NOL
Les Misérables

Chapter 3

M. Madeleine. I] terminait les différends, il empéchait les

procés, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait pour
5 juge de son bon droit. Il semblait qu’il eft pour ame le livie de la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vé- nération qui, en six ou sept ans et de proche en proche gagna tout le pays.
Un seul homme, dans la ville et dans l’arrondissement,
ro se déroba absolument a cette contagion, et, quoi que fit le pere Madeleine, y demeura rebelle, comme si une sorte d’instinct, incorruptible et imperturbable, l’éveillait et ]’in- quiétait. Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, entouré des bénédictions de tous, il
15 arrivait qu’un homme de haute taille, vétu d’une redingote gris de fer, armé d’une grosse canne et coiffé d’un cha- peau rabattu, se retournait brusquement derriére lui et se disait: Mais qu’est-ce que c’est que cet homme-la ? — Pour sir, je lai vu quelque part. — En tout cas, je ne suis tou-
20 jours pas sa dupe.
I] se nommait Javert, et il était de la police. Il rem- plissait 4 Montreuil-sur-Mer les fonctions pénibles, mais utiles, d’inspecteur. I] n’avait pas vu les commencements de Madeleine. Quand Javert était arrivé 4 Montreuil-sur-
25 Mer, la fortune du grand manufacturier était déja faite, et le pere Madeleine était devenu monsieur Madeleine.
On comprendra sans peine que Javert était l’effroi des gens sans aveu. Lenom de Javert prononcé les mettait en déroute ; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.
30 Javert était comme un ceil toujours fixé sur M. Made- leine. il plein de soupcon et de conjecture. M. Made- leine avait fini par s’en apercevoir, mais il sembla que
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cela ffit insignifiant pour lui. II traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.
Jayert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. Madeleine.
Un jour pourtant son étrange manitre parut faire im- - pression sur M. Madeleine. Voici & quelle occasion.