Chapter 2
M. le maire ne s’aimaient pas, et cherchaient 4 se nuire
en faisant arriver des événements. Que c’était done aux gens sages a faire la police eux-mémes et 4 se bien garder, et qu’il faudrait dzen fermer ses portes.
15 Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais ’évéque venait de sa chambre, ot il avait eu assez froid, il s’était assis devant la cheminée et se chauffait, et puis il pensait 4 autre chose. II ne releva pas le mot a effet! que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le
20 répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame Magloire sans déplaire 4 son frére, se hasarda & dire timidement :
— Mon frére, entendez-vous ce que dit madame Ma- gloire?
25 —J’en ai entendu vaguement quelque chose, répondit Vévéque. Qu’y a-t-il? qu’y a-t-il? nous sommes donc dans quelque gros danger?
Alors madame Magloire recommen¢a toute Vhistoire, en l’exagérant quelque peu, sans s’en douter. II parai-
30 trait qu’un bohémien, un va-nu-pieds, une espéce de men- diant dangereux serait en ce moment dans ia ville. Un homme de sac et de corde?avec une figure terrible.
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—Vraiment! dit l’évéque.
— Oui, monseigneur. C’est comme cela. I] y aura quelque malheur cette nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voila dit comme moi...
— Moi, interrompit la sceur, je ne dis rien. Ce que mon frére fait est bien fait.
Madame Magloire continua comme s’il n’y avait pas eu de protestation :
— Nous disons que cette maison-ci n’est pas sfire du tout; que si monseigneur le permet, je vais aller dire au serrurier, qu’il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les a 1a, c’est une minute; et je dis qu’il faut des verrous, monseigneur, ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu’une porte qui s’ouvre du dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n’est plus ter- rible ; avec cela que monseigneur a l’habitude de toujours dire d’entrer, et que d’ailleurs, méme au milieu de la nuit on n’a pas besoin d’en demander la permission... .
En ce moment, on frappa a la porte un coup assez vio- lent.
— Entrez, dit l’évéque.
La porte s’ouvrit. Un homme entra. Cet homme, nous Je connaissons déja. C’est le voyageur que nous avons vu tout a l’heure errer cherchant un gite.
Madame Magloire n’eut pas méme la force de jeter un cri. Elle tressaillit, et resta béante. Mademoiselle Bap- tistine se retourna, apercut homme qui entrait et se dressa 2 demi d’effarement, puis ramenant peu a peu sa téte vers la cheminée, elle se mit 4 regarder son frére, et son visage redevint profondément calme et serein.
L’évéque fixait sur homme un ceil tranquille. Comme
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il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce qu’il désirait, homme promena ses yeux tour a tour sur le vieillard et les femmes, et dit d’une voix haute:
—Voici. Je m’appelle Jean Valjean. Je suis un galé-
5 rien. J’ai passé dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route pour Pontarlier' qui est ma destination. Ce soir, en arrivant dans ce pays, j’ai été dans une auberge, on m’a renvoyé 4 cause de mon passe- port jaune? J’ai été & une autre auberge. On m’a dit:
1o Va-t’en! Chez l’un, chez l’autre. Personne n’a voulu de moi. J’ai été 4 la prison, le guichetier ne m’a pas ouvert. J’ai été dans la niche d’un chien. Ce chien m’a mordu et m’a chassé, comme s’il avait été un homme. Je m’en suis allé dans les champs pour coucher & la belle étoile. J’ai
15 pensé qu’il pleuvrait et je suis rentré dans la ville pour y trouver le renfoncement d’une porte. La, dans cette place, j’allais me coucher sur une pierre, une bonne femme m’a montré votre maison et m’a dit: Frappe 1a. J’ai frappé. Qu’est-ce que c’est ici? étes-vous une auberge?
20 J’ai de l’argent, ma masse.3_ Cent neuf francs quinze sous que j’ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je payerai. Voulez-vous que je reste?
— Madame Magloire, dit l’évéque, vous mettrez un couvert de plus.
25 L’homme fit trois pas et s’approcha de la lampe qui était sur la table: — Tenez, reprit-il, comme s’il n’avait pas bien compris, ce n’est pas ga. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forgat. Je viens des galéres, — I] tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu’il
30 déplia.— Voila mon passeport. Jaune, comme yous ‘voyez. Tenez, voila ce qu’on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forcat libéré, natif de... cela vous est
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égal....—est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s’évader quatre fois. Cet homme est dange- reux.>
— Madame Magloire, dit l’évéque, vous mettrez des -draps blancs au lit de l’alcéve.
Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres,
L’évéque se tourna vers homme:
Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un instant, et l’on fera votre lit pendant que vous souperez.
Ici ’homme comprit tout 4 fait. L’expression de son visage, jusqu’alors sombre et dure, s’empreignit de stupé- faction, de doute, de joie, et devint extraordinaire. II se mit 4 balbutier comme un homme fou:
—Vrai? quoi! vous me gardez? vous ne me chassez pas? un forcat! Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j’avais dit tout de suite qui je suis. Pardon, mon- sieur l’aubergiste, comment vous appelez-vous? je payerai tout ce qu’on voudra. Vous étes un brave homme. Vous étes aubergiste, n’est-ce pas?
' — Je suis, dit 1’évéque, un prétre qui demeure ici.
— Un prétre! reprit ’homme. Oh! un brave homme de prétre! C’est bien bon un bon prétre. Alors vous n’avez pas besoin que je paye?
—Non, dit l’évéque, gardez votre argent. Combien avez-vous ? ne m’avez-vous pas dit cent neuf francs?
— Quinze sous, ajouta l’homme.
— Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis 4 gagner cela?
— Dix-neuf ans.
— Dix-neuf ans!
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L’évéque soupira profondément.
L’homme poursuivit:—J’ai encore tout mon argent. Puisque vous étes abbé, je vais vous dire, nous avions un aumOnier au bagne. Et puis un jour j’ai vu un évéque.
5 Il a dit la messe au milieu du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la téte. Il] a parlé, mais il était trop au fond, nous n’entendions pas. Voila ce que c’est qu’un évéque.
Pendant qu’il parlait, l’évéque était allé pousser la porte
10 qui était restée toute grande ouverte. Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu’elle mit sur la table.
— Madame Magloire, dit l’évéque, mettez ce couvert le plus prés possible du feu. — Et se tournant vers son hote: —Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez
15 avoir froid, monsieur?
Chaque fois qu’il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave et de si bonne compagnie, le visage de Vhomme s’illuminait.
— Voici, reprit l’évéque, une lampe qui éclaire bien mal.
20 Madame Magloire comprit, et alla chercher sur la che- minée de la chambre 4 coucher de monseigneur Jes deux chandeliers d’argent qu’elle posa sur la table tout allumés.
— Monsieur le curé, dit ’homme, vous étes bon, vous ne me méprisez pas. Vous me recevez chez vous. Je
25 ne vous ai pourtant pas caché d’oti je viens et que je suis un homme malheureux.
L’évéque le regarda et lui dit:
— Vous avez bien souffert?
— Oh! la casaque rouge,’ le boulet au pied, une planche
3o pour dormir, le chaud, le froid, le travail, la chiourme,3 les coups de baton, la double chaine*4 pour rien, le cachot pour un mot, méme malade au lit, la chaine. Les chiens,
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les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! j’en ai qua- rante-six. A présent le passeport jaune. Voila.
— Oui, reprit ]’évéque, vous sortez d’un lieu de tristesse. Ecoutez. Il y aura plus de joie au ciel pour le visage en
larmes d’un pécheur repentant que pour la robe blanche 5
-de cent justes. Sivous sortez de ce lieu douloureux avec des pensées de haine et de colére contre les hommes, vous étes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu’aucun de nous.
Cependant madame Magloire avait servi le souper.
Le visage de l’évéque prit tout & coup cette expression de gaieté propre aux natures hospitalitres: — A table! dit-il vivement. Comme il en avait coutume lorsque quel- que étranger soupait avec lui, il fit asseoir homme & sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement paisible et naturelle, prit place 4 sa gauche. L’évéque dit le béné- dicité, puis servit luiméme la soupe, selon son habitude. L’homme se mit 4 manger avidement.
Aprés le souper, monseigneur Bienvenu prit sur la table un des deux flambeaux d’argent, remit l’autre 4 son hote, et lui dit:
— Monsieur, je vais vous conduire 4 votre chambre.
L’homme le suivit.
Le logis était distribué de telle sorte que, pour passer dans l’oratoire ott était Valcéve, ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre & coucher de 1]’évéque.
Au moment ot il traversait cette chambre, madame Magloire serrait l’argenterie dans le placard qui ¢tait au chevet du lit. C’était le dernier soin qu’elle prenait cha- que soir avant de s’aller coucher. L’évéque installa son hdte dans l’alcéve. Un lit blanc et frais y était dressé. L’homme posa le flambeau sur une petite table.
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—Allons, dit l’évéque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches, tout chaud.
— Merci, monsieur l’abbé, dit homme.
A peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix, que, tout 4 coup et sans transition, il eut un mouvement étrange et qui etit glacé d’épouvante les deux saintes filles, si elles en eussent été témoins. Il se tourna brusquement vers le vieillard, croisa les bras, et, fixant sur son hote un regard sauvage, il s’écria d’une voix rauque:
—Ah! ¢a, décidément! vous me logez chez vous, pres de vous, comme cela!
I] s’interrompit et ajouta avec un rire ot il y avait quel- que chose de monstrueux .
— Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est- ce qui vous dit que je n’ai pas assassiné?
L’évéque répondit :
— Cela regarde le bon Dieu.
Puis gravement et remuant les levres comme quelqu’un qui prie ou qui se parle a luiméme, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la téte, et sans regarder derritre lui, il rentra dans sa chambre. Un moment aprés, il était dans son jardin, marchant, révant, contemplant, l’ame et la pensée tout entitres 4 ces grandes choses mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. Quant 4 homme, il était vraiment si fatigué qu’il n’avait méme pas profité de ces bons draps blancs. II avait soufflé sa bougie et s’était laissé tomber tout habillé sur le lit, oti il s’était tout de suite profondément endormi.
Minuit sonnait comme |’évéque rentrait de son jardin dans son appartement. Quelques minutes apres, tout dormait dans la petite maison.
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III
Vers le milieu de la nuit Jean Valjean se réveilla, Jean Valjean était d’une pauvre famille de paysans de la Brie.t Dans son enfance, il n’avait pas appris 2 lire. Quand il eut lage d’homme, il était émondeur 4 Fa- verolles.
Jean Valjean était d’un caractére pensif sans étre triste, ce qui est le propre des natures affectueuses. II avait perdu en trés bas 4ge son pére et sa mere. II n’était resté & Jean Valjean qu’une sceur plus 4gée que lui, veuve, avec sept enfants, filles et garcons. Cette sceur avait élevé Jean Valjean, et tant qu’elle eut son mari elle logea et nourrit son jeune frére. Le mari mourut. L’ainé des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait d’atteindre, lui, sa vingt-cinquiéme année. Il remplaga le pére, et soutint & son tour sa sceur qui Vavait élevé. Cela se fit simplement, comme un devoir, méme avec quelque chose de bourru de la part de Jean Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal payé.
Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe, sans dire un mot. Sa sceur, mére Jeanne, pendant qu’il man- geait, lui prenait souvent dans son écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la ‘tranche de lard, le coeur de chou, pour le donner a quelqu’un de ses enfants ; lui, mangeant toujours, penché sur la table presque la téte dans sa soupe, ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux, avait l’air de ne rien voir et laissait faire. I] y avait 4 Faverolles, pas loin de la chaumitre Valjean, de l’autre cété de la ruelle, une fer- miére appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habitu-
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ellement affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mére une pinte de lait 4 Marie-Claude, qu’ils buvaient derriére une haie ou dans quelque coin d’allée. La mere, si elle efit su cette maraude, efit sévérement
5 corrigé les délinquants. Jean Valjean, brusque-et bougon, payait, en arritre de‘ la mere, la pinte de lait 4 Marie- Claude, et les enfants n’étaient pas punis.
Il gagnait dans la saison de l’émondage dix-huit sous par jour, puis il se louait comme moissonneur, comme
Io Manceuvre, comme homme de peine.? II faisait ce qu’il pouvait. Sa sceur travaillait de son cdété, mais que faire avec sept petits enfants? II arriva qu’un hiver fut rude. Jean n’eut pas d’ouvrage. La famille n’eut pas de pain, Pas de pain! A la lettre.3 Sept enfants!
15 Un dimanche soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l’Fglise, 4 Faverolles, se disposait 2 se coucher, lorsqu’il entendit un coup violent dans la devanture de sa boutique. Il arriva & temps pour voir un bras passé a travers un trou fait d’un coup de poing dans la grille et
20 dans la vitre. Le bras saisit un pain et l’emporta. Isa- beau sortit en hate; le voleur s’enfuyait & toutes jambes, Isabeau courut aprés lui et l’arréta. C’était Jean Valjean.
Ceci se passaiten 1795. Jean Valjean fut traduit de- vant les tribunaux du temps « pour vol avec effraction la
25 nuit dans une maison habitée.» II fut déclaré coupable. Les termes du Code‘ étaient formels. Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les moments ot. la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funébre que celle ott la société s’éloigne et consomme
30 l’irréparable abandon d’un étre pensant! Jean Valjean fut condamné a cinq ans de galeéres.
Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de
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Montenotte ' remportée par le général en chef de l’armée d’Italie; ce méme jour, une grande chaine fut ferrée a Bicétre.2 Jean Valjean fit partie de cette chaine. Il était assis 4 terre comme tous les autres. II paraissait ne
rien comprendre & sa position, sinon qu’elle était horrible. 5
Pendant qu’on rivait 4 grands coups de marteau derritre sa téte le boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l’étouffaient, elles l’empéchaient de parler, il parvenait seulement 4 dire de temps en temps: /ésais émondeur a faverolles. Puis, tout en sanglotant, il élevait sa main droite et l’abaissait graduellement sept fois comme s’il touchait successivement sept tétes inégales, et 4 ce geste on devinait que la chose quelconque qu’il avait faite, il Vavait faite pour vétir et nourrir sept petits enfants.
I] partit pour Toulon.3 II y arriva aprés un voyage de vingt-sept jours sur une charrette, la chaine au cou. A Toulon, il fut revétu de la casaque rouge. Tout s’effaca de ce qui avait été sa vie, jusqu’4 son nom; il ne fut méme plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601.
Vers la fin de la quatriéme année, le tour d’évasion de Jean Valjean arriva. Ses camarades |’aiderent, comme cela se fait dans ce triste lieu. Il s’évada. II erra deux jours en liberté dans les champs; si c’est étre libre que d’étre traqué; de tourner la téte 4 chaque instant; de tressaillir au moindre bruit; d’avoir peur de tout, du toit qui fume, de ’homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l’heure qui sonne, du jour parce qu’on voit, de la nuit parce qu’on ne voit pas, de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour il fut repris. Il n’avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le tribunal maritime le condamna pour ce délit 4 une prolongation de trois ans, ce qui lui fit huit
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ans. La sixiéme année, ce fut encore son tour de s’é- vader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. J avait manqué 4 l’appel. On tira le coup de canon, et a la nuit les gens de ronde le trouveérent caché sous la quille 5d’un vaisseau en construction; il résista aux gardes- chiourme' qui le saisirent. Evasion et rébellion. Ce fait, prévu par le code spécial, fut puni d’une aggravation de cinq ans, dont deux ans de double chaine. Treize ans. La dixiéme année, son tour revint, il en profita en- ocore. Il ne réussit pas mieux. ‘Trois ans pour cette nou- velle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, pendant la treiziéme année qu’il essaya une derniére fois et ne ré- ussit qu’a se faire reprendre aprés quatre heures d’absence. Trois ans pour ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815, il fut libéré; il était entré 14 en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémis- sant; il en sortit impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre.
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zo Un détail que nous ne devons pas omettre, c’est qu’il
était d’une force physique dont n’approchait pas un des habitants du bagne. A la fatigue, pour filer un cAble, pour tirer un cabestan, Jean Valjean valait quatre hommes. Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forgats,
25 réveurs perpétuels d’évasions, finissent par faire de la
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force et de l’adresse combinées une véritable science. C’est la science des muscles. Gravir une verticale, et trouver des points d’appui 14 ot l’on voit 4 peine une saillie, était un jeu pour Jean Valjean. Etant donné un angle de mur, avec la tension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboités dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement & un troi-
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sitme étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu’au toit du bagne.
Il parlait peu. Il ne riait pas. II fallait quelque émo- tion extréme pour lui arracher, une ou deux fois l’an, ce
lugubre rire du forgat qui est comme un écho du rire du 5
-démon.
Quand vint l’heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit 4 son oreille ce mot étrange: Tues “bre / \e moment fut invraisemblable et inoui, un rayon de vive lumiére, un rayon de la vraie lumiére des vivants, pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point a palir. Jean Valjean avait été ébloui de l’idée de la liberté. Il avait cru 4 une vie nouvelle. II vit bien vite ce que c’était qu’une liberté 4 laquelle on donne un passe- port jaune.
Le lendemain de sa libération, & Grasse,’ il vit devant la porte d’une distillerie de fleurs d’orangers des hommes qui déchargeaient des ballots. I] offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. II se mit a l’ouvrage. I] était intelligent, robuste et adroit; il faisait de son mieux; le maitre paraissait content. Pendant qu’il tra- vaillait, un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. Un peu auparavant, il avait questionné l’un des ouvriers sur ce qu’ils gagnaient & cette besogne par jour, on lui avait répondu: /rente sous. Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lende- main matin, il se présenta devant le maitre de la distille- rie et le pria de le payer. Le maitre ne proféra pas une
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parole, et lui remit quinze sous. Il réclama. On lui ré- 30
pondit: Cela est assez bon pour toi. Ilinsista. Le maitre le regarda entre les deux yeux et lui dit: Gare / bloc |?
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La encore il se considéra comme volé. La société, VEtat, en lui diminuant sa masse, l’avait volé en grand. Maintenant c’était le tour de l’individu qui le volait en petit.
IV
5 Donc, comme deux heures du matin sonnaient 4 |’horloge de la cathédrale, Jean Valjean se réveilla. Ce qui le ré- veilla, c’est que le lit était trop bon. I] y avait vingt ans bient6t qu’il n’avait couché dans un lit, et, quoiqu’il ne se fit pas déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son sommeil.
Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était accoutumé a ne pas donner beaucoup (heures aurepos. I] ouvrit les yeux, et regarda un moment dans l’obscurité autour de lui, puis il les referma pour se 15 rendormir.
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Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des choses préoccupent l’esprit, on s’endort, mais on ne se rendort pas. Le sommeil vient plus aisément qu’il ne revient. C’est ce qui arriva 4 Jean Valjean. Il
20 ne put se rendormir, et il se mit & penser. II était dans un de ces moments oti les idées qu’on a dans l’esprit sont troubles. I] avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Il avait remarqué les six couverts d’ar- gent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés surlatable. Ils étaient 14. — A quelques pas. — A l’instant ou il avait traversé la chambre d’A cété pour venir dans celle ot: il était, la vieille servante les mettait dans un petit 3o placard a la téte du lit.—TII avait bien remarqué ce pla-
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card. ——A droite, en entrant par la salle 4 manger. —- IIs étaient massifs. — Et de vieille argenterie.— Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents francs. — Le double de ce qu’il avait gagné en dix-neuf ans. —TII est vrai qu’il eft gagné davantage si «/’administration ne l’avait “pas volt.»
Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluc- tuations auxquelles se mélait bien quelque lutte. Trois heures sonnérent. I] rouvrit les yeux, se dressa brusque- ment sur son séant, étendit le bras et tata son havre-sac qu’il avait jeté dans le coin de l’alcéve, puis il laissa pendre ses jambes et poser ses pieds 4 terre, et se trouva presque sans savoir comment, assis sur son lit.
Il demeurait dans cette situation, et y ffit peut-étre resté indéfiniment jusqu’au lever du jour, si l’horloge n’etit sonné un coup,— le quart ou la demie. I] sembla que ce coup lui efit dit: Allons!
Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta ; tout se taisait dans la maison; alors il marcha droit et a petits pas vers la fenétre qu’il entrevoyait. La nuit n’était -pas trés obscure; c’était une pleine lune sur laquelle cou- raient de larges nuées chassées par le vent. Arrivé 4 la fenétre, Jean Valjean l’examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin et n’était fermée, selon la mode du pays, que d’une petite clavette.' Il l’ouvrit, mais comme un air froid et vif entra brusquement dans la chambre, il la referma tout de suite. I] regarda le jardin de ce regard attentif qui étudie plus qu’il ne regarde, Le jardin était enclos d’un mur blanc assez bas, facile & escalader. Au
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fond, au dela, il distingua des tétes d’arbres également es- 30
pacées, ce qui indiquait que ce mur séparait le jardin d’une avenue ou d’une ruelle plantée.
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Ce coup d’ceil jeté, il fit le mouvement d’un homme déterminé, marcha a gon alcéve, prit son havre-sac, l’ouvrit, le fouilla, en tira quelque chose qui ressemblait & une barre de fer courte, aiguisée comme un é€pieu a l’une de
5 ses extrémités. Au jour on efit pu reconnaitte que ce n’était autre chose qu’un chandelier de mineur. On em- ployait alors quelquefois les forgats 4 extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il n’était pas rare qu’ils eussent 4 leur disposition des outils de mineur.
1o Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés & leur extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce dans le rocher.
Il prit le chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, assourdissant son pas, il se dirigea vers la
15 porte de la chambre voisine, celle de l’évéque. Arrivé a cette porte, il la trouva entre-baillée. L’évéque ne |’avait point fermée.
Jean Valjean écouta. Aucun bruit.
I] poussa la porte. La porte céda a cette pression et fit
20 un mouvement imperceptible et silencieux qui élargit un peu louverture. Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus hardiment. Elle continua de céder en silence. L’ouverture était assez grande mainte- nant pour qu'il pit passer. Mais il y avait prés de la porte
25 une petite table qui faisait avec elle un angle génant et qui barrait l’entrée.
Il prit son parti! et poussa une troisiéme fois la porte, plus énergiquement que les deux premitres. Cette fois il y eut un gond mal huilé qui jeta tout 4 coup dans cette
jo obscurité un cri rauque et prolongé. Jean Valjean tres- saillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille avec quelque chose d’éclatant et de formidable comme le clairon du jugement dernier.
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I] s’arréta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le talon. Il entendit ses artéres battre dans ses tempes comme deux marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa poitrine avec le bruit du vent
qui sort d’une caverne. II lui paraissait impossible que 5
Vhorrible clameur de ce gond irrité n’efit pas ébranlé toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte, poussée par lui, avait pris l’alarme et avait appelé; le vieillard allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait 4 l’aide; avant un quart d’heure, la ville serait en rumeur et la gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu. Il demeura ot il était, n’osant faire un mouvement, Quelques minutes s’écoulérent. La porte s’était ouverte toute grande. Ilse hasarda & regarder dans la chambre. Rien n’y avait bougé. Il ne songea plus qu’a finir vite. II fit un pas et entra dans la chambre.
Cette chambre était dans un calme parfait. Jean Val- jean avanga avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. II] entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de l’évéque endormi. I] s’arréta tout 4 coup. II était prés du lit. Il y était arrivé plus tdt qu'il n’aurait cru. Depuis prés d’une demi-heure un grand nuage couvrait le ciel. Au moment ou Jean Valjean s’arréta en face du lit, ce nuage se déchira, comme s’il l’efit fait expres,
et un rayon de lune, traversant la longue fenétre, vint éclai- 25
rer subitement le visage pale de'l’évéque. Toute sa face s’illuminait d’une vague expression de satisfaction, d’espé- rance et de béatitude. C’était plus qu’un sourire et presque un rayonnement.
Jean Valjean, lui, était dans l’ombre, son chandelier de 3c
fer 4 la main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lu- mineux. Jamais il n’avait rien vu de pareil. Cette con-
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fiance l’épouvantait. Le monde moral n’a pas de plus grand spectacle que celui-la: une conscience troublée et inquiéte, parvenue au bord d’une mauvaise action, et con- templant le sommeil d’un juste.
5 Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait quelque chose de sublime qu’il sentait vague- ment, mais impérieusement.
Son ceil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se dégageat clairement de son attitude et de sa
10 physionomie, c’était une étrange indécision. On etit dit qu’il hésitait entre les deux abimes, celui ott l’on se perd et celui ott l’on se sauve. II] semblait prét a briser ce crane ou & baiser cette main.
Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva
15 lentement vers son front, et il 6ta sa casquette, puis son bras retomba avec le méme lenteur, et Jean Valjean ren- tra dans sa contemplation, sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux héris- sés sur sa téte farouche.
20 Tout 4 coup il remit sa casquette sur son front, puis marcha rapidement le long du lit, sans regarder l’évéque, droit au placard qu’il entrevoyait prés du chevet; il l’ou- vrit ; la premiere chose qui lui apparut fut le panier d’ar- genterie; il le prit, traversa la chambre & grands pas,
25 ouvrit la fenétre, enjamba |’appui du rez-de-chaussée,! mit Vargenterie dans son sac, jeta le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, et s’enfuit.
Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans son jardin. Madame Magloire accou-
30 rut vers lui toute bouleversée.
— Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle ott est le panier d’argenterie ?
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— Oui, dit l’évéque.
— Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu’il était devenu.
L’évéque venait de ramasser le panier dans une plate- bande. II le présenta 4 Madame Magloire.
— Le voila.
— Eh bien! dit-elle. Rien dedans! et l’argenterie?
— Ah! repartit l’évéque. C’est donc l’argenterie qui vous occupe? Je ne sais ot elle est.
—Grand bon Dieu! elle est volée! c’est l-homme @hier soir qui I’a volée.
Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du jardin ott on voyait des traces d’escalade. Le chevron du mur avait été arraché.
— Tenez! c’est par 14 qu’il s’en est allé. Ah! V’abo- mination ! il nous a volé notre argenterie.
L’évéque resta un moment silencieux, puis leva son ceil sérieux, et dit 4 madame Magloire avec douceur :
— Et d’abord, cette argenterie ¢tait-elle 4 nous?
Madame Magloire resta interdite. I] y eut encore un silence, puis ]’évéque continua :
— Madame Magloire, je détenais a tort et depuis long- temps cette argenterie. Elle était aux pauvres. Qui était-ce que cet homme? Un pauvre évidemment.
Quelques instants apreés, il déjeunait 4 cette méme table ou Jean Valjean s’était assis la veille. Tout en déjeu- nant, monseigneur Bienvenu faisait gaiement remarquer 4 sa sceur qui ne disait rien, et 4 madame Magloire qui grommelait sourdement, qu’il n’est nullement besoin d’une cuiller ni d’une fourchette, méme en bois, pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait.
Comme le frére et la sceur allaient se lever de table, on
frappa a la porte.
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— Entrez, dit l’évéque.
La porte s’ouvrit. Un groupe étrange et violent appa- rut sur le seuil. Trois hommes en tenaient un quatriéme au collet. Les trois hommes étaient des gendarmes ;
5 l’autre était Jean Valjean. .
Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était prés de la porte. I] entra et s’avan¢a vers lévéque en faisant le salut militaire.
Cependant monseigneur Bienvenu s’était approché aussi
10 Vivement que son grand 4ge le lui permettait.
— Ah! vous voila! s’écria-t-il en regardant Jean Val- jean. Je suis aise de vous voir. Eh bien, mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents
15 francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ?
Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évéque avec une expression qu’aucune langue humaine ne pourrait rendre.
20 — Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait était donc vrai? Nous l’avons rencon- tré. Il avait cette argenterie...
— Et il vous a dit, interrompit l’évéque en souriant, qu’elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de
25 prétre chez lequel il avait passé la nuit? Je vois la chose. Et vous l’avez ramené ici? c’est une méprise.
—Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?
—Sans doute, répondit l’évéque.
30 Les gendarmes lachérent Jean Valjean, qui recula.
— Est-ce que c’est vrai qu’on me laisse? dit-il d’une voix presque inarticulée et comme s’il parlait dans le sommeil.
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--Mon ami, reprit l’évéque, avant de vous en aller, voici vos chandeliers. Prenez-les.
Il alla & la cheminée, prit les deux flambeaux d’argent et les apporta 4 Jean Valjean qui tremblait de tous ses membres. II prit les deux chandeliers machinalement et -dun air égaré.
— Maintenant, dit l’évéque, allez en paix.
Puis se tournant vers la gendarmerie:
— Messieurs, vous pouvez vous retirer.
Les gendarmes s’éloignérent.
Jean Valjean était comme un homme qui va s’évanouir.
L’évéque s’approcha de lui, et lui dit & voix basse:
—N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent 4 devenir honnéte homme.
Jean Valjean, qui n’avait aucun souvenir d’avoir rien promis, resta interdit. L’évéque avait appuyé sur ces paroles en les pronongant. II] reprit avec solennité:
— Jean Valjean, mon frére, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre Ame que je vous achéte; je la retire aux pensées noires et 4 l’esprit de perdition, et je la donne a Dieu.
Jean Valjean sortit de la ville comme s’il s’échappait. Il se mit 4 marcher en toute hate dans les champs, pre- nant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s’apercevoir qu’il revenait 4 chaque instant sur ses pas. II erra ainsi toute la matinée, n’ayant pas mangé et n’ayant pas faim. II était en proie 4 une foule de sensations nouvelles.
Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol ’ombre du moindre caillou, Jean Valjean était assis derritre un buisson dans une grande plaine rousse absolu- ment déserte. Il n’y avait 2l’horizon que les Alpes. Pas méme le clocher d’un village lointain.
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Au milieu de cette méditation qui n’efit pas peu con- tribué & rendre ses haillons effrayants pour quelqu’un qui Vefit rencontré, il entendit un bruit joyeux.
Il tourna la téte, et vit venir par le sentier un petit
5 Savoyard d’une dizaine d’années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boite 4 marmotte sur le dos. Tout en chantant, V’enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pieces de monnaie qu’il avait dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi
10 cette monnaie, il y avait une piéce de quarante sous.
L’enfant s’arréta 4 cété du buisson sans voir Jean Val- jean et fit sauter sa poignée de sous, que jusque-la il avait recue avec assez d’adresse tout entiére sur le dos de sa main. Cette fois la piéce de quarante sous lui échappa,
15 et vint rouler vers la broussaille jusqu’&é Jean Valjean.
Jean Valjean posa le pied dessus. Cependant l’enfant avait suivi sa piéce du regard, et l’avait vu.
Il ne s’étonna point et marcha droit 4 homme.
— Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance
ac de l’enfance qui se compose d’ignorance et d’innocence, — ma piece.
— Comment t’appelles-tu? dit Jean Valjean.
— Petit-Gervais, monsieur.
— Va-t’en, dit Jean Valjean.
25 —Ma pieéce! cria l’enfant, ma piéce blanche! mon argent |
Il semblait que Jean Valjean n’entendit point. L’en- fant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en méme temps il faisait effort pour déranger le gros soulier
zo ferré posé sur son trésor.
— Je veux ma piéce! ma piéce de quarante sous!
L’enfant pleurait. La téte de Jean Valjean se releva.
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Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. I con- sidéra l’enfant avec une sorte d’étonnement, puis il étendit la main vers son baton, et cria d’une voix terrible: — Qui est 14a?
— Moi, monsieur, répondit l’enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi mes quarante sous, s’il vous plait ! 6tez votre pied, monsieur, s’il vous plait!
— Ah! c’est encore toi! dit Jean Valjean, et, se dres- sant brusquement tout debout, le pied toujours sur la piéce d’argent, il ajouta:
— Veux-tu bien te sauver |!
L’enfant effaré le regarda, puis commenga a trembler de la téte aux pieds, et, aprés quelques secondes de stupeur, se mit a s’enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.
Le soleil s’était couché. L’ombre se faisait autour de Jean Valjean. II n’avait pas mangé de la journée; il est probable qu’il avait la fievre. Tout 4 coup il tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.
Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machi- nalement a croiser et 4 boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre 4 terre son baton. En ce mo- ment, il apergut la piéce de quarante sous que son pied avait 4 demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Ce fut comme une commotion galvanique.— Qu’est-ce que c’est que ¢a? dit-il entre ses dents.
Au bout de quelques minutes, il s’élanga convulsive- ment vers la pitce d’argent, la saisit et, se redressant, se mit & regarder au loin dans la plaine, jetant & la fois ses yeux vers tous les points de l’horizon, debout et frissonnant comme une béte fauve effarée qui cherche un asile. II ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et
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vague, de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. Il dit: Ah! et se mit 4 marcher rapidement dans une certaine direction, du cété oi J’enfant avait disparu. s Apres une trentaine de pas, il s’arréta, regarda et ne vit rien. Alors il cria de toute sa force: — Petit-Gervais! Petit-Gervais | Il se tut, et attendit. Rien ne répondit. Jean Valjean se mit 4 courir dans la direction qu’il 1o avait d’abord prise. Enfin, & un endroit ot trois sentiers se croisaient, il s’arréta. La lune s’était levée. Il pro- mena sa vue au loin et appela une derniére fois: «Petit- Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s’étei- gnit dans la brume, sans méme éveiller un écho. Il 15 Murmura encore: «Petit-Gervais !» mais d’une voix faible et presque inarticulée. Ce fut 14 son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puis- sance invisible l’accablait tout & coup du poids de sa mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse 20 pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un misérable !» Alors son cceur creva et il se mit a pleurer. C’était la premiere fois qu’il pleurait depuis dix-neuf ans. Pendant qu’il pleurait, le jour se faisait de plus en plus 25 dans son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravis- sant et terrible 4 la fois. Sa vie passée, sa premiére faute, sa longue expiation, son abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé 30 chez |’évéque, la dernitre chose qu’il avait faite, ce vol de quarante sous 4 un enfant, crime d’autant plus [Ache et d’autant plus monstrueux qu’il venait aprés le pardon de
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Vévéque, tout cela lui revint et lui apparut clairement, mais dans une clarté qu’il n’avait jamais vue jusque-la. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son Ame, et elle lui parut affreuse.
Combien d’heures pleura-t-il ainsi? que fit-il aprés avoir pleuré ? ot alla-t-il? on ne l’a jamais su. II parait seule- ment avéré que, dans cette méme nuit, le voiturier qui faisait 4 cette époque le service de Grenoble ' et qui arri- vait 4 Digne vers trois heures du matin, vit en traversant la rue de l’évéché un homme dans |’attitude de la priére, a genoux sur le pavé, dans l’ombre, devant la porte de monseigneur Bienvenu.
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[Une jeune ouvriére nommée Fantine est allée s’établir 4 Paris ob elle est abandonnée par homme qui devait l’épouser. Tombée dans la misére elle retourne 4 Montreuil-sur-Mer,? sa ville natale, laissant sa fille Cosette 4 Montfermeil 3 chez un aubergiste nommé Thénar- dier qui a deux filles presque du méme 4ge que Cosette. Pendant trois ans, Fantine envoie de l’argent a Thénardier pour payer la pension de Cosette qu’on appelle |’Alouette. Les Thénardier se trouvent étre des gens infames qui maltraitent terriblement Cosette. ]
“Cette mére cependant qui, au dire des gens de Mont- fermeil, semblait avoir abandonné son enfant, que deve- nait-elle ? ot était-elle | que faisait-elle ?
Aprés avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué son chemin et était arrivée 4 Montreuil- sur-Mer. C’était, on se le rappelle, en 1818.
Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d’années. Montreuil-sur-Mer avait changé d’aspect. Tandis que Fantine descendait lentement de misére en mistre, sa ville natale avait prospéré. Depuis deux ans environ, il s’y était accompli un de ces faits industriels
qui sont les grands événements des petits pays.
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De temps immémorial Montreuil-sur-Mer avait pour in- dustrie spéciale l’imitation des jais anglais et des verro- teries noires d’Allemagne. Au moment ot Fantine revint 2 Montreuil-sur-Mer, une transformation inouie s’était
5 opérée dans cette production des «articles noirs.» Vers la fin de 1815, un homme, un inconnu, était venu s’établir dans la ville et avait eu l’idée de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque 4 la résine, et, pour les brace- lets en particulier, les coulants en tdJe simplement rap-
1o prochée aux coulants en tole soudée.
Ce tout petit changement avait prodigieusement réduit le prix de la matiere premiére, ce qui avait permis, pre- miérement, d’élever le prix de la main-d’ceuvre, bienfait pour le pays; deuxiemement d’améliorer la fabrication,
15 avantage pour le consommateur ; troisitmement de vendre 4 meilleur marché, tout en triplant le bénéfice, profit pour le manufacturier. En moins de trois ans, l’auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. II était étranger
20 au département. De son origine, on ne savait rien. On contait qu’il était venu dans la ville avec fort peu d’argent, quelques centaines de francs tout au plus.
Il parait que, le jour méme owt il faisait obscurément son entrée dans la petite ville de Montreuil-sur-Mer, a la
25 tombée d’un soir de décembre, le sac au dos et le baton d’épine 4 la main, un gros incendie’venait d’éclater 4 la maison commune. Cet homme s’était jeté dans le feu, et avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trou- vaient étre ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait
go qu’on n’avait pas songé a4 lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. II s’appelait le pére Madeleine.
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C’était un homme d’environ cinquante ans, qui avait lair préoccupé et qui était bon. Voila tout ce qu’on en pouvait dire.
Grace aux progres rapides de cette industrie qu’il avait si admirablement remaniée, Montreuil-sur-Mer était de- venu un centre d’affaires considérable. Les bénéfices du pere Madeleine étaient tels que, dés la deuxitme année, il avait pu batir une grande fabrique, dans laquelle il y avait deux vastes ateliers, l’un pour les hommes, |’autre pour les femmes. Quiconque avait faim pouvait s’y pré- senter, et était sfir de trouver 1&4 de l’emploi et du pain. Avant l’arrivée du peére Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la vie saine du tra- vail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait partout. Le chdémage et Ja misére étaient inconnus. II n’y avait pas de poche si obscure ow il n’y efit un peu d’argent, pas de logis si pauvre ow il n’y efit un peu de joie. Le pere Madeleine employait tout le monde. II n’exigeait qu’une chose: Soyez honnéte homme! Soyez honnéte fille !
-Comme nous I’avons dit, au milieu de cette activité dont il était la cause et le pivot, le pere Madeleine faisait sa fortune; mais, chose assez singulitre dans un simple homme de commerce, il ne paraissait point que ce fiat 14 son principal souci. Il semblait qu’il songeat beaucoup aux autres et peu a lui. En 1820, on lui connaissait une somme de six cent trente mille francs placée 4 son nom chez Laffitte’; mais, avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé plus d’un million pour la ville et pour les pauvres.
Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes Ames dirent: C’est un gaillard qui veut s’enri-
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chir. Quand on le vit enrichir le pays avant de s’enrichir luicméme, les mémes bonnes Ames dirent: C’est un am- bitieux. Cela semblait d’autant plus probable que cet homme était religieux, et méme pratiquait’ dans une cer- 3 taine mesure, chose fort bien vue a cette époque. II allait régulierement entendre une basse messe tous les dimanches. Cependant, en 1819, le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur la présentation de M. le préfet, et en 10 considération des services rendus au pays, le peére Ma- deleine allait étre nommé par le roi maire de Montreuil- sur-Mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu un «ambitieux» saisirent avec transport cette occasion, que tous les hommes souhaitent, de s’écrier: La! qu’est-ce 15 que nous avions dit? Tout Montreuil-sur-Mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours aprés, la nomination parut dans le Woniteur Le lendemain, le pere Madeleine refusa. On l’a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui 20 devaient tout; il était si utile qu’il avait bien fallu qu’on finit par l’honorer, et il était si doux qu’il avait bien fallu qu’on finit par ’aimer; ses ouvriers en particulier l’ado- raient, et il portait cette adoration avec une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les 25 personnes de la société» le saluérent, et on l’appela dans la ville: monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuaient de l’appeler le serve Madeleine, et c’était la chose qui le faisait le mieux sourire. A mesure qu’il mon- tait, les invitations pleuvaient sur lui. «La société» le 30 réclamait. On lui fit mille avances. II refusa. Cette fois encore les bonnes 4mes ne furent point em- péchées, — C’est un homme ignorant et de basse éduca-
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tion. On ne sait d’ot cela sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. II n’est pas du tout prouvé qu’il sache lire.
Quand on l’avait vu gagner de l’argent, on avait dit: c’est un marchand. Quand on I’avait vu semer son argent, on avait dit: c’est un ambitieux. Quand on l’avait vu 5 repousser les honneurs, on avait dit: c’est un aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c’est une brute.
En 1820, cinq ans apres son arrivée 4 Montreuil-sur- Mer, les services qu’il avait rendus au pays étaient si écla- 10 tants, le vceu de toute la contrée fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. Il refusa encore, mais le préfet résista 4 son refus, tous les notables vinrent le prier, le peuple en pleine rue le sup- pliait, l’insistance fut si vive qu’il finit par accepter. 15
Ce fut 14 la troisitme phase de son ascension. Le ptre _ Madeleine était devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.
Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait les cheveux gris, l’ceil sérieux, le teint halé 20 dun ouvrier, le visage pensif d’un philosophe. I] portait habituellement un chapeau & bords larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu’au menton. II remplissait ses fonctions de maire, mais, hors de 14, il vivait solitaire. Il prenait ses repas toujours seul, avec 25 un livre ouvert devant lui ot il lisait. Il avait une petite bibliothéque bien faite. Il aimait les livres; les livres sont des amis froids et sirs. A mesure que le loisir lui venait avec la fortune, il semblait qu’il en profitat pour cultiver son esprit. Depuis qu’il était 4 Montreuil-sur- 3c Mer, on remarquait que d’année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus doux.
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Quoiqu’il ne fit plus jeune, on contait qu’il était d’une force prodigieuse. II offrait un coup de main a qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait 4 une roue em- bourbée, arrétait par les cornes un taureau échappé. I avait toujours ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant.
Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache pour les mauvaises. II pénétrait 4 la dérobée, le soir, dans les maisons; il montait furtivement des esca- liers. Un pauvre diable, en rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte, quelquefois méme forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait: quelque malfaiteur est venu! II entrait, et la premiére chose qu’il voyait, c’était une piéce d’or oubliée sur un meuble. Le «malfaiteur» qui était venu, c’était le pére Madeleine.
Quelques-uns prétendaient que c’était un personnage mystérieux et affirmaient qu’on n’entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une vraie cellule d’anachoréte. Cela se disait beaucoup, si bien que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-Mer vinrent chez lui un jour, et lui demandérent:— Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c’est une grotte. —II sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte.» Elles furent bien punies de leur curiosité. C’était une chambre garnie tout bonnement de meubles d’acajou assez laids, comme tous les meubles de ce genre, et tapissée de papier 4 douze sous. Elles n’y purent rien remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la cheminée et qui avaient l’air d’étre en argent.
On se chuchotait aussi qu’il avait des sommes «immen- ses» déposées chez Laffitte, avec cette particularité qu’elles
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étaient toujours & sa disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un regu et emporter ses deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité, «ces deux ou
trois millions» se réduisaient, nous l’avons dit, a six cent 5
‘trente ou quarante mille francs.
Au commencement de 1821, les journaux annoncérent la mort de M. Myriel, évéque de Digne, surnommé «mon- seigneur Bienvenu,» et trépassé en odeur de sainteté a lage de quatre-vingt-deux ans.
L’annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de Montreuil-sur-Mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un crépe 4 son chapeau.
On remarqua dans la ville ce deuil, et l’on jasa. Cela parut une lueur sur l’origine de M. Madeleine. On en conclut qu’il avait quelque alliance avec le vénérable évé- que. J/ drape pour Pévégue de Digne, dirent les salons ; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna subitement et d’emblée une certaine considération dans le monde noble de Montreuil-sur-Mer.
Une remarque qu’on faisait encore, c’est que chaque fois qu’il passait dans la ville un jeune Savoyard courant le pays et cherchant des cheminées & ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son nom, et lui donnait de Yargent. Les petits Savoyards se le disaient et il en passait beaucoup.
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Peu a peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il y avait eu d’abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent toujours ceux qui s’élévent, des noir-
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ceurs et des calomnies, puis ce ne fut plus que des méchan- 30
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cetés, puis ce ne fut plus que des malices, puis cela s’éva- nouit tout 4 fait. On venait de dix lieues 4 la ronde consulter
