NOL
Des sciences occultes

Chapter 8

M. Geoffroy- Sain t-Hilaire a décrit un cheval polydac-

tyle, ayant des doigts séparés par des membranes (1). Les
écrivains anciens ont parlé de chevaux dont les pieds
avaient quelque ressemblance avec les pieds et les mains
de l'homme, et on les a accusés d'imposture !

L'histoire des corps inanimés n'est pas moins riche en
faits singuliers où les anciens voyaient des prodiges ? et
où, longtemps, nous n'avons vu que des fables.

Sur le mont Ëryce, en Sicile, l'autel de Vénus (2) était
situé en plein air , et une flamme inextinguible y brillait
nuit et jour , sans bois , sans braise ni cendres , et malgré
le froid, la pluie et la rosée. Un des philosophes qui ont
rendu le plus de services à la raison humaine , Bayle (3),
traite ce récit de fable. Il n'aurait pas accueilli sans doute
avec plus d'indulgence ce que dit Philostrate d'une cavité
qu'Apollonius observa dans l'Inde, auprès de Paraca, et
d'où sortait continuellement une flamme sacrée , couleur
de plomb , sans fumée et sans odeur (4). En d'autres lieux,
cependant, la nature a allumé des feux semblables. Les
feux de Pietramalu , en Toscane , sont dus , suivant sir
Humphry Davis , à un dégagement de gaz hydrogène car-
buré (5). Les flammes perpétuelles que l'on admire à \A-
tesch-gah (lieu du feu), voisin de Bakhou , en Géorgie (6),
sont alimentées par le naphte dont le sol est imprégné :
ce sont des feux sacrés; et les pénitents hindous les ont
enfermés dans une enceinte de cellules , comme on avait

(1) Séance de l'Académie de Paris, i3 août 1807.

(2) JElian. Var. Hist. lib. x, cap. 5o.

(3) Bayle , Dictionnaire historique et critique , art. Egnatia , note D.

(4) Philostrat. Vit. Apollon, lib. ni , cap. 3.

(5) Journal de Pharmacie , année 181 5 , page 320.

(6) N. Mouraviev, Voyage dans la Turcomanie et a Khiva , pag. 224
et 225.

64 DES SCIENCES OCCULTES.

élevé , autour du feu de la montagne d'Éryce , le temple de
Vénus. En Hongrie , dans la saline de Szalina , cercle de
Marmarosch ( i ) , un courant d'air impétueux , sortant d'une
galerie , s'est enflammé spontanément. C'est du gaz hydro-
gène, semblable à celui que l'on emploie aujourd'hui pour
l'éclairage. Aussi est-ce pour cet usage qu'on l'a mis à pro-
fit , avec un succès qui paraît devoir être durable , puisque
l'écoulement gazeux n'est pas moins uniforme qu'abon-
dant. Dans la province de Xen-si , en Chine, quelques puits
vomissent des flots d'hydrogène carboné que l'on applique
habituellement aux usages de la vie (2). Mettez des phé-
nomènes semblables à la disposition d'un thaumaturge , il
en fera de puissants auxiliaires de la superstition.

L'eau est métamorphosée en sang ; le ciel verse une
pluie de sang; la neige même perd sa blancheur et paraît
ensanglantée; la farine, le pain, offrent à l'homme une
nourriture sanglante ? où il puisera le germe de maladies
désastreuses : voilà ce qu'on lit dans les histoires an-
ciennes, et dans l'histoire moderne, presque jusqu'à nos
jours.

Au printemps de i8^5 , les eaux du lac de Morat pa-
rurent en plusieurs endroits couleur de sang Déjà

l'attention populaire était fixée sur ce prodige..... M. de
Candolle a prouvé que le phénomène était dû au dévelop-
pement , par myriades ? d'un de ces êtres qui tiennent le
milieu entre les végétaux et les animaux , Xoscillatoria ru-
bescens (3). M. Ehrenberg, voyageant sur la mer Rouge ,
a reconnu que la couleur des eaux était due à une cause

(1) Le Constitutionnel , n° du 7 septembre 1826.

(2) Extrait de la Relation de Fan/toorn, et Van-Kampcn , 1670..
Séance de l'Académie des Sciences , 5 décembre i836.

(3) Revue encyclopédique , tome XXXIÏI , page G76.

des SCIENCES OCCULTES. G5

semblable (1). Supposons qu'un naturaliste étudie le mode
de reproduction, sûrement très rapide, des oscillatoria :
il ne lui sera pas impossible de changer en sang les eaux
d'un étang , d'une portion de rivière ou d'un ruisseau peu
rapide.

On connaît aujourd'hui plusieurs causes naturelles pro-
pres à faire apparaître sur les pavés , sur les murs des
édifices, des taches rouges, telles qu'en laisserait une pluie
de sang. Le phénomène de la neige rouge, moins souvent
remarqué quoique assez commun , paraît résulter aussi de
diverses causes. Les naturalistes l'attribuent , tantôt à la
poussière séminale d'une espèce de pin, tantôt à des in-
sectes très petits , tantôt enfin à des plantes presque mi-
croscopiques , qui s'attachent aussi à la surface de certains
marbres et à celles des galets calcaires que l'on ramasse
sur le bord de la mer (2).

Dans les environs de Padoue , en 1819, la polenta ,
préparée avec de la farine de maïs, se couvre de nom-
breux points rouges qui bientôt deviennent des gouttes de
sang aux yeux des superstitieux. Le phénomène se répète
plusieurs jours de suite : une terreur pieuse a vainement
recours pour y mettre un terme, aux jeûnes , aux prières,
aux messes, aux exorcismes. Un physicien (3) calme les
esprits qui commençaient à s'exalter d'une manière dan-

(1) Idem, ibidem, page 78 3, et Nouvelles Annales des Voyages,
deuxième série, tome VI, page 383.

(2) Voyez , sur ce sujet , l'intéressant Mémoire de M. le professeur
Àgardh , Bulletin de la Société de géographie , tome VI, pages 209-2 1 9 ;
et le Mémoire de M. Turpin , sur la substance rouge qu'on observe à la
surface des marbres blancs... Académie des Sciences ; séance du 12 dé-
cembre i83G.

(3) Revue encyclopédique , pages 144 et 145.

K

66 DES SCIENCES OCCULTES.

gcreuse ; en prouvant que les taches rouges étaient l'effet
d'une moisissure jusqu'alors inobservée.

Le grain de l'ivraie (lolium temulentum) , moulu avec
le blé, communique au pain cuit sous la cendre une cou-
leur sanguinolente ; et l'usage de cet aliment cause de vio-
lents vertiges... Ainsi ; dans tous les exemples cités ? l'effet
naturel reparaît , le merveilleux se dissipe , et avec lui
tombe l'accusation d'imposture ou de crédulité ridicule ,
intentée si souvent aux écrivains anciens.

A la surface des eaux thermales de Baden , en Allema-
gne, et des eaux d'Ischia , île du royaume de Naples , on
recueille le zoogène, substance singulière qui ressemble
à la chair humaine revêtue de sa peau , et qui , soumise à
la distillation, fournit les mômes produits que les matières
animales. M. Gimbernat (1) a vu aussi, près du château
de Lépoména , et dans les vallées de Sinigaglia et de Ne-
greponte, les rochers couverts de cette substance. Yoilà
l'explication de ces pluies de morceaux de chair qui figu-
rent au nombre des prodiges de l'antiquité , et qui inspi-
raient un assez juste étonnement pour que l'on consentît
à y reconnaître l'annonce des arrêts du destin , ou des
menaces de la divinité.

Pour rattacher à l'intervention divine un événement
rare , ou arrivé dans une circonstance opportune , il suf-
fira soit de la passion violente qui veut associer à son dé-
lire la nature entière , soit de la flatterie qui appelle le
ciel au secours des princes , ses représentants sur la terre;
soit enfin du sentiment religieux qui arme contre le crime
et le vice une vengeance surnaturelle, et, par une assis-
tance merveilleuse, seconde les desseins de l'homme juste
et les efforts de l'innocence opprimée.

(i) Journal de Pharmacie , avril i8'2i, page 196.

DES SCIENCES OCCULTES. G~

En 1 5-2 , quelque temps après la Saint-Barthélemi ,
une aubépine fleurit dans le cimetière des Innocents (i) :
des fanatiques voient , dans ce prétendu prodige, un signe
éclatant de l'approbation donnée par le ciel au massa-
cre des protestants.

Creusant des puits dans le voisinage de l'Oxus, les sol-
dats d'Alexandre remarquèrent qu'une source coulait dans
latente du roi; comme ils ne l'avaient pas d'abord aper
çue, ils feignirent quelle ne venait que de paraître, que
c'était un présent des dieux; et Alexandre voulut que l'on
crût à ce miracle (2).

Les mêmes miracles se reproduisent en des temps et
dans des lieux bien différents. En 1 724 , les troupes chi-
noises poursuivant, en Mongolie, une armée de rebelles,
souffraient beaucoup de la soif. On découvre une source
près du camp : cette source, s'écrie-t-on , vient de jaillir
miraculeusement ! Ce bienfait est attribué à l'esprit de la
mer Bleue (3) , dans le voisinage de laquelle la merveille
s'est opérée : un monument élevé par ordre de l'empe-
reur en conservera la mémoire.

Surpris par un violent orage , l'empereur Isaac Com-
nène se réfugie sous un hêtre : le bruit de la foudre l'ef-
fraie ; il change de place , et aussitôt le hêtre est renversé
par le vent. La conservation des jours de l'empereur passa
pour un miracle de la Providenoe , dû à l'intercession de
sainte Thècle, dont les chrétiens célébraient la fêle ce
jour-là , et à qui Isaac Comnène se hâta de dédier un tem-
ple (4).

(1) Thuan. Hist. lib. lu. § io.

(2) Q. Curt. lib. vu. cap. io.

(3) Timkowski. Voyage a Pékin , tome II, page 277.

(4) Anne Comnène. Histoire de l'empereur Alexis Comnène , liv. m,
chap. G.

C8 DES SCIENCES OCCULTES.

La pluie qui secourut si utilement Marc-Aurèle dans la
guerre contre les Marcomans , les chrétiens l'attribuèrent
à l'efficacité de leurs prières , Marc-Aurèle à la bonté de
Jupiter , quelques polythéistes à un mage égyptien , d'au-
tres au théurgiste Julianus : tous la regardèrent comme
un prodige céleste.

Lorsque Thrasibule , à la tête des exilés athéniens , ve-
nait délivrer sa patrie du joug des trente tyrans , un mé-
téore enflammé brilla devant ses pas (i) : c'était une co-
lonne de feu envoyée par les dieux, pour le guider au sein
d'une nuit obscure, et par des chemins inconnus à ses
ennemis.

Les chutes d'aérolithes sont assez fréquentes pour pou-
voir coïncider avec le moment d'un combat : Jupiter alors
fait pleuvoir des pierres sur les ennemis d'Hercule (2) ;
Dieu , si l'on en croit les Arabes , écrase , au pied des
murs de la Mecque , les Éthiopiens , assiégeants profanes
de la ville sacrée (3). Basile, chef des Bogomiles, retour-
nant le soir, du palais de l'empereur à sa cellule, fut as-
sailli par une pluie de pierres ; aucune ne partait de la
main des hommes; une violente commotion du sol ac-
compagna le phénomène , où les adversaires de Basile vi-
rent une punition miraculeuse du moine hérésiarque (4).

Des habitants de Nantes , à l'époque où leur patrie suc-

(1) S. Clément. Alex. Stromat. lib. i.

(2) Ce mythe peut aussi s'expliquer par l'emploi du style figuré. Les
cailloux dont la plaine de la Crau est couverte fournirent d'abondantes
munitions aux guerriers armés de frondes qui , sous les auspices de leur
dieu national, l'Hercule tyrien, envahissaient le midi de la Gaule et com-
battaient les indigènes.

(3) Bruce. Voyage aux sources du Nil (édition in-8°) , tome II,
pages 446 et 447.

(4) Anne Comnène. Histoire de V empereur Alexis Comnène , liv. xv,
thap. 9.

DES SCIENCES OCCULTES. 69

comba sous les armes de Jules César , se réfugièrent dans
les marais que forme , à quelque distance, la rivière de
Boulogne. Leur asile s'accrut et devint une ville , connue
sous le nom & Herbatilicum. Mais, en 534 > Ie sol sur le-
quel elle était assise, miné par les eaux, s'effondra dans
un lac soudainement formé, la ville fut engloutie : sa par-
tie supérieure subsista seule ; c'est aujourd'hui le village
d'Herbauge. D'un désastre qui s'explique naturellement,
les hagiographes ont fait un miracle. Envoyé par saint
Félix, évêque de Nantes, pour convertir les habitants
(YHerbatilicum, saint Martin les trouve inébranlables dans
la religion de leurs pères : il se retire avec l'hôte qui l'a
accueilli ; soudain la ville est inondée , abîmée ; un lac en
a pris la place, monument éternel du châtiment infligé à
l'incrédulité (1).

Dans la baie de Douarnenez , on aperçoit des ruines
sous-marines. Ce sont, dit la tradition ancienne, les res-
tes de la ville d'fs, engloutie par l'Océan au commence-
ment du ve siècle . en punition des débauches de ses habi-
tants : Grâlon , roi du pays , se sauva seul ; on montre
encore, sur un rocher, Yempreinte d'un pied du cheval
qui le portait (2). L'inondation est un phénomène local
très peu surprenant; d'autres ruines, sur la même côte,
attestent les ravages de la nature. Mais de tout temps
l'homme a été enclin à faire tourner au profit de la mo-
rale, les désastres physiques. Ainsi, il y a trente-huit siè-
cles la disparition d'une contrée riante fut présentée
comme provoquée inévitablement , comme arrachée en

( 1 ) Actes de saint Martin , abbé de Vertou ( dans les Preuves de
l'histoire de Bretagne de do m Morice , tome I, page 196). Voyez aussi
la Vie de saint Martin , i\ octobre , et la Vie de saint Filbert, 20 aoùi.

(2) Cambry. Voyage dans le département du Finistère , tome II ,
p.iges 221 et 284-287.

70 DES SCIENCES OCCULTES.

quelque sorte à la bonté divine, par l'incurable corruption
des hommes qui l'habitaient.

Arrosée et fertilisée par le Jourdain , comme l'Egypte
l'est par le Nil , la vallée des Bocages s'ouvrait , semblable
au Paradis, devant le voyageur qui , du désert, arrivait
à Segor (i). La, Sodôme , Gomorrhe et vingt-six autres
villes ou bourgs fleurirent pendant un demi-siècle (2). Les
villes, les habitations furent détruites par une conflagra-
tion subite ; la riche végétation disparut tout entière (3) ;
un îaG d'eau amère(4)?le lac Asphaltide, remplaça la val-
lée des Bocages : la tradition est uniforme sur ce fait, qui
en lui-même n'offre rien de surnaturel.

Quoique l'éruption de jets de flamme accompagne quel-
quefois les tremblements de terre, ce phénomène ne ré-
pond pas suffisamment à l'idée d'un embrasement géné-
ral, pour fournir la base d'un explication satisfaisante.
Strabon (5) attribue la destruction des villes situées sur
l'emplacement actuel du lac Asphaltide, à l'éruption d'un
volcan : on retrouve, en effet, sur les bords du lac quelques
uns des produits dont la présence ? après des milliers
d'années , révèle l'existence antérieure de l'un de ces
grands ateliers de création et de destruction; mais ni leur
quantité ni leur variété ne sont telles que le ferait suppo-
ser une origine si récente. D'ailleurs, la nature du sol
suffît à la solution du problème.

La vallée des Bocages était assise sur la couche de ma-

(1) Gènes, cap. xm, vers. 10.

(2) Pendant cinquante et un ans, suivant le Seder olam Rabba , an-
cienne chronique hébraïque, traduite en latin par Génebrard ? à la suite
de son Chronic. gêner. ( in-fol. Paris , i58o) , page 477-

(3) Gènes, cap. xix, vers. 25.

(4) Ibid. cap. xiv, vers. 3.

(5) Strabo. lib. xvi.

DES SCIENCES OCCULTES. 7 l

iières éminemment inflammables qui forme encore le fond
du lac Asphaltide : dans des puits nombreux ( i ) , on y
voyait sourdre (2) , exposé à une atmosphère brûlante , le
bitume , dont s'étendait au loin , sous la terre , une couche
épaisse, également liquide, également inflammable L'em-
brasement déterminé par une cause accidentelle , proba-
blement par le feu du ciel (3), se propagea avec une rapi-
dité dont ne nous donnent point une idée les incendies qui
dévorent quelquefois les mines de houille ou de charbon
de terre. Les habitations en feu , la campagne minée au
loin par la flamme souterraine , s'abîmèrent dans le gouf-
fre que créait l'affaissement du soi, affaissement propor-
tionné à la consommation du bitume. Le Jourdain se pré-
cipita dans le nouveau lac , dont l'étendue fut bientôt
assez considérable pour que le fleuve s'y perdît tout en-
tier , abandonnant à l'empire de la stérilité les contrées
qu'il arrosait auparavant , et dont a pu se former le désert
de Sin (4) , où le tourment de la soif excita si vivement les
murmures des Israélites. Une seule famille échappa à la

(1) « Vallis auJem sylvestris habebat multos puteos bituminis. » Gènes.
cap. xiv, vers. io.

(2) « Ils campèrent dans la vallée des puits de bitume, car ces puits
existaient alors dans ce lieu. Depuis, après la destruction de Sodôme, un
lac y parut subitement et fut nommé Asphaltide, à cause du bitume que
l'on y voit sourdre [scatere) de toutes parts. » FI. Joseph. Jnt. jud.
lib. 1, cap. 10.

(3) « Dieu lance un trait sur la ville et la brûle avec ses habitants,
et dévaste, par un pareil incendie, la campagne. » FI. Joseph. Jnt. jud.

lib. 1. cap. \i. « Fulminum jactu arsisse ignc cœlesti Jlagrasse , »

dit Tacite (Hist. lib. v, cap. 7) en parlant de l'embrasement du territoire
et des villes de la Pentapole.

(4) D'après la position des montagnes voisines, je conjecture que le
Jourdain , tournant à l'ouest , allait joindre le ton» nt connu sous le nom
de torrent d'Jzor ou torrent d'Egypte , et qu'il avait ainsi son embou-
chure près de la ville de Rhinocolura.

7 2 DES SCIENCES OCCULTES.

mort. Prévoyant avec quelle célérité s'avancerait l'incen-
die , son chef se hâta d'atteindre les limites de la couche
de bitume; parvenu dans une ville qu'épargna le désastre,
il craignit encore une méprise dangereuse , et quittant
son premier asile, se réfugia sur une montagne (i). Mais,
fidèle au sentiment que nous avons signalé , le patriarche
rapporte à Dieu la sage prévoyance qui l'a décidé à la fuite
la plus prompte : Dieu Va averti du désastre prochain ,
Dieu lui a commandé de fuir, en lui défendant même de
regarder derrière lui (2). Sa piété contribue ainsi à don-
ner une apparence surnaturelle à un fait qui s'explique
suivant la marche ordinaire de la nature.

Faute de savoir que certains phénomènes sont propres à
telle ou telle localité, on les a révérés comme surnaturels,
on les a rejetés comme impossibles.

Telles sont les pluies de substances nutritives. En 182.J
et en 1828, une contrée de la Perse a vu tomber du ciel
une pluie de ce genre, pluie si abondante, qu'en quelques
endroits elle couvrait le sol à cinq ou six pouces de hau-
teur. La substance tombée est une espèce de lichen déjà
connue : les troupeaux, et surtout les moutons, s'en sont
nourris avec avidité, et Ton en a fait du pain mangeable (3).

Les Israélites murmuraient contre les aliments dont ils
étaient forcés de se contenter dans le désert. Dieu leur en-
voya des cailles, et en si grand nombre, qu'ils s'en nour-
rirent pendant un mois entier (4). Deux voyageurs savants
ont pensé que ces cailles ne pouvaient être que des saute-

(1) « /Iseetiditqûe Loth de Segor, et mansïtïn môntem Ti muera t

enit'n matière in Segor. » Gènes, cap. xix. vers. 3o.

(2) Gènes, cap. xix.' vers. i2, i3, i5, 16, 17.

(3) Séance de l'Académie des Sciences , 4 àmVt 1828.
( ;) Numer. cap. xi.

DES SCIENCES OCCULTES. 73

relies (i); Volney (2), mieux instruit, assure qu'il y a dans
le désert deux passages annuels de cailles. Ces passages
périodiques fournissaient, en Egypte, à la nourriture des
éperviers sacrés (3). Moïse, sortant de l'Egypte, n'ignorait
point le retour régulier du phénomène; dans cette res-
source naturelle, mais inconnue aux Israélites, il a pu
montrer l'œuvre de la divinité qui exauçait leurs prières
ou daignait même céder à leurs murmures. La mort pres-
que soudaine d'un grand nombre d'entre eux fut ensuite
une conséquence de l'avidité avec laquelle ils chargèrent
de ces viandes succulentes leurs estomacs fatigués par la
disette, et le chef des Hébreux ne les trompa point quand
il la leur fit envisager comme une juste punition de leur
gourmandise.

Il lui avait été encore plus facile d'appeler leur pieuse re-
connaissance sur le passage de la mer Rouge. Pour confir-
mer la réalité du miracle ou pour l'expliquer, on a cité une
tradition très ancienne, conservée par les ïchtyophages ,
qui habitaient sur les bords de cette mer : le reflux, di-
saient-ils, fut une fois si violent qu'il mit à sec le golfe
entier ; mais le reflux revint avec impétuosité, et les eaux
reprirent soudain leur niveau (4). Ce phénomène est ana-
logue à celui qu'on observe souvent dans les tremblements
de terre; il rappelle le désastre qui noya les Perses lors-

(1) Nierburh. Voyage en Arabie (in-8°), tome II, page 36o. — Has-
selquist. Voyage au Levant , tome II, page 1^5.

(2) Volney. Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I,
pages 107 el io8. — On observe annuellement des passages de cailles,
à la pointe de l'Espagne la plus voisine de l'Afrique , au pied des Pyrénées
et dans l'île de Caprée. La dime des cailles que l'on prend alors dans cette
île , forme , dit un voyageur du dernier siècle, tout le revenu de l'évêque.
(Labat. Voyages d'Espagne et d'Italie , tome V, pages ti4,ii5.

(3) Mlian. De Nat. animal, lib. vu, cap. 9.

(4) Diod. Sic. lib. m, cap. 20.

74 DES SCIENCES OCCULTES.

qu'ils voulaient pénétrer dans la presqu'île de Pallène, et
où l'on vit un effet de la vengeance de Neptune ( 1), comme
la perte des Égyptiens fut attribuée au courroux du Dieu
d'Israël. Mais, pour être adoré des Hébreux et admis par
nous, le prodige n'a pas besoin de ces circonstances ex-
traordinaires. Pendant l'année qu'il signala, si l'on en
croit Paul Orase, la chaleur fut si vive qu'elle donna lieu
à la fable de Phaéton (2) : l'eau devait avoir d'autant moins
de profondeur, et le passage offrir moins de difficultés.
Suivant Josèphe (3) les Égyptiens fatigués différèrent d'at-
taquer les Hébreux ; ceux-ci eurent donc le temps de pro-
fiter du reflux. Quand leurs ennemis se décidèrent à les
poursuivre , il était trop tard ; la marée remontait , et le
vent, la pluie, la tempête, secondant son mouvement,
rendaient le retour des eaux plus prompt et leur action
plus rapide. Ces divers détails sont probablement exacts ;
mais, encore une fois, ils ne sont pas nécessaires pour ex-
pliquer un fait qui peut se renouveler tous les jours. Le
bras de mer que traversa Moïse est étroit (4) , le flux et le
reflux s'y succèdent rapidement. Dans la campagne de
Syrie, le chef de l'armée d'Orient, le traversant à marée
basse, fut surpris par la marée montante; sans un prompt
secours, il eût péri submergé (5)...; et, dans l'accident
sans gloire qui aurait interrompu une carrière déjà si bril-
lante, l'islamisme eût vu sans doute un prodige envoyé
par le ciel.

On sait combien fréquemment l'Egypte, la Syrie, ces

fi) Herodot. lib. vm, cap. (2ij.

(2) P. Oros. lib. i,cap. 10.

(3) FL Joseph. Jnt.jud. lib. n, cap. 7.

(4) Herodot. lib. 11, cap. 11 ; Diod. Sic. lib. ni, cap. 20.

(5) Notice sur Berthollet , Description de l'Egypte, et Revue encyclo-
pédique , tome XXX, page 29.

DES SCIENCES OCCULTES. ' 5

contrées fécondes en traditions miraculeuses , sont déso-
lées par des légions de sauterelles; si elles échappent
alors à une entière dévastation, c'est quand un vent sou-
dain enlève cette nuée d'insectes et la précipite au sein
des flots. Mais, dans les récits de l'Exode, c'est pour pu-
nir le roi d'Egypte de son injustice envers Israël, que Dieu
a fait souffler un vent brûlant qui couvre l'Egypte de sau-
terelles ; et le vent d'occident , qui les emporte dans la
mer Rouge, n'est accordé par le ciel qu'aux prières de
Moïse (1).

Dans l'Exode encore, Moïse délivre l'Egypte de la
mouche, après en avoir constamment préservé le terri-
toire de Gessen, habité par les Israélites.

Quel était ce formidable exécuteur des vengeances de
Jéhovah? La version éthiopienne de la Bible et le texte
hébreu lui donnent le nom de Tsaltsalya (2). C'est celui
d'un insecte appelé aussi zimb , c'est le nom de la mou-
che , fléau des pasteurs de l'Abyssinie, et qui, depuis
l'équinoxe de printemps jusqu'à l'équinoxe d'automne ,
infecte les terres grasses et fertiles de ces régions et ne
s'arrête qua l'entrée des sables. Supposons qu'une fois
le zimb ait franchi les limites qui semblent circonscrire
son apparition, et pénétré jusqu'en Egypte; la contrée
sablonneuse de Gessen dut rester encore exempte de ses
atteintes, au milieu des riches vallées qu'il désolait. Cette
préservation exclusive, et la disparition subite de l'insecte
redouté, passèrent facilement pour des miracles aux yeux
d'hommes qui ne pouvaient savoir combien est régulière,
sur ces deux points, la marche de la nature. Aussi l'ap-

(1) Exod. cap. x, vers. 14, 18, 19.

(2) Bruce. Voyage, aux sources du Nil ( in-8°), tome II, pages ig6-
2o3; tome IX, pages 374-38i.

7<> DES SCIENCES OCCULTES.

parition de la mouche produisit-elle une impression pro-
fonde sur l'esprit des Israélites ; on le voit par les fré-
quentes allusions qu'y fait l'Écriture : Dieu promet, à deux
reprises , d'envoyer des frelons contre les nations que
doit dompter son peuple (1) ; et l'exécution de cette pro-
messe , quoique Moïse n'en parle pas , est rappelée par
Josué et par Fauteur du livre de là- Sagesse (2).

Je soupçonne que la civilisation de l'Afrique ancienne
fut antérieure à l'apparition du Tsaltsalya, et que ce fléau,
ainsi que tant d'autres, vint comme envoyé par le génie
du mal pour troubler les jouissances que faisait goûter
aux hommes leur réunion en société,

C'est ici plus qu'une simple conjecture : un écrivain
qui a rassemblé beaucoup de traditions anciennes sans les
discuter, mais probablement aussi sans les défigurer, Ëlien,
rapporte que, près du fleuve Astaboras (3), apparut tout-
à-coup une nuée épouvantable de mouches. Les habitants
furent, par ce fléau, chassés de leur pays, séjour d'ail-
leurs fertile et agréable. La contrée qu'arrosent le Nil et
le Tacazzé est en effet agréable et fertile ; et, chaque an-
née, le retour du Tsaltsalja la rend déserte, et nulle
habitation permanente n'y peut subsister. Si l'on admet
notre opinion, à laquelle une discussion approfondie don-
nerait plus de certitude (4), on concevra comment, dans
les premiers ravages de cet inévitable ennemi, l'homme

(1) Exod. cap xxiii, vers. 28. Deuteronom. cap. vu, vers. 20.

(2) Josuéy cap. xxiv, vers. 12 Sapient. cap. xn, vers. 8.

(3) MU an. De Nat. animal, lib. xvu. cap. (\Q. — Ëlien parle , il est
vrai , de l'Inde; mais l'Ethiopie a reçu ce nom chez les anciens; et la po-
sition du fleuve Astaboras ne laisse pas de doute sur celle du pays dont
l'auteur a voulu parler.

(4) Je me propose de m'y livrer, clans l'ouvrage intitulé: Delà Civilisa-
tion, ire partie, liv. 11, chap. 1, de V Afrique ancienne.

DES SCIENCES OCCULTES. 77

supérieur sut montrer à la crédulité et à l'effroi la puni-
tion de quelqu'une des fautes que la fragilité humaine
permet toujours de supposer , et que multiplie à l'infini
l'exigence des prêtres. Avec cette tradition, Moïse avait
rapporté d'Ethiopie la connaissance du privilège dont
jouissent les pays sablonneux : lui fut-il difficile de com-
biner Tune et l'autre , pour en former l'histoire miracu-
leuse qu'il racontait à une génération née dans le désert
et élevée dans l'ignorance invincible des anciens souve-
nirs (1)?

Gomment tant de faits naturels ont-ils pu passer pour
merveilleux?

i° Si la multitude regarda souvent comme un prodige
le phénomène local dont elle ne soupçonnait pas le re-
tour périodique , souvent aussi l'ignorance ou l'oubli dé-
roba la connaissance du fait naturel aux prêtres mêmes
qui proclamaient le prodige. L'exemple que nous venons
de discuter nous en fournira la preuve.

Les Éléens adoraient Jupiter chasse-mouche (Àpomyios);
aux jeux olympiques, un sacrifice au dieu My iodes faisait
disparaître toutes les mouches ; Hercule , sacrifiant dans
le même lieu où, depuis, Rome lui éleva un temple,
invoqua un dieu Myagrius [chasse-mouche); on ajoute,
à la vérité, que les mouches n'entraient point dans ce
temple (2) : mais indépendamment des secrets , tels que
certaines fumigations , qui peuvent éloigner ces insectes ,

(1) Plus tard, les communications fréquentes des Hébreux avec l'E-
gypte leur firent connaître la périodicité du fléau. Isaïe, pour exprimer
le rassemblement soudain de l'armée des Egyptiens , le compare à l'appa-
rition de la mouche dans les pays qu'arrose le haut Nil , le fleuve d'Egypte
{Isaïe, cap. vu, vers. 18).

(2) Solin. cap. 1. — Plin. Hist. nat. lib. x, cap. 28 et lib. xxix
cap. 6.

7$ DES SCIENCES OCCULTES.

leur disparition a lieu naturellement dans les édifices obs-
curs et profonds, comme étaient tous les sanctuaires.
Pour savoir si le prodige a créé le surnom du dieu , ou si
le surnom du dieu a fait inventer le prodige , voyons dans
quels pays son culte a du commencer.

On adorait , en Syrie et en Phénicie, le dieu Belzébuth
(Baal-Zebud) (i), Dieu ou Seigneur des mouches. Dupuis
le rapproche de Pluton ou d'Hercule le Serpentaire, dont
la constellation s'élève en octobre, lors de la disparition
des mouches. Mais une pareille coïncidence n'a pu être
consacrée par la religion que dans une contrée où la pré-
sence des mouches était un véritable fléau , ramené pério-
diquement par le cours des saisons.

Les habitants de Cyrène sacrifiaient au dieu Jchor,
pour être délivrés des mouches (2). Ceci nous rapproche
du point que nous voulons découvrir. C'est du plateau de
Meroé que fuyaient les pasteurs , loin du redoutable
Tsalisalya , attendant l'équinoxe d'automne, terme désiré
de son règne de six mois. C'est par eux que dut être adoré
le vainqueur de la mouche , le soleil de cet équinoxe ,
figuré depuis par Sérapis , Pluton et le Serpentaire. Des
pays où la divinité fut adorée comme changeant la face de
la terre et la destinée des hommes , la renommée de son
pouvoir ? la vive impression que faisait sur les peuples qui
ne l'observaient même qu'une fois , le fléau dont elle

(1) Le nom de Baal-Zebud se retrouve dans celui de Balzab , sous
lequel les anciens Irlandais adoraient le soleil, dieu de la mort, c'est-à-
dire le soleil des signes inférieurs, le même que Sérapis et Pluton. (G.
Higgins. The celtic druids. page 119). Il est difficile aujourd'hui de con-
tester l'origine commune des anciennes divinités de l'Irlande et de la Phé-
nicie : Baal-Zebud était donc, en Phénicie, le soleil de l'équinoxe d'au-
tomne , le dieu dont l'avènement mettait un terme au fléau de la mouche,

(2) Plia. Hist. nat.

DES SCIENCES OCCULTES Jg

triomphait , étendirent sans peine son culte dans la Cyré-
naïque , en Syrie , chez les Phéniciens. Rome et la Grèce
auraient pu tenir de chacun de ces peuples la même su-
perstition : mais nous observons qu'en Grèce elle se rat-
tachait à des traditions africaines. Les Arcadiens d'ïïéraéa
joignaient le culte du demi-dieu Myagrius au culte de
Minerve; et la Minerve qu'ils adoraient , ils l'avaient em-
pruntée à l'Afrique. Ils la faisaient , à la vérité, naître en
Arcadie, mais au bord d'une fontaine Tritonide, dont ils
racontaient les mêmes prodiges (i) que ceux qui illus-
traient , en Libye , le fleuve ou lac Triton , lieu de la
naissance de la Minerve la plus anciennement connue.
Une colonie arcadienne , établie au milieu des collines où
Rome devait s'élever un jour , y avait porté le culte d'Her-
cule Si Numa dut aux Tyrrhéniens les connaissances

qui lui firent consacrer à Rome , sous le nom de Janus ,
le dieu-Soleil de Meroé (2), ce furent probablement les
compagnons d'Evandre qui , longtemps auparavant ,
dressèrent au bord du Tibre l'autel du libérateur annuel
des rives de l'Astapus et de l'Astaboras.

Lorsque le culte de cette divinité locale se propagea
ainsi chez des peuples auxquels elle devait pour jamais
être étrangère , le prodige qu'ils lui attribuèrent naquit
naturellement du sens de son nom dont ils ignoraient l'ori-
gine. Les inventions analogues ont, dans tous les temps ,
été nombreuses ; et d'autant plus qu'elles étaient souvent
secondées par la vue d'emblèmes appropriés au sens du
nom de la divinité , emblèmes dont le prodige supposé
fournissait une explication plausible.

(1) Pausanias. Arcad. cap. 16. — Les Béotiens d'Alalcomène mon-
traient dans leur pays un fleuve Triton, sur les bords duquel ils plaçaient
aussi la naissance de Minerve. [Pausanias. Bœot. cap. 33. )

(2) Lenglet. Introduction à l'histoire, page 19.

80 DES SCIENCES OCCULTES.

2° Le vulgaire , à l'adoration duquel on présentait des
prodiges , croyait et ne réfléchissait pas ; l'homme instruit
se soumettait , par habitude , à la croyance établie ; le prê-
tre ne parlait que pour la faire respecter , à moins que
des haines dé parti, plus puissantes que l'intérêt sacer-
dotal , ne lui arrachassent des révélations indiscrètes. A
la voix du prophète Jadon , Jéroboam a vu se fendre l'au-
tel de pierres qu'il couvrait de victimes impies ; il a vu sa
main se retirer Un prophète du parti opposé s'em-
presse de le rassurer, en lui expliquant ce double pro-
dige : l'autel, construit à la hâte, s'est affaissé sous le
poids des victimes , et la main du roi s'est engourdie de
lassitude (1). Plus tard , le prophète Sédékias, après avoir
frappé le prophète Michée , son antagoniste, le défia in-
solemment de se venger, en lui faisant retirer la main
comme Jadon l'avait fait à Jéroboam... Michée n'accepta
point le défi (2) .

Mais les discussions de ce genre ont toujours été rares :
dans les âges de miracles et de prodiges , l'homme , en-
clin à soulever le voile du merveilleux et à montrer la
vérité , dut s'arrêter souvent , et se rappeler qu'il existe
des erreurs redoutables , si elles ne sont pas respecta-
bles.

Les mineurs qui périssaient suffoqués , avaient été tués
par le démon de la mine ; des esprits infernaux , gardiens
des trésors cachés dans les profondeurs de la terre, immo-
laient l'homme avide qui , pour s'en emparer , osait péné-
trer jusqu'à leur asile. Dans ces traditions, si anciennes
et si répandues , nous reconnaissons les effets des mofettes,
des gaz délétères qui se dégagent dans les souterrains , et

(i) FI. Joseph. Antiq. Jud. lib. vin, cap. 3.
(2) Idem, ibidem, cap. 10.

DES SCIENCES OCCULTES. 8l

surtout dans les mines. En préservant l'homme de leur
action meurtrière , la science a acquis le droit de révéler
leur nature , et de dissiper les fantômes créés par l'igno-
rance et par l'effroi. Mais l'aurait-elle tenté avec succès ,
si elle navait pu qu'indiquer les causes du mal , et non y
remédier ? L'aurait-elle tenté sans péril, quand les princes
qui confiaient leurs trésors au sein de la terre , voyaient ,
dans ces terreurs superstitieuses , la garantie la plus sûre
de l'inviolabilité de leur dépôt; ou quand les ouvriers
mettaient sur le compte du démon de la mine , non seu-
lement leurs dangers réels , mais encore les maladresses ,
les fautes , les délits qui se commettaient dans leurs sou-
terraines demeures (1)?

A la science encore il appartient de prévenir ou de guérir
les erreurs universelles , véritables épidémies, telles que
souvent on voit une multitude entière être trompée , sans
qu'il y ait un trompeur.

Mais alors, et plus que jamais, la prudence peut arrêter
l'essor de la vérité. Quand on croyait (2) que , dans deux
contrées de l'Italie , l'accouchement des femmes était pres-
que toujours accompagné de l'émission de monstres, dé-
signés sous le nom de frères des Lombards ou des Sa-
le mitains , tant leur production passait pour habituelle;
quand on allait jusqu'à prétendre que ces monstres étaient
des animaux nobles , des aigles , des autours , dans les fa-
milles nobles; et dans les familles plébéiennes, des ani-

(1) J. Tollius. Epist. itiner. , pages 96, 97.

(2) Fromann. Tractatus de Fascinatione , pages 622 623 et 626.
« Frater Lombardorum vel Salernitarum . >; — Rabelais a probablement
fait allusion à cette absurde croyance, dans les prodiges qui précèdent la
naissance de Pantagruel (livre 11, chap. 2), prodiges que j'avais toujours
regardés comme une de ces fictions extravagantes qu'il destinait à servir
de passeports à tant de vérités hardies.

6

8.2 DES SCIENCES OCCULTES.

maux vils, des lézards, des crapauds ; quand cette croyance
donnait lie a à de fréquentes accusations de sorcellerie et
à des condamnations atroces ; un savant n'aurait-il pas
risqué de partager le sort des victimes qu'il eût voulu sau-
ver, si, combattant l'extravagance générale, il en avait
montré la source dans quelques phénomènes mal obser-
vés et plus mal racontés , et dans des supercheries inspi-
rées par la folie , l'intérêt et l'esprit de vengeance?

« Les truies, en chaleur, attaquent même les hommes , »
a dit Àristote (i). Au commencement du xvne siècle, un
prêtre français, exposé par un funeste hasard à une sem-
blable agression , fut accusé de sortilège par son propre
frère , traîné devant les tribunaux , aux cris de toute une
ville frappée d'horreur ; contraint , par les douleurs de la
torture , à avouer un crime imaginaire; livré enfin à un
affreux supplice (i)... Qu'un homme instruit eût rappelé
alors ce qu'avait écrit Aristote vingt siècles auparavant ;
aurait-il fait cesser le scandale , empêché un absurde pro-
cès criminel , prévenu son abominable issue ? ou , seul
éclairé au milieu d'une population aveugle, ne se serait-
il pas plutôt compromis lui-même, comme fauteur du
crime et complice de sortilège ? On peut le croire quand
on voit que l'illusion avait gagné un homme aussi éclairé
que l'était pour ce temps-là le célèbre d'Aubigné.

Pour expliquer plusieurs contes de sorcellerie, plusieurs
traits de mythologie , il suffirait d'observer les écarts de
la nature chez les animaux apprivoisés , ou retenus par
l'homme dans l'esclavage et l'isolement (3). Cette discus-

(i) Aristot. Hist. Animal, lib. vi, cap 18.

(2) D'Aubigné, les Aventures du baron de Fœncste , lib. iv, chap. 2.

(3) Bodin ( Démonomanie , page 3o8 ) dit que Ton regarda comme un
démon le chien d'un couvent qui levait les robes des religieuses pour en

DES SCIENCES OCCULTES. 83

sion que la décence permet peu aujourd'hui, la prudence,
à d'autres époques , Fa dû interdire aux hommes assez
instruits pour l'entreprendre.

En vain, d'ailleurs, l'interprète de la science eût-il
élevé la voix, et signalé un phénomène déjà connu, où
l'enthousiasme voyait un prodige, si les hommes en pos-
session de se faire croire avaient quelque intérêt à persua-
der que le prodige était réel. Bravant les prêtres qui le
menacent au nom de la divinité dont il méprise les droits ,
Êrésichton porte la hache dans un bois consacré à Cérès.
Quelque temps après il est attaqué de boulimie , maladie
dont on a observé des exemples dans les temps anciens
comme de nos jours : une faim insatiable déchire ses en-
trailles; en vain il s'efforce de la satisfaire ; ses richesses
épuisées ont bientôt disparu; toutes les ressources lui
manquent ; il succombe , il meurt d'inanition : les prêtres
triomphent ; un mythe , consacré par eux , va redire à ja-
mais que l'impie Êrésichton a péri misérablement , vic-
time dévouée à là vengeance de Cérès , de la divinité dont
les présents nourrissent le genre humain (i).

Tel était l'avantage que savaient tirer les prêtres des
faits peu ordinaires dont le hasard leur permettait de s'em-
parer : il était assez grand pour qu'ils ne souffrissent point
qu'un seul phénomène de ce genre échappât à leur inves-
tigation. Les pontifes romains n'avaient pas inventé la pra-
tique religieuse déconsigner sur des registres les prodiges
que chaque année voyait éclore : comme toutes les con-

abuser. On a vu des daims, des chevreuils apprivoisés, s'élancer sur des
femmes , etc., etc.

(i) La superstition moderne ne le cède point à l'ancienne. Fromann ,
Tractât, de Fascin., page 6i3, cite des exemples de boulimie que l'on n'a
pas manqué de prendre pour des effels de la possession du diable,

8,4 DES SCIENCES OCCULTES.

naissances magiques , ils l'avaient empruntée des prêtres
étrusques, dont' Ly dus (i) cite fréquemment les livres sa-
crés ; il est plus que probable qu'elle existait dans tous les
temples anciens.

Cette pratique , dans quelque intention qu'elle eût été
d'abord établie , devait créer, à la longue, une instruction
assez étendue. Il est difficile de recueillir une série non
interrompue d'observations physiques, sans les comparer,
même involontairement, entre elles, sans apercevoir quels
phénomènes sont plus ou moins souvent conséquents les
uns des autres , sans acquérir en un mot sur la marche de
la nature des connaissances réelles et d'une véritable
importance.

ïl serait , par exemple , intéressant de rechercher ce
qu'il y avait de raisonné et de scientifique dans le juge-
ment que le prêtre ou l'augure portait sur les conséquen-
ces d'un prodige 9 et dans les cérémonies expiatoires qu'il
prescrivait pour les prévenir. Souvent , sans doute , il ne
songeait qu'à distraire ou à rassurer l'imagination effrayée ;
souvent l'ignorance et la crainte obéissaient aveuglément
à une superstition routinière , stupide ou féroce. Mais ,
comme l'avait enseigné Démocrite, l'état des entrailles des
animaux immolés pouvait fournir, aux colons débarqués
sur une terre inconnue, des indices probables sur les qua-
lités du sol et du climat ; l'inspection du foie des victi-
mes, qui depuis servit de base à tant de prédictions, n'a-
vait pas originairement d'autre but : si l'on y trouvait
dans toutes un caractère maladif, on en concluait le peu
de salubrité des eaux et des pâturages ; les Romains se
réglaient encore d'après cet indice , dans la fondation des

(i) ,/. Lfàus. DeOsténtis.

DES SCIENCES OCCULTES. 85

villes et la position des camps retranchés ( 1 ). De tels exem-
ples prouvent que, dans les pratiques religieuses des an-
ciens, quelques unes , au moins dans l'origine, émanèrent
d'une science positive, basée sur de longues observations ,
et dont nous pourrions retrouver des vestiges encore in-
structifs.

Que devons-nous maintenant penser des opérations ma-
giques, bien plus utiles aux prêtres que les prodiges,
puisque, loin d'éclater à l'improviste , elles dépendaient
de la volonté de l'homme , pour le moment précis , re-
tendue et la nature de leurs résultats ? La discussion à la-
quelle nous venons de nous livrer répond à cette question.
Les prodiges rapportés par les anciens s'expliquent natu-
rellement ; leurs récits ne peuvent donc être argués de
mensonge : pourquoi seraient- ils plus suspects quand il
s'agit d'œuvres magiques qui admettent des explications
non moins satisfaisantes? Alors, seulement, il faudra sup-
poser avec nous que les prêtres ont possédé et tenu se-
crètes les connaissances nécessaires pour opérer ces mer-
veilles. Rappelons ici la règle qui doit décider notre
croyance , la mesure des probabilités favorables ou con-
traires : est-il vraisemblable que , dans tous les pays , des
hommes dont nous venons de justifier la véracité sur des
points où on l'attaquait avec force, aient raconté tant de
merveilles absurdes qui n'avaient pour principes que
l'ignorance et l'imposture? N'est-il pas plus vraisemblable
que leurs récits sont fondés en vérité; que les merveilles
ont été opérées par des procédés dus aux sciences occul-
tes renfermées dans les temples ? et la vraisemblance n'ap-
proche-t-elle pas de la certitude, quand on songe que

([) Vitruv. de Archit. lib. i,cap. 4> — Cicer, de Divin, lib. i, cap. 5j ;
lih. ii? cap. i3.

86 DES SCIENCES OCCULTES.

l'observation assidue et la comparaison de tous les pro-
diges, de tous les faits extraordinaires, suffisaient pour
doter les prêtres d'une partie notable des connaissances
théoriques dont a dû se composer la magie?

DES SCIENCES OCCULTES. 87

CHAPITRE V.

Magie. Antiquité et universalité de la croyance à la magie. Ses œuvres
lurent attribuées également au bon et au mauvais principe. On n'a
point cru, dans l'antiquité, qu'elles fussent le renversement de l'ordre
naturel. On n'en contestait point la réalité, lors même qu'elles étaient
produites par les sectateurs d'une religion ennemie.

La seule puissance qui ne connaisse rien d'immuable,
le temps, se joue des croyances comme des vérités : il
passe; et en suivant sur sa trace les vestiges des opinions
détruites, on s'étonne de voir des mots, jadis presque sy-
nonymes, différer plus, maintenant, par les idées qu'ils
réveillent, qu'ils ne furent jamais rapprochés par le sens
qu'ils exprimaient.

Longtemps la magie a gouverné le monde. Art sublime
d'abord, elle parut une participation au pouvoir de la di-
vinité : admirée encore au commencement de notre ère
par des philosophes religieux, comme «la science qui dé-
» couvre sans voile les œuvres de la nature (1), et con-
» duit à contempler les puissances célestes (2) ; » cent
cinquante ans plus tard, le nombre et surtout la bassesse
des charlatans qui en faisaient un métier, avaient livré
son nom au mépris des hommes éclairés ; tellement que le
biographe d'Apollonius de Tyane, Philostrate, s'empresse

(1) Phil. Jud., lib. De spccialibiis Legibus.

(2) Idem, lib. Quod omnis probns liber.

88 DES SCIENCES OCCULTES.

d'assurer que son héros n'était pas magicien (i). Dans les
ténèbres du moyen âge, la magie, en reprenant de l'im-
portance, devint un objet d'horreur et d'effroi : depuis
un siècle, le progrès des lumières en a fait un objet de
risée.

Les Grecs imposèrent à la science qui leur avait été en-
seignée par les Mages (2), le nom de magie, et lui donnè-
rent pour inventeur le fondateur de la religion des Mages.
Mais selon Ammien Marcellin (3), Zoroastre ne fît qu'ajou-
ter beaucoup à l'art magique des Clialdéens. Dans les
combats soutenus contre Ninus par Zoroastre , roi de la
Bactriane, Ârnobe (4) assure que, de part et d'autre, on
employa les secrets magiques , non moins que les armes
ordinaires. Suivant les traditions conservées par ses sec-
tateurs, le prophète de X Ariéma fut, dès le berceau, en
butte aux persécutions des magiciens; et la terre était
couverte de magiciens avant sa naissance (5). Saint Épi-
phane (6) raconte que Nembrod, en fondant Bactres, y
porta les sciences magiques et astronomiques dont l'in-
vention fut depuis attribuée à Zoroastre. Gassien parle
d'un traité de magie (7) qui existait au ve siècle, et qu'on
attribuait à Gham , fils de Noé. Le père de l'église que
nous avons cité tout-à l'heure fait remonter au temps de

(1) Philos t. Vit. Apollon. , lib. i, cap. i et 2.

(2) Les Mobeds , prêtres des Guèbres ou Parsis , se nomment encore ,
en langage pehlvy, Magoi {Zend-Avesta , tome II, page 5o6 • et ci-après
chap. îx) .

(3) Amian. Marcell. , lib. xxvi , cap. 6.

(4) Arnob.y lib. 1 .

(5) Vie de Zoroastre. — Zend-Avesta, tom. I, deuxième partie^
pag. 10, 18, etc.

(6) S. Epiphan , advérs. hceres., lib. 1 y tom. I.

(7) Cassien. conferen., lib. i, cap. 2 r.

DES SCIENCES OCCULTES. 89

Jarad, quatrième descendant de Seth, fils d'Adam, le
commencement des enchantements et de la magie.

La magie joue un grand rôle dans les traditions hébraï-
ques. Les anciens habitants de la terre de Chanaam avaient
encouru l'indignation divine parce qu'ils usaient d'en-
chantements (1). A la magie recoururent, pour se défen-
dre , et les Amalécites , combattant les Hébreux à leur
sortie d'Egypte (2) , et Ralaam, assiégé dans sa ville par
le roi des Éthiopiens, et ensuite par Moïse (3). Les prêtres
d'Egypte étaient regardés, dans l'Hindoustan même (4),
comme les plus habiles magiciens de l'univers. Non moins
versés qu'eux dans les sciences secrètes (5), l'épouse de
Pharaon put en communiquer les mystères à l'enfant cé-
lèbre que sa fille avait sauvé des eaux ; et qui , « instruit
» dans toute la sagesse des Égyptiens, devint puissant en
» paroles et en œuvres (6). » Justin, d'après Trogue-Pom-
pée, raconte que Joseph, amené comme esclave en Egypte,
y apprit les arts magiques qui le mirent en état d'expli-
quer les prodiges, et de prévoir longtemps d'avance l'hor-
rible famine qui, sans son secours, aurait dépeuplé ce
beau royaume (7). Et, à une époque bien plus rapprochée
de nous , les hommes qui attribuaient à la magie les mi-
racles du fondateur du christianisme, l'accusèrent d'en
avoir dérobé les secrets merveilleux dans les sanctuaires
égyptiens (8).

(i) Sapient., cap. xn , vers. 4.

(2) De Vitd et morte Mo sis , etc., page 35.

(3) Ibid. pag. 18-21.

(4) Les Mille et une Nuits, Dvne nuit (traduction d'Edouard Gau-
thier ) , tome VII , page 38.

(5) De Vitd et morte Mosis, etc., not., pag. 199.

(6) Jet. Jpost., cap. vu, vers. 22.
(•7) Justin., lib. xxxvi, cap. 2.

(8) « Magus est : clandestinis artibus omnia illa perfecit : yEgyptiorum

9° DES SCIENCES OCCULTES.

La magie a , de tout temps , obtenu dans l'Hindoustan
une haute importance. M. Horst(i) établit que le recueil
des Védas contient plusieurs écrits magiques ; il remarque
que les lois de Menou , dans le code publié par sir Jones,
indiquent (chap. ix et xi) diverses formules magiques dont
l'usage est permis ou défendu à un brahme. Dans FHindous-
tan aussi existe , non moins anciennement , une croyance
que l'on retrouve à la Chine ; c'est que, par la pratique de
certaines austérités , les Pénitents acquièrent un pouvoir
redoutable et véritablement magique sur les éléments, sur
les hommes et jusque sur les dieux. Des innombrables lé-
gendes dont se compose la mythologie hindoue, la moitié
peut-être présente des Pénitents dictant des lois, et même
infligeant des punitions aux divinités suprêmes.

Si, de l'Orient, nous portons nos regards vers l'Occident
et le Nord, la magie y paraît également puissante, égale-
ment ancienne : c'est sous ce nom encore que les écrivains
grecs et romains parlent des sciences occultes que possé-
daient les prêtres de la Grande-Bretagne (2) et des Gau -
les (3). Odin, aussitôt qu'il eut fondé en Scandinavie le
règne de sa religion, y passa pour l'inventeur de la magie :
combien il avait eu de prédécesseurs ! Ses Voëlur ou Vol-
vu7\ prophétesses très habiles dans la magie, appartenaient
à l'ancienne religion qu'Odin vint détruire ou refondre (4) ;

ex adylis, angelorum potentium nomina et remotas furatus est discipli-
nas. » Arnob. Disput. adv. gentes. lib. i.

(1) M. Greg. Conrad Horst a publié, en 1820 et 182 1 , la Bibliothè-
que magique (2 volumes). Je n'ai pu consulter l'original allemand : ce
que j'en cite ici, et dans le ixe chapitre, est tiré d'une notice que le sa-
vant M. P. -A. Stapfer a eu la complaisance de me communiquer.

(2) Pl'm. Hist. nat. lib. xxx, cap. 1.

(3) Ibid.y ibid. lib. xvi , cap. ik ', lib. xxiv, cap. 1 1 ; lib. xxv, cap. 9;
lib. xxix , cap. 3.

(4) Munter. De la plus ancienne religion du Nord avant le temps

DES SCIENCES OCCULTES. 91

les premiers récits de Saxo-Grammaticus remontent à des
temps bien antérieurs à Odin ; il en est peu où des magi-
ciens ne fassent éclater leur puissance.

Au point où sont parvenues aujourd'hui l'érudition et la
critique physiologiques, il devient superflu de discuter si
les peuples du nord ont pu emprunter leurs sciences occul-
tes des Grecs et des Romains. La négative est évidente (1).
Il serait moins absurde peut-être de remonter jusqu'aux
hommes dont les Romains et les Grecs n'ont été que de
faibles écoliers ; les sages de l'Egypte, de l'Asie, de l'Hin-
doustan Quelle époque oserait-on assigner aux com-
munications des prêtres du Gange avec les druides des
Gaules , ou les scaldes de la Scandinavie? Qui dira l'ori-
gine des sciences humaines et de la superstition, dira aussi
l'origine de la magie.

Mais , à quelque époque que l'on étudie l'histoire de la
magie , on est frappé de voir son nom désigner tantôt la
science cachée au vulgaire, par laquelle les sages, au nom
du principe de tout bien ? commandaient à la nature ; et
tantôt l'art d'opérer des merveilles en invoquant des gé-
nies malfaisants. Cette distinction de pouvoirs égaux ou
inégaux , mais contraires , et produisant quelquefois des
œuvres semblables, se retrouve dans l'histoire de Zoroastre
et dans la mythologie hindoue , comme dans les récits de

d'Odin Dissertation extraite par M. Depping, Mémoires de la

Société des antiquaires de France, tome II, pages 2 3o et 23 1.

(1) M. Tiedmann a mis cette vérité hors de doute. Voyez sa Disserta-
tion couronnée en 1787, par l'académie de Gottingue. « De Quœs-
tione qua? fuerit artium magicarum origo* quomodo illae , ab Asiae po-
pulis ad Grzecos atque Romanos , atque ab his ab cœteras gentes sint
propagatse, quibusque rationibus adducti fuerint ii qui, ad nostra usque
tempora, easdem vel defenderent, vel oppugnarent ? ( Marpurg , in-4°,
pages 94 et 95). — J'ai profité plus d'une fois de l'excellent travail de
Tiedmann.

92 DES SCIENCES OCCULTES.

Moïse; elle se reproduira partout où des hommes doués
des mêmes ressources magiques auront des intérêts op-
posés. Quels furent, dans tous les temps , les mauvais gé-
nies? Les dieux et les prêtres d'une religion rivale. Pres-
tige là, miracle ici, le même fait, suivant les opinions et
les localités , fut attribué à l'intervention des puissances
célestes et à l'entremise des démons infernaux.

A cette opposition directe sur l'origine des merveilles
adorées ou vouées à l'horreur par la superstition, s'alliait
pourtant un accord unanime sur leur réalité. L'assenti-
ment du genre humain est, dit-on, une preuve irréfraga-
ble de la vérité (1) : quand cet assentiment s'est- il pro-
noncé avec plus de force qu'en faveur de l'existence de la
magie, de la science d'opérer des miracles, quelque nom
qu'on lui donne, quelque titre qui la décore? Les nations
civilisées depuis des milliers d'années , les peuplades les
plus barbares (si l'on en excepte quelques hordes vérita-
blement sauvages) , toutes proclament , chérissent et re-
doutent le pouvoir accordé à quelques hommes de s'élan-
cer, par leurs œuvres, hors de l'ordre commun de la nature.

Je dis hors de l'ordre commun; car, il importe de l'ob-
server , l'opinion qu'avaient les anciens sur les miracles ,
l'opinion la plus généralement admise diffère beaucoup de
celle que semblent s'en être faite les peuples modernes de
l'Occident, et suivant laquelle c'est nier un miracle que
de chercher à l'expliquer. La doctrine qu'un miracle est
un renversement ou une suspension des lois de la nature,
peut être admise par l'effroi ou l'admiration, et conservée
par l'irréflexion et l'ignorance; mais elle armera bientôt
contre elle le raisonnement et le doute. En ce sens , il
n'existe point de miracles. Sous nos yeux, un thaumaturge

(i) Consensus omnium populorum , etc.

DES SCIENCES OCCULTES. 0,3

ressusciterait uo homme décapité Pourquoi non?

iElien raconte qu'Esculape rejoignit la tête d'une femme
à son cadavre, et qu'il lui rendit la vie et la santé (1). Les
Kurdes Ali-Oulahies , qui adorent Ali , gendre de Maho-
met, comme une incarnation du Dieu tout-puissant, lui
attribuent un semblable miracle; on a assuré, plus tard,
qu'un noble magicien possédait aussi le secret de l'opé-
rer (2) Admis au nombre des spectateurs, un philo-
sophe se défiera d'abord de quelque supercherie. Il rap-
pellera jusqu'où peut aller l'adresse des escamoteurs.
L'un d'eux, il y a quelques années, n'a-t-il pas donné en
public, et non sans produire une illusion pénible, le spec-
tacle de décapiter un homme couché sur son théâtre (3) ?
Il présentait la tête coupée aux curieux, les invitait à la
toucher, à ouvrir la bouche, qui se refermait d'elle même,
à contempler la section sanglante du cou, au sommet du
tronc ; il tirait ensuite un rideau , et presque aussitôt
l'homme reparaissait vivant. Allons plus loin : supposons
le thaumaturge à l'abri du soupçon du charlatanisme. «Je
» croyais la chose impossible, dira l'incrédule, je me
» trompais ; si toutefois mes sens ne sont pas en proie à
» une illusion invincible. Constatons bien le fait ; c'est
» une acquisition précieuse pour la science. Mais avant
» que j'y visse un miracle, il faudrait me démontrer que
» la chose n'a pu exister qu'autant que Dieu aurait ren-
» versé les lois données par lui-même à la nature. Quant

(1) JElian. De nat. Animal, lib. ix, cap. 33.

(2) (Fromann. Tract, de Fascin., etc., pag. 635-636). Le philosophe
qui , sous le masque de la folie, a tant de fois vengé la raison, Rabelais ne
devait pas oublier cette imposture. Il nous montre Panurge guérissant
parfaitement un de ses compagnons d'armes qui a eu la tête coupée dans
un combat. [Pantagruel , liv. 11, chap. 3o.)

(3) A. Nancy, en 1829.

9 j DES SCIENCES OCCULTES.

» à présent , vous ne m'avez prouvé que mon erreur et
» votre habileté. »

Concluant aussi , de l'existence d'une chose , sa possi-
bilité , les anciens, pour être pénétrés d'une reconnaissance
religieuse , n'avaient pas besoin que la merveille qui les
frappait , parût bouleverser l'ordre de la nature : tout se-
cours inespéré, dans un besoin pressant, leur paraissait un
bienfait delà divinité; tout ce qui supposait une valeur,
une prudence, une instruction au-dessus de celles du com-
mun des hommes, était rapporté par eux à une participation
intime à l'essence divine , ou du moins à une inspiration sur-
humaine dont l'être supérieur qu'illustraient ces dons était
le premier à se vanter. Dans l'ancienne Grèce , des exploits
merveilleux méritaient aux grands hommes le titre de
héros , synonyme de celui de demi-dieux , et les honneurs
divins. Pour prouver que Moïse était inspiré par Dieu lui-
même , sa sagesse et sa sainteté sont alléguées par Josè-
phe (1), non moins que ses actions merveilleuses. Si Da-
niel était supérieur à tous les princes ou satrapes de la
cour de Darius , c'est que l'esprit de Dieu se répandait sur
lui plus abondamment que sur eux (2).

Attentifs à cette croyance , jadis universellement reçue,
nous blâmerions moins , dans Homère et dans les poètes
anciens , la continuelle intervention des divinités : le récit
du poète exprime avec vérité le sentiment du héros, lorsque
sauvé d'un grand péril , ou couronné par une victoire si-
gnalée , il rapporte cet avantage au dieu qui daigne lui
servir de guide et de protecteur.

Attentifs à cette croyance, nous ne mettrions pas en doute

(1) Joseph. Adv. Jppian.9 lib. 11, cap. 6.

(2) Daniel, cap. vi , v. 3. « Daniel superabat omnes principes et sa-
» trapas , quia spiritus Dei amplior erat in illo. »

DES SCIENCES OCCULTES. f)5

les intentions pieuses de Philon et de Flavien Josèphe :
lorsqu'ils simplifient , lorsqu'ils expliquent les œuvres de
Moïse et des prophètes , ils en prouvent la réalité , ils n'en
diminuent point ie merveilleux.

Dans cette croyance enfin qui se concilie si bien avec
notre hypothèse sur l'origine de la civilisation (i), l'homme
d'une religion n'éprouve pas le besoin d'arguer de fourberie
les miracles que d'autres sectes invoquent àl'appui de leurs
révélations ; il ne s'expose point à une récrimination dan-
gereuse ; il n'entend point rétorquer contre sa croyance
l'argumentation destinée à infirmer les témoignages hu-
mains sur lesquels se fonde la foi à tous les miracles dont
on n'a pas été le témoin soi-même. Il suffit d'admettre ,
comme l'ont fait les Juifs et les premiers défenseurs du
christianisme, des degrés différents dans l'importance des
miracles , et de prouver ainsi que la divinité que l'on adore,
l'emporte , par la grandeur des oeuvres de ses serviteurs ,
et sur des dieux rivaux , et sur des génies inférieurs ou
même malfaisants , et particulièrement sur la plus haute
science à laquelle se puissent élever des hommes dépourvus
de son secours. Les prêtres , les magiciens des religions
les plus opposées avouaient sans peine les miracles opérés
par leurs adversaires. Zoroastre descend à plusieurs re-
prises dans la lice , avec les enchanteurs ennemis de sa
nouvelle doctrine : il ne nie point leurs œuvres merveil-
leuses , il les surpasse ; il affirme qu'elles sont l'ouvrage
des Decvs, émanations du principe du mal; et il le prouve
en remportant sur eux la victoire , au nom du principe du
bien (2). Moïse, prophète du vrai Dieu, ne se serait point

(1) De la Civilisation, liv. i, chap. 7.

(2) Anquetil. Vie de Zoroastre. Zend-Avesta, tome I, partie 2,
passim .

9^ DES SCIENCES OCCULTES.

abaissé à lutter avec les prêtres égyptiens, s'ils n'eussent été
que des jongleurs adroits : il lutte avec eux de miracles ,
sûr d'établir, par la supériorité des siens , la supériorité du
Dieu au nom duquel il parle devant le roi d'Egypte. Son
triomphe fut complet : suivant une tradition hébraïque ,
conservée en Orient , il devina le secret des procédés em-
ployés par ses rivaux (1), sans que ceux-ci pussent pénétrer
le sien. Son histoire fait sans doute allusion à cette preuve
décisive de sa victoire, quand elle ajoute, en style figuré,
que la verge du frère de Moïse et celles de ses antagonistes
étant transformées en serpents, la première dévora soudain
toutes les autres (2).

(1) Dherbelot. Bibliothèque orientale , art. Moussa.

(2) Exode, cap. vu , v. 10-12.

DES SCIENCES OCCULTES. 97

CHAPITRE VI.

Lutte d'habileté entre les Thaumaturges : le vainqueur était reconnu pour
tenir sa science du Dieu le plus puissant. Celte science avait pour base
la physique expérimentale. Preuves tirées, i° de la conduite des Thau-
maturges ; 2° de ce qu'ils ont dit eux-mêmes sur la magie; les génies
invoqués par les magiciens ont tantôt désigné les agents physiques on
chimiques qui servaient aux opérations de la science occulte, tantôt les
hommes qui cultivaient cette science; 3° la magie des Chaldéens com-
prenait toutes les sciences occultes.

Toutes les fois que l'intérêt de la domination ou celui de
la gloire divisa les collèges sacerdotaux , on dut voir se
renouveler des combats analogues à ceux où triomphèrent
Moïse et Zoroastre leur effet nécessaire était de donner à
la science occulte plus d'éclat et plus d'énergie. Jouet de la
crédulité, esclave de la peur, si la multitude adorait volon-
tiers comme des prodiges ou des miracles des phénomènes
naturels, des prestiges grossiers, moins de facilité secon-
dait le thaumaturge, quand des hommes éclairés étaient à
la fois ses rivaux et ses juges. On appréciait la merveille
d'après des règles sévères de discussion. On exigeait avant
tout qu'elle fût durable et ne déçût pas les yeux par une
apparence fugitive. Le miracle devait opérer, non des tours
d'adresse à la portée des charlatans vulgaires (i), mais des

(i) Encore aujourd'hui, le Dalaî-Lama punit les prêtres de sa religion
qui trompent le peuple en avalant des couteaux ou en vomissant des
flammes. (Timkowski. Voyage à Pékin > tome I, page 46o.)

7

9$ DES SCIENCES OCCULTES.

merveilles d'un ordre plus élevé , comme serait la méta-
morphose d'une verge en serpent; \e prodige devait sortir
de l'ordre commun par un caractère insolite, par la forme
effrayante des sauterelles ou la grosseur énorme de la grêle
qu'envoyait aux hommes le courroux céleste : il fallait sur-
tout que le prodige eût été prédit par le thaumaturge, et
arrivât au moment qu'avait fixé sa voix prophétique (i).

Victorieux dans les luttes d'habileté que réglaient ces
lois, le thaumaturge se faisait reconnaître sans peine pour le
disciple et l'interprète du dieu puissant par excellence , du
dieu élevé au-dessus des autres dieux. En effet, la croyance
pieuse qui rapportait aune inspiration de la divinité tout
ce qu'il y avait d'excellent dans les qualités d'un homme
et dans ses oeuvres , dut s'appliquer spécialement à la con-
naissance et à la pratique des sciences occultes. Les résul-
tats de vertus telles que la prudence, la tempérance ou le
courage , se rapprochent par degrés , et admettent entre
leurs extrêmes les plus éloignés une comparaison assez
facile pour exclure communément le besoin de leur sup-
poser une origine extraordinaire : il n'en était pas de même
de résultats scientifiques, toujours environnés de merveil-
leux, et dont on s'étudiait soigneusement à déguiser la
liaison et les rapports avec les produits d'arts purement
humains.

Ces considérations , si l'on s'y arrête sans préjugés, ab-
soudront , je crois , les écrivains de la Grèce et de Rome
du reproche d'avoir trop facilement donné place dans
leurs narrations à de prétendus miracles dignes de leur
mépris. Non seulement ils croyaient, et ils devaient rap-
porter ceux dont s'honorait leur religion , et ceux que d'au-

(i) Rabbi Meiraldabic. Semit. fidei, lib. i Gaulm n. De Vitâ et

morte Mosis , not., pages '208-209.

DES SCIENCES OCCULTES. 99

1res religions avaient consacrés ; mais connaissant , ou
soupçonnant du moins la liaison des miracles avec une
science mystérieuse émanée des dieux , c'était l'histoire de
cette science que, par leur exactitude, ils préservaient de
l'oubli.

Le charlatanisme, Yescamoinge, si l'on me permet d'em-
ployer ce mot , ont certainement joué un rôle dans les œu-
vres des thaumaturges : nous aurons occasion de le prou-
ver. Mais les tours d'adresse, quelquefois très surprenants,
que font sur nos théâtres et dans nos places publiques
les près tigiateurs modernes, ont souvent pour principe
des faits chimiques et physiques qui appartiennent à l'his-
toire de l'aimant, du phosphore , du galvanisme, de l'élec-
tricité : pour le grossier charlatan , le secret de ces pres-
tiges est une série de recettes dont il n'a queïa pratique;
les connaissances dont les recettes dérivent n'en forment
pas moins pour nous une véritable science.

Et voilà ce que nous retrouvons dans les temples , aus-
sitôt que quelques lueurs historiques nous permettent d'y
pénétrer. Il est impossible de se livrer à des recherches
suivies sur l'origine des sciences , sans apercevoir qu'une
vaste branche des connaissances anciennes n'a pu fleurir
qu'au fond des sanctuaires, et qu'elle composait une partie
importante des mystères religieux. Tous les miracles qui
n'appartenaient point à l'adresse ou à l'imposture, étaient
les fruits de cette science occulte : c'étaient, en un mot,
de véritables expériences de physique. Les formules, par
l'exécution desquelles on en assurait le succès, durent
faire partie de l'enseignement sacerdotal. Qui avait origi-
nairement conçu et rédigé ces formules scientifiques? Des
sages, possesseurs d'un corps de doctrines que leurs dis-
ciples ont désigné sous les noms de magie , de philosophie
théurgique et de sciences transcendantes.

100 DES SCIENCES OCCULTES.

Pourquoi Mahomet refusa-t-il de faire des miracles, en
avouant que Dieu lui en avait refusé le don? parce quil
était étranger à la science occulte des thaumaturges. Pour-
quoi , de nos jours, Swedenborg , entouré de spectateurs
trop éclairés , recourut-il à un subterfuge semblable , et
dit-il que ses révélations étaient un miracle suffisant , et
que ceux qui ne croyaient point à sa parole , ne se ren-
draient pas non plus à des miracles (1)? C'est qu'il savait
que le temps des miracles est passé. Nous sommes, dit-on,
trop éclairés pour y croire. N'est-ce pas dire, en d'autres
termes : ce qui formait une science secrète , réservée uni-
quement à quelques êtres privilégiés , est rentré dans le
vaste domaine des sciences accessibles à tous les esprits.

Suivons notre assertion dans ses conséquences : il en est
quatre que nous ne pouvons refuser d'admettre , et que
nous devons dès lors constater par des faits.

i o Des arts , depuis longtemps vulgaires , ont dû passer
pour divins ou magiques, tant que leurs procédés sont
restés secrets.

Sur le mont Larysium , dans la Laconie , on célébrait la
fête de Bacchus au commencement du printemps : des rai-
sins mûrs y attestaient le pouvoir et la bienfaisance du
dieu (2)... Les prêtres de Bacchus connaissaient l'usage
des serres chaudes.

Des hommes industrieux avaient apporté dans les îles de
Chypre et de Bhodes l'art de fondre et de travailler le
fer. Une allégorie ingénieuse les présenta , sous le nom de
Telchinesy comme fils du Soleil , père du feu , et de Mi-
nerve, déesse des arts ; l'ignorance et l'effroi qu'inspirait

(t) Swedenborg, fera christ. Relat., pag. 84^>-85o De cœlo et

inferno prœfatio Abrégé des ouvrages de Swedenborg (par Daillant-

Latouche), in-8°, 1788 , pages 3y-38 et 293-294.

(2) Pausanias. Laconie., cap. 22.

DES SCIENCES OCCULTES. loi

le fer dont les premiers ils parurent armés , les transfor-
mèrent en magiciens, dont le regard même était redoutable.

Experts à traiter les métaux, les Finnois figurent aussi ,
dans les poésies Scandinaves , comme des nains-sorciers ,
habitant les profondeurs des montagnes. Deux nains de la
montagne de Callova , très habiles à forger le fer et à fa-
briquer des armes , ne consentirent qu'à des conditions
très dures à instruire des secrets de leur art le forgeron
FFailand, si fameux dans les légendes du Nord pour la per-
fection des armes qu'obtenaient de lui les guerriers (1).

La supériorité des armes offensives et défensives avait
trop d'importance aux yeux d'hommes qui ne savaient
que combattre , pour qu'on ne la demandât point à un art
surnaturel. Les armes enchantées , les boucliers , les cui-
rasses , les casques sur lesquels tous les traits s'émous-
sent , toutes les épées se brisent , les glaives qui percent ,
pourfendent toutes les armures , n'appartiennent point
seulement aux romanciers de l'Europe et de l'Asie : ils
naissent , dans les chants de Virgile et d'Homère , sous le
marteau de Yulcain ; et dans les Sagas , sous la main des
sorciers ou des hommes qui sont parvenus à surprendre
leurs secrets.

q° Les œuvres de la magie étaient nécessairement cir-
conscrites dans les limites de la science ; hors de ces limi-
tes, l'ignorance seule pouvait implorer son secours.... Le
biographe d'Apollonius de Tyane se moque , en effet ,
des insensés qui demandaient à la magie la couronne
dans les combats du cirque , et le succès de leurs pour-
suites amoureuses ou de leurs spéculations commercia-
les (2).

(1) Depping. Mémoires de la Société des antiquaires de France ,
tome V, page 2 2 3.

(2) Philostrat. Vit. Apollon., lib. vu, cap. 16.

102 DES SCIENCES OCCULTES.

3° Dans les luttes d'habileté qu'élevaient entre les dépo-
sitaires de la science des intérêts opposés, on avait à
craindre de laisser apercevoir aux regards profanes les
bornes des moyens de la magie : pour prévenir ce dan-
ger , il devait donc exister entre les thaumaturges un
pacte tacite ou formel dont les adversaires même les plus
acharnés avaient intérêt à respecter les clauses? Oui ,
sans cloute.

Dans la mythologie grecque , il n'était pas permis à un
dieu de défaire ce qu'un autre dieu avait fait. La même
défense se retrouve dans la plupart de ces contes de fées
que nos ancêtres ont empruntés à de plus anciennes tradi-
tions. L'histoire héroïque du Nord , à une époque très an-
térieure au premier Odin, nous montre une magicienne ( i )
mise cruellement à mort par sa caste entière , pour avoir
enseigné à un prince qu'elle aime le moyen d'abattre la
main d'un magicien qui le voulait faire périr. Dans un re-
cueil de narrations merveilleuses , dont l'origine hindoue
serait difficilement contestée (2) , on voit une magicienne

( 1 ) Saxo G i a m m a ticus . His . dan . , 1 i b . i .

(2) L'origine hindoue des Mille et une Nuits , soutenue par Hammer
et Langlès, est niée par M. Sylvestre de Sacy, qui aitribue la composition
de ce recueil à un musulman syrien et ne lui accorde pas plus de quatre
siècles d'ancienneté. ( Mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Bel-
les-Lettres, le 3i juillet 1829.) Qu'un compilateur ait, il y a quatre
cents ans, répandu un recueil de ces narrations en Arabie et en Syrie,
cela est possible; qu'il fût musulman » on ne peut en douter, grâce au
soin qu'il prend d'y placer des musulmans partout , sans distinction de
temps ni de pays : mais cet écrivain en est-il le premier auteur? Nontt
1" Plusieurs des récits qu'il a rassemblés se retrouvent dans des recueils
hindous et persans, plus anciens que l'époque où l'on croit qu'il a écrit-
2° Le judaïsme et le christianisme sont assez connus en Syrie et en Ara-
bie • les sectateurs de ces deux religions , et surtout les chrétiens , de-
vraient jouer un rôle dans des contes inventés depuis quatre cents ans ,
c'est-à-dire deux siècles environ après la dernière de ces fameuses guer-

DES SCIENCES OCCULTES. 1 (>3

et un génie très opposés dans leurs inclinations , et liés
néanmoins par un traité solennel qui leur défend de s'en-
trenuire, ou de se faire personnellement aucun mal. Ils
y contreviennent, et d'abord s'opposent réciproquement
des prestiges tels que l'on en retrouve dans tous les ré-
cits de ce genre. Aucun des deux ne voulant céder , ils
finissent par se combattre à outrance , en se lançant des
jets de matière enflammée qui tuent ou blessent plusieurs
spectateurs, et finissent par donner la mort aux deux com-
battants ( i ) .

A des êtres prétendus surnaturels , substituons des
hommes comme nous ; les choses ne se passeront pas dif-
féremment. Ce ne sera qu'aveuglés par la fureur, qu'au
risque de trahir un secret qu'il leur importe de conserver,
ils emploieront des armes jusqu'alors prohibées entre eux,
et qu'ils se montreront au vulgaire, frappés mortellement
des traits miraculeux que leur prudence réservait pour
l'épouvanter ou le punir.

4° Dans ces mêmes luttes enfin, le triomphe d'un thau-
maturge pouvait ne point paraître aussi décisif à ses ad-

res saintes où les enseignes de la croix firent reculer plus d'une fois l'é-
tendard de l'islamisme : et pourtant on n'y voit figurer , en opposition
avec les disciples de Mahomet, que des magiciens et des mauvais génies.
.)" On y retrouve la tradition de l'existence, en Asie, de Pygmées ,
d'hommes qui ont la tête au-dessous des épaules et d'hommes à têtes de
chiens : traditions que des auteurs grecs très anciens avaient puisées en
Orient {ci-dessus pages 57-08); mais qu'on avait depuis \ouées à l'oubli
comme des fables ridicules. 40 Enfin l'origine hindoue des récils primitifs
se trahit dans l'histoire du brame Pad-Manaba , protégé par le dieu
Wishnou (xive nuit.) Jamais un musulman n'aurait inventé une fable si
contraire à sa croyance religieuse. Si le compilateur syrien l'a copiée sans
la défigurer, c'est sans doute parce que le fond en était trop connu , trop
populaire, pour qu'il essayât de l'altérer.

(1) Les Mille et une Nuits ( ivc nuit), tome I , page 3 18, et (\f> nuit)
ibid. pages 320-322.

104 DES SCIENCES OCCULTES.

versaires qu'à ses partisans, surtout quand lui-même avait
indiqué la merveille qu'il opérerait, et qu'il défiait son
antagoniste d'imiter : celui-ci pouvait recouvrer la supé-
riorité, en choisissant à son tour une épreuve où sa capacité

lui assurerait la victoire Cet argument a sûrement été

opposé plusieurs fois au spectacle des miracles. Nous di-
rons même que l'histoire devient inexplicable si l'on rejette
l'opinion qui lui sert de base. Dans une lutte solennelle ,
Moïse a vaincu les prêtres égyptiens , Élie les prophètes
de BaaL Loin de tomber aux pieds des envoyés du dieu
d'Israël, Pharaon poursuit à main armée le peuple que
conduit Moïse ; Jézabel jure de venger, par la mort d'Élie ,
les prêtres qu'il a mis à mort. Le roi d'Egypte, la prin-
cesse Sidoniène n'étaient cependant pas privés de leur rai-
son : il faut donc supposer , ce qui est presque certain
pour 1 un et probable pour l'autre , qu'ils étaient initiés
dans la science secrète de leurs prêtres. L'insuffisance
momentanée de cette science , la victoire du thaumaturge
ennemi, ne furent alors à leurs yeux qu'un accident fa
cilement explicable, qu'une défaite momentanée, qu'en
d'autres occasions compenserait la victoire.

Rien n'est plus propre à confirmer nos idées qu'un coup
d'œil sur la manière dont , en général , opéraient les ma-
giciens. Leur art paraît moins un secours et un bienfait
continuel de la divinité , que le produit d'une science pé-
niblement acquise et difficilement conservée. Pour opérer
magiquement, pour conjurer les génies et les dieux , et les
contraindre à agir , il fallait des préparatifs très étendus ,
sur la nature et l'action desquels on jetait un voile mysté-
rieux. On devait recueillir en secret des plantes et des mi-
néraux , les combiner de diverses manières, les soumettre
à l'action du feu , et faire à peine un pas sans répéter des
formules ou sans ouvrir des livres dont l'oubli ou la perte

DES SCIENCES OCCULTES. 105

entraînait la privation de tout pouvoir magique. Telle était
la marche de la plupart des thaumaturges , véritables éco-
liers en physique expérimentale ; forcés de rechercher sans
cesse dans les livres sacrés des prescriptions que , faute
d'une théorie raisonnée , ils n'avaient pu se rendre pro-
pres et graver dans leur entendement.

Des traces de l'existence de ces livres se retrouvent
chez un peuple tombé aujourd'hui dans la plus hideuse
barbarie , mais dont les traditions remontent à une civili-
sation très ancienne , et probablement assez avancée (i).
Les Baschkirs croient que des livres noirs , dont le texte a
élé originairement écrit en enfer , donnent à l'homme qui
les possède , s'il est capable de les interpréter , un empire
absolu sur les démons et sur la nature. Cet homme les
transmet par héritage à celui de ses élèves qu'il en juge
le plus digne , et avec eux le pouvoir qu'ils lui confé-
raient (2) De bons ouvrages sur la physique et la chi-
mie appliquées aux arts remplaceront pour nous, avec
avantage, les livres magiques des Baschkirs. Et sommes-
nous bien loin du temps où certains personnages médio-
crement intéressés à ce que notre espèce soit plus éclai-
rée que crédule, auraient prétendu que de pareils
ouvrages ne pouvaient avoir été produits que par le prin.
cipe du mal ?

Mais il est temps de consulter les thaumaturges eux-
mêmes sur la nature de leur art.

Apollonius (3) se défend d'être au nombre des magi-

(1 ) Les Baschkirs, comme les Lapons , les Bouraètes , les Ostiaks el les
Samoièdes, font usage, depuis un temps immémorial , de noms de fa»
mille héréditaires. (E. Salverte. Essai sur les noms d'hommes , de peu-
ples et de lieux , tome I, page 1 43).

(2) Annalen der Erdvœlker und Staatcnkundc.

(3) Philos trat. vit, Apollon., lib. 1, cap. 2.

10Ô DES SCIENCES OCCULTES.

ciens : ce ne sont , dit-il , que des artisans de miracles.
Échouent-ils dans leurs tentatives, ils reconnaissent qu'ils
ont négligé d'employer telle substance , ou de brûler telle
autre. Charlatans maladroits, qui laissaient apercevoir le
travail et les procédés mécaniques ! Sa science , à lui, est
un don de Dieu , une récompense de sa piété , de sa tem-
pérance , de ses austérités ; et pour opérer des miracles ,
il n'a besoin ni de préparatifs ni de sacrifices. Cette pré-
tention, qui rappelle celles des Pénitents hindous, annonce
seulement un thaumaturge plus adroit que ceux qu'il
déprise , et plus sûr de son fait. Ce qu'il dit des thauma-
turges vulgaires prouve , comme nous l'annonçons , qu'ils
n'étaient que des manœuvres dans l'art des expériences
physiques.

Chaerémon , prêtre et écrivain sacré [scriba sacer) en-
seignait l'art d'évoquer les dieux , même malgré eux , en
sorte qu'ils ne pussent s'éloigner sans avoir opéré le pro-
dige demandé. Porphyre , réfutant Chaerémon , affirme
que les dieux ont enseigné les formules et les caractères

avec lesquels on peut les évoquer (0 Ce n'est ici que

l'attaque d'une école de sciences occultes contre une
autre école ; ce n'est qu'une dispute de mots. Les êtres
qui obéissaient aux conjurations n'étaient pas les dieux
qui avaient dicté les formules dont émanaient les conjura-
tions ; Iambliquenous fait connaître les uns et les autres.

Voulant expliquer comment l'homme a de l'empire sur
les génies , ii distingue ceux-ci en deux sortes; les uns
divins , et dont on n'obtient rien que par des prières et la
pratique des vertus : ce sont les dieux de Porphyre. Les
autres, qui correspondent aux dieux obéissants de Chaeré-
mon , sont définis par le théurgiste : « Des esprits dénués

(i) Euscb. Prœp. Evang., lib. y, cap. 8,9, 10,11.

DES SCIENCES OCCULTES. IO7

» de raison, de discernement et d'intelligence; doués
» (chacun à la vérité pour un seul objet) d'une puissance
» d'action supérieure à celle que l'homme possède ; forcés
» d'exercer la propriété qui leur appartient, quand l'homme
» le leur commande ; parce que sa raison et son discerne-
» ment, qui lui font connaître l'état dans lequel chaque
» chose existe ; relèvent au-dessus de ces génies , et les
» soumet à sa puissance (1) »... Assistons maintenant à un
cours de chimie ou de physique expérimentale. « Il existe,
dit le professeur, des substances par lesquelles s'opèrent
des prodiges impraticables à l'homme réduit à ses facultés
personnelles , tels que de faire jaillir des étincelles de la
glace , ou de produire de la glace sous une atmosphère
embrasée ; mais chacune a une propriété unique qu'elle
exerce sans but comme sans discernement. Agents aveu-
gles , elles deviennent des instruments de miracles dans
les mains de l'homme , qui , par le raisonnement et la
science , sait s'en rendre maître , et en appliquer judi-
cieusement les propriétés et l'énergie...» Le professeur a
peint avec exactitude les substances que mettent en œuvre
la physique et la chimie ; et ce qu'il en dit , Iamblique
l'a dit des génies du second ordre.

Le professeur continue : « Quand un ignorant essaie une

(1) lamblichus. De mysteriis , cap. xxxi. Invocationes et opéra homi-

num adversus spiritus « Est eliam aliud genus spirituum indis-

» cretum et inconsideratum , quod unam numéro poientiam est sorli-

» tuin unde unum uni tantum operi addiclum est.... Jussa et imperia

» violenta diriguntur ad spiritus nec utentes proprid ratione , nec judicii
» discrelionisque principium possidentes. Cum enim cogitatio nostra ha-
u beat raiiocinandi naturam atque discernendi quà res ratione se habet...
» spiritibus imperare solet , non utentibus ratione et ad unam tantum

u actionem determinatis imperat, quia natura noslra intellectualis

v pra?stantior est quam intellects carens , et si illud in mundo latiorem
» habeat actionem. »

108 DES SCIENCES OCCULTES.

expérience , sans observer les procédés qu'il faut suivre ,
il manque d'expérience.... Toute l'expérience manquera,
si l'on omet d'employer, conformément au procédé indiqué
par la science , une seule des substances dont l'usage est
prescrit. Aux mots ignorant, expérience , procédés , sub-
stances, substituons profane, œuvre religieuse, rites, di-
vinités ou génies; le professeur se trouvera avoir traduit
deux passages d'Iamblique sur la marche à suivre pour
opérer des miracles (1).

Des génies subordonnés au pouvoir magique , les uns
doivent être évoqués en langue égyptienne , les autres en
langue persane (2) : ne serait-ce point que les formules
magiques consistaient dans des recettes de physique , que
chaque temple conservait, rédigées dans sa langue sacrée :
les prêtres égyptiens opéraient un miracle par un procédé
ignoré des prêtres persans; et ceux-ci, par un procédé
différent , opéraient la même merveille ou lui opposaient
quelque autre merveille aussi brillante.

Aux esprits sévères que révolte l'idée de voir transfor-
mer en êtres surnaturels des agents physiques , montrons
divinisées les plus simples opérations de l'industrie. Chez
les Romains, disciples de ces Étrusques qui, tenant de la
religion leur civilisation originaire , rapportaient à la reli-
gion leur existence tout entière , qu'étaient les dieux appe-
lés par le Flamen à la fête célébrée en l'honneur de la
terre et de la déesse de l'agriculture? Leurs noms le disent :
l'ouverture de la terre en jachère; le second labour; le
troisième , les semailles ; le quatrième labour , qui enter-

(i) « Quando profani tractant sacra contra ritus, frustratur cven-

tus. » {lamblich. De mysleriis , cap. xxx ) « Uno prœtermisso

numine sine ritu, communis ipsa Religio finem non habet. » (Ibid.,
cap. xxxiii.)

(2) Origen. contr. Cels., iib. 1.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 09

rail la semence ; le hersage ; le sarclage à la houe ; le se-
cond sarclage ; la moisson ; l'enlèvement et le transport
des gerbes ; l'engrangement , la sortie des grains pour les

moudre ou les vendre (1) Le prêtre énumérait les

opérations de l'agriculture; la superstition les divinisa.

La même superstition transforma en êtres surnaturels
les hommes dont l'habileté produisait des œuvres au-des-
sus delà capacité du vulgaire. L'art de traiter les métaux
fut divinisé sous le nom de Vulcaim Les premiers ouvriers
en fer connus chez les Grecs , les Telchines (2) , traités
d'abord de magiciens , passèrent ensuite pour des demi-
dieux , des génies , des démons malfaisants. Les Fi/es (fées
ou génies) étaient citées en Ecosse comme excellant dans
les arts (3) ; et nous devons probablement à une croyance
semblable l'expression proverbiale , travailler comme les
fées. « Les gnomes , disent les cabalistes , gens de petite
» stature , gardiens des trésors , des minières et des pier-
» reries.... sont ingénieux, amis de l'homme Ils four-

(1) Servius in Virgil. Géorgie, lib. i, vers. 2ï et seq. Et Varro de lie
rust. lib. 1, cap. i.... Noms des divinités: Vcrvactor.... Reparator... .
Imporcitor — Insitor. . . . Obarator — Occator. . . . Sarritor. . . . Subrun-
cinator.... Messor.... Convector Conditor.... Promitor. — L'amen-
dement des terres était aussi divinisé sous le nom de Sterquilinius ou
Stercilinius.

(2) Suidas , verbo Telchines. Voyez l'article des Telchines dans les
Dictionnaires de la Fable de Noël et de Chompré et Millin. — Des
hommes attachés au culte de la nature, delà terre divinisée (Cybèle ,
Magna Mater , etc.) , répandirent sur divers points l'art de travailler
les métaux; ils furent connus de chaque peuple sous des noms différents,
Telchines, Curetés, Dactyles idéens, Corybantes , etc. ; mais tous appar-
tenaient au même corps sacerdotal , et se transmettaient leurs connaissan-
ces de génération en génération. C'est pour cela que les écrivains anciens,
tantôt les confondent, et tantôt disent que les uns furent les ancêtres des
autres. Diod. Sic, Pausanias , Strabo.

(2) Revue encyclopédique , tome XXXI, page 714.

!I0 DES SCIENCES OCCULTES.

» nissent aux enfants des sages tout l'argent qu'ils peu-
» vent demander, etc. (i) » La crédulité , dans plusieurs
pays de l'Europe , peuplait les mines de génies ; on les
voyait, sous la figure d'hommes bruns, petits, mais ro-
bustes , toujours prêts à punir de son indiscrétion le pro-
fane qui venait épier leurs travaux. Tout ce qu'on a dit de
ces génies ou des gnomes pouvait se dire des mineurs
eux-mêmes , dans un temps où leur art , dérobé aux re-
gards du vulgaire, était exclusivement destiné à ac-
croître les richesses et à soutenir la puissance de la classe
éclairée.

Le voile de l'allégorie, toujours plus clair, se déchire
dans les récits orientaux : les ouvriers qui exploitent des
mines d'acier, y sont appelés les génies de ces mines. Ces
génies se montrent si sensibles à un festin splendide qu'un
prince leur a fait servir , qu'ils accourent à son aide, dans
une conjoncture où sa vie ne peut être sauvée que par
leur reconnaissance (2).

On peut quelquefois encore signaler la gradation qu'a
suivie une pareille métamorphose. Agamède (3), dans Ho-
mère , est une femme secourable , instruite des propriétés
de tous les médicaments qui naissent sur la terre ; Orphée
était un sage interprète des dieux (4) , qui entraînait après
lui , non moins que les animaux féroces , les hommes sau-
vages qu'il civilisait par le charme des vers et l'harmonie
du langage ; les historiens qui ont servi de guide fcà Dio-
dore peignaient comme purement naturelles les connais-

(1) Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes. Se-
cond entretien , pages 48-49-

(2) Mille et une Nuits , tome VI , pages 344-347, ccccLxxxixe nuit.

(3) Homer. Odyss., lib. iv, vers. 226. Iliad., lib. xi, vers. 737-739.

(4) Horat. De art. poet., vers. 390-393.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 I 1

sauces de Circé et de Médée (i) , connaissances relatives
surtout à l'efficacité des poisons et des remèdes : la my-
thologie a conservé aux deux filles d'Aëtès la réputation de
magiciennes redoutables ; des poètes postérieurs à Homère
peignent Orphée comme un magicien très habile (2) ; Théo-
crite fait d'Agamède la rivale , dans les arts magiques, de
Médée et de Circé (3).

Les prêtres, qui, en Egypte, tenaient le premier rang
après le souverain pontife, et qui luttèrent d'habileté contre
Moïse, sont appelés magiciens dans les traductions de
l'Exode , et les opérations de leur art y sont qualifiées d'en-
chantements (4). Un archéologue qui a fait de la langue
et de l'histoire des Hébreux une étude approfondie,