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Les Misérables

Chapter 16

M. Madeleine resta quelque temps immobile prés de ce

lit, regardant tour 4 tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, le jour ot il était venu pour la premiére fois la voir dans cet asile. IIs étaient encore 13 tous les deux dans la méme attitude; elle dor- mant, lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle avait des cheveux gris et lui des che-
veux blancs,
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La sceur n’était pas entrée avec lui. II se tenait preés de ce lit, debout, le doigt sur la bouche, comme s’il y efit dans la chambre quelqu’un 4 faire taire. Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:
5 —Et Cosette? ;
Elle n’eut pas un mouvement de surprise, ni un mouve ment de joie; elle était la joie méme. Cette simple ques- tion: — Et Cosette? fut faite avec une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si complete d’in-
1o qui¢tude et de doute, qu’il ne trouva pas une parole, Elle continua :
— Je savais que vous étiez 1a, je dormais, mais je vous voyais. Il y a longtemps que je vous vois, je vous ai suivi des yeux toute la nuit.
15___ Il leva son regard vers le crucifix.
— Mais, reprit-elle, dites-moi donc oti est Cosette?
I] répondit machinalement quelque chose qu’il n’a ja- mais pu se rappeler plus tard. Heureusement le médecin, averti, était survenu. II vint en aide 4 M. Madeleine.
20 — Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre en- fant est 1a.
Les yeux de Fantine s’illuminérent et couvrirent de clarté tout son visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce que la priére peut avoir 3
25 la fois de plus violent et de plus doux.
— Oh! s’écria-t-elle, apportez-la-moi!
Touchante illusion de mére ! Cosette était toujours pou1 elle le petit enfant qu’on apporte.
— Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment.
jo Vous avez un reste de fiévre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal.
Elle l’interrompit impétueusement :
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—~ Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie!
— Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous em- portez. Tant que vous serez ainsi, je m’opposerai 4 ce que vous ayez votre enfant. Quand vous serez raison- _nable, je vous l’aménerai moi-méme.
La pauvre mére courba la téte.
—Je vous demande pardon, je vous demande vraiment bien pardon. Quand monsieur le médecin voudra, il m’apportera ma Cosette. Je n’ai plus de fiévre, puisque je suis guérie; je sens bien que je n’ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j’étais malade et ne pas bou- ger pour faire plaisir aux dames d’ici. Quand on verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son enfant.