NOL
Les Misérables

Chapter 21

M. Gillenormand cessa de rire et dit durement:

— Ton pére, c’est moi.
20 — Mon pére, reprit Marius les yeux baissés et lair sévére, c’était un homme humble et héroique qui a glorieu- sement servi la république et la France, qui a été grand dans la plus grande histoire que les hommes aient jamais faite, qui a vécu un quart de siécle au bivouac, le jour sous
25 la mitraille et sous les balles, la nuit dans la neige, dans la boue, sous la pluie, qui a pris deux drapeaux, qui a recu vingt blessures, qui est mort dans l’oubli et dans l’abandon, et qui n’a jamais eu qu’un tort, c’est de trop aimer deux ingrats, son pays et mol.
30. = C’°était plus que M. Gillenormand n’en pouvait entendre. A ce mot, /a républigue, il s’était levé, ou pour mieux dire, dressé debout. Chacune des paroles que Marius venait
MARIUS 137
de prononcer avait fait sur le visage du vieux royaliste Vetfet des bouffées d’un soufflet de forge sur un tison ar- dent. De sombre, il était devenu rouge, de rouge pourpre, et de pourpre flamboyant. Aprés quelques instants, le vieillard, d’écarlate qu’il était, devint subitement plus blanc que ses cheveux. Puis il alla deux fois, lentement et en silence, de la cheminée & la fenétre et de la fenétre 4 la cheminée, traversant toute la salle et faisant craquer le parquet comme une figure de pierre qui marche. A la seconde fois il se pencha vers sa fille, qui assistait & ce choc avec la stupeur d’une vieille brebis, et lui dit en souriant d’un sourire presque calme:
— Un baron comme monsieur et un bourgeois comme moi ne peuvent rester sous le méme toit.
Et tout 4 coup se redressant, bléme, tremblant, terrible, il étendit le bras vers Marius et lui cria:
— Va-t’en.
Marius quitta la maison.
Le lendemain, M. Gillenormand dit a sa fille:
— Vous enverrez tous les six mois soixante pistoles 4 ce buveur de sang, et vous ne m’en parlerez jamais.
X
[Marius continue ses études a ]’école de droit; cependant pour vivre, il est obligé de vendre ses meilleurs habits et sa montre.]
La vie devint sévére pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce n’était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu’on appelle de la vache enragée.' Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l’Atre sans feu, les se- maines sans travail, l'avenir sans espérance, l’habit percé au coude, le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu’on trouve fermée le soir parce qu’on ne paye pas son loyer, les dégoiits, l’amertume, l’accablement. Marius
Le
15
20
25
30
pee)
15
20
2
n
138 LES MISERABLES
apprit comment on dévore tout cela, et comment ce sont souvent les seules choses qu’on ait 4 dévorer. A ce mo- ment de l’existence ot homme a besoin d’orgueil, parce qu’il a besoin d’amour, il se sentit moqué parce qu’il était mal vétu, et ridicule parce qu'il était pauvre. Admirable et terrible épreuve dont les faibles sortent infames, dont les forts sortent sublimes. Creuset ott la destinée jette un homme, toutes les fois qu’elle veut avoir un gredin ou un demi-dieu.
Car il se fait beaucoup de grandes actions dans les petites luttes. Il y a des bravoures opiniatres et ignorées qui se défendent pied & pied dans l’ombre contre l’en- vahissement fatal des nécessités et des turpitudes. Nobles et mystérieux triomphes qu’aucun regard ne voit, qu’au- cune renommée ne paye, qu’aucune fanfare ne salue. La vie, le malheur, l’isolement, l’abandon, la pauvreté, sont des champs de bataille qui ont leurs héros; héros obscurs, plus grands parfois que les héros illustres. De fermes et rares natures sont ainsi créées ; la misére, presque toujours maratre, et quelquefois mére; le déntiment enfante la puissance d’dme et d’esprit; la détresse est nourrice de la fierté; le malheur est un bon lait pour les magnanimes,
A plusieurs reprises la tante Gillenormand fit des tenta- tives, et adressa 4 Marius les soixante pistoles. II les renvoya constamment, en disant qu’il n’avait besoin de rien, I] était encore en deuil de son pére quand la révo- lution que nous avons racontée s’était faite en lui. Depuis lors, il n’avait plus quitté les vétements noirs. Cependant ses vétements le quittérent. Un jour vint ott il n’eut plus d’habit. Le pantalon allait encore. Que faire? Son ami Courfeyrac, auquel il avait de son cété rendu quelques bons offices, lui donna un vieil habit. Pour trente sous,
MARIUS 139
Marius le fit retourner par un portier quelconque, et ce fut un habit neuf. Mais cet habit était vert. Alors Marius ne sortit plus qu’a la chute du jour. Cela faisait que son habit était noir. Voulant toujours étre en deuil, il se vétait
_delanuit. A travers tout cela, il se fit recevoir avocat. 5
Il en informa son grand-pére par une lettre froide, mais pleine de soumission et de respect. M. Gillenormand prit la lettre avec un tremblement, la lut et la jeta, déchirée en quatre, au panier.
III
Il en est de la misere comme de tout. Elle arrive 4 devenir possible. Elle finit par prendre une forme et se composer. On végéte, c’est-a-dire on se développe d’une certaine fagon chétive, mais suffisante 4 la vie. Voici de quelle maniére l’existence de Marius Pontmercy s’était arrangée :
Il était sorti du plus étroit; le défilé s’élargissait un peu devant lui. A force de labeur, de courage, de persévé- ‘rance et de volonté, il était parvenu 4 tirer de son travail environ sept cents francs par an. II faisait des prospectus, traduisait des journaux, annotait des éditions, compilait des biographies, etc., produit net, bon an, mal an, sept cents francs. Il en vivait. Comment? Pasmal. Nous Vallons dire.
Marius occupait dans la masure Gorbeau, moyennant le prix annuel de trente francs, un taudis sans cheminée, ot il n’y avait, en fait de meubles, que l’indispensable. Ces meubles étaient 4 lui. I] donnait trois francs par mois a la vieille principale locataire pour qu’elle vint balayer le taudis et lui apporter chaque matin un peu d’eau chaude,
20
iS) n
140 LES MISERABLES
un ceuf frais et un pain d’un sou. De ce pain et de cet ceuf, il déjeunait. Son déjeuner variait de deux a quatre sous selon que les ceufs étaient chers ou bon marché, A six heures du soir, il descendait rue Saint-Jacques diner chez Rousseau.' II prenait un plat de viande de six sous, un demi-plat de légumes de trois sous, et un dessert de trois sous. Pour trois sous, du pain a discrétion. Il don- nait un sou au garcon et madame Rousseau lui donnait un sourire. Puis il s’en allait. Pour seize sous, il avait un
wn
io sourire et un diner.
Ainsi, déjeuner quatre sous, diner seize sous, sa nour- riture lui cofitait vingt sous par jour; ce qui faisait trois cent soixante-cinq francs par an. Ajoutez les trente francs de loyer et les trente-six francs & la vieille, plus
15 quelques menus frais; pour quatre cent cinquante francs, Marius était nourri, logé et servi. Son habillement lui cofitait cent francs, son linge cinquante francs, son blan- chissage cinquante francs, le tout ne dépassait pas six cent cinquante francs. I] lui restait cinquante francs. Il
20 était riche.
Pour que Marius en vint a cette situation florissante, il avait fallu des années. Années rudes; difficiles, les unes & traverser, les autres 4 gravir. Marius n’avait point. failli un seul jour. Il avait tout subi, en fait de dé
25 nfiiment; il avait tout fait, excepté des dettes. II se ren- dait ce témoignage que jamais il n’avait dd un sou & per- sonne. Pour lui, une dette, c’était le commencement de Yesclavage. Il se disait méme qu’un créancier est pire qu’un maitre; car un maitre ne posséde que votre per-
go sonne, un créancier posséde votre dignité et peut la souf- fleter. Plutét que d’emprunter, il ne mangeait pas. Il avait eu beaucoup de jours de jefine. Il ne hasardait
MARIUS T41I
rien, ne voulant pas reculer. II avait sur le visage une sorte de rougeur sévére. II] était timide jusqu’al ’Apreté. Dans toutes ses épreuves il se sentait encouragé et quel- quefois méme porté par une force secréte qu’il avait en
\
lui. L’ame aide le corps, et & de certains moments le 5
-souléve. C’est le seul oiseau qui soutienne sa cage.
A coté du nom de son pére, un autre nom était gravé dans le cceur de Marius, le nom de Thénardier. II] ne séparait jamais le souvenir de cet homme du souvenir de son pere, et il les associait dans sa vénération. C’était une sorte de culte 4 deux degrés, le grand autel pour le colonel, le petit pour Thénardier. Ce qui redoublait lattendrissement de sa reconnaissance, c’est l’idée de l’ia- fortune ot il savait Thénardier tombé et englouti. Marius avait appris 4 Montfermeil la ruine et la faillite du mal- heureux aubergiste. Depuis il avait fait des efforts inouis pour saisir sa trace et tacher d’arriver & lui dans ce téné- breux abime de la misére ot. Thénardier avait disparu.
A cette époque, Marius avait vingt ans. II y avait trois ans qu’il avait quitté son grand-pére. On était resté dans les mémes termes de part et d’autre, sans tenter de rap- prochement et sans chercher & se revoir. D’ailleurs, se revoir, 2 quoi bon? pour se heurter?
Disons-le, Marius s’était mépris sur le cceur de son grand-pére. II s’était figuré que M. Gillenormand ne lavait jamais aimé, et que ce bonhomme bref, dur et riant, qui jurait, criait, tempétait et levait la canne, n’a- vait pour lui tout au plus que cette affection a la fois lé- gere et sévére des gérontes de comédie. Marius se trompait. Ily a des péres qui n’aiment pas leurs enfants ; il n’existe point d’aieul qui n’adore son petit-fils. Au fond, nous l’avons dit, M. Gillenormand idolatrait Ma-
H
5
20
on
15
2
n
142 LES MISERABLES
rius. Il l’idolatrait 4 sa fagon, avec accompagnement de bourrades et méme de gifles; mais, cet enfant disparu, il se sentit un vide noir dans le cceur; il exigea qu’on ne lui en parlat plus, en regrettant tout bas d’étre si bien obéi.
Vers le milieu de cette année 1831, la vieille qui ser- vait Marius lui conta qu’on allait mettre a la porte ses voisins, le misérable ménage Jondrette. Marius, qui passait presque toutes ses journées dehors, savait 4 peine qu’il efit des voisins.
— Pourquoi les renvoie-t-on? dit-il.
— Parce qu’ils ne payent pas leur loyer, ils doivent deux termes.
— Combien est-ce ?
— Vingt francs, dit la vieille.
Marius avait trente francs en réserve dans un tiroir.
— Tenez, ait-il 4 la vieille, voila vingt-cing francs. Payez pour ces pauvres gens, donnez-leur cinq francs et ne dites pas que c’est moi,
IV
Marius, 4 cette époque, était un beau jeune homme de moyenne taille avec d’épais cheveux noirs, un front haut et intelligent, les narines ouvertes et passionnées, l’air sincére et calme, et sur tout son visage je ne sais quoi qui était hautain, pensif et innocent. Son profil, dont toutes les lignes étaient arrondies sans cesser d’étre fermes, avait cette douceur germanique qui a pénétré dans la physionomie frangaise par |’Alsace et la Lorraine, et cette absence compléte d’angles qui rendaient les Sicambres'si reconnaissables parmi les Romains et qui distingue la
MARIUS 143
race léonine de la race aquiline. II était & cette saison de la vie ot l’esprit des hommes qui pensent se compose, presque 4 proportions égales, de profondeur et de naiveté. Une situation grave étant donnée, il avait tout ce qu’il fallait pour étre stupide, un tour de clef de plus, il pouvait ' tre sublime. Ses facons étaient réservées, froides, polies, peu ouvertes. Comme sa bouche était charmante, ses lévres les plus vermeilles et ses dents les plus blanches du monde, son sourire corrigeait ce que toute sa phy- sionomie avait de sévére. A de certains moments, c’é¢tait un singulier contraste que ce front chaste et ce sourire voluptueux. II avait l’ceil petit et le regard grand.
Au temps de‘sa pire mistre, il remarquait que les jeunes filles se retournaient quand il passait, et il se sauvait ou se cachait, la mort dans l’4me. II pensait qu’elles le regardaient pour ses vieux habits et qu’elles en riaient ; le fait est qu’elles le regardaient pour sa grace et qu’elles en révaient. Ce muet malentendu entre lui et les jolies passantes l’avait rendu farouche. II n’en choisit aucune, par l’excellente raison qu’il s’enfuyait devant ‘toutes. Il vécut ainsi indéfiniment, bétement, disait Cour- feyrac.
Courfeyrac lui disait encore: N’aspire pas 4 étre véné- rable (car ils se tutoyaient, glisser au tutoiement est la pente des amitiés jeunes). Mon cher, un conseil. Ne lis pas tant dans les livres et regarde un peu plus les margotons,.' Les coquines ont du bon, 6 Marius! A force de t’enfuir et de rougir, tu t’abrutiras.
D’autres fois Courfeyrac le rencontrait et lui disait : — Bonjour, monsieur l’abbé.
Quand Courfeyrac lui avait tenu quelque propos de ce genre, Marius était huit jours a éviter plus que jamais les
5
Lan)
Cc
5
20
fe)
15
25
30
144 LES MISERABLES
femmes, jeunes et vieilles, et il évitait pardessus le marché Courfeyrac. Il y avait pourtant dans toute immense création deux femmes que Marius ne fuyait pas et aux- quelles il ne prenait pas garde. A la vérité, on l’etit fort étonné si on lui efit dit que c’étaient des femmes. L’une était la vieille barbue qui balayait sa chambre et qui fai- sait dire & Courfeyrac: — Voyant que sa servante porte sa barbe, Marius ne porte point la sienne. — L’autre était une espéce de petite fille qu’il voyait tres souvent et qu’il ne regardait jamais.
Le plaisir de Marius était de faire de longues prome- nades seul sur les boulevards, ou au Champ de Mars,! ou dans les allées les moins fréquentées du Luxembourg.?
Depuis plus d’un an, dans une de ces promenades, Marius remarquait dans une allée déserte du Luxembourg, un homme et une toute jeune fille presque toujours assis cote a céte sur le méme banc &l’extrémité la plus solitaire de l’allée, du cété de la rue de l’Ouest.3 Chaque fois que ce hasard qui se méle aux promenades des gens dont l’ceil est retourné en dedans, amenait Marius dans cette allée, et c’était presque tous les jours, il y retrouvait ce couple. L’homme pouvait avoir une soixantaine d’années;; il pa- raissait triste et sérieux; toute sa personne offrait cet aspect robuste et fatigué des gens de guerre retirés du service. S’il avait eu une décoration, Marius efit dit: C’est un ancien officier. Il avait l’air bon, mais inabor- dable, et il n’arrétait jamais son regard sur le regard de personne, II portait un pantalon bleu, une redingote bleue et un chapeau a bords larges qui paraissaient tou- jours neufs, une cravate noire et une chemise de quaker, c’est-a-dire éclatante de blancheur, mais de grosse toile. Il avait les cheveux trés blancs,
MARIUS 145
La premitre fois que la jeune fille qui l’accompagnait vint s’asseoir avec lui sur le banc qu’ils semblaient avoir adopté, c’était une fagon de fille de treize 4 quatorze ans, maigre, au point d’en étre presque laide, gauche, insigni-
fiante, et qui promettait peut-étre d’avoir d’assez beaux 5
yeux. Seulement ils étaient toujours levés avec une sorte d’assurance déplaisante. Elle avait cette mise 4 la fois vieille et enfantine des pensionnaires de couvent; une robe mal coupée de gros mérinos noir. Ils avaient l’air du pere et de la fille.
Marius avait pris l’habitude machinale de se promener dans cette allée. I] les y retrouvait invariablement.
Voici comment la chose se passait:
Marius arrivait le plus volontiers par le bout de l’allée opposé a leur banc, il marchait toute la longueur de Vallée, passait devant eux, puis s’en retournait jusqu’a Yextrémité par ot il était venu, et recommengait. II fai- sait ce va-et-vient cing ou six fois dans sa promenade, et cette promenade cinq ou six fois par semaine sans qu’ils en fussent arrivés, ces gens et lui, a échanger un salut. - Ce personnage et cette jeune fille, quoiqu’ils parussent et peut-étre parce qu’ils paraissaient éviter les regards, avaient naturellement quelque peu éveillé l’attention des cing ou six étudiants qui se promenaient de temps en temps le long de l’allée; les studieux aprés leur cours, les autres aprés leur partie de billard. Courfeyrac, qui était des derniers, les avait observés quelque temps, mais trou- vant la fille laide, il s’en était bien vite et soigneusement écarté. Frappé uniquement de la robe de la petite et des cheveux du vieux, il avait appelé la fille mademozselle Lanoire et le ptre monsieur Leblanc, si bien que personne ne les connaissant d’ailleurs, en l’absence du nom, le
10
15
30
146 LES MISERABLES
surnom avait fait loi. Marius, comme les autres, avait trouvé commode d’appeler ce monsieur inconnu M. Le- blanc. Nous ferons comme eux, et nous dirons M. Leblanc pour la facilité de ce récit.
5 Marius les vit ainsi presque tous les jours 4 la méme heure pendant la premitre année. II trouvait homme a son gré, mais la fille assez maussade.
La seconde année, précisément au point de cette histoire ou le lecteur est parvenu, il arriva que cette habitude de
10 Luxembourg s’interrompit, sans que Marius sft trop pour- quoi lui-méme, et qu’il fut prés de six mois sans mettre les pieds dans son allée. Un jour enfin il y retourna; c’était par une sereine matinée d’été. Il alla droit «a son allée,» et quand il fut au bout, il apercut toujours sur le méme
15 banc, ce couple connu. Seulement, quand il approcha, c’était bien le méme homme; mais il lui parut que ce n’était plus la méme fille. La personne qu’il voyait mainte- nant était une grande et belle créature ayant toutes les formes les plus charmantes de la femme & ce moment
20 précis ott elles se combinent encore avec toutes les graces les plus naives de l'enfant; moment fugitif et pur que peuvent seuls traduire ces deux mots: quinze ans. C’étaient d’admirables cheveux chatains nuancés de veines dorées, un front qui semblait fait de marbre, des joues qui sem-
25 blaient faites d’une feuille de rose, un incarnat pale, une blancheur émue,' une bouche exquise d’ot le sourire sortait comme une clarté et la parole comme une musique. Ft, afin que rien ne manquat & cette ravissante figure, le nez n’était pas beau, il était joli; ni droit ni courbé, ni italien
30 ni grec; c’était le nez parisien.
Dans le premier moment, Marius pensa que c’¢tait une autre fille du méme homme, une sceur sans doute de la
MARIUS 147
premitre. Mais quand l’invariable habitude de la prome- nade le ramena pour la seconde fois prés du banc, et qu'il Yeut examinée avec attention, il reconnut que c’était la méme. En six mois, la petite fille était devenue jeune fille; voila tout. Rien n’est plus fréquent que ce phénoméne. Il y a un instant ot les filles s’épanouissent en un clin d’ceil et deviennent des roses tout Acoup. Hier on les a laissées enfants, aujourd’hui on les retrouve inquiétantes. Celle-ci n’avait pas seulement grandi, elle s’était idéalisée. Comme trois jours en avril suffisent 4 de certains arbres pour se couvrir de fleurs, six mois lui avaient suffi pour se vétir de beauté. Son avril 4 elle était venu.
Et puis ce n’était plus la pensionnaire avec son chapeau de peluche, sa robe de mérinos, ses souliers d’écolier et ses mains rouges ; le gofit lui était venu avec la beauté; c’était une personne bien mise avec une sorte d’élégance simple et riche, et sans maniére. Elle avait une robe de damas noir, un camail de méme étoffe et un chapeau de crépe blanc. Ses gants blancs montraient la finesse de sa main qui jouait avec le manche d’une ombrelle en ivoire chinois, * et son brodequin de soie dessinait la petitesse de son pied.
Quant 4 homme, il était toujours le méme.
La seconde fois que Marius arriva prés d’elle, la jeune fille leva les paupiéres, ses yeux étaient d’un bleu céleste et profond, mais dans cet azur voilé il n’y avait encore que le regard d’un enfant. Elle regarda Marius avec indiffé- rence, comme elle efit regardé le marmot qui courait sous les sycomores, ou le vase de marbre qui faisait de l’ombre sur le banc. II passa encore quatre ou cinq fois prés du banc oti était la jeune fille, mais sans méme tourner les yeux vers elle.
Les jours suivants il revint comme 4 l’ordinaire au Lu-
5
Lal
ss)
2G
148 LES MISERABLES
xembourg, comme & J’ordinaire il y trouva «le pére et la
fille» ; mais il n’y fit plus attention. Il ne songea pas plus
4 cette fille quand elle fut belle qu’il n’y songeait lorsqu’elle
était laide. II passait fort prés du banc ot elle était, parce 5 que c’était son habitude.
Un jour, lair était titde, le Luxembourg était inondé d’ombre et de soleil, le ciel était pur comme si les anges leussent lavé le matin, les passereaux poussaient de petits cris dans les profondeurs des marronniers. Marius avait
1o ouvert toute son 4me & la nature, il ne pensait 4 rien, il vivait et il respirait, il passa prés de ce bane, la jeune fille leva les yeux sur lui, leurs deux regards se rencontrérent.
Qu’y avait-il, cette fois, dans le regard de la jeune fille? Marius n’efit pu le dire. II n’y avait rien et il y avait tout.
15 Ce fut un étrange éclair.
Elle baissa les yeux, et,il continua son chemin.
Le soir, en rentrant dans son galetas, Marius jeta les yeux sur son vétement, et s’apercut pour la premiére fois qu’il avait la malpropreté, l’inconvenance et la stupidité
20 inouie d’aller se promener au Luxembourg avec ses habits «de tous les jours,» c’est-4-dire avec un chapeau cassé prés de la ganse, de grosses bottes de roulier, un pantalon noir blanc aux genoux et un habit noir pale aux coudes.
Le lendemain, 4 l’heure accoutumée, Marius tira de son
25armoire son habit neuf, son pantalon neuf, son chapeau neuf et ses bottes neuves; il se revétit de cette panoplie compléte, mit des gants, luxe prodigieux, et s’en alla au Luxembourg. Chemin faisant, il rencontra Courfeyrac, et feignit de ne pas le voir. Courfeyrac en rentrant chez lui
go dit & ses amis:
— Je viens de rencontrer le chapeau neuf et l’habit neuf de Marius, et Marius dedans. II allait sans doute passer un examen. I! avait l’air tout béte.
MARIUS 149
Arrivé au Luxembourg, Marius fit le tour du bassin et considéra les cygnes, puis il demeura longtemps en con- templation devant une statue qui avait la téte toute noire de moisissure et a laquelle une hanche manquait.
En débouchant dans Vallée, il apercut, & l’autre bout 5
«sur leur banc» M. Leblanc et la jeune fille. Il boutonna son habit jusqu’en haut, le tendit sur son torse pour qu’il ne fit pas de plis, examina avec une certaine complaisance les reflets lustrés de son pantalon et marcha sur le banc. Il y avait de l’attaque dans cette marche et certainement une velléité de conquéte. Je dis donc il marcha sur le banc, comme je dirais: Annibal marcha sur Rome.
A mesure qu’il approchait, son pas se ralentissait de plus en plus. Parvenu a une certaine distance du banc, bien avant d’étre a la fin de l’allée, il s’arréta, et il ne put savoir luiméme comment il se fit qu’il rebroussa chemin. II ne se dit méme point qu’il n’allait pas jusqu’au bout. Ce fut & peine si la jeune fille put l’apercevoir de loin et voir le bel air qu’il avait dans ses habits neufs. Cependant il se _tenait trés droit, pour avoir bonne mine dans le cas ot quelqu’un qui serait derriére lui le regarderait.
Il atteignit le bout opposé, puis revint, et cette fois il s’approcha un peu plus prés du banc. II] parvint méme jusqu’a une distance de trois intervalles d’arbres mais 1a il sentit je ne sais quelle impossibilité d’aller plus loin, et il hésita. Il avait cru voir le visage de la jeune fille se pencher vers lui. Cependant il fit un effort viril et violent, dompta l’hésitation et continua d’aller en avant. Quelques secondes apres, il passait devant le banc, droit et ferme, rouge jusqu’aux oreilles, sans oser jeter un regard 4 droite ni 4 gauche, la main dans son habit comme un homme d’état.. Au moment ot il passa — sous le canon de la
25
30
150 LES MISERABLES
place — il éprouva un affreux battement de cceur. Elle avait comme la veille sa robe de damas et son chapeau de crépe. Il entendit une voix ineffable qui devait étre «sa voix.» Elle causait tranquillement. Elle était bien jolie. 5 Il le sentait, quoiqu’il n’essayat pas dela voir. Il n’essaya plus de s’approcher du banc, il s’arréta vers la moitié de Vallée, et 14, chose qu’il ne faisait jamais, il s’assit, jetant des regards de cété, et songeant dans les profondeurs les plus indistinctes de son esprit qu’aprés tout, il était difficile zo que les personnes dont il admirait le chapeau blanc et la robe noire fussent absolument insensibles 4 son pantalon lustré et & son habit neuf. Au bout d’un quart d’heure il se leva, comme s’il allait recommencer & marcher vers ce banc qu’une auréole entou-
15 rait. Cependant il restait debout et immobile. Il demeura ainsi quelques minutes la téte baissée et faisant des dessins sur le sable avec une baguette qu’il avait 4 la main. Puis il se tourna brusquement du cété opposé au banc, 4 M. Leblanc et a sa fille, et s’en revint chez lui.
20 Ce jour-la, il oublia d’aller diner. A huit heures du soir, il s’en apercut, et comme il était trop tard pour descendre rue Saint-Jacques, tiens! dit-il, et il mangea un morceau de pain. Il ne se coucha qu’aprés avoir brossé son habit et l’avoir plié avec soin,
25 Le lendemain, mame Bougon, c’est ainsi que Courfeyrac nommait la vieille portitre-principale-locataire-femme-de- ménage de la masure Gorbeau, mame Bougon, elle s’appe- lait en réalité madame Burgon, stupéfaite, remarqua que M. Marius sortait encore avec son habit neuf. II retourna au
30 Luxembourg, mais il ne dépassa point son banc de la moitié de l’allée. I] s’y assit comme la veille, considérant de loin et voyant distinctement le chapeau blanc, la robe noire et
MARIUS 151
surtout la lueur bleue. Il n’en bougea pas, et ne rentra chez lui que lorsqu’on ferma les portes du Luxembourg.
Le lendemain, c’était le troisitme jour, mame Bougon fut refoudroyée. Marius sortit avec son habit neuf. — Trois jours de suite! s’écria-t-elle.
Elle essaya de le suivre, mais Marius marchait lestement et avec d’immenses enjambées; c’était un hippopotame entreprenant la poursuite d’un chamois. Elle le perdit de vue en deux minutes et rentra essouffiée par son asthme, furieuse. — Si cela a du bon sens, grommela-t-elle, de mettre ses beaux habits tous les jours et de faire courir les per- sonnes comme cela!
Marius s’était rendu au Luxembourg.
Une quinzaine s’écoula ainsi. Marius allait au Luxem- bourg non plus pour se promener, mais pour s’y asseoir toujours 4 la méme place et sans savoir pourquoi. Arrivé 14, il ne remuait plus.
Un des derniers jours de la seconde semaine, Marius était comme 2 |’ordinaire assis sur son banc, tenant a la main un livre ouvert dont depuis deux heures il n’avait pas ' tourné une page. Tout coup il tressaillit. Un événement se passait a l’extrémité de l’allée. M. Leblanc et sa fille venaient de quitter leur banc, la fille avait pris le bras du pére, et tous deux se dirigeaient lentement vers le milieu de l’allée ot: était Marius. Marius ferma son livre, puis il le rouvrit, puis il s’efforga de lire. Iltremblait. L’auréole venait droit 4 lui.— Ah! mon Dieu! pensait-il, je n’aurai jamais le temps de prendre une attitude. Cependant, homme & cheveux blancs et la jeune fille s’avancaient. Il lui paraissait que cela durait un siécle et que cela n’était qu’une seconde. II entendait s’approcher le bruit doux et mesuré de leurs pas. I] s’imaginait que M. Leblanc lui
Lon)
Qa
20
3a
152 LES MISERABLES
jetait des regards irrités. Est-ce que ce monsieur va me parler? pensait-il. Il baissa la téte; quand il la releva, ils étaient tout prés de lui. La jeune fille passa, et en passant elleleregarda. Elle le regarda fixement, avec une douceur
5 pensive qui fit frissonner Marius de la téte aux pieds. I lui sembla qu’elle lui reprochait d’avoir été si longtemps sans venir jusqu’a elle et qu’elle lui disait: C’est moi qui viens. Marius resta ébloui devant ces prunelles pleines de rayons et d’abimes.
ro Ilse sentait un brasier dans le cerveau. Elle était venue & lui, quelle joie! Et puis, comme elle l’avait regardé! Elle lui parut plus belle qu’il ne l’avait encore vue. Belle d’une beauté tout ensemble féminine et angélique, d’une beauté complete qui efit fait chanter Pétrarque' et agenouil-
15 ler Dante.?_ IJ lui semblait qu’il nageait en plein ciel bleu. En méme temps il était horriblement contrarié parce qu’il avait de la poussitre sur ses bottes. Il était éperdument amoureux.
Cela était sérieux en effet. Marius en était A cette
20 premiere heure violente et charmante qui commence les grandes passions. Un regard avait fait tout cela. Quand la mine est chargée, quand l’incendie est prét, rien n’est plus simple. Un regard est une étincelle.
C’en était fait. Marius aimait une femme. Sa destinée
25 entrait dans |’inconnu.
Le regard des femmes ressemble & de certains rouages tranquilles en apparence et formidables. On passe & cété tous les jours paisiblement et impunément et sans se douter de rien. Il vient un moment ot l’on oublie méme que
go cette chose est 14. On va, on vient, on réve, on parle, on rit. ‘Tout 4 coup on se sent saisi! C’est fini. Le rouage vous tient, le regard vous a pris. II vous a pris, n’importe
MARIUS 153
par ot ni comment, par une partie quelconque de votre pensée qui trainait, par une distraction que vous avez eue. Vous étes perdu. Vous y passerez tout entier. Tout un grand mois s’écoula, pendant lequel Marius alla tous les jours au Luxembourg. L’heure venue, rien ne " pouvait le retenir.— II est de service, disait Courfeyrac. Marius vivait dans les ravissements. I] est certain que la jeune fille le regardait. Il avait fini par s’enhardir, et il s’approcha du bane. Cependant il ne passait plus devant, obéissant a la fois 4 |’instinct de timidité et & l’instinct de prudence des amoureux. II] jugeait utile de ne point attirer «l’attention du pére.» Quelquefois, pendant des demi- heures entiéres, il restait immobile a4 l’ombre d’un Léonidas ou d’un Spartacus quelconque, tenant 4 la main un livre au-dessus duquel ses yeux, doucement levés, allaient cher- cher la belle fille, et elle, de son cété, détournait avec un vague sourire son charmant profil vers lui. Tout en cau- sant le plus naturellement et le plus tranquillement du monde avec l’homme 4 cheveux blancs, elle appuyait sur Marius toutes les réveries d’un ceil virginal et passionné. ‘Antique et immémorial manége qu’Eve savait dés le premier jour du monde et que toute femme sait dés le premier jour de la vie! Sa bouche donnait la réplique 4 l’un et son regard donnait la replique 4 l’autre.
Il faut croire pourtant que M. Leblanc finissait par s’apercevoir de quelque chose, car souvent, lorsque Marius arrivait, il se levait et se mettait 4 marcher. II avait quitté leur place accoutumée et avait adopté, 4 l’autre extrémité de l’allée, le banc voisin du Gladiateur, comme pour voir si Marius les y suivrait. Marius ne comprit point, et fit cette faute. «Le pére» commenga 2 devenir inexact, et n’amena plus «sa fille» tous les jours. Quelquefois il venait seul. Alors Marius ne restait pas. Autre faute.
39
154 LES MISERABLES
Marius ne prenait point garde 4 ces symptémes. Son amour croissait. Il en révait toutes les nuits. Et puis il lui était arrivé un bonheur inespéré, huile sur le feu. Un soir, 4 la brune, il avait trouvé sur le banc que «M. Leblanc
5 et sa fille» venaient de quitter, un mouchoir, un mouchoir tout simple et sans broderie, mais blanc, fin, et qui lui parut exhaler des senteurs ineffables. Il s’en empara avec trans- port. Ce mouchoir était marqué des lettres U. F.; Marius ne savait rien de cette belle enfant, ni sa famille, ni son
to nom, ni sa demeure; ces deux lettres étaient la premiere chose d’elle qu’il saisissait, adorables initiales sur lesquelles il commenga tout de suite 4 construire son échafaudage. U était évidemment le prénom. Ursule! pensa-t-il, quel délicieux nom! Il baisa le mouchoir, l’aspira, le mit sur
15 son cceur, sur sa chair, pendant le jour, et la nuit sous ses lévres pour s’endormir.
— J’y sens toute son Ame! s’écriait-il.
Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l’avait tout bonnement laissé tomber de sa poche.
20 On vient de voir comment Marius avait découvert ou cru découvrir qu’Elle s’appelait Ursule.
L’appétit vient en aimant. Savoir qu’elle se nommait Ursule, c’était déja beaucoup; c’était peu. Il voulut savoir otlelle demeurait. I] suivit «Ursule.» Elle demeurait rue
25 de l'Ouest, 4 l’endroit le moins fréquenté, dans une maison neuve a trois étages d’apparence modeste.
A partir de ce moment, Marius ajouta 4 son bonheur de la voir au Luxembourg le bonheur de la suivre jusque chez elle. Sa faim augmentait. Il savait comment elle s’appe-
30 lait, son petit nom du moins, le nom charmant, le vrai nom d’une femme; il savait ot elle demeurait ; il voulut savoir qui elle était.
MARIUS 155
Un soir, aprés qu'il les eut suivis jusque chez eux et qu’il les eut vus disparaitre sous la porte cochére, il entra 4 leur suite et dit vaillamment au portier:
— Qui est le monsieur qui vient de rentrer ?
_ — C’est un rentier, monsieur. Un homme bien bon, et qui fait du bien aux malheureux, quoique pas riche.
— Bon, pensa-t-il. Je sais qu’elle s’appelle Ursule, qu’elle est fille d’un rentier, et qu’elle demeure 1a, rue de V’Ouest, et il s’en alla.
Le jour d’aprés, ils ne vinrent pas au Luxembourg. Marius attendit en vain toute la journée. A la nuit tombée, il alla rue de l’Ouest, et vit de la lumiére aux fenétres. I] se promena sous ces fenétres, jusqu’a ce que cette lumiére ffit éteinte.
Le jour suivant, personne au Luxembourg. Marius attendit tout le jour, puis alla faire sa faction de nuit sous les croisées. Cela le conduisait jusqu’a dix heures du soir.
- Il se passa huit jours de la sorte. M. Leblanc et sa fille ne paraissaient plus au Luxembourg.
Le huitiéme jour, quand il arriva sous les fenétres, il n’y avait pas de lumiére.— Tiens! dit-il, la lampe n’est pas encore allumée. I] fait nuit pourtant. Est-ce qu’ils seraient sortis? Il attendit jusqu’A dix heures. Jusqu’a minuit. Jusqu’a une heure du matin. Aucune lumieére ne s’alluma aux fenétres et personne ne rentra dans la maison. II s’en alla trés sombre.
Le lendemain 4 la brune, il alla 4 la maison. Aucune lueur aux fenétres; les persiennes étaient fermées. Marius frappa 4 la porte cochére, entra et dit au portier:
— Le monsieur de la maison?
— Déménagé, répondit le portier.
5
=
Qa
20
25
156 LES MISERABLES
Marius chancela et dit faiblement:
— Out demeure-t-il maintenant ?
— Je n’en sais rien.
Vv : L’été passa, puis ’automne; l’hiver vint. Ni M. Le- gs blanc ni la jeune fille n’avaient remis les pieds au Luxem- bourg. Marius n’avait plus qu’une pensée, revoir ce doux et adorable visage. Il cherchait toujours, il cherchait partout; il ne trouvait rien. Il tomba dans une tristesse noire. C’était fini. Le travail le rebutait, la promenade
1o le fatiguait, la solitude l’ennuyait.
Il se faisait cent reproches. Pourquoi l’ai-je suivie? J’étais si heureux rien que de la voir! Elle me regardait ; est-ce que ce n’était pas immense? Elle avait l’air de m’aimer. Est-ce que ce n’était pas tout? J’ai voulu
15 avoir, quoi? Il n’y a rien aprés cela. J’ai été absurde. C’est ma faute, etc., etc. Il se remit 4 vivre de plus en plus seul, accablé, tout & son angoisse intérieure, allant et venant dans sa douleur comme le loup dans le piége, qué- tant partout l’absente, abruti d’amour,
20 Un jour, vers sept heures du matin, il venait de se lever et de déjeuner, et il essayait de se mettre au travail lors- qu’on frappa doucement & la porte.
— Entrez, dit Marius.
La porte s’ouvrit.
25 —Qu’est-ce que vous voulez, mame Bougon? reprit Marius sans quitter des yeux les livres et les manuscrits qu’il avait sur sa table. Une voix, qui n’était pas celle de mame Bougon, répondit :
— Pardon, monsieur....
jo Marius se tourna vivement et vit une jeune fille.
MARIUS 157
Une toute jeune fille était debout dans la porte entre- baillée. C’était ume créature have, chétive, décharnée ; un de ces étres qui sont tout ensemble faibles et horribles et qui font frémir ceux qu’ils ne font pas pleurer.
Marius s’était levé et considérait avec une sorte de stu- ' peur cet étre, presque pareil aux formes de l’ombre qui traversent les réves.
Ce visage n’était pas absolument inconnu 4 Marius. I] croyait se rappeler |’avoir vu quelque part.
— Que voulez-vous, mademoiselle ? demanda-t-il.
La jeune fille répondit avec sa voix de galérien ivre:
— C’est une lettre pour vous, monsieur Marius.
Elle appelait Marius par son nom; il ne pouvait douter que ce ne fiit 4 lui qu’elle efit affaire; mais qu’était-ce que cette fille? comment savait-elle son nom?
Sans attendre qu’il lui dit d’avancer, elle entra. Elle te- nait en effet une lettre 4 la main qu’elle présenta 4 Marius.
Marius en ouvrant cette lettre remarqua que le pain 4 cacheter large et énorme était encore mouillé. Le mes- sage ne pouvait venir de bien loin. II lut:
«Mon aimable voisin, jeune homme !
«J’ai appris vos bontés pour moi, que vous avez payé mon terme il y a six mois. Je vous bénis, jeune homme. Ma fille ainée vous dira que nous sommes sans un mor- ceau de pain depuis deux jours, quatre personnes et mon épouse malade. Si je ne suis point dessu' dans ma pen- sée, je crois devoir espérer que votre cceur généreux s’hu- manisera A cet exposé et vous subjuguera* le désir de m’étre propice en daignant me prodiguer un léger bienfait.
«Je suis avec la considération distinguée qu’on doit aux
bienfaiteurs de l’humanité, «JONDRETTE,
ss)
15
25
30
158 LES MISERABLES
«P. S. Ma fille attendra vos ordres, cher monsieur Marius.»
Tandis que Marius attachait sur elle un regard étonné et douloureux, la jeune fille allait et venait dans la man-
5 sarde avec une audace de spectre. Elle remuait les chaises, elle dérangeait les objets de toilette placés sur la commode, elle touchait aux vétements de Marius, elle furetait ce qu’il y avait dans les coins.
— Tiens, dit-elle, vous avez un miroir!
10 Et elle fredonnait, comme si elle efit été seule, des bri- bes de vaudeville, des refrains folatres que sa voix guttu- rale et rauque faisait lugubres. Rien n’était plus morne que de la voir s’ébattre et pour ainsi dire voleter dans la chambre avec des mouvements d’oiseau que le jour effare,
15 ou qui a l’aile cassée. On sentait qu’avec d’autres condi- tions d’éducation et de destinée, l’allure gaie et libre de cette jeune fille efit pu étre quelque chose de doux et de charmant. Jamais parmi les animaux la créature née pour étre une colombe ne se change en une orfraie. Cela ne
20 se voit que parmi les hommes.
Marius songeait, et la laissait faire.
Elle s’approcha de la table.
— Ah! dit-elle, des livres! Je sais lire, moi.
Elle saisit vivement le livre ouvert sur la table, et lut
25 assez COuramment:
«... Le général Bauduin recut l’ordre d’enlever avec les cinq bataillons de sa brigade le chateau de Hougo- mont qui est au milieu de la plaine de Waterloo... » Elle s’interrompit :
30 —Ah! Waterloo! Je connais ¢a. C’est une bataille dans les temps." Mon pére y était. Mon pére a servi dans les armées. Nous sommes joliment bonapartistes chez nous, allez! C’est contre les Anglais, Waterloo.
MARIUS 159
Elle posa le livre, prit une plume, et s’écria :
— Et je sais écrire aussi!
Elle trempa la plume dans l’encre, et se tournant vers Marius :
— Voulez-vous voir? Tenez, je vais écrire un mot pour 5 voir.
Et avant qu’il efit eu le temps de répondre, elle écrivit sur une feuille de papier blanc qui était au milieu de la table: Les cognes* sont la.
Puis, jetant la plume: 10
—Iln’y a pas de fautes d’orthographe. Vous pouvez re- garder. Nous avons regu de |’éducation, ma sceur et moi. Nous n’avons pas toujours été comme nous sommes. Nous n’étions pas faites . . .?
Ici elle s’arréta, fixa sa prunelle sur Marius, et éclata 15 de rire en disant avec une intonation qui contenait toutes les angoisses étouffées par tous les cynismes:
— Bah!
Aprés quelques instants elle s’écria:
— Allez-vous quelquefois au spectacle, monsieur Marius? 20 Moi, j’y vais. J’ai un petit frére qui est ami avec des ar- tistes et qui me donne des fois des billets.
Puis elle considéra Marius, prit un air étrange, et lui dit: — Savez-vous, monsieur Marius, que vous étes trés joli garcon ? 25 Sa voix cherchait 4 étre trés douce et ne parvenait qu’a étre trés basse. Une partie des mots se perdait dans le trajet du larynx aux lévres comme sur un clavier ot il
manque des notes.
Marius s’était reculé doucement. 30
La jeune fille continuait, et semblait parler comme si elle n’avait plus conscience que Marius fit 1a.
160 LES MISERABLES
— Des fois je m’en vais le soir. Des fois je ne rentre pas. Avant d’étre ici, l’autre hiver, nous demeurions sous les arches des ponts. On se serrait pour ne pas ge- ler. Ma petite sceur pleurait. L’eau, comme c’est triste |
5 Quand je pensais 4 me noyer, je disais: Non} c’est trop froid. Je vais toute seule quand je veux, je dors des fois ' dans les fossés. Savez-vous, la nuit, quand je marche sur le boulevard, je vois les arbres comme des fourches, je vois des maisons toutes noires grosses comme les tours ro de Notre-Dame,' je me figure que les murs blancs sont la rivitre, je me dis: Tiens, il y ade l’eau 1a! Les étoiles sont comme des lampions d’illuminations, on dirait qu’el- les fument et que le vent les éteint, je suis ahurie comme si j’avais des chevaux qui me soufflent dans loreille; 15 quoique ce soit la nuit, j’entends des orgues de Barbarie? et les mécaniques des filatures, est-ce que je sais, moi? Je crois qu’on me jette des pierres, je me sauve sans sa- voir, tout tourne, tout tourne. Quand on n’a pas mangé, c’est tres drdle. 20 ~=« Et elle le regarda d’un air égaré.
A force de creuser et d’approfondir ses poches, Marius avait fini par réunir cing francs seize sous. C’était en ce moment tout ce qu’il possédait au monde. — Voila tou- jours mon diner d’aujourd’hui, pensa-t-il, demain nous
25 verrons, — I] prit les seize sous et donna les cing francs 4 la jeune fille. Elle saisit la piéce.
— Bon! dit-elle, il y a du soleil!
Elle fit un profond salut & Marius, puis un signe fami- lier de la main, et se dirigea vers la porte en disant:
jo —Bonjour, monsieur. C’est égal. Je vas3 trouver mon vieux.
En passant, elle apercut sur la commode une crofite de
MARIUS 161
pain desséchée qui y moisissait dans la poussiére, elle se jeta dessus et y mordit en grommelant: —C’est bon! c’est dur! ¢a me casse les dents | Puis elle sortit. Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, _ dans le dénfiment, dans la détresse méme, mais il s’aper- gut qu’il n’avait point connu la vraie mistre. La vraie misere, il venait de la voir. C’était cette larve qui venait de passer sous ses yeux. C’est qu’en effet qui n’a vu que la misére de homme n’a rien vu, il faut voir la mistre de la femme; qui n’a vu que la misére de la femme n’a rien vu, il faut voir la misére de |’enfant.
Marius se reprocha presque les préoccupations de réve- rie et de passion qui l’avaient empéché jusqu’a ce jour de jeter un coup d’ceil sur ses voisins. Avoir payé leur loyer, c’était un mouvement machinal, tout le monde efit eu ce mouvement; mais lui Marius efit di faire mieux. Tous les jours, 4 chaque instant, 4 travers la muraille, il les en- tendait marcher, aller, venir, parler, et il ne prétait pas Voreille! et dans ces paroles il y avait des gémissements,
“et il ne les écoutait méme pas, sa pensée était ailleurs, a des songes, 4 des rayonnements impossibles, 4 des amours en l’air, a des folies; et cependant des créatures humaines, ses fréres en Jésus-Christ, ses fréres dans le peuple, ago- nisaient 4 cdété de lui!
Tout en se faisant cette morale, car il y avait des occa- sions ou. Marius, comme tous les cceurs vraiment honné- tes, était 4 luiméme son propre pédagogue et se grondait plus qu’il ne le méritait, il considérait le mur qui le sépa-
15
20
25
rait des Jondrette, comme s’il efit pu faire passer 4 travers 30
cette cloison son regard plein de pitié et en aller réchauf- fer ces malheureux. Le mur était une mince lame de
162 LES MISERABLES
platre qui laissait parfaitement distinguer le bruit des pa- roles et des voix. Sans presque en avoir conscience, Marius examinait cette cloison; quelquefois la réverie examine, observe et scrute comme ferait la pensée. Tout 5 2 coup il se leva, il venait de remarquer vers le haut, prés du plafond, un trou triangulaire résultant de trois lattes qui laissaient un vide entre elles et en montant sur la commode on pouvait voir par cette ouverture dans le ga- letas des Jondrette. 10 — Voyons un peu ce que c’est que ces gens-la, pensa Marius, et ot ils en sont. ° Il escalada la commode, approcha sa prunelle de la crevasse, et regarda. [Jondrette a écrit, entre autres, 2 un «Monsieur bienfaisant,» de 15 qui il avait entendu parler, une lettre signée P. Fabantou, artiste dramatique. Sa fille porte la lettre et 4 son retour annonce la visite
du monsieur. Marius de son trou dans la cloison, est témoin de la scéne suivante. }
—Ma femme! cria Jondrette, tu entends. Voila le 20 philanthrope. teins le feu.
La mere stupéfaite ne bougea pas. Le pére, avec Vagilité d’un saltimbanque, saisit un pot égueulé qui était sur la cheminée et jeta de l’eau sur les tisons.
Puis s’adressant & la fille ainée:
2g — Fait-il froid?
— Trés froid. II neige.
Le pére se tourna vers la cadette qui était sur le grabat pres de la fenétre et lui cria d’une voix tonnante:
— Vite! a bas du lit, fainéante! tu ne feras donc ja-
jo mais rien! casse un carreau !
La petite se jeta 4 bas du lit en frissonnant.
— Casse un carreau! reprit-il.
MARIUS 163
L’enfant, avec une sorte d’obéissance terrifiée, se dressa sur la pointe du pied, et donna un coup de poing dans un carreau. La vitre se brisa et tomba & grand bruit.
La mere, qui n’avait pas dit un mot, se souleva et de- _ manda d’une voix lente et sourde et dont les paroles sem- blaient sortir comme figées:
— Chéri, qu’est-ce que tu veux faire?
— Mets-toi au lit, répondit homme.
L’intonation n’admettait pas de délibération. La mére obéit et se jeta lourdement sur un des grabats.
Cependant on entendait un sanglot dans un coin.
— Qu’est-ce que c’est? cria le pére.
La fille cadette, sans sortir de l’ombre oti elle s’était blottie, montra son poing ensanglanté. En brisant la vitre, elle s’était blessée; elle s’en était allée prés du grabat de sa mére, et elle pleurait silencieusement.
Ce fut le tour de la mére de se dresser et de crier:
— Tu vois bien! les bétises que tu fais! en cassant ton carreau, elle s’est coupée?
~— Tant mieux! dit homme, c’était prévu.
— Comment? tant mieux! reprit la femme.
— Paix! répliqua le pére, je supprime la liberté de la presse.
Puis, déchirant la chemise de femme qu’il avait sur le corps, il fit un lambeau de toile dont il enveloppa vive- ment le poignet sanglant de la petite.
Une bise glacée sifflait 4 la vitre et entrait dans la chambre. La brume du dehors y pénétrait et s’y dilatait comme une ouate blanche vaguement démélée par des doigts invisibles. A travers le carreau cassé, on voyait tomber la neige.
— Savez-vous, reprit le ptre, qu’il fait un froid de chien
in
Io
15
25
30
164 LES MISERABLES
dans ce galetas du diable! Si cet homme ne venait pas! Oh! voila! il se fait attendre! il se dit: Eh bien! ils m’attendront! ils sont 14 pour cela! — Oh! que je les hais, et comme je les étranglerais avec jubilation, joie,
5 enthousiasme et satisfaction, ces riches! tous ces riches! ces prétendus hommes charitables.
En ce moment on frappa un léger coup 4 la porte, Vhomme s’y précipita et l’ouvrit, en s’écriant avec des salutations profondes et des sourires d’adoration:
ro — Entrez, monsieur! daignez entrer, mon respectable bienfaiteur, ainsi que votre charmante demoiselle.
Un homme d’un Age mir et une jeune fille parurent sur le seuil du galetas.
Marius n’avait pas quitté sa place. Ce qu’il éprouva
15 en ce moment échappe a la langue humaine.
C’était Elle.
Quiconque a aimé sait tous les sens rayonnants que contiennent les quatre lettres de ce mot: Elle.
Elle reparaissait dans cette ombre, dans ce galetas,
20 dans ce bouge difforme, dans cette horreur! Elle était toujours la méme, un peu pale seulement; sa délicate figure s’encadrait dans un chapeau de velours violet, sa taille se dérobait sous une pelisse de satin noir. Elle était toujours accompagnée de M. Leblanc. Elle avait
25 fait quelques pas dans la chambre et avait déposé un assez gros paquet sur la table.