Chapter 31
M. Leblanc se leva debout, s’adossa 4 la muraille et
promena rapidement son regard dans la chambre. II avait Jondrette 4 sa gauche, du cété de la fenétre, et la Jondrette et les quatre hommes 8 sa droite, du cété de la porte. Les quatre hommes ne bougeaient pas et n’avaient pas méme l’air de le voir.
Jondrette s’était remis 4 parler d’un accent plaintif, avec la prunelle si vague et l’intonation si lamentable, que M. Leblanc pouvait croire que c’était tout simplement un homme devenu fou de misére qu’il avait devant les yeux. Tout en parlant, Jondrette ne regardait pas M. Leblanc qui l’observait. L’ceil de M. Leblanc était fixé sur Jon- drette et l’ceil de Jondrette sur la porte. L’attention ha- letante de Marius allait de l’un 4 l’autree M. Leblanc paraissait se demander: Est-ce un idiot? Jondrette ré- péta deux ou trois fois avec toutes sortes d’inflexions va- riées dans le genre trainant et suppliant: Je n’ai plus qu’& me jeter a la rivitre! j’ai descendu l’autre jour trois mar- ches pour cela du cété du pont d’Austerlitz"!
Tout 4 coup sa prunelle éteinte s’illumina d’un flam- boiement hideux, ce petit homme devint effrayant, il fit un pas vers M. Leblanc, et lui cria a’une voix tonnante:
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—TIl ne s’agit pas de tout cela! me reconnaissez- vous?
La porte du galetas venait de s’ouvrir brusquement et laissait voir trois hommes en blouses de toile bleue, mas-
5 qués de masques de papier noir. Le premier était maigre et avait une longue trique ferrée; le second qui était une espéce de colosse, portait, par le milieu du manche et la cognée en bas, un merlin a assommer les beeufs. Le troi- siéme, homme aux épaules trapues, moins maigre que le
1o premier, moins massif que le second, tenait 4 plein poing 1 une énorme clef volée 4 quelque porte de prison.
Il parait que c’était l’arrivée de ces hommes que Jon- drette attendait. Un dialogue rapide s’engagea entre lui et ’homme 4 la trique, le maigre.
15 Jondrette, son colloque avec l’homme 48 la trique ter- miné, se tourna de nouveau vers M. Leblanc et répéta sa question en l’accompagnant de ce rire bas, contenu et ter- rible qu’il avait:
— Vous ne me reconnaissez done pas?
20 M. Leblanc le regarda en face et répondit :
— Non.
Alors Jondrette vint jusqu’a la table. Il se pencha par- dessus la chandelle, croisant les bras, et avancant le plus qu’il pouvait sans que M. Leblanc reculat, et, dans cette
25 posture de béte fauve qui va mordre, il cria:
Je ne m’appelle pas Fabantou, je ne m’appelle pas Jon- drette, je me nomme Thénardier! je suis l’aubergiste de Montfermeil! entendez-vous? Thénardier! Maintenant me reconnaissez-vous ?
30 Au moment ot Jondrette avait dit: /e me nomme Thé- nardier, Marius avait tremblé de tous ses membres et s’était appuyé au mur, comme s’il efit senti le froid d’une
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lame d’épée 4 travers son cceur. Puis son bras droit, prét a lacher le coup de signal, s’était abaissé lentement, et au moment oti Jondrette avait répété: Lyxtendez-vous bien, Thénardier? les doigts défaillants de Marius avaient -manqué laisser tomber le pistolet. Jondrette, en dévoi- lant qui il était, n’avait pas ému M. Leblanc, mais il avait bouleversé Marius. Ce nom de Thénardier, que M. Le- blanc ne semblait pas connaitre, Marius le connaissait. Qu’on se rappelle ce que ce nom était pour lui! Ce nom, il avait porté sur son cceur, écrit dans le testament de son pére! il le portait au fond de sa pensée, au fond de sa mémoire, dans cette recommandation sacrée: «Un nommé Thénardier m’a sauvé la vie. Si mon fils le ren- contre, il lui fera tout le bien qu’il pourra.» La vie de son pere,-sauvée dans une gréle de mitraille sur le champ héroique de Waterloo, il allait enfin la payer 4 cet homme, et la payer de l’échafaud! II s’était promis, si jamais il retrouvait ce Thénardier, de ne l’aborder qu’en se jetant & ses pieds, et il le retrouvait en effet, mais pour le livrer au bourreau! Son pére lui disait: Secours Thénardier ! ‘et il répondait 4 cette voix adorée et sainte en écrasant Thénardier! Mais, d’un autre cété, assister 4 ce guet- apens et ne pas l’empécher! Quoi! condamner la victime et épargner l’assassin! est-ce qu’on pouvait étre tenu a la
reconnaissance envers un pareil misérable? ‘Toutes les 25
idées que Marius avait depuis quatre ans étaient comme traversées de part en part par ce coup inattendu.
Il frémissait. Tout dépendait de lui. II tenait dans sa main & leur insu ces étres qui s’agitaient 14 sous ses yeux. S’il tirait le coup de pistolet, M. Leblanc était sauvé et Thénardier était perdu; s’il ne le tirait pas, M. Leblanc était sacrifi¢, et, qui sait? Thénardier échappait.
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Précipiter l’un, ou laisser tomber l’autre! remords des deux cotés.
Que faire? que choisir? manquer aux souvenirs les plus impérieux, 4 tant d’engagements profonds pris avec lui-
5 méme, au devoir le plus saint, au texte le plus vénéré! manquer au testament de son pere, ou laisser s’accomplir uncrime! I] lui semblait d’un cété entendre «son Ursule» le supplier pour son pére, et de l’autre le colonel lui recom- mander Thénardier. Il se sentait fou. Ses genoux se
ro dérobaient sous lui, I] fut au moment de s’évanouir.
Cependant Thénardier, nous ne le nommerons plus autrement désormais, se promenait de long en large devant la table dans une sorte d’égarement et de triomphe frénétique.
15 Il prit & plein poing la chandelle et la posa sur la cheminée avec un frappement si violent que la méche faillit s’éteindre et que le suif éclaboussa le mur.
Puis il se tourna vers M. Leblanc: — Ah! criait-il, je vous retrouve enfin, monsieur le
20 philanthrope! monsieur le millionnaire raépé! monsieur le donneur de poupées! vieux jocrisse?! Ah! vous ne me reconnaissez pas! non, ce n’est pas vous qui étes venu 4 Montfermeil, 4 mon auberge, il y a huit ans, la nuit de Noél 1823! ce n’est pas vous qui avez emmené
25 de chez moi |’enfant de la Fantine! |’Alouette! ce n’est pas vous qui aviez un carrick jaune! non! et un paquet piein de nippes a la main, comme ce matin chez moi! Ah! on va voir enfin que ce n’est pas tout roses d’aller comme cela dans les maisons des gens, sous prétexte que
3e ce sont des auberges, avec des habits minables, avec I’air d’un pauvre, qu’on lui aurait donné un sou, tromper les personnes, faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain,
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et menacer dans les bois, et qu’on n’en est pas quitte pour rapporter aprés, quand les gens sont ruinés, une redingote
trop large et deux méchantes couvertures d’hdépital,' vieux gueux, voleur d’enfants !
Thénardier cessa. Il était essouffié. Sa petite poi- trine étroite haletait comme un soufflet de forge. Son ceil était plein de cet ignoble bonheur d’une créature faible, cruelle et lache qui peut enfin terrasser ce qu’elle a re- douté et insulter ce qu’elle a flatté, joie d’un nain qui mettrait le talon sur la téte de Goliath, joie d’un chacal qui commence 4 déchirer un taureau malade, assez mort pour ne plus se défendre, assez vivant pour souffrir en- core. M. Leblanc ne l’interrompit pas, mais lui dit lors- qu’il s’interrompit :
— Pardon, monsieur, répondit-il avec un accent de poli- tesse qui avait en un pareil moment quelque chose d’é- trange et de puissant, je vois que vous étes un bandit.
Qui ne l’a remarqué, les étres odieux ont leur suscepti- bilité, les monstres sont chatouilleux. A ce mot de bandit, la femme Thénardier se jeta 4 bas du lit, Thénardier saisit ‘sa chaise comme s’il allait la briser dans ses mains. — Ne bouge pas, toi! cria-t-il 4 sa femme; et, se tournant vers
