NOL
Là-bas

Chapter 3

part du temps, par la loi du retour. On renvoie le

coup à celui qui le porte; il existe encore, à l'heure actuelle, deux églises, l’une en Belgique et l’autre en France où, lorsqu'on va prier devant une statue de la Vierge, le sort qui vous a lésé rebondit sur vous et va frapper votre adversaire.
—— Bah!
— Oui, l’une de ces églises est à Tongres, à dix- huit kilomètres de Liège, et elle porte même le nom de Notre-Dame de Retour; l’autre est l’église de l’Épine, un petit village près de Châlons. Cette église a été autrefois bâtie pour conjurer les véné- fices que l’on pratiquait à l’aide d’épines qui pous- saient dans ce pays et servaient à transpercer des images dècoupées en forme de cœur.
— Près de Châlons? dit Durtal, qui cherchait dans sa mémoire. Il me semble, en effet, que des Hermies m'a signalé, à propos de l’envoûtement par le sang des souris blanches, des cercles diaboliques installés dans cette ville.
— Oui, cette contrée a été, de tout temps, l’un des foyers les plus véhéments du satanisme.
— Vous êtes joliment ferrée sur la matière; c’est Docre qui vous a infusé cette science?
— Je lui dois, en effet, le peu que je vous débite; il m'avait prise en affection, et il voulait même faire de moi son élève. — J'ai refusé et jen suis mainte- nant contente, car je me soucie beaucoup plus que jadis d’être constamment en état de péché mortel.
— Et la Messe Noire, vous y avez assisté?
Oui, et je vous le dis d'avance, vous regretterez d’avoir vu d'aussi terribles choses. C’est un souve- nir qui reste et fait horreur, même... surtout... lorsque l’on ne prend pas part personnellement à ces offices. »
Il la regarda. Elle était pâle et ses yeux enfumés battaient. ;
« Vous l’aurez voulu, reprit-elle, vous ne pourrez donc vous plaindre, si le spectacle. vous épouvante -ou vous écœure. »
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H resta un peu interloqué par le ton sourd et triste de sa voix.
« Mais, lui, enfin, ce Docre, d’où sort-il, qu'a-t-il fait autrefois, comment est-il ainsi devenu un maître du satanisme?
— Je ignore, je lai connu prêtre habitué à Paris, puis confesseur d’une reine en exil. Il a eu d’hor- ribles histoires que, grâce à des protections, lon a étouffées sous l'Empire. Il a été interné à la Trappe, puis chassé du clergé, excommunié par Rome. Fa également appris qu'il avait été, plusieurs fois, ac- cusé d’empoisonnement, mais acquitté, car les tri- bunaux n’ont jamais réussi à faire la preuve. Au- jourd’hui, il vit je ne sais comment, dans l’aisance, et voyage beaucoup avec une femme qui lui sert de voyante; pour tout le monde, c’est un scélérat, mais il est savant et pervers et puis il est si charmant!
— Oh! fit-il, comme votre voix, comme vos yeux changent! avouez que vous l’aimez!
— Non — je ne l'aime plus, car pourquoi ne vous le dirai-je pas, nous étions fous l’un de l’autre, à un moment.
— Et maintenant?
— Maintenant, c’est fini, je vous le jure; nous sommes restés amis et c’est tout.
— Mais alors vous êtes allée souvent chez lui. Etait-ce au moins curieux, avait-il un intérieur hété- roclite?
— Non, c'était confortable et c'était propre. Il possédait un cabinet de chimiste, une bibliothèque immense; le seul livre curieux qu’il me montra, ce fut un Office sur parchemin de la Messe Noire. Il y avait des enluminures admirables, une reliure fa- briquée avec la peau tannée d’un enfant mort sans baptême, estampée sur l’un de ses plats, ainsi que d’un fleuron, d’une grande hostie consacrée dans une Messe Noire.
— Et que contenait ce manuscrit?
— Je ne lai pas lu. >
Ils gardèrent le silence, puis elle lui prit les mains.
« Vous voici remis, dit-elle; je savais bien que je vous guérirais de votre mine grise. Avouez, tout
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de même, que je suis bonne enfant de ne pas me fâcher.
— Vous fâcher? et pourquoi?
— Mais parce que c’est fort peu flatteur pour une femme, je suppose, de n’arriver à dérider un homme que lorsqu'on l’entretient d’un autre!
— Mais non, mais non, dit-il, en l’embrassant doucement sur les yeux.
— Laisse, fit-elle, tout bas, cela m'énerve et il faut que je parte, car il est tard. »
Elle soupira et s’en fut, le laissant ahuri, se de- mandant une fois de plus dans quel amas de vase la vie de cette femme avait plongé.
XVIII
LE lendemain du jour où il avait. vomi de si fu- rieuses imprécations sur le Tribunal, Gilles de Rais comparut de nouveau devant ses juges.
Il se présenta la tête basse et les mains jointes. Il avait, une fois de plus, bondi d’un excès à un autre; quelques heures avaient suffi pour assagir l'énergumène qui déclara reconnaître les pouvoirs des magistrats et demanda pardon de ses outrages.
Ils lui affirmèrent que, pour lamour de Notre- Seigneur, ils oubliaient ses injures et, sur sa prière, l'évêque et l’inquisiteur rapportèrent la sentence d’excommunication dont ils l'avaient frappé, la veille. Cette audience, d’autres, furent occupées par la comparution de Prélati et de ses complices; puis, s'appuyant sur le texte ecclésiastique qui atteste ne pouvoir se contenter de la confession si elle est « dubia, vaga, generalis, illativa, jocosa », le Pro- moteur assura que pour certifier la sincérité des aveux, Gilles devait être soumis à la question cano- nique, c’est-à-dire à la torture.
Le maréchal supplia l’évêque d'attendre jusqu’au lendemain et réclama le droit de se confesser tout d’abord aux juges qu'il plairait au Tribunal de dé- signer, jurant qu’il renouvellerait ensuite ses aveux devant le public et la cour.
Jean de Malestroit accueillit cette requête et l'évêque de Saint-Brieuc et Pierre de l'Hospital,
chancelier de Bretagne, furent chargés d’entendre -
Gilles dans sa cellule; quand il eut terminé le récit de ses débauches et de ses meurtres, ils ordonnèrent qu’on amenât Prélati. ù
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FA sa vue, Gilles fondit en larmes et alors qu'après linterrogatoire, on s'apprêtait à reconduire l'Italien dans sa geôle, il embrassa, disant : « Adieu, Fran- çois, mon ami, jamais plus nous ne nous entrever- rons en ce monde. Je prie Dieu qu'il vous donne bonne patience et connaissance, et soyez certain, si vous avez bonne patience et espérance en Dieu, que nous nous entreverrons en grande joie de pa- radis. Priez Dieu pour moi et je prierai pour vous. »
Et il fut laissé seul pour méditer sur ses forfaits qu’il devait avouer publiquement, à l'audience, le lendemain.
Ce fut ce jour-là, le jour solennel du procès. La salle où siégeait le Tribunal était comble et la multi- tude, refoulée dans les escaliers, serpentait jusque dans les cours, emplissait les venelles avoisinantes, barrait les rues. De vingt lieues à la ronde, les pay- sans étaient venus pour voir le mémorable fauve dont le nom seul faisait, avant sa capture, clore les portes -dans les tremblantes veillées où pleuraient, tout bas, les femmes.
Le Tribunal allait se réunir au grand complet. Tous les assesseurs qui, d'habitude, se suppléaient pendant les longues audiences, étaient présents.
La salle, massive, obscure, soutenue par de lourds piliers romans, se rajeunissait à mi-corps, s’effilait en ogive, élançait à des hauteurs de cathédrale les arceaux de sa voûte qui se rejoignaient ainsi que les côtes des mitres abbatiales, en une pointe. Elle était éclairée par un jour déteint que filtraient, au travers de leurs résilles de plomb, d’étroits carreaux. L’azur du plafond se fonçait et ses étoiles peintes ne scintillaient plus, à cette hauteur, que comme des têtes d’épingles en acier; dans les ténèbres des voûtes, l’hermine des armes ducales apparaissait, confuse, dans des écussons qui ressemblaient à de grands dés blancs, mouchetés de points noirs.
Et soudain, des trompettes hennirent, la salle de- vint claire, les évêques entraient. Ils fulguraient sous leurs mitres en drap d’or, étaient cravatés d’un col- lier de flammes par le collet orfrazé, pavé d’escar- boucles, de leurs robes. En une silencieuse proces- sion, ils s’avançaient, alourdis par leurs rigides chapes qui tombaient, en s’évasant, de leurs épaules,
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pareilles à des cloches d’or fendues sur le devant, et ils tenaient la crosse à laquelle pendait le mani- pule, une sorte de voile vert.
Ils flambaient, à chaque pas, ainsi que des brasiers sur lesquels on souffle, éclairaient eux-mêmes la salle, en reflétant le pâle soleil d’un pluvieux oc- tobre qui se ranimait dans leurs joyaux et y puisait de nouvelles flammes qu’il renvoyait, en les disper- sant, à lautre bout de la salle, jusqwau peuple muet.
Atteints par le ruissellement des orfrois et des pierres, les costumes des autres juges paraissaient plus discords et plus sombres; les vêtements noirs des assesseurs et de l’Official, la robe blanche et noire de Jean Blouyn, les simarres en soie, les man- teaux de laine rouge, les chaperons écarlates, bordés de pelleteries, de la justice séculière, sem- blaient défraiîchis et grossiers.
Les évêques s’assirent, au premier rang, entou- rèrent, immobiles, Jean de Malestroit qui, d’un siège plus haut, dominait la salle.
Sous l’escorte d'hommes d’armes, Gilles entra.
Il était défait, hâve, vieilli de vingt années en une nuit. Ses yeux brûlaient dans des paupières rissolées, ses joues tremblaient.
Sur l’injonction qui lui fut adressée, il commença le récit de ses crimes.
D’une voix sourde, obscurcie par les larmes, il raconta ses rapts d'enfants, ses hideuses tactiques, ses stimulations infernales, ses meurtres impétueux, ses implacables viols; obsédé par la vision de ses victimes, il décrivit leurs agonies ralenties ou hâtées, leurs appels et leurs râles; il avoua s’être vautré dans les élastiques tiédeurs des intestins; il confessa qu’il avait arraché des cœurs par des plaies élargies, ouvertes, telles que des fruits mûrs.
Et d’un œil de somnambule, il regardait ses doigts qu'il secouait, comme pour en laisser égoutter le sang.
La salle atterrée gardait un morne silence que lacéraient soudain quelques cris brefs; et l’on em- portait, en courant, des femmes évanouies, folles d'horreur.
Lui, semblait ne rien entendre, ne rien voir; il
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continuait à dévider l’effrayante litanie de ses crimes.
Puis sa voix devint plus rauque. Il arrivait aux effusions sépulcrales, au supplice de ces petits en- fants qu'il cajolait afin de leur couper, dans un baiser, le cou.
Il divulgua les détails, les énuméra tous. Ce fut tellement formidable, tellement atroce, que, sous leurs coiffes d’or, les évêques blèmirent; ces prêtres, trempés aux feux des confessions, ces juges qui, en des temps de démonomanies et de meurtres, avaient entendu les plus terrifiants des aveux; ces prélats qu'aucun forfait, qu'aucune abjection des sens, quaucun purin d'âme n’étonnaient plus, se signèrent et Jean de Malestroit se dressa et voila, par pudeur, la face du Christ.
Puis, tous baissèrent le front et, sans qu’un mot eût été échangé, ils écoutèrent le maréchal qui, la figure bouleversée, trempée de sueur, regardait le crucifix dont linvisible tête soulevait le voile, avec sa couronne hérissée d’épines.
Gilles acheva son récit; mais alors, une détente eut lieu; jusqu'alors il était resté debout, parlant comme dans un brouillard, se racontant à lui-même tout haut le souvenir de ses impérissables crimes.
Quand ce fut terminé, les forces abandonnèrent. Jl tomba sur les genoux et, secoué par d’affreux sanglots, il cria : « O Dieu, mon Rédempteur, je vous demande miséricorde et pardon! >» — Puis ce farouche et hautain baron, le premier de sa caste, sans doute, s’humilia. Il se tourna vers le peuple et dit, en pleurant : « Vous, les parents de ceux que- j'ai si cruellement mis à mort, donnez, ah! donnez- moi le secours de vos pieuses prières! »
Alors, en sa blanche splendeur, l’âme du Moyen Age rayonna dans cette salle. 3 1
Jean de Malestroit quitta son siège et releva lac- cusé qui frappait de son front désespéré les dalles; le juge disparut en lui, le prêtre seul resta; il em- brassa le coupable qui se repentait et pleurait sa faute. i ee
Il y eut dans l'audience un frémissement lorsque Jean de Malestroit dit à Gilles, debout, la tête appuyée sur sa poitrine : « Prie, pour que la juste
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et épouvantable colère du Très-Haut se taise; pleure, pour que tes larmes épurent les charniers en folie de ton être! »
Et la salle entière s’agenouilla et pria pour l'as- sassin.
Quand les oraisons se turent, il y eut un instant d’affolement et de trouble. Exténuée d’horreur, ex- cédée de pitié, la foule houlait; le Tribunal, silen- cieux et énervé, se reconquit.
D'un geste, le Promoteur arrêta les discussions, balaya les larmes.
Il dit que les crimes étaient « clairs et apperts >, que les preuves étaient manifestes, que la cour pou- vait maintenant, en son âme et conscience, châtier le coupable et il demanda que l’on fixât le jour du jugement. Le Tribunal désigna le surlendemain.
Et ce jour-là, l’Official de l'Eglise de ‘Nantes, Jacques de Pentcoetdic lut, à la suite, les deux sen- tences; la première rendue par l’évêque et l’inqui- siteur sur les faits relevant de leur commune juri- diction, commençait ainsi
« Le Saint nom du Christ invoqué, nous, Jean, « évêque de Nantes, et frère Jean Blouyn, bachelier « en nos Saintes Ecritures, de l’ordre des frères « prêcheurs de Nantes et délégué de l’inquisiteur « de l’hérésie pour la ville et le diocèse de Nantes, « en séance du Tribunal et n'ayant sous les yeux
Et, après l’énumération des crimes, il concluait :
« Nous prononçons, nous décidons, nous décla- « rons que toi, Gilles de Raïs, cité à notre Tribunal, « tu es honteusement coupable d’hérésie, d’apos- « tasie, d’évocation des démons; que pour ces « crimes, tu as encouru la sentence d’excommu- « nication et toutes les autres peines déterminées « par le droit. »
La seconde sentence, rendue par l’évêque seul,
sur les crimes de sodomie, de sacrilège et de vio- lation des immunités de l'Eglise, qui étaient plus
particulièrement de son ressort, aboutissait aux
mêmes conclusions et prononçait également, dans une forme presque identique, la même peine.
Gilles écoutait, tête basse, la lecture des juge-
ments. Quand elle fut terminée, l’évêque et l’inqui-
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siteur lui dirent : « Voulez-vous, maintenant que vous détestez vos erreurs, vos évocations et vos autres crimes, être réincorporé à l'Eglise, notre mère? >
Et, sur les ardentes prières du maréchal, ils le relevèrent de toute excommunication et ladmirent à participer aux sacrements. La justice de Dieu était satisfaite, le crime était reconnu, puni, mais effacé par la contrition et la pénitence. La justice
humaine demeurait seule.
_. L’évêèque et l'inquisiteur remirent le coupable à la cour séculière qui, retenant les captures d’enfants et les. meurtres, prononça la peine de mort et la confiscation des biens. Prélati, les autres complices, furent en même temps condamnés à être pendus et brûlés vifs.
« Criez à Dieu merci! dit Pierre de l'Hospital qui présidait les débats civils, et disposez-vous à mourir en bon état, avec un grand repentir d’avoir commis de tels crimes! »
Cette recommandation était inutile.
Gilles envisageait maintenant le supplice sans aucun effroi. Il espérait, humblement, avidement, en la miséricorde du Sauveur; l’expiation terrestre, le bûcher, il l’appelait de toutes ses forces, pour se rédimer des flammes éternelles, après sa mort.
. Loin de ses châteaux, dans sa geôle, seul, il s’était ouvert et il avait visité ce cloaque qu'avaient si long- temps alimenté les eaux résiduaires échappées des abattoirs de Tiffauges et de Machecoul. Il avait erré, sangloté, sur ses propres rives, désespérant de pou- voir jamais étancher l’amas de ces effrayantes boues. Et, foudroyé par la grâce, dans un cri d’horreur et de joie, il s'était subitement renversé l’âme; il l'avait lavée de ses pleurs, séchée au feu des prières tor- rentielles, aux flammes des élans fous. Le boucher de Sodome s'était renié, le compagnon de Jeanne d'Arc avait reparu, le mystique dont l’âme s’essorait jusqu’à Dieu, dans des balbuties d’adoration, dans des flots de larmes!
Puis il pensa à ses amis, voulut qu'eux aussi mou- russent en état de grâce. Il demanda à l’évêque de Nantes qu’ils ne fussent pas exécutés avant ou après, mais en même temps que lui. Il fit valoir qu’il était
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le plus coupable, qu'il devait les avertir de leur salut, les assister au moment où ils monteraient sur le bûcher.
Jean de Malestroit accueillit cette supplique.
« Ce qui est curieux, se dit Durtal, en s’inter- rompant d'écrire pour allumer une cigarette, c’est que.:. >
On sonna doucement; Mme Chantelouve entra.
Elle déclara qu’elle ne restait que deux minutes, qu’elle avait une voiture en bas. « C’est pour ce soir, dit-elle; je viendrai vous prendre à neuf heures. Ecrivez-moi d’abord une lettre à peu près conçue dans ces termes », et elle lui remit un papier qu’il déplia.
Il contenait simplement cette attestation : « J'avoue que tout ce que j'ai dit et écrit sur la Messe Noire, sur le prêtre qui la célèbre, sur le lieu où j'ai prétendu y assister, sur les soi-disant per- sonnes que jy trouvai, est de pure invention. J’af- firme que j'ai imaginé tous ces récits, que, par conséquent, tout ce que j'ai raconté est faux. >
« C’est de Docre? dit-il, regardant une petite écriture, pointue et retorse, presque agressive.
— Oui; et il veut, en outre, que cette déclaration non datée soit faite sous forme de lettre adressée à une personne qui vous aurait consulté à ce sujet.
— Il se défie donc bien de moi, votre chanoine!
— Dame, vous faites des livres!
— Ça ne me plaît pas infiniment de signer cela, murmura Durtal. Et si je refuse?
— Vous n’assisterez pas à la Messe Noire. >
La curiosité fut plus vive que ses répugnances. Il rédigea et signa la lettre que Mme Chantelouve mit dans son porte-cartes.
« Et dans quelle rue cette cérémonie se passe- t-elle?
— Dans la rue Olivier-de-Serres.
— Où est-ce?
— Près de la rue de Vaugirard, tout en haut.
— Et c’est là que demeure Docre?
— Non; nous allons dans une maison particulière qui appartient à l’une de ses amies. — Sur ce, si vous le voulez bien, vous reprendrez votre interroga-
“a+
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toire à un autre instant, car je suis pressée et je me sauve. À neuf heures, n’est-ce pas, soyez prêt. »
Il eut à peine le temps de l’embrasser, elle était partie.
« Enfin, se dit-il, lorsqu'il fut seul, j'avais déjà des renseignements sur l’incubat et l’envoûtement; il ne me restait plus à connaître que la Messe Noire pour être tout à fait au courant du satanisme, tel qu'il se pratique de nos jours et je vais la voir! Je veux bien être pendu si je soupçonnais que Paris recélât des dessous pareils! et comme les choses s’attirent et se lient; il fallait que je m’occupasse de Gilles de Rais et du diabolisme au Moyen Age, pour que le diabolisme contemporain me fût montré! »
Et il repensa à Docre et il se dit : « Quelle fi- naude crapule que ce prêtre! au fond, parmi ces occultistes qui grouillent aujourd’hui dans la dé- composition des idées d’un temps, celui-là est le seul qui m'intéresse.
« Les autres, les mages, les théosophes, les kabba- listes, les spirites, les hermétistes, les Rose-Croix, me font l'effet, lorsqu'ils ne sont pas de simples larrons, d’enfants qui jouent et se chamaillent, en trébuchant, dans une cave; et si l’on descend plus bas encore, dans les officines des pythonisses, des voyantes et des sorciers, que trouve-t-on, sinon des agences de prostitution et de chantage? Tous ces soi-disant débitants d'avenir sont fort malpropres; c’est la seule chose, dans l’occulte, dont on soit sûr! »
Des Hermies interrompit par un coup de sonnette ces réflexions. IL venait annoncer à Durtal que Gé- vingey était de retour et qu’ils devaient diner en- semble, le surlendemain, chez Carhaix.
« Sa bronchite est donc guérie?
— Oui, complètement. »
Préoccupé de l’idée de la Messe Noire, Durtal ne put se taire et il avoua que, le soir même, il devait y assister; — et devant la mine stupéfaite de des Hermies, il ajouta qu’il avait promis le secret et qu’il ne pouvait, pour l'instant, lui en raconter davantage.
« Mâtin, tu as de la chance, toi, fit des Hermies. Est-ce indiscret de te demander le nom de l'abbé qui présidera à cet office?
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— Non, c’est le chanoine Docre.
— Ah! » Et l’autre se tut; il cherchait évidem- ment à deviner à l’aide de quelles manigances son ami avait pu joindre ce prêtre.
« Tu m'as autrefois narré, reprit Durtal, qu’au Moyen Age, la Messe Noire se disait sur la croupe nue d’une femme, qu’au xvir? siècle, elle se célébrait sur le ventre; et maintenant?
— Je crois qu’elle a lieu comme à l’église, devant un autel. Du reste, à la fin du xv° siècle, elle s’est quelquefois débitée ainsi, dans les Biscayes. Il est vrai que le diable opérait alors en personne. Revêtu d'habits épiscopaux, déchirés et souillés, il commu- niait avec des rondelles de savate, criant : « Ceci est mon corps! » Et il donnait à mâcher ces dé- goûtantes espèces aux fidèles qui lui avaient préala- blement baisé la main gauche, le cas et le croupion. J'espère que tu ne seras pas obligé de rendre d'aussi bas hommages à ton chanoine. »
Durtal se mit à rire. « Non, je ne pense pas. qu’il exige de telles prébendes; mais, voyons, tu ne juges point que décidément les êtres qui, pieusement, ignoblement, suivent ces offices sont un peu fous?
— Fous! et pourquoi? — Le culte du Démon n’est pas plus insane que celui de Dieu; l’un purule et l’autre resplendit, voilà tout; à ce compte-là, tous les gens qui implorent une divinité quelconque se- raient déments! Non, les affiliés du satanisme sont des mystiques d’un ordre immonde, mais ce sont des mystiques. Maintenant, il est fort probable que ieurs élans vers l’au-delà du Mal coïnciäent avec des tribulations enragées des sens, car la Luxure est la goutte-mère du Démonisme. La médecine classe tant bien que mal cette faim de l’ordure dans les dis- tricts inconnus de la Névrose; et elle le peut, car personne ne sait au juste ce quest cette maladie dont tout le monde souffre; il est bien certain, en effet, que les nerfs vacillent dans ce siècle, plus aisément qu'autrefois, au moindre choc. Tiens, rap- pelle-toi les détails donnés par les journaux, sur l'exécution des condamnés à mort; ils nous révèlent que le bourreau travaille avec timidité, qu’il est sur le point de s'évanouir, qu’il a mal aux nerfs, lors- qu’il décapite un homme. Quelle misère! lorsqu'on le
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compare aux invincibles tortionnaires du vieux temps! Ceux-là vous enfermaient la jambe dans un bas de parchemin mouillé qui se rétractait devant le feu et vous broyait doucement les chairs; ou bien, ils vous enfonçaient des coins dans les cuisses et brisaient les os, ils vous cassaient les pouces des mains dans des étaux à vis, vous découpaient des lanières d’épiderme dans le râble, vous retroussaient comme un tablier la peau du ventre; ils vous écar- telaient, vous estrapadaient, vous rôtissaient, vous arrosaient de brandevin en flammes, avec une face impassible, des nerfs tranquilles, quaucun cri, qu'aucune plainte n’ébranlaient. Ces exercices étant ŭn peu fatigants, ils avaient seulement, après l’opé- ration, bonne soif et grande faim. C’étaient des san- guins bien équilibrés, tandis que maintenant! Mais, pour en revenir à tes compagnons de sacrilège, ce soir, s’ils ne sont pas des fous, ce sont, à n’en point douter, de très répugnants paillards. Observe-les. Je suis sûr qu’en invoquant Belzébuth, ils pensent aux prélibations charnelles. N’aie pas peur, va, il n’y a point, dans ce groupe, des gens qui imiteraient ce martyr dont parle Jacques de Voragine, dans son histoire de saint Paul l’Ermite. Tu connais cette légende? `
— Non.
— Eh bien, pour te rafraîchir l'âme, je vais te la conter. Ce martyr, qui était tout jeune, fut étendu, pieds et poings liés, sur un lit, puis on lui dépêcha une superbe créature qui le voulut forcer. Comme il ardait et qu’il allait pécher, il se coupa la langue avec ses dents et il la cracha au visage de cette femme; et « ainsi la douleur enchassa la tentation », dit le bon de Voragine.
— Mon héroïsme n’irait pas jusque-là, je l’avoue; mais... tu ten vas déjà?
— Oui, je suis attendu.
— Quelle bizarre époque! reprit Durtal, en le reconduisant. C’est juste au moment où le positi- visme bat son plein, que le mysticisme s'éveille et que les folies de occulte commencent.
— Mais il en a toujours été ainsi; les queues de siècle se ressemblent. Toutes vacillent et sont troubles. Alors que le matérialisme sévit, la magie
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se lève. Ce phénomène reparaît tous les cent ans. Pour ne pas remonter plus haut, vois le déclin du dernier siècle. A côté des rationalistes et des athées, tu trouves Saint-Germain, Cagliostro, Saint-Martin, Gabalis, Cazotte, les Sociétés des Rose-Croix, les cercles infernaux, comme maintenant! — Sur ce, adieu, bonne soirée et bonne chance. »
« Oui, mais se dit Durtal, en refermant la porte, les Cagliostro avaient au moins une certaine allure et probablement aussi une certaine science, tandis que les mages de ce temps, quels aliborons et quels camelots! »
XIX
Its montaient, cahotés dans un fiacre, la rue de Vaugirard. Mme Chantelouve s’était rencoignée et ne soufflait mot. Durtal la regardait lorsque, pas- sant devant un réverbère, une courte lueur courait puis s’éteignait sur sa voilette. Elle lui semblait agitée et nerveuse sous des dehors muets. Il lui prit la main qu’elle ne retira pas, mais il la sentait glacée sous son gant et ses cheveux blonds lui pa- rurent, ce soir-là, en révolte et moins fins que d’ha- bitude et secs. « Nous approchons, ma chère amie? » Mais, d’une voix angoissée et basse, elle lui dit : « Non, ne parlez pas. » Et, très ennuyé de ce tête- à-tête taciturne, presque hostile, il se remit à exa- miner la route par les carreaux de la voiture.
La rue s’étendait, interminable, déjà déserte, si mal pavée que les essieux du fiacre criaient, à chaque pas; elle était à peine éclairée par des becs de gaz qui se distançaient de plus en plus, à mesure qu’elle s’allongeait vers les remparts. Quelle singu- lière équipée! se disait-il, inquiété par la physio- nomie froide, rentrée de cette femme.
Enfin, le véhicule tourna brusquement dans une rue noire, fit un coude et s'arrêta.
Hyacinthe descendit; en attendant la monnaie que le cocher devait lui rendre, Durtal inspecta, d’un coup d’œil, les alentours; il était dans une sorte d’impasse. Des maisons basses et mornes bor- daient une chaussée aux pavés tumultueux et sans trottoirs; en se retournant, quand le cocher partit, il se trouva deva.' un long et haut mur, au-dessus
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duquel bruissaient, dans ombre, des feuilles d'arbres. Une petite porte, trouée d’un guichet, s’en- fonçait dans l’épaisseur de ce mur sombre, chiné de traits blancs par des raies de plâtre qui hour- daient ses fissures et bouchaient ses brèches. Subi- . tement, plus loin, une lueur jaillit d’une devanture et, sans doute attiré par le roulement du fiacre, un homme, portant le tablier noir des marchands de vins, se pencha hors d'une boutique et saliva sur le seuil.
« C’est ici », dit Mme Chantelouve.
Elle sonna, le guichet s’ouvrit; elle souleva sa voi- lette, un jet de lanterne la frappa au visage; la porte disparut sans bruit, ils pénétrèrent dans un jardin.
« Bonjour, madame.
— Bonjour, Marie.
— C’est dans la chapelle?
— Oui, madame veut-elle que je la conduise?
— Non, merci. >
La femme à la lanterne scruta Durtal; il aperçut, sous une capeline, des mèches grises tordues sur une figure en désordre et vieille; mais elle ne lui laissa pas le temps de l’examiner car elle rentra près du mur dans un pavillon qui lui servait de loge.
I suivit Hyacinthe qui traversait des allées obs- cures et sentant le buis, jusqu’au perron d’une bâtisse. Elle était comme chez elle, poussait les portes, faisait claquer ses talons sur les dalles.
« Prenez garde, fit-elle, après avoir franchi un _vestibule, il y a trois marches. »
Ils débouchèrent dans une cour, s'arrêtèrent de- vant une ancienne maison et elle sonna. Un petit homme parut, s’effaca, lui demanda de ses nouvelles, d’une voix affétée et chantante. Elle passa, en le saluant, et Durtal frôla une face faisandée, des yeux liquides et en gomme, des joues plâtrées de fard, des lèvres peintes et il pensa qu'il était tombé dans un repaire de sodomites.
« Vous ne m’aviez pas annoncé que je m’appro- cherais d’une telle compagnie, dit-il à Hyacinthe qu’il rejoignit au tournant d’un couloir éclairé par une lampe.
-— Pensiez-Vous rencontrer ici des saints? » Et
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elle haussa les épaules et tira une porte. Ils étaient dans une chapelle, au plafond bas, traversé par des poutres peinturlurées au goudron, aux fenêtres cachées sous de grands rideaux, aux murs lézardés et déteints. Durtal recula, dès les premiers pas. Des bouches de calorifère soufflaient des trombes; une abominable odeur d’humidité, de moisi, de poêle ‘neuf, exaspérée par une senteur irritée d’alcalis, de résines et d'herbes brüûlées, lui pressurait la gorge, lui serrait les tempes.
Il s’avançait à tâtons, sondait cette chapelle qu'éclairaient à peine, dans leurs suspensions de bronze doré et de verre rose, des veilleuses de sanc- tuaire. Hyacinthe lui fit signe de s'asseoir, elle se dirigea vers un groupe de personnes installées sur des divans, en un coin, dans l'ombre. Un peu gêné d’être ainsi mis à l'écart, Durtal remarqua que, parmi ces assistants, il y avait très peu d'hommes et beaucoup de femmes; mais ce fut en vain qu’il s'efforça de discerner leurs traits. Çà et là, pourtant, à un.élan des veilleuses, il apercevait un type juno- nien de grosse brune, puis une face d'homme, rasée et triste. Il les observa, put constater que ces femmes ne caquetaient pas entre elles; leur conver- sation paraissait peureuse et grave, car aucun rire. aucun éclat de voix ne s’entendait, mais un chucho- tement irrésolu, furtif, sans aucun geste.
« Sapristi! se dit-il, Satan n’a pas l'air de rendre ses fidèles heureux! »
Un enfant de chœur, vêtu de rouge, s’avança vers le fond de la chapelle et-alluma une rangée de cierges. Alors l’autel apparut, un autel d'église ordi- naire, surmonté d’un tabernacle au-dessus duquel se dressait un Christ dérisoire, infâme. On lui avait relevé la tête, allongé le col et des plis peints aux joues muaient sa face douloureuse en une gueule tordue par un rire ignoble. Il était nu, et à la place du linge qui ceignait ses flancs, l’immondice en émoi de l’homme surgissait d’un paquet de crins. Devant le tabernacle, un calice couvert du pale était posé; Venfant de chœur lissait avec ses mains la nappe de l'autel, ginginait des hanches, se haussait sur un pied, comme pour s'envoler, jouait les chérubins, sous prétexte d’atteindre les cierges noirs dont
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Podeur de bitume et de poix s’ajoutait maintenant aux pestilences étouffées de cette pièce.
Durtal reconnut sous la robe rouge le « petit Jésus » qui gardait la porte quand il entra et il comprit le rôle réservé å cet homme dont la sacri- lège ordure se substituait à cette pureté de enfance que veut l'Eglise.
Puis, un autre enfant de chœur encore plus hideux s’exhiba. Efflanqué, creusé par les toux, réparé par des carmins et des blancs gras, il boitillait, en chan- tonnant. Il s’approcha de trépieds qui flanquaient l’autel, remua les braises accouvies dans les cendres et il y jeta des morceaux de résine et des feuilles.
Durtal commençait à s’ennuyer quand Hyacinthe le rejoignit; elle s’excusa de l'avoir laissé si long- temps seul, l’invita à changer de place et elle le conduisit, derrière toutes les rangées de chaises, très à l’écart.
« Nous sommes donc dans une vraie chapelle? demanda-t-il.
— Oui, cette maison, cette église, ce jardin que nous avons traversé, ce sont les restes d’un ancien couvent d’Ursulines, maintenant détruit. L’on a pendant longtemps resserré des fourrages dans cette chapelle; la maison appartenait à un loueur de voitures qui l’a vendue, tenez, à cette dame, — et elle désignait une grosse brune qu'avait entr’aperçue Durtal.
— Et, elle est mariée, cette dame?
— Non, c’est une ancienne religieuse qui fut jadis débauchée par le chanoine Docre.
— Ah! et ces messieurs qui paraissent vouloir rester dans l’ombre?
— Ce sont des sataniques... il y en a un parmi eux qui fut professeur à l’école de Médecine; il a chez lui un oratoire où il prie la statue de la Vénus Astarté, debout sur un autel.
— Bah! `
— Oui; — il se fait vieux, et ces oraisons démo- niaques décuplent ses forces qu’il use avec des créatures de ce genre; — et elle désigna, d’un geste, les enfants de chœur.
; FANGOS me garantissez la véracité de cette his- oire?
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— Je l’invente si peu que vous la trouverez ra- contée tout au long dans un journal religieux Les Annales de la Sainteté. Et, bien qu’il fût clairement désigné dans l’article, ce monsieur n’a pas osé faire poursuivre ce journal! — Ah çà, qu'est-ce que vous avez? reprit-elle, en le regardant.
— J'ai... que j'étouffe; Podeur de ces cassolettes est intolérable!
— Vous vous y habituerez dans quelques se- condes.
— Mais qu'est-ce qu'ils, brûlent pour que ça pue comme cela?
— De la rue, des feuilles de jusquiame et de datura, des solanées sèches et de la myrte; ce sont des parfums agréables à Satan, notre maître! »
Elle dit cela de cette voix gutturale, changée, qu'elle avait, à certains instants, au lit.
Il la dévisagea; elle était pâle; le bouche était serrée, les yeux pluvieux battaient.
« Le voici >, murmura-t-elle, tout à coup, pendant que les femmes couraient devant eux, allaient s’age- nouiller sur des chaises.
Précédé des deux enfants de chœur, coiffé d’un bonnet écarlate sur lequel se dressaient deux cornes de bison en étoffe rouge, le chanoine entra.
Durtal l’examina, tandis qu’il marchait à l’autel. I] était grand mais mal bâti, tout en buste; le front dénudé se prolongeait sans courbe en un nez droit; les lèvres, les joues étaient hérissées de ces poils durs et drus qu'ont les anciens prêtres qui se sont longtemps rasés; les traits étaient sinueux et gros; les yeux en pépins de pommes, petits, noirs, serrés près du nez, phosphoraient. Somme toute, sa physio- nomie était mauvaise et remuée, mais énergique et ces yeux durs et fixes ne ressemblaient pas à ces prunelles fuyantes et sournoises que s'était imaginé, Durtal.
I s’inclina solennellement devant l'autel, monta les gradins, et commença sa messe,
Durtal vit alors qu'il était, sous les habits du sacrifice, nu. Ses chairs, refoulées par des jarretières attachées haut, apparaissaient au-dessus de ses bas noirs. La chasuble avait la forme ordinaire des cha- subles, mais elle était du rouge sombre du sang sec
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et, au milieu dans un triangle autour duquel fusait
une végétation de colchiques, de sabines, de pommes-vinettes et: d’euphorbes, un bouc noir; debout, présentait les cornes.
Docre faisait les génuflexions, les inclinations médiocres ou profondes, spécifiées par le rituel; les
enfants de chœur, à genoux, débitaient les répons -
latins, d’une voix cristalline qui chantait sur les fins de mots.
« Ah çà, mais c’est une simple messe basse >, dit Durtal à Mme Chantelouve.
Elle fit signe que non. En effet, à ce moment, les enfants de chœur passèrent derrière l’autel, rappor- tèrent, l’un, des réchauds de cuivre, l’autre, des encensoirs qu'ils distribuèrent aux assistants. Toutes les femmes s’enveloppèrent de fumée; quelques-unes se jetèrent la tête sur les réchauds, humèrent l’odeur à plein nez, puis, défaillantes, se dégrafèrent, en poussant des soupirs rauques.
Alors le sacrifice s’interrompit. Le prêtre des- cendit à reculons les marches, s’agenouilla sur la dernière et, d’une voix trépidante et aiguë, il cria :
« Maître des Esclandres, Dispensateur des bien- faits du crime, Intendant des somptueux péchés et des grands vices, Satan, c’est toi que nous adorons, Dieu logique, Dieu juste!
« Légat suradmirable des fausses transes, tu ac- cueilles la mendicité de nos larmes; tu sauves l'honneur des familles par l’avortement des ventres fécondés dans des oublis de bonnes crises; tu insinues la hâte des fausses couches aux mères et ton obstétrique épargne les angoisses de la maturité, la douleur des chutes, aux enfants qui meurent avant de naître!
« Soutien du Pauvre exaspéré, Cordial des vaincus, c’est toi qui les doues de l’hypocrisie, de l'ingratitude, de l'orgueil, afin qu’ils se puissent défendre contre les attaques des enfants de Dieu, des Riches!
« Suzerain des mépris, Comptable des humilia- tions, Tenancier des vieilles haines, toi seul fertilises le cerveau de l’homme que l'injustice écrase; tu lui souffles les idées de vengeance préparées, des
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méfaits sûrs; tu l’incites aux meurtres,-tu lui donnes Fexubérante joie des représailles acquises, la bonne ivresse des supplices accomplis, des pleurs, dont il. est cause!
« Espoir des virilités, Angoisse des matrices vides, Satan, tu ne demandes point les inutiles épreuves des reins chastes, tu ne vantes pas la démence des carèmes et des siestes; toi seul reçois les suppliques charnelles et les apostilles auprès des familles pauvres et cupides. Tu détermines la mère à vendre sa fille, à céder son fils, tu aides aux amours stériles et réprouvées, Tuteur des stridentes Névroses, Tour de Plomb des Hystéries, Vase en- sanglanté des Viols!
« Maître, tes fidèles servants à genoux t’implo- rent. Ils te supplient de leur assurer l’allégresse de ces délectables forfaits que la justice ignore; ils te supplient d’aider aux maléfices dont les traces inconnues déroutent la raison de l’homme, ils te supplient de les exaucer, alors qu'ils souhaitent Ja torture de tous ceux qui les aiment et qui les servent; ils te demandent enfin, gloire, richesse, puissance, à toi, le Roi des déshérités, le Fils que chassa l’inexorable Père! »
Puis, Docre se releva, et, debout, d’une voix claire, haineuse, les bras étendus, vociféra
« Et toi, toi, qu’en ma qualité de prêtre, je force, que tu le veuilles ou non, à descendre dans cette hostie, à incarner dans ce pain, Jésus, Artisan des supercheries, Larron d’hommages, Voleur d’affec- tion, écoute! Depuis le jour où tu sortis des entrailles ambassadrices d’une Vierge, tu as failli à tes enga- gements, menti à tes promesses; des siècles ont sangloté, en t’attendant, Dieu fuyard, Dieu muet! tu devais rédimer les hommes et tu n’as rien racheté; tu devais apparaître dans ta gloire et tu t’endors! Va, mens, dis au misérable qui t’appelle : « Espère, patiente, souffre, l'hôpital des âmes te « recevra, les anges t’assisteront, le Ciel s’ouvre. » — Jmposteur! tu sais bien que les anges, dégoûtés de ton inertie, s'éloignent! — Tu devais être le Truchement de nos plaintes, le Chambellan de nos pleurs, tu devais les introduire près du Père et tu ne las point fait, parce que sans doute cette inter-
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cession dérangeait ton sommeil d’Eternité béate et repue!
« Tu as oublié cette pauvreté que tu prêchais, Vassal énamouré des Banques! Tu as vu sous le pressoir de l’agio broyer les faibles, tu as entendu les râles des timides perclus par les famines, des femmes éventrées pour un peu de. pain et tu as fait répondre par la Chancellerie de tes Simoniaques, par tes représentants de commerce, par tes Papes, des excuses dilatoires, des promesses évasives, Baso- chien de sacristie, Dieu d’affaires!
la vie et linfligea à des innocents que tu oses con- damner, au nom d’on ne sait quel péché originel, que tu oses punir, en vertu d’on ne sait quelles clauses, nous voudrions pourtant bien te faire avouer enfin tes impudents mensonges, tes inexpiables crimes! Nous voudrions taper sur tes clous, appuyer sur tes épines, t’amener le sang douloureux au bord de tes plaies sèches!
« Et cela, nous le pouvons et nous allons le faire, en violant la quiétude de ton Corps, Profanateur des amples vices, Abstracteur des puretés stupides, Nazaréen maudit, Roi fainéant, Dieu lâche! j Amen >», crièrent les voix cristallines des enfants de chœur.
Durtal écoutait ce torrent de blasphèmes et d’in- sultes; Pimmondice de ce prêtre le stupéfiait; un silence succéda à ces hurlements; la chapelle fumait dans la brume des encensoirs. Les femmes jus- qu'alors taciturnes s’agitèrent, alors que, remonté à l'autel, le chanoine se tourna vers elles et les bénit, de la main gauche, d’un grand geste.
Et soudain les enfants de chœur agitèrent des sonnettes.
Ce fut comme un signal; des femmes tombées sur les tapis se roulèrent. L’une semblant mue par un ressort se jeta sur le ventre et rama l'air avec ses pieds; une autre, subitement atteinte d’un stra- bisme hideux, gloussa, puis, devenue aphone, resta, la mâchoire ouverte, la langue retroussée, la pointe dans le palais, en haut; une autre, bouffie, livide, les pupilles dilatées, se renversa la tête sur les
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épaules puis la redressa d’un jet brusque, et se laboura en raclant la gorge avec ses ongles; une autre encore, étendue sur les reins, défit ses jupes, sortit une panse nue, météorisée, énorme, puis se tordit en d’affreuses grimaces, tira, sans pouvoir la rentrer, une langue blanche déchirée sur les bords, d’une bouche en sang hersée de dents rouges.
Du coup, Durtal se leva pour mieux voir, et distinc- tement, il entendit et il aperçut le chanoine Docre.
Il contemplait le Christ qui surmontait le taber- nacle, et, les bras écartés, il vomissait d’effrayants outrages, gueulait, à bout de force, des injures de cocher ivre. Un des enfants de chœur s’agenouilla devant lui, en tournant le dos à l’autel. Un frisson parcourut léchine du prêtre. Dun ton solennel, mais d’une voix clignotante, il dit : « Hoc est enim corpus meum », puis, au lieu de s’agenouiller, après la consécration, devant le précieux Corps, il fit face aux assistants et il apparut, tuméfié, hagard, ruisse- lant de sueur.
Il titubait entre les deux enfants de chœur qui, relevant la chasuble, montrèrent son ventre nu, le tinrent, tandis que l’hostie, qu’il ramenait devant lui, sautait, atteinte et souillée, sur les marches.
Alors Durtal se sentit frémir, car un vent de folie secoua la salle. L’aura de la grande hystérie suivit le sacrilège et courba les femmes; pendant que les enfants de chœur encensaient la nudité du pontife, des femmes se ruèrent sur le Pain Eucharistique et à plat ventre, au pied de l’autel, le griffèrent, arra- chèrent des parcelles humides, burent et mangèrent cette divine ordure.
Une autre, accroupie sur un crucifix, éclata d’un rire déchirant puis cria : mon prêtre, mon prêtre! une vieille s’arracha les cheveux, bondit, pivota sur elle-même, se ploya, ne tint plus que sur un pied, s’abattit près d’une jeune fille qui, blottie le jong d’un mur, craquait dans des convulsions, bavait de l’eau gazeuse, crachaït, en pleurant, d’affreux blasphèmes. Et Durtal, épouvanté, vit, dans la fumée, ainsi qu'au travers d'un brouillard, les cornes rouges de Docre qui, maintenant assis, écumait de rage, mâchait des pains azymes, les recrachaïit, se torchait avec, en distribuait aux femmes; et elles les
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enfouissaient en bramant, ou se culbutaient, les unes sur les autres, pour les violer. i
C'était un cabanon exaspéré d’hospice, une mons- trueuse étuve de prostituées et de folles. Alors, tandis que les enfants de chœur s’alliaient aux hommes, que la maîtresse de la maison, montait, retroussée, sur l'autel, empoignait, d’une main, la hampe du Christ et ramenait de l’autre le calice sous ses jambes nues, au fond de la chapelle, dans l'ombre, une enfant, qui n'avait pas encore bougé, se courba tout à coup en avant et hurla à la mort, comme une chienne!
Excédé de dégoût, à moitié asphyxié, Durtal voulut fuir. Il chercha Hyacinthe mais elle n’était plus là. Il finit par l’apercevoir auprès du chanoine; il enjamba les corps enlacés sur les tapis et s’appro- cha gelle. Les narines frémissantes, elle humaït les exhalaisons des parfums et des couples.
« Podeur du sabbat! lui dit-elle, à mi-voix, les dents serrées.
— Ah çà, venez-vous, à la fin? »
Elle sembla s’éveiller, eut un moment d’hésitation, puis sans rien répondre, elle le suivit.
Il joua des coudes, se dégagea des femmes qui maintenant sortaient des dents prêtes à mordre; il poussa Mme Chantelouve vers la porte, franchit la cour, le vestibule, et la loge du concierge étant vide, il tira le cordon et se trouva dans la rue.
Là, il s'arrêta et aspira, à pleins poumons, des bouffées d’air; Hyacinthe, immobile, perdue au loin, s’accota au mur.
Il la regarda. « Avouez que vous avez envie de rentrer? dit-il, d’un ton dans lequel le mépris perçait. = Non, fit-elle, avec effort, mais ces scènes me brisent. Je suis étourdie, j'ai besoin d’un verre d’eau pour me remettre. »
Et elle remonta la rue, alla droit, en s'appuyant sur lui chez le marchand de vins dont la devanture était ouverte.
C'était un ignoble bouge, une petite salle avec des tables et des bancs de bois, un comptoir en zinc, un jeu de zanzibar, et des brocs violets; au plafond, un bec de gaz en forme d'U; deux ouvriers terras-
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siers jouaient aux cartes; ils se retournèrent et rirent; le patron retira le brûle-gueule de sa bouche et saliva dans du sablé; il ne semblait nullement surpris de voir cette femme élégante dans son taudis. Durtal qui l’observait crut même surprendre un clin d’œil échangé entre Mme Chantelouve et lui.
Il alluma une bougie et souffla à voix basse
« Monsieur, vous ne pouvez boire, sans vous faire remarquer, avec ces gens; je vais vous conduire dans une pièce où vous serez seuls.
— Voilà, dit Durtal à Hyacinthe qui s’engageait dans la spirale d’un escalier, voilà bien des allées et venues pour un verre d’eau! »
Mais elle était déjà entrée dans une chambre au papier arrraché, moisi, couvert d'images de jour- neaux illustrés piquées avec des épingles à cheveux, pavée de carreaux disloqués, creusée de fondrières, meublée d’un lit à flèche et sans rideaux, d’un pot de chambre égueulé, d’une table, d’une cuvette et de deux chaises.
L'homme apporta un carafon d'’eau-de-vie, du sucre, une carafe, des verres, puis il descendit. Alors, les yeux fous, sombres, elle enlaça Durtal. ..« Ah! mais non! s'écria-t-il, furieux d’être tombé dans ce piège, j'ai assez de tout cela, moi! Et puis, il se fait tard. votre mari vous attend, il est temps pour vous de l'aller rejoindre! »
Elle ne l’'écoutait même pas.
« Je te désire », fit-elle, et elle le prit en traître, l’obligea à la vouloir.
Et elle se déshabilla, jeta par terre sa robe, ses jupes, ouvrit toute grande l’abominable couche, et, relevant sa chemise dans le dos, elle se frotta Péchine sur le grain dur des draps, les yeux pâmés et riant d’aise!
Elle le saisit et lui révéla des mœurs de captif, des turpitudes dont il ne la soupçonnait même pas; elle les pimenta de furies de goule et, subitement, quand il put s'échapper, il frémit, car il aperçut dans la couche des fragments d’hostie.
« Oh! vous me faites horreur, lui dit-il : allons, habillez-vôus et partons! »
Tandis qu’elle se vêtait, silencieuse, lair égaré, il s’assit sur une chaise et la fétidité de cette chambre
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Pécœura; puis il n’était pas absolument certain de la Transsubstantiation; il ne croyait pas fermement que le Sauveur résidât dans ce pain souillé, mais malgré tout, ce sacrilège auquel il avait participé sans le vouloir, l’attrista. « Et si c'était vrai, se dit-il, si la Présence était réelle, comme Hyacinthe et comme ce misérable prêtre l’attestent! Non, déci- dément, je me suis par trop abreuvé d’ordures; c’est fini; l’occasion est bonne pour me fâcher avec cette créature que je n’ai, depuis notre première entrevue, que tolérée, en somme, et je vais le faire! »
Il dut, en bas, dans le cabaret, subir les sourires complaisants des terrassiers; il paya et, sans attendre sa monnaie, s'empressa de fuir. Ils gagnèrent la rue de Vaugirard, et il héla une voiture. Ils roulèrent, sans même se regarder, perdus dans leurs réflexions.
« A bientôt, fit Mme Chantelouve, d’un ton presque timide, lorsqu'elle fut déposée à sa porte.
— Non, répondit-il; il ny a vraiment pas moyen de nous entendre; vous voulez tout et je ne veux rien; mieux vaut rompre; nos relations s’étireraient, se termineraient dans les amertumes et les redites. Oh! et puis, après ce qui vient de se passer ce soir, non, voyez-vous, non! » Et il donna son adresse au cocher et s’enfouit dans le fond du fiacre.
XX
« IL ne s’embête pas, le chanoine, dit des Hermies, lorsque Durtal lui eut conté les détails de la Messe Noire. C’est un véritable sérail d’hystéro-épileptiques et d’éthéromanes qu’il s’est formé; mais tout cela manque d’ampleur. Certes, au point de vue des contumélies et des blasphèmes, de besognes sacri- lèges et galimafrées sensorielles, ce prêtre semble exorbitant, presque unique; mais le côté sanglant et incestueux des vieux sabbats fait défaut. Docre est, au demeurant, fort au-dessous de Gilles de Rais; ses œuvres sont incomplètes, fades, molles, si lon peut dire.
— Tu es bon, toi; ce n’est pas facile de se pro- curer des enfants que l’on puisse impunément égor- ger, sans que des parents chiaillent et sans que la police s’en mêle!
— Sans doute et c'est à des difficultés de ce genre qu’il convient évidemment d’attribuer la célébration pacifique de cette messe. Mais, je repense, pour l'instant, à ces femmes que tu m'as décrites, à celles qui se jettent la face sur des réchauds afin de humer la fumée des résines et des plantes; elles usent des procédés des Aïssaouas qui se précipitent également la tête sur des braseros, alors que la catalepsie, nécessaire à leurs exercices, tarde; quant aux autres phénomènes que tu me cites, ils sont connus dans les hospices et, sauf l’effluence démoniaque, ils ne nous apprennent rien de neuf; — maintenant, autre chose, reprit-il, pas un mot de tout cela devant Carhaix, car s’il savait que tu as assisté à un office
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en l'honneur du diable, il serait très capable de te fermer sa porte! »
Ils descendirent du logis de Durtal et s’achemi- nèrent vers les tours de Saint-Sulpice.
« Je ne me suis pas inquiété des victuailles puisque tu ťen chargeais, dit Durtal, mais j'ai envoyé, ce matin, à la femme de Carhaix, en sus des desserts et du vin, de vrais pains d'épice de Hollande et deux liqueurs un peu surprenantes, un élixir de longue vie que nous prendrons, en guise d’apéritif, avant le repas, et un flacon de crème de céleri. Je les ai découverts chez un distillateur probe.
— Oh!
— Oui, mon ami, probe; tu verras, cet élixir de longue vie est fabriqué, suivant une très ancienne formule du Codex, avec de l’aloës socotrin, de la petite cardamome, du safran, de la myrrhe et un tas d’autres aromates. C’est inhumainement amer, mais c’est exquis!
— Soit; au reste, c’est bien le moins que nous fêtions la délivrance de Gévingey.
— Tu Fas revu?
— Oui; il se porte à ravir; nous lui ferons raconter sa guérison.
T Je me demande avec quoi il vit encore, celui- à?
— Mais avec les ressources que lui procure sa science d’astrologue.
— Il y a donc des gens riches qui se font tirer des horoscopes?
— Dame, il faut le croire; = à te dire vrai, je pense que Gévingey n’est pas très à son aise. Sous l'Empire, il fut l’astrologue de l’Impératrice qui était fort superstitieuse et ajoutait foi autant que Napo- léon, du reste, aux prédictions et aux sorts; mais depuis la chute de l'Empire, sa situation à bien baissé. Il passe cependant pour être le seul en France qui ait conservé les secrets de Cornélius Agrippa et Crémone, de Ruggiéri et de Gauric, de Sinibald le spadassin et de Trithème. »
Ils étaient arrivés, tout en discourant, dans l'esca- lier, à la porte du sonneur.
L’astrologue était installé déjà et la table était
CO SCT ESS
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prête. Tous firent un peu la grimace lorsqu'ils goû- tèrent l’active et noire liqueur que leur versa Durtal.
Joyeuse de retrouver ses anciens convives, la maman Carhaix apporta la soupe grasse.
Elle emplit les assiettes et comme l’on servait un plat de légumes et que Durtal choisissait un poireau, des Hermies dit, en riant :
-« Prends garde; Porta, un thaumaturge de la fin du xvr? siècle, nous apprend que ce légume, long- temps considéré tel qu’un emblème de la virilité, perturbe la quiétude des plus chastes!
— Ne l’écoutez pas, fit la femme du sonneur. Et vous? monsieur Gévingey, une carotte? »
Durtal regardait l’astrologue. Il avait toujours sa tête en pain de sucre, ses cheveux de ce brun tourné, sale, qu'ont les poudres d’hydroquinone et d’ipéca, ses yeux effarés d'oiseau, ses énormes mains cerclées de bagues, ses manières obséquieuses et solennelles, son ton de sacerdoce, mais sa mine était presque fraîche; sa peau s'était déplissée, ses yeux semblaient plus clairs, mieux vernis, depuis son retour de Lyon.
Durtal le félicita de l’heureuse issue de sa cure.
« Il était temps, monsieur, que je recourusse aux bons soins du docteur Johannès, car j'étais bien bas. Ne possédant point le don de la voyance et ne connaissant aucune cataleptique extralucide qui pût me renseigner sur les préparatifs clandestins du chanoine Docre, j'étais dans l’impossibilité, pour me défendre, d’user de la loi des contresignes et du choc en retour.
— Mais, fit des Hermies, en admettant que vous ayez pu, par l'intermédiaire d’un esprit volant, suivre les opérations de ce prêtre, comment seriez- vous parvenu à les déjouer?
— Voici : la loi des contresignes consiste, lors- qu’on sait le jour, l'heure de l’attaque, à la devancer, en fuyant de chez soi, ce qui dépayse et annule le vénéfice; ou à dire, une demi-heure auparavant : frappez, me voici! Ce dernier moyen a pour but d’éventer les fluides et de paralyser les pouvoirs de l’assaillant. En magie, tout acte connu, publié, est perdu. Quant au choc en retour, il faut également être avisé, si l'on veut, sans être tout d’abord atteint,
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refouler les sorts sur la personne qui les dépêche.
« J'étais donc certain de périr; un jour s'était écoulé déjà depuis mon envoûtement; deux de plus, et je laissais à Paris mes os.
— Pourquoi cela?
— Parce que tout individu, frappé par la voie magique, n’a que trois jours pour se garantir. Passé ce délai, le mal devient très souvent incurable. Aussi, lorsque Docre m’annonça qu’il me condamnait, de sa propre autorité, à la peine de mort et lorsque, deux heures après, je me suis senti, en rentrant chez moi, bien malade, je n'ai pas hésité à boucler ma valise et à me rendre à Lyon.
— Et là? questionna Durtal.
— Là, Fai yax le docteur Johannes ge uitai raconté la menace de Docre, le mal dont je souffrais. Il ma dit simplement : ce prêtre sait enrober les plus virulents de poisons dans les plus effroyables des sacrilèges; la lutte sera têtue, mais je le vaincrai; et il a aussitôt appelé une dame qui habite chez lui, une voyante.
« Il l’a endormie et elle a, sur ses injonctions, expliqué la nature du sortilège que j'ai subi; elle a reconstitué la scène, m’a littéralement vu empoi- sonnner par le sang des menstrues d’une femme nourrie d’hosties poignardées et de drogues habile- ment dosées et mêlées à ses boissons et à ses mets; cette sorte d’envoûtement est si terrible qu’à part le docteur Johannès, aucun thaumaturge en France n’ose tenter ces cures!
« Aussi, le docteur a-t-il fini par me dire : « Votre « guérison ne peut être obtenue que par une Puis- « sance infrangible; il n’y pas à lanterner, nous « allons, et tout de suite, recourir au sacrifice de « gloire de Melchissédec. »
« Et il a fait dresser un autel, composé d’une table, d’un tabernacle de bois, en forme de maison- nette, surmonté d’une croix, cerclé sous le fronton, comme d’un cadran d'horloge, par la figure ronde du Tétragramme. Il a fait apporter le calice d’argent, les pains azymes et le vin. Lui-même a revêtu ses habits sacerdotaux, passé à son doigt l’anneau qui a reçu les bénédictions suprêmes, puis il a commen-
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cé de lire sur un missel spécial les prières du sacrifice.
« Presque aussitôt, la voyante s’est écriée : « Voici les esprits évoqués pour le maléfice et qui « ont porté le poison, selon le commandement du « maître de la goétie, du chanoine Docre! »
« Moi, j'étais assis près de l'autel. Le docteur Johannès a placé sa main gauche sur ma tête et, étendant vers le ciel son autre main, il a supplié l’archange Saint Michel de l’assister, il a adjuré les glorieuses légions des Glaivataires et des Invin- cibles, de dominer d’enchaîner ces Esprits du Mal.
« Je me sentais allégé; cette sensation de morsure étouffée, qui me torturait à Paris, diminuait.
« Le docteur Johannès a continué de réciter ses oraisons, puis quand est venu le moment de la prière déprécatoire, il ma pris la main, l’a posée sur l’autel et, par trois fois, il a clamé :
« — Que les projets et que les desseins de « l’ouvrier d’iniquité qui a fait l’envoñtement contre « vous soient anéantis; que toute résomption obte- « nue par la voix satanique soit foulée aux pieds; « « dénuée d'effets; que toutes les malédictions de « votre ennemi soient transformées en bénédictions « des plus hauts sommets des collines éternelles; « que ses fluides de mort soient transmués en « ferments de vie... enfin, que les Archanges des « Sentences et des Châtiments décident du sort de « ce misérable prêtre qui a mis sa confiance dans « les œuvres de Ténèbres et de Mal! »
« Pour vous, a-t-il repris, vous êtes délivré, le « Ciel vous a guéri: que votre cœur en rende au & Dieu vivant et au Christ Jésus les plus ardentes « actions de grâce, par la glorieuse Marie! »
« vin. J'étais, en effet, sauvé. Vous qui êtes médecin, monsieur des Hermies, vous pouvez attester que la science humaine était impuissante à me guérir; — et maintenant, voyez-moi!
— Oui, fit des Hermies embarrassé, je constate, sans en dicuter les moyens, les résultats de cette cure, et, je l’avoue, ce n’est pas la première fois qu'à ma Connaissance, de pareils effets se produi-
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sent! -— Non, merci, répondit-il à la femme de Carhaix qui l'invitait à reprendre d’un plat de purée de pois sur laquelle des saucisses au raifort étaient couchées. -
— Mais, dit Durtal, permettez moi de vous poser quelques questions. Certains détails m'intéressent. Comment étaient les ornements sacerdotaux de Jo- .hannès?
— Son costume se composait d’une longue robe de cachemire vermillon, serrée à la taille par une cordelière blanche et rouge. Il avait par-dessus cette .robe un manteau blanc de même étoffe, découpé sur la poitrine, en forme de croix, la tête en bas.
— La tête en bas! s'écria Carhaix.
— Oui, cette croix renversée comme la figure du Pendu dans le Tarot, signifie que le prêtre Mel- chissédec doit mourir au vieil homme et vivre dans le Christ, afin d’être puissant de la puissance même du Verbe fait chair et mort pour nous. »
Carhaix parut mal à laise. Son catholicisme fa- rouche et défiant se refusait à admettre des cérémo- nies imprescrites. Il se tut, ne se mêla plus à la conversation, se borna à remplir les verres à assaisonner la salade, à faire circuler les plats.
« Et cette bague dont vous avez parlé, comment était-elle? demanda des Hermies.
— C'est un anneau symbolique d’or pur. Il a l'image d’un serpent dont le cœur en relief et piqué d’un rubis est relié par une chaînette à un petit annelet qui scelle les mâchoires de la bête.
— Ce que je voudrais bien savoir, moi, fit Durtal, c'est l'origine et le but de ce sacrifice. Qu'est-ce que Melchissédec vient faire là-dedans?
— Ah! dit l’astrologue, Melchissédec est une des plus mystérieuses figures qui traversent les Livres Saints. Il était roi de Salem, sacrificateur du Dieu Fort. Il bénit Abraham et celui-ci lui octroya la dime des dépouilles des rois vaincus de Sodome et de Gomorrhe. Tel est le récit de la Genèse. Mais saint Paul le cite aussi. Il le déclare sans père, sans mère, sans généalogie, n'ayant ni commencement de jours, ni fin de vie, étant ainsi fait semblable au Fils de Dieu et sacrificateur pour toujours.
« D'autre part, Jésus est appelé dans l'Ecriture
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non seulement Prêtre éternel, mais encore, dit le Psalmiste, à la facon et selon l’odre de Melchissédec.
« Tout cela est assez obscur, comme vous voyez; les exégètes reconnaissent en lui, les uns, la figure prophétique du Sauveur, les autres, celle de saint Joseph et tous admettent que le sacrifice de Mel- chissédec offrant à Abraham le pain et le vin dont il avait tout d’abord fait oblation au Seigneur, pré- figure, suivant l'expression d'Isidore de Damiette, l’exemplaire des mystères divins, autrement dit de la Sainte Messe.
— Bien, fit des Hermies, mais cela ne nous explique point les vertus d’alexipharmaque, d’anti- dote, qu’attribue à ce sacrifice le docteur Johannès.
— Vous m’en demandez tant! s'exclama Gévingey. Il faudrait que ce fût le docteur même qui vous répondit; néanmoins, vous pouvez admettre ceci, messieurs :
« La théologie nous enseigne que la Messe, telle qu’elle se célèbre, est le renouvellement du Sacrifice du Calvaire: mais le Sacrifice de Gloire n’est point cela: c’est, en quelque sorte, la Messe future, l'Office glorieux que connaîtra sur la terre le Règne du divin Paraclet. Ce sacrifice est offert à Dieu par l'homme régénéré, rédimé par l’effusion de l’Esprit- Saint, de l'Amour. Or, l'être hominal dont le cœur a été ainsi purifié et sanctifié est invincible et les enchantements de l'Enfer ne sauraient prévaloir contre lui, s’il fait usage de ce Sacrifice pour dilapi- der les Esprits du Mal. Cela vous explique la puis- sance du docteur Johannès dont le cœur s’unifie, dans cette cérémonie, avee le divin cœur de Jésus.
— Cette démonstration n’est pas très limpide, objecta tranquillement le sonneur.
— Il faudrait admettre alors, reprit des Hermies, que Johannès est un être amendé, en avance sur les temps, un apôtre que l'Esprit-Saint vivifie.
__ Et cela est, affirma fermement l’astrologue.
— Tenez, voulez-vous me passer le pain d'épice, demanda Carhaix.
— Voici comment il faut l’apprêter, dit Durtal; vous en coupez une tranche, en dentelle, puis vous prenez une tranche de pain ordinaire également mince, vous les enduisez de beurre, les couchez
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Pune sur l’autre et les mangez; vous me direz si ce sandwich n’a point le goût exquis des noisettes fraîches!
Enfin, s’enquit des Hermies, à part cela, que devient, depuis si longtemps que je ne lai vu, le docteur Johannès?
— Il mène une existence tout à la fois douillette et atroce. Il vit chez des amis qui le révèrent et qui Fadorent. Il se repose auprès d’eux des tribulations de toute sorte qu’il a subies. Ce serait parfait s’il n'avait à repousser presque quotidiennement les assauts que tentent contre lui les magiciens tonsurés de Rome.
— Mais pourquoi?
— Ce serait trop long à vous expliquer. Johannès est missionné par le ciel pour briser les manigances infectieuses du satanisme et pour prêcher la venue du Christ glorieux et du divin Paraclet. Or la Curie diabolique qui cerne le Vatican a tout intérêt à se débarrasser d’un homme dont les prières entravent ses conjurations et réduisent à néant ses sorts.
— Ah! s’exclama Durtal. Et serait-il indiscret de vous questionner pour savoir comment cet ancien prêtre prévoit et refrène ces étonnants attentats?
— Pas le moins du monde. — C’est par le vol et le cri de certains oiseaux que le docteur est averti de ces chocs. Les tiercelets, les éperviers mâles sont ses sentinelles. Il sait, selon qu’ils volent vers lui ou s'éloignent selon qu’ils se dirigent vers l'Orient ou Occident, selon qu’ils poussent un seul ou plusieurs cris, l'heure du combat et il se met en garde. Ainsi qu’il me le racontait, un jour, les éperviers sont facilement influencés par les esprits et il use d’eux, comme le magnétiseur se sert de la somnambule, comme les spirites se servent des ardoises et des tables.
— Ils sont les fils télégraphiques des dépêches magiques, fit des Hermies.
— Oui, au reste, ces procédés ne sont point neufs, car ils se perdent dans la nuit des temps; l’ornithomancie est séculaire; on en trouve trace dans les Livres Saints et le Sohar atteste que Pon peut recevoir de nombreux avertissements, si Pon sait observer les vols et les cris des oiseaux.
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— Mais, dit Durtal, pourquoi lépervier est-il choisi de préférence aux autres volucres?
— Parce que qu’il a toujours été, depuis les âges les plus désuets, le messager des charmes. En Egypte, le dieu à tête d’épervier était le dieu qui possédait la science des hiéroglyphes; autrefois, dans ce pays, les Hiérogrammates avalaient le cœur et le sang de cet oiseau, pour se préparer aux rites magiques; aujourd’hui encore, les sorciers des Rois Africains plantent dans ieur chevelure une plume d’épervier; et ce volucre, ainsi que vous l’appelez, est sacré dans l'Inde.
— Comment votre ami s’y prend-il, demanda la femme de Carhaix, pour élever et loger des bêtes qui sont, en somme, des bêtes de proie?
— Il ne les élève, ni ne les loge. Ces éperviers ont fait leurs nids dans ces hautes falaises qui bordent la Saône, près de Lyon. Ils viennent le voir quand besoin est. »
« C’est égal, pensait, une fois de plus, Durtal, en regardant cette salle à manger si tépide et si seule, et en se rappelant les extraordinaires conversations qui s'étaient tenues dans cette tour, ce qu’on est loin ici des idées et du langage du Paris moderne! »
« Tout cela nous réfère au Moyen Age, dit-il, en complètant sa pensée tout haut.
— Heureusement! s’écria Carhaix qui se leva pour aller sonner ses cloches.
— Oui, fit des Hermies, et ce qui est aussi, à cette heure de réalité positive et brutale, bien étrange, ce sont ces batailles qui se livrent, dans le vide, au- delà des humains, au-dessus des villes, entre un prêtre de Lyon et des prélats de Rome.
— Et, en France, entre ce prêtre et les Rose-Croix et ie chanoine Docre. »
Durtal se rappela que Mme Chantelouve lui avait, en effet, assuré que les chefs des Rose-Croix s’effor- çaient de nouer commerce avec le diable et d’apprè- ter des malengins.
« Vous croyez que ces individus satanisent? demanda-t-il à Gévingey.
— Jls le voudraient, mais ils ne savent rien. Ils se bornent à reproduire tels que des mécaniques, quel- ques opérations fluidiques et vénénifères que leur
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ont révélées les trois brahmes qui sont venus, il ya quelques années, à Paris. :
— Moi, jeta la femme de Carhaix qui prit congė de ses hôtes et s’alla coucher, je suis bien satisfaite de ne pas être mêlée à toutes ces aventures qui me font peur et de pouvoir prier et vivre en paix. »
Alors, tandis que des Hermies préparait, ainsi que d'habitude, le café et que Durtal apportait les petits verres, Gévingey bourra sa pipe et, quand le bruit des cloches mourut, dispersé, comme bu par les
pores du mur, il huma une longue bouffée de tabac et dit :
« Jai passé quelques jours délicieux dans cette :
famille où vit le docteur Johannès, à Lyon. Après les secousses que je reçus, ce fut pour moi un iné- galable bienfait que de parfaire ma convalescence dans ce milieu de dilection, très doux. Et puis, Johannès est un des hommes les plus savants en
théologie et en sciences occultes que je connaisse. .
Personne, sinon son antipode, l’abominable Docre, n’a ainsi pénétré les arcanes du satanisme; l’on peut même dire qu’ils sont, tous les deux, en France, à lheure qu’il est, les seuls qui aient franchi le seuil terrestre et obtenu, au point de vue du surnaturel, chacun dans son camp, des résultats certains. Mais, en sus de l'intérêt de sa conversation si habile et si pleine, qu’elle me surprenait même lorsqu'elle abor- dait cette Astrologie judiciaire où pourtant j excelle, Johannès me ravissait par la beauté de ses aperçus sur la transformation future des peuples.

dont la mission de souffrance et de gloire a été enté- rinée, ici bas, par le Très-Haut.
— Je veux bien, moi, fit, en souriant Durtal, mais cette théorie du Paraclet, c’est, si je ne me trompe, la très ancienne hérésie de Montanus qu’a formelle- ment condamnée l'Eglise.
— Oui, mais tout cela dépend de la facon dont on conçoit la venue du Paraclet, jeta le sonneur qui rentrait. C’est aussi la doctrine orthodoxe de saint Irénée, de saint Justin, de Scot Erigène, d’Amaury de Chartres, de sainte Doucine, de admirable mys-
tique qu'était Joachim de Flore! Cette croyance a été celle du Moyen Age tout entier et j'avoue qu’elle
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m'obsède, qu’elle me ravit, qu’elle répond aux plus : ardents de mes souhaits. Au ‘fait, reprit-il, en s asseyant et se croisant les bras, si le troisième Règne est illusoire, quelle consolation peut-il bien rester aux chrétiens, en face du désarroi général d’un monde que la charité nous oblige à ne pas haïr?
— Je suis d’ailleurs obligé d'avouer que, malgré le sang du Golgotha, je me sens personnellement très peu racheté, dit des Hermies. :
— Il y a trois règnes, reprit l’astrologue, en tas- sant la cendre dans sa pipe, avec son doigt. Celui de l'Ancien Testament, du Père, le règne de la crainte. — Celui du Nouveau Testament, du Fils, le règne de l’expiation. — Celui de l'Evangile Johan- nite, du Saint-Esprit, qui sera le règne du rachat et de lamour. — C’est le passé, le présent, et l’avenir; c’est l'hiver, le printemps et lété; l’un, dit Joachim de Flore, a donné l'herbe, l’autre les épis, le troi- sième donnera le froment. Deux des Personnes de la Sainte Trinité se sont montrées, la Troisième doit logiquement paraître.
— Oui, et les textes de la Bible abondent, pres- sants, formels, irréfutables, dit Carhaix. Tous les prophètes, Isaïe, Ezéchiel, Daniel, Zacharie, Ma- lachie en ont parlé. Les Actes des Apôtres sont, sur ce point, très nets. Ouvrez-les, vous y lirez au pre- mier chapitre, ces lignes : « Ce Jésus qui, en se sé- « parant de vous, s’est élevé jusqu’au ciel, viendra « de la même manière que vous l'y avez vu monter. > — Saint Jean annonce aussi cette nouvelle dans PApocalypse qui est l'Evangile du second avène- ment du Christ : « Le Christ viendra, dit-il, et ré- « gnera mille ans. » Saint Paul ne tarit pas en révélations de cette nature. Dans l’épitre à Timothée, il évoque le Seigneur, « qui jugera les vivants et les « morts, au jour de son avènement glorieux et de « son règne. » Dans sa deuxième lettre aux Thes- saloniciens, il écrit, après la venue du Messie : « Jésus vaincra l’Antéchrist par l'éclat de son avè- « nement. » Or, il déclare que cet Antéchrist n’est pas encore venu; donc l’avènement qu’il prophétise n’est pas l'avènement déjà réalisé par la naissance à Bethléem du Sauveur. Dans l'Evangile selon saint
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Matthieu, Jésus répond à Caïphe qui lui demande s’il est bien le Christ, Fils de Dieu : « même je vous dis que vous verrez après le Fils « de l’homme, assis à la droite de la puissance de « Et, dans un autre verset, l’apôtre ajoute : « Tenez-vous tou- « jours prêt parce que le Fils de l’homme viendra « à l'heure que vous ne pensez pas. >
« Et il y en a bien d’autres dont je retrouverais le texte, en ouvrant le Saint Livre. Non, il n’y a pas à discuter, les partisans du Règne glorieux s'ap- puient avec certitude sur des passages inspirés et ils peuvent, sous certaines conditions et sans crainte d’hérésie, soutenir cette doctrine qui, saint Jérôme l’atteste, était, au 1v° siècle, un dogme de foi re- connu par tous. — Mais, voyons, si nous goûtions un peu à ce flacon de crème de céleri que vante