Chapter 19
M. le maire était 14, que pouvait-elle craindre?
10 Javert avanga au milieu de la chambre et cria :
— Ah ¢a! viendras-tu?
La malheureuse regarda autour d’elle. Alors elle vit une chose inouie, tellement inouie que jamais rien de pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fiévre.
15 Elle vit le mouchard Javert saisir au collet M. le maire; elle vit M. le maire courber la téte. Il lui sembla que le monde s’évanouissait.
Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.
— Monsieur le maire! cria Fantine.
20 Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaus- sait toutes les dents.
—Il n’y a plus de monsieur le maire ici!
Jean Valjean n’essaya pas de déranger la main qui te- nait le col de sa redingote. II dit:
25 —Javert....
Javert l’interrompit :— Appelle-moi monsieur l’inspec- teur.
— Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en particulier.
30 — Tout haut! parle tout haut, répondit Javert: on me parle tout haut a moi!
Jean Valjean continua en baissant la voix:
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— C’est une priére que j’ai & vous faire... .
— Je te dis de parler tout haut.
— Mais cela ne doit étre entendu que de vous seul. ...
— Qu’est-ce que cela me fait? je n’écoute pas!
Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et tres bas:
en
— Accordez-moi trois jours! Trois jours pour aller chercher |’enfant de cette malheureuse femme. Je payerai ce qu'il faudra. Vous m’accompagnerez si vous voulez.
— Tu veux rire! cria Javert. Ah ¢&, je ne te croyais 10 pas béte! Tu me demandes trois jours pour t’en aller! Tu dis que c’est pour aller chercher |’enfant de cette fille ! Ah! ah! c’est bon! voila qui est bon!
Fantine eut un tremblement.
— Mon enfant! s’écria-t-elle, allez chercher mon en- 15 fant! Elle n’est donc pas ici! Ma sceur, répondez-moi, ou est Cosette? je veux mon enfant! monsieur Madeleine, monsieur le maire !
Javert frappa du pied.
— Voila l’autre, 4 présent! Te tairas-tu, drélesse? 20
Il regarda fixement Fantine et ajouta, en reprenant a poignée la cravate, Ja chemise et le collet de Jean Val- jean
—Je te dis qu’il n’y a point de monsieur Madeleine et qu’il n’y a point de monsieur le maire. Il y a un voleur, 25 il y a un brigand, il y a un for¢at appelé Jean Valjean! c’est lui que je tiens! voila ce quil y a!
Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses deux mains; elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda la religieuse, elle ouvrit la 30 bouche comme pour parler, un rale sortit du fond de sa gorge, ses dents claquérent; elle étendit les bras avec
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angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d’elle comme quelqu’un qui se noie, puis elle s’af- faissa subitement sur |’oreiller.
Elle était morte.
Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et l’ouvrit comme il efit ouvert la main d’un enfant, puis il dit a Javert:
— Vous avez tué cette femme.
— Finirons-nous! cria Javert furieux, je ne suis pas ici pour entendre des raisons.
Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en assez mauvais état. Jean Valjean alla 4 ce lit, disloqua en un clin d’ceil le chevet déja fort délabré, saisit 4 poigne- main! la maitresse tringle,? et considéra Javert. Javert recula vers la porte.
Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lente- ment vers le lit de Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna et dit & Javert d’une voix qu’on entendait a peine :
— Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.
Ce qui est certain, c’est que Javert tremblait. I] eut Vidée d’aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait profiter de cette minute pour s’évader. II resta donc, sai- sit sa canne par le petit bout, et s’adossa au chambranle de la porte sans quitter du regard Jean Valjean.
Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front sur sa main, et se mit & contempler Fantine immobile et étendue. Il demeura ainsi absorbé, muet, et ne songeant ¢videmment plus 4 aucune chose de cette vie. Il n’y avait plus rien sur son visage et dans son attitude qu’une inexprimable pitié. Aprés quelques instants de cette réverie, il prit dans ses deux mains la
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téte de Fantine et l’arrangea sur |’oreiller comme une mére efit fait pour son enfant. Cela fait, il lui ferma les yeux.
La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.
La mort, c’est l’entrée dans la grande lueur.
La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s’agenouilla devant cette main, la souleva doucement et la baisa. Puis il se redressa et se tournant vers Javert:
— Maintenant, dit-il, je suis & vous.
Javert déposa Jean Valjean & la prison de la ville. L’arrestation de M. Madeleine produisit 4 Montreuil-sur- Mer une sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes triste de ne pouvoir dissi- muler que sur ce seul mot: C’était un galérien, tout le monde 4 peu prés l’abandonna. ‘Trois ou quatre person- nes seulement dans toute la ville restérent fidéles 4 cette mémoire. La vieille portiére qui l’avait servi fut du nombre.
Le soir de ce méme jour, cette digne vieille était assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant triste- ment. Il n’y avait dans la maison que les deux religieu- ses, sceur Perpétue et sceur Simplice, qui veillaient prés du corps de Fantine. Vers l’heure ot M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portiére se leva machi- nalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter chez lui, puis elle accrocha la clef au clou ot il la prenait d’habitude et placa le bougeoir a cété, comme si elle l’attendait. Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit 4 songer. Ce ne fut qu’au bout de plus de deux heures qu’elle sortit de sa réverie et s’écria: Tiens! moi qui ai mis sa clef au clou!
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En ce moment, la vitre de la loge s’ouvrit, une main passa par ouverture, saisit la clef et le bougeoir, et al- luma la bougie 4 la chandelle qui bralait.
La portitre leva les yeux et resta béante, avec un cri
5 dans le gosier qu’elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche. C’était M. Madeleine.
Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler.
— Mon Dieu, monsieur le maire, s’écria-t-elle enfin, je vous croyais...
10 Elle s’arréta, la fin de la phrase efit manqué de respect au commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. Il acheva sa pensée.
— En prison, dit-il. J’y étais, j’ai brisé un barreau d’une fenétre, je me suis laissé tomber du haut d’un toit,
15 et me voici. Je monte 4 ma chambre, allez me chercher la sceur Simplice.
La vieille obéit en toute hate.
Il monta Vescalier qui conduisait & sa chambre. Ar- rivé en haut, il laissa son bougeoir sur les dernitres mar-
20 ches de l’escalier, ouvrit sa porte avec peu de bruit, et alla fermer 4 tatons sa fenétre et son volet, puis il revint pren- dre sa bougie et rentra dans sa chambre.
I] jeta un coup d’ceil autour de lui, sur sa table, sur sa chaise, sur son lit qui n’avait pas été défait depuis trois
25 jours. Seulement la portiére avait ramassé dans les cen- dres et posé proprement sur la table les deux bouts du baton ferré et la piéce de quarante sous noircie par le feu.
I] prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: Vodci les deux bouts de mon baton ferré et la pitce de quarante
yo sous volte a Petit-Gervais dont jai parlé a la cour a’ assises, et il posa sur cette feuille la piéce d’argent et les deux morceaux de fer, de fagon que ce ffit la premitre chose
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qu’on apergiit en entrant dans la chambre. II tira d’une armoire une vieille chemise & lui qu’il déchira. Cela fit quelques morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d’argent. Du reste, il n’avait ni hate ni agitation. 5
On frappa deux petits coups & la porte.
— Entrez, dit-il.
C’était la sceur Simplice. Elle était pale, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu’elle tenait vacillait dans sa
main. 10 Jean Valjean venait d’écrire quelques lignes sur un pa- pier qu’il tendit a la religieuse en disant: — Ma sceur,
vous remettrez ceci a M. le curé.
Le papier était dépli¢é. Elle y jeta les yeux.
— Vous pouvez lire, dit-il. 15
Elle lut:
«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je laisse ici. Il voudra bien payer la-dessus les frais de mon procés et l’enterrement de la femme qui est morte au- jourd’hui. Le reste sera aux pauvres.» 20
La sceur voulut parler, mais elle put 4 peine balbutier quelques sons inarticulés. Elle parvint cependant a dire:
— Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une derniére fois cette pauvre malheureuse?
— Non, dit-il, on est 4 ma poursuite. 25
Il achevait 4 peine qu’un grand bruit se fit dans l’esca- lier. Ils entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portiére qui disait de sa voix la plus haute et la plus pergante :
— Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu’il 3a n’est entré personne ici de toute la journée, de toute la soirée, que méme je n’ai pas quitté ma porte!
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Un homme répondit :
— Cependant il y a de la lumiére dans cette chambre.
Ils reconnurent la voix de Javert.
La chambre était disposée de fagon que la porte en
5 s’ouvrant masquait l’angle du mur a droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans cet angle.
La sceur Simplice tomba a genoux pres de la table.
La porte s’ouvrit. Javert entra.
La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait. La
ro chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. Javert apercut la sceur et s’arréta interdit.
On se rappelle que le fond méme de Javert, son élé- ment, son milieu respirable, c’était la vénération de toute autorité. Pour lui, bien entendu, l’autorité ecclésiastique
15 était la premitre de toutes; il était religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. A ses yeux, un prétre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse était une créature qui ne péche pas.
En apercevant la sceur, son premier mouvement fut de
20 se retirer. Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le poussait impérieusement en sens in- verse. Son second mouvement fut de rester, et de hasar- der au moins une question. C’était cette sceur Simplice qui n’avait menti de sa vie. Javert le savait, et la véné-
as rait particulitrement 4 cause de cela.
— Ma seeur, dit-il, étes-vous seule dans cette chambre ?
Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portiére se sentit défaillir.
La sceur leva les yeux et répondit:
30 — Oui.
— Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j’insiste, c’est mon
devoir, vous n’ayez pas vu ce soir une personne, un
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homme, il s’est évadé, nous le cherchons,—ce nommé Jean Valjean, vous ne l’avez pas vu?
La sceur répondit : — Non.
Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur _ coup, sans hésiter, rapidement, comme on se dévoue.
— Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondé- ment.
O sainte fille! vous n’étes plus de ce monde depuis beaucoup d’années ; vous avez rejoint dans la lumieére vos sceurs les vierges et vos fréres les anges; que ce men- songe vous soit compté dans le paradis!
L’affirmation de la sceur fut pour Javert quelque chose de si décisif, qu’il ne remarqua méme pas la singularité de cette bougie qu’on venait de souffler et qui fumait sur la table. Une heure aprés, un homme, marchant 4 travers les arbres et les brumes, s’éloignait rapidement de Mon- treuil-sur-Mer dans la direction de Paris. Cet homme était Jean Valjean.
DEUXIEME PARTIE
COSETTE I
[Jean Valjean a été repris et ramené 4 Toulon.]
Vers la fin d’octobre de cette méme année 1823, les habitants de Toulon virent rentrer dans leur port, a la suite d’un gros temps et pour réparer quelques avaries, le
5 vaisseau l’Orion. Ce batiment, tout écloppé qu’il était, car la mer l’avait malmené, fit de l’effet en entrant dans la rade.
Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs ' et les jetées du port de Toulon étaient couverts
1o d’une quantité d’oisifs et de badauds, comme on dit a Paris, ayant pour affaire de regarder |’ Orion.
Un matin, la foule qui le contemplait fut témoin d’un accident. L’équipage était occupé a enverguer les voiles. Le gabier chargé de prendre l’empointure? du grand hu-
15 nier tribord perdit l’équilibre. On le vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de |’Arsenal jeta un cri, la téte emporta le corps, l’homme tourna autour de la vergue, les mains étendues vers l’abime; il saisit, au passage, le marchepied d’une main d’abord, puis de l’autre, et il y
20 resta suspendu. La mer était au-dessous de lui 4 une pro- fondeur vertigineuse. La secousse de sa chute avait im- primé au marchepied un violent mouvement d’escarpolette. L’homme allait et venait au bout de cette corde comme la pierre d’une fronde.
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COSETTE 73
Aller 4 son secours, c’était courir un risque effrayant. Aucun des matelots, tous pécheurs de la céte nouvelle- ment levés pour le service, n’osait s’y aventurer. Cepen- dant le malheureux gabier se fatiguait ; on ne pouvait voir _ son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans tous ses membres son épuisement. Ses bras se tordaient dans un tiraillement horrible. Chaque effort qu’il faisait pour remonter ne servait qu’&A augmenter les oscillations du marchepied.
Tout 4 coup, on apercut un homme qui grimpait dans le gréement avec l’agilité d’un chat-tigre. Cet homme était vétu de rouge, c’était un forcat; il avait un bonnet vert, c’était un forgat a vie. Arrivé 4 la hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir une téte toute blanche; ce n’était pas un jeune homme.
Un forgat, en effet, employé 4 bord avec une corvée du bagne,! avait dés le premier moment couru 4 l’officier de quart et avait demandé 4 l’officier la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de Vofficer, il avait pris une corde, et il s’était élancé dans
‘les haubans. En un clin d’ceil il fut sur la vergue. II s’arréta quelques secondes et parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent balangait le gabier a l’extrémité d’un fil, semblérent des siécles 4 ceux qui regardaient. Enfin le forgat leva les yeux au ciel et fit un pas en avant. La foule respira. On le vit par- courir la vergue en courant. Parvenu 4 la pointe, il y attacha un bout de la corde qu’il avait apportée et laissa pendre l’autre bout, puis il se mit & descendre avec les mains le long de cette corde, et alors, ce fut une inexpri- mable angoisse, au lieu d’un homme suspendu sur le gouffre, on en vit deux.
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Cependant le forcgat était parvenu a s’affaler prés du matelot. Il était temps; une minute de plus, l’homme, épuisé et désespéré, se laissait tomber dans l’abime; le forcat l’avait amarré solidement avec la corde 4 laquelle il
s se tenait d’une main pendant qu’il travaillait de l'autre. Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le mate- lot; il le soutint 14 un instant pour lui laisser reprendre ses forces, puis il le saisit dans ses bras et le porta en marchant sur la vergue jusqu’au chouquet, et de 14 dans la
ro hune ot il le laissa dans les mains de ses camarades,
Lui, cependant, s’était mis en devoir de redescendre immédiatement pour rejoindre sa corvée. Pour étre plus promptement arrivé, il se laissa glisser dans le gréement et se mit & courir sur une basse vergue. Tous les yeux le
15 Suivaient. A un certain moment, on eut peur; soit qu’il fit fatigué, soit que la téte lui tournat, on crut le voir hésiter et chanceler. Tout & coup la foule poussa un grand cri, le forgat venait de tomber 4 la mer. La chute était périlleuse. La frégate VAlgésiras était mouillée
20 auprés de |’ Orion, et le pauvre galérien était tombé entre les deux navires. I] était & craindre qu’il ne glissAt sous l'un ou sous !’autre. Quatre hommes se jetérent en hate dans une embarcation. La foule les encourageait, l’an- xiété était de nouveau dans toutes les Ames. L’homme
25 n’était pas remonté & la surface. On chercha jusqu’au soir; on ne retrouva pas méme le corps.
Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quel- ques lignes :
— «17 novembre 1823. Hier, un forcat, de corvée 4
30 «bord de l’Orion, en revenant de porter secours 4 un «matelot, est tombé 4 la mer et s’est noyé. On n’a pu «retrouver son cadavre. On présume qu’il se sera engagé
COSETTE 75
«sous les pilotis de la pointe de |’Arsenal. Cet homme «était écrou€é sous le n° 9430 et se nommait Jean Val- «jean.»
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Montfermeil est aujourd’hui un assez gros bourg orné, toute l’année, de villas en platre, et, le dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n’y avait 4 Montfermeil ni tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits ; ce n’était qu’un village dans les bois. C’était un endroit paisible et charmant; on y vivait 4 bon marché de cette vie paysanne si abondante et si facile. Seulement l’eau y était rare a cause de |’élévation du plateau.
Il fallait aller la chercher assez loin. C’était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet approvi- sionnement de l’eau. Les grosses maisons, l’aristocratie, la gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d’eau 4 un bonhomme dont c’était l’état et qui gagnait 4 cette entreprise des eaux de Montfermeil envi-
_ron huit sous par jour; mais ce bonhomme ne travaillait que jusqu’a sept heures du soir l’été et jusqu’a cing heures Vhiver, et une fois la nuit venue, qui n'avait pas d’eau a boire en allait chercher ou s’en passait.
C’était 14 la terreur de la pauvre petite Cosette. Cosette était utile aux Thénardier de deux manitres, ils se faisaient payer par la mere et ils se faisaient servir par l’enfant. Elle leur remplacait une servante. En cette qualité c’était elle qui courait chercher de l’eau quand il en fallait. Aussi l’enfant, fort épouvantée de l’idée d’aller 4 la source la nuit, avait-elle grand soin que l’eau ne manquat jamais
3 la maison.
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La Noél de l’année 1823 fut particulitrement brillante 30
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4 Montfermeil. Le commencement de l’hiver avait été doux, il n’avait encore ni gelé ni neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de M. le maire la permis- sion de dresser leurs baraques dans la grande rue du
5 village, et une bande de marchands ambulants avait, sous la méme tolérance, construit ses échoppes sur la place de V’Eglise et jusque dans la ruelle ott était située la gargote des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les caba- rets, et donnait 4 ce petit pays tranquille une vie bruyante
ro et joyeuse.
Dans la soirée méme de Noél, plusieurs hommes, rou- liers et colporteurs, étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cing chandelles dans la salle basse de l’auberge Thénardier. Cosette était 4 sa place ordinaire, assise sur
15 la traverse de la table de cuisine prés de la cheminée; elle était en haillons; elle avait ses pieds nus dans des sabots, et elle iricotait, & la lueur du feu, des bas de laine destinés aux petites Thénardier.
I] était arrivé quatre nouveaux voyageurs.
20 Cosette songeait tristement; car, quoiqu’elle n’efit que huit ans, elle avait déja tant souffert qu’elle révait avec l’air lugubre d’une vieille femme. Elle pensait donc qu’il était nuit, tres nuit, qu’il avait fallu remplir 4 l’improviste les pots et les carafes dans les chambres des voyageurs
25 survenus, et qu’il n’y avait plus d’eau dans la fontaine. Ce qui la rassurait un peu, c’est qu’on ne buvait pas beau- coup d’eau dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas 1a de gens qui avaient soif; mais c’était de cette soif qui s’adresse plus volontiers au broc qu’a la cruche. Qui
go efit demandé un verre d’eau parmi ces verres de vin efit semblé un sauvage 4 tous ces hommes.
De temps en temps, un des buveurs regardait dans la
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rue et s’exclamait : — I] fait noir comme dans un four! — ou; —II] faut étre chat pour aller dans la rue sans lanterne 4 cette heure-ci! — Et Cosette tressaillait. Tout 4 coup, un des marchands colporteurs logés dans l’auberge entra, et dit d’une voix dure: 5 ' On n’a pas donné & boire 4 mon cheval.
— Si fait,' vraiment, dit la Thénardier.
— Je vous dis que non, la mére, reprit Je marchand.
Cosette était sortie de dessous la table.
— Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu 10 dans le seau, plein le seau, et méme que c’est moi qui lui ai porté & boire, et je lui ai parlé;:
Ce n’était pas vrai, Cosette mentait.
— Allons, reprit lemarchand avec colere, ce n’est pas tout ¢a; qu’on donne 4 boire 4 mon cheval, et que cela finisse ! 15
Cosette rentra sous la table.
— Au fait! c’est juste, dit la Thénardier, si cette béte n’a pas bu, il faut qu’elle boive.
Puis, regardant autour d’elle:
— Eh bien! ot est donc cette autre? 20
Elle se pencha et découvrit Cosette blottie 4 ]’autre bout de la table, presque sous les pieds des buveurs.
— Vas-tu venir? cria la Thénardier.
Cosette sortit de l’espéce de trou ot elle s’était cachée. La Thénardier reprit: 25
— Va porter boire 4 ce cheval.
—— Mais, madame, dit Cosette faiblement, c’est qu’il n’y a pas d’eau.
La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.
— Eh bien, va en chercher ! 30
Puis elle fouilla dans un tiroir ot il y avait des sous, du
poivre et des échalotes.
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— Tiens, mamselle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un gros pain chez le boulanger. Voila une piéce de quinze sous.
Cosette avait une petite poche de cété a son tablier; elle prit la piéce sans dire un mot, et la mit dans cette poche. Puis elle resta immobile le seau 4 la main, la porte ouverte devant elle.
—Va donc! cria la Thénardier,
Cosette sortit. La porte se referma.
Cosette traversa le labyrinthe de rues tortueuses et dé- sertes qui termine le village de Montfermeil. Tant qu’elle eut des maisons et méme seulement des murs des deux cétés de son chemin, elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement d’une chandelle a travers la fente d’un volet, c’était de la lumiére et de la vie, il y avait 14 des gens, cela la rassurait. Cependant, & mesure qu’elle avangait, sa marche se ralentissait com- me machinalement. Quand elle eut passé langle de la derniére maison, Cosette s’arréta. Aller au dela de la dernitre boutique avait été difficile; aller plus loin que la derniére maison, cela devenait impossible. — Bah! dit- elle, je lui dirai qu’il n’y avait plus d’eau ! — Et elle rentra résolument dans Montfermeil.
A peine eut-elle fait cent pas qu’elle s’arréta encore. Maintenant, c’était la Thénardier qui lui apparaissait; la Thénardier, hideuse avec sa bouche d’hyéne et la colére flamboyante dans les yeux. L’enfant jeta un regard lamentable en avant et en arritre. Que faire? que de- venir? ott aller? Devant elle le spectre de la Thénardier ; derriére elle tous les fantémes de la nuit et des bois. Ce fut devant la Thénardier qu’elle recula. Elle reprit le chemin de la source et se mit & courir, Tout en courant,
COSETTE 79
elle avait envie de pleurer. Le frémissement nocturne de la forét l’enveloppait tout entiére.
I] n’y avait que sept ou huit minutes de la lisitre du bois 4 la source. Cosette connaissait le chemin pour avoir fait plusieurs fois le jour. Elle ne jetait les yeux ni a droite ni 4 gauche, de crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. Elle arriva ainsi 4 la source.
Cosette ne prit pas le temps de respirer. II faisait trés noir, mais elle avait l’habitude de venir 4 cette fontaine. Elle chercha de la main gauche dans l’obscurité un jeune chéne incliné sur la source qui lui servait ordinairement de point d’appui, rencontra une branche, s’y suspendit, se pencha et plongea le seau dans l’eau. Pendant qu’elle était ainsi penchée, elle ne fit pas attention que la poche de son tablier se vidait dans la source. La piéce de quinze sous tomba dans l’eau. Cosette ne la vit ni ne Ventendit tomber. Elle retira le seau presque plein et le posa sur l’herbe. Cela fait, elle s’apercut qu’elle était épuisée de lassitude. Elle fut bien forcée de s’asseoir. ’ Elle se laissa tomber sur l’herbe et y demeura accroupie. Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pour- quoi, mais ne pouvant faire autrement.
Alors, par une sorte d’instinct, pour sortir de cet état singulier qu’elle ne comprenait pas, mais qui l’effrayait, elle se mit 4 compter 4 haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu’a dix, et quand elle eut fini, elle recommenga. Cela lui rendit la perception vraie des choses qui l’entouraient. Elle sentit le froid 4 ses mains qu’elle avait mouillées en puisant de l’eau. Elle se leva. Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Elle saisit l’anse 4 deux mains. Elle eut de la peine & soulever le seau.
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Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était lourd, elle fut forcée de le reposer 4 terre. Elle respira un instant, puis elle enleva l’anse de nouveau, et se remit 4 marcher, cette fois un peu plus longtemps.
5 Mais il fallut s’arréter encore. Apreés quelques secondes de repos, elle repartit. Cependant de temps en temps elle était forcée de s’arréter, et, chaque fois qu’elle s’arré- tait, ’eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d’un bois, la nuit,
ro en hiver, loin de tout regard humain; c’était un enfant de huit ans; il n’y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.
Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de che- min de la sorte, et elle allait bien lentement. Elle avait
15 beau diminuer la durée des stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle pensait avec an- goisse qu’il lui faudrait plus d’une heure pour retourner ainsi & Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se mélait 4 son épouvante d’étre seule dans
20 le bois la nuit. Elle était harassée de fatigue et n’était pas encore sortie de la forét. Parvenue prés d’un vieux chataignier qu’elle connaissait, elle fit une derniére halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit 4
25 marcher courageusement.
En ce moment, elle sentit tout & coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la téte. Une grande forme noire, droite et debout, mar-
30 chait auprés d’elle dans l’obscurité. C’était un homme qui était arrivé derriére elle et qu’elle n’avait pas entendu venir. Cet homme, sans dire un mot, avait empoigné Vanse du seau qu'elle portait.
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Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L’enfant n’eut pas peur.
L’homme lui adressa la parole. II parlait d’une voix grave et presque basse.
— Mon enfant, c’est bien lourd pour vous ce que vous 5 portez 1a.
Cosette leva la téte et répondit :
— Oui, monsieur.
— Donnez, reprit l’homme, je vais vous le porter.
Cosette lacha le seau. L’homme se mit & cheminer 10 pres d’elle.
— C’est trés lourd, en effet, dit-il entre ses dents. Puis il ajouta :
— Petite, quel 4ge as-tu?
— Huit ans, monsieur. 15
L’homme resta un moment sans parler, puis il dit brus- quement:
— Tu n’as donc pas de mére?
— Je ne sais pas, répondit l’enfant.
Avant que l’homme efit eu le temps de reprendre la 20 parole, elle ajouta:
—Jenecrois pas. Les autres en ont. Moi, je n’en ai pas.
Et apres un silence, elle reprit:
—Je crois que je n’en ai jamais eu. 25
L’homme s’arréta, il posa le seau 4 terre, se pencha et init ses deux mains sur les deux épaules de |’enfant, fai- sant effort pour la regarder et voir son visage dans l’obs- curité. .
——Comment t’appelles-tu? dit homme. 30
— Cosette.
L’homme eut comme une secousse électrique. II la re-
82 LES MISERABLES
garda encore, puis il saisit le seau, et se remit 4 marcher Au bout d’un instant, il demanda: — Petite, ot. demeures-tu? — A Montfermeil si vous connaissez.
5 II fit encore une pause, puis il recommenga:
— Qui est-ce donc qui t’a envoyée a cette heure cher- cher de l’eau dans le bois?
—C’est madame Thénardier.
— Qu’est-ce qu’elle fait, ta madame Thénardier?
10 —C’est ma bourgeoise, dit l’enfant. Elle tient l’au- berge.
—L’auberge? dit homme. Eh bien, je vais y loger cette nuit. Conduis-moi. — Nous y allons, dit l’enfant.
15 L’homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers cet homme avec une sorte de tranquillité et d’abandon inexprimable.
Quelques minutes s’écoulérent. L’homme reprit:
20 —Kst-ce qu'il n’y a pas de servante chez madame Thénardier?
— Non, monsieur. — Est-ce que tu es seule? — Oui, monsieur. 25 Ilyeut encore une interruption. Cosette éleva la voix.
—C’'est-a-dire il y a deux petites filles de madame Thénardier.
— Et que font-elles, celles-la?
Oh! dit l’enfant, elles ont de belles poupées. Elles jo jouent, elles s’amusent.
— Et toi?
— Moi, je travaille.
COSETTE 83
— Toute la journée?
L’enfant leva ses grands yeux oti il y avait une larme, qu’on ne voyait pas 4 cause de la nuit, et répondit douce- ment:
— Oui, monsieur. 5
Elle poursuivit, aprés un intervalle de silence:
— Des fois, quand j’ai fini l’ouvrage et qu’on veut bien, je m’amuse aussi.
— Comment t’amuses-tu?
—Comme je peux. On me laisse. Mais je n’ai pas 10 beaucoup de joujoux. Je n’ai qu’un petit sabre en plomb, pas plus long que ¢a.
L’enfant montrait son petit doigt.
Ils atteignirent le village; Cosette guida |’étranger dans les rues. Ils passerent devant la boulangerie, mais Co- 15 sette ne songea pas au pain qu’elle devait rapporter.
Comme ils approchaient de l’auberge, Cosette lui toucha le bras timidement:
— Monsieur?
— Quoi, mon enfant? 20
— Nous voila tout prés de la maison,
Un instant aprés, ils étaient a la porte de la gargote.
Cosette ne put s’empécher de jeter un regard de cété 4 la grande poupée étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte s’ouvrit. La Thénardier parut une 25 chandelle a la main.
— Ah! c’est toi, petite gueuse! Tu yas mis le temps! elle se sera amusée, la drélesse !
— Madame, dit Cosette toute tremblante, voila un mon- sieur qui vient loger. 36 La Thénardier remplac¢a bien vite sa mine bourrue par
sa grimace aimable et chercha avidement des yeux le nou-
veau venu.
84 LES MISERABLES
—C’est monsieur, dit-elle.
— Oui, madame, répondit homme en portant la main a son chapeau.
Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et
5 l'inspection du costume et du bagage de |’étranger que la Thénardier passa en revue d’un coup d’ceil firent évanouir la grimace aimable et reparaitre la mine bourrue, Elle répondit s¢chement :
— Entrez, bonhomme.
1o Le «bonhomme>» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d’ceil, examina particulitrement sa redingote en gros drap jaune d’ocre qui était absolument rapée et son chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d’un hochement de téte, d’un froncement de nez et d’un cli-
15 gnement d’yeux, son mari, lequel buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette imperceptible agita- tion de l’index qui, appuyée du gonflement des lévres, signifie en pareil cas: Débine complete. Sur ce, la Thé- nardier s’écria:
2 —Ah! ga, brave homme, je suis bien fachée, mais c’est que je n’ai plus de place.
— Mettez-moi ott vous voudrez, dit l’homme, au gre- nier, a l’écurie. Je payerai comme si j’avais une chambre.
— Quarante sous.
25 —Quarante sous. Soit.
— A la bonne heure |
Cependant l’homme, aprés avoir laissé sur un banc son paquet et son baton, s’était assis A une table ott Cosette s’était empressée de poser une bouteille de vin et un verre.
3o Le marchand qui avait demandé le seau d’eau était allé luiméme le porter 4 son cheval. Cosette avait repris sa place sous la table de cuisine et son tricot.
COSETTE 85
L’homme, qui avait & peine trempé ses lévres dans le verre de vin qu’il s’était versé, considérait l’enfant avec une attention étrange.
Cosette était laide. Heureuse, elle efit peut-étre été jolie. Nous avons déja esquissé cette petite figure som- bre. Cosette était maigre et bléme; elle avait prés de huit ans, on lui en efit donné & peine six. Ses grands yeux enfoncés dans une sorte d’ombre étaient presque éteints 4& force d’avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de l’angoisse habituelle, qu’on ob- serve chez les condamnés et chez les malades désespérés. Toute la personne de cette enfant, son allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et l’autre, son regard, son silence, son moindre geste exprimaient et traduisaient une seule idée, la crainte.
Cette crainte était telle qu’en arrivant, toute mouillée comme elle |’était, Cosette n’avait pas osé s’aller sécher au feu et s’était remise silencieusement 4 son travail. L’homme 8 la redingote jaune ne la quittait pas des yeux.
Tout & coup la Thénardier s’écria:
—A propos! et ce pain?
Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénar- dier élevait la voix, sortit bien vite de dessous la table. Elle avait complétement oublié ce pain. Elle eut recours 4 l’expédient des enfants toujours effrayés. Elle mentit.
— Madame, le boulanger était fermé.
— Je saurai demain si c’est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens tu auras une fire danse. En attendant, rends- moi la piéce de quinze sous.
Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier et devint verte. La piéce de quinze sous n’y était plus.
— Ah ca! dit la Thénardier, m’as-tu entendue?
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Cosette retourna la poche; il n’y avait rien. Qu’est-ce que cet argent pouvait étre devenu ?
— Est-ce que tu l’as perdue, la piéce de quinze sous? rala la Thénardier, ou bien est-ce que tu veux me.la voler?
5 En méme temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu & l’angle de la cheminée.
Cependant homme 4 la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de son gilet, sans qu’on efit remarqué ce mouvement. Cosette se pelotonnait avec angoisse dans
10 angle de la cheminée. La Thénardier leva le bras.
— Pardon, madame, dit ’homme, mais tout 4 l’heure j’ai vu quelque chose qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et quia roulé. C’est peut-étre cela.
En méme temps il se baissa et parut chercher & terre
15 un instant:
— Justement, voici, reprit-il en se relevant.
Et il tendit une piéce d’argent 4 la Thénardier.
— Oui, c’est cela, dit-elle.
Ce n’était pas cela, car c’était une piéce de vingt sous,
20 mais la Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la piéce dans sa poche, et se borna & jeter un regard farouche a enfant en disant : — Que cela ne t’arrive plus, toujours |
Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche.»
2, —A propos, voulez-vous souper? demanda la Thénar- dier au voyageur.
Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.
— Qu’est-ce que c’est que cet homme-la? dit-elle entre ses dents. C’est quelque affreux pauvre. Cela n’a pas le
30 sou pour souper. Me payera--il mon logement seule- ment?
Cependant une porte s’¢tait ouverte et ses filles Eponine
COSETTE 87
et Azelma étaient entrées. C’étaient vraiment deux jolies petites filles, plut6t bourgeoises que paysannes, trés char- mantes, l’une avec ses tresses chataines bien lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derritre le
dos. Quand elles entrérent, la Thénardier leur dit d’un 5
ton grondeur, qui était plein d’adoration: — Ah! vous voila donc, vous autres !
Puis, les attirant dans ses genoux l’une aprés 1’autre lissant leurs cheveux, renouant leurs rubans, et les lachant ensuite avec cette douce facon de secouer qui est propre aux meres, elle s’écria: — Sont-elles fagotées |!
Elles vinrent s’asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée qu’elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes de gazouillement joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de son tricot, et les regardait jouer d’un air lugubre.
La poupée des sceurs Thénardier était tres fanée et trés vieille et toute cassée, mais elle n’en paraissait pas moins admirable & Cosette, qui de sa vie n’avait eu une poupée, une vraie poupée, pour nous servir d’une expression que
‘tous les enfants comprendront.
Tout 4 coup, la Thénardier, qui continuait d’aller et de venir dans la salle, s’apergut que Cosette avait des dis- tractions et qu’au lieu de travailler elle s’occupait des petites qui jouaient.
—Ah! je t’y prends! cria-t-elle. C’est comme cela que tu travailles! Je vais te faire travailler 4 coups de martinet, moi.
L’étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.
— Madame, dit-il en souriant d’un air presque craintif, bah! laissez-la jouer |
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88 CES MISERABLES
De la part de tout voyageur qui efit mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin & son souper et qui nefit pas eu lair d’un affreux pauvre, un pareil souhait efit été un ordre. Mais qu’un homme qui avait ce cha-
5 peau se permit d’avoir un désir et qu’un homme qui avait cette redingote se permit d’avoir une volonté, c’est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement :
—TII faut qu’elle travaille, puisqu’elle mange. Je ne la
to nourris pas & rien faire.
— Qu’est-ce qu’elle fait donc? reprit l’étranger de cette voix douce qui contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de portefaix.
La Thénardier daigna répondre :
15 — Des bas, s’il vous plait. Des bas pour mes petites filles qui n’en ont pas, autant dire,’ et qui vont tout a Vheure pieds nus.
L’homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette et continua:
20 — Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?
— Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la paresseuse.
— Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?
25 La Thénardier lui jeta un coup d’ceil méprisant.
— Au moins trente sous.
— La donneriez-vous pour cinq francs? reprit homme.
— Pardieu! s’écria avec un gros rire un roulier qui écoutait, cinq francs? Je crois bien!
30 ~=6Le Thénardier crut devoir prendre la parole.
— Oui, monsieur, si c’est votre fantaisie, on vous don- nera cette paire de bas pour cing francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.
COSETTE 89
—TIl faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa facon bréve et péremptoire.
— J’achéte cette paire de bas, répondit l’homme, et, ajouta-t-il en tirant de sa poche une piéce de cinq francs qu’il posa sur la table, — je la paye.
Puis il se tourna vers Cosette.
— Maintenant ton travail est 4 moi. Joue, mon en- fant.
Eponine et Azelma ne faisaient aucune attention d ce qui se passait. Elles venaient d’exécuter une opération fort importante; elles s’étaient emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée & terre, et Eponine, qui était l’ainée, emmaillottait le petit chat, malgré ses miaulements et ses contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
Cosette s’était fait une poupée avec le sabre.
La Thénardier s’était raprochée de ?homme jaune.
— Monsieur, dit-elle.
A ce mot monsieur, Vhomme se retourna. La Thénar- dier ne l’avait encore appelé que drave homme ou bon- " homme.
— Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceatre qui était encore plus facheux & voir que son air féroce, je veux bien que |’enfant joue, je ne m’y oppose pas, mais c’est bon pour une fois parce que vous étes généreux. Voyez-vous, celatn’a rien. II faut que cela travaille.
— Elle n’est donc pas 4 vous, cette enfant? demanda Vhomme.
—QOh! mon Dieu, non, monsieur! c’est une petite pauvre que nous avons recueillie comme cela, par charité. Une espéce d’enfant imbécile. Sa mére est morte.
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Ah! dit 1 homme, et il retomba dans sa réverie.
Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct leat avertie qu’on parlait d’elle, n’avait pas quitté des yeux la Thénardier. Elle écoutait vaguement. Elle
5 entendait ¢a et 12 quelques mots.
Cependant les buveurs répétaient leur refrain immonde avec un redoublement de gaieté. Cosette, sous la table, regardait le feu qui se réverbérait dans son ceil fixe, elle s’était remise 4 bercer l’espéce de maillot qu’elle avait
10 fait, et tout en le bercant, elle chantait & voix basse: Ma metre est morte! ma mére est morte! ma mére est morte!
Tout 4 coup Cosette s’interrompit. Elle venait de se retourner et d’apercevoir la poupée des petites Thénar- dier, qu’elles avaient quittée pour le chat et laissée 4 terre
15 4 quelques pas de la table de cuisine.
Alors elle laissa tomber le sabre emmaillotté qui ne lui suffisait qu’& demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La Thénardier parlait bas 4 son mari et comptait de la monnaie, Ponine et Zelma jouaient avec
20 le chat, les voyageurs mangeaient ou buvaient, ou chan- taient, aucun regard n’était fixé sur elle. Elle n’avait pas un moment & perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur les genoux et sur les mains, s’assura encore une fois qu’on ne la guettait pas, puis se glissa vivement
25 jusqu’a la poupée et la saisit. Un instant apres, elle était 4 sa place, assise immobile, tournée seulement de manitre & faire de l’ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. Ce bonheur de jouer avec une poupée était telle- ment rare pour elle qu’il avait toute la violence d’une vo-
30 lupté,
Personne ne l’avait vue, excepté le voyageur, qui man- geait lentement son maigre souper.
COSETTE 91
Cette joie dura prés d’un quart d’heure. Alors la Thé- nardier l’apergut et cria d’une voix que l’indignation en- rouait:
— Cosette |!
Cosette tressaillit comme si la terre efit tremblé sous elle. Elle se retourna.
— Cosette! répéta la Thénardier.
Cosette prit la poupée et la posa doucement 3 terre avec une sorte de vénération mélée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle joignit les mains et éclata en sanglots.
Cependant le voyageur s’était levé.
— Qu’est-ce donc? dit-il 4 la Thénardier.
— Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant qu doigt le corps du délit* qui gisait aux pieds de Cosette.
— Eh bien, quoi? reprit homme.
— Cette gueuse, répondit la Thénardier, s’est permis de toucher 4 la poupée des enfants !
— Tout ce bruit pour cela! dit homme. Eh bien, _ quand elle jouerait avec cette poupée?
— Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec ses affreuses mains!
Ici Cosette redoubla ses sanglots.
— Te tairas-tu! cria la Thénardier.
L’homme alla droit & la porte de la rue, l’ouvrit et sortit. Des qu’il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger sous la table 4 Cosette un grand coup de pied qui fit jeter 4 l’enfant les hauts cris.
La porte se rouvrit, l’homme reparut, il portait dans ses deux mains la poupée dont nous avons parlé, et il la posa debout devant Cosette en disant:
-— Tiens, c’est pour toi.
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92 LES MISERABLES
Il faut croire que, depuis plus d’une heure qu’i) était 1a, au milieu de sa réverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie ¢clairée de lampions et de chandelles, si splendidement qu’on I’apercevait -4 travers
5 la vitre du cabaret comme une illumination.
Cosette leva les yeux, elle avait vu venir homme 4 elle avec cette poupée comme elle efit vu venir le soleil, elle entendit ces paroles inouies: C'est four foi, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis elle recula lentement, et s’alla
10 cacher tout au fond sous la table dans le coin du mur.
— Eh bien, Cosette, dit la Thénardier d’une voix qui voulait étre douce, est-ce que tu ne prends pas ta poupée ?
Cosette se hasarda 4 sortir de son trou.
— Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d’un air ca-
15 ressant, monsieur te donne une poupée. Prends-la. Elle est a toi.
Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. Son visage était encore inondé de lar- mes, mais ses yeux commengaient 4 s’emplir, comme le
20 ciel au crépuscule du matin, des rayonnements étranges de la joie. Ce qu’elle éprouvait en ce moment-la était un peu pareil 4 ce qu’elle efit ressenti, si on lui eft dit brusquement: Petite, vous étes la reine de France. II lui semblait que si elle touchait & cette poupée, le ton-
25 nerre en sortirait.
Ce qui était vrai jusqu’& un certain point, car elle se disait que la Thénardier gronderait et la battrait.
Pourtant, l’attraction l’emporta. Elle finit par s’approcher et murmura timidemeni en se tournant vers la Thénardier :
30 — Est-ce que je peux, madame?
— Pardi!' fit la Thénardier, c’est 8 toi. Puisque mon-
sieur te la donne.
COSETTE 93
— Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c’est vrai? c’est A moi, la dame?
Tout a coup, elle saisit la poupée avec emportement.
— Je l’appellerai Catherine, dit-elle.
Ce fut un moment bizarre que celui ott les haillons de 5
Cosette rencontrérent et étreignirent les rubans et les fraiches mousselines roses de la poupée.
Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise ?
— Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.
Maintenant c’était Eponine et Azelma qui regardaient Cosette avec envie.
Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s’assit 4 terre devant elle, et demeura immobile, sans dire un mot, dans l’attitude de la contemplation.
— Joue donc, Cosette, dit l’étranger.
— Oh! je joue, répondit l’enfant. ;
Cet étranger, cet inconnu qui avait l’air d’une visite que la providence faisait 4 Cosette, était en ce moment-la ce que la Thénardier haissait le plus au monde. Pourtant, - il fallait se contraindre. Elle se hata d’envoyer ses filles coucher, puis elle demanda 4 homme jaune /a permission d’y envoyer Cosette. Cosette s’alla coucher emportant Catherine entre ses bras.
Plusieurs heures s’écoulerent. La messe de minuit était dite, le réveillon était fini, les buveurs s’en étaient allés, le cabaret était fermé, la salle basse était déserte, le feu s’était teint, l’étranger était toujours 4 la méme place et dans la méme posture. Les Thénardier seuls, par con- venance et par curiosité, étaient restés dans la salle.
— Est-ce qu’il va passer la nuit comme ga? grommelait la Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient,
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94 LES MISERABLES
elle se déclara vaincue et dit 4 son mari:—Je vais me coucher. Fais-en ce que tu voudras. — Le mari s’assit 4 une table dans un coin, alluma une chandelle et se mit a lire le Courrier frangais.
5 Une bonne heure passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins trois fois le Courrier frangais, depuis la date du numéro jusqu’au nom de l’imprimeur. L’étranger ne bougeait pas.
Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit 1o craquer sa chaise. Aucun mouvement de l’homme. — Est- ce qu’il dort? pensa le Thénardier.— L’homme ne dor- mait pas, mais rien ne pouvait 1’éveiller. Enfin Thénardier 6ta son bonnet, s’approcha douce- ment, et s’aventura a dire: 15 — Est-ce que monsieur ne va pas reposer? — Tiens! dit l’étranger, vous avez raison. Ot est votre écurie?
— Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire monsieur.
zo Il prit la chandelle, l’homme prit son paquet et son baton, et Thénardier le mena dans une chambre au pre- mier qui était d’une rare splendeur.
—J’aurais autant aimé l’écurie, dit homme brusque- ment.
25 Le Thénardier n’eut pas l’air d’entendre cette réflexion peu obligeante. Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la cheminée. Un assez bon feu flambait dans l’atre. Thénardier s’éclipsa discrétement.
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Le lendemain matin, deux heures au moins avant le go jour, le mari Thénardier, attablé prés d’une chandelle
COSETTE 95
dans la salle basse du cabaret, une plume & la main, com- posait la carte du voyageur a la redingote jaune. Apres un bon quart d’heure et quelques ratures, le Thénardier produisit ce chef-d’ceuvre :
NOTE DU MONSIEUR DU N° 1.
SHOUD Clipe ete ote beter valorene se 4) oie ehe eel ke okey aioici= 3 francs. Chambres... .. "GS BSS DODO CEE ae 10 = 5 OUP TC rcttiereyein sca febe stele a) avons safeties eustoievstins 5 — Bie ulventert teers. eur cuesretors ate oterore sisters s siete, s 4 os DERVICENN Te ae Cte om tice otha aelele os where I _ IRS Eilon SANE obon,.crason donee 23, = Service était écrit servisse. 10
— Vingt-trois francs! s’écria la femme avec un en- thousiasme mélé de quelque hésitation. I] doit bien cela, c’est juste, mais c’est trop. Il ne voudra pas payer.
Le Thénardier fit son rire froid et dit:
—II payera. 15
Il alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées :
— Tu remettras la carte a l’homme.
Puis il sortit.
I] était & peine hors de la salle que le voyageur y entra. Le Thénardier reparut sur-le-cchamp derriére lui et de- 20 meura immobile dans la porte entrebaillée, visible seule-
ment pour sa femme. L’homme jaune portait 4 la main son baton et son
paquet.
—Levé si tot? dit la Thénardier; est-ce que monsieur 25 nous quitte déja?
Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il ré- pondit :
— Oui, madame, je m’en vais. Qu’est-ce que je dois?
96 LES MISERABLES
La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.
L’homme déplia le papier, et le regarda; mais son attention était visiblement ailleurs.
— Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans
5 ce Montfermeil ? i
— Comme cela,! monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point voir d’autre explosion.
Elle poursuivit d’un accent élégiaque et lamentable:
— Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis
ro nous avons si peu de bourgeois dans nos endroits! C’est tout petit monde,? voyez-vous. Si nous n’avions pas par-ci par-la des voyageurs généreux et riches com- me monsieur! nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous cofite les yeux de la téte.
15 — Quelle petite?
— Fh bien, la petite, vous savez! Cosette! 1’Alouette comme on dit dans le pays! Voyez-vous, monsieur, nous ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne gagnons rien et nous avons gros 4
20 payer. Et puis j’ai mes filles, moi. Je n’ai pas besoin de nourrir l’enfant des autres.
L’homme reprit, de cette voix qu’il s’efforcait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un tremblement:
— Et si l’on vous en débarrassait :
25 —Dequi? de la Cosette?
— Oui.
La face rouge et violente de la gargotitre s’illumina d’un épanouissement hideux,.
—Ah! monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gar-
go dez-la, emmenez-la, emportez-la, et soyez béni de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!
— C’est dit.
COSETTE 97
— Vrai! vous l’emmenez?
— Je l’emméne.
— Tout de suite?
— Tout de suite. Appelez l’enfant.
— Cosette! cria la Thénardier.
—En attendant, poursuivit ‘homme, je vais toujours vous payer ma dépense. Combien est-ce?
I] jeta un coup d’ceil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de surprise:
— Vingt-trois francs |
Il regarda la gargotiére et répéta:
— Vingt-trois francs?
— Dame oui, monsieur! c’est vingt-trois francs.
L’étranger posa cinq pieces de cing francs sur la table.
— Allez chercher la petite, dit-il.
En ce moment le Thénardier s’avanga au milieu de la salle et dit:
— Monsieur, quant 4 la petite j’ai besoin d’en causer un peu avec monsieur. Laisse-nous, ma femme.
La Thénardier sentit que le grand acteur entrait en ‘ scéne, ne répliqua pas un mot, et sortit.
Dés qu’ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le voyageur s’assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une singuliére expression de bonhomie et de simplicité.
— Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire, c’est que je V’adore, moi, cette enfant.
L’étranger le regarda fixement.
— Quelle enfant?
—Eh, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous VYemmener? Eh bien, je parle franchement, vrai comme yous étes un honnéte homme, je ne peux pas y consentir.
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98 LES MISERABLES
Elle me ferait faute,' cette enfant. J’ai vu ¢a tout petit. C’est vrai qu’elle nous cofite de l’argent, c’est vrai qu’elle a des défauts, c’est vrai que nous ne sommes pas riches, c’est vrai que j’ai payé plus de quatre cents francs en 5 drogues rien que pour une de ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ca n’a ni pere ni mere, je l’ai dlevée. J’ai du pain pour elle et pour moi. Au fait j’y tiens & cette enfant. Enfin ily a des choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seule-
1o ment pas votre nom. Vous l’emméeneriez, je dirais: Eh bien, l’Alouette ? ot donc a-t-elle passé? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un petit bout de passeport, quoi!
L’étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui
15 Va, pour ainsi dire, jusqu’au fond de la conscience, lui ré- pondit d’un accent grave et ferme::
— Monsieur Thénardier, on n’a pas un passeport pour venir a cinq lieues de Paris. Si j’emméne Cosette, je l’emmenerai, voila tout. Vous ne saurez pas mon nom,
20 vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas ou elle sera, et mon intention est qu’elle ne vous revoie de sa vie. Cela vous convient-il? Oui ou non?
De méme que les démons et les génies reconnaissaient a de certains signes la présence d’un dieu supérieur, le
25 Thénardier comprit qu’il avait affaire & quelqu’un de trés fort. Il fit comme les grands capitaines & cet instant dé cisif qu’ils savent seuls reconnaitre, il démasqua brusque- ment sa batterie.
— Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.
30 +=L’étranger prit dans sa poche de cété un vieux porte- feuille en cuir noir, l’ouvrit et en tira trois billets de banque qu’il posa sur la table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au gargotier:
COSETTE 99
— Faites venir Cosette.
Sur lordre de son mari, la Thénardier 1’était allée cher- cher. Chose inouie, elle ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.
— Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite. 5
Un instant aprés, Cosette entrait dans la salle basse.
L’étranger prit le paquet qu’il avait apporté et le dé- noua. Ce paquet contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassiére'de futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vétement complet pour une 10 fille de sept ans. Tout cela était noir.
— Mon enfant, dit homme, prends ceci et va t’habil- ler bien vite.
Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Mont- fermeil qui commengaient 4 ouvrir leurs portes, virent 15 passer dans la rue de Paris un bonhomme pauvrement vétu donnant la main a une petite fille tout en deuil qui portait une poupée rose dans ses bras.
C’était notre homme et Cosette.
Personne ne connaissait homme; comme Cosette n’é- 20
_tait plus en guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.
Cosette s’en allait. Avec qui? Elle l’ignorait. Ot? Elle ne savait. Tout ce qu’elle comprenait, c’est qu’elle laissait derriére elle la gargote Thénardier. Personne n’avait songé A lui dire adieu, ni elle 4 dire adieu a per- 25 sonne. Elle sortait de cette maison, haie et haissant.
Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le ciel, puis elle regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était prés du bon Dieu. 30
Thénardier, cependant, se repentit bientdt de ne pas avoir demandé davantage. II se dit:
190 LES MISERABLES
— Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis un animal. Il a d’abord donné vingt sous, puis cing francs, puis cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement. II aurait donné
5 quinze mille francs. Mais je vais le rattraper. ~
Et il sortit en toute hate & la poursuite de l’homme. Aprés quelques détours, il apergut au-dessus d’une brous- saille un chapeau. C’était le chapeau de homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que
to homme et Cosette étaient assis 14. On ne voyait pas lenfant 4 cause de sa petitesse, mais on apercevait la téte de la poupée. L’homme s’était assis 14 pour laisser un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut brusquement aux regards de ceux qu’il cher- 15 Chait.
— Pardon, excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé mais voici vos quinze cents francs.
En parlant ainsi, il tendait 4 l’étranger les trois billets de banque.
20 L’homme leva les yeux.
— Qu’est-ce que cela signifie?
Le Thénardier répondit respectueusement :
— Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.
Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.
25 Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans ie fond des yeux et en espacant toutes ses syllabes :
— Vous re-pre-nez Cosette?
— Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire, j'ai réfléchi. Au fait, je n’ai pas le droit de vous la don-
yoner. Je suis un honnéte homme, voyez-vous. Cette pe- tite n’est pas 4 moi, elle est A sa mere. C’est sa mere qui me l’a confide; je ne puis la remettre qu’A sa mére.
COSETTE Io!
Vous me direz: Mais la mére est morte. Bon. Ence
cas, je ne puis rendre l’enfant qu’& une personne qui
m’apporterait un écrit signé de la mére. Cela est clair. L’homme, sans répondre, fouilla dans sa poche, et le
- Thénardier vit reparaitre le portefeuille aux billets de 5
banque. Avant d’ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d’ceil autour de lui. Le lieu était absolument désert. Il n’y avait pas une ame dans le bois ni dans la vallée. L’homme ouvrit le portefeuille et en tira, non la poignée de billets de banque qu’attendait Thénardier, mais un simple petit papier qu’il développa et présenta tout ouvert 4 l’aubergiste en disant:
— Vous avez raison. Lisez.
Le Thénardier prit le papier et lut:
«Montreuil-sur-Mer, le 25 Mars 1823.
«Monsieur Thénardier, «Vous remettrez Cosette 4 la personne.— On vous pa- yera toutes les petites choses. «J’ai l’honneur de vous saluer avec considération. «FANTINE.»
— Vous connaissez cette signature, reprit l’-homme.
C’était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut. Puis il essaya un effort désespéré.
— Monsieur, dit-il, c’est bon. Puisque vous étes la
Ia
15
20
personne. Mais il faut me payer «toutes les petites cho- 25
ses.» On me doit gros.
L’homme se dressa debout et dit:
— Monsieur Thénardier, en janvier la mére comptait qu’elle vous devait cent vingt francs; vous lui avez en- voyé en février un mémoire de cing cents francs; vous avez recu trois cents francs fin février et trois cents francs
30
102 LES MISERABLES
au commencement de mars. II s’est écoulé depuis lors
neuf mois 4 quinze francs, prix convenu, cela fait cent
trente-cing francs. Vous aviez recu cent francs de trop.
Reste trente-cinq francs qu’on vous doit. Je-viens de 3 vous donner quinze cents francs.
Le Thénardier éprouva ce qu’éprouve le loup au mo- ment ot il se sent mordu et saisi par la machoire d’acier du piége.
L’étranger dit tranquillement :
1o — Viens, Cosette.
Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son baton qui était & terre. Le Thénardier re- marqua l’énormité de la trique et la solitude du lieu.
L’homme s’enfonga dans le bois avec l’enfant, laissant
45 le gargotier immobile et interdit. Pendant qu’ils s’éloi- gnaient, le Thénardier considérait ses larges épaules un peu votitées et ses gros poings. Cependant l’aubergiste ne lacha pas prise.
—Je veux savoir ot il ira, dit-il,— et il se mit a les
20 suivre a distance. L’homme emmenait Cosette dans la direction de Livry* et de Bondy. Il marchait lentement, la téte baissée, dans une attitude de réflexion et de tris- tesse. L’hiver avait fait le bois a claire-voie,? si bien que le Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant
25 assez loin. De temps en temps, l’homme se retournait et regardait si on ne le suivait pas. Tout 4 coup il apercut le Thénardier. Il entra brusquement avec Cosette dans un taillis oti ils pouvaient tous deux disparattre. — Diantre! dit le Thénardier. — Et il doubla le pas.
30 ©=L’épaisseur du fourré l’avait forcé de se rapprocher d’eux. Quand l’homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher dans les branches, il ne
COSETTE 103
put faire que homme ne le vit pas. II le regarda d’un air si sombre que le Thénardier jugea plus loin, Thénardier rebroussa chemin.
IV
Jean Valjean n’était pas mort. En tombant 3 la mer, ou plutét en s’y jetant, il était sans fers. Il nagea jusque sous un navire auquel était amarrée une embarcation. II trouva moyen de se cacher dans cette embarcation jusqu’au soir. A la nuit, il se jeta de nouveau & la nage, et attei- gnit la cote. La, comme ce n’était pas l’argent qui lui manquait, il put se procurer des vétements. Il gagna Paris. On vient de le voir & Montfermeil. Du reste, on le croyait mort, et cela épaississait l’obscurité qui s’était faite sur lui. A Paris, il lui tomba sous la main un des journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en paix comme s’il était réellement mort.
Le soir méme du jour ott Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y ‘rentrait & la nuit tombante, avec |’enfant, et tous deux, dans la nuit noire, par les rues désertes se dirigérent vers le boulevard de l’H6pital.t Enfin ils arrivérent 4 une maison isolée appelée la masure Gorbeau.
Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s’arréta. Comme les oiseaux fauves, il avait choisi ce lieu désert pour y faire son nid.
Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passepar- tout, ouvrit la porte, entra, puis la referma avec soin et monta l’escalier. Au haut de l’escalier il tira de sa poche une autre clef avec laquelle il ouvrit une autre porte. La chambre oi il entra et qu’il referma sur-le-champ ¢tait une
Pa]
fo}
25
104 LES MISERABLES
esptce de galetas assez spacieux, meublé d’un matelas posé & terre, d’une table et de quelques chaises. Au fond il y avait un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l’enfant sur ce lit. Il battit le briquet et alluma une
5 chandelle; tout cela était préparé d’avance sur la table; et, comme il l’avait fait la veille, il se mit 4 considérer Cosette d’une regard plein d’extase, ot l’expression de la bonté et de l’attendrissement allait presque jusqu’a l’éga- rement.
xo Il s’agenouilla prés du lit de Cosette. I] faisait grand jour que l’enfant dormait encore. Un rayon pale du soleil de décembre traversait la croisée du galetas et trainait sur le plafond de longues filandres d’ombre et de lumiére. Tout a coup une charrette de carrier, lourdement chargée,
15 qui passait sur la chaussée du boulevard, ébranla la bara- que comme un roulement d’orage et la fit trembler du haut en bas.
— Oui! madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voila! voila!
20 ~&Et elle se jeta 4 bas du lit, les paupitres encore & demi fermées par la pesanteur du sommeil, étendant le bras vers langle du mur.
— Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle. Elle ouvrit tout a fait les yeux et vit le visage souriant
25 de Jean Valjean.
— Ah! tiens, c’est vrai! dit enfant. Bonjour, mon- sieur.
Les enfants acceptent tout de suite et familitrement la joie et le bonheur, étant eux-mémes naturellement bonheur
30 et joie. Cosette apercut Catherine au pied de son lit, et s’en empara, et, tout en jouant, elle faisait cent questions 4 Jean Valjean. — Od elle était? Si c’était grand, Paris?
COSETTE 105
Si madame Thénardier était bien loin! Si elle ne revien- drait pas? etc., etc. Tout a coup elle s’écria: — Comme c’est joli ici!
C’était un affreux taudis ; mais elle se sentait libre.
— Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.
— Joue, dit Jean Valjean.
La journée se passa ainsi. Cosette, sans s’inquiéter de rien comprendre, était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.
Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était en- 16 core pres du lit de Cosette. Il attendit 14, immobile, et il la regarda se réveiller.
Quelque chose de nouveau lui entrait dans l’"Ame. Jean Valjean n’avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cing ans il était seul au monde. II n’avait jamais été ptre, amant, 15 mari, ami. Sa sceur et les enfants de sa sceur ne lui avaient laissé qu’un souvenir vague et lointain qui avait fini par s’évanouir presque entiérement. II avait fait tous ses efforts pour les retrouver, et, n’ayant pu les retrouver,
il les avait oubliés. La nature humaine est ainsi faite. 20 ‘ Les autres émotions tendres de sa jeunesse, s’il en avait eu, étaient tombées dans un abime.
Pauvre vieux cceur tout neuf! Seulement, comme il avait cinquante-cing ans et que Cosette en avait huit, tout ce qu’il aurait pu avoir d’amour dans toute sa vie se fondit 25
unr
en une sorte de lueur ineffable.
C’était la deuxitme apparition blanche qu’il rencontrait. L’évéque avait fait lever 4 son horizon l’aube de la vertu, Cosette y faisait lever l’aube de |’amour.
De son cdté¢, Cosette, elle aussi, devenait autre, 4 son 30 insu, pauvre petit étre! Elle était si petite quand sa mére Vavait quittée qu’elle ne s’en souvenait plus, Comme tous
106 LES MISERABLES
les enfants, pareils aux jeunes pousses de la vigne qui s’accrochent 3 tout, elle avait essayé d’aimer. Elle n’y avait pu réussir. Tous l’avaient repoussée, les Thénar- dier, leurs enfants, d’autres enfants. Elle avait aimé le
5 chien, qui était mort, aprés quoi rien n’avait voulu d’elle, ni personne. Chose lugubre 4 dire, et que nous avons déji indiquée, & huit ans elle avait le ceeur froid. Ce n’était pas sa faute, ce n’était point la faculté d’aimer qui lui manquait; hélas! c’était la possibilité. Aussi, dés le
ro premier jour, tout ce qui sentait et songeait en elle se mit A aimer ce bonhomme. Elle éprouvait ce qu'elle n’avait jamais ressenti, une sensation d’épanouissement.
Le bonhomme ne lui faisait méme plus l’effet d’étre vieux, ni d’étre pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau,
15 de méme qu'elle trouvait le taudis joli.
Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était ld dans une sécurité qui pouvait sembler entiére.
La chambre a cabinet qu’il occupait avec Cosette était celle dont la fenétre donnait sur le boulevard. Cette
20 fenétre étant unique dans la maison, aucun regard de voi- sins n’était 4 craindre, pas plus de cété qu’en face.
Le premier étage contenait, comme nous |’avons dit, plu- sieurs chambres et quelques greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui faisit le ménage de
25 Jean Valjean. ‘Tout le reste était inhabité.
C’était cette vieille femme, ornée du nom de frincipale locataire et en réalité chargée des fonctions de portitre, qui lui avait loué ce logis dans la journée de Noél. Il s’était donné & elle pour un rentier ruiné par les bons
30 d’Espagne,' qui allait venir demeurer 14 avec sa petite fille.
Les semaines se succédérent. Ces deux étres menaient
COSETTE 107
dans ce taudis misérable une existence heureuse. Des V’aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant du matin comme les oiseaux.
Jean Valjean s’était mis 4 lui enseigner A lire. Parfois, tout en faisant épeler l’enfant, il songeait que c’était avec Vidée de faire le mal qu’il avait appris & lire au bagne. Cette idée avait tourné 4 montrer & lire & un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire pensif des anges.
Apprendre a lire 4 Cosette, et la laisser jouer, c’était & peu pres 14 toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mere et il la faisait prier. Elle ]’appelait: pere, et ne lui savait pas d’autre nom. II passait des heures 4 la contempler habillant et déshabillant sa poupée, et a l’écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais pleine d’intérét, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne reprochait dans sa pensée plus rien 4 personne, il n’apercevait aucune raison de ne pas vieillir trés vieux maintenant que cette enfant l’aimait.
Ceci n’est qu’une opinion personnelle; mais, pour dire "notre pensée tout entiére, au point ot en était Jean Val- jean quand il se mit & aimer Cosette, il ne nous est pas prouvé qu’il n’ait pas eu besoin de ce ravitaillement pour persévérer dans le bien. II venait de voir sous de nou- veaux aspects la méchanceté des hommes et la misére de la société, aspects incomplets et qui ne montraient fatale- ment qu’un cété du vrai, le sort de la femme résumé dans Fantine, l’autorité publique personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour avoir bien fait; de nouvelles amertumes l’avaient abreuvé; le dégofit et la lassitude le reprenaient; le souvenir méme de l’évéque touchait peut-étre & quelque moment d’éclipse, sauf &
5
20
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108 LES MISERABLES
reparaitre plus tard lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s’affaiblissait. Qui sait si Jean Valjean n’était pas A la veille de se décourager et de retomber? Il aima, et il redevint fort. Heélas! il n’était guére moins chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l’affermit. Grace & lui, elle put marcher dans la vie; grace 4 elle, il put continuer dans la vertu. II fut le soutien de cet en- fant et cet enfant fut son point d’appui. O mysteére inson- dable et divin des équilibres de la destinée!
10 Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. ‘Tous les soirs au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois seul, souvent avec Cosette. Il
marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.
on
15 Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des gens tres génés. Jean Valjean n’avait rien changé au mobilier du premier jour. Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. II arrivait
20 quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. I] arrivait aussi parfois qu’il rencontrait quelque misérable demandant la charité, alors il regardait derriére lui si personne ne le voyait, s’approchait furtive-
25 ment du malheureux, lui mettait dans la main une piéce de monnaie, souvent une piéce d’argent, et s’éloignait ra- pidement. Cela avait ses inconvénients. On commen- cait 4 le connaitre dans le quartier sous le nom du men- diant quit fait Taumone.
30. = La vieille principale locataire, créature rechignée, exami- nait beaucoup Jean Valjean sans qu’il s’en doutat. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Elle avait
COSETTE 109
fait des questions & Cosette qui, ne sachant rien, n’avait pu rien dire, sinon qu’elle venait de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse apergut Jean Valjean qui entrait, d’un air qui sembla 4 la commere particulier, dans un
des compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit 5
du pas d’une vieille chatte, et put l’observer, sans en étre vue, par la fente de la porte. La vieille le vit fouiller dans sa poche, et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit & découdre la doublure d’un pan de sa redingote et il tira de l’ouverture un morceau de papier jaunatre qu’il déplia. La vieille reconnut avec épouvante que c’était un billet de mille francs. C’était le second ou le troisieme qu’elle voyait depuis qu’elle était au monde. Elle s’enfuit trés effrayée.
Un moment aprés Jean Valjean l’aborda et la pria d’aller lui changer ce billet de mille francs, ajoutant que c’était le semestre de sa rente qu’il avait touché la veille. — Ou? pensa la vieille. Il n’est sorti qu’& six heures du soir, et la caisse du gouvernement n’est certainement pas
al
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G
3
ouverte 4 cette heure-la. — La vieille alla changer le billet 20
- et fit ses conjectures.
Vv
Il y avait prés de Saint-Médard * un pauvre auquel Jean Valjean faisait volontiers la charité. Parfois il lui parlait. Un soir que Jean Valjean passait par la, il n’avait pas Cosette avec lui, il apercut le mendiant a sa place ordi- naire sous le réverbére qu’on venait d’allumer. Jean Val- jean alla a lui et lui mit dans la main son aum6ne accou- tumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean Valjean, puis baissa rapidement la téte.
Ls}
5
IIo LES MISERABLES
Ce mouvement fut comme un éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. I] lui sembla qu’il venait d’entrevoir, a la lueur du réverbére une figure effrayante et connue. I] recula terrifié et pétrifié, n’osant ni respirer, ni parler, ni
5 rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa téte couverte d’une loque et paraissait ne plus savoir qu’il était lA. Dans ce moment é¢trange, un instinct, peut-étre Vinstinct mystérieux de la conservation, fit que Jean Val- jean ne pronon¢a pas une parole. Le mendiant avait la
1o méme taille, les mémes guenilles, la méme apparence que tous les jours. — Bah! ... dit Jean Valjean, je suis fou! je réve! impossible ! — Et il rentra profondément trouble. C’est 4 peine s’il osait s’avouer a lui-méme que cette figure qu’il avait cru voir était la figure de Javert.
15 Quelques jours aprés, il pouvait étre huit heures du soir, il était dans sa chambre et il faisait épeler Cosette 4 haute voix, il entendit ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier. Il demeura en silence, immobile, le dos tourné 4 la porte, assis sur sa chaise
20 dont il n’avait pas bougé, retenant son souffle dans l’obs- curité. Au bout d’un temps assez long, n’entendant plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumitre par le trou de la serrure. Il y avait évidemment 14 quel-
25 qu’un qui tenait une chandelle & la main et qui écoutait.
Quelques minutes s’écoulérent, et la lumitre s’en alla. Seulement il n’entendit aucun bruit de pas, ce qui sem- blait indiquer que celui qui était venu écouter A la porte avait Oté ses souliers.
jo Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l’ceil de la nuit. Au point du jour, comme il s’as- soupissait de fatigue, il fut réveillé par le grincement
COSETTE Taal
d’une porte, puis il entendit le méme pas d’homme qui avait monté l’escalier la veille. Le pas s’approchait. I se jeta 4 bas du lit et appliqua son ceil au trou de la serrure, espérant voir au passage l’étre quelconque qui s’était introduit la nuit dans la masure et qui avait écouté &sa porte. C’était un homme, en effet, qui passa, cette fois sans s’arréter, devant la chambre de Jean Valjean. Le corridor était encore trop obscur pour qu’on piit dis- tinguer son visage; mais quand l’homme arriva & l’esca- lier, un rayon de la lumiére du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de dos compléte- ment. C’était l’encolure formidable de Javert.
A la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les cétés du boulevard. Il n’y vit personne. Le boulevard semblait absolument désert. I] remonta.
— Viens, dit-il 4 Cosette.
Il la prit par la main et ils sortirent tous deux.
Apres avoir erré quelque temps, ils se trouvent acculés dans un cul-de-sac avec un haut mur devant eux. Javert, avec des soldats est 4 leur poursuite, et du pas dont ils marchaient et avec les stations qu’ils faisaient, il leur fal- lait environ un quart d’heure pour arriver a l’endroit ot se trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes séparaient Jean Valjean de cet épou- vantable précipice qui s’ouvrait devant lui pour la troi- sieme fois. Et le bagne maintenant n’était plus seule- ment le bagne, c’était Cosette perdue 4 jamais; c’est-a- dire une vie qui ressemblait au dedans d’une tombe.
Il n’y avait plus qu’une chose possible. Entre autres ressources, grace 4 ses nombreuses évasions du bagne de Touion, il était, on s’en souvient, passé maitre dans cet art incroyable de s’élever, sans échelles, sans crampons,
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Ii2 LES MISERABLES
par la seule force musculaire, dans Vangle droit d’un mur, au besoin jusqu’a la hauteur d’un sixitme étage.
Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait un tilleul et un batiment. Elle avait
5 environ dix-huit pieds de haut. L’angle qu’elle faisait avec le pignon du batiment était rempli, dans sa partie inférieure, d’un massif de maconnerie de forme trian- gulaire. Ce massif avait environ cing pieds de haut. Du sommet de ce massif l’espace a franchir pour arriver sut
co le mur n’était guére que de quatorze pieds.
La difficulté était Cosette. Cosette, elle, ne savait pas escalader un mur. L’abandonner? Jean Valjean n’y songeait pas. L’emporter était impossible. I! aurait fallu une corde. Jean Valjean n’en avait pas. Certes, en cet
15 instant-la, si Jean Valjean avait eu un royaume, il left donné pour une corde...
Toutes les situations extrémes ont leurs éclairs qui tant6t nous aveuglent, tantdt nous illuminent. Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réver-
20 bére du cul-de-sac Genrot.
A cette époque, il n’y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris. réverbéres placés de distance en distance, lesquels mon- taient et descendaient au moyen d’une corde qui traversait
25 larue de part en part et qui s’ajustait dans la rainure d’une potence. Le tourniquet ott se dévidait cette corde était scellé au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l’allumeur avait la clef, et la corde elle-méme était protégée par un étui de métal.
30) Jean Valjean franchit la rue d’un bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le péne de la petite armoire avec la pointe de son couteau, et un instant apres il était revenu
COSETTE 113
pres de Cosette. Il avait ume corde. Alors, sans se hater, mais sans s’y prendre a deux fois pour rien,! avec une précision ferme et bréve, d’autant plus remarquable en un pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d’un instant a l’autre, il défit sa cravate, la passa - autour du corps de Cosette sous les aisselles, rattacha cette cravate a un bout de la corde, prit l’autre bout de cette corde dans ses dents, 6ta ses souliers et ses bas, qu’il jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de magonnerie et commenga a s’élever dans l’angle du mur et du pignon avec autant de solidité et de certitude que s’il efit eu des échelons sous les talons et sous les coudes. Une demi-minute ne s’était pas écoulée qu’il était 4 ge- noux sur le mur.
Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. Tout 4 coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout en restant trés basse:
— Adosse-toi au mur. Ne dis pas un mot et n’aie pas peur.
Et elle se sentit enlever de terre.
Avant qu’elle efit le temps de se reconnaitre, elle était au haut de la muraille. Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites mains dans sa main gauche, se coucha a plat ventre et rampa sur le haut du mur jusqu’au pan coupé. Comme il l’avait deviné, il y avait 14 une batisse dont le toit partait du haut de la cléture en bois et descendait fort prés de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant le tilleul. Il venait d’arriver au plan incliné du toit et n’avait pas en- core laché la créte de la muraille lorsqu’un hourvari vio- lent annonca l’arrivée de la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:
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114 LES MISERABLES
— Fouillez le cul-de-sac !
Les soldats se précipitérent dans le cul-de-sac Genrot.
Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant Cosette, atteignit le tilleul et sauta a terre.
5 Jean Valjean se trouvait dans une espéce de jardin fort vaste et d’un aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour étre regardés l’hiver et la nuit. Il avait & cété de lui la batisse dont le toit lui avait servi pour descendre. La batisse était une sorte de ruine ot
10 l’on distinguait des chambres démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.
Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et de se rechausser, puis d’entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui s’évade ne se croit jamais
15 assez caché. L’enfant, songeant toujours 4 la Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible. Co- sette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les coups de crosses contre les pierres, les appels
20 de Javert aux mouchards qu’il avait postés, et ses impré- cations mélées de paroles qu’on ne distinguait point. Au bout d’un quart d’heure, il sembla que cette espéce de grondement orageux commengait & s’éloigner. Jean Val- jean ne respirait pas.
25 Au reste la solitude oti il se trouvait était si étrange- ment calme que cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n’y jetait méme pas l’ombre d’un trouble.
Tout & coup au milieu de ce calme profond, un nou- veau bruit s’éleva; un bruit céleste, divin, ineffable, aussi
30 ravissant que l’autre était horrible. C’était un hymne qui sortait des ténébres, un éblouissement de pritre et d’har- monie dans l’obscur et effrayant silence de la nuit. Ce
COSETTE 115
chant venait du sombre édifice qui dominait le jardin, Au moment ott le vacarme des démons s’éloignait, on efit dit un chceur d’anges qui s’approchait dans |’ombre.
Cosette et Jean Valjean tombérent 4 genoux. IIs ne _ Savaient pas ce que c’était, ils ne savaient pas ot ils 5 étaient, mais ils sentaient tous deux, l’homme et |’enfant, le pénitent et l’innocent, qu’il fallait qu’ils fussent 4 genoux.
Le chant s’éteignit. I] avait peut-étre duré longtemps. Jean Valjean n’aurait pu le dire. Les heures de l’extase ne sont jamais qu’une minute. Tout était retombé dans 10 le silence. Plus rien dans la rue, plus rien dans le jardin. Le vent froissait dans la créte du mur quelques herbes séches qui faisaient un petit bruit doux et lugubre.
La bise de nuit s’était levée, ce qui indiquait qu’il de- vait étre entre une et deux heures du matin. La pauvre 15 Cosette ne disait rien. Elle tremblait toujours.
— As-tu envie de dormir! dit Jean Valjean.
—J’ai bien froid, .répondit-elle.
La terre était humide, le hangar ouvert de toutes parts, la bise plus fraiche 4 chaque instant. Le bonhomme Ota 2c ‘sa redingote et en enveloppa Cosette.
— As-tu moins froid, ainsi? dit-il.
— Oh oui, pére.
Elle pencha sa téte sur lui et s’endormit.
Il se mit ala considérer. Peu a peu, A mesure qu’il la 25 regardait, il se calmait et il apercevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que tant qu’elle serait la, tant qu’il l’aurait prés de lui, il n’aurait besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu’a cause d’elle. II ne sentait méme pas qu’il avait trés froid, ayant quitté sa 30
redingote pour l’en couvrir. Cependant, 4 travers la réverie ot il était tombé, il en-
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tendait depuis quelque temps un bruit singulier. C’était comme un grelot qu’on agitait. Ce bruit était dans le jardin. Cela ressemblait 4 la petite musique vague que font les clarines des bestiaux la nuit dans les paturages.
5s Ce bruit fit retourner Jean Valjean. Il regarda et vit qu’il y avait quelqu’un dans le jardin.
Un étre qui ressemblait 4 un homme marchait au mi- lieu des cloches! de la melonniére, se levant, se baissant, s’arrétant avec des mouvements réguliers, comme s’il
10 trainait ou étendait quelque chose a terre. Cet étre paraissait boiter.
Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux. Tout leur est hostile et suspect. Ls se défient du jour, parce qu’il aide & les voir et de la nuit
15 parce qu’elle aide 4 les surprendre. Tout 4 V’heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il frissonnait de ce qu'il y avait quelqu’un. II prit douce- ment Cosette endormie dans ses bras et la porta derriétre un tas de vieux meubles hors d’usage, dans le coin le
20 plus reculé du hangar. De 1a il observa les allures de Vétre qui était dans la melonniére. Ce qui était bizarre, c’est que le bruit du grelot suivait tous les mouvements de cet homme. Quand l’homme s’approchait, le bruit s’approchait; quand l’homme s’éloignait, le bruit s’éloi-
25 gnait; s’il faisait quelque geste précipité, un trémolo ac- compagnait ce geste; quand il s’arrétait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était attaché A cet homme; mais alors qu’est-ce que cela pouvait signifier? qu’était-ce que cet homme auquel une clochette était sus-
go pendue comme & un bélier ou & un beeuf?
Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles étaient glacées.
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I] la secoua vivement. Elle ne s’éveiila pas.
— Serait-elle morte? dit-il, et il se dressa debout, fré- missant de la téte aux pieds.
Cosette, pale, était retombée étendue & terre 4 ses pieds
- sans faire un mouvement. II écouta son souffle; elle 5
respirait, mais d’une respiration qui lui paraissait faible et préte 4 s’éteindre.
Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n’était pas ceci s’effaga de sa pensée. II] s’élanca éperdu hors de la ruine. II fallait absolument qu’avant un quart d’heure Cosette fait devant un feu et dans un lit.
Il marcha droit a l’homme qu’il apercevait dans le jardin. I] avait pris 4 sa main le rouleau d’argent qui était dans la poche de son gilet. Cet homme baissait la téte et ne le voyait pas venir. En quelques enjambées, Jean Valjean l’aborda en criant:
— Cent francs!
L’homme fit un soubresaut et leva les yeux.
—Cent francs 4 gagner, reprit Jean Valjean, si vous
_me donnez asile pour cette nuit!
La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Val- jean.
— Tiens, c’est vous, ptre Madeleine! dit l’homme.
Ce nom, ainsi prononcé, 4 cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean. II s’attendait 4 tout, excepté a cela. Celui qui lui parlait était un vieillard courbé et boiteux, vétu 4 peu prés comme un paysan, qui avait au genou gauche une genouillére de cuir oll pendait une assez grosse clochette. On ne distinguait pas son visage, qui était dans l’ombre. Cependant le bonhomme avait 6té son bonnet, et s’écriait
tout tremblant;
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— Ah! mon Dieu! comment étes-vous ici, pére Ma- deleine? par ot étes-vous entré? Vous tombez donc du ciel! Ce n’est pas lV’embarras, si vous tombez jamais, c’est de 14 que vous tomberez. Et comme vous voila fait !
5 Vous n’avez pas de cravate, vous n’avez pas de chapeau, vous n’avez pas d’habit! Mais comment donc étes-vous entré ici?
— Qui étes-vous? et qu’est-ce que c’est que cette mai- son-ci? demanda Jean Valjean.
1o —Ah! pardieu, voila qui est fort, s’écria le vieillard, je suis celui que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle ol vous m’avez fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?
—Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que
15 vous me connaissiez, vous?
— Vous m’avez sauvé la vie, dit ’homme.
Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean reconnut le vieux Fauchelevent.
—Ah! dit Jean Valjean, c’est vous? oui, je vous re-
20 connais.
— C’est bien heureux! fit le vieux d’un ton de reproche.
— Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.
— Tiens! je couvre mes melons, donc! Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais 4 mes
25 melons leurs carricks? Et ajouta-t-il, en regardant Jean Valjean avec un gros rire, vous auriez pardieu bien dfi en faire autant! Mais comment donc étes-vous ici?
Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous le nom de Madeleine, n’avangait plus qu’avec
30 précaution, II multipliait les questions.
— Et qu’est-ce que c’est aue cette sonnette que vous avez au genou?
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— Ca? répondit Fauchelevent, c’est pour qu’on m’évite.
— Comment! pour qu’on vous évite?
Le vieux Fauchelevent cligna de 1|’ceil d’un air inex- primable.
_—Ah dame! il n’y a que des femmes dans cette 5
maison-ci; beaucoup de jeunes filles. I] parait que je serais dangereux 4 rencontrer. La sonnette les avertit. Quand je viens, elles s’en vont.
— Qu’est-ce que c’est que cette maison-ci?
— C’est le couvent du Petit-Picpus. 10
Les souvenirs revenaient 4 Jean Valjean, Le hasard, c’est-a-dire la providence, l’avait jeté précisément dans ce couvent du quartier Saint-Antoine, oti le vieux Fauchele- vent, estropié par la chute de sa charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de cela. 15
Il répéta comme se parlant 4 lui-méme:
—Le couvent du Petit-Picpus.
—Ah ca, mais au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous fait pour y entrer, vous, pere Madeleine? Vous avez beau étre un saint, vous étes un homme, et il 20 ‘n’entre pas d’hommes ici.
— Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j’y reste.
— Ah mon Dieu! s’écria Fauchelevent.
Jean Valjean s’approcha du vieillard et lui dit d’une voix grave: 25
— Pere Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.
— C’est moi qui m’en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.
—FEh bien, vous pouvez faire aujourd’hui pour moi, ce que j’ai fait autrefois pour vous. 30
— Que voulez-vous que je fasse?
— Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?
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—J’ai une baraque isolée, 14, derrirée la ruine du vieux couvent, dans un recoin que personne ne voit. Il ya trois chambres.
—Bien, dit Jean Valjean. Maintenant, venez avec
s5moi. Nous allons chercher l’enfant.
— Ah! dit Fauchelevent, il y a un enfant?
Il n’ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit son maitre. Moins d’une demi-heure aprés, Cosette, redevenue rose 4 la flamme d’un bon feu, dor-
1omait dans le lit du vieux jardinier.
C’est dans cette maison que Jean Valjean était, comme Vavait dit Fauchelevent, «tombé du ciel.» I! avait franchi le mur du jardin qui faisait l’angle de la rue Polonceau. Cet hymne des anges qu’il avait entendu au milieu de la
15 nuit, c’étaient les religieuses chantant matines; ce grelot dont le bruit l’avait si étrangement surpris, c’était le gre- lot du jardinier attaché au genou du pere Fauchelevent.
Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchele- vent avaient, comme on l’a vu, soupé d’un verre de vin et
20 d’un morceau de fromage devant un bon fagot flambant; puis, le seul lit qu’il y eft dans la baraque étant occupé par Cosette, ils s’étaient jetés chacun sur une botte de paille.
Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit: —— II
25 faut que je reste ici. — Cette parole avait trotté toute la nuit dans la téte de Fauchelevent.
A vrai dire, ni l’un ni l’autre n’avaient dormi, Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, com- prenait que lui et Cosette étaient perdus s’ils rentraient
go dans Paris. Puisque le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l’avait échoué dans ce cloitre, Jean Val- jean n’avait plus qu’une pensée, y rester. Or, pour un
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malheureux dans sa position, ce couvent était la fois le lieu le plus dangereux et le plus sfir; le plus dangereux, car, aucun homme ne pouvant y pénétrer, si on l’y dé- couvrait, c’était un flagrant délit, et Jean Valjean ne faisait qu’un pas du couvent a la prison; le plus stir, car si l’on parvenait & s’y faire accepter et & y demeurer, qui vien- drait vous chercher 14? MHabiter un lieu impossible, c’était le salut.
De son cété, Fauchelevent se creusait la cervelle.
[Il finit enfin par faire accepter Jean Valjean comme jardinier suppléant.]
Le lendemain, en effet, on entendait deux grelots dans le jardin, et les religieuses ne résistaient pas 4 soulever un coin de leur voile. On voyait au fond, sous les arbres, deux hommes bécher céte a cote, Fauvent, comme les religieuses appelaient Fauchelevent, et un autre. Evéne- ment énorme. Le silence fut rompu jusqu’a s’entredire: C’est un aide-jardinier.
Les méres vocales ' ajoutaient :
C’est un frére au pére Fauvent.
Jean Valjean, en effet, était réguliérement installé; il avait la genouillére de cuir et le grelot ; il était désormais officiel. I] s’appelait Ultime Fauchelevent.
La prieure prit immédiatement Cosette en amitié, et lui donna place au pensionnat comme €léve de charité.
Cosette au couvent continua de se taire.
Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous les cas, elle n’aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien ne dresse les en- fants au silence comme le malheur. Cosette avait tant souf- fert qu’elle craignait tout, méme de parler, méme de respirer.
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Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre Vhabit des éléves de la maison. Jean Valjean obtint qu’on lui remit les vétements qu’elle dépouillait. C’était ce méme habillement de deuil qu’il lui avait fait
5 revétir lorsqu’elle avait quitté la gargote Thénardier. I] n’était pas encore trés usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates dont abondent les couvents, dans une petite valise qu’il trouva moyen de se procurer.
1o I] mit cette valise sur une chaise prés de son lit, et il en avait toujours la clef sur lui.
Les religieuses n’adopttrent point le nom d’Ultime; elles appelérent Jean Valjean 7autre Fauvent. Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
15 elles auraient pu finir par remarquer que lorsqu’il y avait quelque course & faire au dehors pour l’entretien du jar- din, c’était toujours l’ainé Fauchelevent, le vieux, l’infirme, le bancal, qui sortait, et jamais |’autre.
Ce couvent était pour Jean Valjean comme une ile en-
20 tourée de gouffres, Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. II y voyait le ciel assez pour étre serein et Cosette assez pour étre heureux.
Une vie trés douce recommenga pour lui.
Il travaillait tous les jours dans le jardin et y était trés
25 utile. I] avait été jadis émondeur et se retrouvait volon- tiers jardinier. On se rappelle qu’il avait toutes sortes de recettes et de secrets de culture. Il en tira parti. Pres- que tous les arbres du verger étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d’excellents fruits. Co-
30 sette avait permission de venir tous les jours passer une heure prés du lui, Aux heures des récréations, Jean Val- jean la regardait de loin jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres,
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La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Val- jean regardait Jes fenétres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les fenétres de son dortoir.
Du reste, Dieu a ses voies; le couvent contribua, com- _me Cosette, 4 maintenir et 4 compléter dans Jean Valjean 5 Voeuvre de l’évéque. II] est certain qu’un des cétés de la vertu aboutit a l’orgueil. Il y a la un pont bAti par le diable. Jean Valjean était peut-étre 4 son insu assez prés de ce cété et de ce pont-la, lorsque la providence le jeta dans le couvent du Petit-Picpus ; tant qu’il ne s’était com- 10 paré qu’a l’évéque, il s’était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque temps il commengait a se comparer aux hommes, et l’orgueil naissait. Qui sait? il aurait peut-étre fini par revenir tout doucement a la haine.
Le couvent l’arréta sur cette pente. 15
Quelquefois il s’accoudait sur sa béche et descendait lentement dans les spirales sans fond de la réverie. Ilse rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables ; ils se levaient dés l’aube et travaillaient jus- qu’a la nuit; 4 peine leur laissait-on le sommeil; ils cou- 20 ‘chaient sur des lits de camp, ou l’on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d’épaisseur, dans des salles gui n’étaient chauffées qu’aux mois les plus rudes de Vannée; ils étaient vétues d’affreuses casaques rouges; on leur permettait, par grace, un pantalon de toile pen- 35 dant les grandes chaleurs et une rouliére! de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu’ils allaient «a la fatigue.» Ils vivaient, n’ayant plus de noms, désignés seulement par des numéros et en quelque sorte faits chiffres, bais- 30 sant les yeux, baissant la voix, les cheveux coupés, sous le baton, dans la honte.
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Tout ce qui l’entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce cloitre silencieux, le péné- traient lentement, et peu a peu son ame se composait de
5 silence comme ce cloitre, de parfum comme ces fleurs, de paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces enfants. Et puis il songeait que c’étaient deux maisons de Dieu qui l’avaient successive- ment recueilli aux deux instants critiques de sa vie, la
Io premitre lorsque toutes les portes se fermaient et que la société humaine le repoussait, la deuxitme au moment ot la société humaine se remettait & sa poursuite et oti le bagne se rouvrait; et que sans la premiére il serait re- tombé dans le crime, et sans la seconde dans le supplice.
15 Tout son coeur se fondait en reconnaissance, et il aimait de plus en plus.
Plusieurs années s’écoulérent ainsi; Cosette grandis- sait.
TROISIEME PARTIE
MARIUS I
Paris a un enfant et Ja forét a un oiseau; |’oiseau s’ap- pelle le moineau; l’enfant s’appelle le gamin. Ce petit étre est joyeux. II] ne mange pas tous les jours et il va au spectacle, si bon lui semble, tous les soirs. Il n’a pas de
chemise sur le corps, pas de souliers aux pieds, pas de toit 5
sur la téte; il est comme les mouches du ciel qui n’ont rien de tout cela. Ilade sept & treize ans, vit par bandes, bat le pavé, loge en plein air, porte un vieux pantalon de son pere qui lui descend plus bas que les talons, un vieux chapeau de quelque autre pére qui lui descend plus bas que les oreilles, une seule bretelle en lisiére jaune, court, guette, quéte, perd le temps, culotte des pipes, jure comme un .damné, hante le cabaret, connait des voleurs, parle argot, chante des chansons obscénes, et n’a rien de mauvais dans le cceur, C’est qu’il a dans l’4me une perle, l’innocence ; et les perles ne se dissolvent pas dans la boue. Tant que Vhomme est enfant, Dieu veut qu’il soit innocent.
Si lon demandait 4 l’énorme ville: Qu’est-ce que c’est que cela? elle répondrait: C’est mon petit.
Huit ou neuf ans environ apres les événements racontés dans la deuxiéme partie de cette histoire, on remarquait sur le boulevard du Temple! et dans les régions du Cha- teau-d’Eau un petit garcon de onze 4 douze ans qui efit assez correctement réalisé cet idéal du gamin ébauché plus
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haut, si, avec le rire de son Age sur les lévres, il n’efit pas eu le cceur absolument sombre et vide. Cet enfant était bien affublé d’un pantalon d’homme, mais il ne le tenait pas de son ptre, et d’une camisole de femme, mais il ne la tenait
5 pas de sa mére. Des gens quelconques l’avaient habillé de chiffons par charité. Pourtant il avait un pére et une mere. Mais son pére ne songeait point 4 lui et sa mére ne laimait point. C’était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont pére et mére et quisont orphelins. Cet
1o enfant ne se sentait jamais si bien que dans la rue. Le pavé était moins dur que le cceur de sa mere.
Pourtant, si abandonné que fit cet enfant, il arrivait par- fois, tous les deux ou trois mois, qu’il disait: Tiens, je vais voirmaman! Alors il quittait le boulevard, descendait aux
15 quais, passait les ponts, gagnait les faubourgs, atteignait la Salpétriére,' et arrivait ott? Précisément & ce double nu- méro 50-52 que le lecteur connait, 4 la masure Gorbeau.
A cette époque, la masure 50-52, habituellement déserte et éternellement décorée del’écriteau: «Chambres & louer,»
20 se trouvait, chose rare, habitée par plusieurs individus qui, du reste, comme cela est toujours 4 Paris, n’avaient aucun lien ni aucun rapport entre eux. ‘Tous appartenaient 3 cette classe indigente qui commence & partir du dernier petit bourgeois géné et qui se prolonge de mistre en mistre
25 dans les bas-fonds de la société jusqu’& ces deux étres aux- quels toutes les choses matérielles de la civilisation vien- nent aboutir, l’égoutier qui balaye la boue et le chiffonnier qui ramasse les guenilles.
Les plus misérables entre ceux qui habitaient la masure
30 étaient une famille de quatre personnes, le ptre, la mbre et deux filles déja assez grandes, tous les quatre logés dans le méme galetas. Cette famille n’offrait au premier abord
MARIUS 127
rien de trés particulier que son extréme déntiment ; le pére, en louant la chambre, avait dit s’appeler Jondrette.
Cette famille était la famille du joyeux va-nu-pieds. II y arrivait et il y trouvait la détresse, et, ce qui est plus triste, _ aucun sourire, le froid dans |’atre et le froid dans les cceurs. 5
Quand il entrait, on lui demandait : — D’ot viens-tu? I] répondait: — De la rue. Quand il s’en allait, on lui de- mandait : — Ot. vas-tu? Ilrépondait:—— Dans larue. Sa
mere lui disait: Qu’est-ce que tu viens faire ici?
Cet enfant vivait dans cette absence d’affection comme 1 ces herbes pales qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d’étre ainsi et n’en voulait 4 personne. II ne savait pas au juste comment devaient étre un pére et une mere.
Du reste, sa mére aimait ses sceurs.
Nous avons oublié de dire que sur le boulevard dur Temple on nommait cet enfant le petit Gavroche. Pour- quoi s’appelait-il Gavroche? Probablement parce que son pere s’appelait Jondrette. Casser le fil semble étre l’instinct de certaines familles misérables.
La chambre que les Jondrette habitaient dans la masure 20
Gorbeau était la dernitre au bout du corridor. La cellule d’a coté était occupée par un jeune homme trés pauvre qu’on nommait Monsieur Marius.
Disons ce que c’était que M. Marius.
Rue Boucherat,! rue de Normandie et rue de Saintonge, il existe encore quelques anciens habitants qui ont gardé le souvenir d’un bonhomme appelé M. Gillenormand, et qui en parlent avec complaisance.
