Chapter 33
M. Leblanc semblait avoir renoncé a la résistance.
On le fouilla. Il n’avait rien sur lui qu’une bourse en cuir qui contenait six francs, et son mouchoir.
Thénardier mit le mouchoir dans sa poche. Alors il alla au coin de la porte et y prit un paquet de cordes qu’il a5 leur jeta.
— Attachez-le au pied du lit, dit-il.
Les brigands le litrent solidement, debout et les pieds posant 4 terre au montant du lit le plus éloigné de la fenétre et le plus proche de la cheminée. 30
Quand le dernier nceud fut serré Thénardier prit une chaise et vint s’asseoir presque en face de M. Leblanc.
180 LES MISERABLES
Thénardier ne se ressemblait plus ; en quelques instants sa physionomie avait passé de la violence effrénée 4 la douceur tranquille et rusée.
Marius avait peine & reconnaitre dans ce sourire poli
5 d’homme de bureau! la bouche presque bestiale qui écu- mait le moment d’auparavant; il considérait avec stupeur cette métamorphose fantastique et inquié¢tante, et il éprou- vait ce qu’éprouverait un homme qui verrait un tigre se changer en un avoué.
to — Monsieur... fit Thénardier.
Et écartant du geste les brigands qui avaient encore la main sur M. Leblanc:
— Eloignez-vous un peu, et laissez-moi causer avec monsieur.
15 Tous se retirérent vers la porte.
Il reprit :
— Monsieur, vous avez eu tort d’essayer de sauter par la fenétre. Vous auriez pu vous casser une jambe. Main- tenant, si vous le permettez, nous allons causer tranquille-
¢o ment. Nous pouvons nous entendre. Arrangeons ceci 4 Vamiable. J’ai eu tort de m’emporter tout 4 l’heure, je ne sais ott j’avais l’esprit; j’ai été beaucoup trop loin, j’ai dit des extravagances. Par exemple, parce que vous étes millionnaire, je vous ai dit que j’exigeais de l’argent,
25 beaucoup d’argent, immensément d’argent. Cela ne serait pas raisonnable. Mon Dieu, vous avez beau étre riche, vous avez vos charges; qui n’a pas les siennes? je ne veux pas vous ruiner, je ne suis pas un happe-chair apres tout. Je ne suis pas de ces gens qui, parce qu’ils ont
30 l’avantage de la position, profitent de cela pour étre ridi- cules. Il me faut simplement deux cent mille francs. Vous me direz: Mais je n’ai pas deux cent mille francs
MARIUS 181
sur moi. Oh! je ne suis pas exagéré. Je n’exige pas cela. Je ne vous demande qu’une chose. Ayez la bonté d’écrire ce que je vais vous dicter.
Ici Thénardier s’interrompit, puis il ajouta en appuyant _ sur les mots et en jetant un sourire du cété du réchaud: 5
— Je vous préviens que je n’admettrais pas que vous ne sachiez pas écrire.
Thénardier poussa la table tout prés de M. Leblanc, et prit l’encrier, une plume et une feuille de papier dans le tiroir qu’il laissa entr’ouvert et ott luisait la longue lame 10 du couteau.
Il posa la feuille de papier devant M. Leblanc.
— Ecrivez, dit-il.
Le prisonnier parla enfin.
— Comment voulez-vous que j’écrive? je suis attaché. 15
— C’est vrai, pardon! fit Thénardier, vous avez bien raison.
Et se tournant vers Bigrenaille:
— Déliez le bras droit de monsieur.
Quand la main droite du prisonnier fut libre, Thénar- 20 ‘ dier trempa la plume dans l’encre et la lui présenta.
— Remarquez bien, monsieur, que vous étes en notre pouvoir, en notre discrétion, qu’aucune puissance humaine ne peut vous tirer d’ici, et que nous serions vraiment désolés d’étre contraints d’en venir 4 des extrémités désa- 25 gréables. Je ne sais ni votre nom, ni votre adresse, mais je vous préviens que vous resterez attaché jusqu’a ce que la personne chargée de porter la lettre que vous allez écrire soit revenue. Maintenant veuillez écrire.
— Quoi? demanda le prisonnier. 30
— Je dicte.
