Chapter 12
M. Madeleine se leva. 10
— Javert, vous étes un homme d’honneur, et je vous estime. Vous vous exagérez votre faute. Ceci d’ailleurs est encore une offense qui me concerne. Javert, vous étes digne de monter et non de descendre. J’entends que vous gardiez votre place. 15
Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle il semblait qu’on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et chaste, et il dit d’une voix tranquille :
— Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela. _20
-— Je vous répéte, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.
Mais Javert, attentif 4 sa seule pensée continua:
— Quant & exagérer, je n’exageére point. Voici com- ment je raisonne. Je vous ai soupconné injustement. 25 Cela, ce n’est rien. C’est notre droit 4 nous autres de soup- conner, quoiqu’il y ait pourtant abus 4 soupgonner au-des- sus de soi. Mais, sans preuves, dans un accés de coleére, dans le but de me venger, je vous ai dénoncé comme for- cat, vous, un homme respectable, un maire, un magistrat! 3 ceci est grave, trés grave. J’ai offensé l’autorité dans votre personne, moi, agent de l’autorité! Si l’un de mes subor-
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donnés avait fait ce que j’ai fait, je l’aurais déclaré indigne du service et chassé. Eh bien? Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J’ai souvent été sévére dans ma vie. Pour les autres. C’était juste. Je faisais bien. 5 Maintenant, si je n’étais pas sévére pour moi, tout ce que j’ai fait de juste deviendrait injuste. Est-ce que je dois m’épargner plus que les autres? Non. Quoi! je n’aurais été bon qu’é chatier autrui et pas moi! mais je serais un misérable! mais ceux qui disent: Ce gueux de Javert! ro auraient raison! Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, votre bonté m’a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour les autres, je n’en veux pas pour moi. Monsieur le maire, le bien du service veut un exemple. Je demande simplement la 15 destitution de l’inspecteur Javert.
Tout cela était prononcé d’un accent humble, fier, déses- péré et convaincu, qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre 4 cet étrange honnéte homme.
— Nous verrons, fit M. Madeleine.
20 ~=«- Et il lui tendit la main.
Javert recula, et dit d’un ton farouche :
— Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas étre, Un maire ne donne pas la main & un mouchard.
Il ajouta entre ses dents:
25 — Mouchard, oui; du moment ot j’ai mésusé de la police, je ne suis plus qu’un mouchard.
Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte.
La il se retourna, et les yeux toujours baissés :
— Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service
3o jusqu’& ce que je sois remplacé.
Il sortit. M. Madeleine resta réveur, écoutant ce pas
ferme et assuré qui s’éloignait sur le pavé du corridor.
FANTINE 53
[Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n’est autre que Jean Valjean qui, apres une nuit passée dans une lutte épouvantable, décide qu’il doit aller a Arras se faire connaitre pour sauver un in- nocent. I] arrive au moment ot le malheureux, qu’on prend pour un ancien forcat, va étre condamné. Brevet, Chenildieu et Coche- paille, qu’on a fait venir de Toulon pour témoigner, ont identifié Champmathieu. En sa qualité de maire, Jean Valjean entre par une porte de derriére et s’assied dans la place réservée aux officiers de la cour. Le président va résumer, mais il est évident que l’accusé est
perdu. |
En ce moment, un mouvement se fit tout a coté du pré- sident. On entendit une voix qui criait:
— Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce cété-ci.
Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle était lamentable et terrible. Les yeux se tourne- rent vers le point d’ot elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés, qui étaient assis derritre la cour, venait de se lever, avait poussé la porte 4 hauteur d’appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était debout au milieu de la salle. Le président, l’avocat général, vingt personnes, le reconnurent, et s’écritrent a la fois:
— Monsieur Madeleine |
C’était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il tenait son chapeau 4 la main; il n’y avait au- cun désordre dans ses vétements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était trés pale et il tremblait légérement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivée 4 Arras, étaient maintenant tout 4 fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu’il était 14. Toutes les tétes se dressérent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans |’auditoire un instant d’hésitation. La voix avait été si poignante, l'homme qui était 14 paraissait si
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calme, qu’au premier abord on ne comprit pas. Cette in- décision ne dura que quelques secondes. Avant méme que le président et l’avocat général eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu 5 faire un geste, l’homme, que tous appelaient en ce moment
