Chapter 37
M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait
comme a |’écart prés de la porte. II avait sous le bras un paquet assez semblable 4 un volume in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l’enveloppe était verdatre
15 et semblait moisi.
— Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras? demanda &4 voix basse 4 Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n’aimait point les livres.
—Eh bien, répondit du méme ton M. Gillenormand
20 qui l’avait entendue, c’est un savant.
Et, saluant, il dit 4 haute voix:
— Monsieur Tranchelevent .. .
Le pére Gillenormand ne le fit pas exprés, mais l’inat- tention aux noms propres était chez lui une maniere aris-
25 tocratique.
— Monsieur Tranchelevent, j’ai ’honneur de vous de- mander pour mon petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.
«Monsieur Tranchelevent» s’inclina.
30 «6 — C’est dit, fit l’aieul.
Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras
étendus et bénissant, il cria:
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. — Permission de vous adorer.
Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le ga- zouillement commenga. Ils se parlaient bas, Marius ac- coudé sur sa chaise longue, Cosette debout prés de lui.
— O mon Dieu! murmurait Cosette, je vous revois! C’est 5
toi! c’est vous! Etre allé se battre comme cela! Mais pourquoi? C’est horrible. Pendant quatre mois j’ai été morte. Oh! que c’est méchant d’avoir été a cette ba- taille! Qu’est-ce que je vous avais fait? Je vous par- donne, mais vous ne le ferez plus.
— Ange! disait Marius.
Ange est le seul mot de la langue qui ne puisse s’user. Aucun autre mot ne résisterait 4 l’emploi impitoyable qu’en font les amoureux. Puis, comme il y avait des as- sistants, ils s’interrompirent et ne dirent plus un mot, se bornant & se toucher tout doucement la main.
La tante Gillenormand assistait avec stupeur 4 cette ir- ruption de lumieére dans son intérieur vieillot. Cette stu- peur n’avait rien d’agressif; ce n’était pas le moins du monde le regard scandalisé et envieux d’une chouette & deux ramiers; c’était l’ceil béte d’une pauvre innocente de cinquante-sept ans; c’était la vie manquée regardant ce triomphe, ]’amour.
— Mademoiselle Gillenormand ainée, lui disait son ptre, je t’avais bien dit que cela t’arriverait.
Il resta un moment silencieux et ajouta:
— Regarde le bonheur des autres.
Il s’assit prés d’eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains dans ses vieilles mains ridées:
— Elle est exquise, cette mignonne. C’est un chef- d’ceuvre, cette Cosette-l4! Elle est trés petite fille et tres grande dame. Elle ne sera que baronne, c’est déroger ;
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elle est née marquise. Vous a-t-elle des cils? Mes en- fants, adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout & coup, quel malheur! Voila que j’y pense! Plus de la moiti¢é de ce que j’ai est en viager; tant que je vivrai, cela 5 ira encore, mais apres ma mort, dans une vingtaine d’an- nées d’ici, ah! mes pauvres enfants, vous n’aurez pas le sou. Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait: — Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent to mille francs. C’était la voix de Jean Valjean. — Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le grand-pere effaré. — C’est moi, répondit Cosette. 15 — Six cent mille francs? répondit M. Gillenormand. — Moins quatorze ou quinze mille francs peut-étre, dit Jean Valjean, et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris pour un livre. Jean Valjean ouvrit luitméme le paquet; c’était une
20 liasse de billets de banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets de mille francs et cent soixante-huit de cing cents. En tout cing cent qua- tre-vingt-quatre mille francs.
— Voila un bon livre, dit M. Gillenormand.
25 — Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire six cent mille, quoi!
Quant 4 Marius et 4 Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-la ; ils firent & peine attention 4 ce détail.
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VI
On prépara tout pour le mariage. Le médecin, con- sulté, déclara qu’il pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques ravissantes semaines de bonheur parfait s’écoulérent.
Le moins heureux n’était pas le grand-pére. II restait des quarts d’heure en contemplation devant Cosette.
Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile. Quant aux cing cent quatre-vingt-quatre mille francs, c’était un legs fait 4 Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le legs primitif avait été de cing cent quatre-vingt-quatorze mille francs; mais dix mille francs avaient été dépensés pour |’éducation de mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent méme. Ce legs, déposé dans ies mains d’un tiers,t devait étre remis 4 Cosette 4 sa majorité ou a Il’é- poque de son mariage.
Cosette apprit qu’elle n’était pas la fille de ce vieux homme qu'elle avait si longtemps appelé pere. Ce n’était qu’un parent; un autre Fauchelevent était son pére véri- table. Dans tout autre moment, cela l’efit navrée. Mais a Vheure ineffable ot elle était, ce ne fit qu’un peu d’om- bre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme s’effagait ; la vie est ainsi.
Elle continua pourtant de dire 4 Jean Valjean: Pere.
Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté devant lui, et il avait vérifié le fait dans le Moniteur, qui V’avait publié, qu’un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé sous un bateau de
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dianchisseuses entre le pont au Change?’ et le Pont-Neuf, 30
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et qu’un écrit laissé par cet homme, d’ailleurs irrépro- chable et fort estimé de ses chefs, faisait croire 4 un accés d’aliénation mentale et a un suicide.— Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me tenant, il m’a laissé en liberté, c’est qu’il fallait qu’il fat déja fou. ‘
L’enchantement, si grand qu'il ftit, n’effaga point dans Vesprit de Marius d’autres préoccupations. Pendant que le mariage s’apprétait et en attendant l’époque fixée, il fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives. Il devait de la reconnaissance de plusieurs cétés; il en devait pour son pére, il en devait pour luiméme. Il y avait Thénardier; il y avait l’inconnu qui l’avait rapporté, lui Marius, chez M. Gillenormand. Marius tenait a re- trouver ces deux hommes, n’entendant point se marier, étre heureux, et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non-payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais.
Aucun des divers agents que Marius employa ne par- vint a saisir la piste de Thénardier. L’effacement sem- blait complet de ce cété-la. La Thénardier était morte en prison pendant l’instruction du procés.t| Thenardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce groupe lamentable, avaient replongé dans l’ombre. Quant 4 Vautre, quant & homme ignoré qui avait sauvé Marius,
25 les recherches eurent d’abord quelque résultat, puis s’ar-
rétérent court. On réussit & retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin.
Le cocher déclara que le 6 juin, d’aprés Vordre d’un
30 agent de police, il avait «stationné», depuis trois heures de
Vaprés-midi jusqu’a la nuit, sur le quai des Champs-Ely- sées, au-dessus de l’issue du Grand Egout ; que, vers
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neuf heures du soir, la grille de l’égout, qui donne sur la berge de la riviére, s’était ouverte ; qu’un homme en était sorti, portant sur ses épaules un autre homme, qui sem- blait mort; que l’agent, lequel était en observation sur ce point, avait arrété l’-homme vivant et saisi homme mort ; que, sur l’ordre de l’agent, lui cocher avait recu «tout ce monde-la» dans son fiacre; qu’on était allé d’abord rue des Filles-du-Calvaire; qu’on y avait déposé l’homme mort; que homme mort, c’était monsieur Marius, et que lui, cocher, le reconnaissait bien, quoiqu’il fit vivant «cette fois-ci»; qu’ensuite on était remonté dans sa voiture, qu’il avait fouetté ses chevaux; que, 4 quelques pas de la porte des Archives, on lui avait crié de s’arréter; que 14, dans la rue, on l’avait payé et quitté, et que l’agent avait em- mené l’autre homme; qu’il ne savait rien de plus; que la nuit était trés noire.
Marius, nous l’avons dit, ne se rappelait rien. Ilse souvenait seulement d’avoir été saisi en arriére par une main énergique au moment ot il tombait 4 la renverse dans la barricade; puis tout s’effagait pour lui.
Il n’avait repris connaissance que chez M. Gillenor- mand, II se perdait en conjectures.
Tout, dans cette étrange énigme, ¢tait inexplicable.
Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la grille du Grand Egout portant sur son dos Marius évanoui, et que l’agent de police aux aguets avait arrété en flagrant délit de sauvetage d’un insurgé, qu’était- il devenu? qu’était devenu l’agent lui-méme? Pourquoi cet agent avait-il gardé le silence? L’homme avait-il réussi 4 s’évader? avait-il corrompu l’agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe de vie 4 Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n’était pas moins prodigieux que
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le dévouement. Pourquoi cet homme ne repdraissait-il pas? Peut-étre était-il au-dessus de la récompense, mais personne n’est au-dessus de la reconnaissance. Etait-1l mort? quel homme était-ce? quelle figure avait-il? Per- sonne ne pouvyait le dire. :
Dans l’espoir d’en tirer parti’ pour ses recherches, Marius fit conserver les vétements ensanglantés qu’il avait sur le corps, lorsqu’on |’avait ramené chez son aieul. En examinant l’habit, on remarqua qu’un pan était bizarre- ment déchiré. Un morceau manquait.
Un soir, Marius parlait devant Cosette et Jean Valjean de toute cette singulitre aventure, des informations sans nombre qu’il avait prises et de l’inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur Fauchelevent» |’impatientait. Il s’écria avec une vivacité qui avait presque la vibration de la coltre:
— Oui, cet homme-la, quel qu’il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu’il a fait, monsieur? I] est intervenu comme l’archange. I] a fallu qu’il se jetat au milieu du combat, qu’il me dérobat, qu’il ouvrit l’égout, qu’il m’y trainat, qu’il m’y portat! Il afallu qu’il fit plus d’une lieue et demie dans d’affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les ténebres, dans le cloaque, plus d’une lieue et demie, monsieur, avec un cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans Vunique but de sauver ce cadavre. Et ce cadavre, c’était moi. Qu’étais-je? Un insurgé. Qu’é& tais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de Cosette étaient & moi...
— Ils sont 4 vous, interrompit Jean Valjean.
— Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour re- trouver cet homme!
Jean Valjean garda le silence.
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Le mariage se fit donc le 16 février. Il pleuvait ce jour-la, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d’azur au service du bonheur, que les amants voient, méme quand le reste de la création serait sous un para- pluie. La veille, Jean Valjean avait remis 4 Marius, en présence de M. Gillenormand, les cing cent quatre-vingt- quatre mille francs.
Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un accident a Jean Valjean; il s’était un peu écrasé le pouce de la main droite. Ce n’était point grave; et il n’avait pas permis que personne s’en occupat, ni le pansat, ni méme vit son mal, pas méme Cosette. Cela pourtant l’avait forcé de s’emmitoufler la main d’un linge, et de porter le bras en écharpe, et l’avait empéché de rien signer. M. Gillenormand l’avait suppléé.
Cosette n’avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était 4 V’unisson du pére Gillenormand; pendant qu’il érigeait la joie en aphorismes et en maximes, elle exhalait l’amour et la bonté comme un parfum. Le bon- heur veut tout le monde heureux. Elle retrouvait, pour parler 4 Jean Valjean, des inflexions de voix du temps qu’elle était petite fille. Elle le caressait du sourire.
Un banquet avait été dressé dans la salle 4 manger.
Jean Valjean s’était assis sur une chaise dans le salon, derriére la porte, dont le battant se repliait sur lui de fagon 2% le cacher presque. Quelques instants avant qu’on se mit & table, Cosette vint, comme par coup de téte, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiégle, elle lui demanda:
— Petre, étes-vous content?
— Oui, dit Jean Valjean, je suis content.
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— Eh bien, riez alors.
Jean Valjean se mit a rire.
Quelques instants apres, Basque annonga que le diner était servi. Les convives entrérent dans la salle 4 manger,
5 et se répandirent, selon l’ordre voulu, autour de la table. Deux grands fauteuils y figuraient, a droite et & gauche de la mariée, le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M. Gillenormand s’assit. L’autre fauteuil resta vide.
10, On chercha des yeux « monsieur Fauchelevent.»
Il n’était plus 14. M. Gillenormand interpella Basque.
— Sais-tu ott est M. Fauchelevent?
— Monsieur, répondit Basque. Précisément. M. Fau- chelevent m’a dit de dire 4 monsieur qu’il souffrait un peu
15 de sa main malade, et qu’il ne pourrait diner avec mon- sieur le baron et madame la baronne. Qu’il priait qu’on Vexcusat, qu’il viendrait demain matin. II vient de sortir.
Ce fauteuil vide refroidit un moment I’effusion du repas de noces. Mais, M. Fauchelevent absent, M. Gillenor-
20 mand était 1a, et le grand-pére rayonnait pour deux. I] affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se coucher de bonne heure, s’il souffrait, mais que ce n’était qu’un « bo- bo.» Cette déclaration suffit.
Qu’était devenu Jean Valjean?
25 Immédiatement apres avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette, personne ne faisant attention a lui, Jean Val- jean s’était levé, et, inapergu, il avait gagné l’antichambre. Basque en habit noir disposait des couronnes de roses autour de chacun des plats qu’on allait servir. Jean Val-
3o jean lui avait montré son bras en écharpe, l’avait chargé d’expliquer son absence, et était sorti.
Jean Valjean rentra chez lui. II alluma sa chandelle
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et monta. L’appartement était vide. Toussaint elle-mé- me n’y était plus. Le pas de Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu’& l’ordinaire. Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de Cosette. Il n’y avait pas de draps au lit. L’oreiller de
‘ coutil, sans taie et sans dentelles, était posé sur les couver- tures pliées au pied des matelas dont on voyait la toile et ot personne ne devait plus coucher. Tous les petits ob- jets féminins auxquels tenait Cosette avaient été emportés ; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et semblait attendre quelqu’un, c’était celui de Jean Valjean.
Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d’armoires, alla et vint d’une chambre 8 l|’autre.
Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chan- delle sur une table. Il] avait dégagé son bras de |’écharpe, et il se servait de sa main droite comme s’il n’en souffrait pas. Il s’approcha de son lit, et ses yeux s’arréterent, fut-ce par hasard? fut-ceavecintention? sur l’7xséparadle, -dont Cosette avait été jalouse, sur la petite malle qui ne le ‘quittait jamais. Le 4 juin, en arrivant rue de l’Homme- Armé, il l’avait déposée sur un guéridon prés de son chevet. Il alla & ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans sa poche une clef, et ouvrit la valise.
Il en tira lentement les vétements avec lesquels, dix ans auparavant, Cosette avait quitté Montfermeil; d’abord la petite robe noire, puis le fichu noir, puis les bons gros souliers d’enfant que Cosette aurait presque pu mettre en- core, tant elle avait le pied petit, puis la brassitre* de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le tablier & poche, puis les bas de laine. Ces bas, ot était encore
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gracieusement marquée la forme d’une petite jambe n’é-
taient guére plus longs que la main de Jean Valjean. Tout
cela était de couleur noire. C’était lui qui avait apporté ces vétements pour elle 4 Montfermeil. A mesure qu’il les Otait de la valise, il les posait sur le lit. ~ Il pensait.
Il se rappelait. C’était en hiver, un mois de décembre
trés froid, elle grelottait 4 demi nue dans des guenilles, ses
pauvres petits pieds tout rouges dans des sabots. Lui,
Jean Valjean, il lui avait fait quitter ces haillons pour lui
zo faire mettre cet habillement de deuil. La mére avait da
étre contente dans sa tombe de voir sa fille porter son deuil, et surtout de voir qu’elle était vétue et qu’elle avait chaud.
Il pensait 4 cette forét de Montfermeil ; ils l’avaient traver-
sée ensemble, Cosette et lui; il pensait au temps qu’il fai-
sait, aux arbres sans feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c’est égal, c’était charmant. II rangea les
petites nippes sur le lit, le fichu prés du jupon, les bas a
cété des souliers, la brassiére 4 cété de la robe, et il les
regarda l’une apres l’autre.
20 Alors sa vénérable téte blanche tomba sur le lit, ce vieux cceur stoique se brisa, sa face s’abima pour ainsi dire dans les vétements de Cosette, et si quelqu’un efit passé dans l’escalier en ce moment, on efit entendu d’ef- frayants sanglots.
25 La vieille lutte formidable, dont nous avons déja vu plusieurs phases, recommenga. Jacob ne lutta avec l’ange qu’une nuit. Hélas! combien de fois avons-nous vu Jean Valjean saisi corps 4 corps dans les ténébres par sa cons- cience, et luttant éperdiment contre elle!
30 Lutte inouie! Combien de fois cette conscience l’avait- elle étreint et accablé! Combien de fois la vérité, inexo- rable, lui avait-elle mis le genou sur la poitrine!_ Combien
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de fois s’était-il redressé dans le combat, retenu au rocher, adossé au sophisme, trainé dans la poussiére, tant6t ren- versant sa conscience sous lui, tantét renversé par elle. Combien de fois s’était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au cceur, la sérénité dans l’ame! et, 5 vaincu, il se sentait vainqueur. Et, aprés l’avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait: «Maintenant, va en paix !»
Cette nuit-l4 pourtant, Jean Valjean sentit qu’il livrait son dernier combat.
La question qui se présentait, la voici:
De quelle fagon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de Cosette et de Marius? Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, méme 15 la richesse. Et c’était son ceuvre.
Mais ce bonheur, maintenant qu’il existait, maintenant qu'il était 14, qu’allait-il en faire, lui Jean Valjean? S’im- poserait-il 4 ce bonheur? Le traiterait-il comme lui ap- partenant? Sans doute Cosette était 4 un autre; mais lui 20 Jean Valjean retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir? Resterait-il l’espéce de pére, entrevu, mais respecté, qu’il avait été jusqu’alors? S’introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette? Apporterait-il, sans dire un mot, son passé 4 cet avenir? En un mot se- 25 rait-il, prés de ces deux étres heureux, le sinistre muet de la destinée ?
Sa réverie vertigineuse dura toute la nuit. II resta 1a jusqu’au jour, dans la méme attitude, ployé en deux sur ce lit, prosterné sous |’énormité du sort, écrasé peut-étre, 30 hélas! Il demeura douze heures d’une longue nuit d’hi- ver, glacé, sans relever la téte et sans prononcer une pa-
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role. A le voir ainsi sans mouvement on eit dit un mort; tout 4 coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux vétements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu’il vivait.
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Le matin du 17 février, il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau sous le bras, oc- cupé «a faire son antichambre,» entendit un léger frappe-
‘ment 4 la porte. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent.
Il Vintroduisit dans le salon, encore encombré et sens des- sus dessous, et qui avait l’air du champ de bataille des joies de la veille.
— Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.
— Votre maitre est-il levé? demanda Jean Valjean.
— Lequel? l’ancien ou le nouveau?
— Monsieur Pontmercy.
— Monsieur le baron? fit Basque en se redressant. Je vais voir. Je vais lui dire que monsieur Fauchelevent est 1a.
—Non. Ne lui dites pas que c’est moi. Dites-lui que quelqu’un demande & lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom, Je veux lui faire une surprise.
— Ah! reprit Basque, et il sortit.
Jean Valjean resta seul.
Quelques minutes s’écoulérent. Jean Valjean était im- mobile & l’endroit ott Basque l’avait quitté. Un bruit se fit 4 la porte, il leva les yeux. Marius entra, ia téte haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumiére sur le visage, se triomphant. gil
— C’est vous, ptre! s’écria-t-il en apercevant Jean Val
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jean ; cet imbécile de Basque qui avait un air mystérieux ! Mais vous venez de trop bonne heure. II n’est encore que midi et demi. Cosette dort.
Ce mot: Pere, dit 4 M. Fauchelevent par Marius, signi-
fiait: Félicité supréme. II y avait toujours eu, on le sait,
escarpement,’ froideur et contrainte entre eux; glace & rompre ou a fondre. Marius était & ce point d’enivrement que l’escarpement s’abaissait, que la glace se dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette, un pere.
Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre a ces divins paroxysmes de la joie:
— Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez manqué hier! Bonjour, pére. Comment va votre main? Mieux n’est-ce pas?
Et, satisfait de la bonne réponse qu’il se faisait a lui- méme, il poursuivit:
— Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant! Vous n’oublierez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus de l’Homme-Armé. ‘Nous n’en voulons plus du tout. Comment aviez-vous pu alier demeurer dans une rue comme ga, qui est grognon, qui est laide, qui a une barriére 4 un bout, ot l’on a froid, ot l’on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et dés aujourd’hui. Ou vous aurez affaire 4 Cosette. Elle entend nous mener tous par le bout du nez, je vous en préviens. Nous vivrons ensemble. Nous sommes absolu- ment décidés 4 étre heureux. Et vous en serez, de notre bonheur, entendez-vous, pére. Ah ga, vous déjeunez avec nous aujourd’hui?
— Monsieur, dit Jean Valjean, j’ai une chose 4 vous dire. Je suis un ancien forgat.
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La limite des sons aigus perceptibles peut étre tout aussi bien dépassée pour l’esprit que pour l’oreille. Ces mots: Je suts un ancien for¢at, sortant de la bouche de M. Fauche- levent et entrant dans l’oreille de Marius, allaient au dela
5 du possible. Marius n’entendit pas. Il lui sembla que quelque chose venait de lui étre dit; mais il ne sut quoi. Il resta béant.
Il s’apercut alors que Vhomme qui lui parlait était effra-
yant. Tout a son éblouissement, il n’avait pas jusqu’a ce 10 moment remarqué cette paleur terrible.
Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit, défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce 4 nu et le montra a Marius.
— Je n’ai rien a la main, dit-il.
15 Marius regarda le pouce.
— Je n’y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.
I] n’y avait, en effet, aucune trace de blessure.
Jean Valjean poursuivit:
— Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je
20 me suis fait absent le plus que j’ai pu. J’ai supposé cette blessure pour ne point faire un faux’, pour he point intro- duire de nullité dans les actes du mariage, pour étre dispensé de signer.
Marius bégaya.
25 — Qu’est-ce que cela veut dire?
— Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j’ai été aux galéres. ;
Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister a l’évidence, il fallait s’y rendre. Il commenga &
3o comprendre, et comme cela arrive toujours en cas pareil, il comprit au dela. Il entrevit dans l’avenir, pour lui-méme une destinée difforme.
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— Dites tout, dites tout! cria-t-il, Vous étes le pére de Cosette !
Et il fit deux pas en arritre avec un mouvement d’indi- cible horreur.
Jean Valjean redressa la téte dans une telle majesté d’attitude qu’il sembla grandir jusqu’au plafond.
— llest nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; quoique notre serment 4 nous autres ne soit pas recu en justice...
Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d’autorité souve- raine et sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les syllabies:
—... Vous me croirez. Le pére de Cosette, moi! devant Dieu, non. Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais ma vie 4 émonder des arbres. Je ne m’appelle pas Fauchelevent, je m’appelle Jean Val- jean. Je ne suis rien 4 Cosette. Rassurez-vous.
Marius balbutia:
— Qui me prouve?
— Moi. Puisque je le dis.
Marius regarda cet homme. I] était lugubre et tranquille. Aucun mensonge ne pouvait sortir d’un tel calme.
— Je vous crois, dit Marius.
Jean Valjean inclina la téte comme pour prendre acte,' et continua:
— Que suis-je pour Cosette? un passant. Ilya dixans, je ne savais pas qu’elle existat. Je l’aime, c’est vrai. Une enfant qu’on a vue petite, étant soi-méme déja vieux, on Yaime. Quand on est vieux, on se sent grand-pére pour
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tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble, sup- 30
poser que j’ai quelque chose qui ressemble Aun cceur. Elle était orpheline. Sans pére ni mére. Elle avait besoin de
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moi. Voil& pourquoi je me suis mis a l’aimer. C’est si faible les enfants, que le premier venu, méme un homme comme moi, peut étre leur protecteur. Aujourd’hui, Cosette quitte ma vie; nos deux chemins se séparent. _ Désormais 5 je ne puis plus rien pourelle. Elle est madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change. Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m’en parlez pas, mais je vais au-devant de votre pensée, c’est un dépét. Comment ce dépét é¢tait-il entre mes mains ?
10 Qu’importe? Jerendsledépot. Onn’a rien de plus 4 me
demander. Et Jean Valjean regarda Marius en face. — Mais enfin, s’écria Marius, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu’est-ce qui vous y force? Vous pouviez vous
15 garder le secret 4 vous-méme. Vous n’étes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué. Vous avez une raison pour faire, de gaité de coeur, une telle révélation. Achevez. Ilya autre chose. A quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif ?
20 — Pour quel motif? répondit Jean Valjean d’une voix si basse et si sourde qu’on efit dit que c’était A luiméme qu’il parlait plus qu’A Marius. Pour quel motif, en effet, ce forgat vient-il dire: Je suis un forgat? Eh bien oui! le motif est étrange. C’est par honnéteté. —Je pouvais mentir,
25 c’est vrai, vous tromper tous, rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j’ai pu mentir; mais mainte- nant ce serait pour moi, je ne le dois pas. II suffisait de me taire, c’est vrai, et tout continuait. Vous me demandez ce qui me force 4 parler? une drole de chose ; ma conscience.
30 Me taire, c’était pourtant bien facile. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit qu’en cachant mon nom je ne faisais de mal & personne, que le nom de Fauchelevent m’avait été
JEAN VALJEAN 393
donné par Fauchelevent lui-méme en reconnaissance d’un service rendu, et que je pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que vous m’offrez, que je ne génerais rien, que je serais dans mon petit coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j’aurais l’idée d’étre dans la méme maison qu’elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné. Continuer d’étre monsieur Fauche- levent, cela arrangeait tout. Oui, excepté mon ame. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon Ame restait noir. Ce n’est pas assez d’étre heureux, il faut étre con- tent. Non, ce n’est pas simple. Il y a un silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma lacheté, et ma trahison, et mon crime, je l’aurais bu goutte a goutte, et mon bonjour aurait menti, et mon bon- soir aurait menti, et j’aurais dormi 1a-dessus, et j’aurais mangé cela avec mon pain, et j’aurais regardé Cosette en face, et j’aurais répondu au sourire de l’ange par le sourire du damné, et j’aurais été un fourbe abominable! Pourquoi faire? pour étre heureux. Pour étre heureux, moi! Est-ce que j’ai le droit d’étre heureux? je suis hors de la vie, monsieur,
Jean Valjean s’arréta. Marius écoutait. De tels en- chainements d’idées et d’angoisses ne se peuvent inter- rompre. Jean Valjean baissa la voix de nouveau, mais ce n’était plus la voix sourde, c’était la voix sinistre.
~~ Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dé- noncé, ni poursuivi, ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si! je suis traqué! Par qui? parmoi. C’est moi qui me barre 4 moi-méme le pas- sage, et je me traine, et je me pousse, et je m’arréte, et je m’exécute, et quand on se tient soi-méme, on est bien tenu.
Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:
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— Monsieur Pontmercy, cela n’a pas le sens commun, je suis un honnéte homme. C’est en me dégradant a vos yeux que je m’éléve aux miens. Ceci m’est déja arrivé une fois, mais c’était moins douloureux; ce n’était rien.
5 Oui, un honnéte homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma faute, continué de m’estimer ; maintenant que vous me méprisez, je le suis. Je suis un galérien qui obéit asa conscience. Je sais bien que cela n’est pas ressemblant. Mais que voulez-vous que j’y fasse? cela est. J’ai pris
10 des engagements envers moi-méme; je les tiens. Il ya des rencontres qui nous lient, il y a des hasards qui nous entrainent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur Pont- mercy, il m’est arrivé des choses dans ma vie.
Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot:
15 —-Pour vivre, autrefois, j’ai volé un pain; aujourd’hui, pour vivre, je ne veux pas voler un nom.
— Pour vivre! interrompit Marius. Vous n’avez pas besoin de ce nom pour vivre?
— Ah! je m’entends, répondit Jean Valjean, en levant
20 et en abaissant la téte lentement plusieurs fois de suite.
Puis il se tourna vers Marius:
— Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n’ai rien dit, je suis resté M. Fauchelevent, j’ai pris ma place chez vous, je suis des votres, je suis dans ma chambre, je
25 viens déjeuner le matin en pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois, j’accompagne madame Pont- mercy aux Tuileries' et 4 la place Royale, nous sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis la, vous étes 14, nous causons, nous rions, tout 4
3o coup vous entendez une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voila que cette main épouvantable, la police, sort de Vombre et m’arrache mon masque brusquement !
JEAN VALJEAN 305
Il se tut encore; Marius s’était levé avec un frémisse- ment. Jean Valjean reprit:
— Qu’en dites-vous ?
Le silence de Marius répondait.
Jean Valjean continua:
— Vous voyez bien que j’ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez heureux, soyez dans le ciel, soyez l’ange d’un ange, soyez dans le soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la maniere dont un pauvre damné s’y prend pour s’ouvrir la poitrine et faire son devoir; vous avez un misérable homme devant vous monsieur.
Marius traversa lentement le salon et quand il fut prés de Jean Valjean, lui tendit la main.
Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point, Jean Valjean se laissa faire, et il sembla 4 Marius qu’il étreignait une main de marbre.
— Mon grand-pére a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grace.
—C’est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
Et dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de dignité inexorable :
— D’ailleurs, faire mon devoir, voila l’ami auquel j’ai recours; et je n’ai besoin que d’une grace, celle de ma conscience.
En ce moment, &4 l’autre extrémité du salon, la porte s’entrouvrit doucement et dans l’entre-baillement la téte de Cosette apparut.
— Parions que vous parlez politique. Comme c’est béte, au lieu d’étre avec moi!
Jean Valjean tressaillit.
— Cosette! ... balbutia Marius.
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306 LES MISERABLES
Et il s’arréta. On efit dit deux coupables. Cosette, radieuse, continuait de les regarder tous les deux. —Je vous prends en flagrant délit, dit ~Cosette. Je 5 viens d’entendre & travers la porte mon petre Fauchelevent qui disait: «La conscience ...— Faire son devoir.. .» — C’est de la politique, ca. Je ne veux pas. On ne doit pas parler politique dés le lendemain. Ce n’est pas juste. — Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous par- 1o lons affaires. Nous parlons du meilleur placement a trou- ver pour tes six cent mille francs.... —Ce n’est pas tout ¢a, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi ici? Et, passant résoltiment la porte, elle entra dans le salon. 15 — Voila, dit-elle, je vais m’installer prés de vous sur un fauteuil, on déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je sais bien qu’il faut que les hommes parlent. Je serai bien sage. Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement : a0 — Nous parlons affaires. I] faut que nous soyons seuls. — Eh bien, est-ce que je suis quelqu’un ? Jean Valjean ne pronongait pas une parole. Cosette se tourna vers lui: — D’abord pére, vous, je veux que vous veniez m’em- 25 brasser. Qu’est-ce que vous faites 1a 4 ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qu’est-ce qui m’a donné un pére comme ¢a? Vous voyez bien que je suis trés malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de suite. 30 Jean Valjean s’approcha. Cosette se tourna vers Marius. — Vous, je vous fais la grimace.
JEAN VALJEAN 307
Puis elle tendit son front & Jean Valjean.
Jean Valjean déposa un baiser sur ce front ot il y avait un reflet céleste.
— Souriez.
Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d’un spectre. 5
— Maintenant défendez-moi contre mon mari.
— Cosette! ... fit Marius.
— Fachez-vous, pere. Dites-lui qu’il faut que je reste. On peut bien parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C’est donc bien étonnant ce que vous dites! 10 des affaires, placer de l’argent 4 une banque, voila grand’- chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Mon- sieur mon mari, monsieur mon papa, vous étes des tyrans. Je vais le dire 4 grand-pére. Si vous croyez que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. 15 Je suis fiére. Je vous attends a présent. Vous allez voir que c’est vous qui allez yous ennuyer sans moi. Je m’en vais, c’est bien fait.
Et elle sortit.
Deux secondes aprés, la porte se rouvrit, sa fraiche 20 téte vermeille passa encore une fois entre les deux bat- tants, et elle leur cria:
; — Je suis trés en coleére.
La porte se referma et les ténébres se refirent.
Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans 25 s’en douter, aurait traversé brusquement de la nuit.
Marius s’assura que la porte était bien refermée.
—Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va sa- WO a.
A ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. 30 Il fixa sur Marius un ceil égaré.
— Cosette! oh oui, c’est vrai, vous allez dire cela a
308 LES MISERABLES
Cosette. C’est juste. Tiens, je n’y avais pas pensé. On a de la force pour une chose, on n’en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne lui
5 dites pas. Est-ce qu’il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? j’ai pu le dire de moi-méme sans y étre forcé, je Vaurais dit & l’univers, & tout le monde, ¢a m’était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que c’est, cela ]’épouvanterait. ‘Un forgat, quoi! on serait forcé de lui expliqner, de lui
10 dire: C’est un homme qui a été aux galéres. Elle a vu un jour passer la chaine.t!. Oh! mon Dieu!
I] s’affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
On ne l’entendait pas, mais aux secousses de ses épau-
15 les, on voyait qu’il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs ter- ribles..
Il y a de l’étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le prit, il se renversa en arriére sur le dossier du fauteuil comme pour respirer, laissant pendre ses bras
20 et laissant voir 4 Marius sa face inondée de larmes, et Ma- rius l’entendit murmurer si bas que sa voix semblait étre dans une profondeur sans fond:
— Oh! je voudrais mourir !
— Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret
25 pour moi seul.
—Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Val- jean avec douceur. Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index sur l’ongle de son pouce, puis il éleva 30 la voix:
— Tout est 4 peu prés fini. Il me reste une derniére chose #23
JEAN VALJEAN 3°09
— Laquelle?
Jean Valjean eut comme une supréme hésitation, et, sans voix, presque sans souffle, il balbutia plus qu’il ne dit:
—A présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui étes le maitre, que je ne dois plus voir Cosette? 5
—Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.
—Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.
Et il se dirigea vers la porte.
I] mit la main sur le bec-de-cane,! le péne céda, la porte 10 s’entrebailla, Jean Valjean l’ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.
I] n’était plus pale, il était livide. Il n’y avait plus de larmes dans ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. 15 Sa voix était redevenue étrangement calme.
— Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous assure que je le désire beaucoup. Si je n’avais pas tenu & voir Cosette, je ne vous aurais pas fait V’aveu que je vous ai fait, je serais parti; mais voulant 2c rester dans l’endroit ott est Cosette et continuer de la voir, jai di honnétement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement, n’est-ce pas? c’est 14 une chose qui se com- prend. Voyez-vous, il y a neuf ans passés que je l’ai prés de moi. J’étais comme son pére, et elle était mon enfant. 25 Je ne sais pas si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s’en aller & présent, ne plus la voir, ne plus lui par- ler, n’avoir plus rien, ce serait difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais 30 pas longtemps. Vous diriez qu’on me regoive dans ia petite salle basse. Au rez-de-chaussée. J’entrerais bien
310 LES MISERABLES
par la porte de derriére, qui est pour les domestiques, mais cela étonnerait peut-étre, il vaut mieux, je crois, que jentre par la porte de tout le monde. Monsieur, vrai- ment. Je voudrais bien voir encore un*peu Cosette.
5 Aussi rarement qu’il vous plaira. Mettez-vous 4 ma place, je n’ai plus que cela. Et puis, il faut prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire, c’est de venir le soir, quand il commence 4 étre nuit.
to — Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.
— Vous étes bon, monsieur, dit Jean Valjean. Marius salua Jean Valjean et ces deux hommes se quittérent.
15 Marius était bouleversé. L’espéce d’éloignement qu’il avait toujours eu pour l’homme pres duquel il voyait Co- sette lui était désormais expliqué. II y avait dans ce per- sonnage un on ne Sait quoi énigmatique dont son instinct lavertissait. Cette énigme, c’était la plus hideuse des
20 hontes, le bagne. Ce M. Fauchelevent était le forgat Jean Valjean.
VIII
Le lendemain, a la nuit tombante, Jean Valjean frappait a la porte cochtre de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le recut. Basque se trouvait dans la cour 4 25 point nommé, et comme s’il avait eu des ordres. II ar- rive quelquefois qu’on dit 4 un domestique: Vous guette- rez monsieur un tel, quand il arrivera. Basque, sans attendre que Jean Valjean vint & lui, lui adressa la parole:
JEAN VALJEAN 311
— Monsieur le baron m’a chargé de demander 3 mon- sieur s’il désire monter ou rester en bas?
— Rester en bas, répondit Jean Valjean.
Basque, d’ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle basse et dit: Je vais prévenir madame.
La piéce ot! Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée votité et humide, servant de cellier dans l’occasion, don- nant sur la rue, carrelé de carreaux rouges, et mal éclairé d’une fenétre 4 barreaux de fer. Un feu y était allumé; ce qui indiquait qu’on avait compté sur la réponse de Jean Valjean: Rester en bas.
Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la che- minée. Entre les fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit, montrant plus de corde que de laine.
Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils. Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira. Jean Valjean, la téte ployée et le menton sur la poitrine, n’apergut ni Basque, ni la bougie. Tout 4 coup, il se*dressa comme en sursaut. Co- sette était derriére lui. I] ne l’avait pas vue entrer, mais il avait senti qu’elle entrait. Ilse retourna. II la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu’il regardait de ce profond regard ce n’était pas la beauté, c’était ]’ime.
— Ah bien, s’écria Cosette, pére, je savais que vous étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue a celle-la. Voili une idée! Marius me dit que c’ést vous qui voulez que je vous re¢oive ici.
_— Oui, c’est moi. _— Mais pourquoi choisissez-vous pour me voir la cham- bre la plus laide de la maison? C’est horrible ici.
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— Tu sais... Jean Valjean se reprit. — Vous savez, madame, je suis particulier, j’ai mes
lubies. : 5 Cosette frappa ses petites mains l’une contre |’antre. — Madame!... vous savez!... encore du nouveau!
Qu’est-ce que cela veut dire? Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois recours : 1o — Vous avez voulu étre madame. Vous l’étes. — Pas pour vous, pére. — Ne m’appelez plus pére.
— Comment? — Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez. 15 — Vous n’étes plus pere? Je ne suis plus Cosette?
monsieur Jean? Qu’est-ce que cela signifie? Je n’y com- prends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai 4 mon mari la permission que vous soyez monsieur Jean. J’es- peére qu’il n’y consentira pas. Vous me faites beaucoup 20 de peine. On a des lubies, mais on ne fait pas du cha- grin 4 sa petite Cosette. C’est mal. Vous n’avez pas le droit d’étre méchant, vous qui étes bon. Il ne répondit pas. Elle lui prit vivement les deux mains, et d’un mouvement irrésistible, les élevant vers son 25 visage, elle les pressa contre son cou sous son menton, ce qui est un profond geste de tendresse. — Oh! lui dit-elle, soyez bon! Et elle poursuivit: — Voici ce que j’appelle étre bon: étre gentil, venir go demeurer ici, il y a des oiseaux ici comme rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l’Homme- Armé, ne pas nous donner des charades 4 deviner, étre
JEAN VALJEAN 313
comme tout le monde, diner avec nous, déjeuner avec nous, étre mon peére.
Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Val- jean, et ajouta:
— Vous m’en voulez donc de ce que je suis heureuse ?
La naiveté, a son insu, pénétre quelquefois trés avant. Cette question, simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait égratigner, elle déchirait.
Jean Valjean palit.
Il resta un moment sans répondre, puis d’un accent 10 inexprimable et se parlant a lui-méme, il murmura:
— Son bonheur, c’était le but de ma vie. A présent, Dieu peut me signer ma sortie. Cosette, tu es heureuse, mon temps est fait.
— Ah! vous m’avez dit tu / s’écria Cosette. 15
Et elle lui sauta au cou.
Jean Valjean se retira doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.
— Eh bien? dit Cosette.
Jean Valjean répondit : 20
" — Je vous quitte, madame, on vous attend.
Et, du seuil de la porte, il ajouta:
—Je vous ai dit zw. Dites & votre mari que cela ne m/’arrivera plus. Pardonnez-moi.
Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet 25 adieu énigmatique.
Le jour suivant, 4 la méme heure, Jean Valjean vint. Cosette ne lui fit pas de questions, ne s’étonna plus, ne s’écria plus qu’elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni pére, ni monsieur Jean. Elle se laissa 30 dire vous. Il est probable qu’elle avait eu avec Marius une de ces conversations dans lesquelles l’homme aimé dit
wn
314 LES MISERABLES
ce qu’il veut, n’explique rien, et satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas trés loin au dela de leur amour.
Tous les lendemains qui suivirent ramenérent a la méme
5 heure Jean Valjean. II n’eut pas la force de prendre les paroles de Marius autrement qu’a la lettre. Marius s’ar- rangea de maniére 4 étre absent aux heures ot Jean Val- jean venait.
Plusieurs semaines se passérent ainsi. Une vie nou-
1o velle s’empara peu a peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin de la maison, les plai- sirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de Cosette n’é- taient pas cotiteux, ils consistaient en un seul: étre avec Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c’était la la
15 grande occupation de sa vie. C’était pour eux une joie toujours toute neuve de sortir, bras dessus, bras dessous, a la face du soleil, en pleine rue, sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Jean Valjean venait tous les jours.
20 Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela le faisait autre pour Cosette. Le soin qu’il avait pris luicméme de la détacher de lui lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de moins en moins ten- dre. Pourtant elle l’aimait toujours bien, et il le sentait.
25 Il demeurait toujours rue de l’Homme-Armé, ne pou- vant se résoudre a s’éloigner du quartier qu’habitait Cosette. Dans les premiers temps il ne restait prés de Cosette que quelques minutes, puis s’en allait. Peu 4 peu il prit l’habitude de faire ses visites moins courtes. On
3o etit dit qu’il profitait de l’autorisation des jours qui s’al- longeaient: il arriva plus tét et partit plus tard.
Un jour il échappa 4 Cosette de lui dire: «Pétre.» Un |
JEAN VALJEAN 315
éclair de joie illumina le vieux visage sombre de Jean Val- jean. Il la reprit: «Dites Jean.» — Ah! c’est vrai, ré- pondit-elle avec un éclat de rire, monsieur Jean.
— C’est bien, dit-l. Et il se détourna pour qu’elle ne le vit pas essuyer ses yeux.
Apercevant que ses visites ne sont pas agréables 4 Marius, il les cesse peu & peu.
Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l’été de 1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques, les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement vétu de noir, qui, tous les jours, vers la méme heure, 4 la nuit tombante, sortait de la rue de 1’Homme-Armé et entrait dans la rue Saint-Louis.
La il marchait 4 pas lents, la téte tendue en avant, ne voyant rien, n’entendant rien, |’ceil immuablement fixé sur un point toujours le méme, qui semblait pour lui étoilé, et qui n’était autre que l’angle de la rue des Filles-du Cal- vaire. Plus il approchait de ce coin de rue, plus son cil s’éclairait: une sorte de joie illuminait ses prunelles com- me une aurore intérieure, il avait l’air fasciné et attendri, ses lévres faisaient des mouvements obscurs, comme s’il parlait & quelqu’un qu’il ne voyait pas, il souriait vague- ment, et il avangait le plus lentement qu’il pouvait. Quel- que temps qu’il mit a faire durer l’arrivée, il fallait bien arriver; il atteignait la rue des Filles-du-Calvaire ; alors il s’arrétait, il tremblait, il passait sa téte avec une sorte de timidité sombre au dela du coin de la derniére maison, et il regardait dans cette rue, et il y avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait 4 !’éblouissement de Vimpossible et & la réverbération d’un paradis fermé. Puis une larme, qui s’était peu 4 peu amassée dans |’angle
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des paupitres, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et quelquefois s’arrétait sur sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur ameére. II restait ainsi quel- ques minutes comme s’il efit été de pierre, puis il s’en re-
s tournait par le méme chemin et du méme pas, et, 4 mesure qu’il s’éloignait, son regard s’éteignait.
Peu & peu, ce vieillard cessa d’aller jusqu’a l’angle de la rue des Filles-du-Calvaire; il s’arrétait & mi-chemin dans la rue Saint-Louis; tantdt un peu plus loin, tantét
10 un peu plus pres.
Tous les jours, il sortait de chez lui 4 la méme heure, il entreprenait le méme trajet, mais il ne l’achevait plus, et, peut-€tre sans qu’il en etit conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage exprimait cette unique idée:
15 A quoi bon? La prunelle était éteinte; plus de rayonne- ment. La larme aussi était tarie; elle ne s’amassait plus dans l’angle des paupitres; cet ceil pensif était sec. Quelquefois, quand le temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu’il n’ouyrait point.
20 Les bonnes femmes du quartier disaient: C’est un in- nocent. Les enfants le suivaient en riant.
Un jour Jean Valjean descendit son escalier, fit trois pas dans la rue, s’assit sur une borne, sur cette méme borne ot Gavroche, dans la nuit du 5 au 6 juin, l’avait
25 trouvé songeant; il resta 14 quelques minutes, puis re- monta. Ce fut la derniére oscillation du pendule. Le lendemain, il ne sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.
Du temps qu’il sortait encore, il avait acheté & un
30 chaudronnier, pour quelques sous, un petit crucifix de cuivre qu’il avait accroché & un clou en face de son lit. Ce gibet-la est toujours bon a voir.
JEAN VALJEAN 317
Une semaine s’écoula sans que Jean Valjean fit un pas dans sa chambre, il demeurait toujours couché. La por- titre disait 4 son mari: — Le bonhomme de 1-haut ne se léve plus, il ne mange plus, il n’ira pas loin. Ca a des chagrins, ga. Onne m’dtera pas de la téte que sa fille est 5 mal mari€e. Le portier répliqua avec l’accent de la sou- veraineté maritale :
— S’il est riche, qu’il ait un médecin. S’il n’est pas riche, qu’il n’en ait pas. S’il n’a pas de médecin, il moutra. Io
— Et s’il en a un?
— I! mourra, dit le portier.
La portiére se mit a gratter avec un vieux couteau de l’herbe qui poussait dans ce qu’elle appelait son pavé, et, tout en arrachant l’herbe, elle grommelait: 15
— C’est dommage. Un vieillard qui est si propre!
Elle apercut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle prit sur elle de le prier de monter.
Le médecin vit Jean Valjean et lui parla.
_ Quand il redescendit, la portiére l’interpella : 20
— Eh bien, docteur ?
— Votre malade est bien malade.
— Qv’est-ce qu’il a?
— Tout et rien. C’est un homme qui, selon toute ap- parence, a perdu une personne chére. On meurt de cela. 25
— Qu’est-ce qu’il vous a dit?
— Il m’a dit qu’il se portait bien.
— Reviendrez-vous, docteur?
— Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu’un autre que moi revint. 30 Un soir Jean Valjean eut de la peine a se soulever sur
le coude; il reconnut qu’il était plus faible qu’il ne l’avait
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encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque préoccupation supréme, il fit un effort, se dressa sur son séant et s’habilla. Il mit son vieux vétement d’ouvrier. Ne sortant plus, il y était revenu, et il le préférait. Il dut s’interrompre plusieurs fois en s’habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui coulait du front.
I] ouvrit la valise, en tira le trousseau de Cosette et 1’é- tala sur son lit. Les chandeliers de l’évéque étaient a leur place, sur la cheminée. II] prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les chandeliers. Puis, quoiqu’il fit encore grand jour, c’était en été, il les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein jour dans les chambres oti il y a des morts.
Chaque pas qu’il faisait en allant d’un meuble & l’autre Vexténuait et il était obligé de s’asseoir. Une des chaises ou il se laissa tomber était placée devant le miroir, si fatal pour lui, si providentiel pour Marius, ot il avait lu sur le buvard l’écriture renversée de Cosette. II se vit dans ce miroir, et ne se reconnut pas. II] avait quatre- vingts ans; avant le mariage de Marius, on lui efit a peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente. Ce qu’il avait sur le front, ce n’était plus la ride de l’age, c’était la marque mystérieuse de la mort.
La nuit était venue. II traina laborieusement une table et le vieux fauteuil prés de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l’encre et du papier. Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il avait soif. Ne pouvant soulever le pot a l’eau, il le pencha péniblement vers sa bouche, et but une gorgée.
Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait rester debout, il regarda la petite robe noire et
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tous ces chers objets. Ces contemplations-l4 durent des heures qui semblent des minutes. Tout A coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s’accouda 3 la table que les flambeaux de l’évéque éclairaient, et prit la plume. Comme la plume ni l’encre n’avaient servi depuis longtemps, le bec de la plume était recourbé, l’encre des- séchée, il fallut qu’il se levat et qu’il mit quelques gouttes d’eau dans l’encre, ce qu’il ne put faire sans s’arréter et s’asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d’écrire avec le dos dela plume. II] s’essuyait le front de temps en temps. Sa main tremblait. II écrivit lentement quelques lignes que voici:
«Cosette, je te bénis. Je vais t’expliquer. Ton mari a eu raison de me faire comprendre que je devais m’en aller; cependant il y a un peu d’erreur dans ce qu’ila cru, mais ilaeuraison. Ilestexcellent. Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci; voici ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j’ai la force de me les rappeler, écoute bien, cet argent est bien a toi. Voici toute la chose: Le jais blanc vient de Norvége, le jais noir vient d’Angleterre, la verro- terie noire vient d’Allemagne. Le jais est plus léger, plus précieux, plus cher. On peut faire en France des imita- tions, comme en Allemagne. II faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe 4 esprit-de-vin pour amollir la cire. La cire se faisait avec de la résine et du noir de fumée et cofitait quatre francs la livre. J’ai imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle ne cofite plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles se font avec un verre vio- let qu’on colle au moyen de cette cire sur une petite mem-
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brure' en fer noire. Le verre doit étre violet pour les bijoux de fer, et noir pour les bijoux d’or. L’Espagne en achéte beaucoup. C’est le pays du jais. . .»
Ici il s’interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de ces sanglots désespérés qui montaiént par mo- ments des profondeurs de son étre; le pauvre homme prit sa téte dans ses deux mains, et songea.
—Oh! s’écriait-il au dedans de lui-méme (cris lamenta- bles, entendus de Dieu seul), c’est fini. Je ne la verrai plus. C’est un sourire qui a passé sur moi. Je vais en- trer dans la nuit sans méme la revoir. Oh! une minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder, elle, l’ange! et puis mourir! Ce n’est rien de mourir, ce qui est affreux, c’est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait un mot, est-ce que cela ferait du mal 4 quelqu’un? Non, c’est fini, jamais. Me voila tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la reverrai plus.
En ce moment on frappa & sa porte.
[Ce jour-la, Thénardier déguisé vient chez Marius lui dire que Jean Valjean est un voleur et un assassin. Marius reconnait Thé- nardier et lui parle ainsi.]
— Thénardier, je vous ai dit votrenom. A présent, votre secret, ce que vous veniez m’apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J’ai mes informations aussi, moi. Vous allez voir que j’en sais plus long que vous. Jean Valjean, comme vous l’avez dit, est un assassin et un vo- leur. Un voleur, parce qu’il a volé un riche manufactu- rier dont il a causé la ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu’il a assassiné l’agent de police Javert.
— Monsieur le baron, fit Thénardier, ce sont des chi- meres. La confiance dont monsieur le baron m’honore me fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et
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la justice. Je n’aime pas voir accuser les gens injaste- ment. Monsieur le baron, Jean Valjean n’a point volé
