est solide ; le grand architecte de l’univers l’a construite en bons maté- riaux, et jamais l’homme n’eût pu lui donner une pareille portée ! Que sont les arches des ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef d’un rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et ses tempêtes peuvent se développer à leur aise ?
— Oh ! je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête. Maintenant, mon oncle, quels sont vos pro- jets ? Ne comptez-vous pas retourner à la surface du globe ?
— Retourner ! Par exemple ! Continuer notre voyage, au contraire, puisque tout a si bien marché jusqu'ici. |
— Cependant je ne vois pas comment nous péné- trerons sous cette plaine liquide.
— Oh ! je ne prétends point m'y précipiter la tête la première. Mais si les océans ne sont, à proprement parler, que des lacs, puisqu'ils sont entourés de terre, à plus forte raison cette mer intérieure se trouve-t- elle circonscrite par le massif granitique.
— Cela n’est pas douteux.
__ Eh bien ! sur les rivages opposés, je suis cer- tain de trouver de nouvelles issues.
— Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan ?
_— Trente ou quarante lieues.
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— Ah ! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien être inexacte. |
— Ainsi, nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous prendrons la mer.
Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous transporter.
— Ah ! dis-je, nous nous embarquerons. Bien ! Et sur quel bâtiment prendrons-nous passage ?
— Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et solide’radeau.
— Un radeau ! m'écriai-je. Un radeau est aussi impossible à construire qu’un navire, et je ne vois pas: ke
— Tu ne vois pas, Axel, mais'si tu écoutais, tu pourrais entendre !
— Entendre ?
— Oui, certains coups de marteau qui t’appren- draient que Hans est déjà à l’œuvre.
— Il construit un radeau ?
— Oui.
— Comment ! il a déjà fait tomber des arbres sous sa hache ?
— Oh ! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à l'ouvrage.
Après un quart d’heure de marche, de l’autre côté du promontoire qui formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail. Quelques pas encore, et Je fus près de lui. À ma grande surprise, un radeau à
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demi terminé s’étendait sur le sable ; il était fait de poutres d’un bois particulier, et un grand nombre de madriers, de courbes, de couples de toute espèce, jonchaient littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une marine entière.
— Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois ?
— C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des conifères du Nord, minéralisées sous l’action des eaux de la mer.
— Est-il possible ?
— C'est ce qu’on appelle du « surtarbrandur » ou bois fossile.
— Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la pierre, et il ne pourra flotter ?
— Quelquefois cela arrive ; il y a de ces bois qui sont devenus de véritables anthracites ; mais d’autres, tels que ceux-ci, n’ont encore subi qu’un commencement de transformation fossile. Regarde plutôt, ajouta mon oncle en jetant à la mer une de ces précieuses épaves.
Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des flots et oscilla au gré de leurs ondula- tions.
— Es-tu convaincu ? dit mon oncle.
— Convaincu surtout que cela n'est pas croyable !
Le lendemain soir, grâce à l’habileté du guide, le radeau était terminé ; il avait dix pieds de long sur
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cinq de large ; les poutres de surtarbrandur, reliées entre elles par de fortes cordes, offraient une surface solide, et, une fois lâncée, cette embarcation impro- visée flotta tranquillement sur les eaux de la mer
Lidenbrock.
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Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s’agissait d’inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu fatigant.
Un mût fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d’un troisième, une voile empruntée à nos couvertures, composaient le gréement du radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le tout était solide.
À six heures, le professeur donna le signal d’em- barquer. Les vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable quantité d’eau douce recueillie dans les rochers, se trouvaient en place.
Hans avait installé un gouvernail qui lui permet- tait de diriger son appareil flottant. Il se mit à la
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barre. Je détachai l’amarre qui nous retenait au rivage. La voile fut orientée, et nous débordâmes rapidement.
Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien, entre autres.
— Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous propo- ser.
#2equel Pr
— Le nom de Graüben. Port-Graüben, cela fera très bien sur la carte.
— Va pour Port-Graüben:
Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlan- daise se rattacha à notre aventureuse expédition.
La brise soufflait du nord-est. Nous filions vent arrière avec une extrême rapidité. Les couches très denses de l’atmosphère avaient une poussée consi- dérable et agissaient sur la voile comme un puissant ventilateur.
Au bout d’une heure, mon oncle avait pu estimer assez exactement notre vitesse,
— Sinous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins trente lieues par vingt-quatre heures, et nous ne tarderons pas à reconnaître les rivages opposés.
Je ne répondis pas, et j’allai prendre place à l'avant du radeau. Déjà la côte septentrionale s’abaissait à l’horizon. Les deux bras du rivage s’ouvraient large-
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ment comme pour faciliter notre départ. Devant mes yeux s’étendait une mer immense. De grands nuages promenaient rapidement à sa surface leur ombre gri- sâtre, qui semblait peser sur cette eau morne. Les rayons argentés de la lumière électrique, réfléchis çà et là par quelque gouttelette, faisaient éclore des points lumineux dans les remous de l’embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout point de repère disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau, j'aurais pu croire qu’il demeurait dans une parfaite immobilité.
Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des flots. Je connaissais la puissance végé- tative de ces plantes, qui rampent à une profondeur de plus de douze mille pieds au fond des mers, se reproduisent sous des pressions de quatre cents atmosphères et forment souvent des bancs assez considérables pour entraver la marche des navires ; mais jamais, je crois, algues ne furent plus gigan- tesques que celles de la mer Lidenbrock.
Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille pieds, immenses serpents qui se déve- loppaient hors de la portée de la vue ; je m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis, croyant tou- jours en atteindre l’extrémité, et pendant des heures entières ma patience était trompée, sinon mon éton- nement.
Quelle force naturelle pouvait produire de telles
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plantes, et quel devait être l’aspect de la terre aux premiers siècles de sa formation, quand, sous l’ac- tion de la chaleur et de l’humidité, le règne végétal se développait seul à sa surface !
Le soir arriva, et, ainsi que je l’avais remarqué la veille, l’état lumineux de l’air ne subit aucune dimi- nution. C'était un phénomène constant sur la durée duquel on pouvait compter.
Après le souper, je m’étendis au pied du mât, et je ne tardai pas à m'endormir au milieu d’indolentes rêveries. :
Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui, d’ailleurs, poussé vent arrière, ne demandait même pas à être dirigé.
Depuis notre départ de Port-Graüben, le profes- seur Lidenbrock m'avait chargé de tenir le « journal de bord », de noter les moindres observations, de consigner les phénomènes intéressants, la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en un mot, tous les incidents de cette étrange naviga- tion.
Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes, écrites pour ainsi dire sous la dictée des événements, afin de donner un récit plus exact de notre traversée.
Vendredi 14 août. — Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec rapidité et en ligne droite. La
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côte reste à trente lieues sous le vent. Rien à l’hori- zon. L'intensité de la lumière ne varie pas. Beau temps, c’est-à-dire que les nuages sont fort élevés, peu épais et baignés dans une atmosphère blanche, comme serait de l’argent en fusion. Thermomètre : + 32 °C.
À midi Hans prépare un hameçon à l’extrémité d’une corde. Il l’amorce avec un petit morceau de viande et le jette à la mer. Pendant deux heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc inhabitées ? Non. Une secousse se produit. Hans tire sa ligne et ramène un poisson qui se débat vigoureusement.
— Un poisson ! s’écrie mon oncle.
— C'est un esturgeon ! m’écriai-je à mon tour, un esturgeon de petite taille !
Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas mon opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie antérieure du corps couverte de plaques osseuses ; sa bouche est privée de dents ; des nageoires pectorales assez développées sont ajustées à son corps dépourvu de queue. Cet animal appar- tient bien à un ordre où les naturalistes ont classé l’esturgeon, mais il en diffère par des côtés assez essentiels.
Mon oncle ne s’y trompe pas, car, après un assez court examen, il dit :
—— Ce poisson appartient à une famille éteinte
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depuis des siècles et dont on retrouve seulement les traces fossiles dans le terrain dévonien. |
— Comment ! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces habitants des mers primitives ?
— Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les espèces actuelles. Or, tenir un de ces êtres vivant c’est un véritable bon- heur de naturaliste.
— Mais à quelle famille appartient-il ?
— À l’ordre des Ganoïdes, famille des Céphalas- pides, genre...
— Eh bien ?
— Genre des Pterychtis, j'en jurerais ! Mais celui-ci offre une particularité qui, dit-on, se ren- contre chez les poissons des eaux souterraines.
— Laquelle ?
— Il est aveugle !
— Aveugle !
— Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque absolument.
Je regarde. Rien n’est plus vrai. Mais ce peut être un cas particulier. La ligne est donc amorcée de nou- veau et rejetée à la mer. Cet océan, à coup sûr, est fort poissonneux, car, en deux heures, nous prenons une grande quantité de Pterychtis, ainsi que des poissons appartenant à une famille également éteinte, les Dipterides, mais dont mon oncle ne peut
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reconnaître le genre. Tous sont dépourvus de l’or- gane de la vue. Cette pêche inespérée renouvelle avantageusement nos provisions.
Ainsi donc, cela paraît constant, cette mer ne ren- ferme que des espèces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles sont d’autant plus par- faits que leur création est plus ancienne.
Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la science a su refaire avec un bout d’os- sement ou de cartilage ?
Je prends la lunette et j’ examine la mer. Elle est déserte. Sans doute nous sommes encore trop rap- prochés des côtes.
Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux reconstruits par l’immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs ailes ces lourdes couches atmosphériques ? Les poissons leur fourniraient une suffisante nourriture. J’observe l’espace, mais les airs sont inhabités comme les rivages.
Cependant mon imagination m’emporte dans les merveilleuses hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues antédiluviennes, sem- blables à des îlots flottants. Sur les grèves assombries passent les grands mammifères des premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du Brésil, le Mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie. Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce
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tapir gigantesque, se cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à l’Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocétos, du cheval, de l’hippopotame et du chameau, comme si le Créateur, trop pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux en un seul. Le Mastodonte géant fait tour- noyer sa trompe et broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le Megatherium, arc- bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre en éveillant par ses rugissements l’écho des granits sonores. Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface du ‘globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large chauve-souris sur l’air comprimé. Enfin, dans les dernières couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus grands que l’autruche, déploient leurs vastes ailes et vont donner de la tête contre la paroi de la voûte gra- nitique.
Tout ce monde fossile renaît dans mon imagina- tion. Je me reporte aux époques bibliques de la créa- tion, bien avant la naissance de l’homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire encore. Mon rêve alors devance l’apparition des êtres animés. Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles de l’époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les mollusques, les articulés. Les zo0- phytes de la période de transition retournent au
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néant à leur tour. Toute la vie de la terre se résume en moi, et mon cœur est seul à battre dans ce monde dépeuplé. Il n’y a plus de saisons ; il n’y a plus de climats ; la chaleur propre du globe s'accroît sans cesse et neutralise celle de l’astre radieux. La végé- tation s’exagère. Je passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes, foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès bigarrés du sol ; je m’appuie au tronc des conifères immenses ; je me couche à l’ombre des Sphénophylles, des Asté- rophylles et des Lycopodes hauts de cent pieds.
Les siècles s’écoulent comme des jours ! Je remonte la série des transformations terrestres. Les plantes disparaissent ; les roches granitiques perdent leur pureté ; l’état liquide va remplacer l’état solide sous l’action d’une chaleur plus intense ; les eaux courent à la surface du globe ; elles bouillonnent, elles se volatilisent ; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne forme plus qu’une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse comme le soleil et brillante comme lui !
Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus considérable que ce globe qu’elle va former un jour, je suis entraîné dans les espaces planétaires ! Mon corps se subtilise, se sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite enflammée !
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: Quel rêve ! Où m’emporte-t-il ? Ma main fié- vreuse en jette sur le papier les étranges détails ! J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau ! Une hallucination s’est emparée de mon esprit.
— Qu'as-tu ? dit mon oncle.
Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.
— Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer !
En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de Hans. Sans lui, sous l’empire de mon rêve, je me précipitais dans les flots.
— Est-ce qu'il devient fou ? s’écrie le professeur.
— Qu'y a-t-il ? dis-je enfin, revenant à moi.
— Es-tu malade ?
— Non, j'ai eu un moment lee eu mais il est passé. Tout va bien, d’ailleurs ?
— Oui ! bonne brise, belle mer ! nous filons rapi- dement, et si mon estime ne m’a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.
À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon mais la ligne d’eau se confond toujours avec la ligne des nuages.
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Samedi 15 août. — La mer conserve sa monotone uni- formité. Nulle terre n’est en vue. L’horizon paraît excessivement reculé.
J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve.
Mon oncle n’a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur. Il parcourt tous les points de l’espace avec sa lunette et se croise les bras d’un air dépité.
Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l’homme impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque étincelle d’hu- manité ; mais, depuis ma guérison, la nature a repris
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le dessus. Et cependant, pourquoi s’emporter ? Le voyage ne s’accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables ?' Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidité ?
— Vous semblez inquiet, mon oncle ? dis-je, en le voyant souvent porter la lunette à ses yeux.
— Inquiet ? Non.
— Impatient, alors ?
— On le serait à moins !
— Cependant nous marchons avec une vitesse.
— Que m'importe ? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite, c’est la mer qui est trop grande !
Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ, estimait à une trentaine de lieues la longueur de cet océan souterrain. Or, nous avons déjà par- couru un chemin trois fois plus long, et les rivages du sud n’apparaissent pas encore.
— Nous ne descendons pas ! reprend le profes- seur. Tout cela est du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour faire une partie de bateau sur un étang !
Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un étang !
— Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par Saknussemm..
— C’est la question. Avons-nous suivi cette route ? Saknussemm a-t-il rencontré cette étendue d’eau ? L'a-t-il traversée ? Ce ruisseau que nous
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avons pris pour guide ne nous a-t-il pas complète- ment égarés ?
— En tout cas, nous ne pouvons regretter d’être venus jusqu ici. Ce spectacle est magnifique, et...
— Il ne s’agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je veux l’atteindre ! Ainsi ne me parle pas d'admirer !
Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les lèvres d’impatience. À six heures du soir, Hans réclame sa paie, et ses trois rixdales lui sont comptées.
Dimanche 16 août. — Rien de nouveau. Même temps. Le vent a une légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier soin est de constater l’in- tensité de la lumière. Je crains toujours que le phé- nomène électrique ne vienne à s’obscurcir, puis à s’éteindre. Il n’en est rien. L'ombre du radeau est nettement dessinée à la surface des flots.
Vraiment cette mer est infinie ! Elle doit avoir la largeur de la Méditerranée, ou même de lAtlan- tique. Pourquoi pas ?
Mon oncle sonde à plusieurs reprises. Il attache un des plus lourds pics à l’extrémité d’une corde qu’il laisse filer de deux cents brasses. Pas de fond. Nous ‘avons beaucoup de peine à ramener notre sonde.
Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait
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remarquer à sa surface des empreintes fortement accusées. On dirait que ce morceau de fer a été vigoureusement serré entre deux corps durs.
Je regarde le chasseur.
— Tänder ! dit-il.
Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est entièrement absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de le déranger. Je reviens vers l’Islandais. Celui-ci, ouvrant et refer- mant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensée.
— Des dents ! dis-je avec:stupéfaction en consi- dérant plus attentivement la barre de fer.
Oui ! ce sont bien des dents dont l’empreinte s’est incrustée dans le métal ! Les mâchoires qu’elles gar- nissent doivent posséder une force prodigieuse ! Est-ce un monstre des espèces perdues qui s’agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace que le squale, plus redoutable que la baleine ? Je ne puis détacher mes regards de cette barre à demi rongée ! Mon rêve de la nuit dernière va-t-il devenir une réa- lité ?
Ces pensées m’agitent pendant tout le jour, et mon imagination se calme à peine dans un sommeil de quelques heures.
Lundi 17 août. — Je cherche à me rappeler les ins- tincts particuliers à ces animaux antédiluviens de
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l’époque secondaire, qui, succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons, précédèrent l’appari- tion des mammifères sur le globe. Le monde appar- tenait alors aux reptiles. Ces monstres régnaient en maîtres dans les mers jurassiques!. La nature leur avait accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque structure ! quelle force prodigieuse ! Les sauriens actuels, alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables, ne sont que des réduc- tions affaiblies de leurs pères des premiers âges !
Je frissonne à l’évocation que je fais de ces monstres. Nul œil humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille siècles avant l’homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés dans ce cal- caire argileux que les Anglais nomment le lias, ont permis de les reconstruire anatomiquement et de connaître leur colossale conformation.
J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l’un de ces sauriens qui mesurait trente pieds de lon- gueur. Suis-je donc destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec ces représentants d’une famille antédiluvienne ? Non ! c’est impossible. Cependant la marque des dents puissantes est gra- vée sur la barre de fer, et à leur empreinte, je recon-
1. Mers de la période secondaire De ont formé les terrains dont se composent les montagnes du Jura.
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nais qu'elles sont coniques comme celles du croco- dile. |
Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer. Je crains de voir s’élancer l’un de ces habitants des cavernes sous-marines.
Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon mes craintes, car, après avoir exa- miné le pic, il parcourt l'Océan du regard.
— Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu’il a eue de sonder ! Il a troublé quelque animal dans sa retraite, et si nous ne sommes pas attaqués en route !… J
Je jette un coup d’œil sur les armes, et je m’assure qu’elles sont en bon état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du geste.
Déjà de larges agitations produites à la surface des flots indiquent le trouble des couches reculées. Le danger est proche. Il faut veiller.
Mardi 18 août. — Le soir arrive, ou plutôt le moment où le sommeil alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan, et l’implacable lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si nous navi- guions sous le soleil des mers arctiques. Hans est à la barre. Pendant son quart je m’endors.
Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le radeau a été soulevé hors des flots avec
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une indescriptible puissance et rejeté à vingt toises de là.
— Qu'y a-t-il ? s’écrie mon oncle. Avons-nous touché ?
Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une masse noirâtre qui s'élève et s’abaisse tour à tour. Je regarde et je m’écrie :
— C’est un marsouin colossal !
— : Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer d’une grosseur peu commune.
— Et plus loin un crocodile monstrueux ! Voyez sa large mâchoire et les rangées de dents dont elle est armée. Ah ! il disparaît !
— Une baleine ! une baleine ! s’écrie alors le pro- fesseur. J’aperçois ses nageoires énormes ! Vois l'air et l’eau qu’elle chasse par ses évents !
En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur considérable au-dessus de la mer. Nous res- tons surpris, stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres marins. Ils ont des dimen- sions surnaturelles, et le moindre d’entre eux brise- rait le radeau d’un coup de dent. Hans veut mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux ; mais il aperçoit sur l’autre bord d’autres ennemis non moins redoutables : une tortue large de qua- rante pieds, et un serpent long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots.
Impossible de fuir. Ces reptiles s’approchent ; ils
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tournent autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à grande vitesse ne sauraient égaler ; ils tracent autour dè lui des cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces ani- maux est recouvert ?
Nous sommes muets d’effroi. Les voici qui s’ap- prochent ! D’un côté le crocodile, de l’autre le ser- pent. Le reste du:troupeau marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d’un signe. Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se précipitent l’un sur l’autre, et leur fureur les empêche de nous apercevoir.
Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons distinctement les deux monstres aux prises.
Mais il me semble que maintenant les autres ani- maux viennent prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la tortue. À chaque instant je les entrevois. Je les montre à l’Islandais. Celui-ci remue la tête négativement.
= Tva, dit-il
— Quoi ! deux ? Il prétend que deux animaux seulement...
— Il a raison, s’écrie mon oncle, dont la lunette n’a pas quitté les yeux.
— Par exemple !
— Oui ! le premier de ces monstres a le museau d’un marsouin, la tête d’un lézard, les dents d’un
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crocodile, et voilà ce qui nous a trompés. C’est le plus redoutable des reptiles antédiluviens, l’ichtyo- saurus !
— Et l’autre ?
— L'autre, c’est un serpent caché dans la cara- pace d’une tortue, le terrible ennemi du premier, le plesiosaurus !
Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des océans primitifs. J’aperçois l'œil sanglant de l’ichtyosaurus, gros comme la tête d’un homme. La nature l’a doué d’un appareil d’op- tique d’une extrême puissance et capable de résister à la pression des couches d’eau dans les profondeurs qu'il habite. On l’a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est énorme, et d’après les naturalistes, elle ne compte pas moins de cent quatre-vingt-deux dents.
Le plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement revêtu d’une cara- pace, et son cou, flexible comme celui du cygne, se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
Ces animaux s’attaquent avec une indescriptible furie. Ils soulèvent des montagnes liquides qui
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refluent jusqu’au radeau. Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements d’une prodi- gieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes sont enlacées. Je ne puis les distinguer l’une de l’autre. Il faut tout craindre de la rage du vainqueur.
Une heure, deux heures se passent. La lutte conti- nue avec le même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et s’en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à faire feu.
Soudain l’ichtyosaurus et le plesiosaurus dispa- raissent en creusant un véritable maelstrôm au sein des flots. Plusieurs minutes s’écoulent. Le combat va-t-il se terminer dans les profondeurs de la mer ?
Tout à coup une tête énorme s’élance au-dehors, la tête du plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n’aperçois plus son immense carapace. Seulement son long cou se dresse, s’abat, se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet gigantesque et se tord comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une dis- tance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l’agonie du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses contorsions s’apaisent, et ce long tronçon de serpent s’étend comme une masse inerte sur les flots calmés.
Quant à lichtyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer ?
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Mercredi 19 août. - Heureusement le vent, qui souffle avec force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre de la lutte. Hans est toujours au gouver- nail. Mon oncle, tiré de ses absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans son impa- tiente contemplation de la mer.
Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à rompre au prix des dangers d’hier.
Jeudi 20 août. — Brise N.-N.-E. assez inégale. Tem- pérature chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie à l'heure.
Vers midi, un bruit très éloigné se fait entendre.
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Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l’ex- plication. C’est un mugissement continu.
— Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque îlot sur lequel la mer se brise.
Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil. L’océan est uni jusqu’à sa ligne d’hori- zon.
Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir d’une chute d’eau éloignée.
Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l’abîme ? Que cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu’elle se rapproche de la verticale, c’est possible, mais à moi...
En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font entendre avec une grande vio- lence. Viennent-ils du ciel ou de l’océan ?
Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans l’atmosphère, et je cherche à sonder leur pro- fondeur. Le ciel est tranquille. Les nuages, emportés au plus haut de la voûte, semblent immobiles et se perdent dans l’intense irradiation de la lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce phéno- mène. |
J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son aspect n’a pas changé. Mais si ce bruit
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vient d’une chute, d’une cataracte, si tout cet océan se précipite dans un bassin inférieur, si ces mugisse- ments sont produits par une masse d’eau qui tombe, le courant doit s’activer, et sa vitesse croissante peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je consulte le courant. Il est nul. Une bou- teille vide que je jette à la mer reste sous le vent.
Vers quatre heures Hans se lève, se cramponne au mât et monte à son extrémité. De là son regard par- court l’arc de cercle que l’océan décrit devant le radeau et s’arrête sur un point. Sa figure n’exprime aucune surprise, mais son œil est devenu fixe.
— Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
— Jele crois. :
Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
— Der nere !
— Là-bas ? répond mon oncle.
Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une minute, qui me paraît un siècle.
— Oui, oui ! s’écrie-t-il.
— Que voyez-vous ?
— Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
— Encore quelque animal marin ?
— Peut-être.
—— Alors mettons le cap plus à l’ouest, car nous
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savons à quoi nous en tenir sur le danger de rencon- trer ces monstres antédiluviens !
— Laissons aller, répond mon oncle.
Je me retourne vers Hans, Hans maintient sa barre avec une inflexible rigueur.
Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, distance qu’il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la colonne d’eau chassée par ses évents, il doit être d’une taille surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être prudents. ;
On va donc en avant. Plus nous‘approchons, plus la gerbe grandit. Quel monstre peut s’emplir d’une pareille quantité d’eau et l’expulser ainsi sans inter- ruption ?
À huit heures du soir, nous ne sommes pas à deux lieues de lui. Son corps noirâtre, énorme, montueux, s'étend dans la mer comme un îlot. Est-ce illusion, est-ce effroi ? Sa longueur me paraît dépasser mille toises ! Quel est donc ce cétacé que n’ont prévu ni les Cuvier ni les Blumenbach ? Il est immobile et comme endormi ; la mer semble ne pouvoir le sou- lever, et ce sont les vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d’eau, projetée à une hauteur de cinq cents pieds, retombe en pluie avec un bruit assourdissant. Nous courons en insensés vers cette
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masse puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin ! Je couperai, s’il le faut, la drisse de la voile ! Je me révolte contre le professeur, qui ne me répond pas.
Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant :
— Holme ! dit-il.
— Uneîle ! s’écrie mon oncle.
— Une île ! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
_— Évidemment, répond le professeur en pous- sant un vaste éclat de rire.
— Mais cette colonne d’eau ?
— Geyser, fait Hans.
— Eh ! sans doute, geyser ! riposte mon oncle, un geyser pareil à ceux de l'Islande! !
Je ne veux pas, d’abord, m'être trompé si grossiè- rement. Avoir pris un îlot pour un monstre marin ! Mais l'évidence se fait, et il faut enfin convenir de mon erreur. Il n’y a là qu’un phénomène naturel.
À mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide deviennent grandioses. L'îlot repré- sente à s’y méprendre un cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix toises. Le gey-
1. Source jaillissante très célèbre située au pied de l’'Hécla.
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ser, mot que les Islandais prononcent « geysir » et qui signifie « fureur », s’élève majestueusement à son extrémité. De sourdes détonations éclatent par ins- tants, et l'énorme jet, pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en bondissant jus- qu’à la première couche de nuages. Il est seul. Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l’entourent, et toute la puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
— Accostons, dit le professeur.
Mais il faut éviter avec soin cette trombe d’eau qui coulerait le radeau en un instant. Hans, manœuvrant adroitement, nous amène à l'extrémité de l’lot.
Je saute sur le roc. Mon oncle me suit lestement, tandis que le chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces étonnements.
Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux : le sol frissonne sous nos pieds comme les flancs d’une chaudière où se tord de la vapeur surchauffée : il est brûlant. Nous arrivons en vue d’un petit bas- sin central d’où s'élève le geyser. Je plonge dans l’eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à déver- sement, et il marque une chaleur de cent soixante- trois degrés.
Ainsi donc cette eau sort d’un foyer ardent. Cela contredit singulièrement les théories du professeur
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Lidenbrock. Je ne puis m'empêcher d’en faire la remarque.
— Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve contre ma doctrine ?
— Rien, dis-je d’un ton sec, en voyant que je me heurte à un entêtement absolu.
Néanmoins je suis forcé d’avouer que nous sommes singulièrement favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m’échappe, ce voyage s’accom- plit dans des conditions particulières de tempéra- ture ; mais il me paraît évident, certain, que nous arriverons un jour ou l’autre à ces régions où la cha- leur centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les graduations des thermomètres.
Nous verrons bien. C’est le mot du professeur, qui, après avoir baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal de l’embarquement.
Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser. Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu’il diminue parfois d’in- tensité, puis reprend avec une nouvelle vigueur, ce que j’attribue aux variations de pression des vapeurs accumulées dans son réservoir.
Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud. Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
Mais avant de déborder, je fais quelques observa- tions pour calculer la distance parcourue, et je les
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note sur mon journal. Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de l'Islande, sous l'Angleterre.
sp)
Vendredi 21 août. — Le lendemain le magnifique gey- ser a disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de l’îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu.
Le temps, s’il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant peu. L’atmosphère se charge de vapeurs qui emportent avec elles l’électricité formée par l’évaporation des eaux salines ; les nuages s’abaissent sensiblement et prennent une teinte uni- formément olivâtre ; les rayons électriques peuvent à peine percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le drame des tempêtes.
Je me sens particulièrement impressionné, comme
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l'est sur terre toute créature à l'approche d’un cata- clysme. Les « cumulus! » entassés dans le sud pré- sentent un aspect sinistre : ils ont cette apparence « impitoyable » que j’ai souvent remarquée au début des orages. L'air est lourd, la mer est calme.
Au loin, les nuages ressemblent à de grosses balles de coton amoncelées dans un pittoresque désordre ; peu à peu ils se gonflent et perdent en nombre ce qu’ils gagnent en ‘grandeur ; leur pesanteur est telle qu’ils ne peuvent se détacher de l’horizon : mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu, s’assombrissent et présentent bientôt une couche unique d’un aspect redoutable ; parfois une pelote de vapeurs, encore éclairée, rebondit sur ce tapis gri- sâtre et va se perdre bientôt dans la masse opaque.
Évidemment l’atmosphère est saturée de fluide ; J'en suis tout imprégné ; mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords d’une machine élec- trique. Il me semble que, si mes compagnons me tou- chaient en ce moment, ils recevraient une commo- tion violente.
À dix heures du matin, les symptômes de l’orage sont plus décisifs ; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre Rte. la nue ressemble à une outre immense dans laquelle s'accumulent les oura- gans. L
1. Nuages de formes arrondies.
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Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne puis m'empêcher de dire :
— Voilà un mauvais temps qui se prépare.
Le professeur ne répond pas. Il est d’une humeur massacrante, à voir l’océan se prolonger indéfini- ment devant ses yeux. Il hausse les épaules à mes paroles.
— Nous aurons de l’orage, dis-je en étendant la main vers l’horizon. Ces nuages s’abaissent sur la mer comme pour l’écraser !
Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d’une morte et ne respire plus. Sur le mât, où je vois déjà poindre un léger feu Saint-Elme, la voile déten- due tombe en plis lourds. Le radeau est immobile au milieu d’une mer épaisse, sans ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au premier choc de la tempête ?
— Amenons-la, dis-je, abattons notre mât ! Cela sera prudent !
— Non, par le diable ! s’écrie mon oncle, cent fois non ! Que le vent nous saisisse ! que l’orage nous emporte ! mais que j’aperçoive enfin les rochers d’un rivage, quand notre radeau devrait s’y briser en mille pièces !
Ces paroles ne sont pas achevées que l’horizon du sud change subitement d’aspect. Les vapeurs accu- mulées se résolvent en eau, et l’air, violemment
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appelé pour combler les vides produits par la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémi- tés les plus reculées de la caverne. L’obscurité redouble. C’est à peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut. Je me traîne jusqu’à lui. Il s’est forte- ment cramponné à un bout de câble et paraît consi- dérer avec plaisir,ce spectacle des éléments déchaf- nés. Hp
Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l’ouragan et ramenés sur-sa face immobile, lui donnent une étrange physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de petites aigrettes lumi- neuses. Son masque effrayant est celui d’un homme antédiluvien, contemporain des ichtyosaures et des megatheriums.
Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle, prête à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d’eau déplacées sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes.
— La voile ! la voile ! dis-je, en faisant signe de l’abaisser.
— Non ! répond mon oncle.
— Nej, fait Hans en remuant doucement la tête.
Cependant, la pluie forme une cataracte mugis- sante devant cet horizon vers lequel nous courons en
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insensés. Mais avant qu’elle n’arrive jusqu’à nous, le voile de nuages se déchire, la mer entre en ébullition et l'électricité, produite par une vaste action chi- mique qui s’opère dans les couches supérieures, est mise en jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la foudre ; des éclairs sans nombre s’entrecroisent au milieu des détonations ; la masse des vapeurs devient incandescente ; les grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se font lumineux ; les vagues soulevées semblent être autant de mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont chaque crête est empana- chée d’une flamme.
Mes yeux sont éblouis par l’intensité de la lumière, mes oreilles brisées par le fracas de la foudre ! Il faut me retenir au mât, qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan !!!
[Ici mes notes de voyage devinrent très incom- plètes. Je n’ai plus retrouvé que quelques observa- tions fugitives, prises machinalement pour ainsi dire. Mais dans leur brièveté, dans leur obscurité même, elles sont empreintes de l’émotion qui me dominait, et mieux que ma mémoire, elles donnent le senti- ment de la situation.]
Dimanche 23 août. —- Où sommes-nous ? Empor- tés avec une incommensurable rapidité.
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La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous vivons dans un milieu de bruit, une déto- nation incessante. Nos oreilles saignent. On ne peut échanger une parole.
Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zig- zags rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas en haut et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s’écrouler ! D’autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne paraît pas s’en accroître ; il a dépassé la limite d’intensité que peut percevoir l'oreille humaine,.et, quand toutes les poudrières du monde viendraient à sauter ensemble, « nous ne saurions en entendre davantage ».
Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages ; la matière électrique se dégage incessam- ment de leurs molécules ; évidemment les principes gazeux de l’air sont altérés ; des colonnes d’eau innombrables s’élancent dans l’atmosphère et retombent en écumant.
Où allons-nous ?... Mon oncle est couché tout de son long à l’extrémité du radeau.
La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre : il indique... [Le chiffre est effacé.]
Lundi 24 août. — Cela ne finira pas ! Pourquoi l’état de cette atmosphère si dense, une fois modi- fé, ne serait-il pas définitif ?
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Nous sommes brisés de fatigue. Hans comme à l'ordinaire. Le radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait plus de deux cents lieues depuis l’îlot Axel.
À midi la violence de l’ouragan redouble. Il faut saisir solidement tous les objets composant la cargai- son. Chacun de nous s’attache également. Les flots passent par-dessus notre tête.
Impossible de s’adresser une seule parole depuis trois jours. Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres ; il ne se produit aucun son appréciable. Même en se parlant à l’oreille on ne peut s’entendre.
Mon oncle s’est approché de moi. Il a articulé quelques paroles. Je crois qu’il m’a dit : « Nous sommes perdus. » Je n’en suis pas certain.
Je prends le parti de lui écrire ces mots : « Ame- nons notre voile. »
Il me fait signe qu’il y consent.
Sa tête n’a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu’un disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile sont partis tout d’un bloc, et je les ai vus s’enlever à une prodigieuse hauteur, semblables au ptérodactyle, cet oiseau fantastique des premiers siècles.
Nous sommes glacés d’effroi. La boule mi-partie blanche, mi-partie azurée, de la grosseur d’une bombe de dix pouces, se promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous la lanière
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de l'ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend légèrement, bondit, ‘effleure la caisse à poudre. Hor- reur ! Nous allons sauter ! Non. Le disque éblouis- sant s’écarte ; il s'approche de Hans, qui le regarde fixement ; de mon oncle, qui se précipite à genoux pour l’éviter ; de moi, pâle et frissonnant sous l’éclat de la lumière et de la chaleur ; il pirouette près de mon pied, que j'essaie de retirer. Je ne puis y parve- nir.
Une odeur de gaz nitreux remplit l’atmosphère : elle pénètre le gosier, les poumons. On étouffe.
Pourquoi ne puis-je retirer mon pied ? Il est donc rivé au radeau ! Ah ! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le fer du bord ; les instruments, les outils, les armes s’agitent en se heurtant avec un cli- quetis aigu ; les clous de ma chaussure adhèrent vio- lemment à une plaque de fer incrustée dans le bois. Je ne puis retirer mon pied !
Enfin, par un effort violent, je l’arrache au moment où la boule allait le saisir dans son mouve- ment giratoire et m'entraîner moi-même, si.
Ab ! quelle lumière intense ! le globe éclate ! nous sommes couverts par des jets de flammes !
Puis tout s’éteint. J’ai eu le temps de voir mon oncle étendu sur le radeau, Hans toujours à sa barre et « crachant du feu » sous l'influence de l'électricité qui le pénètre !
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Où allons-nous ? où allons-nous ?
Mardi 25 août. — Je sors d’un évanouissement pro- longé. L’orage continue ; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents lâchée dans l’atmo- sphère.
Sommes-nous toujours sur la mer ? Oui, empor- tés avec une vitesse incalculable. Nous avons passé sous l’Angleterre, sous la Manche, sous la France, sous l’Europe entière, peut-être !
Un bruit nouveau se fait entendre ! Évidemment, la mer qui se brise sur des rochers !.. Mais alors.
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Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord », heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme devant.
Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte, je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et si j’échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les rocs aigus, c’est que le bras vigoureux de Hans me retira de l’abîme.
Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des vagues sur un sable brûlant où je me trou- vai côte à côte avec mon oncle.
Puis, il revint vers ces rochers auxquels se heur- taient les lames furieuses, afin de sauver quelques
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épaves du naufrage. Je ne pouvais parler ; j'étais brisé d'émotions et de fatigues ; il me fallut une grande heure pour me remettre.
Cependant, une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel. Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un douloureux sommeil.
Le lendemain, le temps était magnifique. Le ciel et la mer s'étaient apaisés d’un commun accord. Toute trace de tempête avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui saluèrent mon réveil. Il était d’une gaieté terrible.
— Eh bien, mon garçon, s’écria-t-il, as-tu bien dormi ?
N’eût-on pas dit que nous étions dans la maison de Kônigstrasse, que je descendais tranquillement pour déjeuner, que mon mariage avec la pauvre Gra- üben allait s’accomplir ce jour même ?
Hélas ! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l’est, nous avions passé sous l’Allemagne, sous ma chère ville de Hambourg, sous cette rue où demeurait tout ce que j'aimais au monde. Alors qua- rante lieues m’en séparaient à peine ! Mais quarante lieues verticales d’un mur de granit, et, en réalité, plus de mille lieues à franchir !
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Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
— Ah çà ! répéta-t-il, tu ne veux pas dire si tu as bien dormi ?
— Très bien, répondis-je ; je suis encore brisé, mais cela ne sera rien.
— Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
— Mais vous me paraissez bien gai ce matin, mon oncle.
— Enchanté, mon garçon ! enchanté ! Nous sommes arrivés |!
— Au terme de notre expédition ?
— Non, mais au bout de cette mer qui n’en finis- sait pas. Nous allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer véritablement dans les entrailles du globe.
— Mon oncle, permettez-moi de vous faire une question.
— Jete le permets, Axel.
— Et le retour ?
— Le retour ! Ah ! tu penses à revenir quand on n’est pas même arrivé ?
—— Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.
— De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au centre du sphéroïde, ou nous trouve-
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rons une route nouvelle pour remonter à sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement par le che- min déjà parcouru. J'aime à penser qu’il ne se fer- mera pas derrière nous.
— Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
— Nécessairement.
— Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes ces grandes choses ?
— Oui, certes: Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu’il a sauvé la plus grande partie de la car- gaison. Allons nous en assurér, d’ailleurs.
Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais un espoir qui était en même temps une crainte ; il me semblait impossible que le terrible abordage du radeau n’eût pas anéanti tout ce qu’il portait. Je me trompais. À mon arrivée sur le rivage, j'aperçus Hans au milieu d’une foule d’objets rangés avec ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de reconnaissance. Cet homme, d’un dévouement surhumain dont on ne trouverait peut- être pas d’autre exemple, avait travaillé pendant que nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril de sa vie.
Ce n’est pas que nous n’eussions fait des pertes assez sensibles ; nos armes, par exemple ; mais enfin on pouvait s'en passer. La provision de poudre était demeurée intacte, après avoir failli sauter pendant la tempête.
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— Eh bien, s’écria le professeur, puisque les fusils manquent, nous en serons quittes pour ne pas chas- ser.
— Bon ; mais les instruments ?
— Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel j'aurais donné les autres ! Avec lui, je puis calculer la profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans lui, nous risquerions d’aller au-delà et de ressortir par les antipodes !
Cette gaieté était féroce.
— Mais la boussole ? demandai-je.
— La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le chronomètre et les thermomètres. Ah ! le chasseur est un homme précieux !
Il fallait bien le reconnaître ; en fait d’instruments, rien ne manquait. Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur le sable, échelles, cordes, pics, pioches, etc.
Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
— Et les provisions ? dis-je.
— Voyons les provisions, répondit mon oncle.
Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève dans un parfait état de conservation ; la mer les avait respectées pour la plupart, et, somme toute, en biscuits, viande salée, genièvre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre mois de vivres.
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— Quatre mois ! s’écria le professeur. Nous avons le temps d’aller et de revenir, et, avec ce qui restera, je veux donner un grand dîner à tous mes collègues du Johannæum !
J'aurais dû être habitué, depuis longtemps, au tempérament de mon oncle, et pourtant cet homme- là m’étonnait toujours.
— Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d’eau dvec la pluie que l’orage a versée dans tous ces bassins de granit ; par conséquent, nous n'avons pas à craindre d’être pris par la soif. Quant au radeau, je vais recommander à Hans de le réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir, j imagine !
— Comment cela ? m’écriai-je.
— Une idée à moi, mon garçon. Je crois que nous ne sortirons pas par où nous sommes entrés.
Je regardai le professeur avec une certaine défiance. Je me demandhai s’il n’était pas devenu fou. Et cependant « il ne savait pas si bien dire ».
— Allons déjeuner, reprit-il.
Je le suivis sur un cap élevé, après qu’il eut donné ses instructions au chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et du thé composèrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un des meilleurs que j’eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand air, le calme après les agitations, tout contribuait à me mettre en appétit.
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Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la ques- tion de savoir où nous étions en ce moment.
a Cela, dis-je, me paraît difficile à calculer.
— À calculer exactement, oui, répondit-il ; c’est même impossible, puisque, pendant ces trois jours de témpête, je n’ai pu tenir note de la vitesse et de la direction du radeau : mais cependant nous pou- vons relever notre situation à l’estime.
— En effet, la dernière observation a été faite à l’îlot du geyser...
— À l'ilot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d’avoir baptisé de ton nom la première île découverte au centre du massif terrestre.
— Soit ! À l’ilot Axel, nous avions franchi envi- ron deux cent soixante-dix lieues de mer, et nous nous trouvions à plus de six cents lieues de l’Islande.
— Bien ! partons de ce point alors, et comptons quatre jours d’orage, pendant lesquels notre vitesse n’a pas dû être inférieure à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.
— Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
_—— Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues d’un rivage à l’autre ! Sais-tu bien, Axel, qu’elle peut lutter de grandeur avec la Méditerra- née ?
—— Oui, surtout si nous ne l’avons traversée que dans sa largeur !
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— Ce qui est fort En !
— Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts, nous avons maintenant cette Méditerra- née sur notre tête.
— Vraiment !
— Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik !
— Voilà un joli bout de chemin, mon garçon ; mais que nous soyons plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous l’Atlantique, cela ne peut s’affirmer que si notre direction n’a pas dévié.
— Non, le vent paraissait constant ; je pense donc que ce rivage doit être situé au sud-est de Port-Graü- ben.
— Bon, il est facile de s’en assurer en consultant la boussole. Allons consulter la boussole !
Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait déposé les instruments. Il était gai, allègre, il se frottait les mains, il prenait des poses ! Un vrai jeune homme ! Je le suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon estime,
Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa horizontalement et observa l'aiguille, qui, après avoir oscillé, s’arrêta dans une position fixe sous l’in- fluence magnétique.
Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de nouveau. Enfin il se retourna de mon côté, stupéfait.
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— Qu’y a-t-il ? demandai-je.
Il me fit signe d’examiner l'instrument. Une excla- mation de surprise m'échappa. La fleur de l’aiguille marquait le nord là où nous supposions le midi ! Elle se tournait vers la grève au lieu de montrer la pleine mer !
Je remuai la boussole, je l’examinai ; elle était en parfait état. Quelque position que l’on fîit prendre à l'aiguille, celle-ci reprenait obstinément cette direc- tion inattendue.
Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête, une saute de vent s’était produite dont nous ne nous étions pas aperçus, et avait ramené le radeau vers les rivages que mon oncle croyait laisser derrière lui.
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Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments qui agitèrent le professeur Lidenbrock, la stupéfaction, l’incrédulité et enfin la colère. Jamais je ne vis un homme si décontenancé d’abord, si irrité ensuite. Les fatigues de la traversée, les dangers cou- rus, tout était à recommencer ! Nous avions reculé au lieu de marcher en avant !
Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
— Ah! la fatalité me joue de pareils tours ! s’écria-t-il. Les éléments conspirent contre moi ! L'air, le feu et l’eau combinent leurs efforts pour s'opposer à mon passage ! Eh bien ! l’on saura ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne recule-
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rai pas d’une ligne, et nous verrons qui l’emportera de l’homme ou de la nature !
Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil au farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à propos d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue insensée.
—— Écoutez-moi, lui dis-je d’un ton ferme. Il y a une limite à toute ambition ici-bas ; il ne faut pas lut- ter contre. l'impossible; nous sommes mal équipés pour un voyage sur mer ; cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de poutres avec une couverture pour voile, un bâton:en guise de mât, et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouver- ner, nous sommes le jouet des tempêtes, et c’est agir en fous que de tenter une seconde fois cette impos- sible traversée !
De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série pendant dix minutes sans être interrompu, mais cela vint uniquement de l’inattention du pro- fesseur, qui n’entendit pas un mot de mon argumen- tation.
— Au radeau ! s’écria-t-il.
Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter, je me heurtai à une volonté plus dure que le granit.
Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que cet être bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec quelques morceaux de surtar-
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brandur il avait consolidé l’embarcation. Une voile s’y élevait déjà et le vent jouait dans ses plis flottants.
Le professeur dit quelques mots au guide, et aus- sitôt celui-ci d’embarquer les bagages et de tout dis- poser pour le départ. L’atmosphère était assez pure et le vent nord-ouest tenait bon.
Que pouvais-je faire ? Résister seul contre deux ? Impossible. Si encore Hans se fût joint à moi. Mais non ! Il semblait que l’Islandais eût mis de côté toute volonté personnelle et fait vœu d’abnégation. Je ne pouvais rien obtenir d’un serviteur aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant.
J'allai donc prendre sur le radeau ma place accou- tumée, quand mon oncle m’arrêta de la main.
— Nous ne partirons que demain, dit-il.
Je fis le geste d’un homme résigné à tout.
— Je ne dois rien négliger, reprit-il, et puisque la fatalité m'a poussé sur cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans l’avoir reconnue.
Cette remarque sera comprise, quand on saura que nous étions revenus aux rivages du nord, mais non pas à l'endroit même de notre premier départ. Port-Graüben devait être situé plus à l’ouest. Rien de plus raisonnable dès lors que d’examiner avec soin les environs de ce nouvel atterrissage.
— Allons à la découverte ! dis-je.
Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà par- tis. L'espace compris entre les relais de la mer et le
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pied des contreforts était fort large. On pouvait mar- cher une demi-heure avant d’arriver à la paroi de rochers. Nos pieds écrasaient d’innombrables coquillages de toutes formes et de toutes grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques. J'apercevais aussi d'énormes carapaces dont le dia- mètre dépassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu à ces gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la tortue moderne n’est plus qu’une petite réduction. En outre le sol était semé d’une grande quantité de débris pierreux, sortes de galets arrondis par la lame et rangés en lignes suc- cessives. Je fus donc conduit à faire cette remarque, que la mer devait autrefois occuper cet espace. Sur les rocs épars et maintenant hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des traces évidentes de leur pas- sage.
Ceci pouvait expliquer jusqu’à un certain point l'existence de cet océan, à quarante lieues au-dessous de la surface du globe. Mais, suivant moi, cette masse liquide devait se perdre peu à peu dans les entrailles de la terre, et elle provenait évidemment des eaux de l'Océan qui se firent jour à travers quelque fissure. Cependant, il fallait admettre que cette fissure était actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet immense réservoir, se fût rempli dans un temps assez court. Peut-être même cette eau, ayant eu à lutter contre des feux souterrains, s’était-elle
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vaporisée en partie. De là l'explication des nuages suspendus sur notre tête et le dégagement de cette électricité qui créait des tempêtes à l’intérieur du massif terrestre.
Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me paraissait satisfaisante, car, pour grandes que soient les merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des raisons physiques.
Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire, formé par les eaux comme tous les ter- rains de cette période, si largement distribués à la surface du globe. Le professeur examinait attentive- ment chaque interstice de roche. Qu’une ouverture existât, et il devenait important pour lui d’en sonder la profondeur.
Pendant un mille, nous avons côtoyé les rivages de la mer Lidenbrock, quand le sol changea subitement d’aspect. Il paraissait bouleversé, convulsionné par un exhaussement violent des couches inférieures. En maint endroit, des enfoncements ou des soulève- ments attestaient une dislocation puissante du mas- sif terrestre.
Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit, mélangées de silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires, lorsqu'un champ, plus qu’un champ, une plaine d’ossements apparut à nos regards. On eût dit un cimetière immense, où les générations de vingt siècles confondaient leur éternelle poussière.
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De hautes extumescences de débris s’étageaient au loin. Elles ondulaient jusqu’aux limites de l'horizon et s’y perdaient dans une brume fondante. Là, sur trois milles carrés, peut-être, s’accumulait toute l’his- toire de la vie animale, à peine écrite dans les terrains trop récents du monde habité.
Cependant, une impatiente curiosité nous entraf- nait. Nos pieds écrasaient avec un bruit sec les res- tes de ces animaux anté-historiques, et ces fossiles dont les muséums des grandes cités se disputent les rares et intéressants débris. L'existence de mille Cuvier n’aurait pas suffi à recomposer les squelettes des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire.
J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers l’épaisse voûte qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte démesurément, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de gauche à droite, toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il se trou- vait devant une inappréciable collection de Lepto- therium, de Mericotherium, de Lophiodons, d’Ano- plotherium, de Megatherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de Ptérodactyles, de tous les monstres antédiluviens entassés pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane pas- sionné transporté tout à coup dans cette fameuse bibliothèque d’Alexandrie brûlée par Omar et qu’un
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miracle aurait fait renaître de ses cendres ! Tel était mon oncle le professeur Lidenbrock.
Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant à travers cette poussière organique, il saisit un crâne dénudé, et s’écria d’une voix frémissante :
— Axel ! Axel ! une tête humaine !
— Une tête humaine ! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait.
— Oui, neveu ! Ah ! M. Milne-Edwards ! Ah !
