Chapter 2
M. Vallet de Viriville l’accuse de trahison, sans au-
cune preuve. M. Tabbé Bossard prétend, au contraire, qu'il lui fut dévoué et qu’il veilla loyale- ment sur elle et il étaie son opinion de raisons plau- sibles.
« dont l'âme était saturée d'idées mystiques — toute son histoire le prouve. Il vit aux côtés de cette ex- traordinairé garçonne dont les aventures semblent attester qu’une intervention divine est dans les événements d’ici-bas possible.
« Il assiste à ce miracle d’une paysanne domptant une cour de chenapans et de bandits, ranimant un roi lâche et qui veut fuir. Il assiste à cet incroyable épisode d’une vierge menant paître, ainsi que de dociles ouailles, les La Hire et les Xaintrailles, les Beaumanoir et les Chabannes, les Dunois et les Gaucourt, tous ces vieux fauves qui bêlent à sa voix et portent lainage. Lui-même broute sans doute comme eux l'herbe blanche des prêches, communie, le matin des batailles, révère Jeanne telle qu'une sainte.
« Il voit enfin que la Pucelle tient ses promesses. Elle a fait lever le siège d'Orléans, sacrer le roi à Reims et maintenant elle déclare, elle-même, que sa mission est terminée, demande en grâce qu’on la laisse retourner chez elle.
« Il y a gros à parier que, dans un semblable
milieu, le mysticisme de Gilles s’est exalté; nous
nous trouvons donc en présence d'un homme dont | l'âme est mi-partie reìtre et mi-partie moine; |
d'autre...
— Pardon de linterrompre, mais c’est que je ne ! Suis pas aussi sûr que toi que l'intervention de!
Jeanne d’Arc ait été bonne pour la France. — Hein?
— Oui, écoute un peu. Tu sais que les défenseurs
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-de Charles VII étaient, pour la plupart, des pan-
dours du Midi, c’est-à-dire des pillards: ardents et féroces, exécrés même des populations qu’ils ve- naient défendre. Cette guerre de Cent Ans ç'a été, en somme, la guerre du Sud contre le Nord. L’ Angle- terre, à cette époque, c'était la Normandie qui l'avait autrefois conquise et dont elle avait conservé
_et le sang, et les coutumes, et la langue. A suppo-
ser que Jeanne d’Arc ait continué ses travaux de
Couture auprès de sa mère, Charles VII était dépos-
sédé et la guerre prenait fin. Les Plantagenets ré- gnaient sur l'Angleterre et sur la France qui ne for- maient du reste, dans les temps préhistoriques, alors que la Manche n'existait point, qu’un seul et même territoire, qu’une seule et même souche. Il y aurait eu ainsi un unique et puissant royaume du
Nord, s'étendant jusqu'aux provinces de la langue
À
d’oc, englobant tous les gens dont les goûts, dont les instincts, dont les mœurs étaient pareils.
« Au contraire, le sacre du Valois à Reims a fait une France sans cohésion, une France absurde. Il
- a dispersé les éléments semblables, cousu les natio-
nalités les plus réfractaires, les races les plus hos- tiles. Il nous a dotés, et pour longtemps, hélas! de ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail, qui ne sont pas du tout des Français, mais bien des Espa-
gnols ou des Italiens. En un mot, sans Jeanne
d'Arc, la France n’appartenait plus à cette lignée
` de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides,
à cette sacrée race latine que le diable emporte! » Durtal leva les épaules. ; ; =- « Dis donc, fit-il, en riant : tu sors des idées qui
me prouvent que tu t'intéresses à ta patrie; ce dont
je ne me doutais guère.
— Sans doute, répondit des Hermies, en rallu- mant sa cigarette. Je suis de l'avis du vieux poète d’Esternod : « Ma patrie, c’est où je suis bien. > — Et je ne suis bien, moi, qu'avec des gens du Nord! Mais voyons, je t'ai interrompu; revenons à nos moutons; où en étais-tu? i
— Je ne sais plus. — Si, tiens, je disais que la
= Pucelle avait accompli sa tâche. Eh bien, une ques- - tion se pose; que devient, que fait Gilles, après
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qu’elle fut capturée, après sa mort? — Nul ne le sait. Tout au plus signale-t-on sa présence dans les environs de Rouen, au moment où le procès s’ins- truit; mais de là à conclure, comme certains de ses biographes, qu’il voulait tenter de sauver Jeanne d'Arc, il y a loin!
nous le retrouvons enfermé, à vingt-six ans, dans le château de Tiffauges.
« La vieille culotte de fer, le soudard qui étaient en lui disparaissent. En même temps que les méfaits vont commencer, l'artiste et le lettré se développent en Gilles, s’extravasent, l’incitent même, sous Pim- pulsion d’un mysticisme qui se retourne, aux plus savantes des cruautés, aux plus délicats des crimes.
« Car il est presque isolé dans son temps, ce baron de Rais! Alors que ses pairs sont de simples brutes, lui, veut des raffinements éperdus d’art, rêve de littérature térébrante et lointaine, compose même un traité sur lart d'évoquer les démons, adore la musique d'église, ne veut s'entourer que d'objets introuvables, que de choses rares.
« Il était latiniste érudit, causeur spirituel, ami généreux et sûr. Il possédait une bibliothèque extra- ordinaire pour ce temps où la lecture se confine dans la théologie et les vies de saints. Nous avons la description de quelques-uns de ses manuserits : Suétone, Valère-Maxime, d’un Ovide sur parchemin, ER de cuir rouge avec fermoir de vermeil et clef.
« Ces livres, il en raffolait, les emportait, partout, |
avec lui, dans ses voyages; ił s’était attaché un peintre nommé Thomas qui les enluminait de lettres ornées et de miniatures, tandis que lui-même pei-
gnait des émaux qu'un spécialiste, découvert à | grand-peine, enchâssait dans les plats orfévris de | ses reliures. Ses goûts d'ameublement étaient solen- |
nels et bizarres; il se pâmait devant les étoffes abba- tiales, devant les soies voluptueuses, devant les
ténèbres dorées des vieux brocarts. Il aimait les
repas studieusement épicés, les vins ardents, assom- bris par les aromates; il rêvait de bijoux insolites, de métaux effarants, de pierres folles. Il était le Des Esseintes du xv° siècle!
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«
“fastueuse cour qui l’entourait à Tiffauges et faisait
de cette forteresse un lieu unique.
hommes, chevaliers, capitaines, écuyers, pages, et tous ces gens avaient, eux-mêmes, des serviteurs magnifiquement équipés aux frais de Gilles. Le luxe de sa chapelle et de sa collégiale tournait positive- ment à la démence. A Tiffauges, résidait tout le clergé d’une métropole, doyen, vicaires, trésoriers, chanoines, clercs et diacres, écolâtres et enfants de chœur; le compte nous est resté des surplis, des étoles, des aumusses, des chapeaux de chœur de fin- gris doublé de menu vair. Les ornements sacerdo- taux foisonnent; ici, Pon rencontre des parements d’autel en drap vermeil, des courtines de soie éme-
raude, une chape de velours cramoisi, violet, avec
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drap d’or orfrazé, une autre en drap de damas au- rore, des dalmaires en satin pour diacre, des balda- quins, figurés, oiselés d'or de Chypre; là, des plats, des calices, des ciboires, martelés, pavés de cabo- chons, sertis de gemmes, des reliquaires parmi les- quels le chef en argent de saint Honoré, tout un amas d’incandescentes orfèvreries qu’un artiste, installé au château, cisèle suivant ses goûts.
« Et tout était à l’avenant; sa table était ouverte à tout convive; de tous les coins de France, des caravanes s’acheminaient vers ce château où les artistes, les poètes, les savants trouvaient une hospi-
- talité princière, une aise bon enfant, des dons de
bienvenue et des largesses de départ. « Déjà affaiblie par les profondes saignées que lui pratiqua la guerre, sa fortune vacilla sous ces
- dépenses; alors, il entra dans la voie terrible des
usures; il emprunta aux pires bourgeois, hypothéqua ses châteaux, aliéna ses terres; il en fut réduit à certains moments à demander des avances sur les ornements du culte, sur ses bijoux, sur ses livres.
— Je vois avec plaisir que la façon de se ruiner aù Moyen Age ne diffère pas sensiblement de celle de notre temps, dit des Hermies. Il y a cependant Monaco, les notaires et la Bourse en moins!
— Et la sorcellerie et l’alchimie en plus! Un mémoire que les héritiers de Gilles adressèrent au
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roi nous révèle que cette immense fortune fondit en moins de huit ans! |
« Un jour, ce sont les seigneuries de Confolens, de Chabannes, de Châteaumorant, de Lombert, qui sont cédées à un capitaine de gens d’armes, pour un vil prix; un autre, Cest le fief de Fontaine- Milon, ce sont les terres de Grattecuisse qu’achète l'évêque d'Angers, la forteresse de Saint-Etienne-de- Mer-Morte qu'’acquiert Guillaume Le Ferron, pour un bout de pain; un autre encore, c’est le château de Blaison et de Chemillé qu'un Guillaume de la Jumelière obtient à forfait et ne paie pas. Mais, il y en a, tiens, regarde, toute une liste de châtellenies et de forêts, de salines et de prés, dit Durtal, en
déployant une longue feuille de papier sur laquelle
il avait relevé, par le menu, les achats et les ventes. « Effrayée de ces folies, la famille du maréchal supplia le roi d'intervenir; et, en effet, en 1436,
Charles VII « sûr, dit-il, du mauvais gouvernement | « du sire de Rais », lui fit, en son grand conseil,
et par lettres datées d’Amboise, défense de vendre et aliéner aucune forteresse, aucun château, aucune terre.
« Cette ordonnance hâta tout simplement la ruine de l’interdit. Le grand Pince-Maille, le maître usu- rier du temps, Jean V, duc de Bretagne, refusa de publier dans ces Etats l’édit qu’il fit notifier, en sous-main, pourtant, à ceux de ses sujets qui trai-
taient avec Gilles. Personne n’osant plus acheter de |
domaines au maréchal, de peur de s’attirer la haine du duc et d’encourir la colère du roi, Jean V de- meura seul acquéreur et dès lors, il fixa les prix. Tu peux penser si les biens de Gilles de Rais furent possédés à bon compte!
« Cela explique aussi la fureur de Gilles contre
sa famille qui avait sollicité ces lettres patentes du
roi — et pourquoi il ne s’occupa plus, durant sa
vie, ni de sa femme, ni de sa fille qu’il relégua dans |
un fond de château, à Pouzauges.
posais tout à l’heure, à la question de savoir com-. ment et pour quels motifs Gilles quitta la cour, elle
me semble s’éclairer, en partie du moins, par ces faits mêmes.
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€ Il est évident que depuis longtemps déjà, bien avant que le maréchal se fût confiné dans ses che- vances, Charles VII était assailli de plaintes par la femme et par les autres parents de Gilles; d’autre part, les courtisans devaient exécrer ce jeune homme à cause de ses richesses et de son faste; le roi même qui abandonna si délibérément Jeanne d'Arc quand il ne la jugea plus utile, trouvait une occasion de se venger sur Gilles des services qu’il avait rendus. Quand il avait besoin d’argent pour accélérer ses godailles et lever des troupes, il ne pensait point alors que le maréchal fût trop pro- digue! — Maintenant qu’il le voyait à moitié ruiné, il lui reprochait ses largesses, le tenait à l’écart, ne lui ménageait plus les blâmes et les menaces.
« On comprend que Gilles ait quitté cette cour sans aucun regret; mais il y a autre chose encore. La lassitude d’une vie nomade, le dégoût des camps lui étaient sans doute venus; il eut certainement hâte de se recenser dans une atmosphère pacifique, près de ses livres. Il semble surtout que la passion de l’alchimie lait entièrement dominé et qu’il ait tout abandonné pour elle. Car il est à remarquer que cette science qui le jeta dans la démonomanie, alors qu’il espéra créer de lor et se sauver ainsi d’une misère qu’il voyait poindre, il l’aima, pour elle-même, dans un temps où il était riche. Ce fut, en effet, vers l’année 1426, au moment où l’argent déferlait dans ses coffres, qu’il tenta, pour la pre- mière fois, la réussite du grand œuvre.
« Nous le retrouvons donc, penché sur des cor- nues, dans le château de Tiffauges. Jen suis là, et c’est maintenant que va commencer la série des crimes de magie et de sadisme meurtrier que je veux faire.
— Mais tout cela n’explique pas, dit des Hermies, comment d'homme pieux, il devint soudain sata- nique, d'homme érudit et placide, violeur de petits enfants, égorgeur de garçons et de filles.
— Je te l’ai déjà dit, les documents manquent ‘` pour relier les deux parties de cette vie si bizarre- - mént tranchée; mais par tout ce que je viens de te narrer, tu peux déjà dévider, je crois, bien des fils. Précisons, si tu veux. Cet homme était, je l’ai tout
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à l'heure noté, un vrai mystique. Il a vu les plus extraordinaires événements que l’histoire ait jamais montrés. La fréquentation de Jeanne d’Arc a certai- nement suraiguisé ses élans vers Dieu. Or, du mys- ticisme exalté au satanisme exaspéré, il n’y a qu’un pas. Dans l’au-delà, tout se touche. Il a transporté la furie des prières dans le territoire des à Re- bours. En cela, il fut poussé, déterminé par cette troupe de prêtres sacrilèges, de manieurs de métaux et d’évocateurs de démons qui l’entourèrent à Tif- fauges.
— De sorte que ce serait la Pucelle qui aurait décidé les forfaits de Gilles?
— Oui, jusqu'à un certain point, si l’on considère qu'elle attisa une âme sans mesure, prête à tout, aussi bien à des orgies de sainteté qu'à des ou- trances de crimes.
« Puis il n'y eut pas de transition; aussitôt que Jeanne fut morte, il tomba entre les mains des sor- ciers qui étaient les plus exquis des scélérats et les plus sagaces des lettrés. Ces gens qui le fréquen- tèrent à Tiffauges étaient des latinistes fervents, des causeurs prodigieux, possesseurs des arcanes oubliés, détenteurs des vieux secrets. Gilles était évidemment plus fait pour vivre avec eux qu'avec les Dunois et les La Hire. Ces magiciens que tous les biographes s'accordent à représenter, à tort, selon moi, comme de vulgaires parasites et de bas filous, ils étaient, en somme, les patriciens de l'es- prit au xv° siècle! N'ayant point rencontré de place dans l'Eglise où ils n’eussent certainement accepté qu'une charge de cardinal ou de pape, ils ne pouvaient, en ces temps d’ignorance et de troubles, que se réfugier chez un grand seigneur comme Gilles, le seul même, à cette époque, qui fût assez intelligent et assez instruit pour les com- prendre.
« En résumé, mysticisme naturel d’une part et fréquentation quotidienne de savants hantés par le satanisme, de l’autre. Une misère grandissante à l'horizon et que les volontés du diable pouvaient conjurer, peut-être; une curiosité ardente, folle, pour les sciences défendues; tout cela explique que, peu à peu, à mesure que ses liaisons avec le monde
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des alchimistes et des sorciers se resserrent, il se jette dans l’occulte et soit mené par lui aux plus invraisemblables crimes.
« Puis, au point de vue de ces égorgements d’en- fants qui ne furent point immédiats, car Gilles ne viola et ne trucida les petits garçons qu'après que l'alchimie fut demeurée vaine, il ne diffère pas bien sensiblement des barons de son temps.
« Il les dépasse en faste de débauches, en opu- lence de meurtres et voilà tout. Et c’est vrai cela; lis Michelet. Tu y verras que les princes étaient à cette époque des carnassiers redoutables. Il y a là un sire de Giac qui empoisonne sa femme, ja met à califourchon sur son cheval et l’entraîne, bride abattue, pendant cinq lieues, jusqu’à ce qu’elle meure. I] y en a un autre dont j'ai perdu le nom, qui empoigne son père, le traîne nu-pieds dans la neige, puis le jette tranquillement, jusqu’à ce qu’il crève, dans une prison en contrebas. Et combien d’autres! Jai sans succès cherché si, pendant les batailles et les razzias, le maréchal avait accompli de sérieux méfaits. Je n’ai rien découvert, sinon un goût déclaré pour la potence; car il aimait à faire brancher tous les Français relaps, surpris dans les rangs des Anglais ou dans les villes peu dévouées au roi.
« Le goût de ce supplice, je le retrouverai, plus tard, au château de Tiffauges.
« Enfin, pour terminer, ajoute à toutes ces causes un orgueil formidable, un orgueil qui l’incite à dire, pendant son procès : « Je suis né sous une « telle étoile que nul au monde n’a jamais fait et « ne pourra jamais faire ce que j'ai fait. >
« Et, assurément, le marquis de Sade n’est qu’un timide bourgeois, qu’un piètre fantaisiste à côté de lui! 4
— Comme il est difficile d’être un saint, dit des Hermies, il reste à devenir un satanique. L'un des deux extrêmes. — L’exécration de l'impuissance, la haine du médiocre, c’est peut-être l’une des plus indulgentes définitions du diabolisme!
— Peut-être. — On peut avoir l’orgueil de valoir, en crimes, ce qu'un saint vaut en vertus. Tout Gilles de Rais est là!
— C'est égal, c’est un rude sujet à traiter.
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— Evidemment; Satan est terrible au Moyen Age, mais heureusement que les documents abondent.
— Et dans le moderne? reprit des Hermies qui se leva.
— Comment, dans le moderne?
— Oui, dans le moderne où le satanisme sévit et se rattache par certains fils au Moyen Age.
— Ah! ça, voyons, tu crois qu’à l’heure actuelle, on évoque le diable, qu’on célèbre encore des messes noires?
— Oui.
— Tu en es sûr?
— Parfaitement.
— Tu me stupéfies; — mais, saperlotte, sais-tu bien, mon vieux, que si je voyais de telles choses, cela m'aiderait singulièrement pour mon travail. Sans blague, tu crois à un courant démoniaque contemporain, tu as des preuves? ;
— Oui, et de cela nous causerons plus tard, car
aujourd'hui, je suis pressé. — Tiens, demain soir, chez Carhaix où nous dinons, comme tu sais. — Je viendrai te prendre. — Au revoir; en attendant,
médite ce mot que tu appliquais tout à l'heure aux magiciens : « S'ils étaient entrés dans l'Eglise, ils « n'auraient voulu être que cardinaux ou papes >, et songe en même temps combien est affreux le slergé de nos jours!
« L'explication du diabolisme moderne est là, en grande partie, du moins; car il n’y a pas, sans prêtre sacrilège, de satanisme mûr.
i a Mais enfin qu'est-ce qu’ils veulent, ces prêtres- à?
— Tout, fit des Hermies.
— Comme Gilles de Rais alors, qui demandait au démon « Science, Pouvoir, Richesse », tout ce que l’humanité envie, dans des cédules signées de son propre sang! »
« ENTREZ vite et chauffez-vous: ah! messieurs, nous finirons tout de même par nous tâcher >, dit Mme Carhaix, en voyant Durtal retirer des bouteilles enveloppées de sa poche et des Hermies déposer des petits paquets ficelés sur la table; « non vrai- ment, vous dépensez trop.
— Maïs puisque ça nous amuse, madame Carhaix; et votre mari?
— Dame, le froid est aujourd’hui terrible, fit Durtal, et elle ne doit pas être drôle la tour, par un tel temps!
— Oh! ce n’est pas pour lui qu’il grogne, c’est pour ses cloches! — Mais débarrassez-vous donc! »
Ils enlevèrent leurs paletots et s’approchèrent du poêle.
« Il ne fait pas bien chaud ici! reprit-elle: ce logement, voyez-vous, il faudrait pour le dégeler un feu qui marchât sans interruption, nuit et jour.
— Achetez un poêle mobile.
— Non, par exemple, on s’asphyxierait ici!
— Ce ne serait pas, en tout cas, commode, fit des Hermies, car il n’y a pas de cheminées. Il est vrai qu'avec des tuyaux de rallonge qu’on aménerait comme le tuyau de tirage du poêle qui est là jusqu’à la fenêtre... mais. à propos de ces appareils, te rends-tu compte, Durtal, combien ces hideux boudins de tôle représentent l’époque utilitaire où nous sommes.
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« Songes-y; lingénieur que tout objet qui n’a pas une forme sinistre ou ignoble, offense, s’est tout entier révélé dans cette invention. Il nous dit : « Vous voulez avoir chaud, vous aurez chaud — « mais rien de plus; il ne faut pas que quelque « chose d’agréable pour la vue subsiste. Plus de bois « qui crépite et chante, plus de chaleur légère et « douce! L’utile, sans la fantaisie de ces beaux « glaïeuls de flammes qui jaillissent dans le brasier « sonore des bûches sèches. >
— Mais est-ce qu’il n’y a pas de ces poètes-là, où l’on voit le feu? demanda Mme Carhaix.
— Oui et c’est pis! du feu derrière un guichet de mica, de la flamme en prison, c’est plus triste encore! Ah! les belles bourrées à la campagne, les sarments qui sentent bon et dorent les pièces! La vie moderne a mis ordre à cela. Ce. luxe du plus pauvre des paysans est impossible à Paris, pour les gens qui n’ont pas de copieuses rentes! »
Le sonneur entra; avec sa moustache hérissée, piquée à chaque bout de poil d’un globule blanc, avec son passe-montagne en tricot, sa pelisse en peau de mouton, ses moufles fourrées, ses galoches, il ressemblait à un Samoyède, descendu du pôle.
« Je ne vous donne pas la main, dit-il, car je suis plein de graisse et d’huile. Quel temps! imagi- nez-vous que, depuis ce matin, j’astique les cloches... et je ne suis pas sans crainte!
— Et pourquoi?
— Comment pourquoi? mais vous savez bien que la gelée contracte le métal, qui se fêle ou qui se rompt: Il y a eu des grands hivers où, allez, on en a bien perdu, car ça souffre comme nous de ce temps-là, les cloches!
« Tu as de l’eau chaude, ma bonne? dit-il, en passant pour se laver dans l’autre pièce.
— Voulez-vous que nous vous aidions à finir de mettre le couvert? » proposa des Hermies.
Mais la femme de Carhaix refusa. 7
« Non, non, asseyez-vous, le diner est prêt.
— Et il embaume, s’écria Durtal, humant Podeur d’un pétulant pot-au-feu qu’'éperonnait une pointe de céleri affiliée aux parfums des autres légumes.
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— À table! > clama Carhaix qui reparut, débar- bouillé, en vareuse. ;
Ils s’assirent; le poêle attisé ronflait; Durtal éprouvait la soudaine détente d’une âme frileuse presque évanouie dans un bain de fluides tièdes; il se trouvait avec les Carhaix, si loin de Paris, si loin de son siècle!
Ce logis était bien pauvre, mais il était si cordial, si mollet, si doux! Jusqu’à ce couvert de campagne, ces verres propres, cette fraîche assiettée de beurre demi-sel, cette cruche à cidre, qui aidaient à Pinti- mité de cette table éclairée par une lampe un peu usée qui répandait ses lueurs d’argent dédoré sur la grosse nappe.
« Tiens, la première fois que nous viendrons, il faudra que j'achète dans une maison anglaise un de ces pots de marmelade à lorange si délicieusement sure », se dit Durtal; car d’un commun accord avec des Hermies, ils ne dinaient chez le sonneur qu’en fournissant une partie des plats.
Carhaix apprétait un pot-au-feu et une simple salade et il versait son cidre. Pour ne pas lui infliger de frais, ils apportaient le vin, le café, leau- de-vie, les desserts, et ils s’arrangeaient de facon à ce que les reliefs de leurs emplettes compensassent la dépense de la soupe et du bœuf qui auraient certainement duré plusieurs jours, si les Carhaix eussent mangé seuls.
« Cette fois-ci, ça y est! » dit la femme, en servant à la ronde un bouillon couleur d’acajou, moiré à sa surface d'ondes mordorées, bullé d’œils en topaze.
Il était succulent et onctueux, robuste et pourtant délicat, affiné qu’il était par des abats bouillis de. poule.
Tous se taisaient maintenant, le nez dans l’assiette, la figure ranimée par la fumigation de l’odorante soupe.
« Ce serait le moment de répéter le lieu commun cher à Flaubert : On n’en mange pas comme cela au restaurant, fit Durtal.
— Ne débinons point les restaurants, dit des Hermies. [ls dégagent une joie très spéciale pour les gens qui savent les inspecter. Tenez, il y a de cela
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deux jours : je revenais de visiter un malade,
jéchoue dans un de ces établissements où, pour la-
somme de trois francs, l’on a droit à un potage, deux plats au choix, une salade et un dessert.
« Ce restaurant, où je vais à peu près une fois par mois, possède d’immuables clients, des gens bien élevés et hostiles, des officiers en bourgeois, des membres du parlement, des bureaucrates.
« Tout en chipotant la sauce au gratin d’une redoutable sole, je regardais ces habitués qui m'entouraient et je les trouvais singulièrement changés depuis ma dernière visite. Ils avaient maigri ou s'étaient boursouflés; les yeux étaient cernés de violet et creux ou pochés en dessous de besaces roses; les gens gras avaient jauni; les maigres deve- naient verts.
« Plus sûrs que les vénéfices oubliés des Exili, les terribles mixtures de cette maison empoisonnaient lentement sa clientèle.
« Cela m'intéressait, comme vous pouvez croire; je me faisais à moi-même un cours de toxicologie et je découvrais, en m'’étudiant à manger, les effroya- bles ingrédients qui masquaient le goût des poissons désinfectés, de même que des cadavres, par des mélanges pulvérulents de charbon et de tan, des viandes fardées par des marinades, peintes avec des sauces couleur d’égout, des vins colorés par des fuschines, parfumés par les furfurols, alourdis par les mélasses et les plâtres!
« Je me suis bien promis de revenir, chaque mois, pour surveiller le dépérisssement de tous ces gens..
— Oh! fit Mme Carhaix.
Få Dis donc, cria Durtal, tu es pas mal satanique, toi! ;
— Tenez, Carhaix, le voici parvenu à ses fins;
il veut, sans même nous laisser le temps de respirer, parler du satanisme; il est vrai que je lui avais promis d’en causer avec vous ce soir. — Oui, reprit- il, répondant à un regard étonné du sonneur; hier,
Durtal qui s'occupe, comme vous le savez, de:
l’histoire de Gilles de Rais, déclarait posséder tous
les renseignements sur le diabolisme au Moyen Age.
Je lui ai demandé şil en détenait aussi sur le
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satanisme de nos jours. Il s’est ébroué, doutant que de telles pratiques se continuassent. s
— Ce n’est que trop vrai, répliqua Carhaix,
devenu grave. . — Avant que nous ne nous expliquions là-dessus, il y a une question que je voudrais poser à des Hermies, dit Durtal : Voyons, toi, peux-tu, sans blaguer, sans faire ton sourire en coin, me dire uné bonne fois si, oui ou non, tu crois au catholicisme? . — Lui! s'exclama le sonneur, il est pis qu’un incrédule, c’est un hérésiarque!
— Le fait est que si j'étais certain de quelqué chose, je pencherais assez volontiers vers le mani- chéisme, dit des Hermies; c’est une des plus anciennes et c’est la plus simple des religions, celle, dans tous les cas, qui explique le mieux l'abomi- nable margouillis du temps présent.
« Le Principe du Mal et le Principe du Bien, le Dieu de Lumière et le Dieu des Ténèbres, deux Rivaux se disputant notre âme, c’est au moins clair. A l’heure actuelle, il est bien évident que le Dieu bon a le dessous, que le Mauvais règne sur ce monde, en maître, Or, et c’est là où mon pauvre Carhaix, que ces théories désolent, ne peut me reprendre, je suis le Vaincu, moi! c’est une idée généreuse, je crois, et une opinion propre!
— Mais le manichéisme est impossible, cria le sonneur. Deux infinis ne peuvent exister ensemble!
— Mais rien ne peut exister, si l’on raisonne; le jour où vous discuterez le dogme catholique, va te faire fiche, tout s’écroule! La preuve que deux infinis peuvent coexister, c’est que cette idée dé- passe la raison et rentre dans la catégorie de celles dont parle Ecclésiastique : « Ne quiers point des « choses plus hautes que toi, car plusieurs choses « se sont montrées être par-dessus le sens des « hommes! »
« Le manichéisme, voyez-vous, a eu certainement du bon, puisqu'on l’a noyé dans des flots de sang; à la fin du xir? siècle, on grilla des milliers d’Albi- geois qui pratiquaient cette doctrine. Vous dire maintenant que les manichéens n’aient pas abusé de ce culte qu'ils rendaient surtout au diable, je n’oserais le soutenir!
58 LÀ-BAS
« Ici, je ne suis plus avec eux >, poursuivit-il doucement, après un silence, attendant que Mme Car- haix, qui s'était levée pour emporter les assiettes, allât chercher le bœuf.
« Pendant que nous sommes seuls, reprit-il, en la voyant disparaître dans l'escalier, je puis vous raconter ce qu’ils faisaient. Un excellent homme appelé Psellus nous a révélé, dans un livre intitulé De operatione Dæmonum, qu'ils goûtaient, au com- mencement de leurs cérémonies, des deux excré- ments et qu'ils mêlaient de la semence humaine à leurs hosties.
— Quelle horreur! s’écria Carhaix.
— Öh! comme ils communiaient sous les deux Espèces, ils faisaient mieux encore, reprit des Hermies. Ils égorgeaient des enfants, mélangeaient leur sang à de la cendre et cette pâte, délayée dans un breuvage, constituait le Vin eucharistique.
— Eh! nous voici en plein satanisme, dit Durtal.
— Mais oui, mon ami, comme tu vois, je ty ramène.
— Je suis sûre que M. des Hermies a encore débité d’horribles histoires >, murmura Mme Carhaix qui apportait, dans un plat entouré de légumes, un morceau de bœuf.
Ils se mirent à rire et Carhaix découpa la viande tandis que sa femme versait du cidre, que Durtal débouchait le flacon d'anchois.
« J'ai peur qu’il ne soit trop cuit », dit la femme qui s’intéressait beaucoup plus à son bœuf qu'à ces aventures de l’autre monde; et elle ajouta l’axiome fameux des ménagères :
« Quand le bouillon est bon, le bœuf se coupe mal. »
Les hommes protestèrent, affirmant qu’il ne s’effi- loquait pas, qu’il était cuit à point. |
« de beurre, avec votre viande. |
— Tiens, ma femme, donne-nous donc aussi de ces choux rouges que tu as fait confire », demanda Carhaix dont la face blême s’éclairait, tandis que ses gros yeux de chien s’emplissaient d’eau. Visi-
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blement, il jubilait, heureux de se trouver à table avec des amis, bien au chaud dans sa tour.
« Mais videz done vos verres, vous ne buvez point », dit-il en élevant son pot de cidre.
« Voyons, des Hermies, tu prétendais hier que le satanisme ne s'était jamais interrompu depuis le Moyen Age, reprit Durtal, voulant entrer enfin dans cette conversation qui le hantait.
— Oui, et les documents sont irréfutables: je te mettrai à même, quand tu le voudras, de les prouver.
« À la fin du xv° siècle, c’est-à-dire au temps de Gilles de Rais — pour ne pas remonter plus haut —, le satanisme prit les proportions que tu sais; au xvi* siècle, ce fut peut-être pis encore. Il est inutile de te rappeler, je pense, les pactions démo- niaques de Catherine de Médecis et des Valois, le procès du moine Jean de Vaulx, les enquêtes des Sprenger et des Lancre, de ces doctes inquisiteurs qui firent cuire à grand feu de milliers de nécro- mants et de sorcières. Tout cela est connu, archi- connu. Tout au plus nommerai-je comme étant moins défloré le prêtre Benedictus qui cohabitait avec la démone Armellina et qui consacrait les hosties en les tenant la tête en bas. Voici maintenant les fils qui rejoignent ce siècle au nôtre. Au xvir siècle où les procès de sorcellerie continuent, où les possédées de Loudun paraissent, la messe noire sévit, mais plus voilée déjà, plus sourde. Je te citerai un exemple, si tu veux, entre bien d’autres.
« lité de ces ordures; sur une table servant d’autel, une femme s’étendait, nue, ou retroussée jusqu’au menton et, de ses bras allongés, elle tenait des cierges allumés, pendant toute la durée de l'office.
« Guibourg a ainsi célébré des messes sur le ventre de Mme de Montespan, de Mme d’Argenson, de Mme de Saint-Pont; au reste, ces messes étaient, sous le grand roi, très fréquentes; nombre de femmes s’y rendaient de même que, de notre temps, nombre de femmes vont se faire tirer la bonne aventure chez les cartomanciennes.
« Le rituel de ces cérémonies était suffisamment atroce; généralement, on avait enlevé un enfant
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qu'on brûlait, à la campagne, dans un four; puis de sa poudre que lon gardait, lon préparait avec le sang d’un autre enfant qu’on égorgeait, une pâte res- semblant à celle des manichéens dont je t'ai parlé: L'abbé Guibourg officiait, consacrait l'hostie, la cou- pait en petits morceaux et la mêlait à ce sang obs- curci de cendre; c'était là la matière du Sacrement.
— Quelle horreur de prêtre! s'écria la femme de Carhaix, indignée.
— Oui, il célébrait aussi un autre genre de messe, cet abbé; cela s'appelait... diable, ce n’est pas facile à dire...
— Dites, monsieur des Hermies, quand on a la haine comine nous ici de telles choses, on peut tout entendre; ce n'est pas cela, allez, qui m'empê- chera de prier, ce soir.
Ni moi, ajouta son mari.
— Eh bien, ce sacrifice s'appelait la Messe du Sperme!
È ! i
— Guibourg, revêtu de l'aube, de l’étole, du mani- pule, célébrait cette messe, à seule fin de fabriquer des pâtes conjuratoires.
« Les archives de la Bastille nous apprennent qu'il agit de la sorte, sur la demande d’une dame nommée la Des Œillettes.
« Cette femme qui était indisposée donna de son sang: l'homme qui l'accompagnait se retira dans ła ruelle de la chambre où se passait la scène et Gui- bourg recueillit de sa semence dans le calice; puis il ajouta de la poudre de sang, de la farine, et, après des -cérémonies sacrilèges, la Des Œillettes partit emportant sa pâte.
— Mon Dieu, quel amas de turpitudes! soupira la femme du sonneur.
— Mais, dit Durtal, au Moyen Age, la messe se célébrait de facon autre; l'autel était alors une croupe: nue--de femme; au “xvr siècle, : c’est le ventre, et maintenant? n
— Maintenant la femme sert rarement d'autel, mais n’anticipons pas. : L
« Au xvin’ siècle, nous retrouvons encore, .et parmi combien d'autres! des abbés proditeurs de choses saintes. pii - ;
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« Lun d'eux, le chanoine Duret, s'occupait spécialement de magie noire. Il pratiquait la nécro- mancie, évoquait le diable; il finit par être exécuté, comme sorcier, en lan de grâce 1718.
« Un autre qui croyait à l'Incarnation du Saint- Esprit, au Paraclet, et qui institua dans la Lombar- die, qu’il agita furieusement, douze apôtres et douze apostolines, chargés de prêcher son culte, celui-là, Vabbé Beccarelli, mésusait comme tous les prêtres de son gabarit, du reste, des deux sexes et il disait la messe sans s'être confessé de ses luxures. Peu à peu, il versa dans les offices à rebours où il distri- buait aux assistants des pastilles aphrodisiaques qui présentaient cette particularité qu'après les avoir avalées, les hommes se croyaient changés en femmes et les femmes en hommes.
« La recette de ces hippomanes est perdue, continua des Hermies, avec un sourire presque triste. Bref, l’abbé Beccarelli eut une assez misé- rable fin. Poursuivi pour ses sacrilèges, il fut condamné, en 1708, à ramer, pendant sept ans, sur les galères.
— Avec toutes ces affreuses histoires, vous ne mangez pas, dit Mme Carhaix; voyons, monsieur des Hermies, encore un peu de salade?
— Non, merci; mais il serait temps, je crois, maintenant que voici le fromage, de déboucher le vin; et il décoiffa l’une des bouteilles apportées par Durtal.
— Il est parfait! s’exclama le sonneur, en faisant claquer ses lèvres.
=: C’est un petit vin de Chinon pas trop débile que j'ai découvert chez un mastroquet auprès du quai, dit Durtal.
— Je vois, reprit-il, après un silence, qu’en effet la tradition s’est conservée, depuis Gilles de Rais, de crimes inouïs. Je vois qu’il y a eu, dans tous les siècles, des prêtres déchus, qui ont osé commettre les divins forfaits; mais, à l’heure présente, cela semble tout de même invraisemblable; d’autant qu’on n’égorge plus des enfants, comme au temps de Barbe-Bleue et de l’abbé Guibourg!
— C'est-à-dire -que la justice n’explore rien ou plutôt, que l’on n’assassine plus, mais que l'on tue
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des victimes désignées, par des moyens que la science officielle ignore; ah! si les confessionnaux pouvaient parler! s'écria le sonneur.
— Mais enfin, à quel monde appartiennent les gens qui sont maintenant affiliés au diable?
— Aux supérieurs de missionnaires, aux confes- seurs de communautés, aux prélats et aux abbesses; à Rome où est le centre de ja magie actuelle, aux plus hauts dignitaires, répondit des Hermies. Quant aux laïques, ils se recrutent dans les classes riches; cela t'explique comment ces scandales sont étouffés, si toutefois la police les découvre!
« Puis, admettons même qu'il n’y ait pas, avant les sacrifices au diable, de préalables meurtres; cela se peut dans certains cas; l’on se borne sans doute à saigner des fœtus que l’on fait avorter lorsqu'ils sont müûris à point; mais ceci n’est qu'un ragoût surérogatoire, qu'un piment; la grande question, c’est de consacrer l’hostie et de la destiner à un infâme usage; tout est là; le reste varie; il n’y a pas actuellement de rituel régulier pour la messe noire.
— Si bien qu’il faut absolument un prêtre pour célébrer ces messes?
— Evidemment; lui seul peut opérer le mystère de la Transsubstantiation. Je sais bien que certains occultistes se prétendent consacrés, comme saint Paul, par le Seigneur, et qu'ils s'imaginent pouvoir débiter ainsi que de vrais prêtres de véritables messes. C’est tout bonnement grotesque! — Mais à défaut de messes réelles et d’abbés atroces, les gens possédés par la manie du sacrilège n’en réalisent pas moins le stupre sacré qu'ils rêvent. Ecoute bien cela :
« En 1855, il existait, à Paris, une association composée en majeure partie de femmes; ces femmes communiaient, plusieurs fois par jour, gardaient les Célestes Espèces dans leur bouche, les recrachaient pour les lacérer ensuite ou les souiller par de dégoû- tants contacts.
— Tu en es sûr?
— Parfaitement, ces faits sont révélés par un journal religieux, Les Annales de la Sainteté, que
Le
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Parchevêque de Paris ne put démentir! J'ajoute quen 1874, des femmes furent également embau- chées à Paris pour pratiquer cet odieux commerce; elles étaient payées aux pièces, ce qui explique Pourquoi elles se présentaient chaque jour, dans des églises différentes, à la Sainte Table.
— Et ce n’était rien! -— Tenez, dit, à son tour, Carhaix, qui se leva et tira de sa bibliothèque une brochurette bleue. Voici une revue, datée de 1843, La Voix de la Septaine. Elle nous apprend que, pendant vingt-cinq ans, à Agen, une association satanique ne cessa de célébrer des messes noires et meurtrit et pollua trois mille trois cent vingt hosties! Jamais Mgr l’évêque d'Agen, qui était un bon et ardent prélat, n’osa nier les monstruosités commises dans son diocèse!
— Oui, nous pouvons le dire entre nous, reprit des Hermies, le xix° siècle regorge d’abbés immon- des. Malheureusement, si les documents sont certains ils sont de preuve difficile à faire; car aucun ecclésiastique ne se vante de méfaits pareils; ceux qui célèbrent des messes déicides se cachent et ils se déclarent dévoués au Christ: ils affirment même qu'ils le défendent, en combattant, à coups d’exorcismes, les possédés.
« C’est même là le grand truc: ces possédés, ce
sont eux-mêmes qui les créent ou qui les dévelop-
pent; ils s’assurent ainsi, dans les couvents surtout, des sujets et des complices. Toutes les folies
- meurtrières et sadiques, ils les couvrent alors de
Pantique et pieux manteau de Exorcisme!
— Soyons justes, ils ne seraient pas complets, s’ils n'étaient pas d’abominables hypocrites, dit Carhaix.
— L'on peut aussi ajouter que l'hypocrisie et l’orgueil sont les plus formidables vices des mauvais prêtres, appuya Durtal.
— Enfin, reprit des Hermies, tout se sait, en dépit des plus adroites précautions, à la longue. Je mai parlé jusqu'ici que des associations sataniques locales; mais il en est d’autres, plus étendues, qui ravagent les Deux Mondes, car — et cela est bien moderne — le diabolisme est devenu administratif, centralisateur, si l’on peut dire. Il a maintenant des comités, des sous-comités, une sorte de Curie qui
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réglemente l'Amérique et l'Europe comme la Curie d’un pape. 7
« La plus vaste de ces sociétés dont la fondation remonte à l’année 1855, c’est la société des Ré- Théurgistes Optimates. Elle se divise sous une apparente unité, en deux camps : l’un, prétendant détruire. l'univers et régner sur ses décombres; l'autre, rêvant simplement de lui imposer un culte démoniaque dont il serait l’archiprêtre. Cette société siège en Amérique où elle était autrefois dirigée par Longfellow qui s’intitulait grand prêtre du Nouveau Magisme Evocateur; elle a eu, pendant longtemps, des ramifications en France, en Jialie, en Allemagne, en Russie, en Autriche, jusqu'en Turquie.
« Elle est, à l'heure actuelle, ou bien effacée ou même peut-être tout à fait morte; mais une autre vient de se créer; elle a pour but, celle-là, d’élire un anti-pape qui serait l’Antéchrist exterminateur. Et je ne vous cite là que deux sociétés, mais com- bien d’autres plus ou moins nombreuses, plus ou moins secrètes qui, toutes, d’un commun accord, à dix heures du matin, le jour de la Fête du Saint- Sacrement, célébrent à Paris, à Rome, à Bruges, à Constantinople, à Nantes, à Lyon et en Ecosse où les sorciers foisonnent, des messes noires!
« Puis, en dehors de ces associations universelles
ou de ces assemblées locales, les cas isolés abon- dent, sur lesquels la lumière si difficilement allumée, | clignote. Il y a quelques années, mourut, au loin,
dans la pénitence, un certain comte de Lautrec qui faisait don aux églises de statues pieuses qu’il malé- ficiait pour sataniser les fidèles; à Bruges, un prêtre que je connais contamine les Saints Ciboires, s’en sert pour apprêter des malengins et des sorts; enfin,
l'on peut, entre tous, citer un cas très net de,
possession; c’est le cas de Cantianille qui boule-
versa, en 1865, non seulement la ville d'Auxerre,
mais encore tout le diocèse de Sens. « Cette Cantianille, placée dans un couvent de
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Mont-Saint-Sulpice, fut violée, dès qu’elle eut atteint sa quinzième année, par un prêtre qui la voua au diable. Ce prêtre avait été, lui-même, pourri, dès son enfance, par un ecclésiastique qui faisait partie
LABAS 65
d’une secte de possédés, créée le soir même du jour où fut guillotiné Louis XVI.
« Ce qui se passa dans ce couvent où plusieurs nonnes, évidemment exaspérées par l'hystérie, s’associèrent aux démences érotiques et aux rages sacrilèges de Cantianille, rappelle à s’y méprendre les procès de la magie d’antan, les histoires de Gaufredy et de Madeleine Palud, d'Urbain Grandier et de Madeleine Bavent, du jésuite Girard et de La Cadière, des histoires sur lesquelles il y aurait, au point de vue de l'hystéro-épilepsie, d’autre part, et du diabolisme, de l’autre, beaucoup à dire. Toujours est-il que Cantianille, renvoyée du couvent, fut exorcisée par un certain prêtre du diocèse, l'abbé Thorey, dont la cervelle ne paraît pas avoir bien résisté à ces pratiques. Ce fut bientôt, à Auxerre, de telles scènes scandaleuses, de telles crises diabo- liques, que l’évêque dut intervenir. Cantianille fut chassée du pays; l’abbé Thorey fut frappé discipli- nairement et l’affaire alla à Rome.
« Ce qui est aussi curieux, c’est que l’évêque, terrifié par ce qu'il avait vu, donna sa démission et se retira à Fontainebleau où il mourut, encore dans l’effroi, deux ans après.
— Mes amis, dit Carhaix qui consulta sa montre, il est huit heures moins le quart; il faut que je monte dans le clocher pour sonner l’angélus du soir; ne m'attendez pas, prenez le café; je vous rejoins dans dix minutes. »
Il endossa son costume du Groenland, alluma une lanterne et ouvrit la porte; une bouffée de vent glacial entra; des molécules blanches tourbillon- nèrent dans le noir.
« Le vent chasse la neige par les meurtrières dans l'escalier, dit la femme; j’ai toujours peur que Louis n’attrape une fluxion de poitrine par ces temps; tenez, monsieur des Hermies, voilà le café; je vous laisse le soin de le servir; à cette heure, mes
auvres jambes ne me tiennent plus; il faut que j'aille les étendre. »
« Le fait est, soupira des Hermies, lorsqu'ils lui eurent souhaité une bonne nuit, le fait est qu’elle vieillit joliment; la maman- Carhaix; j'ai beau essayer de la remonter par des toniques, je n'avance
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point d'un pas; la vérité, c’est qu’elle est élimée jusqu’à la corde; elle a monté par trop d’escaliers, dans sa vie, la pauvre femme!
— C’est tout de même curieux ce que tu m'as raconté, dit Durtal; en somme, dans le moderne, le grand jeu du satanisme, c’est la messe noire!
— Oui, et l’envoûtement et l’incubat et le succu- bat dont je te parlerai ou plutôt dont je te ferai parler par un autre plus expert que moi en ces matières. — Messe sacrilège, maléfices et succubat, c’est la véridique quintessence du satanisme!
— Et ces hosties consacrées dans des offices blasphématoires, quel usage en faisait-on, lorsqu'on ne les déchirait pas?
— Mais, je te l’ai déjà dit on les employait à des actes infâmes. Tiens, écoute. » Et des Hermies retira de la bibliothèque du sonneur et feuilleta le tome V de la Mystique de Gorres. « Voici le bouquet :
« Ces prêtres vont quelquefois, dans leur scélé- « ratesse, jusqu’à célébrer la messe avec de grandes « hosties qu’ils coupent ensuite au milieu, après « quoi, ils les collent sur un parchemin arrangé de « la même manière et ils s’en servent ensuite d’une « façon abominable pour satisfaire leurs passions. »
— La Sodomie Divine, alors?
— Dame! >
A ce moment, la cloche, mise en branle dans la tour, bôomba. La chambre où se tenait Durtal trembla, se mit, en quelque sorte, à bourdonner. Il semblait que les ondes des sons sortissent des murs, qu'ils se déroulassent en spirale de la pierre même; il semblait que lon fût transféré, en rêve, dans le fond de ces coquillages qui, lorsqu'on les approche de l'oreille, simulent le bruit roulant des vagues. Des Hermies, habitué au vacarme des cloches, ne s’inquiéta que du café, le mit au chaud sur le poêle.
Puis la cloche bôomba, plus lente, le bourdonne- ment s’éclaircit; les carreaux des fenêtres, les vitres de la bibliothèque, les verres restés sur la table se turent, n’eurent plus que des sons ténus et aigrelets, que des notes presque surettes,
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L'on entendit un pas dans l'escalier. Carhaix rentra, couvert de neige.
« Cristi, mes enfants, ça vente dur! » Il se secoua, jeta sa défroque sur une chaise, éteignit sa lanterne. « Il m’arrivait par les ouïes de la tour, au travers des lames, des abat-son, des pelletées de neige qui m'aveuglaient! quel chien d'hiver! la bourgeoise s'est couchée, bon; eh bien, mais vous n’avez pas pris votre café? » reprit-il en voyant Durtal qui le servait dans les verres.
Il se rapprocha du poêle, le tisonna, s’essuya les yeux que le grand froid avait remplis de larmes et il but une gorgée de café.
« Maintenant, ça y est! où en êtes-vous de vos histoires, des Hermies?
— J'ai terminé le rapide exposé du satanisme, mais je n’ai pas encore parlé du monstre authen- tique, du seul maître qui existe réellement, à l’heure présente, de cet abbé défroqué...
— Oh! fit Carhaix; prenez garde, le nom seul de
cet homme porte malheur!
— Bah! le chanoine Docre, pour l'appeler par son nom, ne peut rien contre nous. J'avoue même que je ne comprends pas bien la terreur qu’il inspire; mais laissons cela; je voudrais qu'avant de nous occuper de cet homme, Durtal vit votre ami Gévingey, celui qui paraît le connaître le mieux et le plus à fond.
« Une conversation avec lui simplifierait singuliè- rement les explications que je pourrais ajouter sur le satanisme, surtout sur les vénéfices et le succubat. Voyons, voulez-vous que nous l’invitions à diner ici? »
Carhaix se gratta la tête, puis vida la cendre de sa pipe sur son ongle.
« C'est que, dit-il, nous sommes un peu en désac- cord ensemble.
— Tiens, pourquoi? g
— Oh! pas pour des choses graves; j'ai interrompu ses expériences, ici même, un jour; mais versez-Vous donc un petit verre, monsieur Durtal, et vous, des Hermies, vous ne buvez pas »; et, tandis qu’en allu- mant des cigarettes, tous deux flûtaient quelques
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gouttes de cognac à peu près probe, Carhaix reprit :
' « Gévingey qui, bien qu’astrologue, est un bon chrétien et un brave homme que je reverrais avec plaisir du reste, a voulu consulter mes cloches.
« Ça vous étonne, mais c’est ainsi; les cloches ont autrefois, dans les sciences défendues, joué un rôle. L'art de prédire lavenir- avec leurs sons est une des branches les plus inconnues et les plus aban- données de l’occulte. Gévingey a retrouvé des docu- ments et il a voulu les vérifier dans la tour.
— Mais qu'est-ce qu'il faisait?
— Est-ce que je sais! il se posait sous la cloche, au risque de se casser les reins, à son âge, dans les charpentes; il entrait à moitié dedans, se coiffait, en quelque sorte, jusqu'aux hanches, de ce calice. Et il parlait tout seul et il écoutait les frémisse- ments du bronze répercutant sa voix.
« songes, à propos des cloches; à l’entendre, celui qui, pendant son sommeil, voit des cloches en branle est menacé d’un accident; si la cloche carillonne c’est présage de médisance; si elle tombe, c’est certi- tude d’ataxie; si elle se rompt, c’est assurance d’afflictions et de misères. Enfin, il a ajouté, je crois, que lorsque des oiseaux de nuit volent autour d’une cloche éclairée par la lune, l’on peut être sûr qu'un vol sacrilège sera commis dans l’église ou que le curé risque la mort.
« cloches, d’entrer dedans, alors qu’elles sont consa- crées, de leur prêter des oracles, de les mêler à l'interprétation des songes formellement interdite par le Lévitique, m'a déplu et que je lai prié un peu rudement de cesser ce jeu.
— Mais enfin vous n’êtes pas fâchés?
— Non, je regrette, même, je l’avoue, d’avoir été aussi vif!
— Eh bien, j’arrangerai cela; j'irai le voir, dit
des Hermies, c’est convenu, n'est-ce pas?
— Convenu.
— Sur ce, nous allons vous laisser coucher, car il faut que vous soyez debout, dès l’aube.
— Oh! à cinq heures et demie pour l'angélus de
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six heures et je peux même me recoucher, si je veux, car je n’ai plus après de sonneries avant sept heures trois quarts; — et encore n'’ai-je à lancer que quelques volées pour la messe de M. le curé; ce n’est pas, comme vous le voyez, par trop dur!
— Hum! fit Durtal, s’il fallait me lever aussi tôt!
— C’est affaire d'habitude. Mais, vous allez bien reprendre, avant de partir, un petit verre. Non? bien sûr? Alors, en route! > Il alluma sa lanterne et ils descendirent, frissonnants, à la queue leu leu, dans la spirale glacée de l'escalier noir.
VI
Le lendemain matin, Durtal se réveilla plus tard que de coutume. Avant même qu’il n’eût ouvert les yeux, il vit, dans un subit éclair de cervelle, défiler la sarabande des sociétés démoniaques dont des Hermies avait parlé. Un tas de clownesses mystiques qui se mettent la tête en bas et prient à pieds joints, se dit-il, en bâillant! Il s’étira, regarda la fenêtre, aux vitres fleuries de lis en cristaux et de fougères en givre. Il rentra, au plus vite, ses bras dans le lit, s’acagnarda sous ses couvertures.
« C’est un bon temps pour rester chez soi et tra- vailler, reprit-il; je vais me lever et allumer mon feu; allons, un peu de courage... > et... au lieu de rejeter les couvertures, il les ramena plus haut sous le menton.
« Ah! je sais bien que ça ne te plaît pas à toi que. je fasse la grasse matinée », dit-il, s'adressant à son chat qui, étendu sur la courtepointe, à ses pieds, le regardait fixement avec des yeux très noirs.
Cette bête était affectueuse et câline, mais ma-
niaque et retorse; elle n’admettait aucune fantaisie, |
aucun écart, entendait que l’on se levât et que l’on
se couchât à la même heure; et, très nettement elle : faisait, lorsqu'elle était mécontente, passer, dans la | sombreur de son regard, des nuances irritées, sur le
sens desquelles son maître ne se trompait point.
Rentrait-il avant onze heures du soir, elle latten- dait dans le vestibule, à la porte, griffait le bois,
miaulait avant même qu’il n’eût pénétré dans la pièce; puis elle roulait de langoureuses prunelles
Je
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d'or vert, se frottait contre ses culottes, sautait sur les meubles, se dressait tout debout, simulant le petit cheval qui se cabre, lui envoyait lorsqu'il s’ap- prochaït, par amitié, de grands coups de tête; passé onze heures, elle n’allait plus au-devant de lui, se bornait à se lever alors qu’il arrivait près d'elle, faisait encore le gros dos, mais ne caressait pas; plus tard encore, elle ne bougeait et elle se plaignait et grognait, s’il se permettait de lui lisser le dessus de la tête ou de lui gratter le dessous du cou.
Ce matin-là, elle s’impatienta de cette paresse, se mit sur son séant, se gonfla, puis s’approcha sour- noisement et s’assit à deux pas de la figure de son maître, le dévisageant d’un œil atrocement faux, lui signifiant qu’il eût à déguerpir, à lui laisser la place chaude.
Amusé par ce manège, Durtal ne bougea, regar- dant le chat, à son tour. Il était énorme, commun et pourtant bizarre, avec sa robe mi-partie roussâtre comme la cendre du vieux coke et grise comme le poil des balais neufs, avec çà et là de petits floquets blancs tels que ces peluches qui voltigent sur les tisons morts. Cétait un très authentique chat de gouttières, haut sur pattes, long, à tête de fauve, très régulièrement strié d’ondes d’ébène qui cerclaient les pattes de bracelets noirs, allongeaient les yeux par deux grands zigzags d’encre. i
« Malgré ton caractère de rabat-joie, de vieux garçon monomane et sans patience, tu es tout de même gentil, fit Durtal, d’un ton insinuant, pour l’amadouer; puis, il y a assez longtemps que je te raconte ce que chacun se tait; tu es l’évier de mon âme, toi, le confesseur inattentif et indulgent qui approuve, vaguement, sans surprise, les méfaits d'esprit qu'on lui avoue, afin de se soulager, sans qu’il en coûte! Au fond c’est là ta raison d’être, tu es l’exutoire spirituel de la solitude et du célibat; aussi, je te gave d’attentions et de soins; mais cela n'empêche qu'avec tes bouderies tu ne sois souvent, ainsi que ce matin, par exemple, insupportable! »
Le chat continuait de le dévisager, les oreilles toutes droites, cherchant à démêler dans les in- flexions de la voix le sens des paroles qu’il écou- tait. Il comprit sans doute que Durtal n’était point
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disposé à sauter du lit, car il s’en fut se réinstaller à son ancienne place, mais, cette fois, en tournant le dos.
« Allons, fit Durtal, découragé, en inspectant sa montre, il faut pourtant que je m'occupe de Gilles de Rais », et, d’un bond, il s’élança sur ses culottes, tandis que le chat, brusquement mis debout, galo- pait sur les couvertures, se pelotonnait, sans plus attendre, dans les draps tièdes.
« Quel froid! » Et Durtal enfila un gilet de tricot, passa dans l'autre pièce, pour allumer du feu :
« logis était facile à chauffer. Il se composait simple- ment, en effet, d’une entrée, d’un minuscule salon, d’une minime chambre à coucher, d’un cabinet de toilette assez large, le tout, au cinquième, sur une cour très claire, pour huit cents francs.
Il était meublé sans aucun luxe; du petit salon, Durtal avait fait un cabinet de travail, couvert les murs de casiers en bois noir bourrés de livres. Près de la fenêtre, une grande table, un fauteuil en cuir, quelques chaises; à la place de la glace sur la che- minée, tenant le panneau, du plafond à la tabiette revêtue d’une vieille étoffe, il avait cloué un ancien tableau sur bois représentant, dans un paysage tourné, poussé dans les bleus aux gris, dans les blancs aux roux, dans les verts aux noirs, un ermite agenouillé sous une hutte de branchages, près d’un chapeau de cardinal et d’un manteau de pourpre:
Et tout le long de ce tableau dont des parties entières sombraient dans des ténèbres d’oignons brûlés, d’ininteiligibles épisodes se déroulaient, em- piétant les uns sur les autres, entassant, près du cadre en chêne noir, des figures de Lilliput, dans des maisons de nains. Ici, le saint, dont Durtal avait vainement cherché le nom, franchissait en barque les boucles d’un fleuve aux eaux métalliques et plates; là, il déambulait dans des villages grands comme un ongle, puis il disparaissait dans l’ombre de la peinture et on le retrouvait plus haut dans une grotte en Orient, avec des dromadaires et des ballots; on le perdait de nouveau de vue, et, après un cache-cache plus ou moins court, il surgissait, plus petit que jamais, seul, un bâton à la main, un
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sac sur le dos, montant vers une cathédrale ina- chevée, étrange.
C'était un tableau d’un peintre inconnu, d’un vieux Hollandais qui s'était assimilé certaines cou- leurs, certains procédés des maîtres de l'Italie qu’il avait visitée peut-être.
La chambre à coucher avait un grand lit, une commode à ventre, des fauteuils; sur la cheminée, une ancienne pendule et des flambeaux de cuivre; sur les murs, une belle photographie d’un Botticelli du musée de Berlin : une Vierge dolente et robuste, ménagère et contrite, entourée d’anges figurés par de languissants jeunes hommes, tenant des cierges aux cires enroulées comme des câbles, des garconnes coquettes, aux longs cheveux piqués de fleurs, de dangereux pages, mourant de désirs devant l’enfant Jésus qui bénit, debout, près de la Vierge.
Puis une estampe de Breughel, gravée par Cock Les Vierges sages et les Vierges folles, un petit panneau coupé, au milieu, par un nuage en tire- bouchon, flanqué, aux deux coins, d’anges bouffis sonnant, les manches retroussées, de la trompette, pendant qu’au centre du nuage même, un autre ange, au nombril indiqué sous une indolente robe, un - ange sacerdotal et bizarre, déroule une banderole sur laquelle est écrit le verset de l'Evangile : « Ecce sponsus venit, exite obviam ei. >
Et au-dessous de la nuée, d’un côté, les Vierges sages, de bonnes Flamandes, sont assises, dévident le lin, tournent, en chantant des cantiques, auprès de lampes allumées, des rouets; de lautre, sur l'herbe d’un pré, les Vierges folles, quatre commères en liesse, se tiennent par la main et dansent en rond, tandis que la cinquième joue de la cornemuse et bat la mesure avec son pied, près des lampes vides. Au-dessus de la nuée, les cinq Vierges sages mais effilées alors, charmantes et nues, brandissent les lumignons en flammes, montent vers une église gothique où le Christ les fait entrer, cependant que de l’autre côté les Vierges folles, nues aussi sous leurs pâles toisons, frappent vainement à la porte close, en tenant d’une main fatiguée des flambeaux morts.
Durtal aimait cette vieille gravure qui avait une
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senteur de douce intimité dans les scènes du bas et, dans celles du haut, la benoîte naïveté des Pri- mitifs; il y voyait, réunis en quelque sorte, dans un même cadre, l'art d’un Ostade épuré et celui d’un Thierry Bouts.
En attendant que sa grille, dont le charbon cra- quait et commençait à grésiller comme une friture, devint rouge, il s'assit devant son bureau et tria ses notes.
« Voyons, se dit-il en roulant une cigarette, nous en sommes au moment où cet excellent Gilles de Rais commence la recherche du grand œuvre. Il est facile de se figurer les connaissances qu’il pos- sède sur la manière de transmuer les métaux en or. »
L'alchimie était déjà très développée un siècle avant qu'il ne naquit. Les écrits d'Albert le Grand, d'Arnaud de Villeneuve, de Raymond Lulle, étaient entre les mains des hermétiques. Les manuscrits de Nicolas Flamel circulaient; nul doute que Gilles, qui raffolait des volumes étranges, des pièces rares, ne les ait acquis; ajoutons qu’à cette époque, l’édit de Charles V interdisant, sous peine de la prison et de la hart, les travaux spagiriques et la bulle Spondent pariter quas non exhibent que le pape Jean XXII fulmina contre les alchimistes, étaient encore en vigueur. Ces œuvres étaient donc défen- dues et par conséquent enviables; il est certain que Gilles les a longuement étudiées, mais de là à les comprendre, il y a loin!
Ces livres constituaient, en effet, le plus in- croyable des galimatias, le plus inintelligible des grimoires. Tout était en allégories, en métaphores cocasses et obscures, en emblèmes incohérents, en paraboles embrouillées, en énigmes bourrées de chiffres! Et en voilà un exemple, se dit-il, en pre- nant, sur un des rayons de sa bibliothèque, un ma- nuscrit qui n’était autre que celui de l’Asch-Méza- reph, le livre du juif Abraham et de Nicolas Flamel, rétabli, traduit et commenté par Eliphas Lévi.
Ce manuscrit lui avait été prêté par des Hermies qui l'avait découvert, un jour, dans d’anciens pa- piers.
Il y a, soi-disant, là-dedans, la recette de la
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pierre philosophale, du grand ćlixir de quintessence et de teinture. « Les figures ne sont pas précisément claires », se dit-il, en feuilletant les dessins à la plume rehaussés en couleur représentant dans une bouteille, sous ce titre : « le coït chimique », un lion vert, la tête en bas dans un croissant de lune; puis, dans d’autres flacons, c’étaient des colombes, tantôt s'élevant vers le goulot, tantôt piquant une tête vers le fond, dans un liquide noir ou ondulé de vagues de carmin et d'or, parfois blanc et granulé de points d’encre, habité par une grenouille ou une étoile, parfois aussi laiteux et confus ou brûlant en flammes de punch, à la surface.
Eliphas Lévi expliquait de son mieux le symbole de ces volatiles en carafes, mais il s’abstenait de donner la fameuse recette du grand magistère, conti- nuait la plaisanterie de ses autres livres où, débu- tant sur un ion solennel, il affirmait vouloir dévoiler les vieux arcanes et se taisait, le moment venu, sous l’ineffable prétexte qu’il périrait, s'il trahissait d’aussi rugissants secrets.
Cette bourbe, reprise par les pauvres occultistes de l’heure actuelle, aidait à masquer la parfaite ignorance de tous ces gens. « En somme, la question est simple », se dit Durtal, en fermant le manuscrit de Nicolas Flamel.
Les philosophes hermétiques ont découvert — et, après avoir longtemps bafouillé, la science contem- poraine ne nie plus qu'ils aient raison —, ils ont découvert que les métaux sont des corps composés et que leur composition est identique. Ils varient donc simplement entre eux, suivant les différentes proportions des éléments qui les combinent; on peut, dès lors, à l’aide d’un agent qui déplacerait ; ces proportions, changer les corps, les uns en les autres, transmuer, par exemple, le mercure en ar- gent et le plomb en or.
Et cet agent c’est la pierre philosophale, le mer- cure; — non le mercure vulgaire qui n’est pour les alchimistes qu’un sperme métallique avorté, — mais le mercure des philosophes, appelé aussi le lion vert, le serpent, le lait de la Vierge, l’eau pontique.
Seulement la recette de ce mercure, de cette pierre des Sages, n’a jamais été révélée; — et c’est sur elle
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que le Moyen Age, que la Renaissance, que tous les siècles, y compris le nôtre, s’acharnent. i
€ Et dans quoi ne l’a-t-on pas cherchée? » se di- sait Durtal, en compulsant ses notes : dans l'arsenic, le mercure ordinaire, l’étain; dans les sels de vi- triol, de salpêtre et de nitre; dans les sucs de la mercuriale, de la chélidoine et du pourpier; dans le ventre des crapauds à jeun, dans les urines hu- maines, dans les menstrues et le lait des femmes!
Or, Gilles de Rais devait en être là de ses explo- rations. Il est bien évident qu’à Tiffauges, seul, sans l’aide d'initiés, il était incapable de tenter utilement des fouilles. A cette époque, le centre hermétique était, en France, à Paris où les alchimistes se réunis- saient sous les voûtes de Notre-Dame et étudiaient les hiéroglyphes du charnier des Innocents et le portail de Saint-Jacques-de-la-Boucherie sur lequel Nicolas Flamel avait, avant sa mort, écrit en de kabbalistiques emblèmes la préparation de la fa- meuse pierre.
Le maréchal ne pouvait se rendre à Paris sans tomber dans les troupes anglaises qui barraient les routes; il choisit le moyen le plus simple, il appela les transmutateurs les plus célèbres du Midi et les fit amener, à grands frais, à Tiffauges.
D’après les documents que nous possédons, nous le voyons faire construire le fourneau des alchi- mistes, l’athanor, acheter des pélicans, des creusets et des cornues. Il établit des laboratoires dans l’une des ailes de son château et il s’y enferme avec An- toine de Palerme, François Lombard, Jean Petit, orfèvre de Paris, qui s’emploient, jours et nuits, à la coction du grand œuvre.
Rien ne réussit; à bout d’expédients, ces hermé- tistes disparaissent et c’est alors, à Tiffauges, un incroyable va-et-vient de souffleurs et d’adeptes. Il en arrive de tous les points de la Bretagne, du Poitou, du Maine, seuls ou escortés de noueurs d’ai- guillettes et de sorcières. Gilles de Sillé, Roger de Bricqueville, cousins et amis du maréchal, par- courent les environs, rabattent le gibier vers Gilles, tandis qu’un prêtre de sa chapelle, Eustache Blan-
chet, part en Italie, où les manieurs de métaux abondent.
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En attendant, Gilles de Rais, sans se décourager, continue ses expériences qui, toutes, ratent; il finit par croire que décidément les magiciens, ont raison, qu'aucune découverte n’est, sans l’aide de Satan, possible.
Et, une nuit, avec un sorcier arrivé de Poitiers, Jean de la Rivière, il se rend dans une forêt qui avoisine le château de Tiffauges. Il demeure, avec ses serviteurs Henriet et Poitou, sur la lisière du bois cù le sorcier pénètre. La nuit est lourde et sans - June; Gilles s'énerve à scruter les ténèbres, à écouter le pesant repos de la campagne muette; ses compa- gnons terrifiés se serrent l’un contre l’autre, frémis- sent et chuchotent, au moindre vent. Tout à coup, un cri d'angoisse s'élève. Ils hésitent, s’avancent, en tâtonnant, dans le noir, aperçoivent, en une lueur qui saute, La Rivière, exténué, tremblant, hagard, près de sa lanterne. Il raconte, à voix basse, que le Diable a surgi sous la forme d’un léopard, mais qu’il a passé auprès de lui, sans même le regarder, sans rien lui dire.
Le lendemain, ce sorcier prend la fuite, mais un autre arrive. C’est un trompette du nom de Du Mesnil. Il exige que Gilles signe de son sang une cédule dans laquelle il engage à donner au diable tout ce qu’il voudra, « hormis sa vie et son âme >, mais bien que pour aider aux maléfices, Gilles consente à faire chanter dans sa chapelle, à la fête de la Toussaint, l’office des Damnés, Satan n’appa- rait pas.
Le maréchal commençait à douter du pouvoir de ses magiciens, quand une nouvelle opération qu’il tenta le convainquit que parfois le Démon se montre.
Un évocateur, dont le nom est perdu, se réunit à Tiffauges, dans une chambre, avec Gilles et de Sillé.
Sur le sol, il trace un grand cercle et commande à ses deux compagnons d'entrer dedans.
Sillé refuse; poigné par une terreur qu’il ne s’ex- plique pas, il se met à frémir de tous ses membres, se réfugie près de la croisée qu’il ouvre, murmure tout bas des exorcismes.
Gilles plus hardi se tient au milieu du cercle; mais, aux premières conjurations, il frissonne à son
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tour et veut faire le signe de la croix. Le sorcier lui ordonne de ne pas bouger. A un moment, il se sent saisi à la nuque; il s’effare, vacille, supplie Notre-Dame la Vierge de le sauver. L’évocateur, fu- rieux, le jette hors du cercle; il s'élance par la porte, de Sillé, par la fenêtre; ils se retrouvent en bas, restent béants, car des hurlements se dressent dans la chambre où le magicien opère. « Un bruit d’épées tombant à coups durs et pressés sur une couette » se fait entendre, puis des gémissements, des cris de détresse, l'appel d’un homme qu’on assassine.
Epouvantés, ils demeurent aux écoutes, puis quand le vacarme cesse, ils se hasardent, poussent la porte, trouvent le sorcier étendu sur le parquet, roué de coups, le front fracassé, dans des flots de sang.
Ils emportent; Gilles, plein de pitié, le couche dans son propre lit, l’embrasse, le panse, le fait confesser, de peur qu’il ne trépasse. Il reste quel- ques jours entre la vie et la mort, finit par se réta- blir et il se sauve.
Gilles désespérait d'obtenir du diable la recette du souverain magistère, quand Eustache Blanchet lui annonce son retour d'Italie; il amène le maître de la magie florentine, l’irrésistible évocateur des dé- mons et des larves, François Prélati.
Celui-là stupéfia Gilles. Il avait à peine vingt-trois ans et il était l’un des hommes les plus spirituels, les plus érudits, les plus raffinés du temps. Qu’avait- il fait avant de venir s'installer à Tiffauges et d’y commencer, avec le maréchal, la plus épouvantable série de forfaits qui se puisse voir? Son interroga- toire dans le procès criminel de Gilles ne nous four- nit pas des renseignements bien détaillés sur son compte. Il était né dans le diocèse de Lucques, à Pistoie, avait été ordonné prêtre par l’évêque d’Arezzo. Quelque temps après son entrée dans le sacerdoce, il était devenu l'élève d’un thaumaturge de Florence, Jean de Fontenelle, et il avait souscrit un pacte avec un démon nommé Barron. A partir de ce moment, cet abbé insinuant et disert, docte et charmant, avait dû se livrer aux plus abominables des sacrilèges et pratiquer le rituel meurtrier de la magie noire. N
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Toujours est-il que Gilles s’éprend de cet homme; les fourneaux éteints se rallument; cette pierre des Sages que Prélati a vue, flexible, cassante, rouge, sentant le sel marin calciné, ils la cherchent, à eux deux, furieusement, en invoquant l'enfer.
Leurs incantations demeurent vaines. Gilles, dé- solé, les redouble; mais elles finissent par tourner mal; un jour Prélati manque d’y laisser ses os.
Un après-midi, Eustache Blanchet aperçoit, dans une galerie du château, le maréchal tout en larmes; des plaintes de supplicié s'entendent à travers la porte d’une chambre où Prélati évoque le diable.
« Le Démon est là qui bat mon pauvre François; je t’en supplie, entre », s'écrie Gilles; mais Blanchet effrayé refuse. Alors Gilles se décide, malgré sa peur; il va forcer la porte quand elle s’ouvre et Prélati trébuche, sanglant, dans ses bras. Il put, soutenu par ses deux amis, gagner la chambre du maréchal où on le coucha; mais les coups qu’il avait reçus furent si violents qu’il délira; la fièvre s'ac- crut. Gilles, désespéré, s'installa près de lui, le soi- gna, le fit confesser, pleura de bonheur, lorsqu'il ne fut plus en danger de mort.
« Ce fait qui se renouvelle du sorcier inconnu et de Prélati, dangereusement blessés, en une chambre vide, dans des circonstances identiques, c’est tout de même étonnant », se disait Durtal.
Et les documents qui relatent ces faits sont au- thentiques; ce sont les pièces mêmes du procès de Gilles; d’autre part, les aveux des accusés, les dé- positions des témoins concordent; et il est impos- sible d'admettre que Gilles, que Prélati, aient menti, car en confessant ces évocations sataniques, ils se - condamnaient eux-mêmes à être brûlés vifs.
S’ils avaient encore déclaré que le Malin leur était apparu, qu'ils avaient été visités par des succubes; s’ils avaient affirmé avoir entendu des voix, senti des odeurs, touché même un corps, l’on pourrait admettre des hallucinations semblables à celles de certains sujets de Bicêtre; mais, ici, il ne peut y avoir détraquement des sens, visions morbides, car les blessures, la marque des coups, le fait matériel, visible et tangible, est là. ? i
On peut se figurer combien le mystique qu'était
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Gilles de Rais dut croire à la réalité du diable, après avoir assisté à de pareilles scènes!
Malgré ses échecs, il ne pouvait donc douter — et Prélati, à moitié assommé, devait douter moins encore — que s’il plaisait à Satan, ils trouveraient enfin cetie poudre qui les comblerait de richesses et les rendrait même presque immortels, car à cette époque, la pierre philosophale passait non seulement pour transmuer les métaux vils, tels que l’étain, le plomb, le cuivre, en des métaux nobles comme ľar- gent et lor, mais encore pour guérir toutes les ma- ladies et prolonger, sans infirmités, la vie jusqu'aux limites jadis assignées aux patriarches.
« Quelle singulière science! > ruminait Durtal, en relevant la trappe de sa cheminée et en se chauf- fant les pieds; malgré les railleries de ce temps qui, en fait de découvertes, n’exhume que des choses déjà perdues, la philosophie hermétique n’est pas absolument vaine.
Sous le nom d’isométrie, le maître de la chimie contemporaine, Dumas, reconnait les théories des alchimistes exactes et Berthelot déclare « que nul ne peut affirmer que la fabrication des corps réputés simples soit impossible a priori ».
Puis il y a eu des actes contrôlés, des faits cer- tains. En sus de Nicolas Flamel qui semble bien, en effet, avoir réussi le grand œuvre, au xvH° siècle, le chimiste Van Helmont recoit d’un inconnu un quart de grain de pierre philosophale et, avec ce grain, il transforme huit onces de mercure en or.
A la même époque, Helvétius qui combat le dogme des inconnu une poudre de projection avec laquelle il convertit un lingot de plomb en or. Helvétius n’était pas précisément un jobard et Spinosa qui vérifia l'expérience et en attesta l’absolue véracité n’était cependant lui non plus, ni un gobe-mouches, ni un béjaune!
Que penser enfin de cet homme mystérieux, de cet Alexandre Sethon qui, sous le nom de Cosmopolite, parcourt l’Europe, opérant devant les princes, en
public, transformant tous les métaux en or? Em-.
prisonné par Christian If, électeur de Saxe, cet al- chimiste dont le mépris des richesses. était avéré,
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car jamais il ne gardait lor qu’il créait et il vivait
comme un pauvre, en priant Dieu, cet alchimiste supporta, tel qu’un saint, le martyre; il se laissa battre de verges, percer avec des pointes, refusa de livrer un secret qu'il prétendait, ainsi que Nicolas Flamel, tenir du Seigneur même!
Et dire qu’à l’heure actuelle, ces recherches se continuent! Seulement, la plupart des hermétiques
. renient les vertus médicales et divines de la fa-
meuse pierre. Ils pensent simplement que le grand magistère est un ferment qui, jeté dans les métaux en fusion, produit une transformation moléculaire semblable à celle que les matières organiques subis- sent lorsque, à l’aide d’une levure, elles fermentent.
Des Hermies, qui connaît ce monde-là, soutient que plus de quarante fourneaux alchimiques sont à présent allumés en France et que dans le Hanovre, dans la Bavière, les adeptes sont plus nombreux encore.
Ont-ils retrouvé l’incomparable secret des anciens âges? — C’est, malgré certaines affirmations, peu probable, puisque personne ne fabrique par artifice ce métal dont les origines sont si bizarres, si dou- teuses qu’en un procès qui eut lieu, au mois de novembre 1886, à Paris, entre des bailleurs de fonds et M. Popp, le constructeur des horloges pneuma- tiques de la ville, des chimistes de l'Ecole des Mines, des ingénieurs, déclarèrent à l’audience que l'on pouvait extraire lor des pierres meulières; si bien que les murs qui nous-abritent seraient des placers et que des pépites se cacheraient dans les mansardes!
« C'est égal, reprit-il, en souriant, ces sciences-là ne sont pas propices », car il songeait à un vieil- lard qui avait installé au cinquième étage d'une maison de la rue Saint-Jacques un laboratoire d’al- chimiste.
Cet homme, nommé Auguste Redoutez, travaillait, tous les après-midi, à la Bibliothèque Nationale, sur les œuvres de Nicolas Flamel; le matin et le soir, il poursuivait près de ses fourneaux la re- cherche du grand œuvre.
Le 16 mars de l’an dernier, il sortit de la Biblio- thèque avec un voisin de table et il lui déclara, en
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route, qu’il était enfin possesseur du fameux secret. Arrivé dans son cabinet, il jeta des morceaux de fer dans une cornue, fit une projection, obtint des cristaux couleur de sang. L'autre examina les sels et plaisanta; alors l’alchimiste, devenu furieux, se rua sur lui, le frappa à coups de marteau, dut être garrotté et emporté, séance tenante, à Sainte-Anne.
Au xvr’ siècle, au Luxembourg, on rôtissait les initiés dans des cages de fer; le siècle suivant, en Allemagne, on les branchait, vêtus d’une robe de paillons, à des poteaux dorés; maintenant qu'on leur fiche la paix, ils deviennent fous! Décidément cela finit tristement, conclut Durtal.
Il se leva pour aller ouvrir la porte, car la son- nette tintait; il revint avec une lettre apportée par le concierge.
H ouvrit. « Qu'est-ce que c’est que cela? » fit-il, étonné, lisant :
« Je ne suis ni une aventurière, ni une femme d'esprit se grisant de causeries comme d’autres de liqueurs et de parfums, ni une chercheuse d’aven- tures. Je suis encore moins une vulgaire curieuse tenant à constater si un auteur a le physique de son œuvre, ni rien enfin de ce que vous fournirait le champ des suppositions possibles. La vérité c’est que je viens de lire votre dernier roman... >
« Elle y a mis le temps, car voilà plus d’une année qu’il a paru >», murmura Durtal.
âme qu’on emprisonne... >
« tent à faux du reste, comme toujours! »
« .… Et maintenant, monsieur, bien que je pense qu’il y ait infailliblement folie et bêtise à vouloir réaliser un désir, voulez-vous qu’une de vos sœurs en lassitude vous rencontre, un soir, à l'endroit que vous désignerez, après quoi, nous retrournerons, chacun, dans notre intérieur, dans l’intérieur des gens destinés à tomber parce qu’ils ne sont pas placés dans l'alignement. Adieu, monsieur, soyez
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assuré que je vous tiens pour quelqu'un dans ce siècle de sous-effacés.
« Ignorant si ce billet aura une réponse, je m'abs- tiens de me faire connaître. Ce soir, une bonne pas- sera chez votre concierge, et demandera s’il y a une réponse au nom de Mme Maubel. »
connais celle-là; ce doit être une de ces très an- ciennes dames qui placent des lots oubliés de caresses, des warants d’âme! quarante-cinq ans, pour le moins; sa clientèle se compose ou de petits jeunes gens toujours satisfaits, s’ils ne paient point, ou de gens de lettres, peu difficiles à contenter, car la laideur des maîtresses, dans ce monde-là, est pro- verbiale! — A moins que ce ne soit une simple mys- tification; — mais de qui? et dans quel but? puisque je ne connais plus maintenant personne!
« pondre. »
Mais, malgré lui, il rouvrit cette lettre. « Voyons, qu'est-ce que je risque? se dit-il; si cette dame veut me vendre un trop vieux cœur, rien ne m'oblige à l’acquérir; jen serai quitte pour aller à un rendez- vous.
« Oui, mais où le lui fixer ce rendez-vous? Ici, non; une fois chez moi, l’affaire se complique, car il est plus difficile de mettre une femme à la porte que de la lâcher dans un coin de rue. Si je lui indiquais justement l'angle de la rue de Sèvres et de la rue de la Chaise, le long du mur de l’Abbaye- aux-Bois; c’est solitaire et puis c’est à deux pas d'ici. Voyons, commençons d’abord par iui ré- pondre, mais vaguement, sans indiquer de lieu pré- cis; nous résoudrons cette question-là, plus tard, après sa réponse. » Et il écrivit une lettre dans la- quelle il parlait, lui aussi, de sa lassitude d’âme, déclarait cette entrevue inutile, car il n’attendait plus rien, ici-bas; d’heureux.
« Je vais ajouter que je suis souffrant, cela fait toujours bien et puis ça peut excuser, au besoin, des défaillances, se dit-il, en roulant une cigarette.
« Là, ça y est; — ce n’est pas bien encourageant pour elle... oh! et puis... Voyons, quoi encore? — Eh! pour éviter le futur crampon, je ne ferai pas
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mal de lui laisser entendre aussi qu’une liaison sé- rieuse et soutenue avec moi n’est pas, pour des rai- sons de famille, possible. Et en voilà assez pour une fois. »
Il plia sa lettre et griffonna l'adresse.
Puis il la tint entre ses doigts et réfléchit. « Dé- cidément c’est une bêtise de répondre; est-ce qu’on sait? est-ce qu’on peut prévoir dans quels guëpiers mènent ces entreprises? » Il savait pourtant bien que, quelle qu’elle soit, la femme est un haras de chagrins et d’ennuis. Si elle est bonne, elle est sou- vent par trop bête, ou alors elle n’a pas de santé ou bien encore elle est désolamment féconde, dès qu’on la touche. Si elle est mauvaise, l’on peut s’attendre, en plus, à tous les déboires, à tous les soucis, à toutes les hontes. Ah! quoi qu’on fasse, on écope!
Il se régurgita les souvenirs féminins de sa jeu- nesse, se rappela les attentes et les mensonges, les carottes et les cocuages, l’impitoyable saleté d'âme des femmes encore jeunes! « Non, décidément, ce n’est plus de mon âge, ces choses-là. — Oh! et puis, pour ce que j'ai besoin maintenant des femmes! »
Mais, malgré tout, cette inconnue l’intéressait. « Qui sait? elle est peut-être jolie? elle est peut-être aussi, par extraordinaire, pas trop rosse; rien ne coûte de vérifier. > Et il relut la lettre. « Il n’y a pas de fautes d'orthographe; — l’écriture n’est point commerciale; les idées sur mon livre sont médiocres, mais, dame, on ne peut pas lui demander de s’y connaître! — ça sent discrètement l’héliotrope », reprit-il, en flairant l'enveloppe.
déjeuner, il déposa sa réponse chez le concierge.
VII
« SI cela continue, je vais finir par délirer », mur- murait Durtal, assis devant sa table. [l parcourait de nouveau les lettres que depuis huit jours il rece- vait de cette femme. Il avait affaire à une infati- gable épistolière qui ne lui laissait même pas le temps de se retourner, depuis qu’elle avait com- mencé ses travaux d'approche.
« Sapristi, se dit-il, tâchons de nous récupérer. Après cette missive peu engageante que je lui écrivis
‘en réponse à son premier billet, elle m'envoie,
séance tenante, cette épiître
« Monsieur,
« Cette lettre est un adieu; si j'avais la faiblesse « de vous en adresser d’autres, elles seraient mono- « tones comme l’éternel ennui que j'éprouve. N’ai- « je pas eu, du reste, le meilleur. de vous-même, « dans ce billet de teinte indécise qui m'a, pour un « instant, secouée de ma léthargie? Comme vous, « monsieur, je sais, hélas! que rien n'arrive et que « nos jouissances les plus certaines sont encore « celles que l’on rêve. Aussi, malgré ma fiévreuse
« tant que vous qu'une rencontre fût pour tous « deux la source de regrets auxquels il ne faut pas « volontairement nous exposer... >
« Puis voilà qui atteste la parfaite inutilité de cet exorde, c’est la fin de cette lettre :
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« « « « « «
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« Si la fantaisie vous prenait de m'écrire, vous pouvez m'adresser sûrement vos lettres, sous le nom de Madame H. Maubel, poste restante, rue Littré. Je passerai, lundi, à la poste. Si vous sou- haitiez que nous en restions là — ce qui me pei- nerait fort — vous me le diriez bien franche- ment, n'est-ce pas? >
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un poulet ni chair ni poisson, marmiteux et em- phatique comme était ma première épitre; sous mes reculs que déniaient de furtives avances, elle a fort bien compris que je m’amorçais.
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« Sa troisième épistole le prouve :
« un nom plus doux qui me venait aux lèvres), d'être impuissant à me donner des consolations. Mais, dites, si las, si désabusés, si revenus de tout que nous soyons, laissons quelquefois nos âmes se parler bas, bien bas, comme je vous ai parlé, cette nuit, car ma pensée va désormais vous suivre obstinément... >
« Et il y en a quatre pages de cet acabit, fit-il, tournant les feuillets, mais celle-ci est mieux : « Ce soir seulement, mon ami inconnu, un mot. Jai passé une journée horrible, les nerfs en ré- volte, criant presque de souffrance et cela pour des riens qui se renouvellent cent fois par jour; pour une porte qui claque, pour une voix rude ou mal timbrée qui, de la rue, monte chez moi; à d’autres heures, mon insensibilité est telle que la maison brûlât-elle, je ne bougerais même pas. Vais-je vous envoyer cette page de lamentations comiques? ah! la douleur, quand on n’a pas le don de la pouvoir habiller superbement, de la transformer en pages littéraires ou musicales qui pleurent magnifiquement, le mieux serait de n’en pas parler.
« Je vais vous dire bonsoir tout bas, ayant comme au premier jour le troublant désir de vous connaître et me défendant de toucher à ce rêve, de peur de le voir s'évanouir. Ah! oui, vous lavez
blu
LA-BAS 87 € bien écrit l’autre fois, pauvres, pauvres nous! « — bien pauvres, en effet, bien misérables, ces
« âmes peureuses que toute réalité effraie, à ce « point qu’elles n’oseraient pas affirmer que la sym- « pathie dont elles sont prises tiendrait debout de- « vant celui ou celle qui l’a fait naître. Et cepen- « dant, malgré ce beau raisonnement, il faut que je « vous avoue... non, non, rien; devinez, si vous pou- « vez, et pardonnez-moi aussi cette banale lettre ou « plutôt lisez entre les lignes; peut-être y trouverez- « vous un peu de mon cœur et beaucoup de ce que « je tais. >
« Voilà une sotte lettre, toute remplie de moi; « qui se douterait que je n’ai pensé qu’à vous, en « l’écrivant? »
« Jusqu'ici, ça allait encore bien », se disait Dur- tal. « Cette femme était au moins curieuse. Et quelle singulière encre », reprit-il, regardant cette écriture d’un vert myrte mais délayé, très pâle, et détachant avec l’ongle la poudre, encore attachée aux jambages des lettres, de la poudre de riz par- fumée à l’héliotrope.
« Elle doit être blonde, poursuivit-il, examinant la nuance de cette poudre, car ce n’est pas la nuance rachel des femmes brunes. Mais voilà où tout se gâte. Mû par je ne sais quelle folie, je lui envoie une missive plus contournée, plus pressante. Je la tisonne en m’attisant moi-même dans le vide et je recois aussitôt cette autre -épitre
« Que faire? je ne veux ni vous voir, ni anéantir « ma folle envie de vous rencontrer qui prend des « proportions qui m'atterrent. Hier soir, malgré « moi, votre nom qui me brûlait est sorti de mes « lèvres. Mon mari, l’un de vos admirateurs pour- « tant, paraissait un peu humilié de cette préoccu- « pation qui, du reste, m’absorbait et faisait courir « en moi d’insoutenables frissons. Un de nos amis « nous nous connaissons, si l’on peut appeler se « connaître s'être vus dans le monde; — un de vos « amis est donc venu et il a déclaré qu'il était « franchement amoureux de vous. J'étais dans un
«
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état si exaspéré que je ne sais ce que je fusse de- venue, sans le secours inconscient d’une personne qui prononça, à point nommé, le nom d’un être si grotesque que je ne l’entends jamais sans rire. Adieu, vous avez raison, je me dis que je ne veux plus vous écrire et je fais tout le contraire.
« fusse, en réalité, sans nous briser tous les deux. »
« Puis sur une réponse en ignition, ce dernier
billet porté, en courant, par une bonne :
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« Ah! si je ne me sentais prise d’une peur qui va jusqu’à l’effarement;, — et cette peur, avouez que vous l’avez autant que moi-même, — comme je volerais vers vous! non, vous ne pouvez entendre les mille entretiens dont mon âme fatigue la vôtre; tenez, il y a, dans ma triste vie, des heures où la démence me gagne. Jugez-en plutôt. Ma nuit entière s'était passée à vous appeler avec fureur; j'en avais pleuré d’exaspération. Ce matin, mon mari entre dans ma chambre; j'avais les yeux en sang; je me mets à rire comme une folle et quand je puis parler, je lui dis : que penseriez-vous d’une personne qui, questionnée sur sa profes- sion, répondrait : je suis succube en chambre. — Ah! ma chère, vous êtes bien malade, me fut-il répondu. — Plus que vous ne pensez, répliquai-je. — Mais de quoi viens-je vous entretenir, mon cher douloureux, dans l’état où vous êtes vous- même; votre lettre m'a bouleversée, bien que vous accusiez votre mal avec une certaine brutalité qui a fait jouir mon corps, en éloignant un peu mon âme. Ah! tout de même, si ce que nous rêvons pouvait être!
« Ah! dites un mot, un mot, un seul, mais un mot de vos lèvres; il ne se peut pas qu'aucune de vos lettres tombe dans des mains autres que les miennes. »
« Oui, eh bien, ça ne devient pas drôle, conclut
Durtal, en repliant la lettre. Cette femme est mariée et à un homme qui me connait, parait-il. Quel aria! mais, qui diable ça peut-il être? » Vainement, il re-
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censait les soirées où il s'était autrefois rendu. Il ne voyait aucune femme qui pût lui adresser de telles déclarations. « Et cet ami commun? mais je nai plus d'amis, sinon des Hermies. Tiens, il faudra que je tâche de savoir quelles personnes il a fréquentées, dans ces derniers temps — mais il en voit, en sa qualité de médecin, des masses! et puis comment lui expliquer la chose?
« Lui raconter l'aventure? il se fichera de moi et me démolira d’avance l’imprévu de cette histoire! »
Et Durtal s’irrita, car il se passait en lui un phé- nomène vraiment incompréhensible. Il ardait pour cette inconnue, était positivement hanté par elle. Lui, qui avait, depuis des années, renoncé à toutes les liaisons charnelles, qui se contentait, alors que les étables de ses sens s'ouvraient, de mener le dégoûtant troupeau de son péché dans des abattoirs où les bouchères d'amour l’assommaient d’un coup, il en venait à croire, contre toute expérience, contre tout bon sens, qu'avec une femme passionnée comme celle-là semblait l’être, il éprouverait des sensations quasi surhumaines, des détentes neuves! — Et il se la figurait telle qu’il l’eût voulue, blonde et dure de chairs, féline et ténue, enragée et triste; et il la voyait, arrivait à une telle tension de nerfs que ses dents craquaient.
Depuis huit jours, dans la solitude où il vivait, il en rêvait, tout éveillé, incapable d’aucun travail, inapte même à lire, car l’image de cette femme s’interposait entre les pages.
Il tenta de se suggérer des visions ignobles, de s'imaginer cette créature à des moments de dé- tresse corporelle, s’enfonça dans des hallucinations d’ordures, mais ce procédé qui lui réussissait na- guère, alors qu’il enviait une femme dont la pos- session était impossible, échoua complètement; il ne put s’'imaginer son inconnue, en quête de bismuth ou de linge; elle n’apparaissait que mélancolique et cabrée, éperdue de désirs, le fourgonnant avec ses yeux, l’insurgeant de ses mains pâles!
Et c'était incroyable, cette canicule exaspérée flambant tout à coup, dans un Novembre de corps, dans une Toussaint d'âme! Usé, vanné, sans désirs véritables, tranquille, à labri des crises, presque
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impuissant ou plutôt s’oubliant lui-même depuis des mois, il renaissait, et cela, fouetté dans le vide, par le mystère de folles lettres!
« Ah çà! mais en voilà ässez », se cria-t-il, en frappant d’un coup de poing la table.
Il empoigna son chapeau et fit claquer la porte. « Attends, je vais ten ficher moi, de l'idéal! > et il courut chez une prostituée qu’il connaissait dans le quartier Latin.
« Je suis depuis trop longtemps sage, murmurait- il en marchant, c’est sans doute pour cela que je divague! »
Il trouva cette femme chez elle — et ce fut atroce. C'était une belle brune qui sortait d’une face ave- nante des yeux en fête et des dents de loup. Haute en chair, habile, elle effondrait les moelles, granu- lait les poumons, démolissait, en quelques tours de baisers, les reins.
Elle lui reprocha d’être resté si longtemps sans venir, le cajola, embrassa; mais il se sentait triste et haletant, gêné, sans convoitises authentiques; il finit par s’abattre sur une couche et il subit, énervé jusqu’à crier, le laborieux supplice des échinantes dragues.
Jamais il n'avait plus exécré la chair, jamais il ne s'était senti plus répugné, plus las, qu’au sortir de cette chambre! Il déambula, au hasard, par la rue Soufflot et l’image de l’inconnue l’obséda, plus irritante, plus tenace.
succubat, se dit-il; je vais essayer de l’exorcisme des bromes. Ce soir, j’avalerai un gramme de bromure de potassium; cela m'assagira les sens. > Mais il se rendait compte que la question charnelle n'était que subsidiaire, qu'elle n’était qu’une consé- quence d’un état imprévu d'âme.
Oui, il y avait, en lui, autre chose qu’un trouble génésique, qu'une explosion des sens; Cétait dévié, cette fois sur une femme, cet élan vers l’informulé, cette projection vers les là-bas qui lavait récemment soulevé, dans lart; c'était ce besoin d'échapper par une envolée au train-train terrestre. Ce sont ces sacrées études hors du monde, ces pensées cloîtrées
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dans des scènes ecclésiastiques et démoniaques qui m'ont ainsi détraqué, se dit-il. Et il voyait juste, dans ce travail opiniâtre où il se confinait; toute l’efflorescence d’un mysticisme inconscient, laissé jusqu'alors en friche, partait en désordre à la recherche d’une atmosphère nouvelle, en quête de délices ou de douleurs neuves!
Et tout en marchant il récapitula ce qu’il savait de cette femme; mariée, blonde, à Paise, puisqu'elle faisait chambre à part et avait une bonne, demeu- rant dans le quartier puisqu'elle allait chercher ses lettres à la poste de la rue Littré, s’appelant, en admettant que l’initiale dont elle précédait le nom de Maubel dans ses lettres fût exacte, Henriette ou Hortense, Honorine, Hubertine ou Hélène.
Puis quoi? elle devait fréquenter le monde des artistes puisqu'elle l’avait rencontré et qu'il n’allait plus, depuis des années, dans les salons bourgeois; elle était enfin d’un catholicisme maladif, ce mot de succube, inusité chez les profanes, l’attestait; et c'était tout! Restait ce mari qui, pour peu qu'il fût sagace, devait se douter de leur liaison, puisque, d’après ses propres aveux, elle dissimulait mal l’obsession dont elle était elle-même atteinte.
« Au fond, ce que j'ai eu tort de m’emballer! car, moi aussi, j'ai écrit d’abord pour m’amuser des lettres phosphorées, pimentées de poussière de buprestes et de cantharides, puis Jai fini par m'hystériser pour tout de bon; — nous avons soufflé, à tour de rôle, sur de vieilles braises qui maintenant rougeoient; décidément ça finit mal de vouloir se monter mutuellement le coup, car son cas à elle doit être le même que le mien, si jen juge par les épiîtres passionnées qu’elle adresse.
« Que faire? continuer à se tendre ainsi en pleine- brume? non, par exemple; mieux vaut en finir, la voir et si elle est jolie coucher avec; j'aurai la paix au moins. Si je lui écrivais sincèrement, là, une bonne fois; si je lui fixais un rendez-vous? »
Il regarda autour de lui. Il se trouvait, sans même savoir comment il y était venu, dans le Jardin des plantes; il s’orienta, se rappela qu'il existait un café du côté du quai et il s’y rendit.
Il voulut se contraindre à rédiger une lettre tout
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à la fois ardente et ferme; mais la plume lui trem- blait dans les doigts. Il écrivit au galop, avoua qu’il regrettait de n’avoir pas tout d’abord consenti au rendez-vous qu’elle proposait et, s’effrénant, il cria : mal que nous nous faisons, en nous aguichant ainsi dans l’ombre, songez au remède qui existe, ma pauvre amie, je vous en prie... >
Et il indiquait un rendez-vous. Là, il s'arrêta. « Réfléchissons, se dit-il, je ne veux pas qu'elle débarque chez moi, c’est trop dangereux; alors le mieux serait, sous prétexte de lui offrir un verre de porto et un biscuit, de la conduire chez Lavenue qui est en même temps quun café-restaurant un hôtel. Je ferais préparer une chambre; ce serait moins dégoûtant que le cabinet particulier ou que le vulgaire garni de passes; dans ce cas-là, mettons au lieu du coin de la rue de la Chaise la salle des départs de la gare Montparnasse souvent déserte. Là, ça y est. » Il gomma l'enveloppe, éprouva comme une détente. « Ah! j'oubliais; garcon, le Bottin de Paris! »
Il chercha le nom de Maubel, se demandant si par hasard ce nom ne serait pas exact. « C’est peu probable qu’elle se fasse adresser sa correspondance à la poste sous son vrai nom, se dit-il, mais elle paraît si exaltée, si imprudente qu'avec elle tout est possible! d’autre part, jai bien pu la rencontrer dans le monde sans avoir jamais su comment elle s'appelle; voyons. »
Il trouva un Maubé et un Maubec mais pas de Maubel. « En somme, cela ne prouve rien », fit-il, en refermant le dictionnaire. Il sortit, jeta sa lettre dans une boîte. « Ce qui est embêtant, dans tout cela, reprit-il, c’est le mari; ah! et puis zut, je ne lui prendrai pas sans doute pour longtemps sa femme! »
Il eut l’idée de rentrer chez lui, puis il se rendit compte qu’il ne travaillerait pas, qu’il retomberait, tout seul, dans ses phantasmes. « Si je montais chez des Hermies, oui, c’est son jour de consultation, c’est une idée. »
Il hâta le pas, arriva rue Madame, sonna à un entresol. La femme de ménage ouvrit, « Ah! bien,
LA-BAS 93 monsieur Durtal, il est sorti, mais il va rentrer; si vous voulez l’attendre?
— Mais êtes-vous bien sûre qu’il doive rentrer?
— Oui, même qu’il devrait être déjà revenu »,
fit-elle, en ranimant le feu. - Dès qu’elle se fut retirée, Durtal s’assit, puis s’en- nuyant, il alla feuilleter les bouquins qui s'entas- saient sur des rayons, comme chez lui, le long des murs.
« Il en a tout de mênte de curieux, ce des Hermies, murmura-t-il, en ouvrant un très ancien livre. En voilà un qui se fût adapté, il y a quelques siècles, à mon cas : Manuale Exorcismorum. — Ah! fichtre, c’est un Plantin! — et qu'est-ce qu’il raconte ce Manuel à l’usage des Possédés?
« Tiens il renferme des abjurations bizarres. En voici pour les énergumènes et les envoûtés; en voilà contre les philtres d’amour et contre la peste; il y en a aussi contre les sorts jetés aux comestibles; il y en a même qui objurguent le beurre et le lait de ne pas tourner!
« C’est égal, ils mettaient le diable à toutes les sauces dans le bon temps. Et ça, qu'est-ce que c’est? » Il tenait en main deux petits volumes à tranches cramoisies, reliés en veau fauve. Il les ouvrit, regarda le titre, c'était l’Anatomie de la Messe, par Pierre du Moulin, avec cette date Genève, 1624.
« C’est peut-être intéressant. » Il alla se chauffer les pieds, parcourut l’un de ces tomes, du bout des doigts. « Hé! fit-il, mais c’est très bien! »
Il était question dans la page qu’il lisait du sacer- doce. L'auteur affirmait que nul ne devait exercer la prêtrise, s’il n’était sain de corps ou s’il était amputé d’un membre et, se demandant à ce propos” si un homme châtré pouvait être ordonné prêtre, il se répondait : « Non, à moins qu’il ne porte sur lui les parties qui lui défaillent. »
Il ajoutait cependant que le cardinal Tolet n’admettait pas cette interprétation qui était néan- moins adoptée par tous.
Durtal poursuivit, égayé, cette lecture. Maintenant dū Moulin se consultait sur le point de savoir s’il y avait lieu d'interdire les abbés ravagés par la
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luxure. Et il se citait, en réponse, la mélancolique glose du Canon Maximianus qui, dans sa distinction 81, soupire : « On dit communément que nul ne doit être déposé de sa charge pour fornication, vu que peu se trouvent qui soient exempts de ce vice. »
« Tiens, te voilà, dit des Hermies qui entra. Qu'est-ce que tu lis? L’Anatomie de la Messe, c’est un mauvais livre de protestant! Je suis harassé, reprit-il, en jetant son chapeau sur une table. Oh! mon ami, quelles brutes que tous ces gens! » Et, comme un homme qui en a gros sur le cœur, il se débonda
ceux que les journaux qualifient de « princes de la science ». J’ai subi, pendant un quart d’heure, les avis les plus divers. Tous convenaient cependant que mon malade était perdu, ils ont fini par s’enten- dre et par torturer inutilement ce malheureux, en prescrivant les moxas!
« Jai timidement fait observer qu'il serait plus simple de chercher un confesseur et d’endormir ensuite les souffrances du moribond avec des injec- tions répétées de morphine. Si tu avais vu leurs têtes! c’est tout juste s'ils ne m'ont pas traité de calotin.
« Ah! elle est bien, la science contemporaine! Tout le monde découvre une maladie nouvelle ou perdue, tambourine une méthode oubliée ou neuve et personne ne sait rien; au reste, quand bien même Pon ne serait pas le dernier des ignares, à quoi cela servirait-il puisque la pharmacie est tellement sophistiquée qu'aucun médecin ne peut être sûr que ses ordonnances sont maintenant exécutées à la lettre? Un exemple entre autres : à l'heure actuelle, le sirop de pavot blanc, le Diacode de l’ancien Codex, n'existe plus; on le fabrique avec de l’opium et du sirop de sucre, comme si c'était la même chose! |
« substances, à prescrire des remèdes tout faits, à nous servir de ces surprenantes spécialités qui encombrent les quatrièmes pages des feuilles. C’est le petit bonheur de la maladie, la médecine égali- taire pour tous les cas; quelle honte et quelle bêtise!
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« Non, ce n’est pas pour dire, mais la vieille thérapeutique qui se basait sur l’expérience valait mieux; elle savait au moins que les remèdes ingérés sous forme de pilules, de granules, de bols, étaient infidèles, et elle ne les prescrivait qu’à l’état liquide! Puis maintenant, chaque médecin se spécialise; les oculistes ne voient que les yeux et pour les guérir, ils empoisonnent tranquillement le corps. Ce qu'avec leur pilocarpine, ils ont détruit pour jamais la santé des gens! D’autres traitent les affections cutanées, refoulent des eczémas chez des vieillards qui deviennent, aussitôt guéris, gâteux ou fous. Il n’y a plus aucun ensemble; on s'attaque à une partie au détriment des autres; c’est le gâchis! Maintenant aussi mes honorables confrères pataugent, s’engouent de médications qu’ils ne savent même pas employer. Tiens, l’antipyrine, pour en citer une; c’est un des seuls produits vraiment actifs que les chimistes aient depuis longtemps trouvés. Eh bien, quel est le docteur qui sait qu'appliquée en compresse avec les eaux iodurées, froides de Bondonneau, lanti- pyrine lutte contre ce mal réputé incurable, le cancer? — Et si cela semble invraisemblable, c’est vrai pourtant!
— Au fond, dit Durtal, tu crois que les anciens thérapeutes guérissaient mieux?
— Oui, car ils connaissaient merveilleusement les effets de remèdes immuables et préparés sans dols. Il est bien évident néanmoins que lorsque le vieux Paré préconisait la médecine des sachets, ordonnait à ses clients de porter des médicaments secs et pulvérisés dans un petit sac dont la forme variait suivant la nature des maladies à joindre, affectait la forme d’une coiffe pour la tête, d’une cornemuse pour l’estomac, d’une langue de bœuf pour la rate, il n’obtenait probablement pas des résultats bien vifs! Sa prétention de traiter les gastralgies par des appositions de poudre de rose rouge, de corail et de mastic, d’absinthe et de menthe, de noix muscade et d’anis est pour le moins controuvée; mais il avait aussi d’autres systèmes, et souvent il guéris- sait, parce qu’il possédait la science des simples qui est maintenant perdue!
« La médecine actuelle lève les épaules lorsqu'on
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lui parle d’Ambroise Paré; elle a beaucoup fait de gorges chaudes aussi lorsqu'on lui citait le dogme des alchimistes, affirmant que l’or domptait des maux; ce qui n'empêche que maintenant l’on se sert, à doses altérantes, de la limaïlle et des sels de ce métal. On use de l’arséniate d’or dynamisé contre les chloroses, du muriate contre la syphilis, du cyanure contre l’aménorrhée et les scrofules, du chlorure de sodium et d’or contre les vieux ulcères!
« Non, je t’assure, c’est dégoûtant d’être médecin, car jai beau être docteur ès sciences et avoir roulé dans les hôpitaux, je suis très inférieur à d'humbles herboristes de campagne, à des solitaires, qui en connaissent — et cela je le sais — bien plus long que moi!
— Et l’homéopathie?
— Oh! elle a du mauvais et du bon. Elle aussi pallie sans guérir, réprime parfois les maladies, mais pour les cas graves et aigus, elle est débile, — tout autant que la doctrine Matteï qui est radica- lement impuissante, alors qu'il s’agit de conjurer d’impérieuses crises!
« Mais elle est utile, celle-là, comme moyen dilatoire, comme médication d’attente, comme inter- mède. Avec ses produits qui purifient le sang et la lymphe, avec son antiscrofoloso, son angiotico, son anticanceroso, elle modifie quelquefois des états morbides sur lesquels les autres méthodes échouent; elle permet, par exemple, à un malade éreinté par l’iodure de potassium de patienter, de gagner du temps, de se reconstituer, pour pouvoir recommencer à boire sans danger l’iodure!
« J'ajoute que les douleurs fulgurantes si rebelles même aux chloroformes et aux morphines, cèdent souvent à une application d'électricité verte. Tu me demanderas peut-être avec quels ingrédients cette électricité liquide se fabrique? je te répondrai que je n’en sais absolument rien. Matteï prétend qu’il a pu fixer dans ses globules et ses eaux les propriétés électriques de certaines plantes; mais il n’a jamais livré sa recette; il peut donc raconter les histoires qui lui conviennent. Ce qui est, en tout cas, curieux, c’est que cette médecine imaginée par un comte, catholique et romain, est surtout suivie et
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propagée par les pasteurs protestants dont l’origi- nelle niaiserie se solennise dans les incroyables homélies qui accompagnent leurs essais de cure. Au fond, tout bien considéré, ces systèmes-là, c’est de la blague! — La vérité c’est qu’en thérapeutique on marche à l’aventure; néanmoins avec un peu d'expérience et beaucoup de veine, l’on parvient quelquefois à ne pas trop dépeupler les villes. Voilà, mon bon; et à part cela, qu'est-ce que tu deviens?
— Moi, rien; mais c’est à toi qu’il faut le deman- der; car voici plus de huit jours que je ne t'ai vu.
— Oui, pour l'instant, les malades foisonnent et je fais des courses; à propos, je suis allé voir Chantelouve qui est repris par un accès de goutte; il se plaint de ton absence et sa femme dont figno- rais l’admiration pour tes livres, pour ton dernier roman surtout, n’a cessé de me parler et d’eux et de toi. Pour une personne d’habitude si réservée, elle m'a paru joliment emballée sur ton compte, Mme Chantelouve! — Eh bien, quoi? fit-il, stupéfié, regardant Durtal qui devenait rouge.
— Rien, ah! voyons, jai à faire; il faut que je parte, bonsoir.
— Ah çà, tu as quelque chose?
— Mais non, rien, je t’assure.
— Ah! — Regarde », reprit des Hermies qui ne voulut point insister, et lui montra, en le recon- duisant, un superbe gigot, pendu dans la cuisine, près de la fenêtre.
« Je le mets dans les courants d’air, pour qu’il soit demain rassis; nous le mangerons, avec lastro- logue Gévingey, chez Carhaix; mais comme il n’y a que moi qui sache la manière de faire bouillir un gigot à l'anglaise, je le préparerai et mirai par conséquent pas chez toi, pour te prendre. Tu me retrouveras, déguisé en cuisinière, dans la tour. »
Une fois dehors, Durtal respira. « Ah çà, il rêvait; l’inconnue serait la femme de Chantelouve! — non, ce n’était pas possible! jamais elle n'avait fait la moindre attention à lui; elle était très silencieuse et très froide; c’était improbable et pourtant, pour- quoi aurait-elle ainsi parlé à des Hermies? »
Mais enfin, si elle avait voulu le voir, elle l'aurait
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attiré chez elle puisqu'ils se connaissaient; elle n'aurait pas entamé cette correspondance sous le pseudonyme d’H. Maubel. i
a ce nom garçonnier qui lui va bien : Hyacinthe; elle demeure rue de Bagneux, une rue qui n’est pas éloignée de la poste de la rue Littré; elle est blonde, elle a une bonne, elle est très catholique, c’est elle! >
Et, coup sur coup, presque en même temps, il éprouva deux sensations absolument distinctes. 3
D’abord, une désillusion, car son inconnue Jui plaisait mieux. Jamais Mme Chantelouve ne réalise- rait l'idéal qu’il s'était forgé, les traits gingembrés, bizarres, qu'il s'était peints, la frimousse agile et fauve, le port mélancolique et ardent qu’il avait rêvé!
Au reste, le fait seul de connaître l’inconnue la rendait moins désirable, plus vulgaire; l’accessible entrevu tuait la chimère.
Puis il eut tout de même un moment de joie. Il aurait pu tomber sur une femme vieille et laide et Hyacinthe, comme il l'appelait déjà tout court, était enviable. Trente-trois ans au plus; pas jolie, non, mais singulière; c'était une blonde frêle et souple, à peine hanchée, une fausse maigre, à petits os. La figure était médiocre, gâtée par un trop gros nez, mais les lèvres étaient incandescentes, les dents ‘Superbes, le teint, un tantinet rosé dans ce blanc laiteux à peine bleuâtre, un peu trouble, qu'ont les eaux de riz.
Puis son véritable charme, sa décevante énigme, c'étaient ses yeux, des yeux qui semblaient cendrés
d’abord, des yeux incertains et trébuchants de myope
où passait une expression résignée d’ennui. À certains moments, ces prunelles se brouillaient telles qu'une eau grise et des étincelles d’argent pétillaient
à la surface. Elles étaient, tour à tour, dolentes et
désertes, langoureuses et hautaines, Il se souvenait bien d’avoir jadis dérivé devant ces yeux! Malgré tout, en y réfléchissant, ces lettres passion-
nées ne répondaient nullement au physique de cette |
femme, car nulle n’était plus maîtresse des simagrées
et plus calme. Il se remémorait des soirées chez
elle; elle se montrait attentive, se mêlait peu aux
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conversations, accueillait, en souriant, mais sans laisser-aller, les visiteurs.
« réel dédoublement. Tout un côté visible de femme du monde, de salonnière prudente et réservée, et un autre côté alors inconnu de folle passionnée, de romantique aiguë, d’hystérique de corps, de nym- phomane d’âme, c’est bien invraisemblable! ~ reprit-il; le hasard a pu faire que Mme Chantelouve ait parlé de mes livres à des Hermies mais de là à conclure qu’elle s’est toquée de moi et qu’elle écrit de semblables lettres, il y a loin. Non, ce n’est pas elle; mais qui, alors? »
Il continuait à tourner sur lui-même, sans avancer d’un pas; il évoqua de nouveau cette femme, s’avoua
welle était vraiment pressante, gamine de corps, exible, sans de répugnants arias de chairs! mysté- rieuse avec cela, par son air concentré, ses yeux plaintifs, par sa froideur, réelle ou voulue, même!
Il récapitula les renseignements qu’il possédait sur elle; il savait simplement qu’elle avait épousé Chantelouve en secondes noces, qu’elle n’avait pas d'enfants, que son premier mari, un fabricant de chasubles, avait, pour des causes ignorées, fini par un suicide. Et c’était tout. Par contre, les potins racontés sur Chantelouve étaient intarissables!
Auteur d’une histoire de la Pologne et des Cabi- nets du Nord, d’une histoire de Boniface VIII et de son siècle, d’une vie de la Bienheureuse Jeanne de Valois, fondatrice de l’'Annonciade, d’une biographie de la vénérable mère Anne de Xaintonge, institu- trice de la compagnie de Sainte-Ursule, d’autres livres du même genre, parus chez Lecoffre, chez Palmé, chez Poussielgue, de ces volumes que l’on ne se figure reliés qu’en basane racine ou en basane chagrinée, noire, Chantelouve préparait sa candida- ture à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et il espérait l'appui du parti des ducs; aussi recevait-il, une fois par semaine, des cagots influents, des hobereaux et des prêtres. C'était sans doute la corvée de sa vie, car, malgré sa peureuse allure de chattemite, il était redondant et aimait rire.
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D'autre part, il tenait à figurer dans la littérature qui compte à Paris et il s’ingéniait à amener, un autre jour de la semaine, chez lui, les gens de lettres, à se réserver grâce à eux des aides, en tout cas à empêcher des attaques au moment où sa candidature toute cléricale se produirait; Cétait probablement pour attirer ses adversaires qu’il avait imaginé ces réunions baroques où, par curio- sité, en effet, les gens les plus différents venaient.
Puis il y avait encore d’autres causes plus secrètes, quand on y songeait. Il avait la réputation d’un tapeur, d’un homme peu délicat, d’un aigrefin! Durtal avait même rémarqué qu’à chacun des dîners offerts par Chantelouve figurait un inconnu bien mis et le bruit courait que ce convive était un étranger auquel on montrait ainsi que des statues de cire les hommes de lettres et auquel on emprun- tait, avant ou après, d’imposantes sommes.
« Ce qui est indéniable, se dit-il, c’est que ce ménage vit largement et qu’il ne possède aucunes rentes. D'autre part, les libraires et les journaux catholiques paient plus mal encore que les éditeurs séculiers et que les feuilles laïques. Il est donc impossible que, malgré son nom répandu dans le monde des cléricaux, Chantelouve touche des droits
d'auteur suffisants pour maintenir sa maison sur-
un tel pied!
« Tout cela, reprit-il, reste quand même trouble. Que cette femme soit malheureuse dans son inté- rieur et qu’elle naime pas le sacristain véreux qu'est son mari, cela se peut; mais quel est son véritable rôle dans le ménage? est-elle au courant des amorces pécuniaires de Chantelouve? quoi qu’il en soit, je ne vois pas bien l’intérêt qui la détermine à s’orienter vers moi. Si elle est de connivence avec son mari, le bon sens indique qu’elle doit chercher un amant
influent ou riche, et elle sait parfaitement que je ne |
remplis ni l’une ni l’autre de ces conditions. Chante-
louve n’ignore pas, en effet, que je suis incapable
de solder des frais de toilette et d’aider à la marche
incertaine d’un attelage. J'ai trois mille livres de rentes à peu près et je n’arrive même pas, seul, à
vivre! « Ce n’est donc point cela; dans tous les cas, ce
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ne serait pas rassurant, une liaison avec cette femme, conclut-il, très refroidi par ces réflexions. Mais que je suis bête! La situation même de cet intérieur prouve que mon amie inconnue n’est pas la femme de Chantelouve et, tout bien considéré, j'aime mieux qu'il en soit ainsi! »
VIII
Le lendemain, toutes ces vagues de pensées s’apai- sèrent. L’inconnue ne le quittait toujours pas, mais parfois elle s’absentait ou se tenait à distance; ses traits moins certains s’effaçaient dans une brume; elle le fascinait plus faiblement, ne l’occupait plus, : désormais, seule.
Cette idée, subitement éclose sur un mot de des Hermies, que l’inconnue devait être la femme de Chantelouve, avait, en quelque sorte, refréné sa fièvre. Si c'était elle, — et maintenant ses conclu- | sions contraires de la veille se desserraient, car enfin, en y réfléchissant bien, en reprenant un à un. les arguments dont il s'était servi, il n’y avait pas. plus de raisons pour que ce fût une autre femme qu’elle; — alors, cette liaison s’étayait sur des causes obscures, périlleuses même, et il se tenait en garde, ne s’abandonnait plus comme auparavant à la dérive. A
Et pourtant un autre phénomène se passait en lui; jamais il n’avait songé à Hyacinthe Chantelouve, jamais il n’avait été amoureux d’elle; elle l’intéres- sait par le mystère de sa personne et de sa vie, mais, en somme, hors de chez elle, il n’y pensait guère. Et maintenant, il se prenait à la ruminer, à la désirer presque. |
Elle bénéficiait tout à coup du visage de l’incon- nue et elle lui empruntait quelques-uns de ses traits, car Durtal ne l’évoquait plus que brouillée dans son souvenir, fondait sa physionomie dans celle qu'il s'était imaginée d’une autre femme.
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Encore que le côté papelard et sournois du mari lui déplût, il ne la jugeait pas moins attirante, mais ses convoitises n'étaient plus lancées à fond de train; en dépit de méfiances qu’elle suscitait elle pouvait être une maîtresse intéressante, sauvant la hardiesse de ses vices par sa bonne grâce, mais elle n’était plus l’être inexistant, la chimère ex- haussée dans un moment de trouble.
D'autre part, si ces conjectures étaient fausses, si ce n’était pas Mme Chantelouve qui avait écrit ces lettres, alors l'autre, l’inconnue, se désaffinait un peu, par ce seul fait qu’elle avait pu s’incarner en une créature qu’il connaissait. Elle restait, tout en l’étant encore, moins lointaine; puis sa beauté s’altérait, car elle s’emparait, à son tour, de certains traits de Mme Chantelouve et si cette dernière avait bénéficié de ces rapprochements, elle, au contraire, pâtissait de ces emprunts, de cette confu- sion qu'établissait Durtal.
Dans l’un comme dans l’autre cas, que ce fût Mme Chantelouve ou une autre, il se sentait allégé, plus calme; au fond, il ne savait même plus, à force de s'être rabâché cette histoire, s’il aimait mieux sa chimère même amoindrie ou cette Hyacinthe qui n’amènerait du moins pas, dans la réalité, la désillu- sion d’une taille de fée Carabosse, d’une face de Sévigné, rayée par l’âge.
Il profita de ce répit pour se remettre au travail, mais il avait trop présumé de ses forces; quand il voulut commencer son chapitre sur les crimes de Gilles de Rais, il constata qu'il était incapable de souder deux phrases. Il s’évaguait à la poursuite du maréchal, le rejoignait, mais l'écriture dans laquelle il le voulait cerner demeurait lâche et inerme, criblée de trous.
Il jeta sa plume, s'enfonça dans un fauteuil et, rêvassant, il s'installa à Tiffauges, dans ce château où Satan, qui refusait si obstinément de se montrer au maréchal, allait descendre, s’incarner en lui, sans même qu’il s’en doutât, pour le rouler, vocifé- rant, dans les joies du meurtre.
« Car au fond, c’est cela le satanisme, se disait- il: la question agitée, depuis que le monde existe, des visions extérieures est subsidiaire, quand on
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y songe; le Démon n’a pas besoin de s’exhiber sous des traits humains ou bestiaux afin d’attester: sa présence; il suffit, pour qu’il s'affirme, qu’il élise domicile en des âmes qu’il exulcère et incite à d’inexplicables crimes; puis, il peut les tenir par cet espoir qu’il leur insuffle qu’au lieu d’habiter en elles comme il le fait et comme souvent elles l’igno- rent, il obéira aux évocations, paraîtra, traitera notarialement des avantages qu’il concédera en échange de certains forfaits. La volonté seule de faire paction avec lui doit pouvoir quelquefois amener son effusion en nous. »
Toutes les théories modernes des Lombroso et des Maudsley ne rendent pas, en effet, compréhensibles les singuliers abus du maréchal. Le classer dans la série des monomanes, rien de plus juste, car il l'était, si par le mot de monomane l’on désigne tout homme que domine une idée fixe. Et alors chacun de nous l’est plus ou moins, depuis le commerçant dont toutes les idées convergent sur une pensée de gain, jusqu'aux artistes absorbés dans l’enfantement d’une œuvre. Mais pourquoi le maréchal fut-il mono- mane, comment le devint-il? C’est ce que tous les Lombroso de la terre ignorent. Les lésions de l’encé- phale, l’adhérence au cerveau de la pie-mère ne signifient absolument rien dans ces questions. Ce sont de simples résultantes, des effets dérivés d’une cause qu’il faudrait expliquer et qu'aucun matéria- liste n’explique. Il est vraiment trop facile de décla- rer qu’une perturbation des lobes cérébraux produit des assassins et des sacrilèges; les fameux aliénistes de notre temps prétendent que l’analyse du cerveau d’une folle décèle une lésion ou une altération de la substance grise. Et quand même cela serait! il resterait à savoir, pour une femme atteinte de démo- nomanie par exemple, si la lésion s’est produite parce qu’elle est démonomane ou si elle est devenue démonomane par suite de cette lésion, — en admet- tant qu’il y en ait une! Les Comprachicos spirituels ne s'adressent point encore à la chirurgie, n’ampu- tent pas des lobes soi-disant connus, après de studieux trépans; ils se bornent à agir sur l'élève, à lui inculquer des idées ignobles, à développer ses mauvais instincts, à le pousser peu à peu dans la
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voie du vice, c'est plus sûr; et si cette gymnastique de la persuasion altère chez le patient les tissus de la cervelle, cela prouve justement que la lésion n’est que le dérivé et non la cause d’un état d’âme!
Et puis... et puis... ces doctrines qui consistent à confondre maintenant les criminels et les aliénés, les démonomanes et les fous, sont insensées quand on y songe! Il y a de cela neuf années, un enfant de quatorze ans, Félix Lemaître, assassine un petit garçon, qu'il ne connaît pas, parce qu’il convoite de le voir souffrir et d'entendre ses cris. Il lui fend le ventre avec un couteau, tourne et retourne la lame dans le trou tiède, puis il lui scie lentement le col. Il ne témoigne d’aucun repentir, se révèle, dans l’interrogatoire qu’il subit, intelligent et atroce. Le docteur Legrand du Saulle, d’autres spécialistes, Pont surveillé patiemment pendant des mois, jamais ils n’ont pu constater chez lui un symptôme de folie, un semblant de manie même. Et celui-là avait été presque bien élevé, n’avait même pas été perverti par d’autres!
C’est absolument comme les démonomanes, con- scients ou inconscients, qui font le mal pour le mal; ils ne sont pas plus fous que le moine ravi dans sa cellule, que l’homme qui fait le bien pour le bien. Ils sont, loin de toute médecine, aux deux pôles opposés de l’âme, et voilà tout!
Au xv° siècle, ces tendances extrêmes furent représentées par Jeanne d’Arc et par le maréchal de Rais. Or il n’y a pas de raison pour que Gilles soit plutôt insane que la Pucelle dont les admirables excès n’ont aucun rapport avec les vésanies et les délires!
« Tout de même, il a dû se passer de terribles nuits dans cette forteresse », se dit Durtal, revenant à ce château de Tiffauges qu'il avait visité, lan dernier, alors qu’il voulait, pour son travail, vivre dans le paysage où vécut de Rais et humer les ruines.
Il s'était installé dans le petit hameau qui s'étend au bas de l’ancien donjon et il constatait combien la légende de Barbe-Bleue était restée vivace, dans ce pays isolé en Vendée, sur les confins bretons. C’est un jeune homme qui a mal fini, disaient les
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jeunes femmes; plus peureuses, les aïeules se signaient, en longeant, le soir, le pied des murs; le souvenir des enfants égorgés persistait; le maréchal, connu seulement par son surnom, épouvantait encore.
Là, Durtal se rendait, tous les jours, de l'auberge où il logeait, au château qui se dressait au-dessus des vallées de la Crûme et de la Sèvre, en face de collines excoriées par des blocs de granit, plantées de formidables chênes dont les racines, échappées du sol, ressemblaient à des nids effarés de grands serpents.
On se serait cru transporté dans la Bretagne même; c'était le même ciel et la même terre; un ciel mélancolique et grave, un soleil qui paraissait plus vieux qu'autre part et qui ne dorait plus que faible- ment le deuil des forêts séculaires et la mousse âgée des grès; une terre qui vagabondaït, à perte de vue, en de stériles landes, trouée de mares d’eau rouillée, hérissée de rocs, criblée de clochettes roses par les bruyères, de petites gousses jaunes, par les taillis des ajoncs et les touffes des genêts.
On sentait que ce firmament couleur de fer, que ce sol famélique, à peine empourpré, çà et là, par la fleur sanglante du blé noir; que ces routes bordées de pierres posées, les unes sur les autres, sans plâtre ni ciment, en tas; que ces sentes bordées d’inextricables haies, que ces plantes bourrues, que ces champs sans aide, que ces mendiants estropiés, mangés de vermine et vernis de crasse, que ce bétail même, fruste et petit, que ces vaches trapues, que ces moutons noirs dont l’œil bleu avait le regard clair et froid des tribades et des Slaves, se perpé- tuaient, absolument semblables dans un paysage identique, depuis des siècles!
La campagne de Tiffauges que gâtait pourtant, un peu plus loin, près de la rivière de la Sèvre, un tuyau d'usine, restait en parfait accord avec le châ- teau, debout, dans ses décombres. Ce château se décelait immense, enfermait dans son enceinte encore tracée par des débris de tours toute une plaine convertie en le misérable jardin d’un marai- cher. Des lignes bleuâtres de choux, des plants de carottes appauvries et de navets étiques, s’étendaient
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le long de cet énorme cercle où des cavaleries avaient ferraillé dans des cliquetis de charges, où des processions s'étaient déroulées dans la fumée des encens et le chant des psaumes.
Une chaumine avait été bâtie, en un coin où des paysannes, revenues à l’état sauvage, ne compre- naient plus le sens des mots, ne s’éveillaient qu’à la vue d’une pièce d’argent qu’elles saisissaient en tendant des clefs.
L’on pouvait alors se promener pendant des heures, fouiller les ruines, rêver, en fumant, à Paise. Malheureusement, certaines parties étaient inabor- dables. Le donjon était encore entouré, du côté de Tiffauges, par un vaste fossé au fond duquel avaient poussé de puissants arbres. Il eût fallu passer sur la cime de leurs feuillages qui éventaient le bord de la fosse à vos pieds, pour gagner, de lautre côté, un porche quaucun pont-levis ne joignait plus.
Mais on accédait aisément à une autre partie qui ourlait la Sèvre; là, les ailes du château escaladé par des viornes aux houppes blanches et par des lierres étaient intactes. Spongieuses, sèches comme des pierres ponces, des tours, argentées par des lichens et dorées par les mousses, se dressaient en- tières jusqu’à leurs collerettes de créneaux dont les débris s’usaient, peu à peu, dans les nuits de vent.
Au-dedans, les salles se succédaient, tristes et glacées, taillées dans le granit, surmontées de voûtes en arceaux, pareilles à des fonds de barques; puis, par des escaliers en vrille, Pon montait et l’on des- cendait dans des chambres semblables que reliaient des couloirs de cave, creusés de réduits aux usages inconnus et de profondes niches.
Dans le bas, ces corridors si étroits que l’on n’y pouvait cheminer à deux de front, descendaient en“ pente douce, se bifurquaient en des fouillis d’allées jusqu’à de véritables cachots dont le grain des murs scintillait aux lueurs des lanternes, comme des micas ď’acier, pétillaient comme des points de sucre. Dans les cellules du haut, dans les geôles du bas, Pon trébuchait sur des vagues de terre dure, que trouait, tantôt au milieu, tantôt dans un coin, une bouche descellée d’oubliette ou de puits.
Au sommet enfin de l’une des tours, de celle qui
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s'élevait, en entrant, à gauche, il existait une. galerie plafonnée qui tournait en même temps qu'un banc circulaire taillé dans le roc; là, se tenaient sans doute les hommes d'armes qui tiraient sur les assaillants par de larges meurtrières bizarrement ouvertes, au-dessous d'eux, sous leurs jambes. Dans cette galerie, la voix, même la plus basse, suivait le circuit des murs et s’entendait d’un bout du cercle à l’autre.
En somme, l'extérieur du château révélait une place forte bâtie pour soutenir de longs sièges; et l'intérieur, maintenant dénudé, évoquait l’idée d’une prison où les chairs, affouillées par l’eau, devaient pourrir en quelques mois. L'on éprouvait, une fois revenu dans le potager, à lair, une sensation de bien-être, d’allégement, mais l'angoisse vous re- prenait si, traversant la ligne des choux, l’on attei- gnait les ruines isolées de la chapelle et si l'on pé- nétrait, en dessous, par une porte de cave, dans une crypte.
Celle-là datait du x° siècle. Petite, trapue, elle élançait sous une voûte en cintre des colonnes massives à chapiteaux sculptés de losanges et de crosses adossées d’évêques. La pierre de l’autel sub- sistait encore. Un jour saumâtre, qui semblait ta- misé par des lames de corne, coulait des ouvertures, éclairait à peine les ténèbres des murs, la suie com- primée du sol encore troué d’un regard d’oubliette ou d’un rond de puits.
Après le diner, le soir, souvent il était monté sur la côte et avait suivi les murs craquelés des ruines. Par les nuits claires, une partie du château se reje- tait dans Fombre et une autre s’avançait, au contraire, gouachée d’argent et de bleu, comme frottée de lueurs mercurielles, au-dessus de la Sèvre dans les eaux de laquelle sautaient, ainsi que des dos de poissons, des gouttes rebondies de lune.
Le silence était accablant; dès neuf heures, plus un chien et plus une âme. Il rentrait dans la pauvre chambre de l’auberge où une vieille femme en noir, coiffée, de même qu'au Moyen Age, d'une cornette, l’attendait auprès d’une chandelle, afin de ver- rouiller, dès sa rentrée, la porte.
« Tout cela, se disait Durtal, c’est le squelette
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d’un donjon mort; il conviendrait pour le ranimer de reconstituer maintenant les opulentes chairs qui se tendirent sur ces os de grès. »
Les documents sont précis; cette carcasse de pierre était magnifiquement vêtue et, afin de re- mettre Gilles en son milieu, il fallait rappeler toute la somptuosité de l’ameublement au xv° siècle.
Il fallait revêtir ces murs de lambris en bois d’Ir- lande ou de ces tapisseries de haute lice, d’or et de fil d'Arras, si recherchées à cette époque. Il fallait paver l'encre dure du sol de briques vertes et jaunes ou de blanches et noires dalles; il fallait peindre la voûte, l’étoiler d’or ou la semer d’arba- lètes, sur champ d’azur, y faire éclater l’écu d’or à là croix de sable du maréchal!
Et les meubles se disposaient d'eux-mêmes dans les pièces où Gilles et ses amis couchaient; çà et là, des sièges seigneuriaux à dosserets, des escabelles et des chaires; contre les cloisons, des dressoirs en bois sculpté, représentant, en bas-relief, sur leurs panneaux, l’Annonciation et l’Adoration des Mages abritant sous le dais de leur dentelle brune, les statues peintes et dorées de sainte Anne, de sainte Marguerite, de sainte Catherine si souvent repro- duites par les huchiers du Moyen Age. Il fallait ins- taller des coffres couverts de cuir de truie, cloutés et ferrés, pour les linges de relais et les tuniques, puis des bahuts à penture de métal, plaqués de peaux ou de toiles marouflées sur lesquelles des anges blonds se détachaient, repoussés par des fonds orfévris de vieux missels. Il fallait enfin éri- ger sur des marches tapissées les lits, les vêtir de leurs linceuls de toile, de leurs oreillers aux taies fendues et parfumées, de leurs courtepointes, les surmonter de ciels tendus sur châssis, les entourer dé courtines brodées d’armoiries ou mouchetées d’astres.
Tout était à reconstituer aussi dans les autres pièces qui ne gardaient plus que leurs murs et de hautes cheminées à hottes, des âtres spacieux, sans landiers, encore calcinés par d’anciens feux; il fal- lait s’imaginer aussi les salles à manger, ces repas terribles que Gilles déplora, pendant que l’on ins- truisait son procès à Nantes. Il avouait avec larmes
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avoir attisé par la braise des mets la furie de ses sens: et, ces menus qu’il réprouvait, l’on peut aisé- ment les rétablir; à table avec Eustache Blanchet, Prélati, Gilles de Sillé, tous ses fidèles, dans la haute salle où sur des crédences posaient les plats, les aiguières pleines d’eau de nèfle, de rose, de mé- lilot, pour l’ablution des mains, Gilles mangeait des pâtés de bœuf et des pâtés de saumon et de brème, des rosées de lapereaux et d’oiselets, des bourrées à la sauce chaude, des tourtes pisaines, des hérons, des cigognes, des grues, des paons, des butors et des cygnes rôtis, des venaisons au verjus, des lam- proies de Nantes, des salades de brione, de houblon, de barbe-de-judas et de mauve, des plats véhéments, assaisonnés à la marjolaine et au macis, à la co- riandre et à la sauge, à la pivoine et au romarin, au basilic et à hysope, à la graine de paradis et au gingembre, des plats parfumés, acides, talonnant dans l'estomac, comme des éperons à boire, les lourdes pâtisseries, les tartes à la fleur de sureau et aux raves, les riz au lait de noisette, saupoudrés de cinnamome, des étouffoirs, qui nécessitaient les copieuses rasades des bières et des jus fermentés de mûres, des vins secs ou tannés et cuits, des ca- piteux hypocras, chargés de cannelle, d'amandes et de musc, des liqueurs enragées, tiquetées de par- celles d’or, des boissons affolantes qui fouettaient la luxure des propos et faisaient piaffer les convives à la fin des repas, dans ce donjon sans châtelaines, en de monstrueux rêves!
« Il reste encore le costume à se susciter », se dit-il; et il se figura, dans le fastueux château, Gilles et ses amis, non sous le harnais damasquiné des camps, mais sous leurs costumes d’intérieur, dans leurs robes de repos; et il les évoqua en accord avec le luxe des alentours, habillés de vêtements étincelants, de ces sortes de jaquettes à plis, s’éva- sant en une petite jupe froncée sur le ventre, les jambes dégagées dans des collants sombres, coiffés du chaperon en vol-au-vent ou en feuilles d'arti- chaut comme en porte Charles VII dans son por- trait au Louvre, le torse enserré en des draps losangés d’orfèvrerie ou en damas parfilé d'argent et bordé de martre.
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Et il songea aussi aux ajustements des femmes, à des robes en étoffes précieuses et ramagées, aux manches et au buste étroits, aux revers rabattus sur les épaules, aux jupes bridant le ventre, s’en allant en arriére, en une longue queue, en un remous liséré de pelleteries blanches. Et sous ce costume dont il dressait mentalement, ainsi que sur un idéal man- nequin, les pièces, le semant, au corsage découpé d'ouvertures, de colliers aux pierres lourdes, de cristaux violâtres ou laiteux, de cabochons troubles, de gemmes aux lueurs peureuses et ondées, la femme se glissa, emplit la robe, bomba le corsage, s’insinua sous le hennin à deux cornes d’où tombaient des franges, sourit avec les traits reparus de l’inconnue et de Mme Chantelouve. Et il la regardait, ravi, sans même s’apercevoir que Cétait elle, lorsque son chat, sautant sur ses genoux, dériva le ru de ses pensées, le ramena dans sa chambre.
« Ah çà, la voilà encore! » Et il se mit, malgré lui, à rire de cette poursuite de son inconnue le re- lançant jusqu’à Tiffauges. « C’est tout de même bête de vagabonder ainsi, se dit-il en s’étirant, mais il n’y a que cela de bon, le reste est si vulgaire et si vide! »
« À n’en pas douter, ce fut une singulière époque que ce Moyen Age, reprit-il, en allumant une ciga- rette. Pour les uns, ils est entièrement blanc et pour les autres, absolument noir; aucune nuance intermé- diaire; époque d'ignorance et de ténèbres, rabâ- chent les normaliens et les athées; époque doulou- reuse et exquise, attestent les savants religieux et les artistes. »
Ce qui est certain, c’est que les immuables classes, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple, avaient dans ce temps-là, l’âme plus haute. On peut - laffirmer : la société n’a fait que déchoir depuis les quatre siècles qui nous séparent du Moyen Age. :
Alors, le seigneur était, il est vrai, la plupart du temps, une formidable brute; c'était un bandit salace et ivrogne, un tyran sanguinaire et jovial; mais il était de cervelle infantile et d’esprit faible; PEglise le matait; et, pour délivrer le Saint Sé- pulcre, ces gens apportaient leurs richesses, aban- donnaient leurs maisons, leurs enfants, leurs
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femmes, acceptaient des fatigues irréparables, des souffrances extraordinaires, des dangers inouis!
Ils rachetaient par leur pieux héroïsme la bassesse de leurs mœurs. La race s’est depuis modifiée. Elle a réduit, parfois même délaissé ses instincts de car- nage et de viol, mais elle les a remplacés par la monomanie des affaires, par la passion du lucre. Elle a fait pis encore, elle a sombré dans une telle abjection que les exercices des plus sales voyous l’attirent. L’aristocratie se déguise en bayadère, met des tutus de danseuse et des maillots de clown; maintenant elle fait du trapèze en public, crève des cerceaux, soulève des poids dans la sciure piétinée d’un cirque!
Le clergé, qui, en dépit de ses quelques couvents que ravagèrent les abois de la luxure, les rages du satanisme, fut admirable, s’élança en des transports surhumains et atteignit Dieu! les saints foisonnent à travers ces âges, les miracles se multiplient, et, tout en restant omnipotente, l'Eglise est douce pour les humbles, elle console les affligés, défend les petits, s’égaie avec le menu peuple. Aujourd’hui, elle hait le pauvre et le mysticisme se meurt en un clergé qui refrène les pensées ardentes, prêche la sobriété de l'esprit, la continence des postulations, le bon sens de la prière, la bourgeoisie de l’âme! Pourtant, çà et là, loin de ces prêtres tièdes, pleu- rent parfois encore, dans le fond des cloitres, de véritables saints, des moines qui prient jusqu’à en mourir pour chacun de nous. Avec les démoniaques, ceux-là forment la seule attache qui relie les siècles du Moyen Age au nôtre.
Dans la bourgeoisie, le côté sentencieux et satis- fait existe déjà du temps de Charles VII. Mais la cupidité est réprimée par le confesseur et, ainsi que l’ouvrier, du reste, le commerçant est maintenu par les corporations qui dénoncent les supercheries et les dols, détruisent les marchandises décriées, taxent, au contraire, à de justes prix, le bon aloi
des œuvres. De père en fils, artisans et bourgeois
travaillent du même métier; les corporations leur assurent l’ouvrage et le salaire; ils ne sont point tels que maintenant, soumis aux fluctuations du marché, écrasés par la meule du capital; les grandes
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fortunes mexistent pas et tout le monde vit; sûrs de lavenir, sans hâte, ils créent les merveilles de cet art somptuaire dont le secret demeure à jamais perdu!
Tous ces artisans qui franchissent, s’ils valent, les trois degrés d’apprentis, de compagnons, de maîtres, s’affinent dans leurs états, se muent en de véritables artistes. Ils anoblissent les plus simples des ferron- neries, les plus vulgaires des faïences, les plus or- dinaires des bahuts et des coffres; ces corporations qui adoptaient pour patrons des saints dont les images, souvent implorées, figuraient sur leurs ban- nières, ont préservé pendant des siècles l'existence probe des humbles et singulièrement exhaussé le niveau d'âme des gens qu’elles protégèrent.
Tout cela est désormais fini; la bourgeoisie a remplacé la noblesse sombrée dans le gâtisme ou dans l’ordure; c’est à elle que nous devons lim- monde éclosion des sociétés de gymnastique et de ribote, les cercles de paris mutuels et de courses. Aujourd’hui, le négociant n’a plus qu’un but, ex- ploiter l’ouvrier, fabriquer de la camelote, tromper sur la qualité de la marchandise, frauder sur le poids des denrées qu’il vend.
Quant au peuple, on lui a enlevé l’indispensable crainte du vieil enfer et, du même coup, on lui a notifié qu’il ne devait plus, après sa mort, espérer une compensation quelconque à ses souffrances et à ses maux. Alors il bousille un travail mal payé et il boit. De temps en temps, lorsqu'il s’est ingurgité des liquides trop véhéments, il se soulève et alors on l’assomme, car une fois lâché, il se révèle comme une stupide et cruelle brute!
Quel gâchis. bon Dieu! — Et dire que ce xIx’ siècle s’exalte et s’adule! Il n’a qu’un mot à la bouche, le progrès. Le progrès de qui? le progrès de quoi? car il n’a pas inventé grand-chose, ce misé- rable siècle! l
Il n’a rien édifié et tout détruit. A l’heure actuelle, il se glorifie dans cette électricité qu’il s'imagine avoir découverte! Mais elle était connue et maniée dès les temps les plus reculés et si les Anciens n’ont pu expliquer sa nature, son essence même, les mo- dernes sont tout aussi incapables de démontrer les
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causes de cette force qui charrie l’étincelle et em- porte, en nasillant, la voix le long d’un fil! Il se figure aussi avoir créé l’hypnotisme, alors que, dans l'Égypte et dans l’Inde, les prêtres et les brahmes connaissaient et pratiquaient à fond cette terrible science; non, ce qu’il a trouvé, ce siècle, c’est la falsification des denrées, la sophistication des pro- duits. Là, il est passé maître. Il en est même arrivé à adultérer l’excrément, si bien que les Chambres ont dû voter, en 1888, une loi destinée à réprimer la fraude des engrais... Ça, c’est un comble!
« Tiens, on sonne. » Il ouvrit la porte et eut un recul.
Mme Chantelouve était devant lui.
Il s’inclina, stupéfait, tandis que, sans souffler mot, elle allait droit au cabinet de travail. Là, elle se retourna et Durtal qui lavait suivie, se tint en face d’elle.
« Asseyez-vous, je vous prie. > Et il avançait un fauteuil, s’empressant de tirer avec son pied le tapis roulé par le chat, s’excusant de son désordre. Elle eut un geste vague, et restant debout, d’une voix très calme, un peu basse, elle lui dit : « C’est moi qui vous ai envoyé de si folles lettres... je suis venue pour chasser cette mauvaise fièvre, pour en finir de façon bien franche; vous l'avez écrit vous-même, aucune liaison entre nous n’est possible... oublions donc ce qui s’est passé... et, avant que je ne parte, dites-moi bien que voûs ne m’en voulez pas... >
Il se récria. — Ah! mais non! il n’accepterait pas ce déconfort. Il n’était nullement fou lorsqu'il lui répondait d’ardentes pages; lui, il était de bonne foi, il Paimait... ]
« Vous m'aimez! mais vous ne saviez pas que ces lettres étaient de moi! vous aimiez une inconnue, une chimère. Eh bien, en admettant que vous disiez vrai, la chimère n’existe plus, puisque je suis là!
— Vous vous trompez, je savais parfaitement que le pseudonyme de Mme Maubel cachait Mme Chan- telouve. > Et il lui expliqua par le menu, sans lui faire part, bien entendu, de ses doutes, comment il avait soulevé le masque.
« Ah! » Elle réfléchit; ses cils battirent sur ses yeux demeurés troubles. « En tout cas, reprit-elle
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en le regardant bien en face, vous ne pouviez me reconnaître dès les premières lettres auxquelles vous avez répondu par des cris de passion. Ce n'était donc pas à moi qu'ils s'adressaient, ces cris! »
Il contesta cette observation, s’'embrouilla dans la date des événements et des billets et elle-même finit par perdre le fil de ses remarques. Cela devint si ridicule qu’ils se turent. Alors, elle s’assit et éclata de rire.
Ce rire strident, aigu, découvrant des dents ma- gnifiques mais courtes et pointues, débusquant une lèvre railleuse, le vexa. « Elle se fiche de moi >, se dit-il, et déjà mécontent de la tournure qu'avait prise cette conversation, furieux de voir cette femme si différente de ses lettres embrasées, si calme, il lui demanda d’un ton dépité :
€ Saurai-je pourquoi vous riez ainsi?
— Pardon, c'est nerveux, cela me prend souvent dans ies omnibus; mais laissons cela, soyons rai- sonnables et causons. Vous me dites que vous
- M'aimez...
— Oui.
— Eh bien, en admettant que vous ne me soyez pas indifférent aussi, à quoi cela nous mènerait-il? Eh! vous le savez si bien, mon pauvre ami, que vous m'avez tout d’abord refusé — et en appuyant votre refus de causes fort bien déduites — le ren- dez-vous que dans un moment de folie, je vous de- mandais!
— Mais je refusais parce que je ne savais pas alors qu'il s'agissait de vous! Je vous l'ai dit, c’est quelques jours après que, sans le vouloir, des Her- mies m'a révélé votre nom. Ai-je hésité dès que je lai su? non, puisque je vous ai aussitôt supplié de venir!
— Soit, mais vous me donnez raison lorsque je soutiens Que vous écriviez à une autre qu'à moi vos premières lettres! »
Elle demeura, un instant, pensive. Durtal com- mençait à s'ennuyer prodigieusement de cette dis- cussion dans laquelle ils retombaient. Il jugea pru- dent de ne pas répondre, chercha un biais pour sortir de cette impasse. &
Mais elle-même le tira d'embarras.
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plus, nous n’en sortirions pas, dit-elle en souriant; voyons, la situation est celle-ci : moi je suis mariée à un homme très bon et qui waime et dont tout le crime, en somme, est de représenter le bonheur un peu fade que l’on a sous la main. Je vous ai écrit la
remière, c’est moi qui suis coupable, et croyez-le Bien: pour lui, jen souffre. Vous, vous avez à faire des œuvres, à travailler de beaux livres; vous n’avez pas besoin qu'une écervelée se promène dans votre vie; vous voyez donc que le mieux est que, tout en restant de vrais, mais de vrais amis, nous en demeu- rions là.
— Et c’est la femme qui ma écrit de si vives lettres qui me parle maintenant raison, bon sens, est-ce que je sais quoi!
— Mais soyez donc franc, vous ne m’aimez pas!
— Moi! > Il lui prit doucement les mains; elle se laissa faire et le fixant résolument :
« Ecoutez, si vous m'aviez aimée, vous seriez venu me voir; tandis que, depuis des mois, vous n'avez même pas cherché à savoir si j'étais vivante ou morte... >
— Mais comprenez donc que je ne pouvais es- pérer être accueilli par vous dans les termes où maintenant nous sommes; puis, il y a toujours dans votre salon, des invités, votre mari; vous n’eussiez jamais été même um tout petit peu à moi, chez vous! >
Il lui serrait les mains plus fort, s'approchait da- vantage d’elle; elle le regardait avec ses yeux fu- meux où il retrouvait cette expression dolente, presque douloureuse, qui lavait séduit. Il s’affola pour de bon, devant ce visage voluptueux et plain- tif, mais, d’un geste très ferme, elle déroba ses mains.
« Tenez, asseyons-nous, et parlons d’autre chose! | — Savez-vous que votre logement est charmant? — Quel est ce saint? reprit-elle, en examinant, sur la cheminée, le tableau où un moine à genoux priait | auprès d’un chapeau de cardinal et d’une cruche.
— Je ne sais pas. |
— Je vous chercherai cela; j’ai à la maison des vies de saints; cela doit être facile à découvrir, un cardinal qui abandonne la pourpre pour aller vivre
LAiBAS 117
dans une hutte. — Attendez done — saint Pierre Damien s’est trouvé dans ce cas-là, je crois; mais je n’en suis pas très sûre. J'ai une si pauvre mémoire, voyons, aidez-moi un peu.
— Mais je ne sais pas! »
Elle se rapprocha et lui mit la main sur l'épaule :
« Vous êtes fâché, vous m'en voulez, dites?
—, Dame! alors que je vous désire frénétiquement, que je rêve depuis huit jours à cette rencontre, vous venez ici pour m'apprendre que tout est fini entre nous, que vous ne m'aimez pas... »
Elle se fit câline. « Mais si je ne vous aimais pas, serais-je venue! comprenez donc que la réalité tuera le rêve; comprenez donc qu’il vaut mieux ne pas nous exposer à d’affreux regrets! nous ne sommes plus des enfants, voyons. — Non, laissez- moi, ne me serrez pas ainsi. » Elle se débattait, très pâle, entre ses bras. « Je vous jure que je pars et que vous ne me reverrez jamais, si vous ne me laissez. > Sa voix devint sifflante et sèche. Il la lâcha.
« Asseyez-vous là, derrière la table; faites cela pour moi. > Et, frappant du talon le parquet, elle dit d’un ton mélancolique. « Il ne sera donc pas possible d’être l’amie, rien que l’amie d’un homme! — Ce serait pourtant bon de venir, sans craindre de mauvaises pensées, vous voir? » Elle se tut; puis elle ajouta : « Oui, ne se voir qu’ainsi, — et si l’on n’a pas pas de choses sublimes à se dire, on se tait; c’est encore très bon de ne rien dire! >
Elle soupira, puis : « L'heure passe, il faut pour- tant que je rentre!
— Et sans me laisser rien espérer? fit-il, en em- brassant ses mains gantées. Dites, vous reviendrez? »
Elle ne répondait pas, remuait doucement la tête; alors comme il devenait suppliant
« Ecoutez, si vous me promettez de ne rien me demander, d’être sage, après-demain soir je vien- drai, à neuf heures, ici. »
Il promit tout ce qu'elle voulut. Et comme il pro- menait son souffle plus haut que les gants, que sa bouche courait sur la gorge qu'il sentait debout, elle dégagea ses mains, prit les siennes qu’elle maintint
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nerveusement, en serrant les dents, et elle lui tendit le cou qu’il baisa.
Elle s'enfuit.
« Ouf! > fit-il, en refermant sa porte; il était, tout à la fois, satisfait et mécontent.
Satisfait — car il la trouvait énigmatique et variée, charmante. Maintenant qu’il était seul, il se la remémorait, serrée dans sa robe noire, sous son manteau de fourrures dont le collet tiède lavait caressé, alors qu’il l’embrassait le long du cou; sans bijoux, mais les oreilles piquées de flammèches bleues par des saphirs, un chapeau loutre et vert sombre sur ses cheveux blonds, un peu fous, ses hauts gants de suède fauves, embaumant ainsi que sa voilette, une odeur bizarre où il semblait rester un peu de cannelle perdue dans des parfums plus forts, une odeur lointaine et douce que ses mains gardaient encore alors qu’il les approchait du nez; et il revoyait ses yeux confus, leur eau grise et sourde subitement égratignée de lueurs, ses dents mouillées et grignotantes, sa bouche maladive et mordue. « Oh! après-demain, se dit-il, ce sera vrai- ment bon de baiser tout cela! »
Mécontent aussi — et de lui-même et d’elle. Il se reprochait d’avoir été bourru, triste, sans emballe- ment. Il aurait dû se montrer plus expansif, et moins contraint; mais c'était sa faute, à elle! car elle l’avait abasourdi! la disproportion entre la femme qui criait de volupté et de détresse dans ses épitres et la femme qu’il avait vue si maîtresse d'elle-même, dans ses coquetteries, était véritable- ment par trop forte!
« C’est égal, elles sont étonnantes, les femmes, pensa-t-il. En voilà une qui accomplit la chose la plus difficile qui se puisse voir, venir chez un mon- sieur, après lui avoir adressé d’excessives lettres! — Moi, j'ai l’air d’une oie, je suis emprunté, je ne sais que dire; elle, au bout d’un instant, elle a l’aisance d’une personne qui est chez elle, ou en visite dans un salon. Aucune gaucherie, de jolis mouvements, des mots quelconques et des yeux qui suppléent à tout! Elle ne doit pas être commode, poursuivit-il, pensant à son ton sec lorsqu'elle s'était échappée de ses bras — et pourtant, elle a des coins de bon
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enfant, continua-t-il rêveur, se rappelant plus que les paroles, certaines inflexions de voix vraiment tendres, certains regards navrés et doux. Il va falloir y aller, après-demain, avec prudence », conclut-il, s'adressant à son chat qui n’ayant jamais vu de fem- mes s'était enfui dès l’arrivée de Mme Chantelouve et réfugié sous le lit. Maintenant, il s’avançait pres- que en rampant, flairait le fauteuil où elle s’était assise.
« Au fond, en y songeant bien, se dit-il, elle est terriblement experte, Mme Hyacinthe! — Elle n’a pas voulu de rendez-vous dans un café, dans une rue. Elle aura flairé de loin le cabinet particulier ou l'hôtel. — Et, bien qu’elle ne pût douter par ce seul fait que je ne l’invitais pas à se rendre chez moi, que je désirais ne point l’introduire en ce logis, elle y est délibérément venue. Puis, toute cette scène du commencement, c’est, quand on pense froidement, une belle frime. Si elle ne cherchait pas un liaison, elle ne serait pas montée ici; non, elle tenait à se faire prier, à se faire du reste, comme toutes les femmes, offrir ce qu’elle voulait. J’ai été roulé, elle a démanché par son arrivée tout mon système. — Et qu'est-ce que cela fait? elle n’en est pas moins enviable, reprit-il, heureux d’écarter les réflexions désagréables, de se rejeter dans l’affo- lante vision qu’il gardait d’elle. Après-demain, ce ne sera peut-être pas trop banal, reprit-il, en revoyant ses yeux, en se les imaginant au déduit, décevants et plaintifs, en la déshabillant et faisant jaillir des fourrures, de la robe étroite, un corps blanc et mai- grelet, tiède et souple. Elle n’a pas d’enfants, c’est une sérieuse promesse de chairs quasi neuves même à trente ans. »
Toute une bouffée de jeunesse l’enivrait. Durtal s'aperçut, étonné, dans une glace; ses yeux fatigués éclairaient; sa face lui semblait plus juvénile, moins usée, sa moustache moins à l’abandon, ses cheveux plus noirs. « Heureusement que j'étais rasé de frais », se dit-il. — Mais, peu à peu, tandis qu’il ré- fléchissait, il voyait dans ce miroir, si peu consulté d'habitude, ses traits se détendre et ses yeux s'éteindre. Sa taille peu élevée qui s'était comme haussée dans ce sursaut d'âme, se tassait à nou-
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veau; la tristesse revenait dans sa mine songeuse. « Ce n’est pas ce qu’on appelle un physique pour les dames, conclut-il; alors qu'est-ce qu’elle me veut? car enfin il lui serait facile de tromper son mari avec un autre! — Ah! et puis, voilà assez longtemps que mes rêveries bredouillent; laissons cela, si je me récapitule, je l’aime de tête et pas de cœur; c’est l'important. — Dans ces conditions, quoi qu’il arrive, ce seront des amours brèves et je suis à peu près sûr de m'en tirer, sans commettre des folies, en somme! »
IX
Le lendemain, il s’éveilla, comme il s'était, la nuit précédente, endormi, en pensant à elle. Il commença de nouveau à se ratiociner des épisodes, à se re- mâcher des conjectures, à s’alléguer des causes; une fois de plus, il se posait cette question : pour- quoi, lorsque j'allais chez elle, ne m’a-t-elle pas laissé voir que je lui plaisais? Jamais un regard, jamais un mot qui me scrutât, qui m’enhardit; pourquoi cette correspondance? alors qu’il était si facile d’insister pour m'avoir à diner, alors qu’il était si simple de préparer une occasion qui pût nous mettre, chez elle ou sur un terrain neutre, en présence.
Et il se répondait : C’eût été plus banal et moins drôle! Elle est peut-être retorse en ces matières; elle sait que l’inconnu effare la raison de l’homme, que l’âme fermente dans le vide, et elle a voulu m'enfiévrer l'esprit, le démanteler, avant que de tenter, sous son vrai nom, l’attaque.
Il faut avouer qu’elle serait, si ces prévisions’ sont justes, étrangement roublarde. Au fond, elle est peut-être, tout bonnement, une romantique exaltée ou une comédienne; ça l’amuse de se fabriquer de petites aventures, d’entourer d’apéritives salaisons de vulgaires plats.
Et Chantelouve, le mari? — Durtal y songeait maintenant. Il devait surveiller sa femme dont les imprudences pouvaient faciliter ses pistes; puis, comment faisait-elle pous venir à neuf heures du soir, alors qu’il semblait plus aisé, sous prétexte de
122 LA BAS
course au Bon Marché ou de bain, de se rendre chez un amant, dans l’après-midi ou le matin?
Cette nouvelle question demeurait sans réponse; mais peu à peu, il ne s’interrogea même plus, car l’obsession de cette femme le jeta dans un état sem- blable à celui qu’il avait éprouvé, lorsqu'il hennis- sait si furieusement après l’inconnue qu'il s'était imaginée, en lisant des lettres.
Celle-là s'était complètement évanouie, il ne se rappelait même plus sa physionomie; Mme Chante- louve, telle qu’elle était réellement, sans fusion, sans emprunt de traits, le tenait tout entier, lui chauffait à blanc la cervelle et les sens. Il se prit à la désirer follement, aspirant à ce lendemain promis. Et si elle ne venait pas? se dit-il. Il eut froid dans le dos à cette idée qu’elle ne pourrait s'échapper de chez elle ou qu’elle voudrait le faire poser, pour l’aiguiser davantage.
« Il est grand temps que cela finisse », se dit-il, car cette chorée d'âme n'allait pas sans certaines déperditions de force qui l’inquiétaient. Il craignait, en effet, après l'agitation fébrile de ses nuits, de se révéler, le moment venu, comme un paladin bien triste!
« Il s’agit de ne plus penser à cela », reprit-il, en allant chez Carhaix, où il devait dîner avec l’astrologue Gévingey et des Hermies.
« Ça va me changer le cours de mes idées >, murmurait-il en montant à tâtons dans l’obscurité de la tour. Des Hermies, qui l’entendait grimper, ouvrit la porte, jeta dans la nuit en spirale un pinceau de jour.
Durtal atteignit le palier, vit son ami, sans veston, en manches de chemise, le corps enveloppé d’un tablier.
« Je suis, comme tu vois, dans le feu de la com- position! » Et il guettait une marmite qui bouillon- nait sur le fourneau, en consultant ainsi qu'un manomètre sa montre accrochée à un clou. Il avait le regard bref et sûr du mécanicien qui surveille sa machine. « Tiens, dit-il, en soulevant le couvercle, regarde. » Durtal se pencha et, au travers d’un nuage de vapeur, il aperçut dans les petites vagues du pot, un torchon mouillé.
LA-BRAS 123
« C’est ça le gigot?
— Oui, mon ami; il est cousu dans cette toile si étroitement que lair n’y peut entrer. Il cuit dans ce joli court-bouillon qui chante et dans lequel j'ai jeté, avec une poignée de foin, des gousses d'ail, des ronds de carottes, des oignons, de la muscade, du laurier et du thym! Tu m'en diras des nouvelles, si... Gévingey ne se fait pas trop attendre, car le gigot à l'anglaise ne supporte pas d’être en charpie. »
La femme de Carhaix survint.
« Entrez donc, mon mari est là. >
Durtal l’aperçut qui nettoyait ses livres. Ils se serrèrent la main; Durtal feuilleta, au hasard, les volumes époussetés sur la table.
« Ce sont. demanda-t-il, des ouvrages techniques sur le métal et sur la fonte des cloches ou sur la partie liturgique qui les concerne?
— Sur la fonte, non; il est parfois question, dans ces bouquins, des anciens fondeurs, des saintiers, comme on les appelait dans le bon temps; vous y découvrirez, ça et là, quelques détails sur des alliages de cuivre rouge et d’étain fin; vous y con- Staterez même, je crois, que l’art du saintier est en déchéance depuis trois siècles; cela tient-il à ce quau Moyen Age surtout, les fidèles jetaient dans la fonte des bijoux et des métaux précieux et modi- fiaient ainsi l’alliage; ou bien est-ce parce que les fondeurs n’implorent plus saint Antoine l’Érmite, alors que le bronze bout dans la fournaise? je l’ignore; toujours est-il que les cloches maintenant sont créées à la grosse: elles ont des voix sans âme personnelle, des sons identiques; elles ne sont plus que des bonnes indifférentes et dociles, tandis qu’autrefois elles étaient un peu comme ces très antiques servantes qui faisaient partie de la famille dont elles éprouvaient les douleurs et les joies. Mais qu'est-ce que cela fait au clergé et aux ouailles? ces auxiliaires dévouées du culte ne représentent actuellement aucun symbole! ;
« Et tout est là, pourtant. Vous me demandiez, il y a quelques instants, si ces livres traitaient, au point de vue de la liturgie, des cloches; oui, la plupart expliquent, par le menu, le sens de chacune
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des parties qui les composent; les interprétations sont simples et peu variées, en somme.
— Ah! et quelles sont-elles? à
— Oh! si cela vous intéresse, je vais vous le résumer en quelques mots.
« D’après le Rational de Guillaume Durand, la dureté du métal signifie la force du prédicateur; la percussion du battant contre les bords, exprime l’idée que ce prédicateur doit se frapper, lui-même, pour corriger ses propres vices, avant que de reprocher leurs péchés aux autres. Le mouton ou le bélier de bois auquel est suspendue la cloche repré- sente par sa forme même la croix du Christ et la corde, qui servait autrefois à la tirer, allégorisait la science des Ecritures qui découle du mystère de la Croix même.
« Les liturgistes plus anciens nous révèlent des symboles presque semblables. Jean Beleth, qui vivait en 1200, déclare aussi que la cloche est l’image du prédicateur, mais il ajoute que son va-et- vient, lorsqu'on la met en branle, enseigne que le prêtre doit, tour à tour, élever et abaisser son langage, afin de le mieux mettre à la portée des foules. Pour Hugues de Saint-Victor, le battant est la langue de l’officiant qui heurte les deux bords du vase et annonce ainsi, à la fois, les vérités des deux Testaments; enfin, si nous nous adressons au plus ancien peut-être des liturgistes, à Fortunat Amalaire, nous trouvons simplement que le corps de la cloche désigne la bouche du prédicateur et le marteau, sa langue.
— Mais, fit Durtal un peu désappointé, ce n’est pas... comment dirai-je... très profond. >-
La porte s'ouvrit.
« Comment va? > dit Carhaix, en serrant la main de Gévingey qu'il présenta à Durtal.
Tandis que la femme du sonneur achevait de mettre la table, Durtal examina le nouveau venu.
C'était un petit homme, coiffé d’un feutre noir et mou, enveloppé de même qu’un conducteur d'omnibus dans un caban à capuchon de drap bleu.
La tête était en œuf, toute en hauteur. Le crâne ciré ainsi qu’au siccatif, paraissait avoir poussé au-dessus des cheveux qui pendaient dans le cou,
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durs et semblables aux filaments d’un coco sec; le nez était busqué, les narines s'ouvraient en de larges soutes sur une bouche édentée que cachait une épaisse moustache poivre et sel comme la bar- biche qui allongeait un menton court; au premier abord, il suggérait l’idée d’un ouvrier d'art, d’un graveur sur bois ou d’un enlumineur d'images de sainteté ou de statues pieuses; mais, à le regarder plus longtemps, à observer ces yeux rapprochés du nez, ronds et gris, presque bigles, à scruter sa voix solennelle, ses manières obséquieuses, l’on se deman- dait de quelle sacristie toute spéciale sortait cet homme.
Il se déshabilla, apparut dans une redingote noire de charpentier en bois: une chaîne d’or à coulants, passée autour du cou, se perdait, en serpentant, dans la poche gonflée d’un vieux gilet; mais ce qui interloqua Durtal ce fut quand Gévingey exhiba ses mains qu'il mit complaisamment en évidence, dès qu’il se fut assis, sur ses deux genoux.
Elles étaient boudinées, énormes, tiquetées de points orange, terminées par des ongles laiteux et coupés ras; elles étaient recouvertes d’énormes bagues dont les chatons tenaient toute une phalange.
Au regard de Durtal, qui fixait ces doigts, il sourit :
« Vous examinez, monsieur, ces bijoux de prix. Ils sont formés par trois métaux, lor, le platine et l’argent. Cette bague-ci porte un scorpion, le signe sous lequel je suis né; celle-là, avec ses deux triangles accouplés, l’un, la tête en haut et l’autre, la pointe en bas, reproduit l’image du macrocosme, du sceau de Salomon, du grand pantacle; quant à cette petite que vous voyez, poursuivit-il, en mon- trant une bague de femme enchâssée d’un minime saphir entre deux roses, c’est un souvenir qui me fut offert par une personne dont je voulus bien tirer l’horoscope.
— Ah! fit Durtal », un peu étonné par cette suffi- sance.
« Le diner est prêt », dit la femme du sonneur. Des Hermies, débarrassé de son tablier, pincé dans ses vêtements de cheviotte, moins pâle, coloré aux joues par le feu du fourneau, avança les chaises.
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Carhaix servit le potage et chacun se tut, prenant sur le bord de l'assiette des cuillerées moins chaudes; puis la femme apporta à des Hermies, pour qu'il pût le découper, le fameux gigot.
Il était d’un rouge magnifique, coulait en de larges gouttes, sous la lame. Tout le monde s’extasia lors- qu’on eut goûté cette robuste viande qu’aromatisait une purée de navets fondus, qu'édulcorait une sauce blanche aux câpres. ;
Des Hermies s'inclina sous l’averse des compli- ments. Carhaix emplissait les verres et, un peu gêné par Gévingey, il le comblait d’attentions, pour lui faire oublier leur ancienne brouille. Des Hermies Paida et voulant être aussi utile à Durtal, il amena la conversation sur les horoscopes.
Alors Gévingey put officier. De son ton satisfait, il parla de ses immenses travaux, des six mois de calculs qu’exigeait un horoscope, de la surprise des gens lorsqu'il déclarait qu’une œuvre pareille n’était pas payée par le prix qu'il en réclamait, par cinq cents francs. « Je ne puis cependant donner ma science pour rien, conclut-il.
« Mais aujourd’hui lon doute de l’Astrologie qui fut révérée dans l'Antiquité, reprit-il, après un silence. Au Moyen Age également, elle fut quasi sainte. Voyez, au reste, messieurs, le portail de Notre-Dame de Paris; les trois portes que les archéo- logues qui ne sont point initiés à la symbolique chrétienne et occulte, désignent sous le nom de porte du Jugement, de porte de la Vierge, de porte de Sainte-Anne ou Saint-Marcel, représentent en réalité la Mystique, l’Astrologie et l’Alchimie, les trois grandes sciences du Moyen Age. Aujourd’hui on trouve des gens qui disent : « Etes-vous bien sûr « « de l’homme? » Mais, messieurs, sans entrer ici dans les détails réservés aux adeptes, en quoi cette influence spirituelle est-elle plus étrange que l'influence corporelle que certaines planètes, telles que la lune, par exemple, exercent sur les organes de la femme et de l'homme?
« Vous qui êtes médecin, monsieur des Hermies, vous n'ignorez pas qu'à la Jamaïque, les docteurs Gillespin et Jakson, que dans les Indes Orientales,
db
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le docteur Balfour ont constaté l'influence des con- Stellations pour la santé humaine. A chaque change- ment de lune, le nombre des malades augmente
les accès aigus de fièvre concordent avec les phases de notre satellite. Enfin les lunatiques existent;
assurez-vous dans les campagnes à quelles époques
les fous divaguent! — Mais à quoi cela sert-il de vouloir convaincre les incrédules? ajouta-t-il, d’un air accablé, en contemplant ses bagues.
— Il me semble pourtant que l’Astrologie remonte sur l’eau, dit Durtal; il y a maintenant deux astro- logues qui tirent des horoscopes, près des annonces des remèdes secrets, aux quatrièmes pages des journaux.
— Quelle honte! ceux-là ne savent même pas le premier mot de cette science; ce sont de simples farceurs, qui espèrent ainsi gagner des sous; à quoi bon en parler, puisqu'ils n’existent même pas! au reste, il faut bien le dire, il n’y a plus qu’en Amérique et en Angleterre où l’on sache établir le thème généthliaque et édifier un horoscope.
— J'ai bien peur, fit des Hermies, que non seule- ment ces soi-disant astrologues, mais encore que tous les mages, que tous les théosophes, que tous les occultistes et kabbalistes de l'heure actuelle ne sachent absolument rien; — ceux que je connais sont, à n’en point douter, de parfaits ignares et d’incontestables imbéciles.
— Et c’est la pure vérité, messieurs! Ces gens sont, pour la plupart, de vieux feuilletonistes ratés ou des petits jeunes gens qui cherchent à exploiter le goût d’un public que le positivisme harasse! Ils démarquent Eliphas Lévi, pillent Fabre d’Olivet, écrivent des traités sans queue ni tête, qu’ils seraient bien incapables d'expliquer eux-mêmes. C’est une vraie pitié quand on y songe!
— D'autant qu’ils rendent ridicules des sciences qui, dans leur fatras, contiennent certainement des vérités omises, dit Durtal.
— Puis ce qui est lamentable encore, fit des Hermies, c’est qu’en plus des jobards et des sots, ces petites sectes abritent aussi d’horribles charlatans et d’affreux hâbleurs.
— Péladan, entre autres. Qui ne connaît ce mage
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de camelote, ce Bilboquet du midi! s’écria Durtal.
— Oh! celui-la…
— En somme, voyez-vous, messieurs, reprit Gé- vingey, tous ces gens sont incapables d'obtenir dans la pratique un effet quelconque; le seul dans ce siècle qui, sans être alors un saint ou un diabo- lique, ait pénétré dans le mystère, c'est William Crookes. »
Et comme Durtal paraissait douter de la vérité des apparitions affirmées par cet Anglais et déclarait qu'aucune théorie ne les pouvait expliquer, Gevingey pérora
« Permettez, monsieur, nous avons le choix entre des doctrines diverses et, ose le dire, très nettes. — Ou bien l’apparition est formée par le fluide dégagé du médium en transe et combiné avec le fluide des personnes présentes; — ou bien, il y a dans lair des êtres immatériels, des élémentals comme on les nomme, qui se manifestent dans des conditions à peu près sues; — ou bien encore, et c’est là la théorie spirite pure, ces phénomènes sont dus aux âmes évoquées des morts.
— Je le sais, dit Durtal, et cela me fait horreur. Je sais aussi qu’il y a le dogme hindou des migra- tions d’âmes qui errent après la mort. Ces âmes désincarnées vagabondent jusqu'à ce qu’elles se réincarnent et qu’elles parviennent, d’avatars en avatars, à une pureté complète. Eh bien, cela me paraît suffisant de vivre, une fois; jaime mieux le néant, le trou, que toutes ces métamorphoses, ça me console plus! Quant à lévocation des morts, la pensée seule que le charcutier du coin peut forcer l’âme d’Hugo, de Balzac, de Baudelaire, à converser avec lui, me mettrait hors de moi, si j y croyais. Ah! non, tout de même, si abject qu’il soit, le maté- rialisme est moins vil! i
— Le spiritisme, c’est, sous un autre nom, l’an- cienne nécromancie condamnée, maudite par l'Eglise », dit Carhaix. ` ;
Gévingey regarda ses bagues, puis il vida son verre. |
« En tout cas, reprit-il, vous avouerez bien que ces théories sont soutenables, celles des élémentals
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surtout qui, satanisme mis à part, semble la plus véridique, la plus claire. L'espace est peuplé de mi- crobes; est-il plus surprenant qu'il regorge aussi d’esprits et de larves? L’eau, le vinaigre foisonnent d’animalcules, le microscope nous les montre: pour- quoi lair, inaccessible à la vue et aux instruments de l’homme, ne fourmillerait-il pas, comme les autres éléments, d'êtres plus ou moins corporels, d’em- - bryons plus ou moins mûrs?
— C'est peut-être pour cela que les chats regar- dent tout à coup avec curiosité dans le vide et suivent des yeux quelque chose qui passe et que nous ne pouvons voir, dit la femme de Carhaix.
— Non, merci », dit Gévingey à des Hermies qui lui offrait de reprendre d’une salade de pissenlits aux œufs.
« Mes amis, fit le sonneur, vous n’oubliez qu'une doctrine — la seule —, celle de l'Eglise qui attribue à Satan tous ces inexplicables phénomènes. Le catholicisme les connaît de longue date. Il n’a pas eu besoin d'attendre les premières manifestations des Esprits qui se sont produites, en 1847, je crois, aux Etats-Unis, dans la famille Fox, pour décréter que les esprits frappeurs relevaient du diable. Il y en a eu dans tous les temps. Vous en trouverez dans saint Augustin la preuve, car il dut envoyer un prêtre pour faire cesser, dans le diocèse d'Hippone, des bruits, des bouleversements d'objets et de meubles analogues à ceux que signale le spiritisme. Au temps de Théodoric aussi, saint Césaire débarrassa une maison hantée par des lémures. Il n’y a, voyez-vous, que deux cités, celle de Dieu et celle du diable. Or, comme Dieu est en dehors de ces sales manigances, les occultistes, les spirites satanisent plus ou moins, qu’ils le veuillent ‘ ou non!
— N'empêche, dit Gévingey, que le spiritisme a accompli une tâche immense. Il a violé le seuil de l’inconnu, brisé les portes du sanctuaire. Il a opéré dans l’extranaturel une révolution semblable à celle qu'effectua, dans l’ordre terrestre, 1789 en France! Il a démocratisé l'évocation, il a ouvert toute une voie; seulement il a manqué de chefs initiés et il a remué au hasard, sans science, les bons et les
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mauvais esprits; il y a de tout désormais en lui, c'est le gâchis du mystère, si l’on peut dire!
— Le plus triste de tout cela, fit des Hermies, en riant, c’est que l’on ne voit rien. Je sais que des expériences ont réussi, mais celles auxquelles j'assiste font long feu et ratent.
— Ce n’est pas surprenant, répondit l’astrologue, en étalant sur son pain de la gelée d’orange confite et sure, la première loi à observer dans la magie et dans le spiritisme, c’est d’éloigner les incrédules, car bien souvent leur fluide contrarie celui de la voyante ou du médium! »
« Alors comment s’assurer de la réalité des phéno- mènes? » se dit Durtal.
Carhaix se leva. « Je suis à vous, je reviens dans dix minutes »; et il endossa sa houppelande et son pas se perdit dans l’escalier de la tour.
« C’est vrai, il est huit heures moins le quart », murmura Durtal, en consultant sa montre.
Il y eut un moment de silence dans la pièce. Au refus de tous de reprendre du dessert, Mme Carhaix enleva la nappe, étendit une toile cirée sur la table. L’astrologue faisait tourner autour de ses doigts ses bagues, Durtal pétrissait une boulette de mie de pain, des Hermies, penché tout d’un côté, tirait de sa poche collée sur la hanche, sa blague japonaise et roulait des cigarettes.
Puis tandis que la femme du sonneur souhaitait bonne nuit aux convives et se retirait dans sa chambre, des Hermies apporta la bouillotte et la cafetière.
« Veux-tu que je t'aide? proposa Durtal.
— Oui, si tu veux chercher les petits verres et déboucher les bouteilles de liqueurs, tu me rendras service. »
Tout en ouvrant l’armoire, Durtal vacilla, étourdi par les coups de cloches qui ébranlaient les murs et rebondissaient dans la pièce, en bôombant.
« Sil y a des esprits dans la chambre, ils doivent être singulièrement concassés, fit-il, en déposant sur la table les petits verres.
— La cloche dissipe les fantômes et chasse les démons, répondit doctoralement Gévingey qui bourra sa pipe.
TAAN ON NEVINS
LABAS 131
— Tiens, dit des Hermies à Durtal, verse lente- ment leau chaude dans le filtre, car il faut que je bourre le poêle; la température baisse ici, j'ai les pieds gelés. »
Carhaix revint, souffla sa lanterne.
« La cloche était en voix, ce soir, par ce temps sec >, et il se débarrassa de son passe-montagne et de son paletot.
« Comment le trouves-tu? questionna des Hermies, s’adressant à voix basse à Durtal, et désignant l’astrologue perdu dans sa fumée de pipe.
— Au repos, il a lair d’un vieux hibou et quand il parle, il me fait songer à un pion disert et triste.
— Un seul! fit des Hermies à Carhaix qui dui montrait au-dessus de son verre à café un morceau de sucre.
— Vous vous occupez, monsieur, paraît-il, d’une histoire de Gilles de Rais? demanda Gévingey à , Durtal.
— Oui, je suis plongé pour l'instant avec cet homme dans les assassinats et les luxures du satanisme.
— Ah mais! s’écria des Hermies, nous allons même faire appel, à ce propos, à votre haute science. Vous seul pouvez renseigner mon ami sur l’une des questions les plus obscures du diabolisme!
— Laquelle?
— Celle de l’incubat et du succubat. >
Gévingey ne répondit pas tout d’abord.
« Cela devient plus grave, fit-il enfin. Ici, nous abordons un sujet autrement redoutable que celui du spiritisme. Mais monsieur est-il déjà au courant de cette question?
— Dame! il sait surtout que les avis diffèrent! Del Rio, Bodin, par exemple, considèrent les incubes comme des démons masculins qui se couplent aux femmes et les succubes comme les démones qui font avec l’homme œuvre de chair.
« D’après leurs théories, l’incube prend la semence que l’homme perd en songe et s’en sert. De sorte que deux questions se posent : la première, celle de savoir si un enfant peut naître de cette union; cette procréation a été jugée possible par les docteurs de l'Eglise qui affirment même que les
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enfants issus de ce commerce sont plus pesants que les autres et qu’ils peuvent tarir trois nourrices sans engraisser; la seconde, celle de savoir quel est le père de cet enfant, du démon qui a copulé avec la mère ou de l’homme dont la semence fut prise. Ce à quoi saint Thomas répond, par des arguments plus ou moins subtils, que le vrai père est non l’incube mais l’homme.
— Pour Sinistrari d'Ameno, observa Durtal, les incubes et les succubes ne sont pas précisément des démons, mais bien des esprits animaux, intermé- diaires entre le démon et l’ange, des sortes de saty- res, de faunes, teis qu’en révéra le paganisme; des espèces de farfadets et de lutins tels qu’en exorcisa le Moyen Age. Sinistrari ajoute qu’ils n’ont que faire de polluer l’homme endormi, attendu qu'ils possè- dent des génitoires et sont doués de vertus proli- fiques...
— Oui, et il n’y a pas autre chose, dit Gévingey.
Gorres, si savant, si précis, dans sa mystique natu- relle et diabolique, passe rapidement sur cette question, la néglige même, comme fait l'Eglise, du reste, qui se tait, car elle naime pas à traiter ce sujet et elle voit d’un mauvais œil le prêtre qui s’en occupe. Pardon, dit Carhaix, toujours prêt à défendre l'Eglise, elle n’a jamais hésité à se prononcer sur ces ordures. L'existence des succubes et des incubes est attestée par saint Augustin, par saint Thomas, par saint Bonaventure, par Denys le Chartreux, par le pape Innocent VIII, par combien d’autres! Cette question est donc résolument tranchée et tout catho- lique est tenu d’y croire; elle figure aussi dans les vies de saints, si je ne me trompe; dans la légende de saint Hippolyte, Jacques de Voragine raconte qu'un prêtre, tenté par un succube nu, lui jeta son étole à la tête et qu'il ne resta devant lui que le cadavre de quelque femme morte que le diable avait animé pour le séduire.
— Oui, dit Gévingey, dont les yeux pétillèrent. L'Eglise reconnaît le succubat, jen conviens; mais laissez-moi parler et vous verrez que mon observa- tion a sa raison d’être!
« Vous savez très bien, messieurs, reprit-il
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s'adressant à des Hermies et à Durtal, ce que les volumes enseignent; mais depuis cent ans, tout a changé et si les faits que je vais vous dévoiler sont parfaitement connus par la curie du pape, il sont ignorés par bien des membres du clergé et vous ne les trouverez, dans tous les cas, consignés dans aucun livre.
« À l’heure actuelle, ce sont moins souvent les démons que des morts évoqués qui remplissent l’imperdable rôle d’incube et de succube. Autrement dit, jadis, dans le cas du succubat, il y avait pour l'être vivant qui le subissait, possession. Par l’évoca- tion des morts qui joint au côté démoniaque le côté charnel atroce du vampirisme, il n’y a plus possession dans le sens strict du mot, mais c’est bien pis. Alors l’Eglise n’a plus su que faire; ou il fallait garder le silence ou révéler que l'évocation des morts, déjà défendue par Moïse, était possible et cet aveu était dangereux, car il vulgarisait la connaissance d’actes plus faciles à produire mainte- nant qu'autrefois, depuis que, sans le savoir, le spiritisme a tracé la route!
« Aussi l'Eglise s’est tue. — Et Rome n’ignore point cependant l’effroyable développement qu'a pris de nos jours l’incubat dans les cloiîtres!
— Cela prouve que la continence est dans la solitude terrible à supporter, fit des Hermies.
— Cela prouve surtout que les âmes sont faibles et ne savent plus prier, dit Carhaix. :
— Quoi qu'il en soit, pour vous édifier complète- ment, messieurs, sur cette matière, je dois diviser les êtres atteints d’incubat et de succubat en deux classes :
« La première est composée de personnes qui se sont vouées, elles-mêmes et directement, à l’action ‘ démoniaque des esprits. Celles-là sont assez rares; elles’ meurent, toutes, par le suicide, ou par l’une des formes de la mort violente.
« La seconde est composée de gens auxquels l’on a imposé, par voie de maléfice, la visite de ces esprits. Ceux-là sont très nombreux, surtout dans les couvents que les sociétés démoniaques assiègent. Ordinairement; ces victimes finissent par la folie. Les maisons d’aliénés en regorgent. Les médecins,
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la plupart des prêtres même ne se doutent pas de la cause de leur démence, mais ces cas-là sont guérissables. Un thaumaturge que je connais a sauvé bien des maléficiés qui hurleraient, sans lui, sous le fouet des douches! Il y a certaines fumigations, certaines exsufflations, certains commandements portés en amulettes et écrits sur une feuille de parchemin vierge et par trois fois béni, qui presque toujours finissent par délivrer le malade!
— Une question, demanda des Hermies, la femme reçoit-elle la visite de l’incube, pendant qu’elle dort ou pendant qu’elle veille?
— Il faut établir une distinction. Si cette femme n’est pas maléficiée, si c’est elle qui a voulu s’accoler volontairement à un esprit de vice impur, elle est toujours éveillée lorsque lacte charnel a lieu.
« Si, au contraire cette femme est victime d’un sortilège, le péché se commet, soit pendant qu’elle sommeille, soit lorsqu'elle est parfaitement éveillée, mais alors elle est dans un état cataleptique qui l'empêche de se défendre. Le plus puissant des exorcistes de ce temps, l’homme qui a le mieux approfondi cette matière, le docteur en théologie Johannès me disait avoir sauvé des religieuses qui étaient chevauchées sans arrêt, ni trêve, pendant deux, trois, pendant quatre jours, par des incubes!
— Oui, je le connais, ce prêtre, dit des Hermies.
— Et lacte se passe de la même façon que dans la réalité? demanda Durtal.
— Oui et non. — Ici, l’'immondice des détails m'arrête, dit Gévingey, qui devint un peu rouge; ce que je puis vous raconter est plus qu’étrange. Sachez-le donc, l'organe de l'être incube se bifurque et, au même moment, pénètre dans les deux vases.
« D’autres fois, il s'étend et pendant que l’une des branches agit par les voies licites, l’autre atteint en même temps le bas de la face... Vous pouvez vous figurer, messieurs, combien la vie doit être abrégée par ces opérations qui se multiplient dans tous les sens!
— Et vous êtes sûrs que ces faits existent?
— Absolument.
LA-BAS 135
— Mais enfin, voyons, vous avez des preuves? » hasarda Durtal.
Gévingey se tut, puis : « Le sujet est trop grave et jen ai trop dit pour ne pas aller jusqwau bout. Je ne suis ni halluciné, ni fou. Eh bien, messieurs, j'ai couché une fois dans une chambre qu’habitait le plus redoutable maître que maintenant le sata- nisme possède...
— Le chanoine Docre, jeta des Hermies.
— Oui, et je ne dormais pas; il faisait grand jour; je vous jure que le succube est venu, irritant et palpable, tenace. Heureusement que je me suis rappelé les formules de délivrance, ce qui mem- pêche...
« Enfin, jai couru, le jour même, chez le docteur Johannès dont je vous ai parlé. Il ma aussitôt et pour toujours, je l’espère, libéré du maléfice.
— Si je ne craignais d’être indiscret, je vous demanderais comment était le succube dont vous repoussâtes lattaque?
— Mais, il était comme sont toutes les femmes nues », dit en hésitant l’astrologue.
« Ce qui serait curieux, c’est qu’il eût réclamé son petit cadeau, ses petits gants », se dit Durtal, en pinçant les lèvres.
« Et savez-vous ce quwest devenu le terrible Docre? fit des Hermies.
— Non, Dieu merci; il doit être dans le Midi aux environs de Nîmes, où il résidait jadis.
— Mais enfin que fait-il, cet abbé? questionna Durtal.
— Ce qu’il fait! Il évoque le diable, nourrit des souris blanches avec des hosties qu’il consacre, sa rage du sacrilège est telle qu’il s’est fait tatouer sous la plante des pieds l’image de la Croix, afin de pouvoir toujours marcher sur le Sauveur!
— Eh bien, murmura Carhaix dont la moustache en broussailles se retroussa, tandis que ses gros yeux flambaient, eh bien, si cet abominable prêtre se trouvait ici, dans cette pièce, je vous jure que je respecterais ses pieds, mais je lui ferais descen- dre l'escalier avec sa tête!
— Et la messe noire? reprit des Hermies.
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— Il la célèbre avec des femmes et des gens ignobles, on l’accuse aussi ouvertement d’héritages captés, d’inexplicables morts. Malheureusement, il n'y a pas de lois qui répriment le sacrilège, et, comment poursuivre en justice un homme qui envoie des maladies à distance et tue lentement sans qu’à l’autopsie des traces de poisons paraissent?
— Le Gilles de Rais moderne! fit Durtal.
— Oui, moins sauvage, moins franc, plus hypo- critement cruel. Celui-là n’égorge pas; il se borne sans doute à expédier des sortilèges ou à suggérer le suicide aux gens; car il est, je crois, de première force à ce jeu de la suggestion, dit des Hermies.
— Pourrait-il insinuer à une victime de boire peu à peu un toxique qu’il lui désignerait et qui feindrait les phases d’une maladie? demanda Durtal.
— Mais évidemment; les enfonceurs de portes ouvertes que sont les médecins de l'heure actuelle, reconnaissent parfaitement la possibilité de pareils faits. Les expériences de Beaunis, de Liégeois, de Liébaut et de Bernheim sont concluantes; on peut même faire assassiner une personne que l’on dési- gne par une autre à laquelle on suggère, sans qu’elle s’en souvienne, la volonté du crime.
— Je songe à une chose, moi, jeta Carhaix qui
réfléchissait, sans écouter cette discussion sur l’hyp- nose. Je songe à l’Inquisition; elle avait décidément sa raison d’être, car elle seule pourrait atteindre ce prêtre déchu qua balayé l'Eglise.
— D'autant, fit des Hermies, avec son sourire en coin, qu’on a bien exagéré la férocité des inquisi- teurs. Sans doute le bienveillant Bodin parle d’intro- duire entre les ongles et la chair des doigts des sorciers de longues pointes, ce qui constitue, dit-il, la plus excellente des géhennes; il prône également le supplice du feu qu’il qualifie de la mort exquise, mais c’est uniquement pour détourner les magiciens de leur vie détestable et sauver leur âme! Puis Del Rio déclare qu’il ne faut appliquer la question aux démoniaques après qu’ils ont mangé, de peur qu'ils ne vomissent. Il s’inquiétait de leurs estomacs, le brave homme. N'est-ce pas lui aussi qui décrète
qu'il ne faut pas non plus réitérer la torture, deux
fois en un même jour, afin de laisser à la peur et à
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la douceur le temps de se rasseoir... Avouez qu'il était tout de même délicat, ce bon jésuite!
— Docre, reprit Gévingey, sans entendre les paroles de des Hermies, est le seul individu qui ait retrouvé les anciens secrets et qui obtienne des résultats dans la pratique. Il est un peu plus fort, je vous prie de le croire, que tous les nigauds et les roublards dont nous avons causé. Au reste, ils le connaissent, l’affreux chanoine, car il a envoyé à plusieurs d’entre eux de sérieuses ophtalmies que les oculistes ne peuvent guérir. Aussi tremblent-ils, lorsque l’on prononce devant eux le nom de Docre!
— Mais enfin, comment un prêtre en vient-il là?
— Je l’ignore. Si vous voulez avoir de plus amples renseignements sur lui, reprit Gévingey, en s’adres- sant à des Hermies, questionnez votre ami Chante- IDuveS Es
— Chantelouve! s'écria Durtal.
— Oui, lui et sa femme l’ont beaucoup fréquenté jadis, mais j'espère pour eux qu'ils ont depuis long- temps cessé tout commerce avec ce monstre. »
Durtal n’écoutait plus. Mme Chantelouve connais- sait le chanoine Docre! Ah çà, est-ce qu’elle aussi était une satanique! Mais non, elle n’avait nullement l'allure d’une possédée. Décidément, cet astroiogue est fêlé, se dit-il. — Elle! — Et il la revit, pensa que, le lendemain, elle s’abandonnerait sans doute. — Ah! ses yeux si bizarres, ses yeux en nues lourdes et qui crevaient en lueurs!
Elle revenait maintenant, le tenait tout entier comme avant qu’il ne fût monté dans la tour. « Mais si je ne vous aimais pas, est-ce que je serais venue? » Cette phrase qu’elle avait prononcée, il l’entendait encore, avec l’inflexion câline de la voix, avec la vision de la physionomie railleuse et douce!
« Ah çà, tu rêves, toi! dit des Hermies qui lui frappa sur l'épaule; nous partons, car dix heures sonnent. »
Une fois dans la rue, ils serrèrent la main de Gévingey qui demeurait de l’autre côté de l’eau et ils firent quelques pas.
« Eh bien, et mon astrologue, t’a-t-il intéressé? demanda des Hermies.
— Il est un peu fou, n’est-ce pas?
138 LA-BAS
— Fou? peuh!
— Mais enfin toutes ces histoires sont invraisem- blables!
— Tout est invraisemblable, fit placidement des Hermies, en relevant le collet de son paletot.
— J'avoue, cependant, reprit-il, que Gévingey m'étonne, lorsqu'il assure avoir été visité par un succube. Sa bonne foi n’est pas douteuse, car je le connais vaniteux et doctoral mais exact. Je sais, parbleu bien, qu'à la Salpêtrière, ce cas n’est ni oublié, ni rare. Des femmes atteintes d’hystéro- épilepsie voient des fantômes à côté d'elles, en plein jour, besognent avec eux lorsqu'elles sont en l’état cataleptique et couchent, chaque nuit aussi, avec des visions qui rappellent à s'y méprendre les êtres fluidiques de l'incubat; mais ces femmes-là sont des hystéro-épileptiques et Gévingey dont je suis le médecin ne l’est pas!
« Puis à quoi peut-on croire et que peut-on prouver? les matérialistes se sont donné la peine de reviser les procès de la magie d’antan. Ils ont retrouvé dans la possession des ursulines de Loudun, des religieuses de Poitiers, dans l’histoire même des miraculés de Saint-Médard, les symptômes de la grande hystérie, ses contractures généralisées, ses résolutions musculaires, ses léthargies, enfin jusqu’au fameux arc de cercle.
« Eh bien, qu'est-ce que cela démontre? que ces démonomanes étaient hystéro-épileptiques? Mais à coup sûr; les observations du docteur Richet, fort savant en ces matières, sont concluantes; mais en quoi cela infirme-t-il la possession? De ce fait que nombre de malades de la Salpêtrière ne sont pas possédées tout en étant hystériques, s’ensuit-il que d’autres femmes atteintes de la même maladie qu’elles, ne le soient pas? Et puis, il faudrait démontrer aussi que toutes les démonopathes sont hystériques et cela est faux, car il est des femmes de sens rassis, de cervelle ferme, qui le sont, sans s’en douter d’ailleurs!
« Et en admettant même que ce dernier point soit controuvé, il reste toujours à résoudre cette inso- luble question : une femme est-elle possédée parce qu’elle est hystérique, ou est-elle hystérique parce
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qu’elle est possédée? L'Eglise seule peut répondre, la science pas.
« Non, quand on y réfléchit, aplomb des positi- vistes déconcerte! Ils décrètent que le satanisme n'existe point; ils mettent tout sur le compte de la grande hystérie et ils ne savent même pas ce qu'est cet affreux mal et quelles en sont les causes! Oui, sans doute, Charcot détermine très bien les phases de l’accès, note les attitudes illogiques et passion- nelles, les mouvements clowniques; il découvre les zones hystérogènes, peut, en maniant adroitement les ovaires, enrayer ou accélérer les crises, mais quant à les prévenir, quant à en connaître les sour- ces et les motifs, quant à les guérir, c’est autre chose! Tout échoue sur cette maladie inexplicable, stupéfiante, qui comporte par conséquent les inter- prétations les plus diverses, sans qu'aucune d’elles puisse jamais être déclarée juste! car il y a de l’âme là-dedans, de âme en conflit avec le corps, de l’âme renversée dans de la folie de nerfs!
« l'encre; le mystère est partout et la raison bute dans les ténèbres, dès qu’elle veut se mettre en marche.
— Peuh! fit Durtal qui était arrivé devant sa porte. Puisque tout est soutenable et que rien n’est certain, va pour le succubat! au fond c’est plus littéraire et plus propre! »
X
La journée fut longue à tuer. Eveillé dès l’aube, songeant à Mme Chantelouve, il ne tint pas en place et il s’inventa des prétextes pour aller au loin. Il manquait de liqueurs imprévues, de petits gâteaux et de bonbons et il convenait de n'être pas ainsi démuni de tout en-cas, un jour de rendez-vous. Il s’en fut, par le chemin le plus long, jusqu’à l’avenue de l'Opéra pour acheter de fines essences de cédrat et de cet alkermès dont le goût évoque l’idée d’une confiserie pharmaceutique de l'Orient. « Il s’agit, se dit-il, moins de régaler Hyacinthe que de lui faire déguster un élixir ignoré, qui l’étonne. >
Il revint, chargé d’emplettes, sortit encore et, dans la rue, un immense ennui l’accabla.
Il finit par échouer, après une interminable pro- menade au ras des quais, dans une brasserie. Il tomba sur une banquette et ouvrit un journal.
Il pensait à quoi, maintenant que, sans les lire, il regardait la série des faits divers? à rien, pas même à elle. A force d’avoir tourné dans tous les sens, toujours sur la même piste, son esprit était arrivé au point mort et restait inerte. Durtal se trouvait seulement très fatigué, engourdi, comme après une nuit de voyage, dans un bain tiède.
« Il faut que je rentre chez moi de bonne heure, se dit-il, lorsqu'il parvint à se reprendre — car le père Rateau n'aura certainement pas fait, ainsi que je l’en ai prié, mon ménage à fond —, et je ne veux pourtant pas qu'aujourd'hui la poussière traîne sur tous les meubles.
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« Il est six heures; si je dinais vaguement dans un lieu à peu près sûr. » Il se rappela un restaurant voisin où il avait autrefois mangé sans trop de craintes. Il y chipota un poisson de la dernière heure, une viande molle et froide, pêcha dans leur sauce des lentilles mortes, sans doute tuées par de l’insecticide; il savoura enfin d’anciens pruneaux dont le jus sentait le moisi, était tout à la fois aqua- tique et tombal.
De retour chez lui, il alluma d’abord le feu dans sa chambre à coucher et dans son cabinet : puis il inspecta les pièces.
Il ne s’était pas trompé; le concierge avait bous- culé le ménage avec la même brutalité, la même hâte que de coutume. Pourtant, il avait essayé de nettoyer les vitres des cadres, car des traces de doigts marquaient les glaces.
Durtal essuya avec un linge mouillé ces em- preintes, défit les plis en tuyaux d’orgue des tapis, tira ses rideaux, polit avec un torchon les bibelots qu’il mit en ordre; partout il constatait de la cendre écrasée de cigarette, de la poudre de tabac, des co- peaux de crayons taillés, des plumes privées de becs et mangées de rouille. Il découvrait également des cocons de poils de chat, des brouillons déchirés, des morceaux de papier épars, lancés à coups de balai, dans tous les coins.
Il en venait à se demander comment il avait pu si longtemps tolérer des meubles obscurcis et glacés par les crasses — et à mesure qu’il époussetait, son indignation s’augmentait contre Rateau. « Et ça! » fit-il, apercevant ses bougies devenues jaunes ainsi que des chandelles. Il les changea. « Là, voyons, c’est mieux. > Il organisa le désarroi convaincu de son bureau, espaça des cahiers de notes, des livres traversés par des coupe-papier, posa un vieil in- folio ouvert sur une chaise. « Le symbole du tra- vail! » se dit-il, en riant. Puis il passa dans sa chambre à coucher, rafraîchit avec une éponge hu- mide le marbre de la commode, lissa le couvre-pied du lit, remit droits les cadres de ses photographies et de ses gravures et il pénétra dans le cabinet de toilette. Là, il s'arrêta, découragé. C'était, sur une étagère de bambou, au-dessus de la tablette du la-
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vabo, un tohu-bohu de fioles. Il empoigna résolu- ment les flacons de parfums, débarbouilla les goulots et les bouchons à l’émeri, frotta les étiquettes avec de la gomme élastique et de la mie de pain, puis il savonna la cuvette, trempa les peignes et les brosses dans de l’eau saturée d’ammoniaque, fit manœuvrer son vaporisateur et injecta la pièce de poudre de lilas de Perse, lava les toiles cirées du parquet et du mur, étrilla le petit cheval, essuya le dossier et les barreaux de la chaise basse. Pris d’une fringale de propreté, il raclait, émondait, récurait, imbibaït, séchait à tour de bras. Il n’en voulait plus au concierge maintenant; il trouvait même qu’il ne lui avait plus laissé assez d’objets à fourbir, à rendre neufs.
Puis il se rasa de frais, se brillanta la moustache, procéda à une nouvelle toilette minutieuse à grande eau, se demanda, en s’habillant, s’il devait enfiler des bottines à boutons ou des pantoufles, jugea que les bottines étaient moins familières et plus dignes, se résolut pourtant à nouer une cravate lâche, à endosser une vareuse, pensant que cette toilette négligée d'artiste plairait à cette femme.
« de brosse. Il retourna dans les autres pièces, four- gonna les feux, donna enfin à dîner au chat qui rôdait, ahuri, flairant tous les objets lavés, les ju- geant sans doute différents de ceux qu’il frôlait, sans s’en occuper, tous les jours.
Et l’en-cas qu’il oubliait! Durtal posa près de la cheminée une bouillotte, distribua sur un ancien plateau de laque, des tasses, la théière, le sucrier, des gâteaux, des bonbons, des petits verres en bor-
dure, afin de les avoir prêts sous la main, aussitôt -
qu’il estimerait que le moment était venu de les servir.
Cette fois, Cétait achevé. « Le logement est sévère-
ment épouillé, elle peut arriver, se dit-il, en alignant dans ses rayons quelques livres dont les dos dépas- saient ceux des autres. Tout est bien, sauf... sauf le verre de ma lampe qui est piqué, dans son renfle- ment à la hauteur de la mèche, de points de caramel, et tigré de jus de pipe; mais ça, je suis incapable de l'enlever, et puis je n’ai pas envie de me brûler les
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doigts; au reste, en baissant un peu l’abat-jour, on ne l’aperçoit pas.
qu'elle viendra? se demanda-t-il) en s’enfonçant dans son fauteuil. Elle entre, bon, je lui prends les mains, je les embrasse; puis, amenée ici, dans cette pièce, je la fais asseoir près du feu, dans ce fau- teuil. Je m'installe, moi, en face d’elle, sur cette petite chaise et, en m’avançant un peu, en touchant ses genoux, je puis lui ressaisir et lui enlacer les mains, de là à la faire se pencher vers moi qui me soulèverais, il n’y a qu’un pas. J’atteins alors ses lèvres et je suis sauvé!
« Eh non, pas tant que cela! car c’est alors que l’aria commence. Je ne puis songer à la conduire dans la chambre à coucher. Le déshabillage, le lit, ce n’est tolérable que lorsque l’on se connaît déjà. A ce point de vue, les entames d'amour sont hi- deuses et m'’atterrent. Je ne les concevrais qu'avec un souper à deux, avec un tantinet de vin fou qui exalterait la femme; je voudrais qu’elle fût prise dans un étourdissement, qu’elle ne se réveillât qu'étendue sous de subreptices baisers, dans l'ombre. A défaut de souper ce soir, il est néces- saire qu’elle et moi, nous nous évitions de mutuels embarras, que nous rehaussions la misère de cet acte par une allure de passion, par un tourbillon effaré d'âme; il faut donc que je la possède, ici même, et qu’elle puisse s’imaginer que je perds la tête, alors qu’elle succombe. .
« Ce n’est pas commode à arranger dans cette pièce qui manque de canapé ou de divan. Pour bien faire, il convient que je la renverse sur le tapis; elle aurait, ainsi que toutes les femmes, la ressource de se replier le bras sur les yeux, de se cacher par à peu près la face; moi, j’aurai soin, avant qu’elle ne se relève, de baisser la lampe.
« Bien pour sa nuque »; il en chercha un, le glissa sous le fauteuil. « Si je défaisais maintenant mes bretelles, car elles prêtent souvent à de risibles retards. > Il les détacha, serra la boucle de son pantalon pour qu'il ne tombât point. « Mais il y a cette damnée question des jupes! j’admire les romanciers qui font
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déflorer des vierges harnachées dans des robes, sanglées dans des corsets, et cela, naturellement, en un tour de baiser, en un clin d’œil, comme si c'était possible! — Quel ennui tout de même que de se battre avec ces affutiaux, que d’errer dans les plis à empois du linge! Je dois espérer pourtant que Mme Chantelouve a prévu le cas et qu’elle évitera, autant que possible, dans son intérêt même, des dif- ficultés ridicules! »
Il consulta sa montre; huit heures et demie. « Il ne faut pas l’attendre avant au moins une heure, se dit-il, car elle viendra ainsi que toutes les femmes, en retard. Que diable peut-elle bien raconter à ce pauvre Chantelouve, pour lui expliquer sa sortie, ce soir?
« Enfin, cela ne me regarde pas. — Hum! cette bouillotte près du feu semble une invite à toilette; mais non, le prétexte du thé à échauder conjure toute grossière idée. Et si Hyacinthe ne venait pas?
« Elle viendra, se dit-il, subitement ému : car enfin, quel intérêt aurait-elle à se dérober mainte- nant qu’elle sait ne pas pouvoir m'attiser plus? » Puis, sautant toujours dans le même cercle, d’une pensée à une autre : « Ce sera un désastre sans doute; une fois repu, la désillusion est probable; eh bien, tant mieux, je serai libre, car avec ces his- toires-là, je ne travaille plus!
« Quelle misère! me voilà reculé — d'âme seule- ment hélas! — jusqu'à vingt ans. J'attends une femme, alors que depuis des années, je méprisais et les gens amoureux et les maîtresses; — et je regarde ma montre toutes les cinq minutes, et j'écoute, malgré moi, si je n'entends point dans l'escalier son pas!
« Non, il n’y a pas à dire, la petite fleur bleue, le chiendent de l’âme, c’est difficile à extirper et ce que ça repousse! Rien ne paraît pendant vingt ans et soudain, on ne sait, ni pourquoi, ni comment, ça drageonne et ça jaillit en d’inextricables touffes! — Mon Dieu, que je suis bête! »
Il bondit dans son fauteuil. Doucement on son-.
nait. « Il n’est pas encore neuf heures, ce n’est pas elle », murmura-t-il, en ouvrant. C'était elle.
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Il lui serra les mains, la remercia d’être aussi exacte.
Elle se déclara souffrante.
« Je ne suis venue que pour ne pas vous faire attendre! »
I s’inquiéta.
« J’ai une migraine affreuse », reprit-elle, en pas-
sant ses doigts gantés sur son front.
Il la débarrassa de ses fourrures, la pria de s’as- seoir dans le fauteuil et il se préparait à se rappro- cher d’elle, à s'installer, ainsi qu’il se l'était promis, sur une petite chaise, mais elle refusa le fauteuil et choisit, loin du feu, près de la table, un siège bas.
Debout, il se pencha et lui prit les doigts.
« Comme vous avez la main brûlante, dit-elle. Oui, un peu de fièvre, je dors si mal. Si vous saviez combien je pense à vous! puis vous êtes tou- jours ici, pour moi »; et il parla de cette persis- tante odeur de cannelle expirant très au loin, dans les odeurs moins définies qu’exhalaient ses gants. « Allez, — et il fleura ses doigts, — vous me lais- serez encore un peu de vous aujourd'hui, lorsque vous me quitterez. »
Elle se leva, en soupirant :
« Tiens, vous avez un chat; comment se nomme- t-il?
— Mouche. >
Elle appela. Il s'empressa immédiatement de dé- guerpir.
« Mouche! Mouche! > cria Durtal.
Mais Mouche, réfugié sous le lit, ne sortit pas.
« Il est, voyez-vous, un peu sauvage... il n’a jamais vu de femmes.
— Oh! voulez-vous me faire croire que vous, n'avez jamais, ici, reçu de femmes. »
I] lui jura que non, attesta qu’elle était la pre- mière...
« Et vous ne teniez peut-être pas beaucoup, avouez-le, à ce que cette... première vint? »
Il rougit. « Mais pourquoi? »
Elle eut un geste vague. « J’ai envie de vous ta- quiner, reprit-elle, en s’asseyant, cette fois sur le fauteuil. Au reste, je ne sais vraiment pas pourquoi
146 LASBAS
je me permets de vous poser des questions aussi indiscrètes. »
Il s'était assis devant elle; il était enfin parvenu à poser la scène telle qu’il la voulait et il allait commencer l’attaque.
Il frôlait ses genoux avec les siens.
« Vous savez bien que vous ne pouvez être indis- crète, que seule, ici, vous avez désormais des droits...
— Non pas, je n’en ai aucun et n’en veux pas avoir!
— Pourquoi?
— Parce que... Ecoutez. » Et sa voix s’affermit et devint grave. « Ecoutez, plus je réfléchis et plus je vous demande en grâce de ne pas ainsi détruire notre rêve. Et puis... voulez-vous que je sois franche, si franche que je vais vous paraître sans doute un monstre d’égoïsme, eh bien, personnellement, je ne voudrais pas gâter le bonheur... comment dirai-je, abouti, extrême... que me donne notre liaison. Je sens bien que cela devient confus et que je m’ex- plique mal. Enfin, tenez, je vous possède quand et comment il me plaît, de même que j'ai longtemps possédé Byron, Baudelaire, Gérard de Nerval, ceux que j'aime...
— Vous dites?
— Je dis que je mai qu’à les désirer, qu'à vous désirer vous, maintenant, avant de m’endormir
— Et?
— Et vous seriez inférieur à ma chimère, au Dur- tal que j'adore et dont les caresses rendent mes nuits folles! »
Il la regarda, stupéfié. Elle avait ses yeux dolents et troubles; elle semblait même ne plus le voir et parler dans le vide. Il hésita, aperçut en un éclair de pensée ces scènes de l’incubat dont Gévingey parlait; « nous débrouillerons cela plus tard », se dit-il; en attendant... — il lui tira doucement les bras, se haussa vers elle et brusquement il lui baisa la bouche.
Elle eut un sursaut électrique, fut debout. Il l’étrei- gnit, embrassa furieusement; alors, avec des gé- missements très doux, avec une sorte de roucou- lement de gorge, elle renversa sa tête et étreignit sa jambe entre les siennes.
CA- B'AS 147 Il eut un cri de rage — car il sentait bouger ses hanches. — Il comprenait, ou croyait, cette fois,
comprendre! elle voulait une volupté d’avare, une espèce de péché solitaire, de joie muette...
Il la repoussa. Elle resta, toute pâle, suffoquant, les yeux fermés, les mains tendues en avant, comme
celles d’un enfant qui s’épeure… — Puis la colère de Durtal s'évanouit, car il hennissait; — et mar- chant sur elle, il la reprit; — mais elle se débattit,
criant : « Non, je vous en supplie, laissez-moi! »
Il la tenait, à plein corps, écrasée contre lui et il essayait de lui faire plier ies reins. …
Elle eut un accent si désespéré qu’il la lâcha. Puis, il se demanda s’il n'allait pas la jeter brutale- ment sur le tapis et tenter de la violer. Mais ses yeux égarés l’effrayèrent.
Elle haletait, les bras tombés, appuyée, toute blanche, contre sa bibliothèque.
« bousculant les meubles. Ah! il faut vraiment que je vous aime pour que, malgré toutes vos supplications et vos refus. »
Elle joignit les mains pour l’écarter.
« Ah çà, reprit-il, exaspéré, en quoi donc êtes- vous faite? »
Elle s’éveilla et, froissée, lui dit : « Monsieur, je souffre assez, épargnez-moi. » Et pêle-mêle, elle parla de son mari, de son confesseur, devint inco- bérente et il eut peur; elle se tut, puis, d’une voix chantante, elle reprit :
« Dites vous viendrez, demain soir, chez moi?
— Mais moi aussi, je souffre! »
Elle sembla ne pas l'entendre; ses yeux en fumée ; s’éclairaient tout au loin des prunelles de faibles lueurs. Sur ce ton de cantilène, elle murmura « Dites, mon ami, dites, vous viendrez, n'est-ce pas?
— Oui », fit-il, enfin.
Alors elle se rajusta et, sans dire mot, elle quitta la pièce; il la suivit, silencieux, jusqu’à l’entrée; elle ouvrit la porte, se retourna, lui prit la main et très doucement elle l’effleura de ses lèvres.
Il resta stupide, ne comprenant plus. « Qu'est-ce que cela signifie? » fit-il, en rentrant dans sa pièce,
148 LABAS
en remettant les meubles en place, en rétablissant le désordre des tapis foulés. « Voyons, j'aurais bien besoin de mettre aussi de l’ordre dans ma cervelle; réfléchissons, s’il se peut : =
« Où veut-elle en venir, car enfin elle a un but! — Elle ne veut pas aboutir à l’acte même. Craint-elle, ainsi qu'elle l’affirme, la désillusion? se rend-elle compte combien les soubresauts amoureux sont grotesques? ou bien est-elle, ce que je crois, une mélancolique et terrible allumeuse qui ne songe qu’à elle? ce serait alors une sorte d’égoïsme obscène, un de ces péchés compliqués tels qu’en contient la Somme des confesseurs... Dans ce cas, elle serait une... frôleuse!
« Puis reste cette question de l’incubat qui vient s’enter là-dessous; elle avoue, et cela si placidement, qu’elle cohabite à volonté, en songe, avec des êtres vivants ou morts? est-elle satanisante et le chanoine Docre, qui l’a connue, a-t-il passé par là?
« Autant de questions impossibles à résoudre. Que dénonce maintenant cette invitation imprévue pour demain? veut-elle ne céder que chez elle? s’y trouve-t-elle plus à laise ou juge-t-elle plus urti- cant le péché commis près de son mari, dans une chambre? Exècre-t-elle Chantelouve, est-ce une ven- geance méditée ou compte-t-elle sur la peur du dan- ger pour se fouetter les sens?
« Après cela, c’est peut-être tout bonnement une dernière coquetterie, une halte de scrupules, un apéritif avant le repas; puis les femmes sont si drôles! elle s’est peut-être assigné des délais, pour se mieux différencier, par ce subterfuge, des filles. Ou bien, il y a peut-être encore une cause physique, un atermoiement indispensable, une nécessité char- nelle de gagner un jour? »
Il chercha d’autres raisons encore, mais il n’en découvrit point.
« Au fond, reprit-il, vexé, malgré tout, de son échec, au fond j'ai été un imbécile. J'aurais dû hussarder, ne pas m'arrêter à ses supplications et à ses leurres; j'aurais dû lui violenter la bouche, lui faire sauter les seins. Ce serait fini, tandis que maintenant tout est à recommencer; et que diantre, J'ai autre chose à faire!
LABAS 149
« Qui sait si, à l'heure actuelle, elle ne se fiche pas de moi? peut-être m’espérait-elle plus virulent et lus hardi; mais non, sa voix navrée n’était pas einte, ses pauvres yeux ne simulaient pas l’égare- ment, et que signifierait alors ce baiser presque respectueux, car il y avait une insaisissable nuance de respect et de gratitude, dans ce baiser qui m'en- veloppa la main!
« C’est à s’y perdre. En attendant, j'ai, dans cette bousculade, oublié mes rafraîchissements et mon thé. Si j'ôtais mes bottines maintenant que je suis seul, car j'ai les pieds gonflés, à force d’avoir ainsi piétiné dans la chambre.
« Si je faisais mieux encore, si je me couchais, car je suis incapable maintenant de travailler ou de lire. > Et il ouvrit sa couverture.
« Décidément, rien n’arrive comme on le prévoit, ce n’était pourtant pas trop mal machiné », reprit-il, en s'étendant entre ses draps. Il éteignit, en soupi- rant, la lampe, tandis que le chat, rassuré, passait plus léger qu’un souffle au-dessus de lui et gagnait sans bruit sa place.
XI
CONTRAIREMENT à ses prévisions, il dormit à poings fermés, toute la nuit, et il se reveilla, le lendemain, lucide et agaillardi, très calme.
Cette scène de la veille, qui devait exacerber ses sens, produisit l’effet absolument contraire; la vé- rité c’est que Durtal n'était nullement de ceux que les obstacles attirent. Il essayait, une seule fois, de foncer dessus et, dès qu’il jugeait ne les pouvoir culbuter, il s’écartait, sans aucun désir de renou- veler la lutte. Si Mme Chantelouve avait voulu l’affi- ler plus encore par ces escales ménagées et ces retards, elle avait fait fausse route. Il s’émoussait, se sentait, ce matin-là, déjà ennuyé de ces mimiques, las de ces attentes.
Une pointe d’aigreur commençait à se mêler aussi à ses réflexions. Il en voulait à cette femme de l'avoir ainsi lanterné et il s’en voulait à lui-même de s'être laissé berner de la sorte. Puis certaines phrases dont l’impertinence ne l'avait pas tout d’abord surpris, le froissaient maintenant. Celle où, à propos de ses rires nerveux, Mme Chantelouve avait, sur un ton négligent, répondu : « Cela me prend souvent dans les omnibus »; cette autre sur- tout où elle affirmait n’avoir besoin, ni de sa per- mission, ni de sa personne, pour le posséder, lui sem- blaient pour le moins malséantes, adressées à un homme qui n’avait pas couru après elle et qui ne l'avait enlacée en somme par aucune avance.
« Toi, dit-il, je te materai, dès que j'aurai des droits. »
LABAS 151
Dans le réveil assagi de ce matin, la hantise de cette femme se relâchait.
Résolument il pensa :
« Va encore pour deux rendez-vous; celui de ce soir chez elle. Celui-là est inutile et ne compte pas, car je nentends ni me laisser investir, ni tenter, de mon côté, l'assaut; je n’ai pas l'envie, en effet, d’être pris en flagrant délit par Chantelouve, de ris- quer la police correctionnelle ou le revolver. Et un autre, un dernier, ici. Si elle ne cède pas, eF bien, ce sera clos; elle ira jouer son rôle de frôleuse ailleurs! »
Et il déjeuna de bon appétit, s'installa devant sa table et remua les matériaux épars de son livre.
« J'en étais, se dit-il, en parcourant son dernier chapitre, au moment où les expériences d’alchimie, où les évocations diaboliques ratent. Prélati, Blan- chet, tous les souffleurs et les sorciers qui entourent le maréchal avouent que pour amorcer Satan, il faudrait que Gilles lui cédât son âme et sa vie ou qu’il commit des crimes.
Gilles refuse, d’aliéner son existence et d’aban- donner son âme, mais il songe sans horreur aux meurtres. Cet homme si brave sur les champs de bataille, si courageux quand il accompagne et défend Jeanne d’Arc, tremble devant le démon, s’apeure lorsqu'il songe à la vie éternelle, lorsqu'il pense au Christ. Et il en est de même de ses complices; pour être assuré qu’ils ne révéleront pas les confondantes turpitudes que le château cèle, il leur fait jurer sur les Saints Evangiles le secret, certain qu'aucun d'eux n’enfreindra le serment, car, au Moyen Age, le plus impavide des bandits n'oserait assumer l’irrémissible méfait de tromper Dieu!
Toujours est-il qu’en même temps que ses alchi- mistes délaissent leurs impuissants fourneaux, Gilles se livre à d’effroyables ripailles et sa chair, incen- diée par les essences désordonnées des rasades et des mets, entre en éruption, bout en tumulte.
Or, il n’y avait point de femmes au château; Gilles paraît du reste avoir, à Tiffauges, exécré le sexe. Après avoir baratté les ribaudes des camps et besogné, avec les Xaintrailles et les La Hire, les prostituées de la cour de Charles VII, il semble que
152 E ASBES
le mépris des formes féminines lui soit venu. Ainsi que les gens dont l'idéal de concupiscence s’altère et dévie, il en arrive certainement à être dégoûté par la délicatesse du grain de la peau, par cette odeur de la femme que tous les sodomites abhorrent.
Et il déprave les enfants de chœur de sa mai- trise; il les avait choisis, d’ailleurs, ces petits desser- vants de sa psallette, « bels comme des anges ». Ils furent les seuls qu'il aima, les seuls qu’en ses trans- ports d’assassin, il épargna.
Mais bientôt ce ragoût des pollutions enfantines lui parut tiède. La loi du satanisme qui veut que l'élu du Mal descende la spirale du péché jusqu’à sa dernière marche, allait, une fois de plus, se promulguer. Ne fallait-il pas aussi que l’âme de Gilles purulât, pour qu’en ce rouge tabernacle, con- stellé d’abcès, le Très-Bas pût habiter à laise!
Et les litanies du rut s’élevèrent dans le vent salé des abattoirs. La première victime de Gilles fut un tout petit garçon dont le nom est ignoré. Il l’égorgea, lui trancha les poings, détacha le cœur, arracha les yeux, et il les porta dans la chambre de Prélati. Tous deux les offrirent, dans des objurga- tions passionnées, au diable qui se tut. Gilles exaspéré s'enfuit. Prélati roula ces pauvres restes dans un linge et, tremblant, s’en fut, dans la nuit, les inhumer en terre sainte, auprès d’une chapelle dédiée à saint Vincent.
Le sang de cet enfant que Gilles avait conservé pour écrire ses formules d’évocation et ses grimoi- res, s’épandit en d’horribles semailles qui levèrent et bientôt, de Rais put engranger la plus exorbi- tante moisson de crimes que l’on connaisse.
De 1432 à 1440, c’est-à-dire pendant les huit années comprises entre la retraite du maréchal et sa mort, les habitants de l’Anjou, du Poitou, de la Bretagne, errent en sanglotant sur les routes. Tous les enfants disparaissent; les pâtres sont enlevés dans les champs; les fillettes qui sortent de l’école, les garçons qui vont jouer à la pelote le long des rues ou s’ébatitent au bord des bois, ne reviennent plus.
Au cours d’une enquête que le duc de Bretagne ordonne, les scribes de Jean Touscheronde, commis-
PASELS 153
saire du duc en ces matières, dressent d’intermi- nables listes d’enfants qu’on pleure.
Perdu à la Rochebernart, l'enfant de la femme Péronne, « un enfant qui allait à l’école et apprenait moult bien », dit la mère.
Perdu à Saint-Etienne de Montluc, le fils de Guil- Jaume Brice « lequel était pauvre homme et allait à l'aumône ».
Perdu à Machecoul, le fils de Georget le Barbier « qu’on a vu, un certain jour, cueillir des pommes derrière l'hôtel Rondeau et qui depuis n’a été vu ».
Perdu à Tonaye, l'enfant de Mathelin Thouars « qu’on entend se complaindre et esmoier et était ledit enfant de l’âge d’environ douze ans ».
A Machecoul encore, le jour de la Pentecôte, les époux Sergent laissent chez eux leur enfant âgé de huit ans, et, au retour des champs, « ils ne retrouvent plus ledit enfant de huit ans, dont moult se merveillèrent et furent dolents ».
A Chantelou, c’est Pierre Badieu, mercier en la paroisse, qui dit que, un an ou environ, il vit au pays de Rais, deux petits enfants de l’âge de neuf ans, qui étaient frères et enfants de Robin Pavot audit lieu. « Et oncques depuis ce temps ne les vit, ni ne sait ce qu’ils sont devenus. »
A Nantes, c’est Jeanne Darel qui dépose que « le jour de Saint Père, elle adira en la ville son sien fils nommé Olivier, étant en l’âge de sept et huit ans et depuis cette fête de Saint Père ne le vit ni ouït nouvelles ».
Et les pages de l’enquête continuent, s’accumu- lent, révèlent des centaines de noms, narrent la douleur des mères qui interrogent les passants sur les chemins, les hurlements des familles dans les maisons desquelles les enfants sont ravis, dès qu’elles s’écartent pour bêcher les champs et semer le chanvre. Ces phrases reviennent, de même que des ritournelles désolées, à la fin de chaque déposi- tion : « on les voit şen complaindre doloreuse- ment », « on entend moult lamentations ». Partout où sont établis les charniers de Gilles, les femmes
pleurent. Tn Le peuple effaré se raconte d’abord que de mé-
154 LÀA-BAS
chantes fées, que des génies malfaisants dispersent sa géniture, mais peu à peu, d’affreux soupçons lui viennent. Dès que le maréchal se déplace, dès qu'il va de sa forteresse de Tiffauges au château de Champtocé, et de là au castel de La Suze ou à Nantes, il laisse derrière ses pas des traînées de larmes. Il traverse une campagne et, le lendemain, des enfants manquent. En frémissant, le paysan constate aussi que partout où se sont montrés Prélati, Roger de Bricqueville, Gilles de Sillé, tous les intimes du maréchal, les petits garçons ont disparu. Enfin, avec horreur, il remarque qu’une vieille femme, Perrine Martin, erre, vêtue de gris, le visage couvert comme celui de Gilles de Sillé, d’une étamine noire; elle accoste les enfants et son parler est si séduisant, sa figure, dès qu’elle lève son voile, est si habile, que tous la suivent jusqu'aux lisières des bois où des hommes les emportent, bâillonnés, dans des sacs. Et le peuple épouvanté appelle cette pourvoyeuse de chair, cette ogresse, La Meffraye, du nom d’un oiseau de proie.
Ces émissaires rayonnaient par tous les villages et les bourgs, chassaient à l’enfant sous les ordres du grand veneur, le sieur de Bricqueville. Non content de ces rabatteurs, Gilles s’installait aux fenêtres du château et, alors que de jeunes men- diants, attirés par la renommée de ses largesses, demandaient l’aumône, il les triait du regard, faisait monter ceux dont la physionomie l’incitait au stupre et on les jetait en un cul;de basse-fosse, jusqu’à ce que, se sentant en appétit, le maréchal réclamât son souper charnel.
Combien d’enfants égorgea-t-il, après les avoir déflorés? lui-même l’ignorait, tant il avait consommé de viols et commis de meurtres! Les textes du temps comptent de sept à huit cents victimes, mais ce nombre est insuffisant, semble inexact. Des régions entières furent dévastées; le hameau de Tiffauges n’avait plus de jeunes gens, La Suze, nulle couvée mâle; à Champtocé, tout le fond d’une tour était rempli de cadavres; un témoin, cité dans l’enquête, Guillaume Hylairet, déclare aussi : « qu’un nommé Du Jardin a ouï dire qu’il avait trouvé audit châtel une pipe toute pleine de petits enfants morts. »
LÀÂ-BAS 155
Aujourd’hui encore, les traces de ces assassinats persistent. Il y a deux ans, à Tiffauges, un médecin découvrit une oubliette et il en ramena des masses de têtes et d’os!
Toujours est-il que Gilles avoua d’épouvantables holocaustes et que ses amis en confirmérent les effrayants détails.
A la brune, alors que leurs sens sont phosphorés, comme meurtris par le suc puissant des venaisons, embrasés par de combustibles breuvages semés d'épices, Gilles et ses amis se retirent dans une chambre éloignée du château. C’est là que les petits garçons enfermés dans les caves sont amenés. On les déshabille, on les bâillonne; le maréchal les palpe et les force, puis il les taillade à coups de dague, se complait à les démembrer, pièces à pièces. D’autres fois, il leur fend la poitrine, et il boit le souffle des poumons; il leur ouvre aussi le ventre, le flaire, élargit de ses mains la plaie et s’assied dedans. Alors, tandis qu’il se macère dans la boue détrempée des entrailles tièdes, il se retourne un peu et regarde par-dessus son épaule, afin de contempler les suprêmes convulsions, les derniers spasmes. Lui-même la dit : « J'étais plus content de jouir des tortures, des larmes, de l’effroi et du sang que de tout autre plaisir. »
Puis il se lasse des joies fécales. Un passage encore inédit du procès nous apprend que : « ledit sire s’échauffait avec des petits garçons, quelquefois avec des petites filles avec lesquels il avait habita- tion sur le ventre, disant qu’il y prenait plus de plaisir et moins de peine qu’à le faire en leur nature. » Après quoi, il leur sciait lentement la gorge, et l’on plaçait le cadavre, les linges, les robes dans le brasier de l’âtre bourré de bois et de feuilles sèches, et l’on jetait les cendres, partie dans les latrines, partie au vent, en haut d’une tour, partie dans les fossés et les douves. :
Bientôt ses furies s’aggravèrent; jusqu'alors il avait assouvi sur des êtres vivants ou moribonds la rage de ses sens; il se fatigua de souiller des chairs qui pantelaient et il aima les morts.
Artiste passionné, il baisait, avec des cris d’en- thousiasme, les membres bien faits de ses victimes;
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il établissait un concours de beauté sépulcrale; — et, alors que, de'ces têtes coupées, l’une obtenait le prix, — il la soulevait par les cheveux et, passion- nément, il embrassait ses lèvres froides.
Le vampirisme le satisfit, pendant des mois. Il pollua les enfants morts, apaisa la fièvre de ses souhaits dans la glace ensanglantée des tombes; il alla même, un jour que sa provision d’enfants était épuisée, jusqu'à éventrer une femme enceinte et à manier le fœtus! Puis, après ces excès, il tombait, épuisé, en d’horribles sommes, en de pesants comas, semblables à ces sortes de léthargies qui accablèrent, après ses violations de sépulture, le sergent Bertrand. — Mais, si l’on peut admettre que ce sommeil de plomb est l’une des phases connues de cet état encore mal observé du vampi- risme; si l’on peut croire que Gilles de Rais fut un aberré des sens génésiques, un virtuose en douleurs et en meurtres, il faut avouer qu'il se distingue des plus fastueux des criminels, des plus délirants des sadiques, par un détail qui semble extrahumain, tant il est horrible!
Ces terrifiantes délices, ces monstrueux forfaits ne lui suffisant plus, il les corroda d’une essence de péché rare. Ce ne fut plus simplement la cruauté résolue, sagace, du fauve qui joue avec le corps de sa victime. Sa férocité ne demeura plus seulement charnelle; elle s’aggrava, devint spirituelle. Il voulut faire souffrir l’enfant dans son corps et dans son âme; par une supercherie toute satanique, il trompa la gratitude, dupa l'affection, vola lamour. Alors il dépassa, du coup, l’infamie de l’homme et entra de plain-pied dans la dernière ténèbre du Mal.
Il imagina ceci
Quand lun des malheureux enfants était amené dans sa chambre, Bricqueville, Prélati, Sillé, le pen- daient à un croc fiché au mur; et, au moment où Tenfant suffoquait, Gilles ordonnait de le descendre et de dénouer la corde. Il prenait alors avec précau- tion le petit sur ses genoux, il le ranimait, le caressait, le dorlotait, essuyait ses larmes, lui disait en lui montrant ses complices : ces hommes-là sont méchants, mais tu vois, ils mobéissent; naie plus peur, je te sauve la vie et je vais te rendre-à ta
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mère; — et tandis que l'enfant éperdu de joie, lembrassait, Paimait, à ce moment, il lui incisait doucement le cou par-derrière, le rendait, suivant son expression, « languissant » et lorsque la tête un peu détachée, saluait, dans des flots de sang, il pétrissait le corps, le retournait, le violait, en rugissant.
Après ces abominables jeux, il put croire que l'art du charnier avait exprimé dans ses doigts son dernier bouillon, suinté son dernier pus et, en un cri d’orgueil, il dit à la troupe des parasites : « Il n’est personne sur la planète qui ose ainsi faire! »
Mais si l’au-delà du Bien, si le là-bas de PAmour est accessible à certaines âmes, l’au-delàa du Mal ne s’atteint pas. Excédé de stupres et de meurtres, le maréchal ne pouvait aller dans cette voie plus loin. Il avait beau rêver à des viols uniques, à des tortures plus studieuses et plus lentes, c'en était fait; les limites de l'imagination humaine prenaient fin; il les avait diaboliquement dépassées même. Il haletait, insatiable, devant le vide: il pouvait vérifier cet axiome des démonographes, que le Malin dupe tous les gens qui se donnent ou veulent se livrer à lui.
Ne pouvant plus descendre, il voulut revenir sur ses pas, mais alors le remords fondit sur lui, le barpa, le tenailla sans trêve.
Il vécut d’expiatrices nuits, assiégé par des fan- tòmes, hurlant à la mort comme une bête. On le ‘trouve, courant dans les parties solitaires du chà- teau; il pleure, se jette à genoux, il jure à Dieu qu’il fera pénitence, il promet de créer des fondations pieuses. Il institue à Machecoul une collégiale en l'honneur des Saints Innocents; il parle de s’enfer- mer dans un cloître, d'aller à Jérusalem, en mendiant son pain.
Mais dans cet esprit mobile et exalté, les idées se superposent, puis passent, glissent les unes sur Jes autres et celles qui disparaissent laissent encore leur ombre sur celles qui les suivent. Brusquement, tout en pleurant de détresse, il se précipite dans de nouvelles débauches, délire dans de telles rages, qu’il se rue sur l'enfant qu’on apporte, lui crève les prunelles, remue avec ses doigts le lait sanglant
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des yeux, puis il s'empare d'un bâton d'épines et frappe sur la tête jusqu’à ce que la cervelle saute du crâne!
Et lorsque le sang gicle et que la pâte du cerveau l’éclabousse, il grince des dents et rit. Ainsi qu'une bête traquée, il fuit dans les bois, pendant que ses affidés lavent le sol, se débarrassent prudemment du cadavre et des hardes.
Il erre dans les forêts qui entourent Tiffauges, des forêts noires et épaisses, profondes, telles que la Bretagne en recèle encore à Carnoët.
Il sanglote, en marchant, écarte, éperdu, les fan- tômes qui l’accostent, regarde, et soudain il voit l’obscénité des très vieux arbres.
Il semble que la nature se pervertisse devant lui et que ce soit sa présence même qui la déprave; pour la première fois, il comprend l’immuable sala- cité des bois, découvre des priapées dans les futaies.
Ici, l'arbre lui apparaît comme un être vivant, debout, la tête en bas, enfouie dans la chevelure de ses racines, dressant des jambes en Fair, les écartant, puis se subdivisant en de nouvelles cuisses qui s'ouvrent, à leur tour, deviennent de plus en plus petites, à mesure qu’elles s'éloignent du tronc; là, entre ces jambes, une autre branche est enfoncée, en une immobile fornication qui se répète et dimi- nue, de rameaux en rameaux, jusqu’à la cime; là encore, le fût lui semble être un phallus qui monte et disparaît sous une jupe de feuilles, ou bien il sort au contraire d’une toison verte et plonge dans le ventre velorté du sol.
Des images l’effarent. Il revoit les peaux garçon- nières, les peaux du blanc lucide des parchemins, dans les écorces pâles et lisses des longs hêtres; il retrouve l’épiderme éléphantin des mendiants dans l'enveloppe noire et rugueuse des vieux chênes; puis, auprès des bifurcations des branches, des trous bâillent, des orifices où l’écorce fait bourrelet sur des entailles en ovale, des hiatus plissés qui simulent d’immondes émonctoires ou des natures béantes de bêtes. Ce sont encore, à des coudes de branches, d’autres visions, des fosses de dessous de bras, des aisselles frisées en lichen gris; ce sont, dans le tronc même de l'arbre, des blessures qui
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s’allongent en grandes lèvres, sous des touffes de velours roux et des bouquets de mousses!
Partout les formes obscènes montent de la terre, jaillissent en désordre dans le firmament qui se satanise; les nuages se gonflent en mamelons, se fendent en croupes, s’arrondissent en des outres fécondes, se dispersent en des traînées épandues de laite; ils s'accordent avec la bombance sombre de la futaie où ce ne sont plus quwimages de cuisses géantes ou naines, que triangles féminins, que grands V, que bouches de Sodome, que cicatrices qui s’ébra- sent, qu'issues humides! — Et ce paysage d’abo- mination change. Gilles voit maintenant sur les troncs d’inquiétants polypes, d’horribles loupes. Il constate des exostoses et des ulcères, des plaies taillées à pic, des tuberculés chancrelleux, des caries atroces; c’est une maladrerie de la terre, une clini- que vénérienne d'arbres dans laquelle surgit, au détour d’une allée, un hêtre rouge.
Et devant ces feuilles empourprées qui tombent, il se croit mouillé par une pluie de sang; il entre en rage, rêve que sous l’écorce une nymphe fores- tière habite, et il voudrait bafouiller dans de la chair de déesse, il voudrait trucider la Dryade, la violer à une place inconnue aux folies de l’homme!
Il envie le bûcheron qui pourra meurtrir et massa- crer cet arbre, et il s’affole, brame, écoute, hagard, la forêt qui répond à ses cris de désirs par les huées stridentes des vents; il s’affaisse, pleure, reprend sa marche jusqu’à ce qu’exténué, il arrive au château et croule sur son lit comme une masse.
Et les fantômes se précisent mieux maintenant qu’il dort. Les enlacements lubriques des branches, l’'accouplement dés essences diverses des bois, les crevasses qui se dilatent, les fourrés qui s’entrou- vrent disparaissent; les pleurs des feuillages fouettés par la bise, se tarissent; les blancs abcès des nuées se résorbent dans le gris du ciel; et — dans un grand silence — ce sont les incubes et les succubes qui passent. > Sr,
Les corps qu’il a massacrés et dont il a fait jeter les cendres dans les douves ressuscitent à l’état de larves et l’attaquent aux parties basses. Il se débat, clapote dans le sang, se dresse en sursaut, et
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accroupi, il se traine à quatre pattes, tel qu’un loup, jusqu’au crucifix dont il mord les pieds, en rugissant.
Puis un revirement soudain le bouleversé. Il tremble devant ce Christ dont la face convulsée le regarde. Il l’adjure d’avoir pitié, le supplie de l’épar- gner, sanglote, pleure, et lorsque n’en pouvant plus, il gémit tout bas, il entend, terrifié, pleurer dans sa propre voix les larmes des enfants qui appelaient leurs mères et criaient grâce!
Et Durtal emballé sur cette vision qu'il imagine, ferme son cahier de notes et juge, en levant les épaules, bien mesquins ses débats d'âme à propos d’une femme dont le péché n’est, comme le sien en somme, qu'un péché bourgeois, qu’un péché ladre.
CET
XII
« LE prétexte de cette visite qui pourrait paraître étrange à Chantelouve que j'ai omis de voir depuis des mois, est facile à trouver, se disait Durtal, en s’acheminant vers la rue de Bagneux. En suppo- sant qu'il soit chez lui, ce soir, ce qui est peu probable, car alors, que signifierait ce rendez-vous? J'aurai la ressource de lui raconter que j'ai appris par des Hermies son accès de goutte et que j'ai voulu prendre de ses nouvelles. »
Il monta l'escalier de la maison qu’'habitait Chantelouve. C'était un vieil escalier à rampe de fer, très large, aux marches pavées de carreaux rouges et bordées de bois. Il était éclairé par ces antiques lampes à réflecteur que surmonte une sorte de casque de tôle peint en vert.
Cette ancienne maison sentait l’eau des tombes, mais elle exhalait aussi une odeur cléricale, déga- geait ce fleur d'intimité un peu solennel que n’ont plus les bâtisses en carton-pâte de notre temps. Elle ne semblait pas pouvoir abriter les promiscuités des appartements neufs où logent indifféremment des femmes entretenues et des ménages réguliers et placides. Elle lui plut et il jugea qu'Hyacinthe était, en ce milieu grave, plus enviable.
Il sonna au premier étage. Une bonne l’introduisit par un long couloir dans un salon. I] constata, d’un coup d'œil, que depuis sa dernière visite, rien n’avait changé.
C'était la même pièce grande et haute, avec des fenêtres n’en finissant plus, une cheminée parée d’une réduction en bronze de la Jeanne d’Arc de
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Frémiet, entre deux lampes en porcelaine du Japon, à globes. Il reconnaissait le piano à queue, la table chargée d’albums, le divan, les fauteuils forme Louis XV, en tapisseries peintes. Devant chaque croisée, il y avait dans des potiches bleues, montées sur des pieds de faux ébène, des palmiers malades. Sur les murs, des tableaux religieux et sans accent, un portrait de Chantelouve jeune, posé de trois quarts, une main appuyée sur la pile de ses œuvres; seuls, une ancienne iconostase russe en argent niellé et l’un de ces Christ en bois, sculptés au xvir? siècle, par Bogard de Nancy et couché sur un lit de velours, en un ancien cadre de bois doré, relevaient un peu la banalité de cet ameuble- ment de bourgeois faisant leurs Pâques, recevant des dames de charité et des prêtres.
Un grand feu flambait dans l’âtre; une très haute lampe à abat-jour de dentelle rose, éclarait la pièce.
« Ce que ça pue la sacristie! » se disait Durtal, au moment où la porte s’ouvrit.
Mme Chantelouve entra, moulée dans un peignoir de molleton blanc, embaumant la frangipane. Elle serra la main de Durtal, s’assit en face de lui et il aperçut sous le peignoir des bas de soie indigo dans des petits souliers vernis, à grilles.
Ils parlèrent du temps; elle se plaignait de la persistance de l'hiver, déclarait que malgré les four- naises les plus actives elle demeurait toujours gre- lottante et glacée et elle lui donna à tâter ses mains qui étaient, en effet, froides; puis elle s’inquiéta de sa santé, le trouva pâle.
« Mon ami a Pair bien triste, dit-elle.
— On le serait à moins », fit-il, désirant se rendre intéressant.
Elle ne répondit pas tout d’abord, puis :
« Hier, jai vu combien vous me désiriez! mais pourquoi, pourquoi vouloir en arriver là? »
Il esquissa un vague geste de dépit.
« Vous êtes tout de même singulier, reprit-elle. J'ai relu lun de vos livres, aujourd’hui et j'y ai noté cette phrase : « Il n’y a de bon que les femmes « que l’on n’a pas. » allons, avouez que vous aviez raison, en l’écrivant!
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— Ça dépend, je n’étais pas amoureux alors! »
Elle hocha la tête. « Voyons, dit-elle, il faut que je prévienne mon mari que vous êtes là. »
Durtal resta silenceux, se demandant quel rôle il jouait décidément dans ce ménage.
Chantelouve revint avec sa femme. Il était en robe de chambre et il avait la bouche barrée par un porte-plume.
Il le déposa sur la table, et après avoir assuré Durtal que sa santé s'était tout à fait remise, il se plaignit de labeurs écrasants, de fardeaux énormes.
« Jai dû renoncer à mes dîners et à mes récep- tions, je ne vais même plus dans le monde, dit-il, je suis attelé, du matin au soir, devant ma table. »
Et à une question de Durtal s’enquérant de la nature de ces travaux, il avoua toute une série de volumes sur des vies de saints; de l'ouvrage à la grosse, non signé, commandé pour l'exportation par une maison de Tours.
« Oui; et, dit en riant sa femme, ce sont des saints vraiment négligés qu'il prépare. »
Et comme Durtal réclamait du regard une ex- plication, Chantelouve ajouta, riant à son tour « Elle dit vrai; les sujets me sont imposés et l’on dirait que l'éditeur se complaît à vouloir me faire célébrer la crasse! J'ai à décrire des bienheureux qui sont, pour la plupart, déplorablement sales Labre, dont la vermine et la puanteur répugnaient les hôtes mêmes des étables; sainte Cunégonde qui délaissait par humilité son corps; sainte Opportune qui wusa jamais d’eau et ne lava jamais son lit qu'avec ses larmes; sainte Silvie qui ne se débar- bouilla jamais la face; sainte Radegonde qui ne changeait jamais de cilice et couchait sur un tas de cendre; et combien d’autres dont il me faut ceindre les têtes dépeignées d’une auréole d’or!
— Il y a pis que cela, fit Durtal, lisez la vie de Marie Alacoque, vous y verrez que, pour se mortifier, elle ramassa avec sa langue les déjections d’une malade et suça, au doigt de pied d’une infirme, un apostume! |
— Je le sais, mais j'avoue que, loin de me toucher, ces saletés-là me répugnent.
— J'aime mieux saint Luce le martyr, dit
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Mme Chantelouve. Celui-là avait le corps si trans- parent quil voyait au travers de sa poitrine des ordures dans son cœur; ces ordures sont pour nous, du moins, supportables. Au reste, reprit-elle, après un silence, ce manque de soins me ferait prendre en grippe les monastères et il me rendrait odieux votre Moyen Age!
— Pardon, ma chère, dit le mari; mais vous commettez pour l'instant une grosse erreur : le Moyen Age n’a jamais été, comme vous le croyez, une époque sordide, car on y fréquentait assidûment les bains. A Paris, par exemple, où ces établisse- ments furent nombreux, les étuveurs parcouraient la ville, en criant que l’eau était chaude. C’est seulement à partir de la Renaissance que la crasse s’est implantée en France. Quand on songe que cette délicieuse reine Margot avait le corps macéré de parfums mais jambonné tel qu’un fond de poêle! — Et Henri IV qui se flattait d’avoir les pieds fumants et le gousset fin!
— Mon ami, faites-nous grâce, je vous prie, de ces détails », dit la femme.
Durtal regardait pendant qu'il parlait, Chante- louve. Il était rotond et petit, bedonnait de l'esto- mac, ceinturait à peine son ventre de ses deux bras. Il avait les joues rubicondes, les cheveux longs par- derrière, très pommadés, ramenés en croissants le long des tempes. Il portait du coton rose dans les oreilles, était complètement rasé, ressemblait à un notaire, bon vivant et pieux. Mais l’œil, vif, fourbe, démentait cette mine joviale et confite: on devinait dans ce regard un homme d’affaires intrigant et madré, capable, sous ses abords mielleux, d’un mauvais coup.
« Ce qu'il doit avoir envie de me ficher à la porte! se disait Durtal, car il n’ignore certainement pas les manigances de sa femme. »
Mais si Chantelouve désirait se débarrasser de lui, il ne décelait guère. Les jambes croisées, les mains pliées, en un geste de prêtre, l’une sur l’autre, il paraissait s'intéresser fort maintenant aux travaux de Durtal.
Un peu incliné, écoutant ainsi qu'au théâtre, il répliquait : « Oui, je connais la matière; j'ai lu,
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dans le temps, un livre qui m'a semblé bien fait sur Gilles de Rais; c'était un volume de l'abbé Bossard.. |
— C’est même l'ouvrage le plus savant et le plus complet que l’on ait écrit sur le maréchal.
— Mais, reprit Chantelouve, il y a toujours un point que je ne comprends pas: je ne puis m'’ex- pliquer pourquoi Gilles de Rais fut surnommé Barbe-Bleue, car son histoire n’a aucun rapport avec le conte du bon Perarult.
— La vérité, c’est que le vrai Barbe-Bleue n’est pas Gilles de Rais, mais bien un roi breton appelé Cômor, dont un fragment de château existe encore, depuis le vr siècle, sur les confins de la forêt de Carnoët. La légende est simple : ce roi demanda à Guérock, comte de Vannes, la main de sa fille Triphine. Guérock refusa parce qu’il avait ouï dire que ce roi, constamment veuf, égorgeait ses femmes; enfin, saint Gildas lui promit de lui rendre sa fille saine et sauve quand il la réclamerait et l’union fut célébrée. ;
« Quelques mois après, Triphine apprit qu’en effet Cômor tuait ses compagnes, dès qu’elles devenaient enceintes. Elle était grosse, elle s'enfuit, mais fut atteinte par son mari qui lui trancha le col. Le père éploré somma saint Gildas de tenir sa promesse et le saint ressuscita Triphine.
« Comme vous le voyez, cette légende se rappro- che beaucoup plus que l'histoire de Barbe-Bleue du vieux conte arrangé par l’ingénieux Perrault. Maintenant, quant à vous dire comment et pourquoi le surnom de Barbe-Bleue a émigré du roi Cômor au maréchal, je l’ignore; cela se perd dans la nuit des âges!
— Mais, dites donc, vous devez brasser à pleins bras le satanisme avec votre Gilles de Rais, reprit Chantelouve, après un silence.
— Oui, ce serait même intéressant, si ces scènes n'étaient pas aussi loin de nous; ce qui serait vrai- ment plus alléchant et moins désuet, ce serait de décrire le diabolisme de nos jours!
Sans doute, fit Chantelouve avec bonhomie.
— Car, poursuivit Durtal qui le regardait, il se passe des choses inouïes pour l'instant! L'on m'a
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parlé de prêtres sacrilèges, d’un certain chanoine qui renouvellerait les scènes sabbatiques du Moyen Âge. »
Chantelouve ne broncha point. Tranquillement il déplia ses jambes et levant les yeux au plafond, il dit : « Mon Dieu, il se peut que quelques brebis galeuses réussissent à se glisser dans le troupeau de notre clergé; mais celles-là sont si rares qu’elles ne valent même pas qu’on s’en occupe. » Et il coupa la conversation, en parlant d’un livre sur la Fronde qu'il venait de lire.
Durtal comprit que Chantelouve se refusait à parler de ses relations avec le chanoine Docre. Il garda le silence, un peu embarrassé.
« Mon ami, fit Mme Chantelouve, en s'adressant à son mari, vous avez oublié de remonter votre lampe; elle charbonne; bien que la porte soit fermée, je sens la fumée d'ici. >
Il sembla que ce fût un congé qu’elle signifiait. Chantelouve se leva et, avec un vague ricanement, il s’excusa d’être obligé de continuer son œuvre. Il serra la main de Durtal, le pria de ne plus se montrer si rare et, ramenant les pans de sa robe de chambre sur son ventre, il quitta la place.
Elle le suivit des yeux, se leva, à son tour, s’en fut jusqu’à la porte, s’assura, d’un coup d'œil, qu’elle était close, puis elle revint sur Durtal, adossé à la cheminée et, sans prononcer un mot, elle lui prit la tête entre les mains, posa les lèvres sur sa bouche et l’ouvrit.
Il gémit furieusement.
Elle le regardait avec ses yeux indolents et enfumés et il voyait courir des étincelles d’argent à leur surface; il la tint entre ses bras, pâmée, aux écoutes; doucement, elle se dégagea en soupirant, tandis que, gêné, il alla s'asseoir un peu loin d’elle, en se crispant les mains.
Ils s’entretinrent de choses vaines; elle, vantant sa bonne qui se jetterait au feu, sur son ordre; lui répondant par des gestes d'approbation et de surprise.
Puis brusquement elle se passa les doigts sur le front.
« Ah! dit-elle, je souffre cruellement quand je
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pense qu’il est là, qu’il travaille! non j'aurais trop
- de remords; c’est bête ce que je dis, mais s’il était un autre homme, un homme qui allât dans le monde et fit des conquêtes. ce ne serait pas la même chose »
Il l’écoutait, ennuyé par la médiocrité de ces plaintes; à la fin, se sentant tout à fait apaisé, il se rapprocha d’elle et lui dit :
« Vous parliez de remords, mais que nous nous embarquions ou que nous persistions à demeurer sur la rive, est-ce que le péché n’est pas, à une nuance près, le même?
— Oui, je sais bien, mon confesseur me cause, — plus durement par exemple —, mais un peu comme vous; eh bien, non, vous aurez beau dire, ce n’est pas exact. »
Il se mit à rire, songeant que le remords était peut-être le condiment qui sauve l’inappétence des passions blasées, puis il plaisanta :
« En fait de confesseur, reprit-il, si j'étais casuiste, il me semble que je chercherais à inventer de nouveaux péchés; je ne le suis point et pourtant, à force de chercher, je crois bien que j'en ai trouvé un.
— Vous! » et riant, à son tour : « puis-je le commettre? »
Il la dévisagea; elle avait lair d’un enfant gour- mand.
« Vous seule pouvez vous répondre; maintenant je dois vous avouer que ce n’est pas un péché absolument neuf, car il rentre dans le district connu de la Luxure. Mais il est négligé depuis le paga- nisme, mal défini, dans tous les cas. »
Elle l’écoutait très attentive, enfoncée dans son fauteuil.
« Ne me faites pas languir, dit-elle; allez au fait, quel est ce péché? ' n
— Il n’est pas facile à expliquer; je vais essayer néanmoins; dans la province de la Luxure, on ‘relève, si je ne me trompe, le péché ordinaire, le péché contre nature, la bestialité, ajoutons-y, n’est- ce pas, la démonialité et le sacrilège. Eh bien, il y a, en sus de tout cela, ce que j'appellerai le Pygma-
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lionisme, qui tient, tout à la fois, de l’'onanisme cérébral et de l'inceste.
« Imaginez, en effet, un artiste tombant amoureux de son enfant, de son œuvre, d’une Hérodiade, d’une Judith, d’une Hélène, d’une Jeanne d’Arc, qu'il aurait ou décrite ou peinte, et évoquant et finissant par la posséder en songe! — Eh bien, cet amour est pis que l’incesie normal. Dans ce crime, en effet, le coupable ne peut jamais commettre qu’un demi-attentat, puisque sa fille n’est pas née de sa seule substance mais bien aussi d’une autre chair. Il y a donc, logiquement, dans l'inceste, un côté quasi naturel, une part étrangère, presque licite, tandis que, dans le Pygmalionisme, le père viole sa fille d’âme, la seule qui soit réellement pure et bien à lui, la seule qu’il ait pu enfanter sans le concours d’un autre sang. Le délit est donc entier et complet. Puis, n’y a-t-il pas aussi mépris de la nature, c’est-à-dire de l’œuvre divine, puisque le sujet du péché n’est plus, ainsi que dans la bestia- lité même, un être palpable et vivant, mais bien un être irréel, un être créé par une projection du talent qu’on souille, un être presque céleste, puisqu'on le rend souvent immortel, et cela par le génie, par l’artifice?
« Allons plus loin encore, si vous le voulez; supposez qu'un artiste peigne un saint et qu’il s’en éprenne. Cela se compliquerait de crime contre nature et de sacrilège. Ce serait énorme!
— Et peut-être, serait-ce exquis! »
Il demeura abasourdi par ce mot; elle se leva, ouvrit la porte et appela son mari.
« Mon ami, dit-elle, Durtal a découvert un nou- veau péché!
— Quant à cela, non, fit Chantelouve qui s'enca- dra dans le chambranle de la porte; l’édition des vertus et des vices est une édition ne varietur. L’on ne peut inventer de nouveaux péchés, mais l’on n’en perd pas. Au fond, de quoi s'agit-il? »
Durtal lui expliqua sa théorie.
« Mais, c’est tout bonnement une expression raffinée du succubat; ce n’est pas l’œuvre enfantée qui s’anime, mais bien un succube qui en prend la nuit, les formes!
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— Avouez, en tout cas, que cet hermaphrodisme cérébral, qui se féconde sans aucune aide; est au moins un péché distingué, car il est un privilège des artistes, un vice réservé aux élus, inaccessible aux foules!
— Quel aristo de l’ordure vous faites! dit Chante-
louve, en riant. — Mais je vais me replonger dans mes vies de saintes; c’est d’atmosphère plus bénigne et plus fraîche. — Sans adieu, Durtal, je vous laisse
continuer avec ma femme ce petit marivaudage satanique. »
Il dit cela, le plus simplement, le plus débonnai- rement qu’il put, mais une pointe d'ironie perçait.
Durtal la sentit. « Il doit se faire tard », pensa- t-il lorsque la porte se fut refermée sur Chantelouve; il consulta sa montre, onze heures allaient sonner; il se leva pour prendre congé.
« Quand vous verrai-je? murmura-t-il, très bas.
— Chez vous, demain, à neuf heures du soir. »
Il la regarda avec des yeux qui quémandaient. Elle comprit mais elle voulut le taquiner.
Elle lembrassa, maternellement, sur le front, puis elle consulta, de nouveau, ses yeux.
Ils demeurèrent sans doute suppliants, car elle répondit à leur implorante question par un long baiser qui les ferma, puis descendit jusqu'aux lèvres dont elle but le douloureux émoi.
Ensuite, elle sonna et invita sa bonne à éclairer Durtal. Il descendit, satisfait qu’elle se fût enfin engagée à lui céder demain.
XII
IL recommença, comme l'autre soir, à nettoyer son logement, à y installer un désordre méthodique, à glisser un coussin sous le faux désarroi du fauteuil; puis il força les feux, pour chauffer les pièces. Mais il manquait d’impatience; cette silencieuse promesse qu’il avait obtenue, que Mme Chantelouve ne le laisserait plus pantelant, ce soir, le modérait; maintenant que son incertitude avait pris fin, il ne vibrait plus avec cette acuité presque douloureuse que lui avait jusqu'alors suscitée lattente enfiévrée de cette femme; il s’engourdit à tisonner des braises dans l’âtre; son esprit était encore rempli d’elle, mais elle $’y tenait immobile et muette; tout au plus, | lorsque sa pensée bougea, songea-t-il à la question | de savoir comment il s’y prendrait pour ne pas se. vautrer, le moment venu, d’une facon ignoble. Cette question qui l’avait tant préoccupé, l’avant-veille, | le laissait encore gêné maïs inerte. Il ne cherchait plus à la résoudre, s'en remettait au hasard, se disait qu’il était bien inutile de dresser des plans, puisque presque toujours les stratégies les mieux combinées avortent. | Puis il se révolta contre lui-même, s’accusa de veulerie, marcha pour secouer cette torpeur qu’il. attribuait aux effluves brülants du feu. Ah çà, est-ce | qu'à force d’avoir attendu, ses souhaits étaient taris ou las? mais non, car il aspirait au moment où il | |
pourrait pétrir cette femme! Il crut trouver l’expli- cation de son peu d’entrain, dans l'inévitable souci d'une première empreinte. Ce ne sera vraiment
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, exquis, ce soir, qu'après celle-là, se dit-il; le côté grotesque ne sera plus; la connaissance charnelle sera faite; je pourrai reprendre Hyacinthe, sans avoir la sollicitude inavouée de ses formes, l’inquié- tude de ma tenue, l'embarras de mes gestes. Je vou- drais bien, finit-il par se dire, en être à cet ins- tant-là!
Le chat, assis sur la table, dressa tout à coup les oreilles, fixa de ses yeux noirs la porte et déguerpit; la sonnette tinta; Durtal s’en fut ouvrir.
Son costume lui plut; elle portait, sous les four- rures qu’il enleva, une robe prune si foncée qu’elle paraissait noire, une robe d’étoffe épaisse et souple qui la délinéait, serrait ses bras, fuselait sa taille, accentuait le ressaut des hanches, tendait sur le corset bombé.
« Vous êtes charmante », dit-il, en lui baisant passionnément les poignets; et il se plut à accélérer avec ses lèvres le battement du pouls.
Elle ne soufflait mot, très agitée et un peu pâle.
Il s’assit en face d’elle; elle le regardait de ses yeux mystérieux, mal éveillés. Lui se sentait repris tout entier; il oubliait ses raisonnements et ses craintes, s’affolait à s'enfoncer dans l’eau de ses prunelles, à scruter le vague sourire de cette dou- loureuse bouche.
Il enlaça ses doigts dans les siens; et, pour la première fois, il l’appela tout bas de son nom d'Hyacinthe.
Elle l’écoutait, la poitrine soulevée, les mains en fièvre, puis d’une voix suppliante
« Je vous en prie, renonçons à cela; le désir seul est bon. Oh! je suis lucide, allez; jai pensé à cela tout le long du chemin. Je l’ai quitté, ce soir, affreu- sement triste. Si vous saviez ce que je sens... je suis allée aujourd’hui à l’église et j’ai eu peur, je me suis cachée, lorsque j'ai aperçu mon confesseur... > i
Ces plaintes, il les connaissait déjà, et il se di- sait : « Tu raconteras ce que tu voudras, mais tu la danseras, ce soir »; et, tout haut, il lui répondait par monosyllabes, en continuant de linvestir.
Il se leva, pensant qu’elle ferait de même ou qu’il pourrait mieux, si elle restait assise, atteindre, en se penchant, sa bouche.
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« Vos lèvres! vos lèvres d'hier! » fit-il, alors qu’il s'approcha de son visage et elle les avança, debout. Ils restèrent enlacés mais comme ses mains à lui, furetaient, elle recula.
« Songez au ridicule, dit-elle à voix basse, il va | falloir se déshabiller, se mettre en chemise, et la sotte scène de ia montée dans le lit! » Il évita de se prononcer, essayant de lui faire doucement com- prendre par une pliante étreinte qu’elle pouvait ! s’épargner ces embarras; mais il comprit, à son tour, en sentant la taille qui se roidissait sous ses doigts, qu’elle ne voulait absolument pas s’abandon- ner devant le feu, dans son salon, là.
« Allons, dit-elle, en se dégageant, vous le vou- lez! » |
Il s’efaça pour la laisser pénétrer dans l’autre chambre et, voyant qu'elle désirait être seule, il tira le rideau qui séparait, au lieu de porte, les deux | pièces.
Il s’assit de nouveau au coin de la cheminée et il réfléchit. Peut-être aurait-il dû défaire le lit et ne. pas lui laisser ce soin, mais c’eût été sans doute trop | souligné et trop direct. Ah! et cette bouillotte! Il la | prit, se rendit, sans entrer dans la chambre à cou- cher, dans le cabinet de toilette et il la posa sur la console, puis, en un tour de main, il aligna sur les rayons, la boîte à poudre de riz, les odeurs et les peignes et, revenu dans son cabinet de travail, il. écouta.
Elle faisait le moins de bruit possible, marchait, ainsi que dans une chambre de mort, sur la pointe des pieds, et elle souffla les bougies, ne voùlant plus sans doute être éclairée que par les braises roses de l'âtre.
Il se sentait positivement anéanti; l'impression irritante des lèvres, des yeux d’Hyacinthe était loin! Elle n’était plus qu’une femme se dévêtant comme une autre, chez un homme. Des souvenirs de scènes semblables l’accablèrent; il se rappela des filles qui, elles aussi, glissaient sur le tapis pour ne pas être. entendues, demeuraient immobiles, honteuses, pen- dant une seconde, alors qu’elles cognaient le pot à eau et la cuvette. Et puis, à quoi bon cela? Main- tenant qu’elle se livrait, il ne la désirait plus! la
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désillusion lui vint avant même qu'il ne fût assouvi et non plus après, comme de coutume. Sa détresse d’âme fut telle qu’il faillit pleurer.
Le chat effaré filait sous le rideau, courait d’une pièce à l’autre; il finit par s'installer auprès de son maitre et sauta sur ses genoux. Tout en le cares- sant, Durtal se disait :
« Elle avait décidément raison lorsqu'elle ne vou- lait pas. Ce sera grotesque et atroce; j'ai eu tort d’insister, mais non, c’est de sa faute en somme, elle souhaitait d’en arriver là, puisqu'elle est venue. Et alors, quelle sottise de refréner ainsi les élans par des retards! elle est réellement maladroite; tout à l’heure, alors que je l’embrassais, que je la convoi- tais tant, c’eût été fructueux peut-être, mais mainte- nant! Et puis, jai lair de quoi? d’un jeune marié qui attend, d’un béjaune! Mon Dieu, que c’est donc bête! — Voyons, reprit-il, tendant l'oreille, ne per- cevant plus aucun bruit, elle est couchée; il faut pourtant que je la rejoigne.
« C’est sans doute à cause de son corset qu’elle tenait à se déharnacher; eh bien alors, il ne fallait pas en mettre! » conclut-il, lorsque tirant la por- tière, il pénétra dans la chambre.
Mme Chantelouve était enfouie, sous l’édredon, la bouche entrouverte et les yeux fermés; mais il s’aperçut qu’elle regardait au travers de la grille blonde de ses cils. Il s’assit sur le bord de la couche; elle se recroquevilla, la couverture remontée sous le menton. `
« Vous avez froid, mon amie?
— Non. »
Et elle ouvrit tout grands des yeux qui crépitèrent. Il se déshabilla, jetant un coup d'œil sur le visage d'Hyacinthe; il s’effaçait dans l'ombre et parfois s’éclairait de feux rouges, suivant le revif des bûches qui se consumaient dans leur cendre. Leste- ment, il se glissa dans les draps.
Il serrait une morte, un corps si froid qu'il glaçait le sien; mais les lèvres de la femme brüûlaient et lui mangeaient silencieusement la face. Il demeura abasourdi, étreint par ce corps enroulé autour du sien, et souple comme une liane et dur! Il ne pou-
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vait plus ni bouger, ni parler, car des baisers lui . couraient sur la figure. Il parvint pourtant à se dé-
gager et, de son bras devenu libre, il la chercha; alors subitement, tandis qwelle lui dévorait la bouche, il eut une détente de nerfs et, naturellement, sans profit, il déserta.
« Je vous déteste! fit-elle.
— Pourquoi?
— Je vous déteste! »
Il eut envie de répondre : « Et moi donc! » Il était exaspéré et il eût bien donné tout ce qu’il pos- sédait pour qu’elle se rhabillât et partit!
Le feu dans la cheminée s’éteignait, n'’éclairait plus. Maintenant apaisé, sur son séant, il regardait dans lombre; il eùt voulu trouver sa chemise de nuit, car celle qu'il portait était empesée et remon- tait en se cassant. Mais Hyacinthe était couchée des- sus; — puis il constata que son lit était déjà saccagé et il s’affligea, car il aimait, l'hiver, à être sanglé et il prévoyait, se sachant incapable de reborder sa couche, une nuit froide.
Et soudain il fut enlacé et le corps de la femme l’étreignit à nouveau; lucide, cette fois, il s’occupa d'elle et par de souveraines caresses il la brisa. D'une voix changée, plus gutturale, plus basse, elle proférait des choses ignobles ou des cris bêtes qui le gênaient, des « mon chéri », des « mon âme », des « non, vraiment, c’est trop ». — Mais, soulevé quand même, il prit ce corps qui se tordait en cra- quant et il éprouva l'extraordinaire impression d'une brûlure spasmodique, dans un pansement de glace.
Ils roulèrent, accablés; lui, haletait, la tête dans l’oreiller, surpris et effrayé, jugeant ces délices exté-
nuantes, affreuses. IL finit par enjamber la femme, |
sauta du lit, aluma les bougies. Debout sur la com- mode, le chat se tenait immobile, les considérait tous les deux, tour à tour. Il sentit, s’imagina sentir une indicible moquerie dans ces prunelles noires; et, agacé, il chassa la bête.
Il jeta de nouvelles bûches dans la cheminée, se vêtit, laissa à Hyacinthe la chambre libre. Mais, de sa voix habituelle, elle l'appelait doucement. Il s'ap- procha du lit; elle se pendit à son cou, Pembrassa
LÀ-BAS 175
follement, puis laissant retomber ses bras sur la couverture :
« La faute est commise. M’aimerez-vous mieux maintenant? »
I1 n’eut pas le courage de répondre. Ah! oui, sa désillusion était complète! L’assouvissement de l'après justifiait l’inappétence de l'avant. Elle le ré- pugnait et il se faisait horreur! Etait-ce donc pos- sible d’avoir tant désiré une femme pour en venir là! Il lavait exhaussée en ses transports, il avait rêvé dans ses prunelles, il ne savait quoi! il avait voulu s’exalter avec elle, plus haut que les délires mugis- sants des sens, bondir hors du monde, en des joies inexplorées et supernelles! Et le tremplin s'était cassé; il demeurait les pieds dans la crotte, rivés au sol. Il n’y avait donc pas moyen de sortir de son être, de s’évader de son cloaque, d’atteindre les ré- gions où l’âme chavire, ravie, en ses abimes?
Ah! la leçon était décisive et rude! pour une fois qu’il s’était emballé, quels regrets et quelle chute! Décidément, la réalité ne pardonne pas qu’on la méprise; elle se venge en effondrant le rêve, en le piétinant, en le jetant en loques dans un tas de boue!
« Ne vous impatientez pas, mon ami, dit Mme Chantelouve, derrière le rideau, je suis si longue! »
Grossièrement, il pensa : « Je voudrais que tu déguerpisses »; — et, tout haut, poliment, il lui de- manda si elle n’avait pas besoin de ses services.
Elle était si attrayante, si mystérieuse, reprit-il. Ses prunelles qui réverbéraient, tour à tour, en même temps, des cimetières et des fêtes, étaient si spacieuses, si lointaines! « Et puis la voilà qui s’est encore dédoublée, en moins d’une heure. J'ai vu une nouvelle Hyacinthe proférant des immondices de prostituée, des bêtises de modiste en rut! — À la fin, tous ces cahots de femmes, réunies en une seule, m’embêtent! »
Et il conclut, après un silence de réflexion « Faut-il que j'aie été assez jeune pour délirer ainsi! »
On eût dit que Mme Chantelouve répercutait sa pensée, car lorsqu'elle franchit la portière, elle rit nerveusement et murmura : « À mon âge, il
176 EXIBAS
conviendrait d’être moins folle! > Elle le regarda et bien qu'il se forçât à sourire, elle comprit.
« Vous dormirez cette nuit », dit-elle, d’une voix triste, faisant allusion à des plaintes de Durtal lui racontant jadis qu’il avait perdu le sommeil à cause d'elle.
Il la supplia de s'asseoir, de se réchauffer; — mais elle n’avait pas froid.
« Pourtant, malgré la tiédeur de la chambre, vous étiez glacée, dans le lit.
— Du tout, je suis ainsi; lété et l'hiver j'ai les chairs fraiches. »
Il pensa qu’au mois d'août, ce corps frigide serait sans doute agréable, mais maintenant!
Il lui offrit des bonbons qu’elle refusa et elle prit un peu d’alkermès qu’il versa dans un minuscule gobelet d’argent; elle en but une goutte à peine et, amicalement, ils discutèrent sur le goût de ce phar- maque où elle retrouvait un arôme de clou de gi- rofle, tempéré par un fleur de cannelle noyé dans de l’eau distillée de rose.
Puis il se tut.
« Mon pauvre ami, dit-elle, comme je l’aimerais,
s’il était plus confiant, moins toujours sur ses gardes! »
I la pria de s'expliquer.
« Oui, je veux dire que vous ne pouvez vous oublier et vous laisser simplement aimer. Hélas! vous raisonnez pendant ce temps-là!
— Mais non! » z
Elle embrassa, tendrement. « Voyons, je vous aime bien tout de même. » Et il demeura surpris par la dolence émue de son regard. Il y vit une sorte de gratitude et d’effarement. « Elle n’est vraiment pas difficile à contenter », se dit-il.
« A quoi songez-vous?
— A vous! >
Elle soupira — puis : « Quelle heure est-il?
— Dix heures et demie.
— Il faut que je rentre car il m'attend. — Non, ne me dites rien. » `~ Elle se passa les mains sur les joues. Lui, la saisit doucement par la taille et la baisa, la tenant ainsi enlacée, jusqu’à la porte.
À
+
LÄ BAS 177
« Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas?
— Oui... oui. >
€t il- rentra:
« Ouf! c’est fait », pensa-t-il; — et il éprouva des sensations emmêlées et confuses. Sa vanité était sa- tisfaite; son amour-propre ne saignait plus; il était arrivé à ses fins, il avait possédé cette femme. D'autre part, sa hantise était terminée; il reprenait son entière liberté d'esprit; mais qui sait les tracas que lui réservait cette liaison? Puis, quand même, il s’attendrit.
Au fond, que lui reprochait-il? elle aimait comme elle pouvait; elle était, en somme, ardente, et plain- tive. Ce dualisme même d’une maîtresse dont un fond de fille sortait dans le lit, tandis qu’habillée et debout, elle était de chatteries salonnières, moins sotte, à coup sûr, que les femmes de son monde, était un piment délectable; ses dépenses charnelles étaient excessives et bizarres. Que voulait-il donc?
Et il s’accusa justement à la fin; c'était de sa faute à lui, si tout ratait. Il manquait d’appétit, n’était réellement tourmenté que par l’éréthisme de sa cervelle. Il était usé de corps, élimé d'âme, inapte à aimer, las de tendresses avant même qu’il ne les recût et si dégoûté après qu'il les avait subies! il avait le cœur en friche et rien ne poussait. Puis, quelle maladie que celle-là : se souiller d’avance par la réflexion tous les plaisirs, se salir tout idéal dès qu'on l’atteint! il ne pouvait plus toucher à rien, sans le gâter. Dans cette misère d'âme, tout, sauf l’art, n’était plus qu’une récréation plus ou moins fastidieuse, qu’une diversion plus ou moins vaine. « Ah! tout de même, la pauvre femme, j'ai peur qu’elle ne supporte avec moi d’affreux dé- boires! Si elle consentait à ne plus revenir! — Mais non, elle ne mérite pas qu’on la traite de la sorte »; et pris de pitié, il se jura que, la première fois qu’elle le visiterait, il la câlinerait et tâcherait de la persuader que cette désillusion qu’il avait si mal cachée, n’existait pas!
Il essaya de rafistoler son lit, de reborder les cou- vertures saccagées, de regonfler les oreillers aplatis et il se coucha.
Jl éteignit sa lampe. Dans le noir, sa détresse
178 LA-BAS
s’accrut. La mort dans le cœur, il se dit : « Oui, j'avais raison d'écrire qu’il n’y a de vraiment bon que les femmes que l’on n’a pas eues. >
Apprendre, deux, trois ans après, alors que la femme est inaccessible, honnête et mariée, hors de Paris, hors de France, loin, peut-être morte; apprendre qu’elle vous aimait, alors que l’on n'au- rait même pas, quand elle était là, osé le croire! c’est le rêve, cela! — Il n’y a que ces amours réelles et intangibles, ces amours faites de mélancolies éloignées et de regrets qui valent! Et puis il n’y a pas de chair là-dedans, pas de levain d’ordures!
S’aimer de loin et sans espoir, ne jamais s’appar- tenir, rêver chastement à de pâles appas, à d’impos- sibles baisers, à des caresses éteintes sur des fronts oubliés de mortes, ah! c’est quelque chose comme un égarement délicieux et sans retour! Tout le reste est ignoble ou vide. — Mais aussi, faut-il que l’exis- tence soit abominable pour que ce soit là le seul bonheur vraiment altier, vraiment pur que le ciel concède, ici-bas, aux âmes incrédules que l’éternelle abjection de la vie effare!
XIV
IL conserva de cette scène une horreur alarmée de la chair qui tient l'âme en laisse et s'oppose aux scissions tentées. Elle n’entendait décidément point que l’on se passât d’elle afin de vaquer au loin à d’inexauçables vœux, qu’elle ne pouvait subir qu’en se taisant. Pour la première fois peut-être, au sou- venir de ces turpitudes, il comprit bien le sens main- tenant désert de ce mot : la « chasteté >» — et il en savoura l’ancienne et délicate ampleur.
De même qu'un homme qui a trop bu, la veille, songe, le lendemain, à des diètes de boissons fortes, de même il songeait, ce jour-là, à des affections épurées, loin d’un lit.
Il ruminait ces pensées, quand des Hermies entra.
Ils causèrent des défixions amoureuses. Etonné tout à la fois par la langueur et par l’âpreté de Dur- tal, des Hermies s'écria
« Nous serions-nous livré, hier, mon ami, à de succulents excès? »
Avec la plus décisive mauvaise foi, Durtal secoua la tête.
« Alors, reprit des Hermies, tu es supérieur et inhumain! Aimer sans espoir, à blanc, ce serait par- fait, s’il ne fallait pas compter avec les intempéries de sa cervelle! Ia chasteté, sans dessein pieux, n’a
oint de raison d’être, à moins que les sens ne dé- aillent, mais cela devient alors une question cor- porelle que les empiriques résolvent plus ou moins mal; en somme, tout, ici-bas, aboutit à Pacte que tu
180 DA BIAS
réprouves. Le cœur qui est réputé la partie noble de l’homme a la même forme que le pénis qui en est, soi-disant, la partie vile; c’est très symbolique, car tout amour de cœur finit par l’organe qui lui res- semble. L'imagination humaine, lorsqu'elle se mêle d'animer des êtres d’artifice, en est réduite à repro- duire les mouvements des animaux qui. se propa- gent. Vois les machines, le jeu des pistons dans les cylindres; ce sont dans des Juliette en fonte des Roméo Ħdďacier; les expressions humaines ne dif- fèrent pas du tout du va-et-vient de nos machines. C’est une loi qu’il faut aduler si l’on n’est ni im- puissant, ni saint; or, tu n’es ni l’un, ni l’autre, je pense; ou bien alors si, pour des motifs inconce- vables, tu désires vivre avec une aiguillette nouée, suis la recette d’un vieil occultiste du xvr? siècle, le Napolitain Piperno; il affirme, celui-là, que qui- conque mange de la verveine ne peut approcher une femme pendant sept jours; achètes-en un pot, broute-le, et nous verrons. »
Durtal se mit à rire. « Il y aurait peut-être un moyen terme : ne jamais faire acte de chair avec celle que l’on aime et, pour avoir la paix, fréquenter, quand on ne peut faire autrement, celles que l’on n'aime pas. On conjurerait sans douté ainsi, dans une certaine mesure, les dégoûts possibles.
— Non; l’on s’imaginerait quand même que l’on éprouverait avec la femme dont on raffole des dé- lices charnelles absolument différentes de celles que l’on ressent avec les autres et ça finirait encore mal! puis les femmes auxquelles on ne serait point indifférent n'ont pas l'esprit assez charitable et assez discret pour admirer la sagesse de cet égoïsme, car enfin c’est cela! — Mais, dis donc, si tu enfilais tes bottines? Six heures vont sonner et le bœuf de la maman Carhaix ne peut attendre. »
Il était déjà sorti de la marmite, couché sur un lit de légumes, dans un plat, lorsqu'ils arrivèrent. Car- haix, enfoui dans un fauteuil, lisait son bréviaire.
« Quoi de neuf? dit-il, en fermant son livre.
— Mais rien, la politique ne nous intéresse pas et les réclames américaines du général Boulanger vous lassent autant que nous, je suppose; d'autre part, les histoires des journaux sont encore plus que d’ha-
din ir
à LAPAS 181
bitude troubles ou nulles; — prends garde, toi, tu vas te brûler, reprit des Hermies, s'adressant à Dur- tal qui s'apprêtait à avaler une cuillerée de soupe.
— Le fait est que ce bouillon médullaire et sa- vamment doré est une fournaise liquide! — Mais, à propos de nouvelles, que dites-vous donc qu’il n’y en a point de pressantes? Et ce procès de l’éton- nant abbé Boudes, qui va s'engager devant les As- sises de l’Aveyron! Après avoir tenté d’empoisonner son curé dans le vin du Sacrifice, et avoir épuisé tous les autres crimes, tels qu’avortements, viols, attentats à la pudeur, faux, vols qualifiés et usures, il a fini par s'approprier le tronc des âmes du Pur- gatoire et il a mis au clou le ciboire, le calice, tous les instruments du culte! Il me semble qu’il n’est pas mal! >-
Carhaix leva les yeux au ciel.
« Sil n’est pas condamné, ce sera un prêtre de plus pour Paris, dit des Hermies.
— Pourquoi?
— Pourquoi? mais parce que tous les ecclésias- tiques qui ont failli en province ou qui ont eu de sérieux démêlés avec l’Ordinaire, sont envoyés ici où ils sont moins en vue, presque perdus dans la foule; ils font partie de la corporation de ces abbés qu’on nomme « les prêtres habitués ».
— Qu'est-ce? demanda Durtal.
— Ce sont les prêtres attachés à une paroisse. Tu sais qu’en sus du curé ou du desservant, des vi- caires, du clergé en pied, il y a dans chaque église des prêtres adjoints ou suppléants, ce sont ceux-là. Iis font le gros ouvrage, célèbrent les messes matu- tinales, quand tout le monde dort, ou les messes tardives quand tout le monde digère. Ce sont eux aussi qui se lèvent, la nuit, pour porter les sacre- ments aux pauvres, qui veillent les cadavres des dévots riches, attrapent, dans les enterrements, des courants d’air sous les porches, les coups de soleil, au cimetière, ou les paquets de neige et de pluie devant les fosses. Ils écopent les corvées; moyen- nant cinq ou dix francs, ils remplacent encore des collègues mieux appointés que leur service ennuie; ce sont des gens en disgrâce, la plupart; on les
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attache, pour s’en débarrasser, à une église et on les surveille, en attendant qu’on leur retire leur celebret ou qu’on les interdise. C’est te dire aussi que les pa- roisses de province évacuent sur la Ville les prêtres qui, pour un motif ou pour un autre, ont cessé de plaire.
— Bien; mais alors les vicaires et les autres abbés titulaires, qu'est-ce qu’ils font, s'ils se dé- chargent ainsi de leurs tâches sur le dos des autres?
— Jls font l’ouvrage élégant et facile, celui qui ne réclame aucune charité, aucun effort! Ils confessent les ouailles à falbalas, préparent au catéchisme les mômes propres, prêchent, jouent les rôles en ve- dette dans les cérémonies où, pour aguicher les fidèles, l’on déploie de théâtrales pompes! A Paris, en sus des prêtres habitués, le clergé se divise ainsi : les prêtres hommes du monde et à laise; ceux-là, on les place à la Madeleine, à Saint-Roch, dans les églises dont la clientèle est riche; ils sont choyés, dinent en ville, passent leur vie dans les salons, ne pansent que les âmes agenouillées dans de la dentelle; et les autres qui sont de bons em- ployés de bureau, pour la plupart, mais qui n’ont ni l'éducation, ni la fortune nécessaires pour assister les défaillances des désœuvrées, ceux-là vivent plus à l'écart et ne féquentent que les petits bourgeois; ils se consolent de leur vulgarité entre eux en jouant aux cartes ou en lâchant volontiers des lieux- communs et des farces scatologiques au dessert!
— Voyons, des Hermies, dit Carhaix, vous allez trop loin; car enfin j'ai la prétention, moi aussi, de connaître les prêtres, et ce sont, à Paris même, de braves gens qui font leur devoir, en somme. Ils sont couverts d’opprobres et de crachats, ils sont accusés par toute une racaille de vices immondes! Mais, il faudrait pourtant le dire à la fin, les abbés Boudes, les chanoines Docre sont, Dieu merci, des excep- tions; et, hors Paris, à la campagne, par exemple, il y a dans le clergé de véritables saints!
= Les prêtres sataniques sont peut-être en effet
relativement rares et les luxures du clergé et les gredineries de l’épiscopat sont évidemment exa- gérées par une presse ignoble; mais ce n’est pas cela, moi, que je leur reproche. S'ils n'étaient que
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joueurs et libertins, mais ils sont tièdes, ils sont indolents, ils sont imbéciles, ils sont médiocres! ils commettent le péché contre le Saint Esprit, le seul que lExorable ne pardonne pas!
— Ils sont de leur temps, fit Durtal. Tu ne peux cependant exiger que l’on retrouve, dans le bain- marie des séminaires, l’âme du Moyen Age!
— Puis, reprit Carhaix, notre ami oublie qu'il existe des ordres monastiques impeccables, les char- treux, par exemple...
— Oui, et les trappistes et les franciscains; mais ce sont des ordres cloîtrés qui vivent à labri d’un siècle infâme; prenez, au contraire, celui de Saint Dominique qui est une société salonnière. C’est lui qui fournit les Monsabré et les Didon, c’est tout dire!
— Ce sont les hussards de la religion, les anciens et joyeux lanciers, les régiments chic et pimpants du pape, tandis que les bons capucins, ce sont les pauvres tringlots des âmes, dit Durtal.
— S'ils aimaient seulement les cloches! s'écria Carhaix, en hochant la tête; tiens, passe-nous le coulommiers », dit-il à sa femme qui enlevait le saladier et les assiettes.
Des Hermies remplissait les verres; ils mangèrent, en silence, le fromage.
« Dis donc, reprit Durtal en s'adressant à des Hermies, sais-tu si une femme qui reçoit la visite des incubes a nécessairement le corps froid? autre- ment dit, est-ce une présomption sérieuse d’incubat, comme jadis l’impossibilité qu'éprouvaient les sor- cières de verser des larmes servait à l’Inquisition de preuve pour les convaincre de maléfice et de magie?
— Oui, je puis te répondre. Autrefois, les femmes atteintes d’incubat avaient les chairs frigides, même au mois d'août; les livres des spécialistes l’attes- tent: mais maintenant la plupart des créatures qui subissent ou appellent les amoureuses larves, ont, au contraire, la peau brûlante et sèche; cette trans- formation n’est pas encore générale mais elle tend à le devenir. Je me rappelle fort bien que le doc- teur Johannès, celui dont Gévingey ta parlé, était souvent obligé, au moment où il tentait de délivrer la malade, de ramener le corps à sa température
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normale avec des lotions d’hydriodate de potasse étendu d’eau.
Ah! > fit Durtal, qui songeait à Mme Chante- louve.
« Vous ne savez pas ce qu'est devenu le doc- teur Johannès? questionna Carhaix. À
— Il vit très retiré à Lyon; il continue, je crois, ses cures de vénéfices et il prêche la bienheureuse venue du Paraclet.
— Enfin, quel est ce docteur? demanda Durtal.
— C’est un très intelligent et un très savant prêtre. Il a été supérieur de communauté et il a dirigé à Paris même, la seule revue qui ait jamais été mys- tique. Il fut aussi un théologien consulté, un maître reconnu de la jurisprudence divine; puis il eut de navrants débats avec la Curie du pape à Rome, et avec le cardinal archevêque de Paris. Ses exor- cismes, ses luttes, contre les incubes qu’il allait combattre dans des couvents de femmes, le perdi- rent.
« Ah! je me souviens de la dernière fois que je le vis, comme si c'était d'hier! Je le rencontrai, rue de Grenelle, sortant de l’Archevêché, le jour où, après une scène qu’il me raconta, il quitta l’Eglise. Je re- vois ce prêtre, marchant avec moi, le long du bou- levard désert des Invalides. Il était blême et sa voix défaite mais solennelle tremblait.
« Il avait été requis et on le sommait de s’expli- quer sur le cas d’une épileptique qu’il disait avoir guérie, à l’aide d’une relique, de la robe sans cou- ture du Christ, conservée à Argenteuil. Le cardinal, assisté de deux grands vicaires, l’écoutait, debout.
« fourni les renseignements qu’on lui réclamait sur ses cures des sortilèges, le cardinal Guibert dit :
« — Vous feriez mieux d’aller à la Trappe! » « Et je me rappelle, mot pour mot, sa réponse : « — Si j'ai violé les lois de l'Eglise, je suis prêt
« à subir la peine de ma faute; si vous me croyez « coupable, faites un jugement canonique et je l’exé- « cuterai, je le jure sur mon honneur sacerdotal; « mais je veux un jugement régulier, car, en droit, « personne n’est tenu de se condamner soi-même,
LABAS 185
« « nici. »
€ Il y avait un numéro de sa revue, sur une table. Le Cardinal désignant une page, reprit :
« — C’est vous qui avez écrit cela? « — Oui, Eminence. « — Ce sont des doctrines infâmes! » Et il alla,
de son cabinet dans le salon voisin, criant : « Sortez « d'ici! >» Alors, Johannès s’avança jusqu’à la porte du salon et, tombant à genoux sur le seuil même de la pièce, il dit
« — Eminence, je n’ai pas voulu vous offenser; « si je l’ai fait, jen demande pardon. >
« Le cardinal criait plus fort : « Sortez d’ci ou « j'appelle! > Johannès se releva et partit. « Tous « mes vieux liens sont rompus », fit-il en me quit- tant. Il était si sombre que je n’eus pas le courage de le questionner! »
Il y eut un silence. Carhaix s’en fut sonner ses volées, dans la tour; sa femme enleva le dessert et la nappe; des Hermies prépara le café; Durtal roula, pensif, sa cigarette.
Et quand Carhaix revint, comme enveloppé dans une brume de sons, il s’écria
« Tout à l’heure, vous parliez, des Hermies, des franciscains. Savez-vous que cet ordre devait rester si pauvre quil ne pouvait posséder même une cloche? il est vrai que cette règle s’est un peu relà- chée, car elle était par trop difficile à observer et par trop dure! Maintenant, ils ont une cloche, mais une seule!
— Ainsi que la plupart des abbayes, alors.
— Non, car presque toutes en ont plusieurs, sou- vent trois, en l'honneur de la sainte et triple Hypo- stase!
— Mais voyons, le nombre des cloches est donc limité pour les monastères et les églises?
— C'est-à-dire qu’autrefois il l'était. Il y avait une hiérarchie pieuse des sons; les cloches d’un couvent ne devaient point sonner quand les cloches de l’église entraient en branle. Elles étaient les vas- sales, demeuraient respectueuses et fluettes, à leur rang, se taisaient, alors que la Suzeraine parlait aux masses. Ces principes consacrés, en 1590, par un
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canon du concile de Toulouse et confirmés par deux décrets de la Congrégation des Rites, ne sont plus suivis. Les observances de saint Charles Borromée qui voulait qu’une église cathédrale eût de cinq à sept cloches, une collégiale trois et une paroissiale deux sont abolies; aujourd’hui, les églises ont plus ou moins de cloches, suivant qu’elles sont plus ou moins riches!
« Mais ce n’est pas tout de causer, où sont les petits verres? »
La femme les apporta, serra la main de ses hôtes et s’en fut. Alors, tandis que Carhaix versait le cognac, des Hermies dit à voix basse :
« Je mai pas parlé devant elle, car ces sujets la troublent et l’effraient, mais j'ai reçu une singulière visite, ce matin, celle de Gévingey qui se sauve au- près du docteur Johannès, à Lyon. Il prétend avoir été envoûté par le chanoine Docre qui serait actuel- lement à Paris, de passage. Qu’ont-ils eu ensemble? je l’ignore; toujours est-il que Gévingey est dans un. fichu état!
— Qu'a-t-il, au juste? demanda Durtal.
— Je n’en sais absolument rien. Je Pai ausculté avec soin, visité sur toutes les coutures. Il se plaint de coups d’aiguilles du côté du cœur. J’ai constaté des troubles nerveux et c’est tout; ce qui est plus inquiétant, c’est un état de dépérissement inexpli- cable pour un homme qui n’est ni cancéreux, ni dia- bétique.
— Ah çà, je suppose, dit Carhaix, qu’on n’envoûte plus les personnes avec des images de cire et des épingles, avec la « Manie > ou la « Dagyde », comme cela s'appelait au bon vieux temps?
— Non, ce sont des pratiques maintenant suran- nées et presque partout omises. Gévingey que j'ai confessé, ce matin, ma raconté de quelles extraor- dinaires recettes se sert l'affreux chanoine. Ce sont là, paraît-il, les secrets irrévélés de la magie mo- derne.
— Ah! mais voilà qui m'intéresse, fit Durtal.
— Je me borne, bien entendu, à répéter ce qui me fut dit », reprit des Hermies, en allumant sa cigarette.
L'A-BÆS A 187
emporte en voyage, des souris blanches. Il les nour- rit d'hosties qu’il consacre et de pâtes qu’il imprègne de poisons savamment dosés. Lorsque ces malheu- reuses bêtes sont saturées, il les prend, les tient au- dessus d’un calice, et, avec un instrument très aigu il les perce de part en part. Le sang coule dans le vase et il l’emploie comme je vous l’expliquerai tout à l'heure, pour frapper ses ennemis de mort. D’autres fois, il opère sur des poulets, sur des co- chons d'Inde, mais, dans ce cas, il use non point du sang, mais bien de la graisse de ces animaux devenus ainsi des tabernacles exécrés et vénéneux.
« D'autres fois encore, il se sert d’une recette in- ventée par la société satanique des Ré-Théurgistes Optimates dont je t'ai déjà parlé, et il apprête un hachis composé de farine, de viande, de Pain Eucha- ristique, de mercure, de semence animale, de sang humain, d’acétate de morphine et d'huile d’aspic.
« Enfin, et selon Gévingey, cette dernière ordure serait plus périlleuse encore; il gave des poissons de Saintes Espèces et de toxiques habilement gradués; ces toxiques sont choisis parmi ceux qui détraquent le cerveau ou tuent dans des attaques tétaniques l’homme dont les pores les absorbent. Puis, lorsque ces poissons sont bien imbibés de ces substances scellées par le sacrilège, Docre les retire de l’eau, les laisse pourrir, les distille, et il en extrait une huile essentielle dont une goutte suffit à rendre fou!
« Cette goutte s'emploie, paraît-il, à l’extérieur. De même que dans les Treize de Balzac, c’est en touchant les cheveux, qu’on détermine la démence ou que l’on empoisonne. A
— Bigre! fit Durtal, jai bien peur qu’une larme de cette huile ne soit tombée sur le cerveau du pauvre Gévingey! Eu
— Ce qui est capiteux dans cette histoire, c’est moins la bizarrerie de ces pharmacopées diabo- liques, que l’état d’âme de celui qui les invente et les manie. Songez que cela se passe à l’époque ac- tuelle, à deux pas de nous, et que ce sont des prêtres qui ont inventé ces philtres inconnus aux sorcel- leries du Moyen Age!
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— Des prêtres! non, un seul, et quel prêtre! fit remarquer Carhaix.
— Du tout, Gévingey est très précis, il affirme que d’autres en usent. L’envoñtement par le sang vénénifère des souris eut lieu; en 1879, à Châlons- sur-Marne dans un cercle démoniaque dont le cha- noine faisait, il est vrai, partie; en 1883, en Savoie, on prépara, dans un groupe d’abbés déchus, l'huile dont jai parlé. Comme vous le voyez, Docre n’est pas le seul qui pratique cette abominable science; des couvents la connaissent; quelques laïques même la soupçonnent.
— Mais enfin, admettons que ces préparations soient réelles et soient actives; tout cela n explique pas comment on maléficie avec elles de près ou de loin un homme.
— Ça, c’est une autre affaire. On a le choix entre deux moyens, pour atteindre l'ennemi que l’on vise. Le premier et le moins usité est celui-ci : le magi- cien se sert d’une voyante, d’une femme qui s'appelle, dans ce monde-là, « un esprit volant >; c'est une somnambule qui, mise en état d'hypno- tisme, peut se rendre en esprit où l’on veut qu’elle aille. Il est dès lors possible de lui faire porter, à des centaines de lieues et à la personne qu’on lui désigne, les poisons magiques. Ceux qui sont atteints par cette voie, n’ont vu personne et ils deviennent fous ou meurent, sans même soupconner le véné- fice. Mais outre que ces voyantes sont rares, elles sont dangereuses, car d’autres personnes peuvent aussi les fixer en état de catalepsie et leur extirper des aveux. Cela vous explique comment les gens tels que Docre ont recours au second moyen qui est plus sûr. Il consiste à évoquer, ainsi que dans le spiritisme, l'esprit d’un mort et à l'envoyer frapper, avec le maléfice préparé, la victime. Le résultat est le même, mais le véhicule change.
« Voilà, conclut des Hermies, rapportées très exactement, les confidences que me fit, ce matin, l'ami Gévingey.
— Et le docteur Johannès guérit les gens intoxi- qués de cette manière? demanda Carhaix.
— Oui, cet homme fait, et cela je le sais, d’inex- plicables cures.
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— Mais avec quoi?
— Gévingey parle, à ce propos, du sacrifice de gloire de Melchissédec, que le docteur célèbre. Je ne sais pas du tout ce qu'est ce sacrifice; mais Gé- vingey nous renseignera peut-être, s’il revient guéri!
— C’est égal, je ne serais pas fâché de contem- pler, une fois dans ma vie, ce chanoine Docre, dit Durtal.
— Moi pas; car c’est l’incarnation du Maudit sur la terre », s’écria Carhaix, en‘aidant ses amis à en- dosser leurs paletots.
Il alluma sa lanterne et, en descendant l'escalier, comme Durtal se plaignait du froid, des Hermies se mit à rire.
« Si ta famille avait connu les secrets magiques des plantes, tu ne grelotterais pas ainsi, fit-il. L'on apprenait, en effet, au xvi° siècle, qu’un enfant pou- vait n'avoir ni chaud, ni froid, pendant toute sa vie, si on lui avait frotté les mains avec du jus d’ab- sinthe, avant que la douzième année de sa vie se fût écoulée. C’est, tu le vois, une recette parfumée, moins dangereuse que celles dont abuse le cha- noine Docre. »
Une fois en bas, et, après que Carhaix eut re- fermé la porte de sa tour, ils hâtèrent le pas, car le vent du Nord balayait la place.
« Enfin, dit des Hermies, — satanisme mis à part, et encore non, puisque c’est de la religion, le satanisme, — avoue que, pour deux mécréants de notre sorte, nous tenons des propos singulièrement pieux. J'espère que cela nous-sera, là-haut, compté.
— Nous sommes peu méritants, car de quoi par- ler? répliqua Durtal; les conversations qui ne trai- tent pas de religion ou d’art sont si basses et si vaines! >
XV
Le souvenir de ces abominables magistères lui trotta par la tête, le lendemain, et, tout en fumant des cigarettes au coin de son feu, Durtal songea à la lutte de Docre et de Johannès, à ces deux prêtres se battant sur le dos de Gévingey, à coups d’incan- tations et d’exorcismes.
« Dans la Symbolique chrétienne, se dit-il, le poisson est une des formes figurées du Christ; c’est sans doute à cause de cela et afin d’aggraver ses sacrilèges, que le chanoine bourre des poissons d’hosties pleines. Ce serait alors le système retourné des sorcières du Moyen Age qui choisissaient, au contraire, une bête immonde, vouée au Diable, le crapaud, par exemple, pour lui donner le corps du Sauveur à digérer.
« Maintenant qu'y a-t-il de vrai dans cette pré- tendue puissance dont les chimistes déicides dis- posent? quelle foi ajouter à ces évocations de larves tuant, sur un ordre, une personne désignée, avec des huiles corrosives et des sangs vireux? Tout cela semble bien improbable, voire même un peu fol!
« Et pourtant! quand on y réfléchit, ne retrouve- ton pas, aujourd’hui inexpliqués et se survivant sous d’autres noms, les mystères que l’on attribua si longtemps à la crédulité du Moyen Age? A l'hôpital de la Charité, le docteur Luys transfère d’une femme hypnotisée à une autre des maladies. En quoi cela est-il moins surprenant que les artifices de la goétie, que les sorts jetés par des magiciens ou des bergers? Une larve, un esprit volant, n’est pas, en somme,
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plus extraordinaire qu’un microbe venu de loin et qui vous empoisonne, sans qu’on s’en doute; Pat- mosphère peut tout aussi bien charrier des Esprits que des bacilles. Il est bien certain qu’elle véhicule sans les altérer des émanations, des effluences, l'électricité par exemple ou les fluides d’un ma- gnétiseur qui envoie à un sujet éloigné l’ordre de traverser tout Paris pour le rejoindre. La science n’en est même plus à contester ces phénomènes. D’un autre côté, le docteur Brown-Séquard rajeunit des vieillards infirmes, ranime des impuissants avec des injections de parties distillées de lapins et de co- bayes. Qui sait si ces élixirs de longue vie, si ces philtres amoureux que les sorcières vendaient aux gens épuisés ou atteints de ligature, n’étaient pas composés de substances similaires ou analogues? On n'ignore point que la semence de l’homme en- trait presque toujours, au Moyen Age, dans la confec- tion de ces mixtures. Or, le docteur Brown-Séquard, après des expériences réitérées, n’a-t-il pas récem- ment démontré les vertus de cette matiere enlevée à un homme et instillée à un autre?
« Enfin les apparitions, les dédoublements de corps, les bilocations, pour parler ainsi que les spi- rites, n’ont pas cessé d’exister depuis l'Antiquité qu'ils terrifièrent. Il est, malgré tout, difficile d’ad- mettre que les expériences poursuivies pendant trois années et devant témoins, par le docteur Crookes soient mensongères. Et alors, s’il a pu photographier de visibles et de tangibles spectres, nous devons reconnaître la véracité des thäumaturges du Moyen Age. Tout cela demeure évidemment incroyable; — comme était incroyable, il y a seulement dix ans, l'hypnose, la possession de l’âme d’un être par un autre qui le voue au crime.
« Nous balbutions dans des ténèbres, cela est sûr. Et puis, des Hermies le remarquait justement, il importe moins de savoir si les sacrilèges pharma- ceutiques des cercles démoniaques sont puissants ou débiles, que de constater ce fait indéniable, absolu : il existe à notre époque des agences sata- niques et des prêtres déchus qui les préparent.
« Docre, de s’insinuer en sa confiance, peut-être fini-
192 LÀ-BAS
rait-on par voir un peu clair, dans ces questions. Au reste, il n’y a d’intéressants à connaître que les saints, les scélérats et les fous; ce sont les seuls dont la conversation puisse valoir. Les personnes de bon sens sont forcément nulles puisqu'elles ra- bâchent l'éternelle antienne de l’ennuyeuse vie; elles sont la foule, plus ou moins intelligente, mais la foule, et elles m’embêtent! Oui, mais comment ap- procher de ce monstrueux prêtre? » Et, tout en tisonnant le feu, Durtal se dit : « Par Chantelouve, s’il le voulait, mais il ne le veut pas. Reste sa femme qui a dû le fréquenter. Il faut que je l’inter- roge, celle-là, que je sache si elle correspond avec lui, si elle le voit encore. »
Cette entrée de Mme Chantelouve dans ses ré- flexions l’assombrit. Il tira sa montre et murmura : « Quelle scie, tout de même! elle va venir et il va encore falloir... s’il y avait seulement possibilité de la convaincre de l’inutilité des soubresauts charnels! En tout cas, elle ne doit pas être satisfaite, car à sa lettre frénétique sollicitant un rendez-vous, j'ai ré- pondu, après trois jours, par un petit mot sec, l’invi- tant à venir, ici, ce soir. Jai manqué de lyrisme, trop, peut-être! »
Il se leva, s’en fut vérifier dans sa chambre à coucher si le feu flambait, et il retourna s’asseoir, sans même arranger, comme les autres fois, sa chambre. Maintenant qu'il ne tenait plus à cette femme, toute galanterie fuyait, toute gêne. Il Patten- dait sans impatience, les pieds dans ses pantoufles.
« En somme, se disait-il, je n’ai eu avec Hyacinthe de bon que le baiser échangé, près de son mari, chez elle. Je ne retrouverai certainement plus la senteur de sa bouche et sa flamme! Ici, le goût de ses lèvres est fade. »
Mme Chantelouve sonna plus tôt que d’habitude,
« Eh bien, fit-elle, en s’asseyant, vous m'avez écrit une jolie lettre!
— Comment cela?
Allons, avouez-le sincèrement, mon ami, vous avez assez de moi! »
Il se récria, mais elle hochaïit la tête.
« Voyons, reprit-il, que me reprochez-vous? de vous avoir envoyé un billet bref? mais j'avais quel-
sx
ÉÀÂ-BAS 193
qu’un ici, j'étais pressé, je navais pas le temps d’as- sembler des phrases! — De ne pas vous avoir dé- signé un rendez-vous plus proche? mais je në le pouvais! je vous l’ai dit, notre liaison exige des précautions et elle ne peut être fréquente; je vous en ai laissé entendre clairement les motifs, je pense...
— Je suis si sotte que je ne les ai probablement pas compris, ces motifs; vous m'avez parlé de rai- sons de famille, je crois...
— Oui.
— C’est un peu vague!
— Je ne puis cependant mettre les points sur les i, vous dire que... >
Il s'arrêta, se demandant si l’occasion n’était pas venue de rompre, sans plus tarder, avec elle; mais il songea aux renseignements qu’elle devait posséder sur le chanoine Docre.
«
Il secoua la tête, hésitant, non à lâcher un men- songe, mais une insolence ou une vilenie.
« Soit, reprit-il, puisque vous m'y forcez, je vous avouerai, bien qu’il m'en coûte, que jai une mai- tresse depuis des années; j'ajoute tout de suite que nos relations sont maintenant purement amicales...
-— Très bien, fit-elle, en l’interrompant, vos rai- sons de famille s'expliquent.
— Et puis, poursuivit-il d’une voix plus basse, si vous désirez tout savoir, eh bien, j'ai un enfant avec elle!
— Vous avez un enfant! ò mon pauvre ami. >
Elle se leva. « Je mai plus qu’à me retirer. Adieu, vous ne me reverrez plus. »
Mais il lui saisit les mains et, satisfait tout à la fois de son mensonge et honteux de sa brutalité, il la supplia de rester encore.
Elle refusait. Alors il lattira à lui, l'embrassa sur les cheveux, la cajola. Elle plongea dans ses yeux ses prunelles troubles.
« Ah! viens, dit-elle; non, laisse-moi me désha- biller!
— Mais non, à la fin!
— Si! >
« Bon, voilà la scène de l’autre soir qui recom- mence », murmura-t-il, en s’affaisant, accablé, sur
LA-RAS 7.
194 LÀ-BAS
une chaise. Il se sentait terrassé par une tristesse indicible, accablé d’ennui.
Il se déshabilla près du feu, se chauffa, attendant qu’elle fût couchée. Une fois dans le lit, elle l’enroula de ses membres souples et froids.
« Alors, c’est bien vrai, je ne viendrai plus? » |
Il ne répondit rien, comprenant qu’elle ne voulait pas du tout s’en aller, appréhendant d’avoir déci- dément affaire à un crampon.
« Dis? >
Il s’enfouit la tête dans sa gorge qu’il embrassa, pour se dispenser de répondre.
« Dis-moi cela dans mes lèvres! >
Il l’éperonna furieusement pour la faire taire; et il demeura désabusé, las, heureux que ce fût fini. Quand ils se furent recouchés, elle lui entoura le cou d’un bras et lui vrilla la bouche; mais il se souciait peu de ses caresses, restait triste et faible. Alors, elle se courba, l’atteignit, — et il poussa des gémis- sements.
« Ah! s’exclama-t-elle, tout à coup, en se redres- sant, je entends donc enfin crier! »
Il gisait, esquinté, fourbu, incapable de réunir deux idées dans sa cervelle qui lui semblait battre, décollée, sous la peau du crâne.
Il se recolligea pourtant, se mit debout et, pour la laisser s'habiller, il s’en fut dans son cabinet où il se vêtit.
Au travers de la portière tirée séparant les deux pièces, il apercevait le trou de lumière percé par la bougie, placée derrière le rideau, sur la cheminée en face.
Hyacinthe, en passant et repassant, éteignait ou allumait la flamme de cette bougie.
« Ah! fit-elle, mon pauvre ami, vous avez un
enfant! »
« Tiens, ça a porté », se dit-il.
« Oui, une petite fille.
— Et quel âge a-t-elle?
— Elle va avoir six ans »; — et il la dépeignit, une blondine très intelligente, vive, mais de santé fragile; elle exigeait de multiples précautions, de constants soins.
LÀ-BAS 195
« Vous devez avoir des soirs bien douloureux, reprit-elle, d’une voix émue, derrière le rideau.
— Oh! oui, pensez donc, si demain je mourais, que deviendraient ces malheureuses? »
Il s’emballa, finit par croire à l’existence de len- fant, s’attendrit sur la mère et sur elle; sa voix trembla; des larmes lui vinrent presque aux yeux.
« Il n’est pas heureux, mon ami, dit-elle, en sou- levant la portière et en rentrant habillée, dans la pièce. C’est donc pour cela que même lorsqu’il sourit, il a lair si triste! >
Il la regardait; à coup sûr, à ce moment, son affection ne le dupait pas; elle tenait vraiment à lui, pourquoi fallait-il qu’elle éprouvât ces rages de luxure? on aurait peut-être pu sans cela rester cama- rades, pécher modérément ensemble, s’aimer mieux que dans la voirie des chairs; mais non, cela n’est pas possible, conclut-il, voyant ces yeux sulfureux, cétte bouche spoliatrice, terrible.
Elle était assise près de son bureau et jouait avec un porte-plume.
« Vous étiez en train de travailler quand je suis venue? où en êtes-vous sur Gilles de Rais?
— Il avance, mais je suis retardé; pour bien faire le satanisme au Moyen Age, il faudrait se, mettre dans ce milieu, s’en fabriquer au moins un, en connaissant les affidés du diabolisme qui nous cerne; — car l’état d’âme est en somme identique, et si les opérations diffèrent, le but est le même. » Et, la fixant bien en face, jugeant que l’histoire de Penfant lavait amollie, il mit toute voile dehors et l’aborda.
« Ah! si votre mari voulait se dessaisir des rensei- gnements qu’il possède sur le chanoine Docre! »
Elle demeura immobile mais ses yeux s’enfumèé-, rent. Elle ne répondit pas.
« Il est vrai que Chantelouve qui se doute de notre liaison... >
Elle l’interrompit. « Mon mari n’a rien à voir dans les rapports qui peuvent exister entre vous et moi; il souffre évidemment lorsque je sors, ainsi que ce soir, car il sait où je vais; mais je n’admets aucun droit de contrôle, ni de sa part, ni de la mienne. Il est comme moi libre d’aller où bon lui
196 LABAS
semble. Je dois tenir sa maison, veiller à ses inté- rêts, le soigner, l’aimer en dévouée compagne, cela je le fais et de grand cœur. Quant à s'occuper de mes actes, cela n’est pas son affaire, pas plus à lui, du reste, qu'à tout autre... »
Elle dit cela d’un ton décidé, d’une voix nette.
« Diable! fit Durtal, vous restreignez singulière- ment le rôle d’un mari dans un ménage.
— Je sais que ces idées ne sont pas celles du monde où je vis, et elles ne paraissent pas non plus être les vôtres; elles furent d’ailleurs, pendant mon premier mariage, une cause de malheurs et de troubles; mais j’ai une volonté de fer, et je ploie ceux qui m’aiment. Avec cela, je hais le mensonge; aussi, quand après quelques années de ménage, je fus éprise d’une personne, je l’ai dit très franche- ment à mon mari et je lui ai avoué ma faute.
— Oserai-je vous demander comment il reçut cette confidence?
— Il eut un tel chagrin qu'en une nuit ses cheveux blanchirent; il ne put jamais accepter ce qu’il appelait, à tort, selon moi, une trahison, et il se tua.
— Ah! fit Durtal, interloqué par l'allure placide et résolue de cette femme. — Mais s’il vous avait tout d’abord étranglée? » 3
Elle haussa les épaules, enleva un poil de chat qui s'était fixé sur sa robe.
« De sorte que, reprit-il, après un silence, main- tenant vous êtes à peu près libre, votre second mari tolère...
— Laissons là, s’il vous plaît, mon second mari; Cest un homme excellent qui mériterait d’avoir une meilleure femme. Je n’ai absolument qu’à me louer de Chantelouve et je l’aime autant qu’il mest permis; et puis, parlons d'autre chose, car j'ai suffisamment de tracas à ce sujet avec mon confesseur qui min- terdit de m’approcher de la Sainte Table. >
Il la contemplait, voyait encore une nouvelle Hya- :
cinthe, une femme pertinace et dure qu’il ignorait. Pas un accent ému, rien, pendant qu’elle racontait le suicide de son premier mari; elle ne paraissait même pas se douter qu’elle avait à se reprocher un crime. Elle demeurait impitoyable, et, pourtant, tout à l’heure, alors qu'elle le plaignait, lui, Durtal,
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à cause de son illusoire paternité, il l'avait sentie tressaillir. Après tout, c’est peut-être bien une comé- die qu’elle jouait; — comme lui, alors!
Il restait étonné de la tournure qu'avait prise cette conversation; il chercha un joint pour en revenir à ce point de départ d’où Hyacinthe lavait écarté, au satanisme du chanoine Docre.
« Enfin, ne pensons plus à cela », dit-elle, en s’approchant. Elle souriait, redevenait la femme qu'il avait connue.
« Mais, si vous ne pouvez plus communier à cause de moi... >
Elle linterrompit. « Vous plaindrez-vous de n'être pas aimé? » et elle l’embrassa sur les yeux.
Il la serra poliment dans ses bras, mais il la trouva frémissante et, par prudence, il s'écarta.
« Il est donc bien inexorable, votre confesseur?
— C’est un homme incorruptible, des anciens temps. Je l’ai, du reste, choisi exprès.
— Si j'étais femme, il me semble que j'en pren- drais un, au contraire, qui serait câlin et souple, qui n’écartèlerait pas avec de gros doigts les petits paquets de mes péchés. Je le voudrais indulgent, huilant le ressort des aveux, amorçant avec des gestes tout doux les méfaits qui rentrent. Il est vrai que l’on risque alors de s'amouracher d’un confes- seur qui est peut-être, lui-même, sans défense, et...
— Et c’est l’inceste, car le prêtre est un père spirituel, et c’est aussi le sacrilège, car le prêtre est consacré. Oh! j'ai été folle de tout cela! > fit-elle, subitement exaltée, se parlant à elle-même.
Il observa. Des étincelles filaient dans ses extra- ordinaires yeux de myope. Il venait évidemment, sans şen douter, de la frapper en plein vice.
« Voyons, et il sourit, — me trompez-vous tou- jours avec un faux moi-même?
— Je ne comprends pas.
— Oui, recevez-vous, la nuit, la visite de l’incube qui me ressemble? |
— Non, puisque je vous possède en chair et en os, je n’ai nul besoin d'évoquer votre image.
— Savez-vous que vous êtes une jolie satanique?
— Cela se peut, jai tant fréquenté de prêtres!
— Vous allez bien! répondit-il, en s'inclinant;
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mais, écoutez-moi, et rendez-moi service, ma chère Hyacinthe, en répondant. Vous connaissez le chanoine Docre?
— Eh bien oui! A
— Mais enfin, quel est cet homme, dont j'entends constamment parler?
— Par qui?
— Par Gévingey et des Hermies. £ ý
— Ah! vous fréquentez lastrologue. Oui, celui-là s’est jadis rencontré, dans mon salon même, avec Docre, mais j'ignorais que le chanoine eût des rela- tions avec des Hermies qui ne venait pas dans ce temps-là chez moi.
— Il n’en a aucune. Des Hermies ne l’a jamais vu; il wa, lui aussi, entendu que les racontars de Gévingey; en somme, quy a-t-il de vrai dans tous les sacrilèges dont on accuse ce prêtre ?
— Je l’ignore. Docre est un galant homme, savant, et bien élevé. Il a même été confesseur d’une Altesse Royale et il serait certainement évêque, s’il n’avait pas quitté le sacerdoce. J’ai entendu dire bien du mal de lui, mais, dans le monde clérical surtout, l’on dit tant de choses!
— Mais enfin, vous l’avez personnellement connu!
— Oui, je lai même eu pour confesseur.
— Alors, il n’est pas possible que vous ne sachiez à quoi vous en tenir sur son compte?
— C’est, en effet, présumable. Enfin, voici des heures que vous tournez autour du pot; que voulez- vous apprendre, au juste?
— Mais tout ce que vous voudrez bien me confier; est-il jeune beau ou laid, pauvre ou riche?
— İl a quarante ans, il est bien de sa personne et il dépense beaucoup d'argent.
— Croyez-vous qu’il se livre aux envoûtements, qu’il célèbre la Messe Noire?
— C’est fort possible.
— Pardonnez-moi de vous forcer ainsi dans vos retranchements, de vous arracher de même qu'avec un davier les mots; puis-je même être tout à fait indiscret?… cette faculté de lincubat...
— Parfaitement; c’est de lui que je la tiens; j'espère que vous êtes satisfait maintenant.
— Oui et non. Je vous remercie de votre bonne
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grâce à me répondre, — je sens que j’abuse, — une dernière question pourtant. Ne connaïitriez-vous pas un moyen qui me permettrait de voir en personne le chanoine Docre?
— Il est à Nîmes.
— Pardon, il est à Paris, pour l'instant.
— Ah! vous savez cela! eh bien, si je connaissais ce moyen, je ne vous l’'indiquerais pas, soyez-en sûr. Il ne vous serait pas bon de fréquenter ce prêtre!
— Vous avouez donc qu’il est dangereux?
— Je n’avoue, ni ne nie; je dis simplement que vous n’avez rien à faire avec ce prêtre!
— Mais si; jai des renseignements à lui deman- der pour mon livre sur le satanisme.
— Vous vous les procurerez d’une autre manière. D'ailleurs, reprit-elle, en mettant son chapeau devant une glace, mon mari a rompu toute relation avec cet homme qui l’effraie; il ne vient donc plus comme autrefois chez nous.
— Ce ne serait pas une raison pour...
— Pour quoi? dit-elle, en se retournant.
— Pour... rien. » Il retint cette réflexion : mais pour que vous ne le fréquentiez point.
Elle n’insista pas; elle se tapotait les cheveux sous sa voilette. « Mon Dieu, comme je suis faite! > Il lui prit les mains et les embrassa. « Quand vous verrai-je?
— Je croyais ne plus venir.
— Allons, vous savez bien que je vous aime ainsi qu’une bonne amie, dites, quand viendrez-vous?
— Après-demain, à moins que cela vous dérange.
— Du tout!
_— Alors, au revoir. » Ils se baisèrent sur la bouche.
« Et surtout ne rêvez pas au chanoine Docre », fit-elle, en le menaçant du doigt, au moment où elle partit.
« Que le diable t'emporte, avec tes réticences! » se dit-il, en refermant la porte.
Quand je songe, se dit Durtal, le lendemain, qu’au lit, à ce moment où la plus pertinace volonté suc- combe, j'ai tenu bon, j'ai refusé de céder aux instan- ces de Hyacinthe voulant prendre pied ici et qu'après le déclin charnel, à cet instant où l’homme diminué se reprend, je lai suppliée, moi-même, de continuer ses visites, c’est à n’y rien comprendre! Au fond, je navais pas arrêté la ferme résolution d’en finir avec elle; et puis je ne pouvais cependant la congé. dier comme une fille, reprit-il, pour se justifier lincohérence de ce revirement. J’espérais aussi avoir des renseignements sur le chanoine. Oh! mais, à ce propos, je ne la tiens pas quitte, il faudra qu'elle se décide à parler, à ne pas répondre par des monosyllabes ou des phrases en garde, ainsi qu'hier!
« Au fait, qu'a-t-elle pu faire avec cet abbé qui a été son confesseur et qui, de son aveu même, l’a lancée dans l’incubat? Elle a été sa maîtresse, cela est sûr; et combien, parmi ces autres ecclésias- tiques qu’elle a fréquentés, ont été ses amants aussi? car elle l’a confessé, dans un cri, ce sont ces gens- là qu’elle aime! Ah! si l’on fréquentait le monde clérical, l’on apprendrait sans doute de curieuses particularités sur son mari et sur elle; c’est tout de même étrange, Chantelouve qui joue un singulier rôle dans ce ménage, s’est acquis une déplorable réputation et, elle, pas. Jamais je mai ouï parler de ses frasques; mais non, que je suis bête! ce n’est pas étrange; son mari ne s’est pas confiné dans les
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cercles religieux et mondains; il se frotte aux gens de lettres, s'expose par conséquent à toutes les médisances, tandis qu’elle, si elle prend un amant, elle le choisit, certainement, dans des sociétés pieuses où aucun de ceux que je connais ne serait reçu; et puis, les abbés sont gens discrets; mais comment expliquer alors qu’elle vienne ici? par ce fait bien simple qu’elle a probablement eu une indigestion de soutaniers et qu’elle ma requis pour faire un intérim de bas noirs. Je lui sers de halte laïque!
C’est égal, elle est tout de même bien singulière, et plus je la vois, moins je la comprends. Il y a en elle trois êtres distincts
D'abord, la femme assise ou debout que j'ai connue dans son salon, réservée, presque hautaine, devenue bonne fille dans l'intimité, affectueuse, tendre même.
Puis, la femme couchée, complètement changée d’allures et de voix, une fille, crachant de la boue, perdant toute vergogne.
Enfin, la troisième que j'ai aperçue hier, une impi- toyable mâtine, une femme vraiment satanique, vraiment rosse.
Comment /tout cela s’amalgame et s’allie? Je l'ignore; par l'hypocrisie sans doute; et encore non, elle est souvent d'une franchise qui déconcerte; ce sont peut-être, il est vrai, des moments de détente ou d’oubli. Au fond, à quoi bon essayer de compren- dre le caractère de cette dévote lubrique! En somme,
ce que je pouvais appréhender ne se réalise point;
elle ne me demande pas de la sortir, ne me force pas à diner chez elle, ne me réclame aucune pré- bende, n’exige aucune compromission d’aventurière plus ou moins louche. Je ne trouverai jamais mieux. — Oui, mais c’est que maintenant, je préférerais ne rien trouver; il me suffirait très bien de déposer entre des mains mercenaires mes pétitions char- nelles; et alors, pour vingt francs, j’achèterais de plus studieuses crises! car, il n’y a pas à dire, seules les filles savent cuisiner les petits plats des sens!
Ce qui est bizarre, se dit-il soudain, après un silence de réflexions, c’est que, toutes proportions
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gardées, Gilles de Rais se divise comme elle en trois êtres qui différent. -
D’abord le soudard brave et pieux.
Puis lartiste raffiné et criminel. L
Enfin, le pécheur qui se repent, le mystique.
Il est tout en volte-face d’excès, celui-là! A con- templer le panorama de sa vie, l’on découvre en face de chacun de ses vices une vertu qui le contredit; mais aucune route visible ne les rejoint.
Il fut d’un orgueil orageux, d’une superbe immense et lorsque la contrition s'empara de lui, il tomba à genoux devant le peuple et il eut les larmes, l’humi- lité d’un saint.
Sa férocité dépassa les limites du loyer humain, et cependant il fut charitable et il adora ses amis qu'il soigna, tel qu’un frère, dès que le Démon les meurtrit.
Impétueux dans ses souhaits et néanmoins patient; brave dans les batailles, lâche devant l’au-delà, il fut despotique et violent, faible pourtant lorsque les louanges de ses parasites s’étoffèrent. Il est tantôt sur les cimes, tantôt dans les bas-fonds, jamais dans la plaine parcourue, dans les pampas de l’âme. Ses aveux n’éclairent même point ces invariables anti- podes. Il répond, alors qu’on lui demande qui lui suggéra l’idée de pareils crimes : « Personne, mon imagination seule my a poussé; la pensée ne m'en est venue que de moi-même, de mes rêveries, de mes plaisirs journaliers, de mes goûts pour la débauche. »
Et il s’accuse de son oisiveté, assure constamment que les repas délicats, que les robustes breuvages ont aidé à décager chez lui le fauve.
Loin des passions médiocres, il s’exalte, tour à tour, dans le bien comme dans le mal et il plonge, tête baissée, dans les gouffres opposés de l'âme. Il meurt à l’âge de trente-six ans, mais il avait tari le flux des joies désordonnées, le reflux des douleurs que rien n’apaise. Il avait adoré la mort, aimé en vampire, baisé d’inimitables expressions de souf- france et d’effroi et il avait également été pressuré par d’infrangibles remords, par d’insatiables peurs. Il n'avait plus, ici-bas, rien à tenter, rien à ap- prendre.
LÀ BAS 203
É — Voyons, fit Durtal qui feuilletait ses notes, je lai laissé au moment où l’expiation commence; ainsi que je lai écrit dans l’un de mes précédents chapitres, les habitants des régions que dominent les châteaux du maréchal savent maintenant quel est l’inconcevable monstre qui enlève les enfants et les égorge. Mais personne n’ose parler. Dès qu’au tournant d’un chemin, la haute taille du carnassier émerge, tous s'enfuient, se tapissent derrière les haies, s’enferment dans les chaumières.
Et Gilles passe, altier et sombre, dans le désert des villages singultueux et clos. L'impunité lui semble assurée, car quel paysan serait assez fou pour s'attaquer à un maître qui peut le faire pati- buler au moindre mot?
D'autre part, si les humbles renoncent à l’attein- dre, ses pairs n’ont pas dessein de le combattre au profit de manants qu’ils dédaignent; et son supé- rieur, le duc de Bretagne, Jean V, le caresse et le choie, afin de lui extorquer à bas prix ses terres.
Une seule puissance pouvait se lever et, au-dessus des complicités féodales, au-dessus des intérêts humains, venger les opprimés et les faibles, l'Eglise. — Et ce fut elle, en effet, qui, dans la personne de Jean de Malestroit, se dressa devant le monstre et l’abattit. |
Jean de Malestroit, évêque de Nantes, appartenait à une lignée illustre. Il était proche parent de Jean V et son incomparable piété, sa sagesse assidue, sa fougueuse charité, son infaillible science, le fai- saient vénérer par le duc même.
Les sanglots des campagnes décimées par Gilles étaient venus jusqu’à lui; en silence, il commençait une enquête, épiait le maréchal, décidé, dès qu'il le pourrait, à commencer la lutte.
Et Gilles commit subitement un inexplicable attentat qui permit à l’évêque de marcher droit sur lui et de le frapper.
Pour réparer les avaries de sa fortune, Gilles vend sa seigneurie de Saint-Etienne-de-Mer-Morte à un sujet de Jean V, Guillaume le Ferron, qui délègue son frère Jean pour prendre possession de ces
domaines. : à Per Quelques jours après, le maréchal réunit les deux
204 LABAS
cents hommes de sa maison militaire et il se dirige, à leur tête, sur Saint-Etienne, Là, le jour de la Pentecôte, alors que le peuple réuni entend la messe, il se précipite, la jusarme au poing, dans l’église, balaie d’un geste les rangs tumultueux des fidèles et, devant le prêtre interdit, menace d’égorger Jean le Ferron qui prie. La cérémonie est interrompue, les assistants prennent la fuite. Gilles traine le Fer- ron qui demande grâce jusqu’au château, ordonne qu’on baisse le pont-levis et de force il occupe la place, tandis que son prisonnier est emporté et jeté à Tiffauges, dans un fond de geôle.
Il venait du même coup de violer le coutumier de Bretagne qui interdisait à tout baron de lever des troupes sans le consentement du duc, et de com- mettre un double sacrilège, en profanant une cha- pelle et en s’emparant de Jean le Ferron qui était un clerc tonsuré d’Eglise.
L'évêque apprend ce guet-apens et décide Jean V, qui hésite pourtant, à marcher contre le rebelle. Alors tandis qu’une armée s’avance sur Saint-Etienne que Gilles abandonne pour se réfugier avec sa petite troupe dans le manoir fortifié de Machecoul, une autre armée met le siège devant Tiffauges.
Pendant ce temps, le prélat accumule, hâte les enquêtes. Son activité devient extraordinaire, il délègue des commissaires et des procureurs dans tous les villages où des enfants ont disparu. Lui- même quitte son palais de Nantes, parcourt les cam- pagnes, recueille les dépositions des victimes. Le peuple parle enfin, le supplie à genoux de le proté-
ger et, soulevé par les atroces forfaits qu’on lui.
révèle, l’évêque jure qu'il fera justice.
Un mois a suffi pour que tous les rapports soient terminés. Par lettres patentes, Jean de Malestroit établit publiquement « l’infamatio » de Gilles, puis, alors que les formules de la procédure canonique sont épuisées, il lance le mandat d’arrêt.
Dans cette pièce libellée en forme de mandement et donnée à Nantes, le 13 septembre de lan du Sei- gneur 1440, il rappelle les crimes imputés au maré- chal, puis, dans un style énergique, il somme son diocèse de marcher contre assassin, de le débusquer.
LÀ-BAS 205
« Ainsi, nous vous enjoignons à tous et à chacun « de vous, en particulier, par ces présentes lettres, « de citer immédiatement et d’une manière défini- « tive, sans compter l’un sur l’autre, sans vous « reposer de ce soin sur autrui, de citer devant « « drale, pour le lundi de la fête de l'Exaltation de « la Sainte-Croix, le 19 Septembre, Gilles, noble « baron de Rais, soumis à notre puissance et rele- « vant de notre juridiction, et nous le citons, nous- « même, par ces lettres, à comparaître à notre « barre pour avoir à répondre des crimes qui « pèsent sur lui. — Exécutez donc ces ordres et que « chacun de vous les fasse exécuter. »
Et, le lendemain, le capitaine d'armes Jean Labbé, agissant au nom du duc, et Robin Guillaumet, notaire agissant au nom de l’évêque, se présentent, escortés d’une petite troupe, devant le château de Machecoul.
Que se passa-t-il dans l’âme du maréchal? trop faible pour tenir en rase campagne, il peut néanmoins se défendre derrière les remparts qui l’abritent, et il se rend!
Roger de Bricqueville, Gilles de Sillé, ses conseillers habituels, ont pris la fuite. Il reste seul avec Prélati qui essaie en vain, lui aussi, de se sauver.
Il est ainsi que Gilles chargé de chaines. Robin Guillaumet visite la forteresse de fond en comble. Il y découvre des chemisettes sanglantes, des os mal calcinés, des cendres que Prélati n’a pas eu le temps de précipiter dans les latrines et les douves.
Au milieu des malédictions, des cris d'horreur qui jaillissent autour d'eux, Gilles et ses serviteurs sont conduits à Nantes et écroués au château de la Tour Neuve.
« Tout cela, ce n’est pas, en somme, très clair, se disait Durtal. Etant donné le casse-cou que fut autrefois le maréchal, comment admettre que, sans coup férir, il livre ainsi sa tête? »
Fut-il amolli, ébranlé par ses nuits de débauche, démantelé par les abjectes délices des sacrilèges, effondré, moulu par les remords? fut-il las de vivre ainsi et se délaissa-t-il comme tant de meurtriers
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que le châtiment attire? nul ne le sait. Se jugea-t-il d'un rang si élevé qu’il se crût incoercible? espéra-t-il enfin, désarmer le Duc, en tablant sur sa vénalité, en lui offrant une rançon de manoirs et de prés?
Tout est plausible. Il pouvait aussi savoir combien Jean V avait hésité, de peur de mécontenter la noblesse de son Duché, à céder aux objurgations de lYEvêque et à lever des troupes pour le traquer et le saisir.
Ce qui est certain c’est qu'aucun autre document ne répond à ces questions. Encore tout cela peut-il être mis à peu près en place dans un livre, se disait-il, mais ce qui est bien autrement fastidieux et obscur, c’est, au point de vue des juridictions criminelles, le procès même.
Aussitôt que Gilles et ses complices furent incar- cérés, deux tribunaux s’organisérent : l’un, ecclé- siastique, pour juger les crimes qui relevaient de l'Eglise, l’autre, civil, pour juger ceux desquels il appartenait à PEtat de connaître.
À vrai dire, le tribunal civil qui assista aux débats ecclésiastiques s’effaçca complètement dans cette cause; il ne fit, pour la forme, qu’une petite contre- enquête, mais il prononça la sentence de mort que VEglise s’interdisait de proférer, en raison du vieil adage « Ecclesia abhorret a sanguine >».
Les procédures ecclésiastiques durèrent un mois et huit jours; les procédures civiles quarante-huit heures. Il semble que, pour se mettre à labri derrière l’évêque, le duc de Bretagne ait volontaire- ment amoindri le rôle de la justice civile qui d’ordi- naire se débattait mieux contre les empiétements de rOfficial.
Jean de Malestroit préside les audiences; ił choisit pour assesseurs les évêques du Mans, de Saint-Brieuc et de Saint-Lô; puis en sus de ces hauts dignitaires, il s’entoure d’une troupe de juristes qui se relaient dans les interminables séances du procès, Les noms de la plupart d’entre eux figurent dans les pièces de procédure; ce sont : Guillaume de Montigné, avocat à la cour séculière, Jean Blanchet, bachelier ès lois,
Guillaume Groyguet et Robert de la Rivière, licenciés
in utroque jure, Hervé Lévi, sénéchal de Quimper.
LA- BAS 207
Pierre de l’'Hospital, chancelier de Bretagne, qui doit présider, après le jugement canonique, les débats civils, assiste Jean de Malestroit.
Le Promoteur, qui faisait alors office de ministère public, fut Guillaume Chapeiron, curé de Saint- Nicolas, homme éloquent et retors; on lui adjoignit, pour alléger la fatigue des lectures, Geoffroy Pipraire, doyen de Sainte-Marie, et Jacques de Pent- coetdic, official de l’église de Nantes.
Enfin à côté de la juridiction épiscopale, l'Eglise avait institué, pour la répression du crime d’hérésie qui comprenait alors le parjure, le blasphème, le sacrilège, tous les forfaits de la magie, le Tribunal extraordinaire de l’Inquisition.
Il siégea, aux côtés de Jean de Malestroit, en la redoutable et docte personne de Jean Blouyn, de l’ordre de Saint-Dominique, délégué par le grand inquisiteur de France, Guillaume Mérici, aux fonc- tions de vice-inquisiteur de la ville et du diocèse de Nantes.
Le Tribunal constitué, le procès s'ouvre dès le matin, car juges et témoins doivent être, suivant la coutume du temps, à jeun. On y entend le récit des parents des victimes et Robin Guillaume, faisant fonction d’huissier, celui-là même qui s’est emparé du maréchal à Machecoul, donne lecture de lassi- gnation faite à Gilles de Rais de paraître. Il est amené et déclare dédaigneusement qu’il n’accepte pas la compétence du Tribunal; mais, ainsi que le veut la procédure canonique, le Promoteur rejette aussitôt, « pour ce que par ce moyen la correction du maléfice ne soit empêchée >», le déclinatoire comme étant nul en droit et « frivole » et il obtient du tribunal qu’on passe outre. I] commence à lire à l’inculpé les chefs de l’accusation portée contre lui; Gilles crie que le Promoteur est menteur et traître. Alors Guillaume Chapeiron étend le bras vers le Christ, jure qu’il dit la vérité et invite le maréchal à prêter le même serment. Mais cet homme, qui n’a reculé devant aucun sacrilège, se trouble, refuse de se parjurer devant Dieu et la séance se lève, dans le brouhaha des outrages que Gilles voci- fère contre le Promoteur.
Ces préambules terminés, quelques jours après,
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les débats publics commencent. L'acte d’accusation, dressé en forme de réquisitoire, est lu, tout haut, devant l'accusé, devant le peuple qui tremble, alors que Chapeiron énumère, un à un, patiemment, les crimes, accuse formellement le maréchal d’avoir pollué et occis des petits enfants, d’avoir pratiqué les opérations de ľa sorcellerie et de la magie, d'avoir violé à Saint-Etienne-de-Mer-Morte, les immunités de la Sainte Eglise.
Puis, après un silence, il reprend son discours et, laissant de côté les meurtres, ne retenant plus alors que les crimes dont la punition, prévue par le droit canonique, pouvait être prononcée par l'Eglise, il demande que Gilles soit frappé de la double excommunication, d’abord comme évocateur de démons, Lérétique, apostat et relaps, ensuite comme sodomite et sacrilège.
Gilles qui a écouté ce réquisitoire tumultueux et serré, âpre et dense, s’exaspère. Il insulte les juges, les traite de simoniaques et de ribauds, et il refuse de répondre aux questions qu'on lui pose. Le Pro- moteur, les assesseurs, ne se lassent point; ils l’invi- tent à présenter sa défense. De nouveau, il les récuse, les outrage, puis lorsqu'il s’agit de les réfuter, il demeure muet.
Alors l’évêque et le vice-inquisiteur le déclarent contumace et prononcent contre lui la sentence d’excommunication qui est aussitôt rendue publique.
Ils décident en outre que les débats se poursui- vront, le lendemain.
Un coup de sonnette interrompit la lecture que Durtal faisait de ses notes. Et des Hermies entra.
«-Je viens de voir Carhaix qui est souffrant, dit-il.
— Tiens, qu'est-ce qu’il a?
— Rien de grave, un peu de bronchite, il sera debout dans deux jours s’il consent à rester tran- quille.
— J'irai le voir, demain, fit Durtal.
— Et toi, que fais-tu, reprit des Hermies, tu travailles?
— Mais, oui, je pioche le procès du noble baron de Rais. Ce sera aussi ennuyeux à écrire qu’à lire!
— Et tu ne sais toujours pas quand tu auras fini ton volume?
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. — Non, répondit Durtal, en s’étirant. Au reste, je ne désire pas qu’il se termine. Que deviendrai-je alors? Il faudra chercher un autre sujet, retrouver la mise en train des chapitres de début si embêtants a poser; Je passerai de mortelles heures. d’oisiveté. Vraiment. quand j'y songe, la littérature n’a qu’une raison d’être, sauver celui qui la fait du dégoût de vivre!
— Et, charitablement, alléger la détresse des quelques-uns qui aiment encore l'art.
— Ce qu’ils sont peu!
— Et leur nombre va, en diminuant; la nouvelle génération ne s'intéresse plus qu'aux jeux de hasard et aux jockeys!
‘— Oui, c’est exact; maintenant les hommes jouent et ne lisent plus; ce sont les femmes dites du monde qui achètent les livres et déterminent les succès ou les fours; aussi, est-ce à la Dame, comme l'appelait Schopenhauer, à la petite oie, comme je la qualifie- rais volontiers, que nous sommes redevables de ces écuellées de romans tièdes et mucilagineux qu’on vante!
« car, pour plaire aux femmes, il faut naturellement énoncer en un style secouru, des idées déjà digé- rées et toujours chauves.
« Oh! et puis, reprit Durtal, après un silence, il vaut peut-être mieux qu’il en soit ainsi; les rares artistes qui restent n’ont plus à s’occuper du public; ils vivent et travaillent loin des salons, loin de la cohue des couturiers de lettres; le seul dépit qu’ils puissent honnêtement ressentir, c’est, quand leur œuvre est imprimée, de la voir exposée aux salis- santes curiosités des foules!
— Le fait est, dit des Hermies, que c’est une véri- table prostitution; la mise en vente, c’est l’accepta- tion des déshonorantes familiarités du premier venu; c’est la pollution, le viol consenti, du peu qu’on vaut!
— Oui, c’est notre impénitent orgueil et aussi le besoin de misérables sous qui font qu’on ne peut garder ses manuscrits à labri des mufles; lart devrait être ainsi que la femme qu’on aime, hors de portée, dans l’espace, loin; car enfin c’est avec la
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prière la seule éjaculation de âme qui soit propre! Aussi, lorsqu'un de mes livres paraît, je le délaisse avec horreur. Je m’écarte autant que possible des endroits où il bat sa retape. Je ne me soucie un peu de lui, qu'après des années, alors qu’il a disparu de toutes les vitrines, qu’il est à peu près mort; c’est te dire que je ne suis pas pressé de terminer lhis- toire de Gilles qui malheureusement, tout de même, s’achève; le sort qui lui est réservé me laisse indif- férent et je men désintéresserai même absolument quand elle paraîtra!
— Dis donc, fais-tu quelque chose, ce soir?
— Non, pourquoi?
— Veux-tu que nous dinions ensemble?
— Ça va! »
Et tandis que Durtal enfilait ses bottines, des Hermies reprit :
« Ce qui me frappe encore dans le monde soi- disant littéraire de ce temps c’est la qualité de son hypocrisie et de sa bassesse; ce que, par exemple, ce mot de dilettante aura servi à couvrir de turpi- tudes!
— Certes, car il permet les plus fructueux des ménagements; mais ce qui est plus confondant, c’est que tout critique qui se le décerne maintenant comme un éloge, ne se doute même pas qu’il se soufflette; car enfin, tout cela se résume en un illogisme. Le dilettante n’a pas de tempérament personnel, puisqu'il n’exècre rien et qu’il aime tout; or, quiconque n’a pas de tempérament person- nel n’a pas de talent.
— Donc, reprit des Hermies, en mettant son cha- peau, tout auteur qui se vante d’être un dilettante, avoue par cela même qu’il est un écrivain nuli
— Dame! »
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XVII
Vers la fin de l’après-midi, Durtal interrompit son travail et monta aux tours de Saint-Sulpice.
Il trouva Carhaix étendu dans une chambre qui aftenait à celle où d’habitude ils dinaient. Ces pièces étaient semblables, avec leurs murs de pierre, sans papier de tenture, et leurs plafonds en voûte; seule- ment, la chambre à coucher était plus sombre; la croisée ouvrait sa demi-roue, non plus sur la place Saint-Sulpice, mais sur le derrière de l’église dont le toit la noyait d'ombre. Cette cellule était meublée d’un lit de fer, garni d’un sommier musical et d’un matelas, de deux chaises de canne, d’une table recouverte d’un vieux tapis. Au mur nu, un crucifix sans valeur, fleuriwde buis sec, et c’était tout.
Carhaix était assis sur son séant dans son lit et il parcourait des papiers et des livres. Il avait les yeux plus aqueux, le visage plus blême que de coutume; sa barbe, qui n’était pas rasée depuis plusieurs jours, poussait en taillis grisonnants sur ses joues caves; mais un bon sourire rendait affectueux, presque avenants, ses pauvres traits.
Aux questions que lui posa Durtal, il répondit : « Ce n’est rien; des Hermies m’autorise à me lever demain; mais quelle affreuse drogue! > Et il montra une potion dont il prenait une cuillerée, d’heure en heure.
« Qu’avalez-vous là? > demanda Durtal.
Mais le sonneur l’ignorait. Pour lui éviter sans doute des frais, des Hermies lui apportait lui-même la bouteille à boire.
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« Vous vous ennuyez au lit?
— Vous pensez! je suis obligé de confier mes cloches à un aide qui ne vaut rien. Ah! si vous l’entendiez sonner! moi, ça me donne des frissons, ça me crispe...
— Ne te fais donc pas ainsi du mauvais sang, dit la femme; dans deux jours, tu pourras les sonner toi-même, tes cloches! »
Mais il poursuivait ses plaintes. « Vous ne savez pas, vous autres; voilà des cloches qui ont l'habitude d'être bien traitées; c’est, comme les bêtes, ces ins- truments-là, ça n’obéit qu’à son maître. Maintenant elle déraisonnent, elles brimbalent, elles sonnent la gouille; c’est tout juste si d'ici je reconnais leurs voix!
— Que lisez-vous? fit Durtal qui voulait détourner la conversation d’un sujet qu’il sentait pénible.
— Mais des volumes écrits sur elles! Ah! tenez, monsieur Durtal, j'ai là des inscriptions qui sont d’une beauté vraiment rare. Ecoutez, reprit-il, en ouvrant un livre traversé par des signets, écoutez cette phrase écrite en relief sur la robe de bronze de la grosse cloche de Schaffouse : « J'appelle les « vivants, je pleure les morts, je rompts la foudre. » Et cette autre donc qui figurait sur une vieille cloche du beffroi de Gand : « Mon nom est Rolande; quand « je tinte, c’est l'incendie, quand je sonne, c'est la « tempête dans les Flandres. »
— Oui, celle-là ne manque pas d’une certaine allure, approuva Durtal.
— Eh bien, c’est encore fichu! maintenant les richards font inscrire leurs noms et leurs qualités sur les cloches dont ils dotent les églises; mais.ils ont tant de qualités et de titres qu’il ne reste plus de place pour la devise. L’on manque véritablement d’humilité, dans ce temps-ci!
— Si l’on ne manquait que d’humilité! soupira Durtal.
— Oh! reprit Carhaix tout à ses cloches, s’il n’y avait que cela! mais à ne plus rien faire, les cloches se rouillent, le métal ne s’écrouit pas et vibre mal; autrefois ces auxilliaires magnifiques du culte chan- taient sans cesse; on sonnait les heures canoniales; matines et Laudes,-avant le lever du jour; Prime,
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dès l'aube; Tierce, à neuf heures; Sexte, à midi; None, à trois heures et encore les Vêpres et les Com- plies; aujourd’hui, on annonce la messe du curé, les trois Angélus, du matin, de midi et du soir, parfois des Saluts, et, certains jours, on lance quelques volées pour des cérémonies prescrites, et c’est tout. Il n’y a plus que dans les couvents où les cloches ne dorment pas, car là, au moins, les offices de nuit persistent!
— Laisse donc cela, dit sa femme, en lui tassant l’oreiller dans le dos. Quand tu t’agiteras ainsi, ça ne t’avancera à rien et tu te feras mal.
— C’est juste, fit-il, résigné; mais que veux-tu, l'on reste un homme de révolte, un vieux pécheur que rien n’apaise »; et il sourit à sa femme qui lui apportait une cuillerée de potion à boire.
On sonna. Mme Carhaix s’en fut ouvrir et intro- duisit un prêtre hilare et rouge qui, d’une grosse voix, cria : « C’est l’échelle du paradis, cet esca- lier! que je souffle! » Et il tomba dans un fauteuil et s’éventa.
« la chambre à coucher, j'ai appris par le bedeau que vous étiez souffrant et je suis venu. »
Durtal l’examina. Une incompressible gaieté fen- dait cette face sanguine, aux joues peintes avec un rasoir, en bleu. Carhaix les présenta l’un à l’autre; ils échangèrent, le prêtre un salut défiant et Durtal un salut froid.
Celui-ci se sentait gèné, de trop, dans les effusions de l’accordant et de sa femme qui remerciaient à mains jointes cet abbé d’être monté. Il était évident que pour ce ménage, qui n’ignorait point cependant les passions sacrilèges ou médiocres du clergé, l’ecclésiastique était l’homme d'élection, un homme tellement supérieur que, dès qu’il était là, les autres ne comptaient plus. |
Il prit congé; et, en descendant, il se disait : « Ce prêtre jubilant me fait horreur. Au reste, un prêtre, un médecin, un homme de lettres gais sont à n’en pas douter, d’ignobles âmes, car enfin, ce sont eux qui voient de près les misères humaines, qui les consolent, les soignent, ou les décrivent. Si après cela, ils se désopilent et pouffent, c’est un comble!
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Ce qui n'empêche, du reste, que quelques incon- scients déplorent que le roman observé, vécu, vrai, soit triste, comme la vie qu’il représente. Ils le vou- draient et jovial et gaulois et fardé, les aidant, dans leur bas égoïsme, à leur faire oublier les désas- treuses existences qui les frôlent!
« C’est égal, Carhaix et sa femme sont tout de même de singulières gens! Ils ploient sous le despo- tisme paterne des prêtres, — et il y a des moments où ça ne doit pas être drôle, — et ils les révèrent et les adorent! mais voilà ce sont des âmes blanches, des croyants et des humbles! Je ne connais pas cet abbé qui était là, mais il est redondant et rubicond, il pète dans sa graisse et crève de joie. Malgré l'exemple de saint François d'Assise qui était gai, — ce qui me le gâte, du reste, — j'ai peine à m’ima- giner que cet ecclésiastique soit un être surélevé. Il est bon de dire qu’au fond il vaut mieux pour lui qu’il soit médiocre. Comment, s’il était autre, se ferait-il comprendre de ses ouailles? et puis, sil était supérieur, il serait haï par ses collègues et per- sécuté par son évêque! »
En se causant ainsi, à bâtons rompus, Durtal atteignit le bas des tours. Il s'arrêta, sous le porche. « Je croyais rester plus longtemps là-haut, pensa- t-il; il n'est que cinq heures et demie; il faut que je tue au moins une demi-heure, avant que de me mettre à table. »
Le temps était presque doux, les neiges étaient balayées; il alluma une cigarette et musa sur la place.
Levant le nez, il chercha la fenêtre du sonneur et il la reconnut; seule, elle avait un rideau, parmi les autres arcs vitrés qui s’ouvraient au-dessus du per- ron. Quelle abominable construction! se dit-il, en contemplant l’église; quand on songe que ce carré flanqué de deux tours, ose rappeler la forme de la façade de Notre-Dame! Et quel gâchis! poursuivit-il, en examinant les détails. Du parvis au premier étage, il ‘y a des colonnes doriques; du premier au deuxième, des colonnes ioniques à volutes; enfin, de la base au sommet de la tour même, des colonnes corinthiennes, à feuilles d’acanthe. Que peut bien signifier ce salmigondis d’ordres païens pour une
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église? Et encore cela n'existe que pour la tour habitée par les cloches; l’autre n’est même pas ter- minée, mais demeurée à l’état de tube fruste, elle est moins laide!
Et ils se sont mis cinq ou six architectes pour ériger cet indigent amas de pierres! Pourtant, au fond, les Servandoni et les Oppenord ont été les Ezéchiel de la bâtisse, de vrais prophètes; leur œuvre est une œuvre de voyants, en avance sur le xvin? siècle, car c’est l'effort divinatoire du moellon voulant symboliser, à une époque où les chemins de fer n’existaient pas, le futur embarcadère des rail- ways, Saint-Sulpice, ce n’est, pas, en effet, une église, c’est une gare.
Et l’intérieur du monument n’est ni plus religieux, ni plus artiste que le dehors; il n’y a vraiment dans tout cela que la cave aérienne du brave Carhaix qui me plaise! Puis il regarda autour de lui; cette place est bien laide, reprit-il, mais qu’elle est provinciale et intime! Sans doute, rien ne peut égaler la hideur de ce séminaire qui dégage l’odeur rance et glacée d’un hospice. La fontaine avec ses bassins poly- gones, ses vases à pot au feu, ses lions pour têtes de chenets, ses prélats en niches, n’est point un chef-d'œuvre, pas plus que cette Mairie dont le style administratif vous couvre les yeux de cendre; mais sur cette place, comme dans les rues Servan- doni, Garancière, Férou qui l’avoisinent, l’on respire une atmosphère faite de silence bénin et d'humidité douce. Ça sent le placard oublié et un peu l'encens. Cette place est en parfaite harmonie avec les mai- sons des rues surannées qui l’enserrent, avec les bondieuseries du quartier, les fabriques d’images et de ciboires, les librairies religieuses dont les livres ont des couvertures couleur de pépin, de macadam, de muscade, de bleu à linge! f
Oui, c’est caduc et discret, conclut-il. La place était alors presque déserte. Quelques femmes gra- vissaient le perron de l’église, devant des mendiants qui murmuraient des patenôtres, en secouant des sous dans des gobelets; un ecclésiastique, tenant sous son bras un livre revêtu de drap noir, saluait des dames aux yeux blancs; quelques chiens galo- paient; quelques enfants se poursuivaient ou sau-
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taient à la corde; les énormes omnibus chocolat de la Villette et le petit omnibus jaune miel de la ligne d'Auteuil, partaient presque vides, tandis que, réu- nis devant leurs voitures, sur le trottoir, près d’un chalet de nécessité, des cochers causaient; nul bruit, nulle foule et des arbres ainsi que sur le mail silen- cieux d'un bourg.
Voyons, se dit Durtal qui considérait à nouveau l’église, il faudra pourtant bien qu’un jour, alors qu'il fera moins froid et plus clair, je monte en haut de la tour; puis il hocha la tête. A quoi bon? Paris à vol d'oiseau, c'était intéressant au Moyen Age, mais maintenant! j'apercevrai, comme au sommet des autres fûts, un amas de rues grises, les artères plus blanches des boulevards, les plaques vertes des jardins et des squares et, tout au loin, des files de maisons qui ressemblent à des dominos alignés de- bout et dont les points noirs sont des fenêtres.
Et puis les édifices qui émergent de cette mare cahotée de toits, Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, Saint-Séverin, Saint-Etienne-du-Mont, la tour Saint- Jacques sont noyés dans la déplorable masse des monuments plus neufs; — et je ne tiens nullement à contempler, en même temps, ce spécimen de l’art des marchandes à la toilette qu’est l'Opéra, cette arche de pont qu'est l'arc de Triomphe, et ce chan- delier creux qu'est la tour Eiffel!
C’est assez de les voir séparément, en bas, sur le pavé, à des tournants de rues.
Si j'allais diner, car enfin, jai rendez-vous avec Hyacinthe et il faut qu'avant huit heures, je sois rentré.
Il s’en fut chez un marchand de vins du voisi- nage où la salle, dépeuplée à six heures, permettait de discuter avec soi-même tranquillement, en man- geant des viandes demeurées saines et en buvant des breuvages pas trop mal teints. Il pensait à Mme Chantelouve et surtout au chanoine Docre. Le côté mystérieux de ce prêtre le hantait. Que pou- vait-il se passer dans la cervelle d’un homme qui s'était fait dessiner un Christ sous la plante des pieds pour le mieux fouler?
Quelle haine cela révélait! Lui en voulait-il de ne pas lui avoir donné les extases bienheureuses d’un
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Saint ou plus humainement, de ne pas l'avoir élevé aux plus hautes dignités du sacerdoce? Evidemment, le dépit de ce prêtre était désordonné et son orgueil était immense. Il ne devait même pas être fâché d’être un objet de terreur et de dégoût, car il était ainsi quelqu'un. Puis, pour une âme foncièrement scélérate, telle que celle-là semblait l'être, quelles joies que de pouvoir faire languir ses ennemis, par d’impunissables envoûtements, dans les souffrances! Enfin le sacrilège exalte en des allégresses furieuses, en des voluptés démentielles que rien n’égale. C’est, depuis le Moyen Age, le crime des lâches, car la justice humaine ne le poursuit plus et l’on peut impunément le commettre, mais il est le plus exces- sif de tous pour un croyant et Docre croit au Christ puisqu'il le hait!
Quel monstrueux prêtre! — Et quelles ignobles relations il a sans doute eues avec la femme de Chantelouve! Oui, mais comment la faire parler, celle-là? elle ma, en somme, très nettement notifié son refus de s'expliquer sur ce sujet, l’autre jour. En attendant, comme je n’ai nulle envie de subir, ce soir, le péché de ses fredaines, je vais lui déclarer que je suis souffrant et qu’un repos absolu m'est nécessaire.
Et il le fit, lorsqu'elle vint, une heure après qu’il fut rentré chez lui.
Elle lui proposa une tasse de thé et, sur son refus, elle le dorlota, en l'embrassant. Puis, s’écartant un peu :
« Vous travaillez trop; vous auriez besoin de vous distraire; allons, pour tuer le temps, si vous me faisiez un peu la cour, car enfin c'est moi qui joue, sans me lasser, ce rôle! — non? cette idée ne vous déride pas? cherchons autre chose. — Voulez-vous que nous entamions une partie de cache-cache avec le chat? vous haussez les épaules; eh bien, puisque rien ne réussit à éclairer votre mine grognonne, cau- _sons de votre ami, de des Hermies, que devient-il? — Mais rien de particulier.
— Et ses expériences avec la médecine Mattei? — J'ignore s’il les continue. —— Allons, je vois que ce sujet est déjà épuisé.
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Savez-vous que vos réponses ne sont pas encoura- geantes, mon cher?
— Mais, fit-il, il peut arriver à tout le monde de ne pas répondre longuement à des questions. Je connais même certaine personne qui abuse quelque- fois de ce laconisme, alors que sur certain chapitre on l’interroge.
— Sur un chanoine, par exemple.
Vous l’avez dit. »
Elle croisa tranquillement les jambes.
« Cette personne avait sans doute des raisons pour se taire; mais si cette personne tient réellement à obliger celle qui l’interroge, peut-être s’est-elle, depuis le dernier entretien, donné beaucoup de mal pour la satisfaire.
— Voyons, ma chère Hyacinthe, expliquez-vous, dit-il, la face réjouie, en lui serrant les mains.
— Avouez que si je vous mettais ainsi l’eau à la bouche, à seule fin de ne plus avoir devant les yeux un visage bougon, j'aurais bien réussi. »
Il gardait le silence, se demandant si elle se fichait lui ou bien si réellement, elle consentait à par- er:
« Ecoutez, reprit-elle; je maintiens ma décision de l’autre soir; je ne vous permettrai pas de vous lier avec le chanoine Docre; maïs, à un moment fixé, je puis, sans que vous entriez en relations avec lui, vous faire assister à la cérémonie que vous désirez le plus connaître.
— À la Messe Noire? -
Oui; avant huit jours, Docre aura quitté Paris; si vous le voyez, une fois avec moi, jamais plus après vous ne le reverrez. Conservez done vos soirées libres pendant une huitaine; quand Pins- tant sera venu, je vous ferai signe; mais vous pouvez me remercier, mon ami, car pour vous être utile, j'enfreins les ordres de mon confesseur que je nose plus revoir et je me damne! »
Il lembrassa gentiment, la câlina, puis :
« C’est donc sérieux, c’est donc bien réellement un monstre que cet homme?
— Jen ai peur; — dans tous les cas, je ne sou- haite de l’avoir pour ennemi à personne!
— Dame! s’il envoûte les gens comme Gévingey!
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— Certes, et je ne voudrais pas être à la place de astrologue.
— Vous y croyez donc! — Voyons, comment opère-t-il, avec le sang des souris, les hachis ou les huiles?
— Tiens, vous savez cela. — Il se sert, en effet, de ces substances; il est même un des seuls qui puis- sent les manipuler, car l’on s’empoisonne fort bien avec; il en est de même des matières explosibles si dangereuses à manier pour ceux qui les pré- parent; mais souvent, lorsqu'il s'attaque à des êtres sans défense, il use de recettes plus simples. Il dis- tille des extraits de poisons et il y ajoute de l'acide sulfurique pour bouillonner dans la plaie; alors il trempe dans ce composé la pointe d’une lancette avec laquelle il fait piquer sa victime par un esprit volant ou une larve. C’est l’envoûtement ordinaire, connu, celui des Rose-Croix et autres débutants en satanisme. »
Durtal se mit à rire. « Mais, ma chère, à vous en- tendre, on expédierait à distance la mort, ainsi qu'une lettre.
— Et certaines maladies telles que le choléra, on ne les dépêche pas par lettres? demandez aux ser- vices sanitaires qui désinfectent pendant les épi- démies les envois de poste!
— Je ne dis pas le contraire, mais le cas n’est pas le même.
— Si, puisque c’est la question de transmission, .d’invisibilité, de distance, qui vous étonne!
— Ce qui m'étonne surtout, c’est de voir les Rose- Croix mêlés à cette affaire. Je vous avoue que je ne les avais jamais considérés que comme de doux jobards ou de funéraires farceurs.
— Mais, toutes les sociétés sont formées de jo- bards, et, à leur tête, il y a toujours des farceurs qui les exploitent. Or c’est le cas des Rose-Croix; cela n’empêche point que leurs chefs tentent en secret le crime. Il n’y a pas besoin d'être érudit ou intelligent pour pratiquer le rituel des maléfices. Dans tous les cas, et cela je l'affirme, il y a parmi eux un ancien homme de lettres que je connais. Celui-là vit avec une femme mariée et ils passent
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leur temps, elle et lui, à essayer de tuer le mari par envoûtement.
— Tiens, mais c’est très supérieur au divorce, ce système-là! »
Elle le regarda et fit la moue.
« Je ne parlerai plus, dit-elle, car je vois que vous vous moquez de moi, vous ne croyez à rien...
— Mais non, je ne ris pas, car je mai pas des idées bien arrêtées là-dessus. J’avoue qu’au premier abord, tout cela me semble pour le moins impro- bable; mais quand je songe que tous les efforts de la science moderne ne font que confirmer les décou- vertes de la magie d’antan, je reste coi. C’est vrai, reprit-il, après un silence, pour ne citer qu’un fait : a-t-on assez ri de ces femmes changées en chattes, au Moyen Age? Eh bien, l’on a récemment amené chez M. Charcot une petite fille qui, subitement, cou- rait à quatre pattes, bondissait, miaulait, griffait et jouait ainsi qu'une chatte. Cette métamorphose est donc possible! Non, on ne saurait trop le répéter, la vérité c’est qu’on ne sait rien, et que l’on n’a le droit de rien nier; mais pour en revenir à vos Rose- Croix, ils se dispensent, avec ces formules pure- ment chimiques, du sacrilège?
— C'est-à-dire que leurs vénéfices, en supposant qu'ils sachent assez hien les apprêter, pour qu’ils réussissent, — ce dont je doute, — sont faciles à vaincre; toutefois cela ne signifie point que ce groupe, dans lequel figure un véritable prêtre, ne se serve pas au besoin d'Eucharisties souillées.
— Ça doit encore être un bien joli prêtre, celui- Jà! — Mais, puisque vous êtes si renseignée, savez- vous -aussi comment l’on conjure les maléfices?
— Oui et non; je sais que lorsque les poisons sont scellés par le sacrilège, lorsque l’opération a été faite par un maître, par Docre, ou par l’un des princes de la magie à Rome, il est très malaisé de leur opposer un antidote. On m’a cependant cité un certain abbé, à Lyon, qui réussit, à peu près seul, à l'heure actuelle, ces difficiles cures.
— Le docteur Johannès!
— Vous le connaissez?
— Non, mais Gévingey qui est parti chez lui pour se guérir m'en a parlé.
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— Eh bien, j'ignore comment celui-là s’y prend; ce que Je sais, c’est que les maléfices qui ne sont point compliqués de sacrilèges sont évités, la plu-
