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Les Misérables

Chapter 20

M. Gillenormand était un de ces hommes devenus cu-

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rieux 4 voir uniquement & cause qu’ils ont longtemps vécu, 30
et qui sont étranges parce qu’ils ont jadis ressemblé 4 tout le monde et que maintenant ils ne ressemblent plus a per-
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sonne. C’était un vieillard particulier, et véritablement Vhomme d’un autre 4ge. II avait dépassé quatre-vingt-dix ans, marchait droit, parlait haut, voyait clair, buvait sec, mangeait, dormait et ronflait. JI] avait ses trente-deux
s dents. Il ne mettait de lunettes que pour lire. I] avait une fille de cinquante ans passés, non mariée, qu’il rossait * trés fort lorsqu’il se mettait en colére, et qu’il efit volontiers fouettée. Elle lui faisait l’effet d’avoir huit ans. I] avait pour domestiques, outre le portier, une femme de chambre,
to Nicolette, et un valet, gros homme fourbu et poussif, qu’il appelait «Basque» parcequ’il était né 4 Bayonne.?
Il avait eu deux femmes; de la premiére une fille qui était restée fille, et de la seconde une autre fille, morte vers l’Age de trente ans, laquelle avait épousé par amour
15 ou par hasard ou autrement un soldat de fortune qui avait servi dans les armées de la république et de l’empire, avait eu la croix3 & Austerlitz et avait été fait colonel & Waterloo. C'est la honte de ma famille, disait le vieux bourgeois.
~ Il y avait en outre dans la maison, entre cette vieille fille et ce vieillard, un enfant, un petit garcon toujours tremblant et muet devant M. Gillenormand. M. Gillenor- mand ne parlait jamais 4 cet enfant que d’une voix sévére et quelquefois la canne levée : — Lcd / monsieur, — maroufie,
25 polisson, approches !— Répondez, drole! Que je vous voie, vaurien / etc., etc. I] Vidoiatrait.
C’était son petit-fils. Nous retrouverons cet enfant. Son pére, le colonel, s’était distingué dans les campagnes de Napoléon et avait accompagné celui-ci & Vile d’Elbe.
30 A Waterloo, il était chef d’escadron de cuirassiers dans la brigade Dubois. Ce fut lui qui prit le drapeau du bataillon de Lunebourg. Il vint jeter le drapeau aux
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pieds de ’empereur. L’empereur, content, lui cria: Zz es colonel, tu es baron, tu es officier de la Légion d’ Honneur* f Pontmercy répondit: Sire, je vous remercie pour ma veuve. Une heure apres, il tombait gritvement blessé.
[Aprés la bataille, Thénardier qui réde sur le champ de bataille pour dévaliser les morts, tire le colonel de dessous un monceau de cadavres et lui rend ainsi la vie.]
La Restauration l’avait mis a la demi-solde, puis l’avait envoyé en résidence, c’est-a-dire en surveillance & Vernon.? Le roi Louis XVIII, considérant comme non avenu tout ce qui s’était fait dans les Cent Jours,3 ne lui reconnut ni sa qualité d’officier de la Légion d’honneur, ni son grade de colonel, ni son titre de baron.
Il n’avait rien, que sa trés chétive demi-solde ce chef d’escadron. II avait loué 4 Vernon la plus petite maison qu’il avait pu trouver. Il y vivait seul. Sous l’empire, entre deux guerres, il avait trouvé le temps d’épouser mademoiselle Gillenormand. Le vieux bourgeois, indigné au fond, avait consenti en soupirant et en disant: Zes plus . grandes familles y sont forcées. En 1815, madame Pont- mercy, femme, du reste, de tout point admirable, €levée et rare et digne de son mari, était morte, laissant un enfant. Cet enfant efit été la joie du colonel dans sa solitude ; mais Vaieul avait impérieusement réclamé son petit-fils, décla- rant que, sion ne le lui donnait pas, il le déshériterait. Le ptre avait cédé dans l’intérét du petit, et, ne pouvant avoir son enfant, il s’était mis 4 aimer les fleurs.
L’enfant, qui s’appelait Marius, savait qu’il avait un pere, mais rien de plus. Personne ne lui en ouvrait la bouche. Cependant, dans le monde ot son grand-pére le menait, les chuchotements, les demi-mots, les clins d’yeux, s’étaient fait jour+ 4 la longue dans l’esprit du petit; il
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avait fini par comprendre quelque chose, et comme il pre- nait naturellement, par une sorte d’infiltration et de péné- tration lente, les idées et les opinions qui étaient, pour ainsi dire, son milieu respirable, il en vint peu a.peu 4 ne songer 4 son peére qu’avec honte et le cceur serré.
Pendant qu’il grandissait ainsi, tous les deux ou trois mois, le colonel s’échappait, venait furtivement a Paris, et allait se poster 4 Saint-Sulpice,! a l’heure ot: la tante Gil- lenormand menait Marius 4 la messe. La, tremblant que la tante ne se retournat, caché derriére un pilier, il regar- dait son enfant.
De 14 méme était venue sa liaison avec le curé de Ver- non, M. l’abbé Mabeuf. Ce digne prétre était frére d’un marguillier de Saint-Sulpice, lequel avait plusieurs fois: remarqué cet homme contemplant son enfant, et la cicatrice qu’il avait sur la joue, et la grosse larme qu’il avait dans les yeux. Un jour, étant allé 4 Vernon voir son frére, il rencontra sur le pont le colonel Pontmercy et reconnut Vhomme de Saint-Sulpice. Le marguillier en parla au curé, et tous deux, sous un prétexte quelconque, firent une visite au colonel. Cette visite en amena d’autres. Le colonel, d’abord trés fermé, finit par s’ouvrir, et le curé et le marguillier arrivérent 4 savoir toute l’histoire, et com- ment Pontmercy sacrifiait son bonheur a l’avenir de son
25 enfant. Cela fit que le curé le prit en vénération et en
tendresse, et le colonel, de son cété, prit en affection le curé.
Marius eut ses années de collége, puis il entra 4 l’école de droit. Il était royaliste, fanatique et austtre. En
30 1827, il venait d’atteindre ses dix-sept ans. Comme il
rentrait un soir, il vit son grand-pére qui tenait une lettre 4 la main.
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— Marius, dit M. Gillenormand, tu partiras demain pour Vernon.
— Pourquoi? dit Marius.
— Pour voir ton pére.
Marius eut un tremblement. II avait songé & tout, ex- 5 cepté 4 ceci, qu'il pourrait un jour se faire qu’il efit & voir son pere. Rien ne pouvait étre pour lui plus inattendu, plus surprenant, et, disons-le, plus désagréable.
Marius, outre ses motifs d’antipathie politique, était convaincu que son pere, le sabreur, comme l’appelait M. 10 Gillenormand dans ses jours de douceur, ne l’aimait pas; cela était evident, puisqu’il l’avait abandonné ainsi et laissé & d’autres. Ne se sentant point aimé, il n’aimait point. Rien de plus simple, se disait-il.
Il fut si stupéfait qu’il ne questionna point M. Gille- 15 normand. Le grand-pére reprit:
— Il parait qu’ilest malade. I] te demande. Pars demain matin, Je crois qu’il y a une voiture qui part a six heures et qui arrive le soir. Prends-la. I] dit que c’est pressé.
Le lendemain, 4 la brune, Marius arrivait 4 Vernon. 20 ' Les chandelles commengaient a s’allumer. Il demanda au premier passant venu: Za maison de M, Pontmercy.
On lui indiqua le logis. Il sonna; une femme vint lui ouvrir, une petite lampe 4 la main.
—M. Pontmercy? Est-ce ici? dit Marius. 25
La femme fit de la téte un signe affirmatif.
— Pourrais-je lui parler?
La femme fit un signe négatif.
— Mais je suis son fils! reprit Marius. I] m’attend.
— Il ne vous attend plus, dit la femme. 30
Alors il s’apercut qu’elle pleurait. Elle lui désigna du doigt la porte d’une salle basse; il entra.
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Le colonel était depuis trois jours atteint d’une fiévre cérébrale. Au début de la maladie, ayant un mauvais pressentiment, il avait écrit 4 M. Gillenormand pour de- mander son fils. La maladie avait empiré.. Le soir
s méme de l’arrivée de Marius & Vernon, le colonel avait eu un accés de délire; il s’était levé de son lit malgré la servante en criant: — Mon fils n’arrive pas! je vais au- devant de lui! — Puis il était sorti de sa chambre et était tombé sur le carreau de l’antichambre. I] venait d’ex-
ro pirer. On avait appelé le médecin et le curé. Le médecin était arrivé trop tard, le curé était arrivé trop tard. Le fils aussi était arrivé trop tard.
Marius considéra cet homme qu’il voyait pour la pre- mitre fois, et pour la derniére, ce visage vénérable et
15 male, ces yeux ouverts qui ne regardaient pas, ces che- veux blancs. I] considéra cette gigantesque balafre qui imprimait l’hércisme sur cette face ot. Dieu avait empreint la bonté. Il songea que cet homme était son pére et que cet homme était mort, et il resta froid. En méme temps,
20 il éprouvait comme un remords et il se méprisait d’agir ainsi. Mais était-ce sa faute? Il n’aimait pas son pére, quoi!
Le colonel ne laissait rien. La vente du mobilier paya & peine l’enterrement.
a5 La servante trouva un chiffon de papier qu’elle remit 4 Marius. II y avait ceci, écrit de la main du colonel:
«Pour mon fils. — L’empereur m’a fait baron sur le champ de bataille de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j’ai payé de mon sang, mon fils
30 le prendra et le portera. Il va sans dire qu’il en sera digne.» Derriére, le colonel avait ajouté: «A cette méme bataille de Waterloo, un sergent m’a sauvé la vie. Cet
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homme s’appelle Thénardier. Dans ces derniers temps, je crois qu’il tenait une petite auberge dans les environs de Paris, & Chelles ou 4 Montfermeil. Si mon fils le rencontre, il fera 4 Thénardier tout le bien qu’il pourra.»
Non par religion pour son pére, mais & cause de ce respect vague de la mort qui est toujours si impérieux au cceur de l’homme, Marius prit ce papier et le serra.
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Marius avait gardé les habitudes religieuses de son en- fance. Un dimanche qu’il était allé entendre la messe & Saint-Sulpice, il s’était placé derriére un pilier et age- nouillé, un vieillard se présenta et lui dit:
— Monsieur, c’est ma place.
Marius s’écarta avec empressement, et le vieillard reprit sa chaise. La messe finie, Marius était resté pensif a quelques pas; le vieillard s’approcha de nouveau et lui dit :
_._—Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir
dérangé tout a l’heure et de vous déranger encore en ce moment; mais vous avez dfi me trouver facheux, il faut que je vous explique.
— Monsieur, dit Marius, c’est inutile.
— Si! reprit le vieillard, je ne veux pas que vous ayez mauvaise idée de moi. Voyez-vous, je tiens 4 cette place. C’est & cette place-l& que j’ai vu venir pendant dix années, tous les deux ou trois mois régulitrement, un pauvre brave pére qui n’avait pas d’autre occasion et pas d’autre maniére de voir son enfant, parce que, pour des arrangements de famille, on l’en empéchait. I] venait a Pheure ot il savait qu’on menait son fils 4 la messe. II
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regardait son enfant, et il pleurait. Il adorait ce petit, ce pauvre homme! J’ai vu cela. Cet endroit est devenu comme sanctifié pour moi, et j’ai pris l’habitude de venir y entendre la messe. J’ai méme un peu connu ce mal- 5 heureux monsieur. I] avait un beau-pére, une tante riche, des parents, je ne sais plus trop, qui menagaient de dés- hériter l’enfant si, lui le pére, il le voyait. II s’était sacri- fié pour que son fils fit riche un jour et heureux. On Ven séparait pour opinion politique. C’était un colonel
1o de Bonaparte. Il est mort, je crois. Il demeurait 4 Vernon oti j’ai mon frére curé, et il s’appelait quelque chose comme Pontmarie ou Montpercy...—TII avait, ma foi, un beau coup de sabre.
— Pontmercy, dit Marius en péalissant.
1s — Précisément, Pontmercy. Est-ce que vous l’avez
connu ?
— Monsieur, dit Marius, c’était mon pére.
Le vieux marguillier joignit les mains, et s’écria:
—Ah! vous étes l’enfant! Oui c’est cela, ce doit étre
20un homme &@ présent. Eh bien! pauvre enfant, vous
pouvez dire que vous avez eu un pére qui vous a bien aimé !
Marius offrit son bras au vieillard et le ramena jusqu’& son logis. Le lendemain, il dit &4 M. Gillenormand :
25 — Nous avons arrangé une partie de chasse avec quel- ques amis. Voulez-vous me permettre de m’absenter trois jours?
— Quatre! répondit le grand-pére, va, amuse-toi. Marius fut trois jours absent, puis il revint 4 Paris, alla
30 droit & la bibliothéque de 1l’école de droit et demanda la collection du Moniteur.*
Ii lut le AMonifeur, i) lut toutes les histoires de la répu-
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blique et de l’empire, tous les mémoires, les journaux, les bulletins, les proclamations; il dévora tout. Le résultat de ses lectures fut qu’il commenga d’admirer son pére et de la réhabilitation du pére il passa naturellement a la réhabilitation de Napoléon. Lorsqu’il fut pleinement ré- - yolutionnaire, profondément démocrate et presque répu- blicain, il alla chez un graveur et commanda cent cartes portant ce nom: Le baron Marius Pontmercy.
Un jour il était allé 4 Montfermeil pour obéir 4 l’indica- tion que son pére lui avait laissée, et il avait cherché I’an- cien sergent de Waterloo, l’aubergiste Thénardier. Thé- nardier avait fait faillite, ’auberge était fermée, et l’on ne savait ce qu’il était devenu. Pour ces recherches, Marius fut quatre jours hors de la maison.
— Décidément, dit le grand-pére, il se dérange.
On avait cru remarquer qu’il portait sur sa poitrine et sous sa chemise quelque chose qui était attaché 4 son cou par un ruban noir et qu’il laissa un jour dans sa chambre ot. M. Gillenormand le trouva. C’était, en effet, une boite de chagrin noir, assez semblable 4 un médaillon, suspendue ‘aun cordon. Le vieillard prit cette boite et la montra a sa fille et ensemble ils l’ouvrirent. Ils n’y trouvérent rien qu’un papier soigneusement pli¢.
—- Ah! lisons donc! dit la tante.
Et elle mit ses lunettes. Ils déplitrent le papier et lurent ceci:
«Pour mon fils. —\’empereur m’a fait baron sur le champ de bataille de Waterloo. Puisque la Restauration me conteste ce titre que j’ai payé de mon sang, mon fils le prendra et le portera. II va sans dire qu’il en sera digne.»
Ce que le pére et la fille éprouvérent ne saurait se dire. Ils n’échangeérent pas un mot.
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La tante examina le papier, le retourna dans tous les sens, puis le remit dans la boite. Au méme moment, un petit paquet carré long, enveloppé de papier bleu tomba d’une poche de la redingote. Mademoiselle Gillenormand
5 le ramassa et développa le papier bleu. C’était le cent de cartes de Marius. Elle en passa une 4 M. Gillenormand qui lut: Ze baron Marius Pontmercy.
Quelques instants aprés, Marius parut. Avant méme d’avoir franchi le seuil du salon, il apergut son grand-pére
Io qui tenait 4 la main une de ses cartes et qui, en le voyant, s’écria avec son air de supériorité bourgeoise et ricanante qui était quelque chose d’écrasant:
— Tiens! tiens! tiens! tiens! tiens! tu es baron a present.) |ete fais mon compliment. Qu’est-ce que cela
15 veut dire.
Marius rougit légérement, et répondit:
— Cela veut dire que je suis le fils de mon pére.