Chapter 14
M. Madeleine ne laissa point achever l’avocat général.
Il l’interrompit d’un accent plein de mansuétude et 5
d’autorité. Voici les paroles qu’il prononga.
— Je vous remercie, monsieur l’avocat général, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, ]Achez cet homme, j’ac- complis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est 1a-haut, le regarde, et cela suffit. Vous pouvez me prendre, puisque me voila. J’avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j’ai voulu rentrer parmi les honnétes gens. II parait que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J’ai volé monseigneur |’évéque, cela est vrai: j’ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux trés méchant. Toute la faute n’est peut-étre pas 4 lui, Les galéres font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j’étais un pauvre paysan, tres peu intelli- gent, une espéce d’idiot; le bagne m’a changé. J’étais stupide, je suis devenu méchant; j’étais biiche, je suis devenu tison. Plus tard l’indulgence et la bonté m’ont sauvé, comme la sévérité m’avait perdu. Je n’ai plus rien & ajouter. Prenez-moi.
25
Rien ne pourrait rendre ce qu’il y avait de mélancolie 30
bienveillante et sombre dans l’accent qui accompagnait ces paroles.
56 LES MISERABLES
Il se tourna vers les trois forgats :
—Eh bien, je vous reconnais, moi!— Brevet! vous rappelez-vous?...
Il s’interrompit, hésita un moment, et dit:
5 —... Te rappelles-tu ces bretelles en tri¢ot 4 damier que tu avais au bagne?
Brevet eut comme une secousse de surprise et le re- garda de la téte aux pieds d’un air effrayé. Lui continua:
— Chenildieu, qui te surnommais toi-méme, Je-nie-
1o Dieu, tu as toute l’épaule droite brilée profondément, parce que tu t’es couché un jour |’épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer ies trois lettres T. F. Put qu’on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?
—C’est vrai, dit Chenildieu.
15 Il s’adressa 4 Cochepaille:
—Cochepaille, tu as prés de la saignée? du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brfilée. Cette date, c’est celle du débarquement de Vempereur 4 Cannes,3 1° mars 1815. Reléve ta
20 manche.
Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchérent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe ; la date y était.
Le malheureux homme se tourna vers l’auditoire et vers
25 les juges avec un sourire dont ceux qui l’ont vu sont en- core navrés lorsqwils y songent. C’était le sourire du triomphe, c’était aussi le sourire du désespoir.
-— Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.
I] n’y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni ac-
go cusateurs, ni gendarmes; il n’y avait que des yeux fixes et des cceurs émus. Personne ne se rappelait plus le réle que chacun pouvait avoir 4 jouer; l’avocat général ou-
FANTINE 57
bliait qu’il était 14 pour requérir, le président qu’il était la pour présider, le défenseur qu’il était 1A pour défendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n’intervint.
Il était évident qu’on avait sous les yeux Jean Valjean. Sans qu’il fat besoin d’aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite’et d’un seul coup d’ceil cette simple et magnifique histoire d’un homme qui se livrait pour qu’un autre homme ne fit pas condamné a sa place.
— Je ne veux pas déranger davantage l’audience, reprit Jean Valjean. Je m’en vais, puisqu’on ne m/arréte pas. J’ai plusieurs choses a faire. M. l’avocat général sait qui je suis, il sait ot je vais, il me fera arréter quand il voudra.
Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s’éleva, pas un bras ne s’étendit pour l’empécher. II traversa la foule 4 pas lents. On n’a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu’il y parvint. Arrivé 1a, il se retourna et dit:
_ — Monsieur l’avocat général, je reste 4 votre dispo- sition.
Puis il s’adressa a l’auditoire :
— Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, n’est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense X ce que j’ai été sur le point de faire, je me trouve digne d’envie. Cependant j’aurais mieux aimé que tout ceci n’arrivat pas.
Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte. Moins d’une heure apres, le verdict du jury dé- chargeait de toute accusation Champmathieu.
$5
1c
15
30
58 LES MISERABLES
VLE
[Jean Valjean avait promis 4 Fantine qu’il lui chercherait son en- fant. Elle est malade a l’hépital et l’attend.]
Le jour commengait 4 poindre. Fantine avait eu une nuit de fiévre et d’insomnie, pleine d’ailleurs d’images
5 heureuses; au matin, elle s’endormit. Tout a coup la sceur Simplice qui l’avait veillée tourna la téte et fit un léger cri. M. Madeleine était devant elle. I] venait d’entrer silencieusement.
—C’est vous, monsieur le maire! s’écria-t-elle.
to =I] répondit, 4 voix basse:
— Comment va cette pauvre femme?
— Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez' !
Elle lui expliqua ce qui s’était passé, que Fantine était
15 bien mal la veille et que maintenant elle était mieux, parce qu’elle croyait que monsieur Je maire était allé chercher son enfant 4 Monfermeil. La sceur n’osa pas interroger monsieur le maire; mais elle vit bien & son air que ce n’était point de 14 qu’il venait,
20 — Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la détromper.
— Oui, reprit la sceur, mais maintenant, monsieur le maire, qu’elle va vous voir et qu’elle ne verra pas son en- fant, que lui dirons-nous ?
25 Il resta un moment réveur,.
— Dieu nous inspirera, dit-il. Alors ildemanda: Puis- je la voir?
— Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit la sceur, osant 4 peine hasarder une ques-
go tion.
FANTINE 59
— Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.
— Si elle ne voyait pas monsieur le maire d’ici 18, re- prit timidement la sceur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l’enfant arriverait, elle penserait tout ’ naturellement que monsieur le maire est arrivé avec l’en- fant. On n’aurait pas de mensonge 8 faire.
