NOL
Inferno

Chapter 2

M. Villemain.

Dans un de ses Entretiens littéraires, parlant de Dante et après avoir critiqué le mot à mot en prose française écrit par Lamennais sur les vers italiens, vocabulaire plutôt que traduction auquel ce grand écrivain, parent de Dante, usa sans succès l'ardeur de ses derniers jours, Lamartine s'exprime ainsi sur notre traduction :
« Un autre jeune traducteur de la Divine Comédie tente en ce moment une œuvre mille fois plus diflTicile, et, chose plus étonnante encore, il y réussit.
PRKFACF DF LA DEUXIEME EDITION. XV
«Nous voulons parler do l:i Iraduclidn do la Diriiic Contéilk' en vers franrais, jiar M. Louis llalisbouMO.
« Mal^To le prodigieux eirort de talent ot de langue nécessaire pour traduire un poole en vers, M. Louis Ualisboune n'a pas seulement reiulu le sens, il a rendu la forme, la couleur, l'ac- cent, le son. 11 a comnumiqné au mètre français la vibration du mètre toscan; il a transformé, à force d'art, la période poé- ti(|ue IVaiiraisc en tercets du Dante. Ce chef-d'œuvre de vigueur et d'adresse dans le jeune écrivain est tout à la l'ois un cliei- d'œuvre d'intelligence de son modèle.
«M. Louis llatisbonne ra[)pclle la traduction, jusqu'ici inimi- table, des Géorgiques de Virgile par l'aidié Delillc ; mais le Dante, poète abrupte, étrange, sauvage et mystique tout en- semble, est mille fois plus inaccessible à la traduction que Virgile. La lumière se réllécbit mieux que les ténèbres dans le miroir de l'esprit humain comme dans le miroir de l'Océan. Le vers de M. Ratisbonne roule, avec un bruit latin, dans la langue française, les blocs, les rochers et jusqu'au limon de ce torrent de l'Apeimin toscan qu'on entend bruire dans les vers du Dante. »
Voici maintenant les lignes qui nous concernent clans lo rapport lu (mi séance publique à l'Académie française par M. \illemain (1854):
« L'Académie, Messieurs, a fixé son attention sur un effort de langage et de goût, que nous ai)pellerions impossible, si l'auteur n'avait pas assez souvent réussi. Un jeune écrivain, d'iui esprit étendu, d'une littérature variée, mais que licn jus{ju'à ce jour ne ilésignait poète, a entrepris de traduire en vers français les naïfs et sublimes tercets du Dante, et ce style si naturel et si fort, si antique et si neuf, né ce semble, du
XVI l'itij'Acr; ni: lk dit xiî;>rE KDrriON.
nicinc COU]) que la laii;,Mic ilali la racine et le faîte. M. Louis Ratisbonne n'a os6 encore cette épreuve que sur V Enfer ; et il vient d'acliever ce terrible por- tique de l'épopée dantesque»
« Buflon, dans le dernier siècle , louait beaucoup un brillant esprit du temps d'avoir tenté cette œuvre en prose. Il appelait la traduction de l'Enfer par Rivarol une suite de créations. Ce jugement ne serait pas confirmé de nos jours; et on ne doit y voir que le premier et grand effet de surprise, dont quelques beautés du poëte, transparentes sous le coloris souvent fardé de l'interprète, frappaient notre goût classique. Le tort de lîi- varol était presque toujours la paraphrase et l'élégance, au lieu de l'énergique vérité. Seulement, il n'avait pas éteint tout à fait ce rayon du poëte qui brillait comme la lumière du jour, s'échappant par quelques fentes de nuages, enflamme et em- bellit les vapeurs mêmes qui la couvrent. L'art du nouveau traducteur est tout différent ; il ne cache, il n'intercepte rien; il cherche à voir et à montrer le Dante tel qu'il est, par son ciel, sa langue naissante, son âme altière, son génie sans scrupule et sans voile. Seulement, nos yeux sont-ils assez pré- parés à cette vision de gloire ? Et l'interprète lui-même est-il assez maître de sa main et assez sûr de ses contours pour en approprier les teintes aux grands effets qu'il veut rendre? Nous ne le croyons pas. Autrement de quels hommages ne faudrait- il pas le saluer? Quelle couronne ne faudrait-il pas lui offrir?
« Tel qu'il est cependant, des juges délicats, des maîtres en poésie, autant qu'il nous en reste, ont applaudi à l'art parfois très-heureux du fidèle traducteur.
«Une de leurs remarques, entre autres, c'est qu'il ne faut pas chercher cet art seulement à quelques endroits célèbres, lieux communs de toutes les mémoires , la porte d'Enfer, Fran- çoise de Rimini, Ugolin. De même que le Dante, injustement
PRElAcr DM LV ni'tXlKML LDITION. XVII
loue , quand il ne l'est que par parties , est prcs((uo en tout admirable, et, dans ses vastes récits, vous arrête au détour le plus inattendu par de merveilleuses surprises d'énergie, de i^'randeur ou de, ^lâcc, ainsi le nouvel interprète a souvent jeté, et, pour ainsi dire, caché, dans les moindres replis de son (inivre innnense un vers heureux et simple , un reflet digne du poëte. 11 a paru seulement (pie son travail d'imitation fidèle, (pie sa ])rè(.'isi()n (•;ili[iir(' sur un si ^rand modèle attei- gnait mieux à la l'orcc (pi'à la grâce et à la (h)U(n'ur, ces autres puissances non moins visibles de l'Homère toscan, (''est un avis peut-être pour le traducteur, de redoubler à la fois de naturel et d'ellbrt, de soin sévère et d'harmonie facile, s'il veut ap- procher maint(.Miaiit les beautés mélodieuses et ]ilus insaisis- sables des deux autres mondes poétiques, environnés par Dante d'une trop sereine et trop inaccessible lumière. Mais, disons- le , même avant de franchir ces derniers horizons du ciel poé- ti(jue , (piclle noble étude, (pielle inspirante préoccupation pour un jeune écrivain (pie de s'être avancé jusque-là, d'avoir aimé le grand et le beau avec ce i)atient amour, et d'en avoir (picl- quefois fait passer la lueur lointaine dans ses vers ! ' »
Assurémeiu, l'approbation mêlée de réserves du cri- tique, rapporteur de l'opinion de l'Académie, liabile à donner et à retenir l'éloge, est ici plus près de la vé- rité que la louange beaucoup trop magnilique du poêle
'Depuis le premier jugement de M. Villcmain, l'Académie fram-aise, qui avait honoré d'un prix Montyon la traduction de Vl''.nf('i\ a ré(!omi)ensé d'un i)rix nouveau, du prix Dordin, fomb; |>om- u\\ ouvrage éminent de haute littérature, la liaihiction en v(M's des chants du Piinjitlohc et (hi Pdradis.
[Xutc (le rédilciir, pour celle Iroisicinc édilioii.)
XVIII IMfl'iACI. \>l. I.\ DM Xli-MI. J iJlIION.
in;i|^ii;uiiiii(; (jui ne s;iil oiiMir la luaiii que liop lilx ra- loiiiciil.
Oui, j'ai aimé le beau et je n'ai i)U (ju'en montrer la lueur lointaine dans mes vers. Ce n'est pas Dante (et qu'a-t-on besoin de le dire?) qu'il faut chercber dans celte traduction, à peine un pâle reflet venu de lui. En vain, dans la concentration obstinée de mon étude il m'a semblé parfois que je le voyais passer en os et en cbair vive et que j'allais pouvoir le saisir. Cliimere d(^ mon aniour! Heureux si j'avais réussi seulement à dessi- ner sa grande ombre sur le mur!
Février 1859.
LODIS PiATISGO.N.VE.
L'ENFER
T. I.
ARGUMENT DU CHANT I.
Dante, égaré dans une foret obscure, s'eflorre, pour on sor- tir, de i:;ravir une colline lumineuse. Une panthère, un lion, une louve, s'opposent tour à tour à son passap;e et lui font rebrousser chemin, l*araît Vii'yile, ((ui h; persuade, pour écha|)per à ces périls, de visiter les royaumes éternels. Il offre de le con- duire lui-même dans l'Enfer et dans le Purgatoire, et Réatrix lui montrera le Paradis.
INFERNO.
CANTO PRIMO
/
Nel mezzo del cammin di nostra vita ,
Mi ritrovai per una selva oscura Che la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir quai' era, è cosa dura, Questa selva selvaggia ed aspra e forte , Che nel pensier rinnova la paura!
Tanto è amara, che poco è più morte; Ma per trattar del ben , ch' i' vi trovai , Diro deir altre cose ch' io v' ho scorte.
r non so ben ridir corn' io v' entrai; Tant' era pien di sonno in su quel punto, Che la verace via abbandonai.
L'ENFER.
CHANT PREMIER.
C'était à la moitié du trajet de la vie;
Je me trouvais au fond d'un bois sans éclaircic,
Comme le droit chemin était perdu pour moi.
AI) ! (|ue la retracer est un pénible ouvrage, Cette forêt épaisse, Apre à l'œil et sauvage, Et dont le seul penser réveille mon effroi!
Tàcbe amère! la mort est plus cruelle à peine; Mais piiisque j'y trouvai le bien après la peine, Je dirai tous les maux dont j'y fus attristé.
Je ne sais plus comment j'entrai dans ce bois sombre, Tant pesait sur mes yeux le sommeil chargé d'ombre, Lorsque du vrai chemin je m'étais écarté.
CANTO l'HIMO.
Ma po' ch' io fui al piè d' un colle ^iunto,
Là ove tennfnava quclla valle,
Che m' avea dl paura il cor compuuto ;
Guardai in alto, e vidi le sue spalle Vestite già de' raggi del pianeta , Che mena dritto altrui per ogni calle.
Allor fu la paura un poco quêta , Che nel lago del cor m' era durata La notte, ch' i' passai con tanta pietà.
E corne quei, che con lena affannata
Uscito fuor del pelago alla riva,
Si YOlge air acqua perigliosa, e guata;
Cosi r animo mio ch' ancor fuggiva , Si volse 'ndietro a rimirar lo passo, Che non lasciô giammai persona viva.
Poi ch' ebbi riposato '1 corpo lasso,
Ripresi via per la piaggia diserta.
Si che '1 piè fermo sempre era '1 più basso
Ed ecco, quasi al cominciar dell' erta, Una lonza leggiera e presta molto, Che di pel maculato era coperta.
(JHAM IMILMILU.
^fais comme j'atteignais le pied d'une colline,
Au point où la vallée obscure se termine,
Qui d'un si grand elfroi m'avait poigne le cœur,
Je levai mes regards : sur son épaule altière Le mont portait déjà le manteau de lumière De l'astre qui partout guide le voyageur.
Alors fut apaisée en mon âme inquiète, Dans le lac agité de mon cœur, la tempête Que cette allVeusc nuit avait fait y gronder.
Kl tel un malheureux échappé du naufrage.
Sorti tout haletant de la mer au rivage,
Se retourne en tremblant et resie à regarder;
A peine de mes sens je recouvrais l'usage. Je me tournais pour voir encore ce passage D'où personne jamais n'est revenu vivant.
Après (jucbiues instants d'un repos salutaire.
Je me pris à gravir la pente solitaire,
Le pied ferme en arrière et le corps en avant.
Voici que sur ma route à peine commencée Une panthère accourt, svelte, agile, élancée; D'un pelage changeant son corps était couvert.
CA.MO l'JtlMO.
E non nii si partia dinanzi al volto, Anzi 'mpediva tanlo 'I mio cammino, Ch' i' fui per ritornar più volte volto.
Tcmp' era dal principio del mattino; E '1 sol montava in su con quelle stelle, Cil' eran con lui, quando 1' Amor divino
Mosse da prima quelle cose belle; Si ch' a bene sperar m' era cagione Di quella fera la gaietta pelle,
L'ora del tempo, e la dolce stagione; Ma non si, che paura non mi desse La vista che m' apparve d' un leone.
Questi parea che contra me venesse Con la test' alta, e con rabbiosa famé, Si che parea che 1' aer ne temesse;
Ed una lupa, che di tutte brame Sembiava carca nella sua magrezza , E moite genti fe' già viver grame.
Questa mi porse tanto di gravezza, Con la paura ch' uscia di sua vista, Ch' i' perdei la speranza dell' altezza.
CHANT PIU'MIER.
Et loin (le s'oUViiyer devant riniiuaiii visage, Cet animal si bien nie barrait le passage, Que je fus près vingt fois de rentrer au désert.
Cependant c'était l'beure où le ciel perd ses voiles; Le soleil y montait escorté des étoiles Dont le divin Amour se plut à l'entourer
Alors qu'il anima toutes ces belles choses ; C'était l'aube du jour et la saison des roses, Et tout, dedans mon cœur, me disait d'espérer.
Mais après la panthère à la robe éclatante , Ln obstacle nouveau me saisit d'épouvante : J'avais vu tout à coup apparaître un lion.
Il paraissait venir sur moi tout plein de rage, réle levée, et l'air, comme par un orage, Semblait trembler lui-même à cette vision.
Et puis c'est une louve affamée et qui semble Porter sous sa maigreur tous les désirs ensemble. Déjà de bien des gens elle lit le malheur.
Alors je fus frappé d'une torpeur mortelle; La terreur que lançaient ses regards était telle oue je perdis l'espoir d'alteindro la hauteur.
1.
10 CANIO l'ItIMO.
E (jualiî (! (|uci, che volcFJlieri acqiiisla,
E giugne '1 teiiipo chc perdor lo face,
Clie 'n tutti, i suoi pensicr piange, o s' attrista;
Tal mi fecc la bestia senza pace,
Che venendomi 'ncontro a poco a poco ,
Mi ripingeva là, dovc '1 sol lace.
Mentre ch' i' rovinava in basso loco , Dinanzi agli occhi mi si fu offerto Chi per lungo silenzio parea fioco.
Quando vidi costui nel gran diserto,
Miserere di me, gridai a lui,
Quai che tu sii, od ombra, od uomo certo.
Risposemi : Non uom; uomo già fui, E li parenti miei furon Lombardi, E Mantovani per patria amendui.
Nacqui sub Julio ^ ancor che fosse tardi, E vissi a Roma sotto '1 buono Augusto, Al tempo degli Dei falsi e bugiardi.
Poeta fui, e cantai di quel giusto Figliuol d'Anchise, che venne da Troia, Poichè '1 superbo Ilion fù combusto.
CIIVM l'IlliMIlU. i I
Et seinblable à celui (|ui j,^i»gne et qui rayonne, Kt puis, vienne le temps où le gain rai)andonne, Dans les pleurs il se noie et reste consterné;
Ainsi, voyant la bête aux approches funèbres Me replonger aux lieux de muettes ténèbres, Mon courage et ma foi m'avaient abandonné.
Déjà je retombais dans le val, quand s'avance Quelqu'un (pii paraissait dans un trop long silence Avoir comme brisé les cordes de sa voix.
Dès que je l'aperçus : « Prends pitié de ma peine, Qui que tu sois, criai-je, bomnie ou bien ombre vaine, Dans ce désert immense où perdu tu me vois ! »
— « Homme je ne le suis, car j'ai cessé de l'être, » Répoiidit-il; «Mantoue autrefois m'a vu naître, De parents mantouans et lombards comme moi.
Je naquis sous César, avant sa tyrannie,
Et Rome sous Auguste a vu couler ma vie
Dans le temps où régnaient les dieux faux et sans foi.
Poëte, j'ai chanté ce pieux fils d'Anchise,
Venu (le Troie après que la ville fut prise
Et de ses fiers remparts vit s'écrouler riionncur.
/|2
Ma tu, perché ritorni a tanta noia? Perché non sali il diletloso monte, Ch' è principio c cagion di tutla gioia?
Oh se' tu quel Virgilio, e quelia fonte, Che spande di parlar si largo fiume? Risposi lui con vergognosa fronte.
0 degli aitri poeti onore e lume, Vagliami '1 lungo studio e '1 grande amore, Che m' han fatto cercar lo tuo volume.
Tu se' lo mio maestro, e '1 mio autore : Tu se' solo colui, da eu' io tolsi Lo bello stile, che m' ha fatto onore.
Vedi la bestia, per eu' io mi volsi :
Aiutami da lei , fanioso saggio ,
Ch' ella mi fa tremar le vene e i polsi.
A te convien tener altro viaggio, Rispose, poi che lagrimar mi vide, Se vuoi campar d' esto loco selvaggio ;
Chè questa bestia, per la quai tu gride , Non lascia altrui passar per la sua via , Ma tanto lo 'mpedisce, che 1' uccide;
CIIAÎST PHFMIi:». 13
Mais toi, pourquoi rentrer dans ce lieu de détresse? Pour(|uoi ne pas gravir la pente enchanteresse Principe de tout bien, chemin de tout bonlieur?»
(vTu serais,») répondis-je en inclinant la tête, «Se peut-il? Tu serais Virgile, ce poëte Qui répand l'harmonie à si larges torrents?
0 toi, gloire et flambeau des chantres de la terre, Compte-moi cet amour et cette étude austère Qui m'ont tenu courbé sur tes vers si longtemps!
C'est toi mon maître, toi mon unique modèle;
C'est de toi que j'ai pris en disciple fidèle
Ce beau style puissant dont on m'a fait honneur.
Je fuis, tu le vois bien, cette bète sauvage. Aide-moi, défends-moi contre elle, illustre sage! Elle me fait trembler les veines et le cœur.»
— «Si tu prétends sortir de ce bois plein d'alarmes,» Uépondit-il, voyant que je versais des larmes, « Dans un autre chemin il faut porter tes pas.
La bête qui te fait crier, quand sur sa voie Quelqu'un vient à passer, est sûre de sa proie, El sans l'avoir tué ne l'abandonne pas.
14 CAiMO l'IUMO.
Ed ha natura si malvagia e ri;i,
Che mai non empic la bramosa vogiia,
E dopo 'I pasto ha più famé che pria.
Molli son gli animali, a oui s' ammoglia, E più saranno ancora, infin che '1 \ellro Verra, che la farà morir di doglia.
Questi la non ciberà terra , ne peltro ,
Ma sapienza, e amore, e virtute;
E sua nazion sarà tra Feltro et Fellro.
Di queir umile Italia fia salute, Par cui mori la vergine Camilla, Euralio, e Turno, e INiso di ferute:
Questi caccerà per ogni villa, Finchè V avrà rimessa nello 'nferno, Là onde 'nvidia prima dipariilla.
Ond' io per lo tuo me' penso e discerno, Che tu mi segui, ed io saro tua guida, E trarrotti di qui per luogo eterno,
Ov' udirai le disperate strida, Vedrai gli antichi spiriti dolenti, Che la seconda morte ciascum grida :
CHAM i>iu;mii;u. 1o
Malfaisante cl livrée aux furein-s lioniieides, Mien n'assouvil jamais ses appétits avides;
Sa pâture l'aflame au lieu de la nourrir.

A beaucoup d'animaux elle s'accouple immonde, Va doit d'autres hymens souiller encor le monde; Mais le grand Chien (1) viendra qui la fera mourir.
Celui-là, dédaignant la terre et la richesse. Se nourrii'a d'amour, de vertu, de sagesse. Il recevra le jour entre Feltre et Feltro.
Il sera le sauveur de cette humble Italie
l*our laquelle ont versé leur sang, donné leur vie
La Camille, Turnus, Nisus, tant de héros!
Il poursuivra le monstre affreux de ville en ville, l']t le replongera dans l'Enfer son asile, D'où l'a jeté l'Envie au milieu des mortels.
Or, si tu veux pour toi que mon penser décide, Suis-moi; pour te sauver, je serai, moi, ton guide. Avec moi tu verras les séjours éternels;
Ton oreille entendra les cris sans espérance ,
Les vieux mânes dolents et qui dans leur souffrance
Appellent à grands cris une seconde mort;
16 CAMO l'HIMO.
E vederari color, cho son contenli Nel fuoco, perché speran di venire, Quando che sia, aile béate genti;
Aile qua' poi se tu vorrai salire, Anima fia a ciô di me più dcgna : Con lei il lascierô nel mio partire.
Che quelle 'mperador, che lassù régna, Perch' i' fui ribellante alla sua legge, Non vuol che 'n sua città per me si vegna.
In tutte parti impera , e quivi regge ; Quivi è la sua cittade, e 1' alto seggio : 0 felice colui, cui ivi elegge !
Ed io a lui : Poeta, i' ti richieggio Per quelle Iddie che tu non conoscesti, Acciocch' io fugga questo maie e peggio,
Che tu mi meni là dov' or dicesti, Si ch' io vegga la porta di san Piètre , E color che tu fai coianto mesti.
Allor si messe, ed io gli tenni dietro.
CIIAIST l'IlIiMIIll. 17
Et ces ombres qui sont dans le l'eu fortunées, Espérant, tôt ou tard, en sortir pardonnées, Et monter au bonheur après ce triste sort.
>ers le Ciel, leur espoir, je ne puis te conduire; Mais une âme viendra plus digne de t'instruire : Elle te conduira quand je t'aurai quitté.
Car le maître qui trône au sein de l'Empyrée,
Comme sa sainte loi de moi fut ignorée,
Ne veut pas que par moi l'on vienne en sa cité.
Uoi du monde, là-haut est sa pompe royale, Son sublime séjour, sa douce capitale. Bienheureux les élus qui sont là dans ses bras!»
Et moi je répondis : «Je t'adjure, ô poëte,
Pour fuir ces grands périls ({ui menacent ma tète,
Par ce Dieu loul-puissanl que tu ne connus pas.
Conduis-moi dans ces lieux que tu dis; que je voie La porte de Saint-Pierre où commence la joie. Et ces infortunés aux douleurs asservis ! »
Il marcha sans répondre, et moi, je hî suivis (2).
NOTES DU CHANT I.
(1) Suivant la plupart des commentateurs, ce chien , qui doit exterminer la louve , est Can Grande délia Scala , seigneur de Vérone et bienfaiteur du Dante.
(2) On connaît le sens de cette mystérieuse et poétique allégo- rie. La forêt obscure où s'égare Dante est l'emblème du vice; la colline lumineuse qu'il essaie de gravir, l'image de la vertu. Les animaux sauvages qui lui barrent la route représentent les mauvaises passions: la panthère qui paraît d'aborcK c'est la volupté, le lion c'est l'ambition, la louve, l'avarice, ^nfin , ce voyage aux royaumes éternels que Virgile considère comme le chemin du salut, n'a d'autre sens que la nécessité où est l'homme qui veut vaincre ses passions de se fortifier par la con- templation de nos destinées après la mort, c'est-à-dire par les leçons de la philosophie, de cette philosophie théologique, ca- tholique et orthodoxe avant tout, qui gouvernait les esprits au temps du Dante et qui se préoccupait singulièrement des peines et des récompenses futures.
Aussi , le voyage ne peut s'accomplir que sous les auspices de deux guides : de Virgile d'abord , de Béatrix ensuite; Virgile, le poëte chéri du Dante, dont il fait le symbole de la science, de la sagesse humaine; Béatrix, la femme qu'il a aimée, qui ligure la science des choses divines , l'emblème un peu sévère de la théologie.^
ARGUMENT DU CHANT II.
Dante s'arrcHc : il s'inquiète des difficultés et des périls du voyage entrepris. «Pour dissiper tes craintes, lui dit Virgile, apprends qu'on s'intéresse ù toi dans le Ciel. Une vierge sainte, aiig(; de sensibilité et de clémence, voyant ton égarement, t'a roconnnandé à Lucie; Lucie, à son tour, s'est adressée à Béa- trix, (|ui elle-même est venue me trouver dans les Limbes pour me piiei' de courir à ton secours.» Dante, rassuré, se remet en route avec plus d'ardeur sur les pas de son guide.
CANTO SEGOiNDO.
Lo giorno se n'andava, e l'aer bruno Toglieva gli animai, che sono 'n terra Dalle fatiche loro ; et io sol uno
M'apparecchiava a sostener la guerra Si del cammino, e si délia pietate, Che ritrarrà la mente che non erra.
0 Muse, 0 alto 'ngegno, or m'aiutate: 0 mente, che scrivesti ciô ch' io vidi, Qui si parrà la tua nobilitate.
Io cominciai : Poeta, che mi guidi, Guarda la mia virtù, s' ell' è possente, Prim ch' ail' alto passo tu mi fidi.
CHANT SECOiND.
Le soleil déclinait, l'air se faisait plus sombre, Et parmi les vivants lentement avec l'ombre Le repos descendait; seul de tous les humains
Moi je ceignais mes reins et j'armais mon courage. Pour les émotions et les maux du voyage Que font revivre ici mes souvenirs certains.
Muses, souffle divin, prétez-moi vos miracles ! 0 mon esprit, et toi, qui redis ces spectacles, C'est là qu'en son éclat paraîlra ta grandeur!
Je parlai le premier : «Poëte, mon cher guide. Avant de m'engager dans l'abiuic j)erli(le, Vois si tu n'as pas trop présumé de mon cœur!
22 CANTO II.
Tu dici, clio (li Silvio lo paronte, Corruttibile ancora, ad iminortale Secolo andô, e fu sensibilmente:
Perô se ravversario d' ogni maie
Cortese fù, pensando 1' alto efretto
Ch' uscir dovea di lui, e '1 chi, e '1 quale,
Non pare indegno ad uomo d' intelletto; Ch' ei fù deir aima Roma, e di suo 'mpero Neir empireo Ciel per padre eletto :
La quale, e '1 quale, a voler dir lô vero,
Fur stabiliti per lo loco santo
U' siede il successor del maggior Piero.
Per questa andata, onde gli dai tu vanto,
Intese cose che furon cagione
Di sua vittoria, e del papale ammanto.
Andovvi poi lo Vas d' elezione, Per recarne conforto a quella Fede Ch' è principio alla via di salvazione.
Ma io, perche venirvi? o chi '1 concède? - Io non Enea, io non Paolo sono : Me degno à ciô, ne io, ne altri crede.
CHANT II. 23
Tu nous dis dans tes chants que le pieux Enée, Quand la mort n'avait pas tranché sa destinée, Descendit, corps charnel, dans l'immorlalité.
Or, ((u'il ail reçu, lui, cette faveur insijïiie. Que l'enuenii du mal l'en ait estimé digne, IM'évoyant les grandeurs de sa postérité,
Notre raison l'admet sans beaucoup de surprise. Dans les décrets du Ciel cet heureux fils d'Anchise De Kome et de l'Empire était le fondateur :
\ille sainte à vrai dire, empire séculaire. Fondés pour devenir plus lard le sanctuaire Où de Pierre aujourd'hui siège le successeur.
(iràce à cette entreprise en tes vers honorée, Le héros entrevit sa victoire assurée El le manteau futur du pontife chrétien.
Plus tard un saint apôtre accomplit ce voyage:
Il devait rajjporter de son pèlerinage
In confoi't pour la l-'oi. notre divin soutien.
Mais cette grâce, ù moi, qui me l'aurait donnée? .le ne suis pas saint Paul, je ne suis pas Enée. Qui croira ma vertu digne d'iiu si grand i)ri\y
24 CANTO II.
Porcliù se dcl vcniro io m'abbandono,
Tenio che la vonuta non sia folio,
Se' savio, e intendi me' ch' io non ragiono.
E quale è quei che disvuol ciô che voile, E per novi pensier cangia proposta, Si che del cominciar tutto si toile;
Tal mi fec' io in quella oscura costa, Perché pensando, consumai la 'mpresa, Che fu nel cominciar cotanto losta.
Se io ho ben la tua parola intesa, Rispose del magnanimo quell' ombra , L'anima tua è da viltate oifesa ,
La quai moite fiate 1' uomo ingombra, Si che d' onrata impresa Io rivolve , Corne falso veder, bestia, quand' ombra.
Da questa tema acciocchè tu ti solve, Dirotti, perch' io venni, e quel che 'ntesi. JNel primo punto che di te mi doive
Io era tra color che son sospesi, E Donna mi chiamô beata e bella, Tal che di comandare io la richiesi.
CHANT II. 25
Et comme eux si là -bas je vais sur ta parole, N'aurai-je pas risqué tentative bien folle? Mieux que je n'ai parlé, sage, lu m'as compris.»
Comme un homme incertain qui s'avance et recule, \ ouiail et ne veut plus, et, cédant au scrupule, Uejelte son projet ardemment embrassé;
Ainsi je m'arrêtai sur celte pente obscure; Pensif, je devançais la (in de l'aventure, Et regrettais dgà le chemin commencé.
— «Si je t'ai bien compris, homme pusillanime, La peur,») me répondit cette ombre magnanime, « La peur vient de souiller ton élan courageux :
Des grandes actions chimérique barrière.
Ombre qui fait souvent tourner l'homme en arrière
Et l'arrête , semblable au cheval ombrageux.
Mais afin de chasser de ton cœur cette crainte. Je te dirai pouniuoi j'accourus à ta plainte Et quelle voix d'abord sut m'émouvoir pour toi.
Aux limbes en suspens j'errais, lorsque m'appelle Une sainte du Ciel bienheureuse et si belle Que je la conjurai de me diclor sa loi.
2
26 CANTO H.
Luccvan gli occhi suoi più cho la Stella : E cominciommi a dir soavo e piana, Con angelica voce, in sua lavella:
0 anima cortese Mantovana ,
Di cui la fama ancor nel mondo dura,
Et durera, quanto '1 mondo lontana :
L' amico mio, e non délia ventura,
Nella diserta piaggia è impedito
Si nel cammin, che volto è per para;
E temo che non sia già si smarrito , Ch' io mi sia tardi al soccorso levata, Per quel eh' i' ho di lu nel Cielo udito.
Or muovi, e con la tua parola ornata , E con cio che ha mestieri al suo campare, L' aiuta si, ch' io ne sia consolata.
Jo son Béatrice, che ti faccio andare: Vegno di loeo ove tornar disio : Amor mi mosse, che mi fa parlare.
Quando sarô dinanzi al Signor mio, Di te mi lodero sovente a lui: Tacette allora, e poi comincia' io:
CHANT II. 27
Ses yeux resi)lcn(lissaieiil mieux que l'étoile pure, Et sa voix s'éehappa douce eomuie un murmure, Angélique, et parlant une langue du Ciel:
«() cygne de Manloue, âme noble!» dit-elle, «Dont le monde a gardé la mémoire lidèle, Et qui vivras autant que le monde mortel!
A l'ami de mon cœur la fortune est contraire. Tandis qu'il gravissait la pente solitaire, Devant mille périls, de terreur il a fui.
Il se perd, et j'ai peur, tant mon angoisse est vive,
Que ma protection ne se lève tardive;
Ce qu'on m'a dit au Ciel m'a fait trembler pour lui.
Va donc, avec l'appui de ta noble parole.
Avec tout ce qui peut le sauver, va, cours, vole.
Pour assister cette âme et pour me consoler.
Je suis la Béatrix, moi, celle qui t'envoie; J'arrive d'un séjour où je rentre avec joie; C'est l'amour qui m'amène et qui me fait parler.
De retour vers mon Dieu, moi qui suis de ses anges. Souvent je lui dirai ton nom dans mes louanges. » Alors elle se tut, et moi je repartis :
28 CANTO II.
0 Donna di virlù, sola per cui
V umana specie eccede ogni contento
Da quel Ciel ch' ha minori i cerchi sui ;
Tanto m' aggrada '1 tuo comandamento, Che r ubbidir, se già fosse, m' è tardi: Plù non t' è uopo aprirmi '1 tuo talento.
Ma dimmi la cagion, che non ti guardi Dello scender quaggiuso in questo centro Dair ampio loco, ove tornar tu ardi.
Da che tu voi saper cotanto addentro , Dirotti breveniente, mi rispose, Perch' io non temo di venir quà entro.
Temer si dee di sole quelle cose, Ch' hanno potenza di far altrui maie : Dell' altre no, chè non son paurose.
r son fatta da Dio, sua mercè, taie, Che la vostra miseria non mi tange, Ne fiamma d' esto 'ncendio non m' assale.
Donna è gentil nel Ciel, che si compiange Di questo 'mpedimento, ov' io ti mando, Si che duro giudicio lassù frange.
cnAM II. 29
«0 dame de vertu, par qui l'espèco humaine
Sur les êtres créés s'élève en souveraine
Dans le ciel de la lune aux cercles plus petits! (1)
Si doux est d'obéir lors(iue ta voix commande, Qu'on se trouve en relard, même avant la demande! Va, tu n'as plus besoin de m'ouvrir tes désirs.
Mais dis-moi seulement comment tu peux sans crainte Descendre jusqu'ici dans cette basse enceinte De ce Ciel où déjà remontent tes soupirs?»
— «Eli bien, en peu de mois, puisqu'il faut te l'apprendre, Dit-elle, tu sauras pourquoi j'ai pu descendre Dans ces lieux ténébreux où j'entre sans frayeur.
Pour qui s'expose au mal, il est permis de craindre; Mais lorsque nul danger ne pourrait nous atteindre, Pouniuoi s'embarrasser d'une vaine terreur?
Telle me fit de Dieu la faveur adorable, Qu'à toutes vos douleurs je suis invulnérable. Je marche parmi vous, insensible à ce feu.
Une vierge est au Ciel, clémente et qui s'alarme Des maux où je t'envoie, et souvent d'une larme Brise un décret sévère entre les mains de Dieu.
30 CANTO II.
Questa chiese Liicia in suo dimando, E disse : Or abbisogna il tuo fedcie Di te, ed io a te lo raccomando.
Lucia, nimica dl ciascun crudele,
Si mosse, e venne al loco, dov' io era,
Che mi sedea con V antica Rachele;
Disse : Béatrice, loda di Dio vera, Chè non soccorri quei che t' amù tanto, Ch' uscio par te délia volgare schiera?
Non odi tu la pietà del suo pianto ? Non vedi tu la morte, che '1 combatte Su la flumana ove '1 mar non ha vanto?
Al mondo non fur mai persone ratte A far lor pro, et a fuggir lor danno, Com' io, dopo cotai parole fatte,
Venni quaggiù dal mio beato scanno, Fidandomi nel tuo parlare onesto, Ch' onora te, e quei ch' udito 1' hanno.
Poscia che m' ebbe ragionata questo , Gli occhi lucenti, lagrimando, volse; Perché mi fece del venir più presto :
CHANT 11. P i[P^ "^'
C'est olle qui d'abord vint supplier Lucie : «Ton fidèle servant s'égare dans la vie, » Dit-elle, «et je le lie à ton soin maternel.))
Et Lucie à son tour par la pitié touchée S'est levée et de moi bientôt s'est approchée A la place où je trône à côté de Rac^liel (2).
« 0 louange de Dieu, Béatrix! » me dit-elle, « Ne défendras- tu pas cet amant si fidèle Qui se (it glorieux pour te sembler plus cher?
^'()is-tu pas son angoisse? Es-tu sourde à ses plaintes?
Il lutte, il se débat en proie à mille craintes
Sur des flots plus troublés que la plus sombre mer. »
«Jamais homme au bonheur n'a couru plus rapide; Nul au monde pour fuir d'une main homicide N'a volé comme moi, ces mots à peine ouïs.
De mon trône de joie ici je suis venue
Me fiant à ta voix éloquente et connue,
Ton honneur, et l'honneur de ceux qu'elle a ravis» (3).
Tandis qu'elle achevait ce récit plein de charmes. Elle tournait sur moi des yeux brillants de larmes Comme pour me prier de hâter mon départ.
32 CANTO II.
K venni a te cosi, coin' clla volse;
Dinanzi a quella liera ti levai,
Che del bel monte il corlo andar ti toise.
Dunque che è? Perché, perche ristai? Perche tanta viltà nel core ailette? Perche ardire e franchezza non hai,
Poscia che tai tre donne benedette
Curan di te nella corte del Cielo,
E '1 mio parlar tanto ben t' improniette?
Quale i fioretti dal notturno gielo
Chinati e chiusi, poi che '1 Sol gl' imbianca,
Si drizzan tutti aperti in loro stelo;
Tal mi fec' io di mia virtute stanca ; E tanto buono ardire al cor mi corse, Ch' io cominciai, corne persona franca:
0 pietosa colei che mi soccorse, E tu cortese, ch' ubbidisti tosto Aile vere parole che ti porse !
Tu m' hai con desiderio il cor disposto
Si al venir con le parole tue,
Ch' io son tornato nel primo proposto.
CIIAKT II. 33
Je suis venu docile à cette voix divine; Une louvo fermait à tes pas la colline : Elle n'est plus, j'en ai délivré ton regard.
Qu'est-ce donc? Et pourquoi demeurer immobile? Et nourrir plus longtemps une crainte trop vile ? Pourquoi ne pas avoir le courage et l'ardeur,
Quand trois femmes, au Ciel où chacune est bénie,
Ont souci de ton sort et protègent ta vie,
1:1 quand ma voix à moi te promet le bonheur?»
Sous le froid de la nuit comme une fleur se penche Abattue et fermée, et, vienne l'aube blanche, Se dresse sur sa tige et s'ouvre en souriant,
Ainsi je relevai le courage en mon àuic; Je me sentis repris d'une vaillante flamme , Et d'un ton résolu je dis en m'écriant :
« Toi qui m'as secouru , dans le Ciel sois bénie! l'^t loi-mème par (jui sa voix fut obéie , Qui si vite exauças sa douce volonté!
Déjà par le pouvoir de ta parole aimée
D'une nouvelle ardeur mon àme est enflammée;
Je brûle d'accomplir le projet redouté.
34 CANTO II.
Or va, ch' un sol volere è d'amendue : Tu Duca, tu Signore, o tu Maestro. Cosi gli dissi; e poicliè mosso tue,
Entrai per lo cammino alto e silvestro.
CHANT II. 36
Va, notre volonté désormais est la même :
Sois mon seigneur, mon guide et mon maître suprême. »
Je me tais; — aussitôt il marche, et tous les deux
Nous entrons au chemin sauvage et tortueux.
NOTES DU CHANT II.
(1) La lumière théologique élève l'homme au-dessus de tous les êtres de la création terrestre. Tel est le sens de cette invo- cation de Virgile à Béatrix.
(2) Rachel, l'épouse de Jacob, est le symbole de la Contem- plation. Sa place est naturellement marquée dans le Ciel à côté de Béatrix, la Théologie.
(3) Ce chant, comme le premier, est allégorique : la clémence / divine s'est attendrie pour le Dante; elle a chargé Lucie, c'est- . à-dire, d'après l'étymologie du mot, la Vérité, la Grâce illumi-
i nante, de l'éclairer. Mais cette illumination divine a besoin / d'être préparée par la philosophie religieuse ou théologie, figu- rée sous les traits de Béatrix, et assistée elle-même dans cette œuvre de salut par l'éloquence humaine et par la science profane que représente l'illustre Virgile.
ARGUMENT DU CHANT III.
Dante arrive avec Virgile ù la porte de rKiifer. Après en avoir In l'inscription terrible, il entre. Dès les premiers pas, en quel- (|ue sorte dans les corridors (h; l'Knfer, dont les abîmes leur sont fermés comme leOiel, il rencontre les âmes de ces hommes également incapables de bien et de mal, qui ont tenu leur existence neutre et lâche à l'écart de tous les partis, loin de tous les périls. Dans ce lieu de leur abjection, ils courent à la suite d'un étendard emporté dans un tourbillon. Des insectes les liarcèlent, et des vers boivent à leurs pieds le sang qui coule des |)iqûres. — Dante arrive ensuite au bord de l'Achéron, où il trouve le nocher Caron et les âmes qui traversent le fleuve dans sa nacelle. Succombant à tant d'émotions, il tombe et s'endort.
T. I.
CANTO ÏERZO.
Per me si va nella città dolente : Per me si va nell' eterno dolore : Per me si va tra la perduta gente.
Giuslizia mosse '1 mio allô Fattore :
Fecemi la divina Potestate ,
La somma Sapienza, e '\ primo Amore.
— Dinanzi a me non fur cose create , Se non eterne, ed io eterno duro; ^ Lasciate ogni speranza, voi clie 'ntrate.
N
Queste parole di colore/oscuro
Vid' io scritte al sommci d' iina porta ;
Perch' io : Maestro, il senso lor m' è duro.
CHANT TROISIEME.
« C'est par moi que l'on va dans la cité plaintive : « C'est par moi qu'aux touiMuents éternels on arrive « C'est par moi qu'on arrive à l'infernal séjour.
« La justice divine a voulu ma naissance;
« I/ètre me fut donné par la Toute-Puissance,
« La suprême Sagesse et le premier Amour,
(t llien ne fut avant moi que choses éternelles,
M l']t moi-même à jamais je dois durer comme elles.
(( Laissez toute espérance en entrant dans l'Enfer! »
Au sounnet d'une poi'te en sombres caractères Je vis gravés ces mots chargés de noirs mystères : « Maître, .) lis-je, « le sens de ces mots est amer! »>
40 CANTO III.
Ed egli a nie, corne persona accorta; Qui si convien lasciare ogni sospctto : Ogni viltà convien che qui sia niorta.
Noi sem venuti al luogo, ov' io t' Iio detto,
Che vederai le genti dolorose,
Ch' hanno perduto '1 ben dello 'ntelletto,
E poichè la sua mano alla mia pose, Con lieto voUo, ond' io mi confortai, Mi mise dentro aile secrète cose.
Quivi sospiri, pianti, e ait! guai Risonavan per T aère senza stelle, Perch' io al cominciar ne lagrimai.
Diverse lingue, orribili favelle,
Parole di dolore, accenti d' ira,
Voci alte e floche , e suon di man con elle
Facevano un tumulto, il quai s' aggira Sempre 'n quell' aria senza tempo tinta, Corne la rena, quando il turbo spira.
Ed io, ch' avea d' orror la testa cinta, Dissi : Maestro , che è quel ch' i' odo? E elle gent' è, che par nel duoi si vinta?
CHANT III. 41
Mais lui d'une voix ferme: « Il n'est plus temps de rraindre! Tout lâche sentiment dans ton eœur doit s'éteindre; Il faut tuer ici le soupçon et la peur.
Voici les régions, celles que je t'ai dites,
Où doivent tes regards voir les races maudites
Qui de l'intelligence ont perdu le bonheur. »
A ces mots, il me prit par la main; son visage Avait un air de paix qui nie rendit courage : Avec lui (Inus rabimc il me lit pénétrer.
Là, soupirs et sanglots, cris perçants et funèbres Résonnaient au milieu de profondes ténèbres : Dans mon saisissement je me mis à pleurer.
Idiomes divers, effroyable langage,
Paroles de douleur et hurlements de rage.
Voix stridentes et voix sourdes, mains se heurtant;
Tout cela bruissait confusément dans l'ouibre. Tournoyant sans repos dans cet air toujours sombre, Comme un sable emporté par le vent haletant.
Et moi, les yeux couverts d'un bandeau de vertige : «Qu'est-ce donc que j'entends, ùmaitre,et quel est,» dis-je, « Le peuple qu'à ce point la douleur a vaincu?»
42 ^ CANTO III.
E(l egli a me : questo misero modo
ïengon V anime triste di coloro,
Che visser scnza infamia, e senza lodo.
Mischiatc sono a quel cattivo coro Degli Angeli, che non furon ribelli, Ne fur fedeli a Dio , ma per se foro.
Cacciarli i Ciel, per non esser men belli, Ne lo profonde Inferno gli riceve, Ch' alcuna gloria i rei avrebber d' elii.
Ed io : Maestro , che è tanto grève A lor, che iamentar li fa si forte? Rispose : dicerolti molto brève.
Questi non hanno speranza di morte : E la lor cieca vita è tanto bassa, Che 'nvidiosi son d' ogni altra sorte.
Fama di loro il mondo esser non lassa :
Misericordia e Giustizia gli sdegna.
Non ragioniam di lor, ma guarda, e passa.
Ed io, che riguardai, vidi un' insegna, Che girando correva tanto ratta , Che d' ogni posa mi pareva indegna :
ciivM m. 43
Mon maître répondit : d Ces maux sont le partage,
Le misérable sort des âmes sans courage,
De ceux qui sans opprobre et sans gloire ont vécu.
Ils sont mêlés au chœur de ces indignes anges
Qui ne luttèrent pas, égoïstes piialanges,
^i pour ni contre Dieu, mais qui furent pour eux.
Le Ciel les a chassés de ses parvis sublimes,
Et le profond Enfer leur ferme ses abîmes,
Car près d'eux les maudits sembleraient glorieux.»
— «0 maître, quel fardeau de maux insupportables « Les force de pousser des cris si lamentables? » 11 répondit : « Je vais te le dire en deux mots :
Ceux (jne tu vois n'ont pas la mort pour espérance.
Et leur abjection, pire que la souflrance.
Fait qu'ils sont envieux des plus horribles maux.
Dans le monde leur nom n'a pas laissé de trace; Trop bas pour la Justice et trop bas poui' la Ciràce! Va, ne parlons plus d'eux, mais regarde, et passons.»
l]t moi (jui regardai, je vis une bannière
Qui coui'ait en tournant dans cet air sans lumière,
Agitant sans repos ses livides paillons.
44 CANTO III.
E dioiro le venia si luiiga Ira lia ni gcnte, ch' io non avrei credulo, Che Morte tanta n' avesse disfatta.
Poscia ch' io v' ebbi alcun riconosciulo, \idi e conobbi 1' ombra di colui, Che fece per viltate il gran rifiulo.
Inconlanenle intesi e certo fui , Che quesi' era la sella de' callivi A Dio spiacenti, ed a' ncmici sui.
Questi sciaurati, che mai non (ur vivi, Erano ignudi , e slimolati mollo Da mosconi e da vespe eh' eran ivi.
Elle rigavan lor di sangue il volto, Che mischiato di lagrime, a' lor piedi Da fastidiosi vermi era ricolto.
E poi che a riguardar ollre mi diedi, Vidi gente alla riva d' un gran Hume ; Perch' io dissi : Maeslro , or mi concedi ,
Ch' io sappia quali sono , e quai costume Le fa parer di trapassar si pronte, Coin' io discerno per Io fioco lume.
CIIAM" III. 4o
Et derrière venaient les bandes malheureuses. Et moi je m'étonnais, les voyant si nombreuses, Que la Mort de ses mains en eût autant défait!
J'en reconnus plusieurs au milieu de la file. Tout à coup dans les rangs j'aperçus l'ombre vile De celui qu'un relus souilla plus (lu'nii forfait (I).
.le compris, et j'eus bien alors la certitude Que j'avais sous les yeux la triste multitude Qui déplaît au Seigneur comme à ses ennemis.
Ces lâches, toujours morts, même pendant leur vie, Étaient nus; ils fuyaient, car sur leur chair flétrie D'avides moucherons , des guêpes s'étaient mis.
In sang pauvn^ coulait et rayait leur visage, l'^t tout mêlé de pleurs tombait, hideux breuvage, A leurs pieds recueilli par des vers dégoûtants.
Je portai mes regards plus loin, et vis dans l'ombre. Sur le bord d'un grand tleuve, une foule sans nombre. «0 maître, qu'est-ce encor que je vois, que j'entends?
Quelle est cette cohorte accourant hors d'haleine, 0\w dans l'obscurité mon œil distingue à peine , VA (|Mi la presse ainsi de gagner l'autre bord?»
3.
46 CANTO III.
Ed egli a luo : le cose ti lien conte Quando noi ferniercm li nostri passi Su la trista riviera d'Acheronte.
Allor con gji occhi vergognosi e bassi, Temendo no '1 mio dir gli fusse grave, Infino al fiume di parlar mi trassi.
Ed ecco verso noi venir per nave Ln vecchio bianco per antico pelo. Gridando : guai a voi, anime prave!
Non isperate mai veder lo Cielo : r vegno per menarvi ali' altra riva Nelle ténèbre eterne in coldo e 'n gielo :
E tu, che se' costi, anima viva
Partiti da cotesti che son morti :
Ma poi eh' e' vide ch' io non mi partiva ,
Disse : per altre vie, per altri porti Verrai a piaggia , non qui , per passare : Più lieve legno convien che ti porti.
E 'I Duca a lui : Caron, non ti cruciare :
Vuolsi cosi cola dove si puote
Ciô che si vuole; e più non dimandare :
CHANT III. 47
— « Tu sauras tout cela; mais laisse-toi conduire, » Me dit-il; «je prcndiai le soin de t'en instruire Quand nous arriverons au tleuve de la ni()rl(2).))
Je rougis craignant d'être importun au poëte; Et, les regards baissés et la lèvre muette, J'attendis d'arriver au fleuve des enfers.
Dans cet instant parut, monté sur une barque,
In vieillard dont le front des ans portait la marque.
11 s'écriait: «Malheur à vous, esprits pervers!
N'espérez jamais voir le Ciel, car je vous mène Dans la nuit éternelle, à la rive inhumaine. Dans l'abîme toujours ou brûlant ou glacé.
Et toi qui viens ici dans ces lieux d'épouvante , \a-t'en, éloigne-toi des morts, àme vivante! « Voyant que d'obéir j'étais mal empressé:
«Tu veux,» ajouta-t-il, «toucher la sombre plage? Prends un autre chemin (jui te mène au rivage; Il te faut un esfjuif plus léger (}ue le mien.»
«Caron, ne t'émeus pas,» lui répondit mon guide. «On l'a voulu là-haut, et quand le Ciel décide. Le Ciel peut ce qu'il veut. Ainsi n'ajoute rien. »)
48 cANTo ni.
Quinci fur quole le lanosc gote
Al nocchier délia llvida paliidc,
Clic 'ntorno agi! occhi avea di fiammc ruole.
Ma queir anime, eh' eran lasse e nude, Cangiâr colore , c dibattero i dcnti, Ratto che inteser le parole criide.
Bestemmiavano iddio c i lor parenli,
L' umana specie, il luogo, il tempo e '1 semé
Di lor semenza, e di lor nascimenti.
Poi si ritrasser tutte quante insieme, Forte piangendt), alla riva malvagia, Ch' attende ciascun uom che Dio non terne.
Caron dimonio con occtii di bragia Loro accennando, tutte le raccoglie : Batte col remo qualunque s' adagia.
Corne d' autunno si levan le foglie,
V una appresso dell' altra , infin ch '1 ramo
Rende alla terra tutte le sue spoglie;
Similemente il mal semé d' Adamo : Gittansi di quel lito ad una ad una Per cenni, com' augel per suo richiamo.
CHANT III. 40
Du nocher à ces mots la fureur lui calmée,
La rage s'éteignit sui' sa joue enllammée,
Dans ses yeux qui roulaient en deux cercles ardents.
Mais ces morts dépouillés (lue la fatigue accable,
l'Intendant de Caron la voix inipitoyable,
De changer de couleur et de grincer des dents.
Ils hlasphém;iii'iil le Ciel, ils maudissaient la terre, l.e jour (|Mi les vil naître et le sein de leur mère. Leurs pays, leurs parents, leurs lils, tout l'univers;
Puis, remplissant les airs d'un l'jisemble se i)orîaient sur la funeste rive, Sur la rive maudite où vont tous les pervers.
(laron, avec des yeux (jue la colère enflamme, Les pressait tour à tour et frappait de sa rame Tous ceux qui paraissaient tarder trop à partir.
Coinme. l'une après l'autre, au déclin de l'automne. Les feuilles des rameaux tombent, pâle couronne, Lt retournent au sol qui va les engloutir;
Tels je voyais d'Adam les enfants sacrilèges. Ces oiseaux que Caron appelait dans ses |)iéges, In par un se jeter au vaisseau de la mort.
50 CAN'IO III.
Cosi sen varmo su pcr i' oiida biiiiia ; E(I avanti che sien di là discosf!, Anche di quà nuova schiera s' aduna.
Figliuol mio , disse il Maestro cortese , Quelli che muoion nell' ira di Dio, Tutti convengon qui d' ogni paese;
E pronti sono al trapassar del rio, Chè la divina Giustizia gli sprona, Si che la tema si volge in disio.
Quinci non passa mai anima buona :
E perô se Caron di te si lagna,
Ben puoi saper omai chè '1 suo dir suona.
Finito questo, la buia campagna Tremô si forte, che dello spavento La mente di sudore ancor mi bagna.
La terra lagrimosa diede vento , Che baleno una luce vermiglia, La quai mi vinse ciascun sentimento ;
E caddi , come 1' uom, cui sonno piglia.
CHANT 111. 51
Ils franchissaient alors le ténébreux passage; Mais à peine ils s'étaient éloignés du rivage, Qu'une foule nouvelle attendait sur le bord.
« Que viennent, quel que soit le lieu qui les vit naître, Tous les coupables morts dans le courroux do Dieu.
Ils se bâtent d'aller par ce fleuve au supplice, Pressés par l'éperon de la grande Justice Qui change leur tci'reui' en un désir de feu.
Jamais àme innocente en ces lieux ne s'embarque ; Voilà pourquoi Caron te chassait de sa barque : Tu comprends maintenant d'où venait sa fureur. »
Comme il disait ces mots, la lugubre vallée D'un formidable choc est soudain ébranlée. Souvenir qui me baigne encore de sueur!
Sur la terre des pleurs, déchaînant sa colère. S'élève un vent terrible et que la foudie édaiie. Et devant tant d'horreurs forcé de succomber,
Couiuie pris de sommeil, je me laissai tomber.
NOTES DU CHANT II!.
(1) Suivant beaucoup de comrricntateurs , il s'agit dans ce vers de Célestin V, qui se démit de la papauté; suivant d'autres, de Dioclélien , qui abdiqua rem])iro ; quelques-uns prétendent qu'il s'agit d'Esaii , qui céda son droit d'aînesse. D'après Loni- bardini, dont l'opinion me semble plus plausible, le poëte fait allusion à un sien concitoyen et contemporain , Torregiano de Cerchi, qui aurait refusé de se mettre à la tête des Florentins, Mais qu'importe? C'est, en tout cas, un lâche qui a reculé de- vant un grand devoir. Le reste est une matière pour les érudits.
(2) L'Acbéron.
ARGUMENT DU CHANT IV.
Dante descend avec Virgile dans le premier cercle de l'Enfer, où sont les Litnbcs. Là sont renforniées, sans antre tonrnicnt (|u'unc sourde langueur, qu'un désir de bonheur sans espérance , les âmes de tous ceux qui n'ont pas reçu le baptême. C'est le séjour habité par Virgile. Les ombres des grands poètes profanes , Homère en této, viennent à sa rencontre. Dante partage les hon- neurs qu'on rend à son maître , et, mêlé à cette glorieuse troupe, il est conduit dans une enceinte particulière du Limbe où sont rassemblées à part les ombres des grands hommes. Il les con- temple avec admiration. Virgile l'entraîne hors du Limbe.
CANTO QUARTO.
Ruppemi V alto sonno nella testa Un grève tuoiio , si ch' io mi riscossi , Corne persona clie per forza è (lesta :
E r occhio ripospto intorno mossi, Dritto levato, e fiso riguardai, Per conoscer io loco dov' io fossi.
Vero è, che 'n su la proda mi trovai Délia valle d'abisso dolorosa, Che tuono accoglie d' infiniti guai.
Oscura, profond' era e nebulosa. Tanto , che per ficcar Io viso al fondo , Io non vi discernea veruna cosa.
CHANT QUATRIÈME
Un hriiit (jui rosscmblait au fracas du tonnerre Rompit mon lourd sommeil et rouvrit ma paupière, Tout mon corps tressaillit à ce réveil soudain.
D'un bond, comme en sursaut, je me levai de terre: Et chercliant de la nuit à sonder le mystère, Mon œil de tous côtés se fixait incertain.
Je touchais à l'ahîuie où les ombres punies Font tonner les échos de clameurs infinies. J'étais au bord du goufiVe : il était si profond,
Si chargé de vapeurs et d'épaisses ténèbres,
Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres
S'y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.
56 CANTO IV.
Or discendiam quaggiù nel cicco inoiido, Incomincio '1 Poeta tutto smorto: lo sarô primo, e tu sarai secondo.
Ed io, chc del color mi fui accorto,
Dissi : come verrô, se tu paventi,
Che suoli al mio dubbiare esser conforte?
Ed egli a me : V angoscia delle genti, Che son quaggiù , nel viso mi diplnge Quella pietà, che tu per tema senti.
Andiam, chè la via lunga ne sospinge. Cosi si mise , e cosi mi fe' inlrare Nel primo cerchio che V abisso cinge.
Quivi, secondo che per ascoltare, Non avea pianto, ma che di sospiri, Che r aura eterna facevan Ircmare.
E ciô avvenia di duol senza martiri ,
Ch' avean le turbe , ch' eran moite e grandi,
E d' infanti, e di femmine, e di viri.
Lo buon Maestro a me : tu non dimandi Che spiriti son questi che tu vedi? Or vo' che sappi, innanzi che più andi,
CHANT IV. 57
Le poêle vers moi tourna son IVoiil plus pâle : «Descendons maintenant dans la nuit infernale, » Dit-il, «moi le premier, et toi dcirière moi.»
J'avais vu la pAleur qui rouvrait son visage; Je répondis : «Comment aurais-je ce courage? Toi-même, mon soutien, tu cèdes a rellVoi.»
— «Les angoisses de ceux (pii sont là, dans ce gouiïre, Ont jeté sur mon front cette ombre; mon ccrur souffre, Ce n'est pas de l'elfroi, c'est la pitié des maux.
Allons, la route est longue! » A ces mots, il s'avance; Je marchai sur ses pas, et, sans plus d'hésitance, J'entrai dans le premier des cercles infernaux.
Là des sons étoullés, rumeur faible et plaintive, Kmurent tout d'abord mon oreille attentive. L'air éternel semblait en frémir et vibrer;
Vague bruissement de la foule des Ames;
Car ici, par milliers, enfants, hommes et femmes,
iMallieureux sans tourment, soupiraient sans pleurer.
« Eh bien , pouniuoi ne pas demander à connaître Quels sont ces esprils-là (|ue lu vois,» dit mon maiirey « Or donc, avant d'aller plus loin, écoute-moi :
58 CANTO IV.
Cil' ei non peccaro ; e s' egli hanno mercedi , Non basta, \wrch' c' non cbber battcsmo. Ch* c porta délia Fede che tu credi ;
E se furon dinanzi al Cristianesmo, Non adorar debitamente Iddio : E di questi cotai son io medesmo.
Per tai difettl, e non per altro rio, Senio perduti, e soldi lanto oftesi, Che senza speme vivemo in disio.
Gran duol mi prese al cor, quando lo 'ntesi, Perocchè gente di molto valore Conobbi clie 'n quel Limbo eran sospesi.
Dimini, Maestro niio, dimmi, Signore, Coniincia' io per voler esser certo Di quella Fede che vince ogni errorre :
Uscinne mai alcuno o per suo merto,
0 per altrui, che poi fosse beato?
E quei, che 'ntese '1 mio parlar coverto,
Rispose : io era nuovo in questo stato, Quando ci vidi venire un Possente Con segno di vittoria incoronato.
CHANT IV. 59
Ils sont là sans péché, courbés sous ranatliènic Vouv n'avoir pas reçu les eaux du saint baptême, Pour n'avoir pas franchi les portes de la Foi.
licaucoup sont morts avant le Christ; le divin Maître iNe fut pas adoré par eux connue il doit l'être. Je suis un de ceux-là, j'eus le même malheur.
VA c'est pour expier ce péché d'ignorance
Que nous sommes perdus, et pour toute souHVance
Nous vivons sans espoir, altérés de bonheur, d
(irande douleur me prit au cœur à ce langage,
Car j'avais reconnu des hommes de courage
VA plus d'un noble esprit ([ue l'arrêt dut fra|)per.
«Dis-moi, mailre, dis-moi, seigneur,» lui deiiKindai-je,
Curieux d'éclaircir un doute sacrilège
Sur celte Foi pourtant qui ne peut nous tromper;
('Jamais par ses vertus ou par quelque puissance Nul n'est sorti d'ici pour goûter l'espérance?» Ll lui. (jui comprenait nion parler détourné:
"J'étais nouveau venu dans ce Limbe où je reste; l n Puissant y pai'iit dans sa gloire céleste; hii scrnn de la victoire il était cOMi-oniK' (0.
60 CANTO IV.
Trasseci 1' ombra d(;l l'riiiio Parente, D' Abel suo ïi'^Uo .. e quella di Noè, Di Moïse legista; ed ubbidiente
Abraam Patriarca, e David Ue-, Israele col Padre, e co' suoi nati, E con Uachele, per cui tanlo le' :
Ed altri molli , e feceli beali :
E vo' che sappi, che dinanzi ad essi
Spirili umani non eran salvati.
Non lasciavam V andar, perch' ei dicessi, Ma passavam la selva tuttavia , La selva dico di spirili spessi.
Non era lungi ancor la nostra via
Di qua dal sommo, quand' io vidi un foco,
Ch' emisperio di ténèbre vincia.
Di lungi v' eravamo ancora un poco ,
Ma non si, ch' io non discernessi in parte,
Ch' orrevol gente possedea quel loco :
0 tu, ch' onori ogni scienza ed arte, Questi chi son, ch' hanno cotanta orranza, Che dal modo degli altri gli diparte?
CHANT IV. 61
Il ai'i'aclia d'ici l'onibre du preiiiier pure, Colle du doux Abel et d'Eve notre mère, Noé sauvé des eaux et David le saint roi,
Le grand législateur du peuple juif, Moïse, Le pieux Abraham et sa race promise, Isaac et Hacliel, tendre objet de sa loi.
Kl bien d'autres par lui ravis à cette enceinte Montèrent bienheureux vers la région sainte. Ce furent les premiers sauvés par son secours. »
Ainsi parlait Virgile, et dans les sentiers sombres. Dans l'épaisse forêt, dans cette forêt d'ombres. Tandis qu'il me parlait nous avancions toujours.
^ous n'étions pas encore éloignés de l'entrée Lorsque je vis de loin briller dans la contrée Ln feu (pii de l'orbite éclairait la moitié.
I]t comme j'avançais dans l'enceinte maudite, J'entrevoyais déjà que les ombres d'élite Habitaient ce séjour moins digne de pitié :
— «Flambeau de tous les arts, ces esprits, demandai-je , Quels sont-ils? D'où leur vient, dis-moi, ce privilège \)v vivi'f comme à part, au milieu des prosci-ils?»
4
62 CANTO IV.
E qucgli a mo : 1' onrat;» nominanza, Chc di lor suona su nella tua vita , Grazia acquista nel Ciel, die si gli avanza.
Intanlo voce fu per me udila :
Onorate 1' allissimo Poeta :
L' ombra sua torna, cli' era dipartila.
Poicliè la voce fu restate e quêta,
Vidi qualtro grand' ombre a rioi venire :
Sembianza avevan ne trista, ne lieta.
Lo buon Maestro cominciommi a dire : Mira colui con quella spada in mano , Che vien dinanzi a' tre, si come Sire.
Quegli è Omero poeta sovrano : L' altro è Orazio satiro , che viene , Ovidio è '1 terzo, e I' ultimo è Lucano.
Perocchè ciascun nieco si conviene Nel nome, che sono la voce sola, Fannomi onore, e di cio fanno bene.
Cosi vidi adunar la bella scuola
Di quel Signor dell' altissimo canto,
Che sovra gli altri, corn' aquila, vola.
CHANT IV. 63
II répondit : « Leur nom que le monde révère, Leur gloire (|iii là haut résonne sur la terre, De la bonté du Ciel ont mérité ce piix.»
A ces mots, une voix retentit dans l'abîme : «Honneur, rendez honneur au poëte sublime; Il nous avait (piillés. il revieni parmi nous.»
La voix se tut; je vis, au devant (h; Virgile Quatre esprits ariivci' d'un pas Iciil cl li-aïKiiiille ; Sans joie et sans tristesse, ils allaient, le front doux.
«Vois-les venir,» me dit mon bon maître, «et remarque Celui qui le premier marche comme un monarque Et parait en avant une épée à la main.
C'est le poëte-roi, c'est le divin Homère, Après lui vient Horace à l'éloquence amère, Le troisième est Ovide , et le dernier, Lucain.
Tous ils ont mérité ce nom de grand poëte Dont la voix tout à l'heure a couronné ma tête; Et me rendant honneur, se font honneur égal. »
Je vis se rassembler ainsi la belle école
De ce maître des chants sublimes et (pii vole.
Au-dessus des plus grands comme un aigle royal.
64
Da ch' ebbcr ragionalo insicnio alqiianto. Volsersi a me con saliitevol ccnno : E '1 mio Maestro sorrise di tanto :
E più d' onorc ancora assai mi fenno, Ch' essi mi fccer délia loro schiera, Si ch' io fui sesto tra cotanlo senno.
Cosi n' andammo infino alla lumiera, Parlando cose, che '1 tacere è bello, Si corn' era '1 parlar cola dov' era.
Venimmo al piè d' un nobile castello, Sette volte cerchiato d' alte mura, Difeso intorno d' un bel fiumicello.
Questo passammo corne terra dura: Per sette porte iutrai con questi Savi : Giugnemmo in prato di fresca verdura.
Genti v' eran con occhi tardi e gravi, Di grande autorità ne' lor sembianti : Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci cosi dall' un de' canti In luogo aperto, luminoso ed alto. Si che veder si potean tutti quanti.
cil A M IV. 63
Après s'être parlé quohiue tc'mj)s à voix basse, Ils me firent tous quatre un salut plein de grâce; Mon Maître à cet accueil répondit d'un souris.
Dans leur docte cénacle, lionneur bien plus insigne, Ils voulurent ni'adniettre; ainsi, le plus indigne, Je marchai le sixième après ces grands esprits.
Nous causions cheminant vers la région claire; Bel entretien qu'ici je crois meilleur de taire. Mais qu'il était sublime au séjour de la mort!
Tout à coup apparut à ma vue étonnée l'ne enceinte de murs sept fois environnée. In joli petit fleuve en défendait l'abord (2).
Nous passâmes le fleuve à r.ec, et dans l'enceinte Avec mes compagnons je pénétrai sans crainte. Nous vînmes en un pré d'un vert et frais aspect.
Il était tout peuplé d'ombres majestueuses; Leurs regards sérieux, leurs voix harmonieuses, Leur parler contenu, commandaient le respect.
Nous montâmes ensemble une cime éclairée, Kt de cette hauteur dominant la contrée. J'embrassai d'un coup d'œii la foule des esprits.
4.
f)6 CANTO IV.
Colà (lirilto sopra 'l vordc sinallo Mi fur mostrati gli spirili magni, Chc (li vederli in me stesso n' esalto.
lo vidi Elettra con moti compagni , Tra' quai conobbi ed Ettore, ed Enea, Cesare arma'o con gli occlii grifagni.
Vidi Cammilla, e la Pcntesilea Dair altra parte, e vidi '1 Rc Latino, Che con Lavinia sua figlia sedea.
Yidi quel Bruto, che cacciô Tarquino ; Lucrezia, Iulia, Marzia e Corniglia, E solo in parte vidi '1 Saladino.
Poichè innalzai un poco più le ciglia, Yidi '1 Maestro di color che sanno, Seder tra filosofica famiglia.
Tutti lo miran , tutti onor gli fanno.
Quivi vid' io e Socrate, e Platone ,
Che 'nnanzi gli altri più presse gli stanno,
Democrito, che '1 mondo a caso pone, Diogenes, Anassagora, e Taie , Empedocles, Eraclito e Zenone,
CHANT IV. 67
Je vis ces grands mortels que l'univers honore; Ih* celle vision mon cœur tressaille encore! Ils erraient exilés parmi ces champs fleuris.
j'aperçus de héros Electre environnée (3); Je reconnus Hector; je reconnus Knée, César encore armé de ses regards perçants.
Ici IVnthésilée, et la vierge Camille;
Ailleurs, je reconnus assis avec sa tille
Le bon roi Latinus courbé sous ses vieux ans.
I']t Brutus qui chassa le fier Tarquin, Julie, La noble Marcia, Lucrèce, Cornélie; A l'écart, Saladin, le soudan glorieux.
\ristûte plus loin à mes yeux se présente, Lt des sages fameux la famille rmposanle Rangés autour de lui connue des fils pieux.
Avec ravissement je voyais tous ces sages
!*iès (le lui se pressant et l'entourant d'homm;iges.
A ses côtés Socrate et le divin Platon,
Celui qui fit du monde un hasard, Démocrile, L'austère Oiogènc et le sombre Heraclite, Thaïes, Anaxagore, Empédocle, Zenon;
68 r,A^TO IV.
E vidi 'I buono accoglitor del quale, Dioscoride dico; e vidi Orfeo, Tullio, e Livio, e Senoca morale,
Euclide geomelra, e Tolonimeo, Jppocrate, Avicenna, e Gaiieno, Averrois che '1 gran comento feo.
lo non posso ritrar di tutti appieno , Perocchè si mi caccia '1 lungo tema , Che moite volte al fatto il dir vien mène.
La sesta conipagnia in duo si scema: Per altra via mi mena '1 savio Duca Fuor délia quêta nell' aura che tréma :
E vengo in parte, ove non è che luca.
CIIAM IV. 69
Et co naluraliste illustre, Dioscoride, Orphée et Cicéron, le géomètre Euclide, Ki Séiièque le sage, et Live riiistorieii ;
Iv docte Égyptien qui décrivit la Terre, Averrhoès l'auteur du vaste Commentaire, llippocrate de Cos, Avicenne, Cialien!
Mais je ne puis citer la foule tout entière, i.e temps presse; je traite une longue matière Qui force à dire moins que la réalité.
Bientôt nos compagnons nous quittèrent; Virgile Me lit abandonner ce champ pur et tranipiille Pour me conduire encor dans un air agité,
l']| je vins en des lieux morts à toute clarté.
NOTES DU CHANT IV.
(1) Jésus-Christ descendit dans les Limbes après sa rnort.
(2) Cette enceinte fortifiée figure la réputation immortelle des grands génies. Les sept murailles signifient les sept vertus, la Justice, la Force, la Tempérance, la I»rudence , l'Intelligence, la Sagesse et la Science. Le ruisseau signifierait l'Éloquence. (Moutonnet de Clairfon).
(3) Electre, mère de Dardanus, d'où est sorti Énée, le fon- dateur de l'empire romain.
ARGUMENT DU CHANT V.
Au seuil (lu second cercle, Dante trouve Minos qui juge toutes les àines coupables. Il entre dans le cercle où sont punis les voluptueux. Ils sont emportés dans un éternel ourajçan. Dante reconnaît Françoise de Rlmini; elle lui raconte son histoire. A ce récit, Dante, sous l'enipire d'une émotion trop forte, tombe connue inanimé.
CANTO QUINTO.
Cosi discesi del cerchio primaio
Giù nel seconde, che men luogo cinghia,
E tanto più dolor, che pugne a guaio.
Stavvi Minos orribilmente, e ringhia:
Esamina le colpe nell' entrata :
Giudica, e manda, seconde ch' avvinghia.
Dico , che quando 1' anima mal nata Gll vien dinanzi, lutta si confessa: E quel conoscitor délie peccata
Vede quai luogo d' Inferno è da essa : Cignesi con la coda tante volte, Quantunque gradi vuol che giù sia niessa.
CHANT CINQUIÈME.
Dans le deuxième cercle ainsi nous pénétrâmes;
il enserre un enfer plus étroit, où les âmes
Dans les pleurs et les cris soutirent plus dur tourment.
Le farouclie Minos grince au seuil de cet antre ; Par lui chaque pécheur jugé sitôt qu'il entre Aux replis de sa queue a vu son châtiment.
A peine devant lui l'ombre infâme est venue, Elle montre au démon son Ame toute nue ; Et cet in
Voit quel gouffre d'Enfer est digne de l'impie; Et sur ses lianes sa (jueue en cercles arrondie Mesure au condanmé les cercles éternels.
T. I. 5
74 CANTO V.
Semprc dinanzi a lui ne stanno moite : Vanno a vicenda ciascuna al giudizio : Dicono, e odono, c [)oi son giù voile.
0 tu, elle vieni al doloroso ospizio, Disse Minos a me, qiiando mi vide, Lasciando 1' atto di cotanto ufizio,
Guarda com' entri, e di oui tu ti fide : Non l' inganni 1' ampiezza deli' entrare. E '1 Duea mio a lui : Perché pur gride?
Non impedir lo suo fatale andare :
Yuolsi cosi cola, dove si puote
Ciô che si vuole, e più non dimandar
Ora incomincian le dolenti note A farmisi sentire : or son venuto Là, dove molto pianto mi percuote.
lo venni in luogo d' ogni luce muto, Che mugghia, corne fa mar per tempesta, Se da contrarj venti è combattuto.
La bufera infernal, che mai non resta. Mena gli spiriti con la sua rapina ; Yoltando, e percotendo gli molesta.
CFFANT V. 75
La l'unit' (lL'\:mt lui toujours so rciUJUVL'lle; Approchant tour à tour, (:iia(|ue àme criuiincilt' l'arle, entend son arrêt, puis tombe et disparait.
-- « 0 loi qui viens ici dans le funeste asile, » Dit Minos, me voyant entrer avec Virgile, VA comme interrompant son olïice à regret,
« Regarde bien à (|ui ton àme s'est livrée, Et ne t'assure pas sur cette large enli'ée! » — «Pourquoi liurler ainsi? 'l'es cris sont superllus,
Nous suivons un chemin prescrit,» répond mon guide; «On l'a voulu là-haut; et (luand le Ciel décide, Le Ciel peut ce qu'il veut. \'cu demande pas plus.»
Dans cet instant j'ouïs des accents lamentables. Nous étions ai'rivés dans les lieux redoutables; Déjà j'étais frappé par le bruit des sanglots.
Lieux muets de lumière, enceinte mugissante! C'était comme une mer levée et frémissante ouand des vents ennem s combattent sur ses Ilots.
Le souille impétueux de l'éternel orage Ijnporlait les esprits comme au gi'é de sa rage, Les roulant, les heurtant avec ses tourbillons.
76 CANTO V.
Quando giimgon davanti alla ruina, Quivi le strida, il compianto, e '1 lamonto; Bestenimian quivi la virtù divina.
Intesi cil' a cosi fatto tormento Eran dannati i peccator carnali, Che la ragion sommettono al talento.
E corne gli stornei ne portan V ali
Nel freddo tempo a scliiera larga e piena;
Cosi quel fiato gli spiriti mali
Di quà, di là, di giù, di su gli mena ; Nulla speranza gli conforta mai , Non che di posa, ma di minor pena.
E come i gru van cantando lor lai , Facendo in aer di se lunga riga, Cosî vid' io venir, traendo guai,
Ombre portate dalla detta briga ; Perch' io dissi : Maestro, chi son quelle Genti, che V aer nero si gastiga?
La prima di color, di cui novelle
Tu vuo' saper, mi disse quegli allotta ,
Fu impératrice di moite favelle.
CHANT V. 77
S'ils venaient il (ouciier les parois de l'enceinte, r/i'f aient des cris perçants de douleur ou de crainte, Des l)Iasplièmes au Ciel, des imprécations.
.l'appris que ce tourment était fait pour les âmes l'^sclaves de la chair et des impures flammes, Qui tirent le devoir au caprice plier.
Comme on voit en hiver une bande serrée De frôles étourneaux dans les airs égarée. Tels ces pauvres esprits, d'un vol irrégulier,
Allaient, de ci, de là, promenés par l'orage. Jamais aucun espoir pour reprendre courage; Nul repos, à leurs maux nul adoucissement.
I']t tels des alcyons sillonnant les ténèbres \ oient en longue file avec des cris funèbres^ Tels j'en vis arriver gémissant sourdement,
l']l de cet ouragan le jouet misérable.
— «Maître, tis-je, (luelle est cette race coupable Que fouette sans pitié le vent noir des enfers?»
— « Cette ombre devant toi que tu vois la première , » Me répondit le maitre, «est une reine altière
Qui jadis commandait à des peuples divers.
78 CANTO V.
A vizio di lussuria fu si rotta,
Che libito fe' licito in sua legge,
Per torrc il biasnio, in clie era condotta.
Eir è Semiramis, di cui si legge, Che seno dette a Nino, e fu sua sposa : Tenne la terra che '1 Soldan corregge.
L'altra è colei che s' ancise amorosa, E ruppe fede al cener di Sicheo : Poi è Cleopatras lussuriosa.
Elena vidi, per cui tanto reo
Tempo si volse; e vidi '1 grande Achille,
Che con Amore al fine combatteo.
Vidi Paris, Tristano; e più di mille Ombre mostrommi, e nominolle, a dito, Ch' Amor di nostra vita dipartille.
Poscia ch' io ebbi il mio Dottore udito Nomar le donne antiche, e i cavalieri, Pietà mi vinse, e fui quasi smarrito.
r cominciai: Poeta, volentieri Parlerei a que' duo, che 'nsieme vanno, E paion si al vento esser leggieri.
CFIANT V. 79
I.a luxure effrénée a dévoré sa vie; Klle crut échapper à son ignominie ]in mettant dans sa loi : le plaisir est permis.
C'est la Sémiraniis qui, dit-on, chose infâme! Avait nourri Ninus et qui devint sa femme Aux lieux (|uo le Soudan à ses lois tient soumis.
L'autre est cette Didon d'un fol amour touchée Qui mourut inlidèle aux cendres de Sichée; Après vient Cléopàtre au cœur luxurieux. »
Après elle, je vis Hélène dont les charmes Ont amené dix ans de forfaits et de larmes, Achille aussi vaincu par l'anioui' furieux.
Je vis Paris, Tristan (1), bien d'autres, et Virgile Me les montrait du doigt en les nommant par mille, Tous par les feux d'amour avant l'âge expirés.
Lorsque j'eus entendu mon mailre en son langage Me nommer ces héros, ces dames du vieil âge, La pitié confondit mes sens comme égarés.
- « Poëte, j'aimerais adresser la parole
A ces deux ombres-là, couple enlacé qui vole
Et qui semble flotter si léger sous le veut.»
80 CANTO V.
Ed ei,^li a me : vedrai quando saranno IMù presso a noi ; e tu allor gli proga Per quell' aiiior, ohe i mena; e quei vcrranno.
Si tosto, corne '1 vento a noi gli piega, Muovo la voce : o anime affannate, Yenite a noi parlar, s' altri noi niega.
Quali colombe, dal disio chiamate, Con r ali aperte e ferme al dolce nido Yolan per 1' aer dal voler portate ;
Cotali uscir délia schiera ov' è Dido, Venendo a noi per V aère maligno, Si forte fù T affettuoso grido.
0 animal grazioso e benigno,
Che visitando vai per 1' aer perso
INoi, che tignemmo '1 mondo di sanguigno,
Se fosse amico il Re dell' universo, Noi pregheremmo lui per la tua pace, Da ch' liai pietà del nostro mai perverso.
Di quel, ch' udire, e che parlar vi place Noi udiremo , e parleremo a vui , Mentre che '1 vento, come fa, si tace.
CHANT V. 81
— «Attends,» répondit-il, mju'oIIi's soient rapprochées; Alors, par cet amour qui les tient attachées,
Tu les conjureras de venir un moment. »
Dès que vers nous le vent les eut comme inclinées, Je m'écriai : «Venez, ombres infortunées. Si lien ne le défend, oh, venez nous parler!»
Comme on voit deux ramiers, (fue le désir convie. Tendre vers le doux nid l'aile ouverte, aflennie, Et, portés par l'amour, de par les airs voler.
Ainsi sortant des rangs où Didon se lamente, Le couple vint à nous à travers la tourmente, Si touchant fut mon cri, tani mon appel pressant.
— «0 toi, ») dit l'un, «aimable et bonne créature, Oui viens nous visiter dans la contrée obscure. Quand le monde est encor rouge de notre sang!
Si le roi tout-puissant nous était moins contraire. Nos vœux l'invoqueraient pour ta paix, 6 mon frère, Puisque ton cœur s'émeut au séjour malfaisant.
Tout ce ([u'il vous plaii'a de dire ou bien d'entendre, Nous pourrons l'écouter, nous pourrons vous l'apprendre Pendant que l'ouragan se tait comme à présent.
0.
82 CANTO V.
Siede la terra , tlove riata fui, Su la marina, dove '1 Po discende Per aver pace co' seguaci sui.
Amor, che al cor gentil ratto s' apprende,
Prese costui délia bella persona
Che mi fu tolta, e '1 modo ancor m' ofl'ende.
Amor, che a nullo amato amar perdona, Mi prese del costui placer si forte, Che, come vedi, ancor non m'abbandona.
Amor condusse noi ad una morte : Caina attende chi vita ci spense. Queste parole da lor ci fur porte.
Da ch' io 'ntesi quell' anime offense. Chinai '1 viso, e tanto '1 tenni basso. Fin che '1 Poeta mi disse: che pense?
Quando risposi, cominciai : oh lasso! Quanti dolci pensier, quanto disio Menô costoro al doloroso passo!
Poi mi rivolsi a loro, e parlai io,
E cominciai : Francesca, i tuoi martirl
A lagrimar mi tanno tristo, e pio.
CIIAM' V. 83
La terre où je naquis de la mer est voisine (2), De la mer azurée où le Pô s'achemine Tour y trouver la paix avec ses aflluents.
. Amour dont un cœur noble a peine à se défendre Fit chérir mes attraits, aujourd'hui vaine cendre. Le coup qui les ravit saigne encore à mes flancs!
Amour (jui nous contraint d'aimer quand on nous aime, De son bonheur à lui si fort m'éprit moi-même, Que cette ardeur toujours me brûle , tu le vois.
Amour à tous les deux nous a coûté la vie; Mais la Caïne (3) attend celui qui l'a ravie. » L'air nous porta ces mots de la plaintive voix.
Entendant ces douleurs, moi je penchai la tête. Tenant les yeux baissés, tant qu'enfin le poëte : « Or à quoi penses-tu? Pourquoi baisser les yeux? «
Lorsque je pus répondre : «Ilélas, âmes blessées! Quels enivrants désirs, quelles douces pensées Ont dû les entraîner au terme douloureux ! »
Puis vers eux me tournant : «Françoise, infortunée! » M'écriai-je, «mon cœur a plaint ta destinée; Le récit de tes maux me rend triste à pleurer.
84 TANTO V.
Ma dimmi : al lempo de' dolci sospiri, A che, e corne eoncedette Amore, Che conosceste i duhbiosi desiri?
Ed ella a me : nessun maggior dolore, Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria, e ciô sa '1 tuo dottore.
Ma se a conoscer la prima radice Del nostro amor tu liai cotanto affetto, Farô come colui, che piange, e dice.
Noi leggevamo un giorno per diletto Di Lancilotto, come Amor lo strinse : Soli eravamo, e senza alcun sospetto.
Per più fiate gli occhi ci sospinse Quella lettura, e scolorocci '1 viso : Ma solo un punto fu quel che cl vinse.
Quando leggemmo, il disiato riso Esser bacciato da cotanto amante, Questi, che mai da me non fia diviso,
La bocca mi baccio tutto tremante. Galeotto fu il libro , e chi lo scrisse : Quel giorno più non vi leggemmo avante.
( IIAM V. 85
Mais (lis-moi , dans le temps des doii\ suupirs, pauvre âme ! Comment, à (iiioi raiiioiii- vous révéla sa flamme, Ces désirs qui n'osaient d'abord se déclarer?»
— «Il n'est pas de douleur plus {grande et plus amère Qu'un souvenir des temps heureux dans la misère.
Ton maître le sait bien, » me répondit la voix.

(t Mais puisque tu parais si désireux d'entendre Comment dans notre cœur fleurit cet amour tendre, Je ferai comme qui pleure et parle à la fois.
Ensemble nous lisions l'histoire enchanteresse De Lancelot épris d'amour pour sa maîtresse. Nous étions seuls alors, innocents et sans peur.
Maintes fois soulevant nos regards de la page, Nous nous rencontrions et changions de visage. Mais ce fut un seul mot qui vainquit notre cœur.
Arrivés au passage où l'amant de Cinèvre Baise enfin le sourire envié sur sa lèvre. Celui qu'on ne peut plus me ravir, tout tremblant,
Se suspend à ma bouche et d'un baiser m'enivre. Le dalléhaut pour nous fut l'auteur et son livre (4) : Et nous ne lûmes pas ce jour-là plus avant. »
86 CANTO V.
Mentre che 1' iino spirto questo disse, L' altro piangeva si , che di pietade lo venni men cosi corn' io morisse,
E caddi , corne corpo morto cade.
CHANT V. 87
Ainsi l'ombre parlait; l'autre avec violence Pleurait en l'écoutant et gardait le silence. Ki moi je me sentis mourir de son transport,
Et tombai sur le sol comme tombe un corps mort.
NOTES DU CHANT V.
(i) Tristan, neveu du roi Marc de Cornouailles. Il aima la reine Yseult, femme de ce prince, qui, les ayant surpris en- semble, se précipita sur Tristan et le frappa d'un coup mortel.
(2) Françoise deRimini naquit à Ravenne. Elle était fille de Guido de Polenta. Elle aimait Paolo de Rimini; ce fut son frère aîné Lanciotto, prince boiteux et difforme, qu'elle épousa. In jour que les deux amants lisaient ensemble les aventures de Lancelot du Lac, le mari, entrant à l'improviste, les perça d'un même coup d'épée.
(3) La Caïne , c'est-à-dire le cercle de Caïn (Ch. xxxii).
(4) Galléhaut avait favorisé les amours de Lancelot et de la reine Ginèvre.
ARGUMENT DU CHANT VI.
Arrivée au troisième cercle, où sont punis los gourmands. Le monstre Cerbère est commis ù leur garde; il les assourdit de ses aboiements, les barcèle et les mord, Kn même temps sur les ombres i)ècbcresscs tombe une pluie éternelle mêlée de grêle et de neige. Dante rencontre parmi les danmés un Flo- rentin fameux par sa gourmandise, et l'interroge sur l'issue des discordes intestines qui décliirent Florence.
CANTO SEXTO.
Al tornar délia mente, che si ohiuse Dinanzi alla pietà de' duo cognati, Che di tristizia tuUo mi confuse,
Nuovi tormenti, e nuovi tormentati
Mi veggio inlorno , corne ch' io mi muova ,
E come ch' io mi volga , e ch' io mi guati.
Io sono al terzo cerchio délia piova Eterna, maledetta, fredda, e grève. Regola, e qualità mai non 1' è nuova.
Grandine grossa, ed acqua tinta, e neve Per r aer tenebroso si riversa : Pute la terra, che questo riceve.
CHANT SIXIEME.
Lorsque j'eus recouvré mes sens et ma pensée Que ces deux malheureux avaient bouleversée , Et repris mes esprits confus cl conlristés,
Tout à l'cntour de moi , par devant, par derrière, Partout où je portais mes yeux dans la carrière, ('/étaient nouveaux tourments et nouveaux tourmentés.
^ous étions au milieu de la troisième orbite;
La pluie y tombe à flots, froide, lourde, maudite,
Tombant toujours la même et pour l'éternité.
Ine grêle serrée, une eau neigeuse et sale. Traversent l'air obscur de l'enceinte infernale; Le sol (pii les revoit en est tout infecté.
92 CANTO VI.
Cerbero, fiera crudele e diversa, Con tre gole caninamcnle latra Sovra la genlc che quivi è soinmcrsa.
Gli occhi ha vermigli, e la barba unta ed atra, E '1 ventre largo , e unghiate le mani : Graffia gli spirti, gli scuoia, ed isquatra.
Urlar qui fa la pioggia corne cani :
Dell' un de' lati fanno ail' altro schermo :
Volgonsi spesso miseri profani.
Quando ci scorse Cerbero, il gran vermo Le bocche aperse, e mostrocci le sanne : Non avea membro, che tenesse fermo.
E '1 Duca mio, distese le sue spanne, Prese la terra, e con piene le pugna La gitto dentro aile bramose canne.
Quai è quel cane ch' abbajando agugna, E si racqueta poi che '1 pasto morde, Che solo a divorarlo intende e pugna;
Cotai si fecer quelle facce lorde Dello demonio Cerbero, che 'ntrona L'anime si , ch' esser vorebber sorde.
CHANT VI. 93
Cerbère, la cruelle et monslriieuse bête, Aboie, et l'aboiement sort de sa IripNî tête, Contre les malheureux plongés dans cet Enfer.
L'œil en leu, la crinière immonde et tout sanglante, Ayant peine à porter sa gorge pantelante, Il va les déchirant de ses grilles de fer.
Eux hurlent sous la pluie, et, pour toute allégeance, Ils présentent un flanc, puis l'autre à la souffrance. Les malheureux pécheurs bien souvent se tournaient!
Quand Cerbère nous vit entrer au sombre asile , 11 nous montra ses crocs menaçants, le reptile ! De rage et de fureur tous ses membres tremblaient.
Mais mon guide aussitôt, d'un mouvement rapide, Se baisse, et remplissant ses mains de terre humide, En jette une poignée au dragon alfamé.
Tel un chien, si d'abord famélique il aboie, Aussitôt qu'en ses crocs il a tenu sa proie, Se tait et la dévore immobile et calmé ;
Ainsi fut apaisé le monstre abominable.
Et je n'enlondis plus celle voix etfroyable,
Qui glace lanl les morts qu'ils voudraient être sourds.
94 CANTO VI.
Noi passavam su per V ombre ch' adona La grève pioggia, e ponavam le piante Sopra lor vanità, che par persona.
Elle giacèn per terra tutte qiiante, Fuor ch' una ch' a seder si levô ratto Ch' ella ci vide passarsi davante.
0 tu, che se' per questo 'nferno tratto ,
Mi disse, riconoscimi , se sai ;
Tu fosti prima , ch' io disfatto , fatto.
Ed io a lei : 1' angoscia, che tu hai, Forse ti tira fuor délia mia mente, Si che non par ch' io ti vedessi mai.
Ma dimmi chi tu se', che 'n si dolente
Luogo se' messa , e a si fatta pena
Che s' altra è maggior, nulla è si spiacente.
Ed egli a me : la tua città, che' è piena D' invidia si , che già trabocca il sacco , Seco mi tenue in la vita serena.
Vol, cittadini, mi chiamaste Ciacco; Per la dannosa colpa délia gola, Come lu vedi , alla pioggia mi fiacco.
crfANT VI. 95
Nous passions en foulant les ombres palpitantes ,
Images des vivants et qu'on dirait vivantes;
La pluie à flots pesants tomljail, tombait loujours,
l'^t ces pauvres esprits restaient gisant par terre. ( n seul se souleva sur son lit de misère, \L.n nous voyant passer et devant lui venir.
— uO toi que l'on conduit dans cet Enfer terrible, i{econnais-moi,)) dit il, «s'il est enror possible: Même temps nous a vus, toi vivre et moi mourir.»
Moi je lui répondis: «Ton angoisse peut-être Altère ton visage et te fait méconnaître; Je ne me souviens pas de t'avoir vu vivant.
Qui donc es-tu, pécheur? dis-nous quel fut ton vice? Quel crime t'a jeté dans un pareil supplice? S'il n'est le plus cruel, c'est le plus rebutant.»
Il me (lit : «Dans la vie où fleurit l'espérance J'habitais ton pays natal, cette Florence Au sein gonflé d'envie et déjà consumé.
Vous me donniez le nom de Ciacco (1), nom infiime, La vile gourmandise a dégradé mon ànie; Poui" elle tu iiK^ vois sous la pluie abiuu'.
96 CANTO VI.
Ed io anima trista non son sola, Che tutte qucste a simil pena stanno Per simil colpa, e più non fe' parola.
Io gli risposi : Ciacco, il tuo affanno Mi pesa si, ch' a lagrimar m'invita; Ma dimmi, se tu sai, a che vcrranno
Li cittadin délia città partita ;
S' alcun V' è giusto ; e dimmi la cagione
Perché 1' ha tanta discordia assalita.
Ed egli a me : dopo lunga tenzone Verranno al sangue, e la parte selvaggia Caccerà V altra con molta offensione.
Poi appresso convien che questa caggia Infra tre soli, e che 1' altra sormonti Con la forza di tal che teste piaggia.
Alto terra lungo tempo le fronti, Tenendo 1' altra sotto gravi pesi, Come che di cio pianga e che n' adonti.
Giusli son duo, ma non vi sono 'ntesi. Superbia, invidia, e avarizia sono Le tre faville ch' hanno i cuori accesi.
CHANT M. 97
Kt je ne suis pas seul luallieureux et coiipabli' : Pour semblable péché subit peine semblable Chacun de ces damnés. » II cessa de parier,
Et moi je répondis : « 0 Ciacco, ta détresse Me fait venir aux yeux des larmes de tristesse. Mais Florence? Sais-tu, peux-tu me révéler
Quand elle finira cette guerre intesMno?
De ces déchirements quelle est donc l'origine?
IN'est-il pas un seul juste entre ces insensés?»)
Il répondit: «Après une longue querelle,
Ils en viendront au sang, à la lutte mortelle;
Par les enfants du bois (2) les Noirs seront chassés.
Mais après trois soleils, reprenant l'avantage ,
Les proscrits chasseront la faction sauvage
Par tel (|ui maintenant louvoie entre les deux (3).
Longtemps ils lèveront leur tète triomphante ;
Leur domination sera dure et pesante;
Leur haine sera sourde aux vaincus malheureux.
Deux justes (4) sont restés; mais leurs voix sont perdues; L'Avarice et l'Envie ensemble confondues Ont jelé dans les cœurs leurs brandons pour toujours. »
6
98 CANTO VI.
Qui pose fine al lacrimabil suono, Ed io a lui : ancor vo' che ni' inscgni, E che (li più parlar mi facci dono
Farinata e '1 Tegi-hiaio, che fur si degni, lacopo Rusticucci, Arrigo, e '1 Mosca, E gli altri ch' a ben far poser l'ingegni,
Dimmi ove sono, e fa ch' io gli conosca ;
Che gran disio mi stringe di sapere
Se '1 Ciel gli addolcia, o Io 'nferno gli altosca.
E quegli : ei son tra 1' anime più nere : Diverse colpe giù gli aggrava al fondo; Se tanto scendi , gli potrai vedere.
Ma, quando tu sarai nel dolce mondo, Pregoti ch' alla mente allrui mi reclii ; Più non ti dico, e più non ti rispondo.
Gli diritti occhi torse allora in biechi ; Guardomm' un poco, e poi chinô la testa, Cadde con essa a par degli altri ciechi.
E '1 duca disse a me : più non si desta Di quà dal suon dell' angelica Iromba, Quando verra ior nimica podesta.
CHANT VI. 00
Ici l'ombre se tut. Je lui dis : « Ton langage M'émeut, mais parle-moi, de grâce, davantage, Et prolonge un moment ces instructifs discours.
Farinata, Mosca, Uusticucci, tant d'autres, De douceur et de paix intelligents apôtres, Arrigha, Teggliaio, ces liommos vci'luoux.
Où donc sont-ils? Dis-moi quelle est leur destinée? Leur vie a-t-elle été punie ou pardonnée? SoulTrcnt-ils dans l'Enfer? Au Ciel sont-ils heureux?»
— «Ils ont porté le poids d'autres péchés damnables; Tu les verras parmi les âmes plus coupables, Si tu descends plus bas dans cet Enfer maudit.
I Mais quand tu reverras la lumière chérie, Uappellc ma mémoire aux hommes, je t'en prie: Ne m'interroge plus maintenant; j'ai tout dit. »>
Lors il tourna sur moi comme un regard suprême, Puis inclinant son front courbé sous l'anathème , Dans l'amas des esprits je le vis se plonger.
«Ils ne se lèveront d'ici, » dit le poète,
«Que lorsque sonnera la divine trompoKe
Quand le puissant vengeur viendra pour les j ^'S^J^^^^A^sitae
100 CAMO VI.
Ciascun ritroverà la trista tomba, Ripiglierà sua carne o sua fit^ura, Udirà quel che in eterno rimbomba.
Si trapassammo per sozza mistura
Dell' ombre e délia pioggia, a passi lenli,
Toccando un poco la vita futura.
Perch' io dissi : maestro, esti tormenti Cresceranno ei, dopo la gran sentenza, 0 fien minori, o saran si cocenti?
Ed egli a me : ritorna a tua scienza, Che vuol, quanto la cosa è più perfetta Più senta '1 bene e cosi la doglienza.
Tuttochè questa gente maladetta In vera perfezion giammai non vada, Di là più che di quà essere aspetta.
Noi aggirammo a tondo quella strada, Parlando più assai ch' i' non ridico; Yenimmo al punto dove si digrada;
Quivi trovammo Pluto, il gran nemico.
CHANT VI.
Chacun relrouvora sa triste sépulture,
El reprenant alors sa chair et sa pâle figure,
Entendra ce qui doit à jamais retentir (5).»
Ainsi nous traversions à pas lents cette fange, Ces ombres, cette pluie, indicible mélange, En devisant un peu de la vie à venir.
— «Maître,» disais-je, «après la sentence suprême, Leur souffrance, dis-moi, sera-t-elle la même? Verront-ils s'adoucir ou croître leur malheur?»
Et lui : «Rappelle-toi la doctrine du Maître (6): De la perfection plus se rapproche un être. Plus il doit ressentir la joie et la douleur.
Il est vrai que toujours à la race maudite
Cette perfection de l'être est interdite;
Mais ils sont plus complets sous la chair et le sang.»
En conversant ainsi dans la sombre atmosphère, Nous achevions le tour de la troisième sphère. Et nous venions au point où la roule descend;
Là se tenait Plutus (7), l'ennemi tout puissant.
NOTES DU CHANT VI.
(1) CJacco signifie en toscan, porc, pourceau.
(2) Les enfants du bois , le parti sfiuva(je , comme dit le texte, c'est-à-dire le parti qui avait pour chefs les Corclii, famille de noblesse nouvelle venue depuis peu des bois de Val di Nievole. C'est le parti des Blancs, auquel appartenait Dante.
(3) Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, roi de France, qui vint au secours des Noirs et les rétablit à Florence, en 1301 .
(A) Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcanti son ami, suivant d'autres commentateurs, Barduccio et Jean de ^espl- gnano.
(5) Le jugement dernier.
(6) Le Maître , pour tout le moyen âge, c'est Aristote.
(7) Plutus, dieu des richesses, et non Pluton , comme le voudraient quelques commentateurs.
ARGUMENT DU CHANT VII.
Au seuil (lu (inatririiu' cerclo Daulo est arirté juir Plutus, dt'îmon de l'avaiicc et i,'ardicn de ce séjour. Le uioiislrc s'apaise à la voix de Virj;ile , et Dante s'avance dans le cercle. L'enceinte est occupce, moitié par les avares, moitié pai- les prndij^ucs. Ils poussent devant eux d'énormes poids de tout l'elloit de leur poitrine, courant à la rencontre les uns des autres, s'entre- lieintant et se rei)rocliant le vice contraire ([ui les sépare. En présence des tourments de ces âmes ([ue la richesse a perdues, Virgile dépeint à Dante les vicissitudes île la i'orlune.
Ils passent au cin(piiéme cercle et arrivent au bord des eaux stagnantes du Styx , où sont plongées les ondjres de ceux qui se sont livrés à la colère ou à la paresse. Les colériques, tout nus dans le marais fétide, luttent ensemhle et s'entre-décliirent. Les paresseux, j)l(Migés dans la vase, soupirent une plainte étouffée. Les deux poètes arrivent au pied d'une tour.
CANTO SETTIMO.
Pape Satan, pape Satan aleppe, Cominciô Pluto con la voce chioccia : E quel Savio gentil, che tutto seppe,
Disse per confortarmi : non ti noccia Le tua paura; chè, poder ch' egli abbia, Non ti torrà lo scender questa roccia.
Foi si rivolse a quell' enfiata labbia, E disse : taci, maladetto lupo: Consuma dentro te con la tua rabbia.
Non è senza cagion 1' andare al cupo : Vuolsi cosi neir alto ove Michèle Fe' la vendetta del superbo strupo.
CHANT SEPTIEME.
(dlolà, pape Satan! holà!» Hauquo et sauvage, Ainsi cria la voix de Plulus; mais le sage. Mon guide, cette source immense de savoir,
Me rassura , disant : (t Que la peur ne t'égare !
Descendons le rocher, car ce démon avare
Ne peut nous arrêter, si grand soit son pouvoir.»
l'uis tourné vers le monstre à la gueule enflammée : « Loup maudit, •> lui dit-il, « tiens ta rage enfermée, Qu'elle te rentre au corps et t'étouffc ! Tais-toi !
Car si nous descendons au gouffre expiatoire; On l'a voulu là-haut, où l'Ange de victoire (!) Écrasa les esprits parjures à leur foi. »
/|06 TAMO Vil.
Quali dal vente le gonfiate vêle Caggiono avvolte, poichè T alher fiacca; Tal cadde a terra la fiera crudelc.
Cosi scendemmo nella quarta lacca , Prendendo più délia dolente ripa, Che '1 mal dell' universo tutto 'nsacca.
Ahi giustizia di Dio! tante chi stipa Nuove travaglie e pêne, quante io viddl? E perché nostra colpa si ne scipa?
Corne fa 1' onda là sovra Cariddi,
Che si frange con quella in cui s' intoppa;
Cosi convien che qui la gente riddi.
Qui vid' io gente, più ch' altrove, troppa, E d' una parte e d' altra con grand' urli Yoltando pesi per forza di poppa.
Percotevansi incontro , e poscia pur li Si rivolgea ciascun, voltando a rétro, Gridando : Perché tieni? e perché burli?
Cosi lornavan per Io cerchio tetro Da ogni mano air opposito punto, Gridandosi anche loro ontoso métro :
CHANT VU. 107
Comme on voit par le vent une voile gonflée Sur son mât fracassé tomber tout enroulée , Tel je vis à ces mots choir le monstre infernal.
Au (juatrième cercle ainsi nous descendîmes, l'jifoncés plus avant dans les plaintifs abîmes Qui de notre univers engoulfrent tout le mal.
Ali! Juslice de Dieu! Quelles mains vengeresses Ont amassé ces maux et toutes ces tristesses? Que nos fautes ainsi puissent nous déchirer !
Tels, au gouffre où Charybde ameute ses colères, Les flots contre les flots heurtés en sens contraires, Tels je vis les damnés ici se rencontrer.
La foule plus qu'ailleurs me paraissait nombreuse. De deux côtés venait cette gent malheureuse. Gémissant et poussant devant soi des blocs lourds.
Ils se heurtaient ensemble au bout de la carrière, Et puis se retournaient brusquement en arrière. Criant: «—Pourquoi jeter?» — «Pourquoi garder toujours?
Et sans cesse ils allaient et revenaient sans cesse D'un point à l'autre point de ce lieu de détresse, Toujours se renvoyant l'injurieux refrain.
108 CANTO VII.
Poi si volgea ciascun, quand' era giunto, Per lo suo mczzo cercliio, ail' allra giostra. E(l io, cil' avea lo cor quasi coinpunto,
Dissi : Maestro mio, or mi dimostra Che gente è questa; e se tutti fur cherci guesti chercuti alla sinistra nostra.
Ed egli a me; tutti quanti fur guerci Si délia mente in la vita primaia, Che con misura nullo spendio ferci.
Assai la voce lor chiaro V abbaia , Quando vengono ai duo punti del cercliio, Ove colpa contraria gli dispaia.
Questi fur cherci, che non han coperchio Piloso al capo, e Papi, e Cardinali, In cui usô avarizia il suo soperchio.
Ed io : Maestro, tra questi cotali Dovrei io ben riconoscere alcuni, Che furo immundi di cotesti niali.
Ed egli a me : vano pensiero aduni : La sconoscente vita, che i fe' sozzi, Ad ogni conoscenza or gli fa bruni.
r.iiAM VII. 109
Ali iiiilitMi (le leur cercle ils arrivaient à i)eine, Oii'ils couraient se choquer à la joute prochaine; l'^l moi (lui nie sentais le cœur triste et chaj;rin :
— « Maître , fis-je, quelle est cette race profane?
Onl-iis tous été clercs et porté la soutane
Ceux que je vois à gauche et (jui sont tonsurés?»
\iri;iie répondit : « lis rureiil sur hï terre,
iMyopes {l'inteHij^ence et de loi caractère,
Dans l'emploi de leurs biens toujours immodérés.
Leur voix bien assez haut nous le crie, il me semble, Quand aux deux points du cercle arrivés tousensendjje, Leurs péchés opposés les tournent séparés.
Ces tètes que tu vois de cheveux dépouillées, Ce sont clercs, cardinaux, papes, âmes souillées Qu'asservit l'avarice à ses désirs outrés. »
.le repartis: «Parmi tous ces damnés, mon maître, Il en est (luelques-uns (lue je devrais connaître Et que j'ai vus plongés dans ce vice odieux. »
— «Tu l'espères en vain,» me dit-il; (d'infamie Qui les avait couverts pendant leur triste vie, Uépand sur eux son ombre et les voile à nos yeux. T. i. 7
flO CANTO VII.
Jii otorno vorranno agli duo cozzi :
Questi risurgcranno del sepulcro
Col pugno chiuso, e questi coi crin niozzi.
Mal dare, e mal tener lo mondo pulcro Ha tolto loro , c posti a questa zuffa : Quai ella sia, parole non si appulcro :
Or puoi, figliuoî, veder la corla buffa De' ben , che son commessi alla Fortuna , Perché 1' umana gente si rabbuffa;
Chè tutto r oro ch' è sotto la Luna , 0 che già fu, di quest' anime stanche Non poterebbe farne posar una.
Maestro, dissi lui, or mi di' anche :
Questa Fortuna di che tu mi tocche ,
Che è, che i ben del mondo ha si tra branche?
E quegli a me : o créature sciocche, Quanta ignoranza è quella che v' offende ! Or vo' che tutti mia sentenza imbocche.
Colui, lo cui saver tutto trascende, Fece li Cieli, e diè lor chi conduce, Si ch' ogni parte ad ogni parte splende ,
riFANT VII. III
Kntro-lieurtés ainsi dans la unit ùlonielle, Ils se réveilleroDt dans leur tombe niorlelle, Ceux-ci les cheveux ras, ceux-là le \mi]^ fermé.
Amasser, prodiguer, c'est l'un ou l'autre vice Qui les priva du Ciel pour courir cette lice. Ce qu'elle a de poignant ne peut être exprimé.
Or, mon fils, tu peux voir le vide et la poussière Des biens (jui sont commis à la roi'lnntî allière Kt (jiie riiomme mortel poursuit mal à propos.
On pourrait rassembler l'or dont la terre est pleine; Kn vain ! à ces esprits harassés, hors d'haleine, Il ne donnerait pas un instant de repos. »
— «Maître,» lui dis-je, «un mot encore : Quelle est-elle Cette Fortune avare et ([ui tient sous son aile
Les richesses, les biens du monde tout entier?»
— «Oh,» s'écria Virgile, «aveugles créatures. L'ignorance vous perd en des routes obscures ! Entends donc ma parole et reste au vrai sentier.
Celui cpii contient tout et (jne rien ne surpasse. Donna Iciir guide aux cieiix (pi'il laïK'ail dans l'espace, Et les Ht tour a tour i'im pour l'aiilre briiliM'.
/1/|2 cA^To VII.
Distribucndo ugualinentc la luce : Similemente agli splendor inondani OrdinO gênerai iniiiistra e duce,
Clie permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente, e d' uno in altro sangue,
Oltre la difension de' scnni umani :
Perché una gente impera, e 1' allra langue,
Seguendo lo giudicio di costei ,
Che è occulto, corne in erba 1' angue.
Vostro saver non ha contrasto a lei : Ella proYvede, giudica, e persegue Suo regno, corne il loro gli altri Dei.
Le sue permutazion non hanno triegue ;
Nécessita la fa esser veloce.
Si spesso vien chi vicenda consegue.
Quest' è colei, ch' è tanto posta in croce Pur da color, che le dovrian dar Iode, Dandole biasmo a torto, e mala voce.
Ma ella s' è beata, e ciô non ode : Con 1' altre prime créature lieta Volve sua spera, e beaia si gode.
CirANT VII. 113
En leur distribuant une égale lumière :
Ainsi sur les splendeurs et les biens de la terre,
lue main conductrice eut charge de veiller.
Quand le temps est venu, c'est elle qui les mène,
^Falgré tous les efforts de la prudence humaine,
D'un peuple à l'autre peuple et d'un sang dans un sang.
Une race languit, l'autre règne superbe
Suivant qu'elle a voulu; comme un serpent sous l'herbe
Elle se cache, esprit invisible et puissant.
Votre savoir n'a point de défense contre elle : Elle pourvoit, décide, elle est reine immortelle Et de son règne au Ciel elle poursuit le cours.
Ses révolutions n'ont ni trêve ni cesse, C'est la nécessité divine qui la presse, I.a force de courir et de changer toujours.
Telle est cette Fortune insultée et honnie Même alors que sa main devrait être bénie. Et que maudit l'ingrat comblé par sa faveur.
Mais elle est bienheureuse et sourde à ces injures,
Et sereine au milieu des pures créatures
Elle roule sa sphère en paix dans son bonheur.
114 CANTO VII.
Or (liscendiamo ornai a maggior picta :
Già ogni Stella cade, che saliva
Quando mi mossi, e'I troppo star si vieta.
Noi ricidemmo '[ cerchio alT altra riva Sovr' una fonte, che bolle, e riversa Per un fossato che da lei diriva.
L' acqua era buia molto più che persa, E noi in compagnia dell' onde bige Entrammo giù per una via diversa.
Una palude fa, ch' ha nome Stige, Questo tristo ruscel, quand' è disceso Al piè délie maligne piagge grige.
Ed io, che di mirar mi stava inteso, Vidi genti fangose in quel pantano, Ignude tutte, e con semblante offeso.
Queste si percotean non pur con mano, l\la con la testa, e col petto, e co' piedi, Troncandosi co' denti a brano a brano.
Lo buon Maestro disse : figlio or vedi V anime di color, cui vinse 1' ira ; Ed anche vo', che tu per certo credi,
CIIAM Ml. I 15
Mainicnaiit descendons à plus i;rande infortune, INous ne pouvons larder : déjà l'une après l'une Chaque lumière au ciel connnence ù s'obscurcir. »
Nous coupâmes alors le cercle à l'autre rive, Où les flots bouillonnants d'une source d'eau vive Dans lin ruisseau tombaient et le faisaient grossir.
Sombre et noire semblait la couleur de ces ondes; Kl nous, suivant le cours de leurs vagues innnondes, Dans un autre chemin descendions tous les deux.
Parvenu jusqu'au pied d'une plage livide,
l.e luisseau (lui s'endort forme un marais fétide :
Styx est le nom qu'on donne à cet étang hideux.
Je m'arrêtai saisi par un spectacle étrange : Je vis des malheureux plongés dans cette fange Qui combattaient tout nus et les yeux tout ardents;
Des pieds, des poings, des fronts se frappant avec rage l'^t lambeaux par lambeaux dans leur lutte sauvage Kntre eux se déchirant le corps avec les dents.
Mon bon maître me dit : («Mon fds, tu vois les âmes De ceux (|ue la colère a brûlés de ses flammes, (le n'est pas tout : je tiens ii te faire savoir
'116 CANTO VJI.
Chc sotto r acqua ha genlc che sospira, E fanno puJIular quest' acqua al summo, Conie r occhio U dice, u' che s' aggira.
Fitti nel limo dlcon : tristi fummo TNeir aère dolce che dal Sol s' allegra, Portando dentro accidioso fummo,
Or ci attristiam nella belletta negra. Questo inno si gorgoglian nella strozza, Chè dir nol posson con parola intégra.
Cosi girammo délia lorda pozza
Grand' arco tra la ripa secca, e '1 mezzo,
Con gli occhi volti a chi del fango ingozza
Venimmo appiè d' una torre al dassezzo.
CHANT Ml. 117
Que sous cette onde eiicor son|)ire iiiio autre rare; Elle fait bouillonner les flots à la surface, Partout autour de nous coniiiu' tu peux le voir.
Fichés dans le limon , entends ces pécheurs dire : « Air doux et gai soleil, rien ne nous fit sourire : Nous portions dedans nous une lourde vapeur.
Maintenant nous pleurons au fond de ces eaux sombres. » En sons entrecoupés ces paresseuses ombres Coassent lentement leur liyiuiie de douleur.
Ainsi, suivant le bord des ondes limoneuses, Les regards attachés sur ces Ames fangeuses, Du fétide marais nous achevions le toui' :
Et parvînmes enfin jusqu'au pied d'une tour.
KOTE DL' CHANT Ml.
(1) L'archange Michel. Et factuni est priftlium in cœlo, Mi- chacl et Angcli ejus pneliabantur cuui Dracune {Apocal.j.
AIUUMENT DU CUANÏ VIII.
Une l)arque paraît siir lo lac, répondant à des signaux partis de la tour, (l'est la barque du démon IMdéi^ias. Viri^iU; et Dante Y montent et traversiMit le Styx. Peudanl le trajet ils rencontrent l'omltre île IMiilippe Ari;eiiti, Florentin fameux par ses empor- tements. 11 est assailli par les autres ond)i'Cs luriinises, et dis- paraît liienlùt dans la bombe. Les deux poiUes débaicpu'nt de- vant la cité de Dite. Des démons inenarants en tlélendent le stMul ; mais Viri;ile rassure Daidc en lui annonran un divin auxiliaire (^ui triomphera de leur résistance.
CANTO OGTAVO.
lo dico seguitando , eh' assai prima , Che noi fussimo al piè deir alla torre , Gli occhi nostri n' andar suso alla ciiiia
Per due fiammette, che vedemmo porre, Ed un' altra da lungi render cenno, ïanto , ch' appena '1 potea 1' occhio torre.
Ed io rivolto al mar di tutto '1 senno ,
Dissi : questo che dice? e che risponde
Queir altro fuoco? e chi son que' , che '1 fenno?
Ed egli a me : su per le sucide onde Già puoi scorgere quelle che s'aspetta, Se 'I fummo del pantan nol ti nasconde.
CHANT HUITIEME.
Suivons de mon récit la trame continue :
Avant (l'atteindre au |)ie(i de la tour liante et nue ,
\ ers le faite déjà nos reijards se portaient.
i)eu\ lanaux au sommet balançaient leur lumière;
I n autre feu semblait leur répondre, en arrière, Si lointain que nos yeux à peine le voyaient.
J'interrogeai mon maître : « Océan de science!» Dis-je, « pourquoi ces feux? et cet autre à distance? Et quelles mains là-liant font briller ces signaux? "
II me dit : «Tu peux voir, là-bas, si l'onde impuie ^'a pas de ses vapeurs troublé ta vue obscure. Celui que l'on attend s'approcher sur les eaux. »
22 CAMO VIII.
Corda non pinse mai (la se saetta, Che si corressc via per 1' acre snella , Corn' i' vidi una navo picciolctta
Venir per 1' acqua verso noi in quella, Sotto '1 governo d' un sol galeoto, Che gridava : or se''giunta, anima fella';
Flegiàs, Flfegiàs, tu gridi a voto, Disse lo mio Signore, a questa volta : Più non ci avrai , se non passando il loto.
Quale colui, clie grande inganno ascolta, Che gli sia fatto, e poi se ne rammarca, Tal si fe' Flegiàs nell' ira accolta.
Lo Duca mio discese nella barca , E poi mi fece entrare appresso lui ; E sol quand' io fui dentro parve carca.
Tosto che '1 Duca, ed io nel legno fui,
Segando se ne va V antica prora
Dell' acqua più che non suol con altrui.
Mentre noi correvam la morta gora, Dinanzi mi si fece un pien di fango, E disse : chi se' tu, che vieni anzi ora?
CHANT MM. 123
f,(''i^('i' comme une llèelic et (elle dans l'espace l'."cliai)pée à la corde elle fend l'air et passe, .l'aperçus dans l'instant un es(juirionl petit
Oui glissait sur les eaux comme à notre poursuite. Par un seul nauloiiier la barque élait conduite; Il s'écriiiit : ((Ijilin, lii viens, Iraîti'c maudit !»
cIMilégias (I), IMilégias,» dit aussitôt Virgile, «Tais-toi! pour cette fois ta rage est inutile. Tu ne nous auras plus, sitôt l'étang passé.»
Tel un homme soudain trompé dans son attente Cache au fond de son cœur le fiel qui le tourmente, Tel Plilégias. du coup secrètement blessé.
Mon guide descendit aloi's dans la nacelle, VA moi j'y mis le pied après lui ; le bois frêle Ne parut se charger que quand j'y fus entré.
I"]t dès ([ue tous les deux nous fûmes dans la barque, VMe partit , creusant une plus forte mar([ue Sur le Ilot doucement d'ordinaire eflleuré.
Tandis que nous courions sur l'eau morte, à la proue
l n fantôme se dresse et tout couveit de boue :
— «Avant l'heure lu viens,» dit-il, «(|ui donc es-tu?»
'I2i CAMO VIII.
Ed io a lui : s' io vegno, no riman^^o; Ma tu clii se', che si se' falto ijriitto'.' liispose : vedi, che son un che piango.
Ed io a lui : con piangcre e con lutto,
Spirito nialadetto, ti rimani;
Ch' io ti conosco, ancor sie lordo tutto.
Allora stese al legno anibe le mani : Perché '1 Maestro accorto Io sospinse, Dicendo : via costà con gli altri cani.
Lo collo poi con le braccia mi cinse; Bacciommi '1 volto, e disse : aima sdegnosa, Benedetta colei, che 'n te s' incinse.
Quei fu al mondo persona orgogliosa: Bontà non è, che sua memoria fregi : Cosi è r ombra sua qui furiosa.
Quanti si tengon or lassù gran Régi, Che qui staranno corne porci in brago, Di se lasciando orribili dispregi !
Ed io : Maestro, molto sarei vago Di vederlo attufifare in questa broda, Prima che noi uscissimo del lago.
CHANT VIII. 125
— ((Je ne fais que passeï' dans ce lieu (ranalhème, Pour te souiller ainsi (|ui donc es-tu toi-inè!ne?i)
— « Hélas, je suis une onihre en pleurs, lu l'as bien vu.»
— ((Kh bien, lui répondis-jc, êlre indigne, demeure! Denïcure dans la boue, espril maudit, et j)leure! - Car je te reconnais sous ton masque fangeux.»
L'ombre alors étendit ses mains vei's la nacelle, Mais mon maître aussitôt la repoussa loin d'elle, Disant : u Vers tes pareils, va-l'en, chien furieux! »
Puis, jetant ses deux bras à l'enlour de ma tète.
Il m'embr.isse et me dit : ((0 cœur lier, cœur honnête,
IJeiiis et bienheureux les flancs qui l'ont porté !
Des fureurs de l'orgueil celle àine est encore noire Kt pas une vertu n'a paré sa mémoire; Ici, c'esl un démon dans la fange irrité.
Que de grands rois, là haut, qui font trembler le monde, (iiront comme des porcs dans celte bourbe innnonde, Ne laissant après eux (|ue d'horribles mépris! »
Et moi je dis : ((.J'aurais du plaisir, o mon maître, A voir dans le bourbier ce pécheur disparaître Avant (|ue de ce lac tous deux soyons sortis.»
VM) CAMO vui.
Ed egJi a me : avant! clie ia proda ïi si lasci veder, tu sarai sazio : Di tal disio converrà che tu goda.
Dopo cio poco vidi qucllo strazio
Far di costui aile fangose genti,
Chè Dio ancor ne lodo, e ne ringrazio.
Tutti gridavano : A Filippo Argenti: Quel liorentino spirito bizzaro In se medesmo si volgea co' denti.
Quivi '1 lasciammo, che più non ne narro Ma negli orecchi mi percosse un duolo, Perch' io avanti intento 1' occhio sbarro.
E '1 buon Maestro disse : ornai , figliuolo , S' appressa la città ch' ha nome Dite, Coi gravi cittadin , col grande stuolo.
Ed io : Maestro, già le sue meschite Là entro certo nella valle cerno Vermiglie, come se di fuoco uscite
Fossero; ed ci mi disse : il fuoco eterno, Ch' entro V affuoca, le dimostra rosse, Come tu vedi in questo basse 'nferno.
CHANT MM. 127
— ((Avant qu'à nos regards la rive ne paraisse, Tii pourras contenter le désir (|iii le presse, » Dit-il, «et devant toi va s'a(;con)plir loii vdiu.»
Aussitôt des esprits je vis l'impure tourbe Harceler ù l'envi le pécheur dans sa bourbe, l'.'t maintenant encor j'en loue et bénis Dieu !
(iSnr Philippe Argenti,» d'iaient-iis, «anathcme!» F/insensé Florentin, tourné contre lui-même. Semblait se déchirer le corps avec les dents.
il disparut. Plus loin, une iiimeur plaintive Ninl frapper tout à coup mon oreille attentive; liKjuiet, devant moi j'ouvris des yeux ardents.
— ((A nos regards, mon lils, » dit alors mon bon maître, (( La cité dont le nom est Dite (2) va paraître
Avec ses habitants nombreux et désolés. »
— «Au fond de la vallée, ô maître,» répondis-je, «J'en vois déjà les murs tout vermeils, (|uel prodige! De la flamme on dirait (|u'ils sortent (oui brûlés.»
— «I/élernel feu,» dit-il, «(jui ronge ses entrailles, De la ei(é terrible a rougi les murailles.
Ainsi que tu le vois dans ce profond Enfer. »
128 CAiMO VIII.
Noi pur giijgncmmo dcntro ail' alto fosse, Clie vallan quella terra sconsolata: Le mura mi parcan che ferro fosse.
Non senza prima far grande aggirata, Yenimmo in pi»rte, dove "1 nocchier, forte, Uscite, ci gridô, qui è 1' enlrata.
lo vidi più di mille in su le porte Dal Ciel piovuti, che stizzosamente Dicean : clii è costui, che senza morte
Va per lo regno délia morta gente? E '1 savio mio Maestro fece segno Di voler lor parlar segretamente.
Allor chiusero un poco il gran disdegno, E disser : vien tu solo, e quel sen vada, Che si ardito entro per questo regno :
Sol si ritorni per la folle strada : Pruovi, se sa; chè tu qui rimarrai, Che scorto V hai per si buia contrada.
Pensa, Lettore, s' io mi sconfortai Nel suon délie parole maladette ; Chè non credetti ritornarci mai.
CHANT VIII. 429
Nous ontrAmrs bientôt, par une routo creuse, Dans les fossés bordant la cité douloureuse. Les murs, en approchant, nie paraissaient de ter.
Après iiu long circuit, de sa voix la plus forte Le nocher nous cria : «Sortez, voici la porte!» Nous étions arrivés et nous touchions au bord.
Sur le seuil foisonnait cette race perverse. Anges précipités du Ciel connue une averse. iMirieiix ils criaient : «Qui donc avant la mort
Dans l'empire des morts ose marcher indigne?») l']t mon avisé maître à ces démons fait signe De vouloir en secret leur parler un moment.
Lors contenant un peu la fureur qui les presse.
Ils dirent : « Viens toi seul, mais lui, ((u'il disparaisse,
Lui qui dans ce royaume entre si hardiment!
l'uiscpi'il a pu tenter cette folle aventure,
Qu'il trouve son chemin dans la contrée obseure !
I]t loi qui l'as guidé, reste ici désormais!»)
Lecteur, en entendant ces paroles de rage, Tu peux le ligurer si je re|)i'is courage! Sur la terre je crus ne reveiiii jamais.
/|:iO CANTO VIIÎ.
0 caro Duca mio, clie più di setU; Volte m' bai sicurlà rcnduta, c tratto D' alto pcriglio, clic 'ncontra ml stette,
Non mi lasciar, diss' io. cosi disfatto: E se r andar più oltre c' c ncgato, Ritroviam V orme nostre insieme ratto.
E quel Signor clie li m' avea menato, Mi disse : non temer, chè M nostro passo Non ci pu6 torre alcun, da Tal n' è dato.
Ma qui m' attendi, e lo spirito lasso Conforta e ciba di speranza buona, Cb' io non ti lascerô nel mondo basso.
Cosi sen va, e quivi m' abbandona
Lo dolce Padre, ed io rimango in forse;
Cbè '1 no, e '1 si nel capo mi tenzona.
Udir non pote' quello cb' a lor porse : Ma ei non stette là con essi guari, Cbe ciascun dentro a pruova si ricorse.
Chiuser le porte quei nostri avversari Nel petto al mio Signor, cbe fuor rimase, E rivolsesi a me con passi rari.
CHANT VIII. 131
— «Guide chéri, toi qui ilaus mon àuie in(|uiète As mis plus do sept fois le calme, et de ma lêle lùuirlé les périls (jui se dressaient hideux,
Ne m'abandonne pas dans la désespérance, Kt s'il est défendu (|ue plus loin je m'avance. Retournons promplemeut sur nos pas, tous les deux!»
Et lui qui jusque-là m'avait conduit : « Courage ! » Me dit-il, «nul ne peut nous fermer ce passage;
I n plus puissant que tous a dirigé nos pas.
AUi'iids-moi dans ces lieux, et do bonne espérance néconforte et nourris ton Ame en défaillance : Dans le monde infernal tu ne resteras pas. »
Ce disant, mon bon pèi'o au milioii âe la roiilo M'abandonne, et tout soûl jo icsio eu |)roitî au doulo, Houlaiil lo pour, le contre, en mon cœur agile.
Je ne pouvais ouïr ce ((u'aux Ames rebelles
II disait ; mais à peine il parlait avec elles Que toutes à l'envi couraient vers la cité.
Mon maître s'avança; mais cette armée hostile Lui ferma brusquomont les portes de la villo, Ll, (lomoui'é dehors, il revint à p s loiils.
132 CAMO Mil.
Gli occlii alla lorra, e le ciglia avea rase D' ogni baldanza, o dicea ne' sospiri: Chi m' ha negai.e le dolerili case?
Ed a me disse : lu, perch' io in' adiri, Non sbigottir, cli' io vincero la pruova, Quai, ch' alla difension dentro s'aggiri.
Questa lor tracotanza non è nuova ; Cliè già r usaro a men segreta porta , La quai senza serrame ancor si truova.
Sovr' essa vedestù la scritta morta : E già di qua da lei discende 1' erta, Passando per li cerchi senza scorta
Tal, elle per lui ne fia la terra aperta.
CHANT Mil. 133
l/œil à terre et le front (lépuiiillé d'assiii-aiice, Il soupirait, disant: «Quelle est donc la puissance Qui ferme devant moi le seuil des lieux dolents?»
Puis à moi : «Nous vaincrons, hien que je m'en irrite, l/ol)stacIe suscité par la race proscrite, Malgré leur résistance et malgré leur courroux.
Je connais leur audace et leur vieille insolence;
Ailleurs ils ont usé de cette violence: #
Le seuil qu'ils défendaient est encor sans verroux (3).
C'est la porte où lu vis l'inscription fatale. Et déjà, descendant la vallée infernale, Quehiu'un traverse seul les cercles de la mort ,
Par (|(ii celte cité s'ouvrira sans elforl. »
NOTES DU CHANT VIII.
(1) Phlcgias, roi desLapithes, ayant appris que sa fille Co- ronis avait été insultée par Apollon , incendia le temple de ce dieu. C'est à cause de cette fureur sacrilège, que, dans la fic- tion du poëte, c'est un nocher qui, du lac où sont plongées les âmes colères, conduit à la cité de Dite les âmes des impies.
(2) La cité de Dite, c'est-à-dire la cité de Pluton. Dite vient '*de Dis, un des noms sous lesquels les anciens désignaient ce
dieu.
(3) Allusion à la descente de Jésus-Christ dans les Limbes; la porte fut brisée par lui malgré la résistance des démons.
ARGUMENT DU ClIAM IX.
Arrrtôs (lovant los portos do Dite, cffiayôs par l'apparition des Furies , los deux i)0('tes sont onfiM secourus i)ar rani;o en- voyé du Ciel, Ils entrent dans la cité. C/ost le séjour où sont punis les incrédules, plongés dans des tombeaux brûlants. Dante s'avance avec Virgile eidre ces tombes et les nmrailles de la cité.
CANTO NONO.
Quel color che viltà di fuor mi pinse, Yeggendo '1 Duca raio tornare in volta, Più tosto destro il suo nuovo ristrinse.
Attento si fermo, com' uom ch* ascolta; Chè r occhio nol potea menare a lunga Per r aer nero, e per la nebbia folta.
Pure a rioi converrà vincer la punga, Cominciô ei : se non... tal ne s' offerse... Oh quanto tarda a me, ch' altri qui giunga !
lo vidi ben, si com' ei ricoperse
Lo cominciar con 1' altro che poi venue,
Che fur parole aile prime diverse.
CHANT NEUVIEME.
Celte pâle frayeur peinte sur mon visage , Quand je vis sur ses pas s'en retourner le sage, Fit rcntrcM" dans son cœur le trouble d'un moment.
Comme un homme écoutant attentif, il se baisse, Car dans l'obscurité de l'almosphère épaisse Ses regards incertains plongeaient malaisément.
« Il faudra bien forcer le seuil qu'on nous cîisputc,)) We dit-il, «ou sinon.... quehiu'un s'offre à la lutte... Ali! j'ai liàle de voir notre allié venir! »
Je vis bien qu'il couvrait par une aulre pensée
La phrase que d'abord il avait connnencée,
Et que les derniers mots ne semblaient pas linir.
8.
38 CANTO IX.
Ma nondimen paiira il siio dir dicnne,
Pcrcli' io Iraeva la parola Ironca
Force a peggior sentenza ch' e' non tenne.
In questo fondo délia trista conca Discende mai alcun del primo grado, Che sol per pena ha la speranza cionca ?
Questa question fec' io ; e quel : di rado
Incontra, mi rispose, che di nui
Faccia '1 cammino alcun, per quale io vado.
Ver è, ch' altra fiata quaggiù fui, Congiurato da quella Eriton cruda, Che richiamava I' ombre a' corpi sui.
Di poco era di me la carne nuda,
Ch' ella mi fece 'ntrar dentro a quel muro,
Per trarne un spirto del cerchio di Giuda.
Queir è '1 più basso luogo, e '1 più oscuro, E '1 più lontan dal Ciel, che tutto gira: Ben so '1 cammin; perô ti fa sicuro.
Questa palude, che gran puzzo spira,
Cinge d' intorno la Città dolente,
U' non potemo entrare ornai senz' ira ;
CANTO 1\. 139
l']t (l'un surcroîl de pour mon finie fut frappée; J'iiilei'prétais à mal sa phrase entrecoupée l"]t peut-être en tirais un augure ti'op noir.
— «Jamais,» lui demandai-je, «en cette ti'iste coikiih' A-t-oii vu pénétrer, maître, un esprit queiconciue Condamné seulement à languir sans espoir?»
>i!'gile répondit : «11 n'est pas ordinaire
nu'un des esprits du cercle où je vis puisse faire
Ce long et dur chemin que pour toi j'entrepris.
Il est viai que déjà dans ces lieux de misère J'entrai par l'art maudit d'Erycto, la mégère Qui savait dans leurs corps rappeler les esprits.
Je venais de quitter ma dépouille mortelle. Lorsque je dus passer par cette citadelle Pour tirer un esprit du cercle de Judas.
Ce cercle est le plus bas et c'est le plus funeste
VA le plus éloigné de la sphère céleste.
Va, je sais le chemin ; ainsi, ne tremble pas!
Ce marais, d'où s'exhale une vapeur affreuse,
Ciiserre en ses contours la cité douloureuse
Où nous ne pouvons plus eulrei" ((u'eii luenaçaiil. o
•140 CANTO I\.
Et altro disse, ma non 1' ho a mente; Perocchè 1' occhio m' avea tutto tratlo Ver r alta torre alla cima rovente,
Ove in un punto vidi dritte ratto Tre Furie infernal, di sangue tinte, Che membra femminiil aveano ed atto,
E con idre verdissime eran cinte : Serpentelli e céraste avean per crine. Onde le fiere tempie eran avvinte.
E quei, che ben conobbe le meschine Délia Regina deir eterno pianto, Guarda, mi disse, le feroci Erine.
Quest' è Megera dal sinistro canto : Quella, che piange dal destro, è Aletto : Tesifone è nel mezzo; e tacque a tanto.
Con r unghie si fendea ciascuna il petto ; Batteansi a palme; e gridavan si alto, Ch' i' mi strinsi al Poeta per sospetto.
Venga Médusa, si '1 farem di smalto. Gridavan tutte, riguardando in giuso : Mal non vengiammo in Teseo 1' assalto.
ciiAM' i\. 444
J)c co (ju'il iijoula j'ai perdu souvenance,
Car mes yeux m'entraînaient comme avec violence
\ ers la tour élevée au sommet rougissant ,
Où je vis se dresser, sanglantes et meurtries,
Trois larves de l'Enfer, les hideuses Furies.
Ces monstres de la femme avaient les traits et l'air;
Des liydres à leurs lianes se tordaient en ceinture; Des serpents, des aspics formaient leur chevelure Et tressaient leur couronne à ces fronts de l'Enfer.
Et lui qui reconnut les suivantes cruelles De la reine qui trône aux douleurs éternelles: «C'est la triple Erynnis, me dil-il, vois-ln bien?
Celle (jui s'est dressée à gauche, c'est Mégère, Celle (jui pleure à droite, Alecto; la dernière, Au milieu, Tisiphone. » Il n'ajouta plus rien.
Elles se déchiraient et le sein et la tète,
Et poussaient de tels cris que m(»i près du poi'te
Je courus me serrer, de terreur tout saisi.
«Viens,» du haut de la tour criaient-elles ensemble, «Mens le changer en pierre, ù Méduse! (|u'il Irenible! Trop doucement Thésée (1) autrefois fut puni.
142 CAÎSTO IX.
Volgiti 'ndietro, e tien lo viso cliiuso; Chè se 'I Gorgon si mostra, e tu '1 vedessi, Nulla sarcbbc del tornar mai suso.
Cosi disse '1 Maestro, cd egli stessi Mi volse, e non si tcnne aile mie mani, Che con le sue ancor non mi chiudessi.
0 voi, ch' avete gl' intelletti sani, Mirate la dottrina, che s' asconde Sotto '1 velame degli versi strani.
E già venia su per le torbid' onde
Un fracasso d' un suon pien di spavento,
Per oui tremavan amendue le sponde ;
Non altrimenti fatto, che d' un vento
Impetuoso per gli avversi ardori,
Che fier la selva, e senza alcun rattento
Li rami schianta, abbatte, e porta fuori, Dinanzi polveroso va superbo; E fa fuggir le fiere , e gli pastori.
Gli occhi mi sciolse , e disse : or drizza '1 nerbo Del viso su per quella schiuma antica Per indi, ove quel fummo è più acerbo.
CHANT IX. 443
«Tourne-toi, liens tes yeux fermés,» me dit le sage; « De (îorgone un instant si tu voyais l'image, Tu ne reverrais plus la lumière des cieux. »
Ainsi i)iirla mon maître, et lui même en arrière il me lit retourner et fermer ma |)aui)ière, \il de ses mains encore il me couvrit les yeux.
\ous dont l'esprit est sain, l'intelligenre ferme, Découvrez la leçon que le poète enferme Sous le voile brodé des vers mystérieux (2)!
l'T déjà j'entendais sur l'onde dégoûtante
In immense fracas, un bruit plein d'épouvante,
Kbranlant les deux bords du niarais nébuleux.
Ainsi souvent on voit, avec un bruit sauvage, Tandis que la chaleur irrite encor sa rage, Le vent dans la forêt déchaîner ses fureurs ;
11 casse les rameaux, les abat, les enlève. Il emporte avec lui le sable qu'il soulève, Et fait fuir éperdus loups, brebis et pasteurs.
Il découvrit mes yeux et me dit : « Oue ta vue Plonge à présent là-bas, où plus sombre est la nue, Sur ces Ilots du vieux lac écumanl el profond ! »
144 CANTO IX.
Conie le rane innanzi alla nimica Biscia per V acqua si dilcguan tiitte, Fin cil' alla terra ciascuna s' abbica ;
Yid' io più di mille anime distruite Fuggir cosi dinanzi ad un, ch' al passo Passava Stige con le plante asciiitte.
Dal volto rimovea quel!' aère grasso, Menando la sinistra innanzi spesso ; E soldi queir ongoscia parea lasso.
Ben m' accorsi, ch' e^ll era del Ciel Messo E Yolsimi al Maestro; e quel fe' segno Ch' io stessi cheto, ed inchinassi ad esso.
Ahi quanto mi parea pien di disdegno ! Giunse alla porta, e con una verghetta L' aperse, che non v' ebbe alcun ritegno.
0 cacciati del Ciel, gente dispetta, Cominciô egli in su 1' orribil soglia, Ond' esta oltracotanza in voi s' alletta?
Perché ricalcitrate a queila voglia, A cui non puote '1 fin mai esser mozzo, E che più volte v' ha cresciuta doglia?
CHANT IX. 145
Comme dans un étani;-, quand la coulciivrc chasse, (ireriouilles de s'enfuir en tous sens, puis en niasse Se plongent dans la vase et s'entassent au tond ;
J'aperçus des milliers de ces âmes perdues Qui devant un esprit s'enfuyaient éperdues. Sur le Styx à pied sec il s'était avancé.
H marchait; d'une main protégeant sa ligure, De l'autre il écartait cette vapeur impure : Seule importunité dont il parût lassé.
J'eus vite reconnu le messager céleste,
Et mon maître, vers qui je me tournais, d'un geste
M'invite à me courber sans prononcer un mot.
Ah! (|uel noble dédain son visage reflète! Il arrive à la porte; avec une baguette A peine il l'a touchée, ellu cède aussitôt.
« Race d'esprits abjects, chassés du Ciel sublime, »
S'écria-L-il au seuil de cet horrible abîme ,
« C'est une outrecuidance étrange dans vos cœurs!
Osez-vous regimber contre cette puissance Toujours sûre du but qu'elle a marqué d'avance , Et qui plus d'une fois augmenta vos douleurs?
T. I. 9
14G CANTO IX.
Che giova nelle Fata dar di cozzoï Cerbero vostro, se ben vi ricorda, Ne porta ancor pelato il mento e '1 gozzo.
Poi si rivolse per la slrada lorda ,
E non fe' niotto a noi; ma fe' semblante
D' uomo, cul allra cura stringa e morda,
Che quella di celui, che gli è davante : E noi movemmo i piedi inver la Terra , Sicuri appresso le parole santé.
Dentro v' entrammo senza alcuna guerra : Ed io, ch' avea di riguardar disio La condizion, che tal Fortezza serra,
Come fui dentro , V occhio intorno invio , E veggio ad ogni man grande campagna, Piena di duolo, e di tormento rio.
Si come ad Arli, ove '1 Rodano stagna, Si come a Pola presso del Quarnaro, Che Italia chiude, e i suoi termini bagna,
Fanno i sepolcri tutto '1 loco varo; Cosi facevan quivi d' ogni parte, Salvo che '1 modo v' era più amaro ;
CHANT IX. 147
A quoi sert vous heurter au Destin invincible ?
Votre Cerbère osa cette lutte impossible :
11 s'y meurtrit la gueule et le cou; songez-y ! »
Kt par la voie immonde il retourne en silence , Sans nous dire un seul mot, avec cette apparence D'un li()inni(> tout en proie à son noble souci,
(jiii va sans remarquer personne sur sa route. l']t nous, à cette voix hors de peiiu' et de doute. Nous dirigeons nos pas vers la cité de nioi'l.
Nous entrâmes alors sans nulle résistance. Je brûlais de savoir quel genre de soulfrance Subissaient les damru's (lu'eniei'iiiait un tel tort.
Dans tous les sens ma vue avide se promène : De tous ccMés }e vois comme une immense plaine Couverte de douleurs et d'horribles tourments
Connue on voit dans Pola, cette ville d'Istrie Oue le Quarnaro baigne aux contins d'Italie, Ou dans Arle où le llhône a des Ilots plus dormants,
Les sépulcres épars faire saillir la terre,
Ainsi de toutes parts dans ce champ de misère;
Mais l'aspect en était plus atlreux, plus anu'r.
148 CANTO IX.
Ch(; Ira gli avelli fiamme erano sparte, Per le quali eran si del tutto accesi, Che ferro più non chiede verun' arte.
Tutti gli lor coperchi eran sospesi , E fuor n' uscivan si duri lamenti, Che ben parean di miseri, e d' offesi.
Ed io : Maestro, quai son quelle genti, Che seppeliite dentro da queir arche Si fan sentir coi sospiri dolenti?
Ed egli a me : qui son gli eresiarche Co' lor seguaci d' ogni setta, e niolto Più che non credi son le tombe carche.
Simile qui con simile è sepolto ; E i monimenti son più e men caldi : E poi ch' alla man destra si fu volto,
Passammo tra i martiri, e gli alti spaldi.
CHANT IX. 149
Entre cIkhiuc sôpulcrc un tourbillon de flammes S'élevait, embi'asaiit ces lonibeaux remplis d'âmes; Dans la forge rougi moins brûlant est le fer.
Les couvercles levés de ces tombeaux coupables En laissaient échapper des accents lamentables: C'était bien là le cri d'infortunés martyrs.
Et moi je dis: «Quelle est, maître, je t'en sui)plie, Au fond de ces arceaux la race ensevelie Qui se fait deviner à ces dolents soupirs?»
11 répondit: «Ici sont les hérésiarques (3)
Avec leurs partisans, tous et de toutes marques.
Et le nombre est bien grand de ces infortunés !
Chaque tombe renferme ensemble mêmes âmes, Et doit brûler de plus ou moins ardfîntes flammes. » Il dit, et tous les deux, à droite étant tournés,
Marchions entre le mur et les pauvres damnés.
NOTES DU CHANT IX.
(1) Thésée étant descendu aux Enfers fut condamné à rester attaché sur une roche; mais Hercule vint le délivrer.
(2) Ce sens, quel est-il? Suivant l'explication i)lausible de