Chapter 35
M. Leblanc avait tout écrit. Thénardier reprit:
-—Signez. Quel est votre nom?
— Urbain Fabre, dit le prisonnier.
Thénardier, avec le mouvement d’un chat, précipita sa
romain dans sa poche et en tira le mouchoir saisi sur M. Leblanc. Il en chercha la marque et l’approcha de la chandelle.
— U.F. C’est cela. Urbain Fabre. Eh bien, signez U. F.
Le prisonnier signa.
15 — Comme il faut les deux mains pour plier la lettre, donnez, je vais la plier.
Cela fait, Thénardier reprit :
— Mettez l’adresse. Mademoiselle Fabre, chez vous.
Le prisonnier resta un moment pensif, puis il prit la
20 plume et écrivit:
«Mademoiselle Fabre, chez M. Urbain Fabre, rue Saint- Dominique-d’ Enfer,' n° 17.»
Thénardier saisit la lettre avec une sorte de convulsion fébrile.
2 — Ma femme! cria-t-il.
La Thénardier accourut.
— Voici la lettre. Tu sais ce que tu as & faire. Un fiacre est en bas. Pars tout de suite, et reviens idem.
Et s’adressant 4]’homme au merlin:
30 — Toi, puisque tu as 6té ton cache-nez, accompagne la bourgeoise. Tu monteras derriére le fiacre. Tu sais ou tu as laissé la maringotte ??
MARIUS 183
— Oui, dit ’homme. Et, déposant son merlin dans un coin, il suivit la Thé- nardier.
[Le plan de Thénardier est de faire venir Cosette et de la garder
- Jusqu’a ce que M. Leblanc lui ait donnd les deux cent mille francs. 5
Madame Thénardier porte Ja lettre mais bientét elle revient et an- nonce que l’adresse est fausse. ]
— Fausse adresse? répéta Thénardier.
Elle reprit:
— Personne! Rue Saint-Dominique, numéro dix-sept, pas de monsieur Urbain Fabre! On ne sait pas ce que c’est |
Marius respira.
Elle, Ursule ou |’Alouette, celle qu’il ne savait plus comment nommer, était sauvée.
Pendant que sa femme exaspérée vociférait, Thénardier s’était assis sur la table. I] resta quelques instants sans prononcer une parole. Enfin il dit au prisonnier avec une inflexion lente et singulitrement féroce:
_ — Une fausse adresse? qu’est-ce que tu as donc es- péré?
— Gagner du temps! cria le prisonnier d’une voix éclatante.
Et au méme instant il secoua ses liens; ils étaient cou- pés. Le prisonnier n’était plus attaché au lit que par une jambe.
Avant que les sept hommes eussent eu le temps de se reconnaitre et de s’élancer, lui s’était penché sous la cheminée, avait étendu la main vers le réchaud, puis s’était
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redressé, et maintenant Thénardier, la Thénardier et les 30
bandits, refoulés par le saisissement au fond du bouge, le regardaient avec stupeur ¢levant au-dessus de sa téte le
184 LES MISERABLES
ciseau rouge d’ot tombait une lueur sinistre, presque libre et dans une attitude formidable.
L’enquéte judiciaire, 4 laquelle le guet-apens de la ma- sure Gorbeau donna lieu par la suite, a constaté qu’un
5 gros sou, coupé et travaillé d’une fagon particuliére, fut trouvé dans le galetas, quand la police y fit une descente ; ce gros sou était une de ces merveilles d’industrie que la patience du bagne engendre dans les ténébres, et pour les ténebres, merveilles qui ne sont autre chose que des instru-
1o ments d’évasion. Le malheureux qui aspire a la délivrance trouve moyen, quelquefois sans outils, avec un eustache, avec un vieux couteau, de scier un sou en deux lames minces, de creuser ces deux lames sans toucher aux em- preintes monétaires,' et de pratiquer un pas de vis sur la
15 tranche du sou de maniére a faire adhérer les lames de nouveau. Cela se visse et se dévisse 4 volonté; c’est une boite. Dans cette boite, on cache un ressort de montre, et ce ressort de montre bien manié coupe des manilles de calibre et des barreaux de fer. On croit que ce malheu-
20 reux forgat ne posséde qu’un sou; point, il posséde la liberté. C’est un gros sou de ce genre qui, dans des per- quisitions de police ultérieures, fut trouvé ouvert et en deux morceaux dans le bouge sous le grabat prés de la fenétre. On découvrit également une petite scie en acier
a5 bleu qui pouvait se cacher dans le gros sou.
Il est probable qu’au moment ot les bandits fouillérent le prisonnier, il avait sur lui ce gros sou qu’il réussit & cacher dans sa main, et qu’ensuite, ayant la main droite libre, il le dévissa et se servit de la scie pour couper les
gocordes qui l’attachaient. N’ayant pu se baisser, de peur de se trahir, il n’avait point coupé les liens de sa jambe gauche.
MARIUS 185
Le prisonnier éleva la voix:
— Vous étes des malheureux, mais ma vie ne vaut pas la peine d’étre tant défendue. Quant & vous imaginer que vous me feriez parler, que vous me feriez écrire ce que je ne veux pas écrire, que vous me feriez dire ce que je ne 5 yeux pas diresn.
Il releva la manche de son bras gauche et ajouta:
— Tenez.
En méme temps il tendit son bras et posa sur la chair nue le ciseau ardent qu’il tenait dans sa main droite par 10 le manche de bois. Marius chancela éperdu d’horreur, les brigands eux-mémes eurent un frisson, le visage de l’étrange vieillard se contracta a peine, et tandis que le fer rouge s’enfoncait dans la plaie fumante, impassible et presque auguste, il attachait sur Thénardier son beau re- 15 gard sans haine ow la souffrance s’évanouissait dans une majesté sereine.
-— Misérables, dit-il, n’ayez pas plus peur de moi que je n’ai peur de vous!
Et arrachant le ciseau de la plaie, il le lanca par la 20 fenétre qui était restée ouverte.
Le prisonnier reprit:
— Faites de moi ce que vous voudrez.
— Empoignez-le! dit Thénardier.
Deux des brigands lui posérent la main sur l’épaule. _—25
En méme temps Marius entendit au dessous de lui, au bas de la cloison, mais tellement prés qu’il ne pouvait voir ceux qui parlaient, ce colloque échangé 4 voix basse:
— Il n’y a plus qu’une chose 2 faire.
— L’escarper'! 30
— C’est cela.
C’étaient le mari et la femme qui tenaient conseil.
186 LES MISERABLES
Thénardier marcha 2 pas lents vers la table, ouvrit le tiroir et y prit le couteau. Marius égaré promenait ses yeux autour de lui, dernitre ressource machinale du dés- espoir. Tout a coup, il tressaillit. A ses pieds, sur la
gs table, un vif rayon de pleine lune éclairait et semblait lui montrer une feuille de papier. Sur cette feuille il lut cette ligne écrite en grosses lettres le matin méme par l’ainée des filles Thénardier :
— LEs COGNES SONT LA.
to Une idée, une clarté traversa l’esprit de Marius; c’était le moyen qu’il cherchait, la solution de cet affreux probléme qui le torturait, épargner l’assassin et sauver la victime. Il s’agenouilla sur sa commode, étendit les bras, saisit la feuille de papier, détacha doucement un morceau de pilatre
rs de la cloison, l’enveloppa dans le papier et jeta le tout par la crevasse au milieu du bouge.
Il était temps. Thénardier avait vaincu ses derniéres craintes ou ses derniers scrupules et se dirigeait vers le prisonnier.
20 — Quelque chose qui tombe! cria la Thénardier.
— Qu’est-ce? dit le mari.
La femme s’était élancée et avait ramassé le plAtras en- veloppé du papier. Elle le remit & son mari.
Thénardier déplia rapidement le papier et l’approcha
a5 de la chandelle.
— C’est de I’écriture d’Eponine. Diable!
Il fit signe & sa femme, qui s’approcha vivement, et il lui montra la ligne écrite sur la feuille de papier, puis il ajouta d’une voix sourde: .
30 — Vite! l’échelle! laissons le lard dans la souriciére et fichons le camp?!
Ce fut comme le signal du branle-bas dans un équipage.
MARIUS 187
Les brigands qui tenaient le prisonnier le ]Achérent; en un clin d’ceil échelle de corde fut déroulée hors de la fenétre et attachée solidement au rebord par les deux crampons de fer.
Sitdt l’échelle fixée, Thénardier cria: 5
— Viens! la bourgeoise !
Et il se précipita vers la croisée. Mais comme il allait enjamber, Bigrenaille le saisit rudement au collet.
— Non pas, dis donc, vieux farceur! aprés nous!
— Aprés nous! hurlérent les bandits. 10
— Vous étes des enfants, dit Thénardier, nous perdons le temps. Les railles* sont sur nos talons.
— Eh bien, dit un des bandits, tirons au sort 4 qui passera le premier.
Thénardier s’exclama: 15
— Etes-vous fous! étes-vous toqués?! en voila-t-il un tas de jobards! perdre le temps, n’est-ce pas? tirer au sort, n’est-ce pas? au doigt mouillé3! 4 la courte-paille! écrire nos noms! les mettre dans un bonnet!...
— Voulez-vous mon chapeau? cria une voix du seuil de 20 la porte.
Tous se retournérent. C’était Javert.
Il tenait son chapeau 4 la main, et le tendait en sou- riant.
Javert, 4 la nuit tombante, avait aposté des hommes et 25 s’était embusqué lui-méme derriére les arbres de l’autre cété du boulevard. Puis il s’était mis en arrét, prétant Voreille au signal convenu. Enfin, il s’était impatienté et avait fini par se décider & monter sans attendre le coup de pistolet. 30
Il était arrivé & point. Les bandits effarés se jetérent sur les armes qu’ils avaient abandonnées dans tous les coins au moment de s’évader.
188 LES MISERABLES
Javert remit son chapeau sur sa téte et fit deux pas dans la chambre, les bras croisés, la canne sous le bras, V’épée dans le fourreau.
— Halte 1a, dit-il. Vous ne passerez pas par la fené-
5 tre, vous passerez par la porte. C’est moins malsain. Vous étes sept, nous sommes quinze.
Et se retournant et appelant derritre lui:
— Entrez maintenant !
Une escouade de sergents de ville, l’épée au poing, et
10 d’agents armés de casse-téte et de gourdins se rua 4 l’ap- pel de Javert. On garrotta les bandits.
Cette foule d’hommes & peine éclairés d’une chandelle emplissait d’ombre le repaire.
— Les poucettes 4 tous! cria Javert.
15 Les hommes de police rentrérent en foule, et en quel- ques secondes l’ordre de Javert fut exécuté.
La Thénardier, brisée, regarda ses mains garrottées et celles de son mari, se laissa tomber & terre et s’écria en pleurant:
20 — Mes filles!
— Elles sont 4 l’ombre,! dit Javert.
En ce moment, il apercut le prisonnier des bandits qui, depuis lVentrée des agents de police, n’avait pas prononcé une parole et tenait sa téte baissée.
2g — Déliez monsieur! dit Javert, et que personne ne sorte!
Cela dit, il s’assit souverainement devant la table, ot étaient restées la chandelle et |’écritoire, tira un papier timbré de sa poche et commenga son procés-verbal.
Quand il eut écrit les premitres lignes, qui ne sont
go que des formules toujours les mémes, il leva les yeux:
— Faites approcher ce monsieur que ces messieurs avaient attaché.
MARIUS 189
Les agents regardérent autour d’eux.
— Eh bien, demanda Javert, ot est-il donc?
Le prisonnier des bandits, M. Leblanc, M. Urbain Fa- bre, le ptre d’Ursule ou de |’Alouette, avait disparu.
La porte était gardée, mais la croisée ne l’était pas. 5
Sitét qu’il s’était vu délié, et pendant que Javert ver- balisait, il avait profité du trouble, du tumulte, de ]’encom- brement, de l’obscurité, et d’un moment ot lattention n’était pas fixée sur lui, pour s’élancer par la fenétre.
Un agent courut 4 la lucarne, et regarda. On ne voyait personne dehors. L’échelle de corde tremblait encore.
— Diable! fit Javert entre ses dents, ce devait étre le meilleur.
Ic
QUATRIEME PARTIE
LIIDYLLE RUE PLUMET I
Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet- apens sur la trace duquel il avait mis Javert; mais a peine Javert eut-il quitté la masure, emmenant ses prison- niers dans trois fiacres, que Marius de son cété se glissa
5 hors de la maison. II n’était encore que neuf heures du soir, Marius alla chez Courfeyrac.
Le lendemain, dés sept heures du matin, Marius revint 4 la masure, paya le terme et ce qu’il devait 4 mame Bou- gon, fit charger sur une charrette 4 bras ses livres, son
1o lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et s’en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint dans la matinée afin de questionner Marius sur les événe- ments de la veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé !
15 Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs saisis dans la nuit. — Qui aurait dit cela? s’écriait-elle chez les portitres du quartier, un jeune homme, que ¢a vous avait l’air d’une fille !
Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement
20 si prompt. La premiere, c’est qu’il avait horreur main- tenant de cette maison ot il avait vu, de si prés et dans tout son développement le plus repoussant et le plus féro- ce, une laideur sociale plus affreuse peut-étre encore que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxiéme, c’est
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L’IDYLLE RUE PLUMET Igt
qu’il ne voulait pas figurer dans le procés quelconque qui s’ensuivrait probablement, et étre amené 4 déposer contre Thénardier.
Marius du reste était navré. Il avait un moment revu de trés prés dans cette obscurité la jeune fille qu’il aimait, le vieillard qui semblait son pére, ces étres inconnus qui étaient son seul intérét et sa seule espérance en ce monde; et, au moment ou il avait cru les saisir, un souffle avait em- porté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude et de vérité n’avait jailli méme du choc le plus effrayant. Aucune conjecture possible. I] ne savait méme plus le nom qu’il avait cru savoir.
Pour comble, la mistre revenait. I] sentait tout prés de lui, derriére lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tour- mentes, et depuis longtemps déja, il avait discontinué son travail, et rien n’est plus dangereux que le travail disconti- nué; c’est une habitude qui s’en va. Habitude facile 4 quitter, difficile 4 reprendre. Au lieu de travailler, il se mit & promener dans un endroit solitaire ott il s’asseyait souvent sous un arbre et songeait 4 «Elle.» Et sasongerie, devenant reproche, retombait sur lui; il pensait doulou- reusement & la paresse, paralysie de l’dme, qui le gagnait, et & cette nuit qui s’épaississait d’instant en instant devant lui au point qu’il ne voyait méme déja plus le soleil.
Cependant, & travers ce pénible dégagement d’idées indistinctes qui n’étaient pas méme un monologue tant l’action s’affaiblissait en lui, et il n’avait plus méme la force de vouloir se désoler, & travers cette absorption mélancolique, les sensations du dehors lui arrivaient. Il entendait derriére lui, sur les deux bords de la riviére, les laveuses des Gobelins= battre leur linge, et, au-dessus de sa téte, les oiseaux jaser et chanter dans les ormes. D’un
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192 LES MISERABLES
cété le bruit de la liberté, de l’insouciance heureuse, du loisir qui a des ailes; de l’autre le bruit du travail. Chose qui le faisait réver profondément, et presque réfléchir, c’étaient deux bruits joyeux. Un jour il était sous son
s arbre accoutumé quand, tout a coup, il entendit une voix
connue qui disait: — Tiens! le voila! Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue un matin chez lui, l’ainée des filles Thé-
10 nardier, Eponine; il savait maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie et embelilie, deux pas qu’il ne semblait point qu’elle pit faire. Elle avait accompli un double progrés, vers la lumiére et vers la détresse. Elle était pieds nus et en haillons comme le
ts jour ot elle était entrée si résolument dans sa chambre, seulement ses haillons avaient deux mois de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides. Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous étes, 6 jeunesse !
20 ~=Cependant elle était arrétée devant Marius avec un peu de joie sur son visage livide et quelque chose qui ressem- blait 4 un sourire. Elle fut quelques moments comme si elle ne pouvait parler.
— Je vous rencontre donc! dit-elle enfin. Comme je
z5 vous ai cherché! si vous saviez? Savez-vous cela? j’ai été au bloc.'. Quinze jours! Ils m’ont lachée! vu qu’il n’y avait rien sur moi, et que d’ailleurs je n’avais pas lage du discernement. II s’en fallait de deux mois. Oh! comme je vous ai cherché! voild six semaines. Vous ne
30 demeurez donc plus la-bas?
— Non, dit Marius. — Oh! je comprends. A cause de la chose. C’est
L’IDYLLE RUE PLUMET 193
désagréable ces esbrouffes-la.t Vous avez déménagé. Tiens |
Elle reprit avec une expression qui s’assombrissait peu & peu:
— Vous n’avez pas l’air content de me voir?
Marius se taisait; elle garda elle-méme un instant le silence, puis s’écria:
— Si je voulais pourtant, je vous forcerais bien & avoir Yair content !
— Quoi? demanda Marius. Que voulez-vous dire?
Elle se mordit la lévre; elle semblait hésiter, comme en proie & une sorte de combat intérieur. Elle parut prendre son parti.
— Tant pis, c’est égal. Vous avez lair triste, je veux que vous soyez content. Promettez-moi seulement que vous allez rire. Je veux vous voir rire et vous voir dire: Ah bien! c’est bon. Pauvre Monsieur Marius! vous savez? vous m’avez promis que vous me donneriez tout ce que je voudrais. ...
— Oui! mais parle donc!
Elle regarda Marius dans le blanc des yeux et lui dit:
— J’ai l’adresse.
Marius palit. Tout son sang reflua 4 son cceur.
— Quelle adresse ?
— L’adresse que vous m’avez demandée !
Elle ajouta comme si elle faisait effort:
— L’adresse . . . vous savez bien?
— Oui! bégaya Marius.
— De la demoiselle !
Ce mot prononcé, elle soupira profondément.
Marius sauta du parapet oti il était assis et lui prit éperdument la main.
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194 LES MISERABLES
— Oh! eh bien! conduis-moi! dis-moi! demande-moi tout ce que tu voudras! Ou est-ce?
— Venez avec moi, répondit-elle. Je ne sais pas bien la rue et le numéro; c’est tout de l’autre cété .d’ici, mais
5 je connais bien la maison, je vais vous conduire.
Elle fit une dizaine de pas, et s’arréta; Marius la re- joignit. Elle lui adressa la parole de cété et sans se tourner vers lui:
— A propos, vous savez que vous m’avez promis quel-
ro que chose ?
Marius fouilla dans sa poche. I] ne possédait au monde que cing francs. II les prit, et les mit dans la main d’Eponine. Elle ouvrit les doigts et laissa tomber la piéce a terre, et le regardant d’tn air sombre:
15 — Je ne veux pas de votre argent, dit-elle.
II
Vers le milieu du siécle dernier, au faubourg Saint- Germain,‘ il y avait rue Plumet une petite maison. De- vant était un jardin avec large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent. C’était 14 tout ce que
20 les passants pouvaient entrevoir; mais en arritre du pavil- lon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis bas de deux pieces. Ce logis communiquait par derriére, par une porte masquée et ouvrant & secret, avec un long couloir é¢troit, bordé de deux hautes murailles,
25 lequel allait aboutir 4 une autre porte également & secret qui s’ouvrait 4 un demi-quart de lieue de 14, presque dans un autre quartier, 4 l’extrémité solitaire de la rue de Baby- lone.
Au mois d’octobre 1829, un homme d’un certain Age
L’IDYLLE RUE PLUMET 195
s’était présenté et avait loué la maison telle qu’elle était, y compris, bien entendu, l’arritre-corps de logis? et le couloir qui allait aboutir 4 la rue de Babylone. II avait fait rétablir les ouvertures & secret des deux portes _ de ce passage et enfin était venu s’installer avec une jeune fille et une servante agée, sans bruit, plutét comme quel- qu’un qui se glisse que comme quelqu’un qui entre chez soi.
Ce locataire peu a effet? était Jean Valjean, la jeune fille était Cosette. La servante était une fille appelée Toussaint que Jean Valjean avait sauvée de l’hépital et de la misére et qui était vieille, provinciale et bégue, trois qualités qui avaient déterminé Jean Valjean a la prendre avec lui. II avait loué la maison sous le nom de M. Fau- chelevent, rentier.
Pourquoi Jean Valjean avait-il quitté le couvent du Petit-Picpus? Que s’était-il passé?
Il ne s’était rien passé.
On s’en souvient, Jean Valjean était heureux dans le couvent, si heureux que sa conscience finit par s’inquiéter. Il voyait Cosette tous les jours, il sentait la paternité naitre ‘et se développer en lui de plus en plus, il couvait de |’4me cette enfant, il se disait qu’elle était 4 lui, que rien ne pou- vait la lui enlever, que cela serait ainsi indéfiniment, que certainement elle se ferait religieuse. En réfléchissant 4 ceci, il en vint & tomber dans des perplexités. I] s’inter- rogea. Ilse demandait si tout ce bonheur était bien & lui, s’il ne se composait pas du bonheur d’un autre, du bonheur de cette enfant qu’il confisquait et qu’il dérobait, lui vieil- lard; si ce n’était point 14 un vol? II se disait que cette enfant avait le droit de connaitre la vie avant d’y renoncer, que lui retrancher, d’avance et en quelque sorte sans la consulter, toutes les joies sous prétexte de lui sauver toutes
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les épreuves, c’était dénaturer une créature humaine et mentir 4 Dieu. Et qui sait si, se rendant compte un jour de tout cela et religieuse & regret, Cosette n’en viendrait pas 4 le hair? Derniére pensée, presque égoiste et moins 5 héroique que les autres, mais qui lui était insupportable. Il résolut de quitter le couvent. Une fois sa détermination arrétée, il attendit l’occasion. Elle ne tarda pas &a se pré- senter. Le vieux Fauchelevent mourut. Jean Valjean demanda audience & la révérende prieure zo et lui dit qu’ayant fait 4 la mort de son frére un petit héri- tage qui lui permettait de vivre désormais sans travailler, il quittait le service du couvent, et emmenait sa fille; mais que, comme il n’était pas juste que Cosette, ne pronongant point ses voeux, efit été élevée gratuitement, il suppliait 15 humblement la révérende prieure de trouver bon qu’il offrit 4 la communauté, comme indemnité des cing années que Cosette y avait passées, une somme de cinq mille francs. En quittant le couvent, il prit luiméme dans ses bras et 20 ne voulut confier & aucun commissionnaire la petite valise dont il avait toujours la clef sur lui. Cette valise intri- guait Cosette, 4 cause de l’odeur d’embaumement qui en sortait. Disons tout de suite que désormais cette malle ne le 25 quitta plus. II l’avait toujours dans sa chambre. C’était la premitre et quelquefois l’unique chose qu’il emportait dans ses déménagements. Cosette en riait et appelait cette valise 7’instéparable, disant: J’en suis jalouse. Jean Valjean du reste ne reparut pas 4 lair libre sans go une profonde anxiété. I] découvrit la maison de la rue Plumet et s’y blottit. Il était désormais en possession du nom d’Ultime Fauchelevent.
L’IDYLLE RUE PLUMET 197
En méme temps il loua deux autres appartements dans Paris, afin de moins attirer l’attention que s’il ffit toujours resté dans le méme quartier, de pouvoir faire au besoin des absences 4 la moindre inqui¢tude qui le prendrait, et
enfin de ne plus se trouver au dépourvu comme la nuit oti §
il avait miraculeusement échappé a Javert.. Ces deux ap- partements étaient deux logis fort chétifs et d’apparence pauvre, dans deux quartiers trés éloignés l’un de l’autre, Vun rue de l’Ouest, l’autre rue de l’Homme-Armé.' II allait de temps en temps, tant6dt rue de l’Homme-Armé, tantdt rue de |’Ouest, passer un mois ou six semaines avec Cosette sans emmener Toussaint.
Du reste, 4 proprement parler, il vivait rue Plumet et il y avait arrangé son existence de la facon que voici:
Cosette avec la servante occupait le pavillon; elle avait la grande chambre a4 coucher aux trumeaux peints. Tout V’hiver la petite maison de Cosette était chauffée du haut en bas. Lui, il habitait l’espece de loge de portier qui était dans la cour du fond, avec un matelas sur un lit de sangle, une table de bois blanc, deux chaises de paille, un ‘pot & eau de faience, quelques bouquins sur une planche, sa chére valise dans un coin, jamais de feu. II dinait avec Cosette, et il y avait un pain bis pour lui sur la table. Il avait dit 4 Toussaint lorsqu’elle était entrée: — C’est ma- demoiselle qui est la maitresse de la maison. — Et vous, monsieur? avait répliqué Toussaint stupéfaite.— Moi, je suis bien mieux que le maitre, je suis le pere.
Aucun étranger n’entrait dans la maison de la rue Plu- met. Toussaint apportait les provisions, et Jean Valjean allait luiméme chercher l’eau 4 une prise d’eau? qui était tout proche sur le boulevard. M. Fauchelevent, rentier, était de la garde nationale. Trois ou quatre fois l’an, donc,
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198 LES MISERABLES
Jean Valjean endossait son uniforme et faisait sa faction; trés volontiers d’ailleurs; c’était pour lui un déguisement correct qui le mélait 4 tout le monde en le laissant solitaire. Jean Valjean venait d’atteindre ses soixante ans, 4ge de 5 l’exemption légale; mais il n’en paraissait pas plus de cinquante; d’ailleurs il n’avait aucune envie de se sous- traire & son sergent-major et de chicaner le comte de Lo- bau'; il n’avait pas d’état civil?; il cachait son nom, il cachait son identité, il cachait son 4ge, il cachait tout; et, ro nous venons de le dire, c’était un garde national de bonne volonté. Ressembler au premier venu qui paye ses contri- butions, c’était 14 toute son ambition. Cet homme avait pour idéal, au dedans, l’ange, au dehors, le bourgeois.
Ni Jean Valjean, ni Cosette, ni Toussaint n’entraient et
15 ne sortaient jamais que par la porte de la rue de Babylone. A moins de les apercevoir par la grille du jardin, il était difficile de deviner qu’ils demeuraient rue Plumet. Cette grille restait toujours fermée. Jean Valjean avait laissé le jardin inculte, afin qu’il n’attirat pas l’attention. En cela
20 il se trompait peut-étre.
Ce jardin ainsi livré & lui-méme depuis plus d’un demi- siécle était devenu extraordinaire et charmant. Les pas- sants d’il y a quarante ans s’arrétaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des secrets qu’il dérobait
25 derriére ses épaisseurs fraiches et vertes. Plus d’un son- geur 4 cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée pénétrer indiscrétement 4 travers les barreaux de Vantique grille cadenassée, tordue, branlante, scellée & deux piliers verdis et moussus, bizarrement couronnée d’un
3e fronton d’arabesques indéchiffrables.
UIDYLLE RUE PLUMET _ 199
III
Cosette était sortie du couvent encore presque enfant; elle avait un peu plus de quatorze ans, et son éducation _était terminée ; c’est-a-dire on lui avait appris la religion, et méme, et surtout la dévotion; puis «l’histoire,» c’est-a-dire la chose qu’on appelle ainsi au couvent; la géographie, la grammaire, les participes, les rois de France, un peu de musique, 2 faire un nez,' etc., mais du reste elle ignorait tout, ce qui est un charme et un péril. L’4me d’une jeune fille ne doit pas étre laissée obscure ; plus tard, il s’y fait des mirages trop brusques et trop vifs comme dans une chambre noire. Elle doit étre doucement et discrétement éclairée, plutdt du reflet des réalités que de leur lumitre directe et dure. Demi-jour utile et gracieusement austére qui dissipe les peurs puériles et empéche les chutes. Pour former l’Ame d’une jeune fille, toutes les religieuses du monde ne valent pas une mére. Cosette n’avait pas eu de mére. Elle n’avait eu que beaucoup de meres, au plu- Tiel. Quant 4 Jean Valjean, il y avait bien en lui toutes les tendresses & la fois, et toutes les sollicitudes; mais ce n’était qu’un vieux homme qui ne savait rien du tout.
En quittant le couvent, Cosette ne pouvait rien trouver de plus doux et de plus dangereux que la maison de la rue Plumet. C’était la continuation de la solitude avec le commencement de la liberté; un jardin fermé, mais une nature Acre, riche, voluptueuse et odorante; les mémes songes que dans le couvent, mais de jeunes hommes en- trevus; une grille, mais sur la rue.
Cependant, nous le répétons, quand elle y arriva, elle n’était encore qu’une enfant. Jean Valjean lui livra ce jardin inculte. — Fais-y tout ce que tu voudras, lui disait-
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il. Cela amusait Cosette ; elle en remuait toutes les touffes et toutes les pierres, elle y cherchait «des bétes»; elle y jouait, en attendant qu’elle y révat; elle aimait ce jardin pour les insectes qu’elle y trouvait sous ses pieds 4 travers
5 l’herbe, en attendant qu’elle l’aimat pour les étoiles qu’elle y verrait dans les branches au-dessus de sa téte.
Et puis, elle aimait son pere, c’est-a-dire Jean-Valjean, de toute son 4me, avec une naive passion filiale qui lui faisait du bonhomme un compagnon désiré et charmant.
1o Cet homme simple suffisait 4 la pensée de Cosette, de méme que ce jardin sauvage 4 ses yeux. Quand elle avait bien poursuivi les papillons, elle arrivait prés de lui es- souffiée et disait: Ah! comme j’aicouru! II la baisait au front.
15 Cosette adorait le bonhomme. Elle était toujours sur ses talons. La ott était Jean Valjean était le bien-étre., Comme Jean Valjean n’habitait ni le pavillon, ni le jardin, elle se plaisait mieux dans l’arriére-cour pavée que dans Venclos plein de fleurs, et dans la petite loge meublée de
20 chaises de paille que dans le grand salon tendu de tapis- series ot. s’adossaient des fauteuils capitonnés. Jean Valjean lui disait quelquefois en souriant du bonheur d’étre importuné : — Mais va-t’en chez toi! laisse-moi donc un peu seul !
25 Cosette ne se rappelait que confusément son enfance. Elle priait matin et soir pour sa mére qu’elle n’avait pas connue. Les Thénardier lui étaient restés comme deux figures hideuses 4 l’état de réve. Elle se rappelait qu’elle avait été «un jour, la nuit,» chercher de l’eau dans un
30 bois. Elle croyait que c’était trés loin de Paris. I] lui semblait qu’elle avait commencé a vivre dans un abime et que c’était Jean Valjean qui l’en avait tirée. Son enfance
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lui faisait l’effet d’un temps ot il n’y avait autour d’elle que des mille-pieds, des araignées et des serpents. Quand elle songeait le soir avant de s’endormir, comme elle n’avait pas une idée trés nette d’étre la fille de Jean Val- jean et qu’il fat son pére, elle s’imaginait que l’Ame de sa mére avait passé dans ce bonhomme et était venue de- meurer auprés d’elle.
Lorsqu’il était assis, elle appuyait sa joue sur ses che- veux blancs et y laissait silencieusement tomber une larme en se disant: C’est peut-étre ma mére, cet homme-la!
Tant que Cosette avait été petite, Jean Valjean lui avait volontiers parlé de sa mére, quand elle fut jeune fille, cela lui fut impossible. Il lui sembla qu’il n’osait plus. Etait- ce 4 cause de Cosette? était-ce 4 cause de Fantine? II éprouvait une sorte d’horreur religieuse 4a faire entrer cette ombre dans la pensée de Cosette, et 4 mettre la morte en tiers 'dans leur destinée. Plus cette ombre lui était sacrée, plus elle lui semblait redoutable. II songeait 4 Fantine et se sentait accablé de silence.
_ Un jour Cosette lui dit:
— Pére, j’ai vu cette nuit ma mére en songe. Elle avait deux grandes ailes. Ma mére dans sa vie doit avoir touché a la sainteté.
— Par le martyre, répondit Jean Valjean.
Du reste, Jean Valjean était heureux.
Quand Cosette sortait avec lui, elle s’appuyait sur son bras, fitre, heureuse, dans la plénitude du cceur. Jean Valjean, 4 toutes ces marques d’une tendresse si exclusive et si satisfaite de lui seul, sentait sa pensée se fondre en délices. Le pauvre homme tressaillait inondé d’une joie angélique ; il s’affirmait avec transport que cela durerait toute la vie; il se disait qu’il n’avait vraiment pas assez
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souffert pour mériter un si radieux bonheur, et remerciait Dieu, dans les profondeurs de son 4me, d’avoir permis qu’il fat ainsi aimé, lui misérable, par cet étre innocent. Un jour Cosette se regarda par hasard dans son miroir
set se dit: Tiens! Il lui semblait presque qu’elle était jolie. Ceci la jeta dans un trouble singulier. Jusqu’a ce moment elle n’avait point songé a sa figure. Elle se voyait dans son miroir, mais elle ne s’y regardait pas. Et puis, on lui avait souvent dit qu’elle était laide; Jean Val-
10 jean seul disait doucement: Mais non! mais non! Quoi qu’il en fit, Cosette s’était toujours crue laide, et avait grandi dans cette idée avec la résignation facile de 1l’en- fance. Voici que tout d’un coup son miroir lui disait comme Jean Valjean: Mais non! Elle ne dormit pas de
15 la nuit. — Si j’étais jolie! pensait-elle, comme cela serait dréle que je fusse jolie!— Et elle se rappelait celles de ses compagnes dont la beauté faisait effet dans le couvent, et elle se disait: Comment! je serais comme mademoiselle une telle |
20 Le soir, aprés le diner, elle faisait assez habituellement de la tapisserie dans le salon ou quelque ouvrage de cou- vent, et Jean Valjean lisait & cété. Une fois elle leva les yeux de son ouvrage et elle fut toute surprise de la fagon inquiéte dont son pére la regardait. Une autre fois, elle
25 passait dans la rue, et il lui sembla que quelqu’un qu’elle ne vit pas disait derritre elle :— Jolie femme! mais mal mise. Bah! pensa-t-elle, ce n’est pas moi. Je suis bien mise et laide. — Elle avait alors son chapeau de peluche et sa robe de mérinos.
30 Un jour enfin, elle était dans le jardin, et elle entendit la pauvre vieille Toussaint qui disait: Monsieur, remar- quez-vous comme Mademoiselle devient jolie? Cosette
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n’entendit pas ce que son pére répondit, les paroles de Toussaint furent pour elle une sorte de commotion. Elle s’échappa du jardin, monta & sa chambre, courut & la glace, il y avait trois mois qu’elle ne s’était regardée, et
poussa un cri. Elle venait de s’éblouir elleméme. Elle 5
était belle et jolie; elle ne pouvait s’empécher d’étre de avis de Toussaint et de son miroir. La conscience de sa beauté lui vint tout entitre, en une minute, comme un grand jour, qui se fait. De son cété, Jean Valjean éprou- vait un profond et indéfinissable serrement de cceur. C’est qu’en effet, depuis quelque temps, il contemplait avec ter- reur cette beauté qui apparaissait chaque jour plus rayon- nante sur le doux visage de Cosette. Aube riante pour tous, lugubre pour lui.
Cosette avait été belle assez longtemps avant de s’en apercevoir. Mais, du premier jour, cette lumiére inatten- due qui se levait lentement et enveloppait par degrés toute la personne de la jeune fille blessa la paupiére sombre de Jean Valjean. II sentit que c’était un changement dans une vie heureuse, si heureuse qu’il n’osait y remuer dans la crainte d’y déranger quelque chose. Cet homme qui avait passé par toutes les détresses, acceptait tout, excu- sait tout, pardonnait tout, bénissait tout, voulait bien tout, et ne demandait 4 la providence, aux hommes, aux lois, 4
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la société, 4 la nature, au monde, qu’une chose, que Cosette 25
Vaimat! que Cosette continuat de l’aimer! que Dieu n’em- péchat pas le cceur de cet enfant de venir a lui, et de rester lui! Aimé de Cosette, il se trouvait guéri, reposé, apaisé, comblé, récompensé, couronné. Aimé de Cosette, il était bien! il n’en demandait pas davantage.
Tout ce qui pouvait effleurer cette situation, ne fit-ce qu’a la surface, le faisait frémir comme le commencement
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d’autre chose. I] se disait: Comme elle est belie! Qu’est- ce que je vais devenir, moi?
La, du reste, était la différence entre sa tendresse et la tendresse d’une mére. Ce qu’il voyait avec angoisse, une mere efit vu avec joie.
Les premiers symptémes ne tardérent pas 4 se mani- fester. Dés le lendemain du jour oti elle s’était dit: Dé cidément, je suis belle! Cosette fit attention a sa toilette. Elle se rappela le mot du passant : — Jolie, mais mal mise, 10 — souffle d’oracle qui avait passé 4 cété d’elle et s’était
évanoui aprés avoir déposé dans son cceur un des deux
germes qui doivent plus tard emplir toute la vie de la femme, la coquetterie. L’amour est l’autre.
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Avec la foi en sa beauté, toute l’Ame féminine s’épanouit t5 en elle. Elle eut horreur du mérinos et honte de la pe- luche. Son pére ne lui avait jamais rien refusé. En moins d’un mois la petite Cosette fut dans la rue de Babylone une des femmes, non-seulement les plus jolies, ce qui est quelque chose, mais «les mieux mises» de Paris, ce qui est bien davantage. Jean Valjean considérait ces ravages avec anxiété. Lui qui sentait qu’il ne pourrait jamais que ramper, marcher tout au plus, il voyait des ailes venir 4 Cosette.
Le premier jour que Cosette sortit avec sa robe et son 25 camail de damas noir et son chapeau de crépe blanc, elle
vint prendre le bras de Jean Valjean, gaie, radieuse, rose,
fiére, éclatante. — Pére, dit-elle, comment me trouvez-vous
ainsi? Jean Valjean répondit d’une voix qui ressemblait
& la voix amére d’un envieux:— Charmante! En ren- 30 trant, il demanda & Cosette:
— Est-ce que tu ne remettras plus ta robe et ton cha-
peau, tusais? -.
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— Ce déguisement! dit-elle. Pére, que voulez-vous que jen fasse? Oh! par exemple, non, je ne remettrai jamais ces horreurs. Avec ce machin-la' sur la téte, j’ai l’air de madame Chienfou.?
Jean Valjean soupira profondément. A partir de ce 5
moment, il remarqua que Cosette, qui autrefois demandait toujours 4 rester, disant: Pére, je m’amuse mieux ici avec vous, demandait maintenant toujours a sortir. En effet, 4 quoi bon avoir une jolie figure et une délicieuse toilette si on ne les montre pas?
Ce fut 4 cette époque que Marius, aprés six mois écou- lés, la revit au Luxembourg.
Cosette était dans son ombre, comme Marius dans la sienne, toute disposée pour l’embrasement. La destinée, avec sa patience mystérieuse et fatale, approchait lente- ment l’un de l’autre ces deux étres tout chargés et tout languissants des orageuses électricités de la passion, ces deux 4mes qui portaient l’amour comme deux nuages por- tent la foudre, et qui devaient s’aborder et se méler dans un regard comme les nuages dans un éclair.
- On a tant abusé du regard dans les romans d’amour qu’on a fini par le déconsidérer. C’est 4 peine si l’on ose dire maintenant que deux étres se sont aimés parce qu’ils se sont regardés. C’est pourtant comme cela qu’on s’aime et uniquement comme cela. Le reste n’est que le reste, et vient aprés. Rien n’est plus réel que ces grandes secous- ses que deux 4mes se donnent en échangeant cette ¢tin- celle.
A cette certaine heure oti Cosette eut sans le savoir ce regard qui troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui troubla Cosette. Depuis long- temps déja elle le voyait et elle l’examinait comme les filles
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examinent et voient, en regardant ailleurs. Marius trou- vait encore Cosette laide que déja Cosette trouvait Marius beau. Mais comme il ne prenait point garde 4 elle, ce jeune homme lui était bien égal. .
5 Le jour ot leurs yeux se rencontrérent et se dirent enfin brusquement ces premiétres choses obscures et ineffables que le regard balbutie, Cosette ne comprit pas d’abord. Le lendemain, en s’éveillant, elle songea 4 ce jeune homme inconnu, si longtemps indifférent et glacé, qui semblait
1o maintenant faire attention a elle, et il ne lui sembla pas le moins du monde que cette attention lui ffit agréable. I lui sembla, et elle en éprouvait une joie encore tout enfan- tine, qu’elle allait enfin se venger. Se sachant belle, elle sentait bien, quoique d’une facon indistincte, qu’elle avait
15 une arme. Les femmes jouent avec leur beauté comme les enfants avec leur couteau, Elles s’y blessent.
On se rappelle les hésitations de Marius, ses palpita- tions, ses terreurs. I] restait sur son banc et n’approchait pas. Ce qui dépitait Cosette. Un jour elle dit & Jean
20 Valjean : — Pére, promenons-nous donc un peu de ce cété- la. — Voyant que Marius ne venait point & elle, elle alla & lui. En pareil cas, toute femme ressemble & Mahomet.! Ce jour-la, le regard de Cosette rendit Marius fou, le re- gard de Marius rendit Cosette tremblante. Marius s’en
a5 alla confiant, et Cosette inquitte. A partir de ce jour, ils s’adortrent.,
Cosette ne savait pas ce que c’était que l'amour. Elle n’avait jamais entendu prononcer ce mot dans le sens terrestre. Sur les livres de musique profane qui entraient
3o dans le couvent, amour était remplacé par tambour ou pandour. Cela faisait des énigmes qui exergaient l’imagi- nation des grandes, comme: Ah/ gue le tambour est agré-
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able! ou: La pitié west pas un pandour! Mais Cosette était sortie encore trop jeune pour s’étre beaucoup préoc- cupée du «tambour.» Elle n’efit donc su quel nom donner & ce qu’elle éprouvait maintenant. Est-on moins malade _pour ignorer le nom de sa maladie?
Elle aimait avec d’autant plus de passion qu’elle aimait avec ignorance. Elle ne savait pas si cela est bon ou mauvais, utile ou dangereux, nécessaire ou mortel, éternel ou passager, permis ou prohibé; elle aimait. II se trouva que l’amour qui se présenta était précisément celui qui convenait le mieux 4 l’état de son Ame. C’était une sorte d’adoration 4 distance, une contemplation muette, la déifi- cation d’un inconnu. Dans cette situation, ce n’était pas un amant, ce n’était pas méme un amoureux, c’était une vision. Elle se mit 4 adorer Marius comme quelque chose de charmant, de lumineux et d’impossible.
Elle attendait tous les jours l’heure de la promenade avec impatience, elle y trouvait Marius, se sentait indici- blement heureuse, et croyait sincérement exprimer toute sa pensée en disant 4 Jean Valjean: ~ — Quel délicieux jardin que le Luxembourg!
Marius et Cosette étaient dans la nuit l’un pour l'autre. Ils ne se parlaient pas, ils ne se saluaient pas, ils ne se connaissaient pas; ils se voyaient; et comme les astres dans le ciel que des millions de lieues séparent, ils vivaient de se regarder.
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Toutes les situations ont leurs instincts. La vieille et éternelle mére nature avertissait Jean Valjean de la pré- sence de Marius. Jean Valjean tressaillait dans le plus obscur de sa pensée. Jean Valjean ne voyait rien, ne
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savait rien, et considérait pourtant avec une attention opi- nidtre les ténébres ot il était, comme s’il sentait d’un cété quelque chose qui s’écroulait. Marius, averti aussi, et, ce qui est la profonde loi du bon Dieu, par cette méme mére
s nature, faisait tout ce qu'il pouvait pour se dérober au
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«pere.» II arrivait cependant que Jean Valjean l’aperce- vait quelquefois. Les allures de Marius n’étaient plus du tout naturelles. Il ne venait plus tout pres comme autre- fois; il s’asseyait loin et restait en extase ; il avait un livre et faisait semblant de lire; pourquoi faisait-il semblant? Autrefois il venait avec son vieux habit, maintenant il avait tous les jours son habit neuf; bref, Jean Valjean détestait cordialement ce jeune homme.
Il y avait entre le gofit de toilette qui était venu 4 Cosette et ’habitude d’habits neufs qui étaient poussée 4 cet incon- nu un parallélisme importun a Jean Valjean. C’était un hasard peut-étre, sans doute, 4 coup sfir, mais un hasard menagant. Jamais il n’ouvrait la bouche a Cosette de cet inconnu. Un jour cependant, il ne put s’en tenir, et avec ce vague désespoir qui jette brusquement la sonde dans son malheur, il lui dit: —Que voila un jeune homme qui a lair pédant!
Cosette, l’année d’auparavant, petite fille indifférente, efit répondu:— Mais non, il est charmant.—Dix ans plus tard, avec l'amour de Marius au cceur, elle efit répondu: — Pédant et insupportable 4 voir! vous avez bien raison! — Au moment de la vie et du ceeur ot elle était, elle se borna 4 répondre avec un calme supréme:—Ce jeune homme-la! Comme si elle le regardait pour la premitre
30 fois de sa vie.
— Que je suis stupide! pensa Jean Valjean. Elle ne l’avait pas encore remarqué. C’est moi qui le lui montre.
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O simplicité des vieux! profondeur des enfants !
Jean Valjean n’avait pas discontinué les promenades au Luxembourg, ne voulant rien faire de singulier et par- dessus tout redoutant de donner |’éveil 4 Cosette; mais pendant ces heures si douces pour les deux amoureux, tandis que Cosette envoyait son sourire 4 Marius enivré qui ne s’apercevait que de cela et maintenant ne voyait plus rien dans ce monde qu’un radieux visage adoré, Jean Valjean fixait sur Marius des yeux étincelants et terribles. Lui qui avait fini par ne plus se croire capable d’un senti- ment malveillant, il y avait des instants ot, quand Marius était-la, il croyait redevenir sauvage et féroce, et il sentait se rouvrir et se soulever contre ce jeune homme ces vieil- les profondeurs de son ame ot il y avait eu jadis tant de colére. Il lui semblait presque qu’il se reformait en lui des cratéres inconnus.
Quoi! il était 14, cet étre! que venait-il faire? il venait tourner, flairer, examiner, essayer! il venait dire: Hein? pourquoi pas? il venait r6der autour de sa vie 4 Jean Val- jean! réder autour de son bonheur, pour le prendre et ‘Yemporter! Alors ses prunelles s’emplissaient d’une clarté lugubre et extraordinaire. Ce n’était plus un homme qui regarde un homme; ce n’était pas un ennemi qui regarde un ennemi. C’était un dogue qui regarde un voleur.
On sait le reste. Marius continua d’étre insensé. Un jour il suivit Cosette rue de l'Ouest. Un autre jour il parla au portier. Le portier de son cété parla, et dit a Jean Valjean : —Monsieur, qu’est-ce que c’est donc qu’un jeune homme curieux qui vous a demandé ? — Le lende- main Jean Valjean jeta 4 Marius ce coup d’ceil dont Ma- rius s’apercut enfin. Huit jours aprés Jean Valjean avait déménagé. II se jura qu’il ne remettrait plus les pieds ni
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au Luxembourg, ni rue de l’Ouest. Il retourna rue Plu- met. Cosette ne se plaignit pas, elle ne dit rien, elle ne fit pas de questions, elle ne chercha 4 savoir aucun pourquoi; 5 elle en était déja 4 la période ot l’on craint d’étre pénétré et de se trahir. Jean Valjean n’avait aucune expérience de ces miséres, les seules qui soient charmantes et les seules qu’il ne connfit pas; cela fit qu’il ne comprit point la grave signification du silence de Cosette. Seulement ij io remarqua qu’elle était devenue triste, et il devint sombre. C’étaient de part et d’autre des inexpériences aux prises. Une fois il fit un essai. Jl demanda a Cosette: — Veux tu venir au Luxembourg ? Un rayon illumina le visage pale de Cosette. 15 — Oui, dit-elle. Ils y allérent. Trois mois s’étaient écoulés. Marius n’y allait plus. Marius n’y était pas. Le lendemain Jean Valjean demanda & Cosette. — Veux-tu venir au Luxembourg ? 20 ~+&Elle répondit tristement et doucement : — Non. Jean Valjean fut froissé de cette tristesse et navré de cette douceur,. Que se passait-il dans cet esprit si jeune et déja si im- 25 pénétrable? Qu’est-ce qui était en train de s’y accomplir? qu’arrivait-il 4 l’ame de Cosette? Quelquefois, au lieu de se coucher, Jean Valjean restait assis prés de son grabat la téte dans ses mains, et il passait des nuits entitres 4 se demander: Qu’y a-t-il dans la pensée de Cosette? et & 3o songer aux choses auxquelles elle pouvait songer. De son cété, Cosette languissait. Elle souffrait de Vabsence de Marius comme elle avait joui de sa présence,
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singulitrement, sans savoir au juste. Quand Jean Valjean avait cessé de la conduire aux promenades habituelles, un instinct de femme lui avait confusément murmuré au fond du cceur qu’il ne fallait pas paraitre tenir au Luxembourg,
- et que si cela lui était indifférent, son pére l’y raménerait. Mais les jours, les semaines et les mois se succédérent. Jean Valjean avait accepté tacitement le consentement tacite de Cosette. Elle le regretta. I] était trop tard. Le jour oti elle retourna au Luxembourg, Marius n’y était plus. Marius avait donc disparu; c’était fini, que faire? le retrouverait-elle jamais? Elle se sentit un serrement de cceur que rien ne dilatait et qui s’accroissait chaque jour; elle ne sut plus si c’était l’hiver ou 1’été, le soleil ou la pluie, si les oiseaux chantaient, si l’on était aux dahlias ou aux paquerettes ; et elle resta accablée, absorbée, attentive a une seule pensée, l’ceil vague et fixe, comme lorsqu’on re- garde dans la nuit la place noire et profonde ot une appari- tion s’est évanouie.
Du reste, elle non plus ne laissa rien voir 4 Jean Valjean, que sa paleur.
Ces deux étres qui s’étaient si exclusivement aimés, et d’un si touchant amour, et qui avaient vécu si longtemps Yun par l’autre, souffraient maintenant l’un a coté de l'autre, l’un & cause de l’autre; sans se le dire, sans s’en vouloir, et en souriant.
Leur vie s’assombrissait ainsi par degrés. II ne leur restait plus qu’une distraction qui avait été autrefois un bonheur, c’était d’aller porter du pain 4 ceux qui avaient faim et des vétements 4 ceux qui avaient froid. Dans ces visites aux pauvres oti Cosette accompagnait souvent Jean Valjean, ils retrouvaient quelque reste de leur ancien épanchement ; et, parfois, quand la journée avait été bonne,
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quand il y avait eu beaucoup de détresses secourues et beaucoup de petits enfants ranimés et réchauffés, Cosette, le soir, était un peu gaie. Ce fut 4 cette époque qu’ils firent visite au bouge Jondrette. z 5 Le lendemain méme de cette visite, Jean Valjean parut le matin dans le pavillon, calme comme 4 |’ordinaire, mais avec une large blessure au bras gauche, fort enflammée, fort venimeuse, qui ressemblait 4 une brilure et qu’il ex- pliqua d’une fagon quelconque. Cette blessure fit qu’il 10 fut plus d’un mois avec la fiévre sans sortir. I] ne voulut voir aucun médecin. Quand Cosette l’en pressait : — Appelle le médecin des chiens, disait-il. Cosette le pansait matin et soir avec un air si divin et un si angélique bonheur de lui étre utile, que Jean Valjean 15 sentait toute sa vieille joie lui revenir, ses craintes et ses anxiétés se dissiper, et contemplait Cosette en disant: Oh! la bonne blessure! Oh! le bon mal! Cosette, voyant son pére malade, avait déserté le pavil- lon et avait repris got 4 la petite logette et 4 l’arriére- zo cour. Elle passait presque toutes les journées prés de Jean Valjean, et lui lisait les livres qu’il voulait. En géné- ral, des livres de voyages. Jean Valjean renaissait; son bonheur revivait avec des rayons ineffables; le Luxem- bourg, le jeune rédeur inconnu, le refroidissement de Co- 25 sette, toutes ces nuées de son Ame s’effacaient. II en venait 4 se dire: J’ai imaginé tout cela. Je suis un vieux fou. Son bonheur était tel, que l’affreuse trouvaille des Thé- nardier, faite au bouge Jondrette, et si inattendue, avait en go quelque sorte glissé sur lui. II avait réussi & s’échapper ; sa piste, 4 lui, était perdue, que lui importait le reste! i n’y songeait que pour plaindre ces misérables. — Les
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voii& en prison, et désormais hors d’état de nuire, pensait- il, mais quelle lamentable famille en détresse !
Le printemps arrivait, le jardin était si admirable dans cette saison de l’année, que Jean Valjean dit A Cosette:
— Tu n’y vas jamais, je veux que tu t’y proménes.
— Comme vous voudrez, pére, dit Cosette.
Et, pour obéir a son pére, elle reprit ses promenades dans son jardin, le plus souvent seule, car, comme nous avons indiqué, Jean Valjean, qui probablement craignait d’étre apercu par la grille, n’y venait presque jamais.
La blessure de Jean Valjean avait été une diversion.
Quand Cosette vit que son pére souffrait moins, et qu’il guérissait, et qu’il semblait heureux, elle eut un contente- ment qu’elle ne remarqua méme pas, tant il vint douce- ment et naturellement. Puis c’était le mois de mars, les jours allongeaient, l’hiver s’en allait, l’hiver emporte tou- jours avec lui quelque chose de nos tristesses; puis vint avril, ce point du jour de l|’été, frais comme toutes les aubes, gai comme toutes les enfances; un peu pleureur parfois comme un nouveau-né qu’il est. La nature en ce ‘mois-l4 a des lueurs charmantes qui passent du ciel, des nuages, des arbres, des prairies et des fleurs, au cceur de Vhomme.
Cosette était trop jeune encore pour que cette joie d’avril qui lui ressemblait ne la pénétrat pas. Insensiblement, et sans qu’elle s’en doutat, le noir s’en alla de son esprit. Au printemps, il fait clair dans les Ames tristes, comme & midi il fait clair dans les caves. Le matin, vers dix heu- res, aprés déjeuner, lorsqu’elle avait réussi 4 entrainer son
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pere pour un quart d’heure dans le jardin, elle ne s’aper- 30
cevait point qu’elle riait 4 chaque instant et qu’elle était heureuse. Jean Valjean, enivré, la voyait redevenir ver-
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meille et fraiche. Une fois sa blessure guérie, il avait repris ses promenades solitaires et crépusculaires. Dans le jardin, prés de la grille sur la rue, il y avait un banc de pierre défendu par une charmille du regard des § curieux, mais auquel pourtant, 4 la rigueur, le bras d’un passant pouvait atteindre & travers la grille et la charmille. Un soir de ce méme mois d’avril, Jean Valjean était sorti; Cosette, aprés le soleil couché, s’était assise sur ce banc. Bientot elle se leva, fit lentement le tour du jardin et revint 10 au banc. Au moment de s’y rasseoir, elle remarqua a la place qu’elle avait quittée une assez grosse pierre qui n’y était évidemment pas l’instant d’auparavant. Cosette considéra cette pierre, se demandant ce que cela voulait dire. Tout 4 coup l’idée que cette pierre n’était point Is venue sur ce banc toute seule, que quelqu’un l’avait mise la, qu’un bras avait passé & travers cette grille, cette idée lui apparut et lui fit peur. Elle se réfugia dans la maison, et ferma tout de suite la porte-fenétre du perron. Elle demanda 4 Toussaint: 20 — Mon pére est-il rentré? — Pas encore, mademoiselle. Jean Valjean, homme pensif et promeneur nocturne, ne rentrait souvent qu’assez tard dans la nuit. — Toussaint, reprit Cosette, vous avez soin de bien 25 barricader le soir les volets sur le jardin au moins, avec les barres, et de bien mettre les petites choses en fer dans les petits anneaux qui ferment? — Oh! soyez tranquille, mademoiselle. Toussaint n’y manquait pas, et Cosette le savait bien, 30 mais elle ne put s’empécher d’ajouter: — C’est que c’est si désert par ici! — Pour ga, dit Toussaint, c’est vrai. On serait assas-
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siné avant d’avoir le temps de dire ouf! Avec cela que monsieur ne couche pas dans la maison. Mais ne craignez rien, mademoiselle, je ferme les fenétres comme des bas- tilles. Des femmes seules! je crois bien que cela fait
-frémir! Vous figurez-vous? voir entrer la nuit des hom- 5
mes dans la chambre qui vous disent: «Tais-toi!» et qui se mettent 4 vous couper le cou.
— Taisez-vous, dit Cosette. Fermez bien tout.
Cosette, dpouvantée du mélodrame improvisé par Tous- saint, n’osa méme pas lui dire: — Allez donc voir la pierre qu’on a mise sur le banc! de peur de rouvrir la porte du jardin, et que «les hommes» n’entrassent. Elle fit clore soigneusement partout les portes et les fenétres, fit visiter par Toussaint toute la maison de la cave au grenier, s’en- ferma dans sa chambre, mit ses verrous, regarda sous son lit, se coucha et dormit mal.
Au soleil levant, —le propre du soleil levant est de nous faire rire de toutes nos terreurs de la nuit, et le rire qu’on a est toujours proportionné a la peur qu’on a eue, — au soleil levant Cosette, en s’éveillant, vit son effroi comme un cauchemar, et se dit: — A quoi ai-je été songer? I] n’y avait pas plus de pierre sur le banc qu’il n’y avait d’>homme dans le jardin; j’ai révé la pierre comme le reste.
Elle s’habilla, descendit au jardin, courut sur le banc, et se sentit une sueur froide. La pierre y était.
Mais ce ne fut qu’un moment. Ce qui est frayeur la nuit est curiosité le jour.
— Bah! dit-elle, voyons donc.
Elle souleva cette pierre, qui était assez grosse. Il y
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avait dessous quelque chose qui ressemblait 4 une lettre. 30
C’était une enveloppe de papier blanc. Cosette tira de Venveloppe ce qu’elle contenait, un petit cahier de papier,
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dont chaque page était numérotée et portait quelques lignes d’une écriture assez jolie, pensa Cosette, et trés fine.
Cosette chercha un nom, il n’y en avait pas; une signa- ture, il n’y en avait pas. A qui cela était-il adressé? &
5 elle probablement, puisqu’une main avait déposé le paquet sur son banc. De qui cela venait-il? Une fascination irrésistible s’empara d’elle et elle se dit qu’il fallait qu’elle sfit ce qu’il y avait 1a dedans.
Voici ce qu’elle lut: une quinzaine de pages de médita-
to tions sur |’amour.
Pendant cette lecture, Cosette entrait peu 4 peu en réverie, Au moment oti elle levait les yeux de la derniére ligne du cahier, un bel officier passa triomphant devant la grille. Cosette le trouva hideux.
15 Elle se remit & contempler le cahier. I] était écrit d’une écriture ravissante, pensa Cosette: de la méme main, mais avec des encres diverses, tantét trés noires, tantét blan- chatres, comme lorsqu’on met de l’encre dans l’encrier, et par conséquent 4 des jours différents. Ce manuscrit, ot
20 elle voyait plus de clarté encore que d’obscurité, lui faisait effet d’un sanctuaire entr’ouvert. Chacune de ces lignes mystérieuses resplendissait & ses yeux et lui inondait le cceur d’une lumiére étrange. Qu’était-ce que ce manuscrit ? une lettre. Lettre sans adresse, sans nom, sans date, sans
25 Signature, pressante et désintéressée, énigme composée de vérités, message d’amour fait pour étre apporté par un ange et lu par une vierge, rendez-vous donné hors de la terre, billet doux d’un fantéme 4 une ombre. C’était un absent tranquille et accablé qui semblait prét & se réfugier dans la
30 mort et qui envoyait 4 l’absente le secret de la destinée, la clef de la vie, l'amour. Maintenant ces pages, de qui pouvaient-elles venir? qui pouvait les avoir écrites?
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Cosette n’hésita pas une minute. Un seul homme.
Lui!
Le jour s’était refait dans son esprit; tout avait reparu. C’était lui! lui qui écrivait! lui qui était 14! lui dont le bras avait passé a travers cette grille! Pendant qu’elle Voubliait, il l’avait retrouvée! Mais est-ce qu’elle l’avait oublié? Non, jamais! Elle était folle d’avoir cru cela un moment. Elle l’avait toujours aimé, toujours adoré.
Elle s’enfuit, rentra dans la maison et s’enferma dans sa chambre pour relire le manuscrit, pour l’apprendre par cceur, et pour songer. Quand elle l’eut bien lu, elle le baisa et le mit dans son corset. C’en était fait, Cosette était retombée dans le profond amour séraphique. L’abime Eden venait de se rouvrir.
Toute la journée, Cosette fut dans une sorte d’étourdisse- ment. Elle pensait 4 peine, ses idées étaient 4 |’état d’éche- veau brouillé dans son cerveau, elle ne parvenait 4 rien conjecturer, elle espérait 4 travers un tremblement, quoi? des choses vagues. Elle n’osait rien se promettre, et ne youlait rien se refuser. Des pdleurs lui passaient sur le visage et des frissons sur le corps.
Le soir venu, Jean Valjean sortit; Cosette s’habilla. Elle arrangea ses cheveux de la maniére qui lui allait le mieux, et elle mit sa plus belle robe. Elle fit toute cette toilette sans savoir pourquoi.
Voulait-elle sortir? non. Attendait-elle une visite? non.
A la brune, elle descendit au jardin. Elle se mit 4 marcher sous les branches, les écartant de temps en temps avec la main, parce qu’il y en avait de trés basses.
Elle arriva ainsiau banc. La pierre y était restée. Elle s’assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si elle voulait la caresser et la remercier.
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Tout 4 coup, elle eut cette impression indéfinissable qu’on éprouve, méme sans voir, lorsqu’on a quelqu’un debout derriére soi. Elle tourna la téte et se dressa.
C’était lui. .
5 Cosette, préte 4 défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bou- geait point. At je ne sais quoi d’ineffable et de triste qui l’enveloppait, elle sentait le regard de ses yeux qu’elle ne voyait pas. Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s’y
to adossa. Sans cet arbre, elle fit tombée. Alors elle en- tendit sa voix, cette voix qu’elle n’avait vraiment jamais entendue, qui s’élevait & peine au-dessus du frémissement des feuilles et qui murmurait:
— Pardonnez-moi, je suis ]4. J’ai le cceur gonflé, je ne
15 pouvais pas vivre comme j’étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j’avais mis 14, sur ce banc? Me reconnaissez- vous un peu? N’ayez pas peur de moi. Voila du temps déja, vous rappelez-vous le jour ott vous m’avez regardé? c’était dans le Luxembourg. Et le jour ott vous avez passé
20 devant moi? c’était le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un an. Depuis longtemps, je ne vous ai plus vue. Voyez- vous, vous étes mon ange! laissez-moi venir un peu; je crois que je vais mourir. Si vous saviez! je. vous adore, moi. Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
25 je vous dis, je vous fache peut-étre, est-ce que je vous fache?
— Oma mitre! dit-elle. Et elle s’affaissa sur elle-méme comme si elle se mourait.
I] la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
3e étroitement sans avoir conscience de ce qu’il faisait. Il la soutenait tout en chancelant. Il était comme s’il avait la téte pleine de fumée; des éclairs lui passaient entre les
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cils; ses idées s’évanouissaient; il lui semblait qu’il ac- complissait un acte religieux et qu’il commettait une pro- fanation. II] était éperdu d’amour.
Elle lui prit la main et la posa sur son cceur. II sentit ‘le papier qui y était, il balbutia: 5
— Vous m’aimez donc.
Elle répondit d’une voix si basse que ce n’était plus qu’un souffle qu’on entendait a peine:
— Tais-toi! tu le sais!
Et elle cacha sa téte rouge dans le sein du jeune homme 1c superbe et enivré. Il tomba sur le banc, elle prés de lui. Ils n’avaient plus de paroles. Les étoiles commengaient a rayonner. Comment se fit-il que leurs lévres se rencon- trérent? Comment se fait-il que l’oiseau chante, que la neige se fonde, que la rose s’ouvre, que mai s’épanouisse, 15 que l’aube blanchisse derriére les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?
Peu & peu ils se parlérent. Ces deux étres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chiméres, leurs défaillances, comme ils 20 s’étaient adorés de loin, comme ils s’étaient souhaités, leur désespoir quand ils avaient cessé de s’apercevoir.
Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa téte sur son épaule et lui demanda:
— Comment vous appelez-vous? 25
— Je m’appelle Marius, dit-il. Et vous?
— Je m’appelle Cosette.
Vv
[Ces entrevues qui ont duré pendant plus d’un mois sont inter- rompues par des événements graves. Thénardier et ses complices se sont évadés et ont fait un complot pour dévaliser la maison de Jean 30
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Valjean, complot qui est déjoué par Eponine. Jean Valjean se ré- sout a quitter de suite la maison et dit 4 Cosette de se tenir préte a partir 4 tout moment. Dans une derniére entrevue Cosette fait part 4 Marius de ces terribles nouvelles. ]
5 Elle lui dit: — Pars si nous partons! je te diraiot! Viens me re- joindre ow je serai. — Partir avec vous! es-tu folle! Mais il faut de I’ar- gent, et je n’en ai pas! Aller en Angleterre? Mais je io dois maintenant, je ne sais pas, plus de dix louis a Cour- feyrac, un de mes amis que tu ne connais pas! Mais j’ai un vieux chapeau qui ne vaut pas trois francs, j’ai un habit ou il manque des boutons par devant, ma chemise est toute déchirée, j’ai les coudes percés, mes bottes prennent l’eau;
15 depuis six semaines je n’y pense plus, et je ne te l’ai pas dit. Cosette! je suis un misérable. Tu ne me vois que la nuit, et tu me donnes ton amour; si tu me voyais le jour, tu me donnerais un sou! Aller en Angleterre! Eh! je n’ai pas de quoi payer le passeport.
20 Ilse jeta contre un arbre qui était 14, debout, les deux bras au-dessus de sa téte, le front contre l’écorce, ne sen- tant ni le bois qui lui écorchait la peau ni la fitvre qui lui martelait les tempes, immobile, et prét & tomber, comme la statue du Désespoir. Il] demeura longtemps ainsi. On
25 resterait l’éternité dans ces abimes-la. Enfin il se retourna. Il entendait derritre lui un petit bruit étouffé, doux et triste. C’était Cosette qui sanglotait.
I] lui prit la main. — Cosette, je n’ai jamais donné ma parole d’honneur & go personne, parce que ma parole d’honneur me fait peur. Je sens que mon pére est 4 cété. Eh bien, je te donne
ma parole d’honneur la plus sacrée que, si tu t’en vas, je mourrai.
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Il y eut dans l’accent dont il prononga ces paroles une mélancolie si solennelle et si tranquille, que Cosette trem- bla. Elle sentit ce froid que donne une chose sombre et vraie qui passe. De saisissement elle cessa de pleurer.
— Maintenant écoute, dit-il, ne m’attends pas demain.
[En partant Marius pense qu’il serait utile de donner 4 Cosette son adresse qu’il écrit sur le mur du jardin. Alors il fait une tenta- tive de réconciliation auprés de son grand-pére, mais sans succés.]
Ce méme jour, vers quatre heures de |’aprés-midi, Jean Valjean était assis seul sur le revers de l’un des talus les plus solitaires du Champ-de-Mars,' roulant dans son esprit toutes sortes de pensées, — Thénardier, la police, le voyage, et la difficulté de se procurer un passeport. A tous ces points de vue, il était soucieux.
Enfin, un fait inexplicable qui venait de le frapper, et dont il était encore tout chaud, avait ajouté a son éveil. Le matin de ce méme jour, seul levé dans la maison, et se promenant dans le jardin avant que les volets de Cosette fussent ouverts, il avait aper¢u tout a coup cette ligne gravée sur la muraille, probablement avec un clou:
16, rue de la Verrerie.?
Cela probablement avait été écrit 14 dans la nuit.
Qu’était-ce ? une adresse? un signal pour d’autres? un avertissement pour lui? Dans tous les cas, il était évident que le jardin était violé, et que des inconnus y pénétraient. Son esprit travailla sur ce canevas. II se garda bien de parler & Cosette de la ligne écrite sur le mur, de peur de l’effrayer.
Au milieu de ces préoccupations, il s’apercut, 4 une ombre que le soleil projetait, que quelqu’un venait de s’arréter sur la créte du talus immédiatement derriére lui. Ii allait se retourner, lorsqu’un papier pli¢é en quatre tomba
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sur ses genoux, comme si une main l’efit laché au-dessus de sa téte. II prit le papier, le déplia et lut ce mot écrit en grosses lettres au crayon:
DEMENAGEZ. i
5 Jean Valjean se leva vivement, il n’y avait plus personne sur le talus; il chercha autour de lui et apercut une espéce d’étre plus grand qu’un enfant, plus petit qu’un homme, vétu d’une blouse grise et d’un pantalon de velours de coton couleur poussiére, qui enjambait le parapet et se
1o laissait glisser dans le fossé du Champ-de-Mars. Il rentra chez lui sur-le-champ, tout pensif.
Marius était parti désolé de chez M. Gillenormand. II y était entré avec une espérance bien petite; il en sortait avec un désespoir immense.
15 Toute la journée, il r6da sans savoir ot; il pleuvait par instants, il ne s’en apercevait point; il acheta pour son diner une flfite’ d’un sou chez un boulanger, la mit dans sa poche et l’oublia. I] parait qu’il prit un bain dans la Seine sans en avoir conscience. Il y a des moments ot l’on a
20 une fournaise sous le crane. Marius était dans un de ces moments-la. I] n’espérait plus rien, il ne craignait plus rien; il avait fait ce pas depuis la veille. II attendait le soir avec une impatience fiévreuse, il n’avait plus qu’une idée claire;—c’est qu’A neuf heures il verrait Cosette.
25 Ce dernier bonheur était maintenant tout son avenir; aprés, VYombre. Par intervalles, tout en marchant sur les boule- vards les plus déserts, il lui semblait entendre dans Paris des bruits étranges. II sortait la téte hors de sa réverie et disait: Est-ce qu’on se bat?
jo A la nuit tombante, & neuf heures précises, comme il avait promis 4 Cosette, il était rue Plumet. Quand il approcha de la grille, il oublia tout. Il y avait quarante-
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huit heures qu’il n’avait vu Cosette, il allait la revoir; toute autre pensée s’effaca et il n’eut plus qu’une joie inouie et profonde. Ces minutes ot l’on vit des siécles ont toujours cela de souverain et d’admirable qu’au moment oti elles passent elles emplissent entiérement le cceur.
Marius dérangea la grille et se précipita dans le jardin. Cosette n’était pas a la place ow elle l’attendait d’ordinaire. Il traversa le fourré et alla a l’enfoncement prés du perron. — Elle m’attend 1a, dit-il.— Cosette n’y était pas. Il] leva les yeux, et vit que les volets de la maison étaient fermés. Il fit le tour du jardin, le jardin était désert. Alors il re- vint 4 la maison, et frappa aux volets. I] frappa, il frappa encore, au risque de voir la fenétre s’ouvrir et la face sombre du pere apparaitre et lui demander: Que voulez-vous? Ceci n’était plus rien auprés de ce qu’il entrevoyait. Quand il eut frappé, il dleva la voix et appela Cosette. — Cosette | cria-t-il.— Cosette! répéta-t-il impérieusement. On ne ré- pondit pas. C’était fini. Personne dans le jardin; per- sonne dans la maison.
Tout 4 coup il entendit une voix qui paraissait venir de la rue et qui criait 4 travers les arbres:
— Monsieur Marius!
— Hein? dit-il.
— Monsieur Marius, reprit la voix, vos amis vous at- tendent & la barricade de la rue de la Chanvrerie.!
Cette voix ne lui était pas entiérement inconnue. Elle ressemblait & la voix enroude et rude d’Eponine. Marius courut & la grille, écarta le barreau mobile, passa sa téte au travers et vit quelqu’un, qui lui parut étre un jeune homme, s’enfoncer en courant dans le crépuscule.
[Les émeutes de juin 1832 ont éclaté. Les amis de Marius ont en effet construit une barricade 4 l’endroit indiqué par Eponine. Les troupes se préparent a l’attaquer.]
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Cette voix qui, & travers le crépuscule, avait appelé Ma- rius 4 la barricade de la rue de la Chanvrerie lui avait fait Veffet de la voix de la destinée. I] voulait mourir, l’occa- sion s’offrait ; il frappait 4 la porte du tombeau, une main
5 dans l’ombre lui en tendait la clef. Ces lugubres ouver- tures qui se font dans les ténebres devant le désespoir sont tentantes. Marius écarta la grille qui l’avait tant de fois laissé passer, sortit du jardin, et dit: Allons!
Fou de douleur, ne se sentant plus rien de fixe et de
ro solide dans le cerveau, incapable de rien accepter désor- mais du sort apres ces deux mois passés dans les enivre- ments de la jeunesse et de l’amour, accablé 4 la fois par toutes les réveries du désespoir, il n’avait plus qu’un désir, en finir bien vite. Il se mit 4 marcher rapidement. II se
15 trouvait précisément qu’il était armé, ayant sur lui les pistolets de Javert.
Marius voulait avec la volonté de l’homme qui n’espére plus. On l’avait appelé, il fallait qu’il allat. Il trouva le moyen de traverser la foule et de traverser le bivouac des
20 troupes, il se déroba aux patrouilles, il évita les sentinelles. Apres avoir franchi la zone de la foule, il avait dépassé la lisitre des troupes; il se trouvait dans quelque chose d’effrayant. Plus un passant, plus un soldat, plus une lumiére, personne; la solitude, le silence, la nuit, je ne
25 sais quel froid qui saisissait. Entrer dans une rue, c’était entrer dans une cave.
Il continua d’avancer. II fit quelques pas. Quelqu’un passa prés de lui en courant. Etait-ce un homme? une femme? étaient-ils plusieurs? Il n’efit pu le dire. Cela
30 avait passé et s’était évanoui.
De circuit en circuit, il arriva dans une ruelle qu’il jugea
étre la rue de la Poterie; vers le milieu de cette ruelle il se
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heurta 4 un obstacle. Il étendit les mains. C’était une charrette renversée; son pied reconnut des flaques d’eau, des fondritres, des pavés épars et amoncelés. II escalada les pavés et se trouva 4 l’intérieur de la barricade. Alors
le malheureux jeune homme s’assit sur une borne, croisa 5
les bras et songea 4 son pere.
Il songea 4 cet héroique colonel Pontmercy, qui avait été un si fier soldat, qui avait regardé sous la république la frontitre de France et touché sous l’empereur la frontiére d’Asie, qui avait vu Génes, Alexandrie, Milan, Turin, Madrid, Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, qui avait laissé sur tous les champs de victoire de |’Europe des gouttes de ce méme sang que lui Marius avait dans les veines, qui avait blanchi avant l’4ge dans la discipline et le comman- dement, qui avait vécu le ceinturon bouclé, les épaulettes tombant sur la poitrine, la cocarde noircie par la poudre, le front plissé par le casque, sous la baraque, au camp, au bivouac, aux ambulances, et qui au bout de vingt ans était revenu des grandes guerres la joue balafrée, le visage
Lead
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souriant, simple, tranquille, admirable, pur comme un en-20
fant, ayant tout fait pour la France et rien contre elle.
Il se dit que son jour & lui était venu aussi, que son heure avait enfin sonné, qu’aprés son pere il allait, lui aussi, étre brave, intrépide, hardi, courir au-devant des balles, offrir sa poitrine aux bayonnettes, verser son sang, chercher l’ennemi, chercher la mort, qu’il allait faire la guerre 4 son tour et descendre sur le champ de bataille, et que ce champ de bataille ot il allait descendre c’était la rue, et que cette guerre qu’il allait faire, c’était la guerre civile! Il vit la guerre civile ouverte comme un gouffre devant lui et que c’était 14 qu’il allait tomber. Et puis il se mit 4 pleurer amérement.
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226 LES MISERABLES
Cela était horrible. Mais que faire? Vivre sans Co- sette, il ne le pouvait. Puisqu’elle était partie, il fallait bien qu’il mourfit? Ne lui avait-il pas donné sa parole d@’honneur qu’il mourrait? Elle était partie sachant cela; c’est qu’il lui plaisait que Marius mourit. Et puis il était clair qu’elle ne l’aimait plus puisqu’elle s’en était allée ainsi, sans l’avertir, sans un mot, sans une lettre, et elle avait son adresse! A quoi bon vivre et pourquoi vivre a présent? Et puis, quoi! étre venu jusque-la, et reculer! 10 s’étre approché du danger, et s’enfuir! s’esquiver tout
tremblant, en disant: au fait, j’en ai assez comme cela,
j’ai vu, cela suffit, c’est la guerre civile, je m’en vais!
Abandonner ses amis qui l’attendaient! qui avaient peut-
étre besoin de lui! qui étaient une poignée contre une ts armée! Manquer & tout a la fois, & l’amour, & l’amitié, &
sa parole! Donner a sa poltronnerie le prétexte du pa- triotisme! Mais cela était impossible, et si le fantéme de son pére était 14 dans l’ombre et le voyait reculer, il lui fouetterait les reins du plat de son épée et lui crierait: 20 Marche done, lache ! En proie au va-et-vient de ses pensées, il baissait la téte. Tout en songeant ainsi, accablé, mais résolu, hésitant partout, et, en somme, frémissant devant ce qu’il allait a5 faire, son regard errait dans l’intérieur de la barricade.
Les insurgés y causaient & demi-voix, sans remuer, et l’on
y sentait ce quasi-silence qui marque la derniétre phase de
l’attente.
on
[Sur ces entrefaites, Javert vient dans la barricade et le gamin 30 Gavroche le reconnait comme espion. On le lie 4 un poteau et Yon donne son fusil 4 Gavroche. ]
Rien ne venait encore. Deux heures avaient sonné &
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Saint-Merry.!. Enjolras et Combeferre étaient allés s’as- seoir, la carabine 4 la main, prés de la coupure de la grande barricade. Ils ne se parlaient pas, ils écoutaient, cherchant a saisir méme le bruit de marche le plus sourd et le plus lointain.
Subitement, au milieu de ce calme lugubre, une voix claire, jeune, gaie, qui semblait venir de la rue Saint- Denis, s’éleva et se mit 4 chanter distinctement cette poésie, terminée par une sorte de cri pareil au chant du cog:
Mon nez est en larmes, Mon ami Bugeaud, Prét’moi tes gendarmes Pour leur dire un mot. En capote bleue,
La poule* au shako, Voici la banlieue ! Co-cocorico !
Ils se serrérent la main. — C’est Gavroche, dit Enjolras. — II nous avertit, dit Combeferre.
Une course précipitée troubla la rue déserte ; on vit un étre plus agile qu’un clown grimper par-dessus un omnibus renversé, et Gavroche bondit dans la barricade tout es- souffié, en disant:
— Mon fusil! Les voici.
Un frisson électrique parcourut toute la barricade, et Von entendit le mouvement des mains cherchant les fusils.
Quelques instants s’écoulérent encore, puis un bruit de pas, mesuré, pesant, nombreux se fit entendre distincte- ment du cété de Saint-Leu.3 Ce bruit, d’abord faible, puis précis, puis lourd et sonore, s’approchait lentement, sans halte, sans interruption, avec une continuité tranquille
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et terrible. Le bruit de pas approcha; il approcha en- core, et s’arréta. Il sembla qu’on entendit au bout de la rue le souffle de beaucoup d’hommes. On ne voyait rien pourtant, seulement on distinguait tout au fond dans cette épaisse obscurité une multitude de fils métalliques, fins comme des aiguilles et presque imperceptibles, qui s’agi- taient, pareils 4 ces indescriptibles réseaux phosphoriques qu’au moment de s’endormir on apergoit, sous ses pau- pitres fermées, dans les premiers brouillards du sommeil. C’étaient les bayonnettes et les canons de fusil confusé- ment éclairés par la réverbération lointaine de la torche. Il y eut encore une pause, comme si des deux cdtés on attendait. Tout 4 coup, du fond de cette ombre, une voix, d’autant plus sinistre qu’on ne voyait personne, et qu'il semblait que c’était l’obscurité elle-méme qui parlait, cria:
— Qui vive!?
En méme temps on entendit le cliquetis des fusils qui s’abattent.
Enjolras répondit d’un accent vibrant et altier:
— Révolution frangaise !
— Feu! dit la voix.
Un éclair empourpra toutes les facades de la rue com- me si la porte d’une fournaise s’ouvrait et se fermait brus- quement. Une effroyable détonation éclata sur la barri- cade. Des balles, qui avaient ricoché sur les corniches des maisons, pénétrérent dans la barricade et blesstrent plusieurs hommes.
L’impression de cette premitre décharge fut glacante. Il était évident qu’on avait au moins affaire & un régiment tout entier.
— Camarades, cria Courfeyrac, ne perdons pas la poudre. Attendons pour riposter qu’ils soient engagés dans la rue.
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On entendait au dehors le choc des baguettes dans les fusils; la troupe rechargeait les armes.
Pendant ce temps-la, le petit Gavroche, qui seul n’avait pas quitté son poste et était resté en observation, croyait voir des hommes s’approcher & pas de loup de la barricade. Tout a coup il cria:
— Méfiez-vous |!
Courfeyrac, Enjolras, Jean Prouvaire, Combeferre, Joly Bahorel, Bossuet, tous sortirent en tumulte d’un eabaret ou ils s’étaient retirés. Il n’était presque déja plus temps. On apercevait une étincelante épaisseur de bayonnettes ondulant au dessus de la barricade. Des gardes munici- paux de haute taille pénétraient, les uns en enjambant la barricade, les autres par la coupure, poussant devant eux le gamin qui reculait, mais ne fuyait pas.
L’instant était critique. C’était cette premitre redou- table minute de l’inondation, quand le fleuve se souléve au niveau de la levée et que l’eau commence 4 s’infiltrer par les fissures de la digue. Une seconde encore, et la barricade était prise.
Bahorel s’élanga sur le premier garde municipal qui entrait et le tua 4 bout portant d’un coup de carabine; le second tua Bahorel d’un coup de bayonnette. Un autre avait déja terrassé Courfeyrac qui criait: A moi! Le plus grand de tous, une espéce de colosse, marchait sur Ga- vroche la bayonnette en avant. Le gamin prit dans ses petits bras l’énorme fusil de Javert, coucha résolfiment en joue le géant, et lacha soncoup. Rien ne partit. Javert n’avait pas chargé son fusil. Le garde municipal éclata de rire et leva la bayonnette sur l’enfant. Avant que la bayonnette efit touché, le fusil échappait des mains du soldat, une balle avait frappé le garde municipal au
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milieu du front et il tombait sur le dos. Une seconde balle frappait en pleine poitrine l’autre garde qui avait assailli Courfeyrac, et le jetait sur le pavé.
C’était Marius qui venait d’entrer dans la barricade.
5 Il n’avait plus d’armes, il avait jeté ses pistolets déchar- gés; mais il avait apergu un baril de poudre dans la salle basse prés de la porte. Comme il se tournait 4 demi, regardant de ce cété, un soldat le coucha en joue. Au moment oti le soldat ajustait Marius, une main se posa sur
10 le bout du canon du fusil, et le boucha. C’était quel- qu’un qui s’était élancé; le jeune ouvrier en pantalon de velours. Le coup partit, traversa la main, et peut-étre aussi l’ouvrier car il tomba, mais la balle n’atteignit pas Marius. ‘Tout cela dans la fumée, plutdt entrevu que vu.
15 Marius, qui entrait dans la salle basse, s’en apercut 4 peine. Cependant il avait confusément vu ce canon de fusil dirigé sur lui et cette main qui l’avait bouché, et il avait entendu le coup. Mais dans des minutes comme celle-la, les choses qu’on voit vacillent et se précipitent, et l’on ne s’arréte &
zorien. On se sent obscurément poussé vers plus d’ombre encore, et tout est nuage.
Les insurgés, surpris, mais non effrayés, s’étaient ralliés. Enjolras avait crié: Attendez! ne tirez pas au hasard! Dans la premitre confusion en effet ils pouvaient se blesser
25 les uns les autres. La plupart étaient montés & la fenétre du premier étage et aux mansardes d’oi ils dominaient les assaillants. Les plus déterminés avec Enjolras, Cour- feyrac, Jean Prouvaire et Combeferre, s’étaient fitrement adossés aux maisons du fond, 4 découvert et faisant face
3o aux rangées de soldats et de gardes qui couronnaient la barricade.
Tout cela s’accomplit sans précipitation, avec cette
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gravité étrange et menagante qui précéde les mélées. Des deux parts on se couchait en joue, & bout portant, on était si prés qu’on pouvait se parler 4 portée de voix. Quand on fut 4 ce point od I’étincelle va jaillir, un officier
‘en hausse-col et 4 grosses épaulettes étendit son épée et 5
dit :
— Bas les armes!
— Feu! dit Enjolras.
Les deux détonations partirent en méme temps, et tout disparut dans la fumée. Fumée Acre et étouffante ot: se trainaient, avec des gémissements faibles et sourds, des mourants et des blessés.
Quand la fumée se dissipa, on vit des deux cétés les combattants, éclaircis, mais toujours aux mémes places, qui rechargeaient les armes en silence. ‘Tout & coup on entendit une voix tonnante qui criait:
— Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade !
Tous se retournérent du cété d’oti venait la voix.
Marius était entré dans la salle basse, et y avait pris le baril de poudre, puis il avait profité de la fumée et de lespéce de brouillard obscur qui emplissait 1’enceinte retranchée, pour se glisser le long de la barricade jusqu’a une cage de pavés ot était fixée la torche. En arracher la torche, y mettre le baril de poudre, pousser la pile de pavés sous le baril, qui s’était sur-le-champ défoncé, avec une sorte d’obéissance terrible, tout cela avait été pour Marius le temps de se baisser et de se relever; et mainte- nant tous, gardes nationaux, gardes municipaux, officiers, soldats, pelotonnés & l’autre extrémité de la barricade, le regardaient avec stupeur le pied sur les pavés, la torche 4 la main, son fier visage éclairé par une résolution fatale, penchant la flamme de la torche vers ce monceau redou-
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table ott l’on distinguait le baril de poudre brisé, et pous- sant ce cri terrifiant: — Allez-vous-en, ou je fais sauter la barricade | — Sauter la barricade! dit un sergent, et toi aussi! 5 Marius répondit: — Et moi aussi. Et il approcha la torche du baril de poudre. Mais il n’y avait déja plus personne sur le barrage. Les assaillants, laissant leurs morts et leurs blessés, re- ro fluaient péle-méle et en désordre vers l’extrémité de la rue et s’y perdaient de nouveau dans la nuit. Ce fut un sauve- qui-peut. La barricade était dégagée.
VI
Marius avait eu toute une journée une fournaise dans le cerveau, maintenant c’était un tourbillon. Ce tourbillon rs qui était en lui lui faisait l’effet d’étre hors de lui et de VYemporter. Il lui semblait qu’il était déja 4 une distance immense de la vie. II était obligé de faire un effort d’esprit pour se rappeler que tout ce qui l’entourait était réel, Marius avait trop peu vécu encore pour savoir que rien 20 n’est plus imminent que l’impossible, et que ce qu’il faut toujours prévoir, c’est ’imprévu, II assistait 4 son propre drame comme 4a une piéce qu’on ne comprend pas. Dans cette brume ot était sa pensée, il ne reconnut pas Javert qui, lié 4 son poteau, n’avait pas fait un mouvement 25 de téte pendant l’attaque de la barricade et qui regardait s’agiter autour de lui la révolte avec la résignation d’un martyr et la majesté d’un juge. Marius ne l’apercut méme pas. Cependant les assaillants ne bougeaient plus, on les
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entendait marcher et fourmiller au bout de la rue, mais ils ne s’y aventuraient pas, soit qu’ils attendissent des ordres, soit qu’avant de se ruer de nouveau sur cette imprenable redoute, ils attendissent des renforts. Les insurgés avaient posé des sentinelles, et quelques-uns qui étaient étudiants en médecine s’étaient mis & panser les blessés.
Une singularité de ce genre de guerre, c’est que l’attaque des barricades se fait presque toujours de front, et qu’en général les assaillants s’abstiennent de tourner les positions, soit qu’ils redoutent des embuscades, soit qu’ils craignent de s’engager dans les rues tortueuses. ‘Toute |’attention des insurgés se portait donc du cété de la grande barricade qui était évidemment le point toujours menacé et oti de- vait recommencer infailliblement la lutte. Marius pourtant songea a4 la petite barricade et y alla. Comme il se re- tirait, il entendit son nom prononcé faiblement dans Vobscurité.
— Monsieur Marius !
Il tressaillit, car il reconnut la voix qui l’avait appelé deux heures auparavant & travers la grille de la rue Plumet. Seulement cette voix maintenant semblait n’étre plus qu’un souffle.
Il regarda autour de lui et ne vit personne.
Marius crut s’étre trompé, et que c’était une illusion ajoutée par son esprit aux réalités extraordinaires qui se heurtaient autour de lui. II fit un pas pour sortir de |’en- foncement reculé ot était la barricade.
— Monsieur Marius! répéta la voix.
Cette fois il ne pouvait douter, il avait distinctement entendu; il regarda, et ne vit rien.
— A vos pieds, dit la voix.
Il se courba et vit dans l’ombre une forme qui se trai-
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nait vers lui. Cela rampait sur le pavé. C’était cela qui lui parlait. Le lampion permettait de distinguer une blouse, un pantalon de gros velours déchiré, des pieds nus, et quelque chose qui ressemblait 4 une mare de sang.
5 Marius entrevit une téte pale qui se dressait vers lui et qui lui dit:
— Vous ne me reconnaissez pas?
— Non.
— Eponine.
10 Marius se baissa vivement. C’était en effet cette mal- heureuse enfant. Elle était habillée en homme.
— Comment étes-vous ici? Que faites-vous 14?
— Je meurs, lui dit-elle.
Il y a des mots et des incidents qui réveillent les étres
15 accablés. Marius s’écria comme en sursaut:
— Vous étes blessée! Attendez, je vais vous porter dans la salle. On va vous panser. Est-ce grave? Com- ment faut-il vous prendre pour ne pas vous faire de mal? ot souffrez-vous? Du secours! mon Dieu! Mais qu’étes-
20 vous venu faire ici?
Et il essaya de passer son bras sous elle pour la soulever, En la soulevant il rencontra sa main, Elle poussa un cri faible.
— Vous ai-je fait mal? demanda Marius.
25 — Un peu.
— Mais je n’ai touché que votre main.
Elle leva sa main vers le regard de Marius, et Mariad au milieu de cette main vit un trou noir.
— Qu’avez-vous donc a la main? dit-il.
30 — Elle est percée.
— Percée!
~— Oui.
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— De quoi?
— D’une balle.
— Comment?
— Avez-vous vu un fusil qui vous couchait en joue?
— Oui, et une main qui l’a bouché, 5
— C’était la mienne.
Marius eut un frémissement.
— Quelle folie! Pauvre enfant! Mais tant mieux, si c’est cela, ce n’est rien, laissez-moi vous porter sur un lit. On va vous panser, on ne meurt pas d’une main percée. 10
Elle murmura:
— La balle a traversé la main, mais elle est sortie par fe dos. C’est inutile de m’éter d’ici. Je vais vous dire comment vous pouvez me panser, mieux qu’un chirurgien. Asseyez-vous prés de moi sur cette pierre. 15
Il obéit; elle posa sa téte sur les genoux de Marius, et, sans le regarder, elle dit:
— Oh! que c’est bon! Comme on est bien! Voila. Je ne souffre plus.
Elle demeura un moment en silence, puis elle tourna 20 ‘son visage avec effort et regarda Marius.
— Savez-vous cela, monsieur Marius? Cela me taqui- nait que vous entriez dans ce jardin: c’était béte, puisque c’était moi qui vous avais montré la maison; et enfin je devais bien me dire qu’un jeune homme comme vous... 25
Elle s’interrompit, et franchissant les sombres transitions qui étaient sans doute dans son esprit, elle reprit, avec un déchirant sourire:
— Vous me trouviez laide, n’est-ce pas?
Elle continua: 30
— Voyez-vous, vous étes perdu! Maintenant personne ne sortira de la barricade. C’est moi qui vous ai amené
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ici, tiens! Vous allez mourir, j’y compte bien. Et pourtant quand j’ai vu qu’on vous visait, j’ai mis la main sur la bouche du canon de fusil. Comme c’est dréle! Mais c’est que je voulais mourir avant vous.
5 Elle appuyait en parlant sa main percée sur sa poitrine ou ily avait un autre trou, et d’ot il sortait par instants un flot de sang comme le jet de vin d’une bonde ouverte. Marius considérait cette créature infortunée avec une profonde compassion.
10 En ce moment la voix de jeune coq du petit Gavroche retentit dans la barricade.
L’enfant était monté sur une table pour charger son fusil et chantait gaiment la chanson alors si populaire: En voyant Lafayette,
15 Le gendarme répéte: Sauvons-nous | sauvons-nous ! sauvons-nous!
Eponine se souleva, et écouta, puis elle murmura:
— C’est lui. Et se tournant vers Marius: 20 Mon freére est l&. Il ne faut pas qu’il me voie. II
me gronderait.
— Votre frére? demanda Marius qui songeait dans le plus amer et le plus douloureux de son cceur aux devoirs que son petre lui avait légués envers les Thénardier, qui
25 est votre frére?
— Ce petit.
— Celui qui chante?
— Oui.
Marius fit un mouvement.
30 —Oh! ne vous en allez pas, dit-elle, cela ne sera pas long & présent. Ecoutez, je ne veux pas vous faire une farce. J’ai dans ma poche une lettre pour vous. Depuis
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hier. On m/’avait dit de la mettre & la poste. Je V’ai gardée. Je ne voulais pas qu'elle vous parvint. Mais vous m’en voudriez peut-étre quand nous allons nous revoir tout 4 ’heure. On se revoit, n’est-ce pas? Prenez votre lettre. 5
Elle saisit convulsivement la main de Marius avec sa main trouée, mais elle semblait ne plus percevoir la souf- france. Elle mit la main de Marius dans la poche de sa blouse. Marius y sentit en effet un papier.
— Prenez, dit-elle. Io
Marius prit la lettre.
Elle fit un signe de satisfaction et de consentement.
— Maintenant pour ma peine, promettez-moi...
Et elle s’arréta.
—-Quoi ? demanda Marius, 15
— Promettez-moi !
— Je vous promets.
— Promettez-moi de me donner un baiser sur le front quand je serai morte. — Je le sentirai.
Elle laissa retomber sa téte sur les genoux de Marius et 20 ses paupitres se fermérent. I] crut cette pauvre ame partie. Eponine restait immobile. Tout 4 coup, 4 l’instant ot Marius la croyait 4 jamais endormie, elle ouvrit lentement ses yeux ou apparaissait la sombre profondeur de la mort, et lui dit avec un accent dont la douceur semblait déja 25 venir d’un autre monde:
—Et puis, tenez, monsieur Marius, je crois que j’étais un peu amoureuse de vous.
Elle essaya encore de sourire et expira.
Marius tint sa promesse. I! déposa un baiser sur ce 30 front livide ott perlait une sueur glacée. Ce n’était pas une infidélité 4 Cosette; c’était un adieu pensif et doux a
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une malheureuse 4me. II n’avait pas pris sans un tres- saillement la lettre qu’Eponine lui avait donnée. II avait tout de suite senti 14 un événement. II était impatient de la lire. Le cceur de l’homme est ainsi fait, l’infortunée enfant avait 4 peine fermé les yeux que Marius songeait
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a déplier ce papier.
Il la reposa doucement sur la terre et s’en alla. Quel- que chose lui disait qu’il ne pouvait lire cette lettre devant ce cadavre. Il s’approcha d’une chandelle dans la salle
to basse. C’était un petit billet plié et cacheté avec ce soin élégant des femmes. L’adresse était d’une écriture de femme et portait:
«A monsieur, monsieur Marius Pontmercy, chez M. Courfeyrac, rue de la Verrerie, n° 16.»
as Il défit le cachet et lut:
«Mon bien-aimé, hélas! mon peére veut que nous par- tions tout de suite. Nous serons ce soir rue de l’Homme- Armé, n° 7. Dans huit jours nous serons en Angleterre. COSETTE, 4 juin.»
20 elle était l’innocence de ces amours que Marius ne connaissait méme pas l’écriture de Cosette.
Ce qui s’était passé peut étre dit en quelques mots, Eponine avait tout fait. Aprés la soirée du 3 juin, elle avait eu une double pensée, déjouer ies projets de son pére et des bandits sur la maison de la iue Plumet, et séparer Marius de Cosette. Elle avait changé de guenilles avec
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wm
le premier jeune dréle venu qui avait trouvé amusant de s’habiller en femme pendant qu’Eponine se déguisait en homme. C’était elle qui au Champ de Mars avait donné 304 Jean Valjean l’avertissement expressif: Déménagez. Jean Valjean était rentré en effet et avait dit 4 Cosette: Nous partons ce soir et nous allons rue de ? Homme-Armé
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avec Toussaint. La semaine prochaine nous serons @ Lon- adres. Cosette, atterrée de ce coup inattendu, avait écrit en hate deux lignes 4 Marius. Mais comment faire mettre la lettre 4 la poste? Elle ne sortait pas seule, et Tous- saint, surprise d’une telle commission, efit & coup sir montré la lettre 4 M. Fauchelevent. Dans cette anxiété, Cosette avait apercu & travers la grille Eponine en habits d’homme, qui rédait maintenant sans cesse autour du jardin. Cosette avait appelé «ce jeune ouvrier» et lui avait remis cing francs et la lettre en lui disant: Portez cette lettre tout de suite & son adresse. Eponine avait mis la lettre dans sa poche. Le lendemain 5 juin, elle était allée chez Courfeyrac demander Marius, non pour lui remettre la lettre, mais, chose que toute 4me jalouse comprendra, «pour voir». La elle avait attendu Marius, ou au moins Courfeyrac, — toujours pour voir. — Quand Courfeyrac lui avait dit: Nous allons aux barricades, une idée lui traversa l’esprit. Se jeter dans cette mort-la comme elle se serait jetée dans toute autre, et y pousser Marius. Elle avait suivi Courfeyrac, s’était assurée de V’endroit ott l’on construisait la barricade; et bien sifire, puisque Marius n’avait regu aucun avis et qu’elle avait intercepté la lettre, qu’il serait 4 la nuit tombante au ren- dez-vous de tous les soirs, elle était allée rue Plumet, y avait attendu Marius et lui avait envoyé, au nom de ses amis, cet appel qui devait, pensait-elle, l’amener a la bar- ricade. Elle comptait sur le désespoir de Marius quand il ne trouverait pas Cosette; elle ne se trompait pas. Elle était retournée de son cété rue de la Chanvrerie. On vient de voir ce qu’elle y avait fait. Elle était morte avec cette joie tragique des cceurs jaloux qui entrainent 1’étre aimé dans leur mort, et qui disent: personne ne |’aura !
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Marius couvrit de baisers la lettre de Cosette. Elle Vaimait donc! Il eut un instant l’idée qu’il ne devait plus mourir. Puis il se dit: elle part. Son pére l’emméne en Angleterre et mon grand-pére se refuse au mariage. Rien
5n’est changé dans la fatalité. Alors il songea qu’il lui restait deux devoirs 4 accomplir: informer Cosette de sa mort et lui envoyer un supréme adieu, et sauver de la catastrophe imminente qui se préparait ce pauvre enfant, frére d’Eponine et fils de Thénardier.
10 =I avait sur lui un portefeuille; il en arracha une feuille et écrivit au crayon ces quelques lignes :
«Notre mariage était impossible. J’ai demandé 4 mon grand-pére, il a refusé; je suis sans fortune, et toi aussi. J’ai couru chez toi, je ne t’ai plus trouvée. Tu sais la
15 parole que je t’avais donnée, je la tiens. Je meurs. Je t'aime. Quand tu liras ceci, mon Ame sera pres de toi, et te sourira.»
N’ayant rien pour cacheter cette lettre, il se borna 4 plier le papier en quatre et y mit cette adresse:
20 «A Mademoiselle Cosette Fauchelevent, chez M. Fau- chelevent, rue de l’ Homme Armé, n° 7.»
La lettre pliée, il demeura un moment pensif, reprit son portefeuille, l’ouvrit, et écrivit avec le méme crayon sur la premiére page ces quatre lignes :
25 «Je m’appelle Marius Pontmercy. Porter’ mon cadavre chez mon grand-pére, M. Gillenormand, rue des Filles-du- Calvaire, n° 6, au Marais.»
I] remit le portefeuille dans la poche de son habit, puis il appela Gavroche.
30 Le gamin, 4 la voix de Marius, accourut avec sa mine joyeuse et dévouée.
— Veux-tu faire quelaue chose pour moi?
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— Tout, dit Gavroche.
— Tu vois bien cette lettre?
— Oui.
—Prends-la. Sors de la barricade sur-le-champ (Ga- _vroche, inquiet, commenga 4 se gratter l’oreille), et demain matin tu la remettras & son adresse, 4 mademoiselle Cosette, chez M. Fauchelevent, rue de l’Homme-Armé, Dey
— C’est bon, dit Gavroche.
Et il partit en courant par la ruelle Mondétour.
VII
Qu’est-ce que les convulsions d’une ville auprés des émeutes de l’4me? L’homme est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean Valjean, en ce moment-la méme, était en proie 4 un soulévement effrayant. Tous les gouffres s’étaient rouverts en lui. Lui aussi frissonnait, comme Paris, au seuil d’une révolution formidable et obs- cure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience s’étaient brusquement couvertes d’ombres. De lui aussi, comme de Paris, on pouvait dire: les deux prin- cipes sont en présence. L’ange blanc et l’ange noir vont se saisir corps & corps sur le pont de l’abime. Lequel des deux précipitera l’autre? Qui l’emportera?
La veille de ce méme jour 5 juin, Jean Valjean, accom- pagné de Cosette et de Toussaint, s’était installé rue de YHomme-Armé. Une péripétie l’y attendait.
Jean Valjean avait emmené Toussaint, ce qu’il n’avait jamais fait dans ses précédentes absences. II entrevoyait qu’il ne reviendrait peut-étre pas rue Plumet, et il ne pou- vait ni laisser Toussaint derriére lui, ni lui dire son secret.
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D’ailleurs, il la sentait dévouée et sfire. De domestique a maitre, la trahison commence par la curiosité. Or Tous- saint, comme si elle efit été prédestinée 4 étre la servante de Jean Valjean, n’était pas curieuse. Elle disait 4 travers
s son bégayement: «Je suis ainsi; je fais ma besogne, le reste n’est pas mon affaire.»
Dans ce départ de la rue Plumet, qui avait été presque une fuite, Jean Valjean n’avait rien emporté que la petite valise embaumée, baptisée par Cosette l’*séparab/e. Des
ro malles pleines eussent exigé des commissionnaires, et des commissionnaires sont des témoins. On avait fait venir un fiacre 4 la porte de la rue de Babylone, et l’on s’en était allé.
C’est & grand’peine que Toussaint avait obtenu la per-
15 mission d’empaqueter un peu de linge et des vétements et quelques objets de toilette. Cosette, elle, n’avait emporté que sa papeterie et son buvard. Jean Valjean, pour ac- croitre la solitude et l’ombre de cette disparition, s’était arrangé de facgon a4 ne quitter Je pavillon de la rue Plumet
20 qu’a la chute du jour, ce qui avait laissé 4 Cosette le temps d’écrire son billet & Marius. On était arrivé rue de ’Homme-Armé 2 la nuit close.
On se rassure presque aussi follement qu’on s’inquiéte ; la nature humaine est ainsi. A peine Jean Valjean fut-il
25 rue de l’Homme-Armé, que son anxiété s’éclaircit et, par degrés, se dissipa. Son premier soin fut de mettre l’zsé- parable 2 coté de lui.
Il dormit bien. La nuit conseille; on peut ajouter: la nuit apaise. Le lendemain matin, il s’éveilla presque
30 gai, Il trouva charmante la salle & manger qui était hideuse, meublée d’une vieille table ronde, d’un buffet bas, que sur- montait un miroir penché, d’un fauteuil vermoulu et de
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quelques chaises encombrées des paquets de Toussaint. Dans un de ces paquets, on apercevait par un hiatus l’uni- forme de garde national de Jean Valjean. Quant a Cosette, elle s’était fait apporter par Toussaint un bouillon _dans sa chambre, et ne parut que le soir.
Vers cing heures, Toussaint, qui allait et venait, trés occupée de ce petit emménagement, avait mis sur la table de la salle 4 manger une volaille froide que Cosette, par déférence pour son pére, avait consenti a regarder.
Cela fait, Cosette, prétextant une migraine persistante, avait dit bonsoir 4 Jean Valjean et s’était enfermeé dans sa chambre 4 coucher. Jean Valjean avait mangé une aile de poulet avec appétit, et, accoudé sur la table, rassé- réné peu a peu, rentrait en possession de sa sécurité. Pendant qu’il faisait ce sobre diner, il avait percu confusé- ment, 4 deux ou trois reprises, le bégayement de Toussaint qui lui disait: — Monsieur, il y a du train, on se bat dans Paris. Mais, absorbé dans une foule de combinaisons in- térieures, il n’y avait point pris garde. A vrai dire, il n’avait pas entendu.
Il se leva, et se mit 2 marcher de la fenétre 4 la porte et de la porte a la fenétre, de plus en plus apaisé.
Tout en marchant de long en large a pas lents, son re- gard rencontra tout d’un coup quelque chose d’étrange.
I] apercut en face de lui, dans le miroir incliné qui sur- montait le buffet, et il lut distinctement les quatre lignes que voici:
« Mon bien-aimé, hélas! mon pére veut que nous par- tions tout de suite. Nous serons ce soir rue de l’Homme- Armé, n.°7. Dans huit jours nous serons en Angleterre. —COoSsETTE. 4 juin.»
Jean Valjean s’arréta hagard.
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Cosette en arrivant avait posé son buvard sur le buffet devant le miroir, et, toute 4 sa douloureuse angoisse, l’avait oublié 14, sans méme remarquer qu'elle le laissait tout ouvert, et ouvert précisément 4 la page sur laquelle elle
5 avait appuyé, pour les sécher, les quatre lignes écrites par elle et dont elle avait chargé le jeune ouvrier passant rue Plumet. L’écriture s’était imprimée sur le buvard. Le miroir reflétait l’écriture. Il en résultait ce qu’on appelle en géométrie l’image symétrique; de telle sorte que
ro |’écriture renversée sur le buvard s’offrait redressée dans le miroir et présentait son sens naturel; et Jean Valjean avait sous les yeux la lettre écrite la veille par Cosette a Marius. C’était simple et foudroyant.
Jean Valjean alla au miroir. II relut les quatre lignes,
15 mais il n’y crut point. Elles lui faisaient |’effet d’apparaitre dans de la lueur d’éclair. C’était une hallucination. Cela était impossible. Cela n’était pas. Peu a peu sa perception devint plus précise: il regarda le buvard de Cosette, et le sentiment du fait réel lui revint. ‘Tout a coup ses yeux
20 retombérent sur le miroir, et il revit la vision. C’était l’écriture redressée dans le miroir. I] comprit.
Jean Valjean chancela, laissa échapper le buvard, et s’affaissa dans le vieux fauteuil A coté du buffet, la téte tombante, la prunelle vitreuse, égaré. Il se dit que c’était
a5 évident, et que la lumitre du monde était 4 jamais éclipsée, et que Cosette avait écrit cela 4 quelqu’un. Alors il en- tendit son 4me, redevenue terrible, pousser dans les ténébres un sourd rugissement. Allez donc éter au lion le chien qu’il a dans sa cage!
30 ~Chose bizarre et triste, en ce moment-la, Marius n’avait pas encore la lettre de Cosette; le hasard l’avait portée en traftre 4 Jean Valjean avant de la remettre 4 Marius.
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Jean Valjean jusqu’a ce jour n’avait pas été vaincu par Yépreuve. II avait été soumis 4 des essais affreux; pas une voie de fait! de la mauvaise fortune ne lui avait été épargnée ; la férocité du sort, armée de toutes les vindictes et de toutes les méprises sociales, l’avait pris pour sujet et s’était acharnée sur lui. II n’avait reculé ni fléchi devant rien. I] avait accepté, quand il l’avait fallu, toutes les ex- trémités; il avait sacrifié son inviolabilité d’>homme recon- quise, livré sa liberté, risqué sa téte, tout perdu, tout souffert, et il était resté désintéressé et stoique, au point que par moments on aurait pu le croire absent de lui-méme comme un martyr. Sa conscience, aguerrie 4 tous les assauts possibles de l’adversité, pouvait sembler 4 jamais imprenable. Eh bien, quelqu’un qui efit vu son for inté- rieur etit été forcé de constater qu’a cette heure elle fai- blissait.
C’est que de toutes les tortures qu’il avait subies dans cette longue question que lui donnait la destinée, celle-ci était la plus redoutable. Jamais pareille tenaille ne l’avait saisi. I] sentit le remuement mystérieux de toutes les sensibilités latentes. Il sentit le pincement de la fibre in- connue. Hélas, l’épreuve supréme, disons mieux, l’épreuve unique, c’est la perte de l’étre aimé.
Son instinct n’hésita point. Il rapprocha certaines circonstances, certaines dates, certaines rougeurs et cer- taines paleurs de Cosette, et il se dit: C’est lui. Dés sa premitre conjecture, il atteignit Marius. II ne savait pas le nom, mais il trouva tout de suite homme. Il apercut distinctement, au fond de l’implacable évocation du souvenir, le r6deur inconnu du Luxembourg, ce misé- rable chercheur d’amourettes, ce fainéant de romance, cet imbécile, ce lache, car c’est une lacheté de venir faire
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les yeux doux & des filles qui ont 4 cété d’elles leur pére qui les aime. Tandis qu’il songeait, Toussaint entra. Jean Valjean se leva, et lui demanda: 5 —Ne m’avez-vous pas dit tout a l’heure qu’ ’on se bat? — Ah! oui, monsieur, répondit Toussaint. C’est du cété de Saint-Merry. Il y a tel mouvement machinal qui nous vient, a notre insu méme, de notre pensée la plus profonde. Ce fut sans 10 doute sous l’impulsion d’un mouvement de ce genre, et dont il avait & peine conscience, que Jean Valjean se trouva cinq minutes apres dans la rue. Il était nu-téte, assis sur la borne de la porte de sa maison. Il semblait écouter. Lanuit était venue. Larue 15 était déserte. Quelques bourgeois inquiets, qui rentraient rapidement chez eux, l’apergurent 4 peine. Chacun pour soi dans les temps de péril. L’allumeur de nuit vint comme & l’ordinaire allumer le réverbére qui était préci- sément placé en face de la porte du n° 7, et s’en alla. 20 Jean Valjean, 4 qui |’efit examiné dans cette ombre, n’efit pas semblé un homme vivant. Cependant, 2 peu pres vers ce moment-la, une brusque détonation éclata du cété des halles, une seconde la suivit, plus violente encore; c’était probablement cette attaque de la barricade de la 25 rue de la Chanvrerie que nous venons de voir repoussée par Marius, Jean Valjean tressaillit; il se dressa du cété d’ot: le bruit venait; puis il retomba sur la borne, il croisa les bras, et sa téte revint lentement se poser sur sa poi- trine. » jo. Il reprit son ténébreux dialogue avec lui-méme. Tout & coup, il leva les yeux, on marchait dans la rue, il entendit des pas prés de lui, il regarda, et, & la lueur
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des réverbéres, du cété de la rue qui aboutit aux Archives,! il apergut une figure livide, jeune et radieuse.
Gavroche venait d’arriver rue de l’Homme-Armé. II regardait en lair et paraissait chercher. Il voyait par- .faitement Jean Valjean, mais il ne s’en apercevait pas.
Jean Valjean, qui, l’instant d’auparavant, dans la si- tuation d’4me ot il était, n’efit parlé ni méme répondu & personne, se sentit irrésistiblement poussé a adresser la parole 4 cet enfant.
— Petit, dit-il, qu’est-ce que tu as?
—J’ai que j’ai faim, répondit Gavroche nettement.
Jean Valjean fouilla dans son gousset et en tira une piéce de cinq francs.
— Pauvre étre, dit-il 4 demi-voix et se parlant 4 lui-méme, il a faim.
Et il lui mit la piéce de cent sous dans la main.
Gavroche leva le nez, étonné de la grandeur de ce gros sou ; il le regarda dans l’obscurité, et la blancheur du gros sou l’éblouit. Il connaissait les piéces de cinq francs par oui-dire ; leur réputation lui était agréable; il fut charmé d’en voir une de pres.
— Vous étes un brave homme, dit Gavroche.
Et il mit la piéce de cing francs dans une de ses poches,
Sa confiance croissant, il ajouta:
— Ftes-vous de la rue?
— Oui, pourquoi?
— Pourriez-vous m’indiquer le numéro 7?
— Pourquoi faire? le numéro 7?
Ici l’enfant s’arréta, il craignit d’en avoir trop dit, il plongea énergiquement ses ongles dans ses cheveux, et se borna 4 répondre:
— Ah! voila.
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Une idée traversa l’esprit de Jean Valjean. L’angoisse a de ces lucidités-la. I] dit a l'enfant: — Est-ce que c’est toi qui m’apportes la lettre que j’at- tends ? E 5 — Vous? dit Gavroche. Vous n’étes pas une femme? —La lettre est pour mademoiselle Cosette, n’est-ce pas? —Cosette? grommela Gavroche. Oui, je crois que c’est ce dréle de nom-la. —Eh bien! reprit Jean Valjean, c’est moi qui dois lui 10 remettre la lettre. Donne. — Au fait, continua Gavroche, vous m’avez lair d’un brave homme. — Donne vite. — Tenez. 15 Et il remit le papier 4 Jean Valjean. — Et dépéchez-vous, monsieur Chose,’ puisque mam- selle Chosette attend. Cela dit, Gavroche s’en alla, ou, pour mieux dire, reprit vers le lieu d’ot il venait son vol d’oiseau échappé. II se 20 replongea dans l’obscurité comme s’il y faisait un trou, avec la rapidité rigide d’un projectile. Jean Valjean rentra avec la lettre de Marius. Il monta l’escalier 4 tatons, satisfait des téntbres comme le hibou qui tient sa proie, ouvrit et referma doucement sa 25 porte, écouta s’il n’entendait aucun bruit, constata que, selon toute apparence, Cosette et Toussaint dormaient, plongea dans la bouteille du briquet Fumade? trois ou quatre allumettes avant de pouvoir faire jaillir |’étincelle, tant sa main tremblait; il y avait du vol dans ce qu'il go venait de faire. Enfin, sa chandelle fut allumée, il s’ac- couda sur la table, déplia le papier, et lut. Dans le billet de Marius a Cosette, Jean Valjean ne vit que ces mots:
L’IDYLLE RUE PLUMET 249
«... Je meurs. Quand tu liras ceci, mon 4me sera prés de toi.»
En présence de ces deux lignes, il eut un éblouissement horrible; il resta un moment comme é€crasé du change- ment d’émotion qui se faisait en lui. 5
Environ une heure aprés, Jean Valjean sortait en habit complet de garde national et en armes. II avait un fusil chargé et une giberne pleine de cartouches.
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CINQUIEME PARTIE
JEAN VALJEAN I
[Grace 4 son uniforme de garde national, Jean Valjean arrive sans difficulté 4 la barricade. Les insurgés renvoient tous ceux d’entre eux qui ont des familles, car ils sentent que la mort les attend tous. Jean Valjean donne son uniforme a un pére de famille afin qu’il
5 puisse passer les sentinelles et se résout 4 mourir avec Marius et les autres insurgés.
Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenétre ne s’ouvrait, pas une porte ne s’entre-baillait ; c’était laurore, non le réveil, L’extrémité de la rue de la Chanvrerie op-
1o posée a la barricade avait été évacuée par les troupes. On ne voyait rien, mais on entendait. II se faisait & une cer- taine distance un mouvement mystérieux. I] était évident que l’instant critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replitrent; mais cette fois toutes. La barri-
15 cade était plus forte que lors de la premiére attaque. De- puis le départ des cinq, on l’avait exhaussée encore.
L’attente ne fut pas longue. Un canon apparut, poussé par les artilleurs. Pendant que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le canon.
20 L’anxiété était profonde dans la redoute.
Le coup partit, la détonation éclata.
— Présent! cria une voix joyeuse.
Et en méme temps que le boulet sur la barricade, Ga- vroche s’abattit dedans. II fit plus d’effet dans la barri-
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JEAN VALJEAN 2e%
cade que le boulet qui s’était perdu dans le fouillis des décombres.
— Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.
Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille alternaient, sans grand ravage & la vérité. Le haut de la facade du cabaret souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes du toit, criblées de chevro- tines et de biscaiens, se déformaient lentement. Les com- battants qui s’y étaient postés avaient df s’effacer. Du reste, ceci est une tactique de l’attaque des barricades ; tirailler longtemps, afin d’épuiser les munitions des in- surgés, s’ils font la faute de répliquer. Quand on s’aper- coit, au ralentissement de leur feu, qu’ils n’ont plus ni balles ni poudre, on donne l’assaut. Enjolras n’était pas tombé dans ce piége; la barricade ne ripostait point.
Tout a coup Courfeyrac s’écria :
— Du nouveau.
Et, prenant une voix d’huissier qui annonce, il ajouta:
— Je m’appelle Piéce de Huit.:
_En effet, un nouveau personnage venait d’entrer en scene. C’était une deuxiéme bouche a feu. Les artil- leurs firent rapidement la manceuvre de force,? et mirent cette seconde piéce en batterie prés de la premiére. Quel- ques instants aprés, les deux pieces, vivement servies, ti- raient de front contre la redoute.
On entendait une autre canonnade 4 quelque distance. En méme temps que deux piéces s’acharnaient sur la re- doute de la rue de la Chanvrerie, deux autres bouches 4 feu criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre ca- nons se faisaient lugubrement écho. Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient. Des deux piéces qui battaient maintenant Ja barricade de la rue de
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la Chanvrerie, l’une tirait 4 mitraille, l’autre 4 boulet. La pitce qui tirait 4 boulet était pointée un peu haut et le tir était calculé de fagon que le boulet frappait le bord extréme de l’aréte supérieure de la barricade, l’écrétait, et 5 émiettait les pavés sur les insurgés en éclats de mitraille. Ce procédé de tir avait pour but d’écarter les combattants du sommet de la redoute, et de les contraindre a se peloton- ner dans |’intérieur, c’est-a-dire que cela annongait l’assaut. Une fois les combattants chassés du haut de la barri- ro cade par le boulet et des fenétres du cabaret par la mi- traille, les colonnes d’attaque pourraient s’aventurer dans la rue sans étre visées, peut-étre méme sans étre apercues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au soir, et, qui sait? la prendre par surprise. 15 —Il faut absolument diminuer l’incommodité de ces piéces, dit Enjolras, et il cria: Feu sur les artilleurs |! Tous étaient préts. La barricade, qui se taisait depuis longtemps, fit feu éperdument; sept ou huit décharges se succédérent avec une sorte de rage et de joie; la rue 20 s’emplit d’une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, 4 travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément les deux tiers des artilleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui étaient res- tés debout continuaient de servir les pitces avec une 25 tranquillité sévére, mais le feu était ralenti. — Voila qui va bien, dit Bossuet & Enjolras. Succés. Enjolras hocha la téte et répondit : — Encore un quart d’heure de ce succés, et il n’y aura plus dix cartouches dans la barricade. 30-~—sI]_ parait que Gavroche entendit ce mot. Courfeyrac tout & coup apercut quelqu’un au bas de la barricade, dehors dans la rue, sous les balles. Gavroche
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avait pris un panier a bouteilles dans le cabaret, était sorti par la coupure, et était paisiblement occupé & vider dans son panier les gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de la redoute.
. — Qu’est-ce que tu fais 14? dit Courfeyrac.
Gavroche leva le nez:
— Citoyen, j’emplis mon panier.
— Tu ne vois donc pas la mitraille?
Gavroche répondit:
— Eh bien, il pleut. Aprés??
Courfeyrac cria : — Rentre !
— Tout a l’heure, fit Gavroche.
Et d’un bond, il s’enfonga dans la rue. Une vingtaine de morts gisaient ¢a et 14 dans toute la longueur de la rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche, une provision de cartouches pour la barricade.
La fumée était dans la rue comme un brouillard. Sous les plis de ce voile de fumée et grace 4 sa petitesse, Ga- vroche put s’avancer assez loin dans la rue sans étre vu. Il dévalisa les sept ou huit premiéres gibernes sans grand danger. A force d’aller en avant, il parvint au point ot le brouillard de la fusillade devenait transparent. Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et 4 l’afffit derriére leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue mas- sés 4 l’angle de la rue, se montrérent soudainement quel- que chose qui remuait dans la fumée.
Au moment oti Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant prés d’une borne, une balle frappa le cadavre.
— Fichtre! fit Gavroche. Voila qu’on me tue mes morts.
Une deuxiéme balle fit étinceler le pavé 4 cété de lui.
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Une troisitme renversa son panier. Gavroche regarda et vit que cela venait de la banlieue. II se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les hanches, ceil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta:
5 On est laid 4 Nanterre, C’est la faute a Voltaire, Et béte a Palaiseau, C’est la faute 4 Rousseau.
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une ro seule, les cartouches qui en étaient tombées, et avancant vers la fusillade, alla dépouiller une autre giberne. La une quatriéme balle le manqua encore. Gavroche chanta : Je ne suis pas notaire, C’est la faute A Voltaire;
15 Je suis petit oiseau, C’est la faute 4 Rousseau.
Une cinquiéme balle ne réussit qu’a tirer de fui un troi-
siéme couplet : Joie est mon caractére, 20 C’est la faute a Voltaire; Misére est mon trousseau, C’est la faute 4 Rousseau.
Cela continua ainsi quelque temps. Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, 25 fusillé, taquinait la fusillade. Il avait l’air de s’amuser beaucoup. C’était le moineau becquetant les chasseurs. I] répondait 4 chaque décharge par un couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant. Il se cou- 3o Chait, puis se redressait, s’effacait dans un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait, re- venait, et cependant pillait les cartouches, vidait les giber-
JEAN VALJEAN 255
nes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants d’anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait ; lui, il chantait. Ce n’était pas un enfant, ce n’était pas un homme; c’était un étrange gamin-fée. On eit dit le
nain invulnérable de la mélée. Les balles couraient aprés 5
lui, il était plus leste qu’elles.
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traitre que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l’Antée' dans ce pyg- mée; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en I’air, re- garda du cété d’ot était venu le coup, et se mit 4 chanter:
Je suis tombé par terre,
C’est la faute 4 Voltaire; Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute a...
Il n’acheva point. Une seconde balle du méme tireur Parréta court. Cette fois il s’abattit la face contre le . pavé, et ne remua plus. Cette petite grande 4me venait de s’envoler.
Marius s’était lancé hors de la barricade. Combeferre lavait suivi. Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le panier de cartouches; Marius rapporta l’enfant. Heélas! pensait-il, ce que le pere avait fait pour son pére, il le rendait au fils; seule- ment Thénardier avait rapporté son pére vivant; lui, il rapportait l’enfant mort.
[I’attaque continue et la barricade va étre emportée par les sol- dats. Jean Valjean, pour avoir sauvé la vie 4 un citoyen mérite une
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récompense. II réclame le droit de mettre Javert 4 mort, ce qui lui est accordé.]
Quand Jean Valjean fut seul avec Javert il défit la corde qui assujettissait le prisonnier par le milieu du corps,
5 et dont le neeud était sous la table. Aprés quoi, il lui fit signe de se lever. Javert obéit, avec cet indéfimissable sou- rire ot. se condense la suprématie de l’autorité enchainée.
Jean Valjean prit Javert par la martingale’ comme on prendrait une béte de somme par la bricole, et, ]’entrai-
to nant aprés lui, sortit du cabaret, lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de trés petits pas.
Jean Valjean avait le pistolet au poing. Ils franchirent ainsi le trapeze intérieur de la barricade. Les insurgés,
15 tout a l’attaque imminente tournaient le dos.
Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, 4 Javert garrotté, mais sans le lacher un seul instant, le petit re- tranchement de la ruelle Mondétour.
Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvérent
zo seuls dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient un monceau terrible 4 quel- ques pas. Jean Valjean mit le pistolet sous son bras et fixa sur Javert un regard qui n’avait pas besoin de paroles 2§ pour dire: Javert, c’est moi.
Javert répondit:
— Prends ta revanche.
Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l’ouvrit.
— Un surin?! s’écria Javert. Tuas raison. Cela te
30 convient mieux.
Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au
cou, puis il coupa les cordes qu’il avait aux poignets, puis,
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se baissant, il coupa la ficelle qu’il avait aux pieds, et, se redressant, il lui dit:
— Vous étes libre.
Javert n’était pas facile 4 étonner. Cependant, tout
maitre qu’il était de lui, il ne put se soustraire & une com- 5
motion. II resta béant et immobile.
Jean Valjean poursuivit:
— Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j’en sortais, je demeure, sous le nom de Fauchele- vent, rue de l’Homme-Armé, numéro sept.
Javert eut un froncement de tigre qui lui entr’ouvrit un coin de la bouche, et il murmura entre ses dents:
— Prends garde.
— Allez, dit Jean Valjean.
Javert reprit:
— Tu as dit Fauchelevent, rue de l Homme-Armé?
— Numéro sept.
Javert répéta 4 demi-voix: — Numéro sept.
Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux épaules', fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une de ses mains, et se mit & marcher dans la direction des’ halles. Jean Valjean le suivait des yeux. Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en lair. Puis il rentra dans la barri- cade et dit:
— C’est fait.
Tout & coup le tambour battit la charge.
L’attaque fut l’ouragan. La veille, dans l’obscurité la barricade avait été approchée silencieusement comme par un boa. A présent, en plein jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la vive force, d’ail- leurs, s’était démasquée, le canon avait commencé¢ le
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rugissement, l’armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant l’habileté. Une puissante colonne d’in- fanterie de ligne déboucha dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant, bayonnettes croisées,
5 sapeurs en téte, et, imperturbable sous les projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d’une poutte d’airain sur un mur. Le mur tint bon.
Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une crinitre d’éclairs. L’assaut fut si for-
ro cené qu’elle fut un moment inondée d’assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion les chiens, et elle ne se couvrit d’assiégeants que comme la falaise d’écume, pour reparaitre, l’instant d’aprés, escarpée, noire et formi- dable. Les assauts se succédérent. L’horreur alla gran- 15 dissant.
Alors éclata sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une lutte digne d’une muraille de Troie. Ces hommes haves, déguenillés, épuisés, quin’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui n’avaient pas dormi, qui
20 n’avaient plus que quelques coups 4 tirer, qui tataient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la téte ou Je bras bandé d’un linge rouillé et noiratre, ayant dans leurs habits des trous d’ot le sang coulait, & peine armés de mauvais fusils et de vieux sabres ébréchés, devinrent
25 des titans.
Un supréme assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée de bayonnettes et lancée au pas gymnasti- que! arriva irrésistible, et l’épais front de bataille de la colonne d’attaque apparut dans la fumée au haut de l’es-
jo carpement. Cette fois, c’était fini. Le groupe d’insurgés qui défendait ie centre recula péle-méle et se sauva dans le cabaret.
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Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la clavicule; il sentit qu’il s’évanouissait et qu’il tombait. En ce moment, les yeux déja fermés, il eut la commotion d’une main vigoureuse qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui laissa & peine le temps de cette pensée mélée au supréme souvenir de Cosette : — Je suis fait prisonnier, Je serai fusillé.
II
Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean. La main qui l’avait étreint par derritre au mo- ment ow il tombait, et dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était celle de Jean Valjean.
Jean Valjean n’avait pas pris au combat d’autre part que de s’y exposer. Sans lui, 4 cette phase supréme de l’agonie, personne n’efit songé aux blessés. Grace a lui, partout présent dans le carnage comme une providence, ceux qui tombaient étaient relevés, trarsportés dans la salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait ]a barricade. Mais rien qui pfit ressembler 4 un coup, a une attaque, ou méme & une défense personnelle, ne sortit de ses mains. ll se taisait et secourait.
Jean Valjean, dans la nude épaisse du combat, n’avait pas l’air de voir Marius; le fait est qu’il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre, s’abattit sur lui comme sur une proie, et l’emporta.
Le tourbillon de l’attaque était en cet instant-la si vio- lemment concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius, traverser le champ dépavé de la barricade et dis- paraitre derriére l’angle du cabaret.
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LA Jean Valjean s’arréta, il laissa glisser 4 terre Marius, _s’adossa au mur et jeta les yeux autour de lui. La situation était épouvantable. Pour l’instant, pour deux ou trois minutes peut-étre, ce 5 pan de muraille était un abri, mais comment sortir de ce massacre? Ilse rappelait l’angoisse ot il s’était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et de quelle fag¢on il était parvenu a s’échapper; c’était difficile alors, aujour- d’hui c’était impossible. Il avait devant lui une maison a
1o six étages; il avait 4 sa droite la barricade assez basse qui fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle pa- raissait facile, mais on voyait au-dessus de la créte du barrage une rangée de pointes de bayonnettes. C’était la troupe de ligne, postée au dela de cette barricade, et aux
15 aguets. Il] était évident que toute téte qui se risquerait a dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible 4 soixante coups de fusil. I] avait 4 sa gauche le champ du combat. La mort était derriére l’angle du mur.
Que faire? Un oiseau seul efit pu se tirer de 1a.
20 Et il fallait se décider sur le champ, trouver un expé- dient, prendre un parti. On se battait & quelques pas de lui; par bonheur tout s’acharnait sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu’un soldat, un seul, efit ’idée de tourner la maison, ou de l’attaquer en flanc, tout était
25 fini.
Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade 4 cété de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l’extrémité supréme, éperdu, et comme s’il efit voulu y faire un trou avec ses yeux.
30 A force de regarder, on ne sait quoi de vaguement sai- sissable dans une telle agonie se dessina et prit forme & ses pieds, comme si c’était une puissance du regard de
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faire éclore la chose demandée. II apercut 4 quelques pas de lui une grille de fer posée & plat et de niveau avec le sol. Cette grille, faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés. A travers les barreaux, on entrevoyait une ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d’une cheminée ou au cylindre d’une citerne. Jean Valjean s’élanga. Sa vieille science des évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Ecarter les pavés, soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps mort, descendre, dans cette espéce de puits heureusement peu profond, laisser retomber au- dessus de sa téte la lourde trappe de fer sur laquelle les pavés ébranlés croulérent de nouveau, prendre pied sur une surface dallée 4 trois métres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme ce qu’on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité d’aigle; cela dura quelques minutes 4 peine.
Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de long corridor souterrain.
La, paix profonde, silence absolu, nuit.
C’est dans l’égout de Paris que se trouvait Jean Valjean. ‘ La transition était inouie. Au milieu méme de la ville, Jean Valjean était sorti de la ville, et, en un clin d’ceil, le temps de lever un couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour 4 l’obscurité complete, de midi 4 mi- nuit, du fracas au silence, du tourbillon des tonnerres a la stagnation de la tombe, et du plus extréme péril 4 la sécu- rité la plus absolue.
Seulement, le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si ce qu’il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort. Sa premiére sensation fut ]’aveugle- ment. Brusquement, il ne vit plus rien. Il lui sembla
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aussi qu’en une minute il était devenu sourd. II n’enten- dait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchainait & quelques pieds au-dessus de lui n’arrivait jusqu’a lui, grace 4 l’épaisseur de terre qui l’en séparait,
5 qu’éteint et indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que c’était solide sous ses pieds ; voila tout; mais cela suffisait.
Au bout de quelques instants, il n’était plus aveugle. Un peu de lumiére tombait du soupirail par ot il s’était
10 glissé, et son regard s’était fait a cette cave. I] commenca 4 distinguer quelque chose. Le couloir ot il s’était terré, nul autre mot n’exprime mieux la situation, était muré derritre lui. C’était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale appelle branchements. Devant lui, il y avait un
15 autre mur, un mur de nuit. La clarté du soupirail expirait 4 dix ou douze pas du point ot était Jean Valjean, et fai- sait 4 peine une blancheur blafarde sur quelques métres de la paroi humide de l’égout. Au dela, lopacité était massive ; y pénétrer paraissait horrible, et l’entrée y sem-
ao blait un engloutissement. On pouvait s’enfoncer pourtant dans cette muraille de brume, et il le fallait. Il fallait méme se hater. I] n’y avait pas une minute 4 perdre. II avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche.
25 Il entra résol(iiment dans cette obscurité.
Il avanga aussi rapidement qu’il put. Les deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds pen- daient derriére lui. II tenait les deux bras d’une main et tatait le mur de l’autre. La joue de Marius touchait la
3o sienne et s’y collait, tant sanglante. II sentait couler sur lui et pénétrer sous ses vétements un ruisseau tide qui venait de Marius. Cependant une chaleur humide 4 son
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oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir ot Jean Valjean cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n’étaient pas encore écoulées et fai- saient un petit torrent au centre du radier, et il était forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans Peau.
Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L’om- bre qui l’enveloppait entrait dans son esprit. I] marchait dans une énigme. Cet aqueduc du cloaque est redoutable ; il s’entre-croise vertigineusement. C’est une chose lugu- bre d’étre pris dans ce Paris de ténébres. Jean Valjean était obligé de trouver et presque d’inventer sa route sans la voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu’il risquait pou- vait étre le dernier. Comment sortirait-il de 14? trouve- rait-il une issue? la trouverait-il 4 temps? cette colossale éponge souterraine aux alvéoles de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? y rencontrerait-on quelque nceud inat- tendu d’obscurité? arriverait-on 4 l’inextricable et a l’in- franchissable? Marius y mourrait-il d’hémorragie, et lui ' de faim? finiraient-ils par se perdre 14 tous les deux, et par faire deux squelettes dans un coin de cette nuit? II l’igno- rait. Il se demandait tout cela et ne pouvait se répondre.
Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu’il faisait luicméme, et n’avait pas encore songé & se reposer ; seulement il avait changé la main qui soutenait Marius, L/’obscurité était plus profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.
Tout 4 coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier 4 ses pieds et la vofite sur sa téte, et
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"qui glissait 4 sa droite et 8 sa gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, ilse retourna. Derriére lui, dans la partie du couloir qu’il venait de dépasser, a une distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant
5 l’épaisseur obscure, une sorte d’astre horrible qui avait l’air de le regarder. C’était la sombre étoile de la police qui se levait dans l’égout. Derriére cette étoile remuaient con- fusément huit ou dix formes noires, droites, indistinctes, terribles.
III
1o = Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On craignit qu’ils ne fussent pris pour re- fuge par les vaincus. ‘Trois pelotons d’agents! et d’égou- tiers ? explorérent la voirie souterraine de Paris. Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c’était la lan.
15 terne de la ronde. Heureusement, s’il voyait bien la lan- terne, la lanterne le voyait mal. Elle était la lumiére et il était ’ombre. Il était trés loin, et mélé a la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s’arréta.
Les hommes de la ronde écoutaient et n’entendaient rien,
20 ils regardaient et ne voyaient rien. Ils se consultérent. Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu’on s’était trompé, qu’il n’y avait pas eu de bruit, qu’il n’y avait 14 personne.
Avant de s’en aller, le sergent, pour l’acquit de la con-
25 science de la police, déchargea sa carabine du cété qu’on abandonnait, dans la direction de Jean Valjean, La détona- tion roula d’écho en écho dans la crypte. Un platras qui tomba dans le ruisseau et fit clapoter ’eau & quelques pas de Jean Valjean l’avertit que la balle avait frappé la vofite
30 au-dessus de sa téte.
JEAN VALJEAN 265
Des pas mesurés et lents résonnérent quelque temps sur le radier, de plus en plus amortis par l’augmentation pro- gressive de l’éloignement ; le groupe des formes noires s’en- fonga, une lueur oscilla et flotta, faisant 4 la votite un cintre
rougeatre qui décrut, puis disparut; le silence redevint 5
profond, l’obscurité redevint complete.
_ Aprés avoir attendu quelque temps, Jean Valjean avait repris sa marche et ne s’était plus arrété. Cette marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces vofites varie; la hauteur moyenne est d’environ cinq pieds six pouces, et a été calculée pour la taille d’un homme; Jean Valjean était forcé de se courber pour ne pas heurter Ma- rius 4 la vofite ; il fallait 4 chaque instant se baisser, puis se redresser, tater sans cesse le mur. La moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de niauvais points d’appui, soit pour la main, soit pour le pied. Jean Valjean avait faim et soif; soif surtout; et c’est 14, comme la mer, un lieu plein d’eau ot l’on ne peut boire. Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par lage, grace 4 sa vie chaste et sobre, commengait pourtant afléchir. La fatigue lui venait; et la force en décroissant ‘faisait croitre le poids du fardeau. Marius, mort peut-étre, pesait comme pésent les corps inertes. Jean Valjean le sou- tenait de facon que la poitrine ne fit pas génée et que la respiration pfit toujours passer le mieux possible. II sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d’eux fut effaré au point de le mordre.
I] pouvait étre trois heures de l’aprés-midi quand il ar- riva 4 l’égout de ceinture.t' Il fut d’abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n’atteignaient point les deux murs et sous une vofite que sa téte ne touchait pas.
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Le Grand Fgout, en effet, a huit pieds de large sur sept de haut. Il fit halte. Il était trés las. Un soupirail assez large donnait une lumiére presque vive. Jean Valjean, avec la 5 douceur de mouvements qu’aurait un frére pour son frére blessé, déposa Marius sur la banquette de l’égout. La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail comme au fond d’une tombe. II avait les yeux fermés, les cheveux appliqués aux tempes comme des to pinceaux séchés dans de la couleur rouge, les mains pen- dantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au coin des lévres. Jean Valjean, écartant du bout des doigts les vétements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda
15 les plaies le mieux qu’il put et arréta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle, il le regarda avec une inexprimable haine.
En dérangeant les vétements de Marius, il avait trouvé
20 dans les poches deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur la premiére page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius.
On s’en souvient:
25 «Je m’appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-ptre M. Gillenormand, rue des Filles-du- Calvaire, N°. 6, au Marais.»
Jean Valjean lut, 4 la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta un moment comme absorbé en lui-méme,
30 répétant 4 demi-voix: rue des Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. I] replaca le portefeuille dans la poche de Marius, II avait mangé, la force lui était
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revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soi- gneusement la téte sur son épaule droite, et se remit 4 des- cendre |’égout.
Il avanga tatonnant dans l’ombre. La ot il y a moins de maisons et moins de rues, l’égout a moins de soupiraux. Bientot il sentit qu’il entrait dans l’eau, et qu’il avait sous ' ses pieds, non plus du pavé, mais de la vase.
Jean Valjean se trouvait en présence d’un fontis.' Ce fontis avait pour cause l’averse de la veille. Un fléchis- sement du pavé mal soutenu par le sable sousjacent avait produit un engorgement d’eau pluviale. L/’infiltration s’étant faite, l’effondrement avait suivi. Le radier, dis- loqué, s’était affaissé dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L’obscurité était 14 plus épaisse que partout ailleurs. C’était un trou de boue dans une caverne de nuit.
Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. II en- tra dans cette fange. C’était de l’eau & la surtace, de la vase au fond. II fallait bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était expirant, et Jean Valjean exténué. Ot aller d’ailleurs? Jean Valjean avan¢a. Du ‘reste la fondritre parut peu profonde aux premiers pas. Mais 4 mesure qu’il avangait, ses pieds plongeaient. II eut bientét de la vase jusqu’&é mi-jambes et de l’eau plus haut que les genoux. I] marchait, exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu’il pouvait au-dessus de l’eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l’eau 4 la ceinture. Il ne pouvait déja plus reculer. Il enfongait de plus en plus. Cette vase, assez dense pour le poids d’un homme, ne pouvait évidemment en porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s’en tirer isolément. Jean Valjean continua d’avancer, soutenant ce mourant qui était un cadavre peut-étre.
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L’eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c’est & peine s’il pouvait se mouvoir dans la profondeur de la bourbe ot: il était. La densité, qui était le soutien, était aussi l’obstacle. Il soulevait toujours Marius, et, avec une dépense de force inouie, il avangait; mais il enfongait. II n’avait plus que la téte hors de ‘Veau, et ses deux bras élevant Marius. Il fit un effort désespéré et langa son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi de solide; un point d’appui. II était temps.
Il se dressa et se tordit et s’enracina avec une sorte de furie sur ce point d’appui. Cela lui fit l’effet de la pre- miére marche d’un escalier remontant @ la vie.
Ce point d’appui, rencontré dans la vase au moment supréme, était le commencement de l’autre versant du radier, qui avait plié sans se briser et s’était courbé sous l’eau comme une planche et d’un seul morceau. Ce frag- ment du radier submergé en partie, mais solide, était une véritable rampe, on était sauvé. Jean Valjean remonta ce plan incliné et arriva de l’autre cété de la fondritre. En sortant de l’eau, il se heurta 4 une pierre et tomba sur les genoux. I] trouva que c’était juste, et y resta quelque temps, l’Ame abimée dans on ne sait quelle parole 4 Dieu. Il se redressa frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu’il trainait, tout ruisselant de fange, l’4me pleine d’une étrange clarté.
I] se remit en route encore une fois. Sa lassitude était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était obligé de reprendre haleine, et s’appuyait au mur. Une fois il dut s’asseoir sur la banquette pour changer la posi- tion de Marius, et il crut qu’il demeurerait 14. Mais si sa vigueur était morte, son énergie ne l’était point. Il se releva.
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Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas, sans dresser la téte, presque sans res- pirer, et tout A coup se cogna au mur. II était parvenu 4 un coude de I’égout, et, en arrivant téte basse au tour-
nant, il avait rencontré la muraille. I] leva les yeux, et & 5
l’extrémité du souterrain, la-bas devant lui, loin, trés loin, il apercut une lumitre. Cette fois, ce n’etait pas la lumiére terrible; c’était la lumiére bonne et blanche. C’était le jour. I] voyait lissue.
Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le poids de Marius, il retrouva ses jarrets d’acier, il courut plus qu’il ne marcha. A mesure qu’il s’approchait, l’issue se dessinait de plus en plus distinctement. Arrivé a J’is- sue, il s’arréta.
C’était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.
L’arche était fermée d’une forte grille, et la grille, qui, selon toute apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie 4 son chambranle de pierre par une serrure €paisse qui, rouge de rouille, semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le péne robuste profondément plongé dans la gache de fer.
Au dela de la grille, le grand air, la rivitre, le jour, la berge trés étroite, mais suffisante pour s’en aller. Les quais lointains, Paris, ce gouffre ot: l’on se dérobe si aisé- ment, le large horizon, la liberté. On distinguait a droite, en aval, le pont d’Iéna, et & gauche, en amont, le pont des Invalides ; ’endroit efit été propice pour attendre la nuit et s’évader. C’était un des points les plus solitaires de Paris.’ Il pouvait étre huit heures et demie du soir. Le jour baissait.
Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la par- tie stche du radier, puis marcha & la grille et crispa ses
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deux poings sur les barreaux; la secousse fut frénétique, V’ébranlement nul. La grille ne bougea pas. Jean Val- jean saisit les barreaux |’un apres l’autre, espérant pouvoir arracher le moins solide et s’en faire un levier pour soule- s ver la porte ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d’un tigre ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de pesée’ pos- sible. L’obstacle était invincible. Aucun moyen d’ou- vrir la porte. On n’avait réussi qu’a s’évader dans une io prison. C’était fini. Tout ce qu’avait fait Jean Valjean était inutile. L’épuisement aboutissait 4 l’avortement.
Il tourna le dos & la grille, et tomba sur le pavé, plutdt terrassé qu’assis, prés de Marius toujours sans mouve- ment, et sa téte s’affaissa entre ses genoux. Pas d’issue.
15 C’était la dernitre goutte de l’angoisse.
A qui songeait-il dans ce profond accablement? Nia
lui-méme, ni 4 Marius, il pensait & Cosette.
IV
Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur
son épaule, et une voix qui parlait bas lui dit: 20 — Part a deux.?
Quelqu’un dans cette ombre? Rien ne ressemble au réve comme le désespoir, Jean Valjean crut réver. I] n’avait point entendu de pas. Etait-ce possible? Il leva les yeux.
25 Un homme était devant lui.
Cet homme était vétu d’une blouse ; il avait les pieds nus; il tenait ses souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment é6tés pour pouvoir arriver jusqu’A Jean Valjean, sans qu’on l’entendit marcher.
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Jean Valjean n’eut pas un moment d’hésitation. Si imprévue que fait la rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier.
Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Val- jean, habitué aux alertes et aguerri aux coups inattendus qu’il faut parer vite, reprit possession sur le champ de - toute sa présence d’esprit.
Il y eut un instant d’attente.
Thénardier, élevant sa main droite 4 la hauteur de son front, s’en fit un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l’attention sagace d’un homme qui cherche 4 en reconnaitre un autre. II n’y réussit point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et était d’ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu’en plein midi il eft été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumiére de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa lividité, Thénar- dier, comme dit l’énergique métaphore banale, sauta tout de suite aux yeux de Jean Valjean.
Jean Valjean s’apercut tout de suite que Thénardier ne
_le reconnaissait pas. Ils se considérérent un moment dans cette pénombre, comme s’ils se prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence.
— Comment vas tu faire pour sortir?
Jean Valjean ne répondit pas. Thénardier continua :
— Impossible de crocheter la porte. I] faut pourtant que tu t’en ailles d’ici.
— C’est vrai, dit Jean Valjean.
— Eh bien, part 4 deux.
— Que veux-tu dire?
— Tu as tué l’homme; c’est bien. Moi j’ai la clef.
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Thénardier montrait du doigt Marius. II poursuivit:
— Je ne te connais pas, mais je veux t’aider. Tu dois étre un ami.
Jean Valjean commenga 4 comprendre. Thénardier le prenait pour un assassin. ‘Thénardier reprit:
— Ecoute, camarade. Tu n’as pas tué cet homme sans regarder ce qu’il avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t’ouvre la porte.
Et il tira 4 demi une grosse clef de dessous sa blouse.
Jean Valjean «demeura stupide» au point de douter que ce qu'il voyait fit réel. C’était la providence apparais- sant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de Thénardier.
Thénardier fourra son poing dans une large poche ca- chée sous sa blouse, en tira une corde et la tendit 4 Jean Valjean.
— Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.
— Pourquoi faire, une corde?
— I] te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras de- hors. Jl y a 1a un tas de gravats.
— Pourquoi faire, une pierre?
— Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre' & la riviére, il te faut une pierre et une corde, sans quoi ¢a flotterait sur l’eau.
Jean Valjean prit la corde. Il n’est personne qui n’ait de ces acceptations machinales. Thénardier fit claquer ses doigts comme 8 l’arrivée d’une idée subite.
— Ah ga, camarade, comment as-tu fait pour te tirer ]4- bas de la fondriére? Je n’ai pas osé m’y risquer.
Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet.
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Thénardier lui secoua de nouveau 1’épaule.
— Maintenant, concluons l’affaire. Partageons. Tu as vu ma Clef, montre-moi ton argent.
Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menacant pourtant amical.
Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n’étaient pas simples; il n’avait pas l’air tout a fait A son aise; tout en n’affectant pas d’air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps il mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! II] était difficile de deviner pourquoi. Il n’y avait 14 personne qu’eux deux. Jean Valjean pensa que d’autres bandits étaient peut-étre cachés dans quelque recoin, pas trés loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec eux.
Thénardier reprit :
— Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses pro- fondes '?
Jean Valjean se fouilla.
C’était, on s’en souvient, son habitude d’avoir toujours de l’argent sur lui. La sombre vie d’expédient a laquelle il était condamné lui en faisait une loi. Cette fois pour-
.tant il était pris au dépourvu. En mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait oublié, lu- gubrement absorbé qu’il était, d’emporter son portefeuille. Tl n’avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Il retourna sa poche, toute trempée de fange, et ¢tala sur la banquette du radier un louis d’or, deux pieces de cing francs et cing ou six gros sous.
Thénardier avanca la lévre inférieure avec une torsion de cou significative.
— Tu l’as tué pour pas cher, dit-il.
Il se mit 2 palper, en toute familiarité, les poches de
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Jean Valjean et les poches de Marius. Jean Valjean, préoc- cupé surtout de tourner le dos au jour, le laissait faire. Tout en maniant l’habit de Marius, Thénardier, avec une dextérité d’escamoteur, trouva moyen d’en arracher, sans 5 que Jean Valjean s’en apergtit, un lambeau qu’il cacha sous sa blouse, pensant probablement que ce morceau d’é- toffe pourrait lui servir plus tard 4 reconnaitre homme assassiné et l’assassin. II ne trouva du reste rien de plus que les trente francs. 10 — C’est vrai, dit-il, ’un portant l’autre, vous n’avez pas plus que ¢a. Et, oubliant son mot: fart ad deux, il prit tout. Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse. — Maintenant, l’ami, il faut que tu sortes. C’est ici 15 comme 2a la foire, on paye en sortant. Tu as payé, sors. Thénardier aida Jean Valjean a replacer Marius sur ses €paules, puis il se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe 4 Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa bouche, 20 et demeura quelques secondes comme en suspens; |’in- spection faite, il mit la clef dans la serrure. Le péne glissa et la porte tourna. Thénardier entre-bailla la porte, livra tout juste passage & Jean Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef 25 dans la serrure et replongea dans l’obscurité, sans faire plus de bruit qu’un souffle. Il semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Jean Valjean se trouva dehors. I] laissa glisser Marius sur la berge. 30 Les miasmes, l’obscurité, ’horreur, étaient derriére lui. L’air salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, Vinondait. Partout autour de lui le silence, mais le silence
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charmant du soleil couché en plein azur. Le crépuscule s’était fait; la nuit venait, la grande libératrice, l’amie de tous ceux qui ont besoin d’un manteau d’ombre pour sortir d’une angoisse. C’était l’heure indécise et exquise qui ne
dit ni oui ninon. II y avait déja assez de nuit pour qu’on 5
pit s’y perdre a quelque distance, et encore assez de jour ~ pour qu’on pfit s’y reconnaitre de pres.
Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésisti- blement vaincu par toute cette sérénité auguste et ca- ressante. Puis, vivement, comme si le sentiment d’un de- voir lui revenait, il se courba vers Marius, et, puisant de Veau dans le creux de sa main, il lui en jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupitres de Marius ne se soulevérent pas; cependant sa bouche entr’ouverte respirait. Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivitre, quand tout 4 coup il sentit je ne sais quelle géne, comme lorsqu’on a, sans le voir, quelqu’un derriére soi.
I] se retourna. Comme tout 4 l’heure, quelqu’un en effet était derriére lui. Un homme de haute stature, en- veloppé d’une longue redingote, les bras croisés, et portant * dans son poing droit un casse-téte dont on voyait la pomme de plomb, se tenait debout 4 quelques pas en arriére de Jean Valjean accroupi sur Marius. C’était, l’ombre aidant, une sorte d’apparition. Un homme simple en efit eu peur 4 cause du crépuscule, et un homme réfléchi 4 cause du casse-téte.
Jean Valjean reconnut Javert qui traquait Thénardier. Javert, aprés sa sortie inespérée de la barricade, ¢tait allé 4 la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris immédiatement son service, qui impliquait une
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certaine surveillance de la berge de la rive droite aux Champs-Elysées, laquelle depuis un certain temps éveillait attention de la police. La, il avait apergu Thénardier et avait suivi. On sait le reste.
5 Jean Valjean était passé d’un écueil a l’autre.
Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénar- dier en Javert, c’était rude. Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l’avons dit, ne se ressemblait plus a lui- méme. Il ne décroisa pas les bras, assura son casse-téte
1o dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d’une voix bréve et calme:
— Qui étes-vous ?
— Moi.
— Qui, vous?
15 — Jean Valjean.
Javert mit le casse-téte entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean, l’examina, et le reconnut.
Jean Valjean demeura inerte sous |’étreinte de Javert
20 comme un lion qui consentirait 4 la griffe d’un lynx.
— Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D’ailleurs, depuis ce matin je me considére comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon adresse pour chercher & vous échapper. Prenez-moi. Seulement, accordez-moi
25 une chose.
Javert semblait ne pas entendre. I] appuyait sur Jean Valjean sa prunelle fixe. Enfin, il lacha Jean Valjean, se dressa tout d’une piéce, reprit 4 plein poignet? le casse-téte, et, comme dans un songe, murmura plutét qu’il ne pro-
30 nong¢a cette question :
— Que faites-vous 14? et qu’est-ce que c’est que cet
homme ?
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Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveil- ler Javert:
— C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi comme il vous plaira; mais aidez-moi
d’abord 4 le rapporter chez lui. Je ne vous demande que 5
cela. La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois qu’on semblait le croire capable d’une con- cession. Cependant il ne dit pas non.
Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.
— C’est un blessé, dit Jean Valjean.
— C’est un mort, dit Javert.
Jean Valjean répondit:
—Non. Pas encore.
— Vous l’avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert.
Il fallait que sa préoccupation fit profonde pour qu’il n’insistat point sur cet inquiétant sauvetage par |’égout et pour qu’il ne remarquat méme pas le silence de Jean Val- jean aprés sa question. Jean Valjean, de son cété, sem- blait avoir une pensée unique. II reprit:
—Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son aieul . .. — Je ne sais plus le nom.
Jean Valjean fouilla dans Vhabit de Marius, et tira le portefeuille, ’ouvrit 4 la page crayonnée par Marius, et le tendit & Javert. Il y avait encore dans l’air assez de clarté flottante pour qu’on pit lire. Javert déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et grommela : — Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire numéro 6.
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Puis il cria ;: — Cocher ! 30
Un fiacre attendait, en cas.! Javert garda le portefeuille de Marius.
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Un moment aprés, la voiture, descendue par !a rampe de l’abreuvoir,' était sur la berge. Marius était déposé sur la banquette du fond, et Javert s’asseyait pres de Jean Valjean sur la banquette de devant.
5 La portitre refermée, le fiacre s’éloigna rapidement. Il était nuit close quand il arriva au numéro 6 de la rue des Filles-du-Calvaire. Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais, surtout les jours d’émeute. Ce bon vieux quartier effarouché par la révo-
io lution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu’ils entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur téte sous leur couverture.
Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean Valjean le soutenant sous les aisselles et le
15 cocher sous les jarrets.
Javert interpella le portier du ton qui convient au gou- vernement, en présence du portier d’un factieux.
— Quelqu’un qui s’appelle Gillenormand?
— C’est ici. Que lui voulez-vous ?
20 —On lui rapporte son fils.
—Son fils? dit le portier avec hébétement.?
— Il est mort.
Jean Valjean, qui venait déguenillé et souill¢é, derritre Javert, et que le portier regardait avec quelque horreur,
25 lui fit signe de la téte que non. Le portier ne parut com- prendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean Valjean. Il se borna a réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette ; Nicolette réveilla la tante Gillenormand.
Quant au grand-pére, on le laissa dormir, pensant qu’il
30 saurait toujours la chose assez tot.
On monta Marius au premier étage, sans que personne,
du reste, s’en aper¢iit dans les autres parties de la maison,
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et on le déposa sur un vieux canapé dans |’antichambre de
