Chapter 5
IV. Ce style, qui donne aux faits, contre l'intention du
narrateur, une couleur surnaturelle, n'existe pas seule-
ment dans l'art, ou plutôt dans l'habitude propre aux
imaginations vives de revêtir d'expressions poétiques, de
figures hardies, le récit des sensations profondes ou des
faits que l'on veut graver dans la mémoire. Partout l'homme
est enclin à emprunter au style figuré le nom qu'il impose
à des objets nouveaux dont l'aspect l'a frappé. Un parasol
est importé au centre de l'Afrique , les indigènes l'appel-
ai Carver. Voyage dans V Amérique Septentrionale > etc., p. 80-81.
DES SCIENCES OCCULTES. 37
lent le nuage (i) ; désignation pittoresque et propre à de-
venir, quelque jour, la base de plus d'un récit merveilleux.
La passion, enfin, qui parle plus souvent que la raison, a
introduit dans toutes les langues des expressions émi-
nemment figurées, et qui ne semblent pas l'être, tant l'ha-
bitude de les employer en ce sens fait communément ou-
blier le sens littéral qu'elles devraient présenter. Être
bouillant de colère, manger sa terre, aller comme le vent,
jeter les yeux .... . Qu'un étranger, qui connaît les mots et
non le fond de la langue française , traduise ces phrases
littéralement : quelle bizarrerie ! quelles fables ! Ce qu'il
ferait, on l'a fait jadis, quand on a raconté sérieusement
que, pour méditer sans distraction, un sage qui occupa
sa vie entière à observer la nature , Démocrite , se creva
les yeux (2). On l'a fait, quand on a dit que les cerfs sont
ennemis des serpents et les mettent en fuite (3), parce
que l'odeur de la corne de cerf brûlée déplaît aux ser-
pents et les éloigne. Le boa n'imprime point de morsures
venimeuses ; mais l'étreinte de sa queue suffit pour don-
ner la mort : on a fait du boa un dragon dont la queue
est armée d'un dard empoisonné. Quand la faim le
presse, telle est la vitesse de sa poursuite que rarement
sa proie lui échappe ; la poésie a comparé sa course à un
vol , et la croyance vulgaire a doté le dragon de véritables
ailes. Sous les noms de basilic et d'aspic, on désignait
des reptiles assez agiles pour qu'il fût difficile d'éviter
(1) Voyages et découvertes en Afrique, par Denham , Gudeney et
Clapperton , tome III.
(2) Ce fut, suivant Terlullien {Jpologet. cap. xlvi ) , pour se soustraire
au pouvoir de l'amour, parce qu'il ne pouvait pas voir une femme sans la
désirer. Cette tradition a encore pour base l'interprétation littérale d'une
expression figurée.
(3) JElian. De Nat. animal, lib. n, cap, 9.
38 DES SCIENCES OCCULTES.
leur attaque à l'instant où on les apercevait : l'aspic , le
basilic, passèrent pour donner la mort par leur souffle,
par leur seul regard. De ces expressions figurées , deve-
nues la source de tant d'erreurs physiques, aucune pour-
tant n'était plus hardie que celle dont se servaient les
Mexicains : pour peindre la rapidité du serpent à sonnettes
dans tous ses mouvements, ils l'appelaient le vent(i).
Une église menace de s'écrouler : on voit saint Ger-
main à Auxerre, à Rome saint François-d'Assise, soute-
nir l'édifice (2) qui, à l'instant même, se rasseoit inébran-
lable sur ses fondements L'évoque et le fondateur
d'ordre, par la doctrine et par les œuvres, furent l'appui
de l'église chancelante ; voilà le sens de l'allégorie : la cré-
dulité voulut y voir un miracle.
Dans la prière, dans la contemplation religieuse, l'homme
fervent est comme ravi en extase ; il ne tient plus à la
terre, il s'élève vers le ciel. Les enthousiastes disciples
d'Iamblique assuraient , malgré le démenti que leur don-
nait leur maître, qu'il était ainsi élevé de terre à la hauteur
de dix coudées (3) ; et, dupes de la même métaphore, des
chrétiens ont eu la simplicité d'attribuer un miracle pa-
reil à sainte Claire et à saint François-d'Assise.
Cette transformation d'une allégorie en fait physique
remonte à une époque reculée , si l'on en croit un érudit
du xve siècle, qui , suivant l'usage de ses contemporains ,
indique trop rarement les sources où il a puisé. Cœlius
Rhodiginus rapporte que , suivant les plus savants des
Qialdéens , les rayons lumineux émanés de l'âme peu-
(1) Lacépède. Hist. nat. des serpents , art. Boïquira.
(2) Robineau Desvoidys. Description des Cryptes de l'Abbaye Saint-,
Germain à Auxerre ( ouvrage inédit). Liber conformitatum «S. Fran-
cisa, etc.
(3) Eunap. In lamblich.
DES SCIENCES OCCULTES. 3g
vent quelquefois pénétrer divinement le corps, qui , de
lui-même , alors , s'élève au-dessus delà terre. C'est, dit-
il, ce qui arrivait à Zoroastre ; et il explique de la même
manière l'enlèvement d'Élie au ciel et le ravissement de
saint Paul(i).
Dans le royaume de Fèz , est « un coteau qu'il faut fran-
chir en dansant ou en s'agitant beaucoup , pour n'être
point surpris de la fièvre (2). » Cette tradition populaire ,
qui subsistait et était encore obéie , il y a cent ans , a été
dénoncée au mépris des hommes éclairés. Quoi de plus
absurde en effet ? Et pourtant quel avis reçoivent les voya-
geurs , dans la campagne de Rome et aux approches de
la ville éternelle? On leur recommande de combattre,
par un exercice forcé , par les mouvements les plus vio-
lents , le sommeil auquel ils se sentent presque invincible-
ment enclins : y céder , ne fût-ce qu'un instant, les expo-
serait à des accès de fièvre toujours dangereux , souvent
mortels.
Dans Hai-nan et dans presque toute la province de
Canton , les habitants élèvent chez eux une espèce de per-
drix appelée tchu-ki... On assure que les fourmis blanches
quittent à l'instant les maisons où il y a un de ces oiseaux ,
sans doute parce qu'il en détruit une grande quantité pour
se nourrir. Les Chinois disent poétiquement que le cri du
tchu-ki change les fourmis blanches en poussière (3) ; que
(1) Arbitrahcmtur chaldœorum scie/itissimi ab rationali anima id..„.
effici quandoque ut radiorum splendore , ab ipsâ manantium , illustra-
tum diviniore modo corpus etiam surrigat in sublime, etc.,. etc. ( Cœlius
Rhodig. Lection. Antiq. lib. n , cap. 6.
(2) Boulet. Description de l'Empire des Chéri j s. (P 'aris, 1733,111-12),
page 112.
(3) Jules Klaproth. Description de l'île de Hai-nan {Nouvelles annales
des Voyages) , deuxième série, tome VI , page ï 56.
/|0 DES SCIENCES OCCULTES.
l'on prenne au propre cette expression emphatique , voilà
une merveille ou une imposture ridicule.
Chaque année , au printemps , les rats jaunes (ou j vu)
se transforment en cailles jaunes, dans les déserts qui
séparent la Chine de la Tartarie ( i ) ; on voyait de même,
en Irlande et dans l'Hindoustan, les feuilles et les fruits
d'un arbre planté sur le bord de Feau , se transformer en
coquillages , puis en oiseaux aquatiques. Dans l'un et l'au-
tre récit, remplacez l'idée de métamorphose par celle d'ap-
parition successive : la vérité se retrouve, l'absurdité s'é-
vanouit.
L'améthyste est une pierre précieuse qui a la couleur et
l'éclat du vin. A cette énonciation froidement exacte, le
langage figuré substitue une image expressive : sans
ivresse; vin qui n enivre pas. Le nom ainsi imposé fut tra-
duit littéralement en grec; et l'on attribua à l'améthyste
la propriété merveilleuse de préserver de l'ivresse l'homme
qui en était paré.
Est-ce la seule hardiesse poétique , la seule métaphore
qui ait été transformée en récit? Du thyrse qu'il porte à la
main, Bacchus indique une source à la troupe qui suit ses
pas : « le dieu a fait jaillir la source en frappant la terre
» de son thyrse (2). » Ainsi Atalante altérée frappe de sa
lance un rocher d'où sort à l'instant une source d'eau très
fraîche (3). Ainsi la poésie explique et consacre , dans un
mythe brillant , le prodige que son style même a fait in-
venter à la crédulité.
L'histoire enfin et l'histoire naturelle se chargeront de
pareilles erreurs. Si Rhésus, à la tête d'une armée consi-
( 1 ) Éloge de Moukdcm , pages 32 et 1 64-
(2) Pausanias, lib. iv? cap. 3C>.
(3) Pausanias. Laconic. cap. 24.
DES SCIENCES OCCULTES. Zff
dérable, opère sa jonction avec les défenseurs de Troie,
les Grecs , épuisés par dix années de combats . doivent
désespérer de la victoire. Cet arrêt d'une prévoyance bien
commune , exprimé en style poétique , devient une des fa-
talités de ce siège fameux : les destins ne permettent point
que Troie soit prise si, une fois, les chevaux de Rhésus
ont goûté l'herbe des bords du Xante et se sont désaltérés
dans ses eaux.
Pour célébrer la fête d'un saint révéré en Irlande , les
poissons , si l'on en croit un écrivain du xne siècle ? s'élè-
vent du sein de la mer , et passent en procession devant
son autel ; après lui avoir ainsi rendu hommage , ils dis-
paraissent ( 1 ). La fête du saint tombait sans doute au prin-
temps , à l'époque où , devant la cote sur laquelle était
bâtie son église , on voyait périodiquement affluer des co-
lonnes de harengs, de thons ou de maquereaux.
Envoyé par l'empereur Justinien , près des Sarrasins de
Phénicie et du mont Taurus , Nonnosus entend dire à ces
peuples que , pendant la durée de leurs réunions religieu-
ses , ils vivent en paix entre eux et avec les étrangers;
les animaux féroces respectent eux-mêmes cette paix uni-
verselle, ils r observent envers leurs semblables et envers
les hommes (2). Photius , à cette occasion , traite le voya-
geur de conteur de fables : Nonnosus a répété ce qu'il avait
entendu ; mais il a pris pour l'expression d'un fait, une fi-
gure poétique usitée dans l'Orient, et qu'on retrouve litté-
ralement dans le plus éloquent des écrivains hébreux (3) ,
figure que les Grecs et les Romains ont souvent employée
(1) Gervais de Tilbery. Otia imper, cap. vin. Hlst. litt. de la France
tome XVII, page 87.
(2) Phot. Biblioth. cod. m.
(3) lsaïe , cap. xi , v, 6 , 7, 8,
4 2 DES SCIENCES OCCULTES*
dans le tableau de l'âge d'or, et que Virgile, moins heu-
reusement peut-être , a transportée dans l'admirable pein-
ture d'une épizootie qui désola le nord de l'Afrique et le
midi de l'Europe (1).
Une frayeur vive et soudaine coupe la parole ; telle est
celle qu'on éprouve en se trouvant à Fimproviste devant
un animal féroce : c'est un fait bien commun. Mais on a
dit, en ce sens, qu'un homme, vu par un loup qu'il n'a
pas aperçu, perdait la voix L'expression figurée a été
prise au propre. Non seulement elle a fourni un proverbe
que l'on retrouve dans Théocrite et dans Virgile (2); mais
Pline et Solin l'ont adoptée. Celui-ci , très sérieusement,
place en Italie « des loups d'une espèce particulière :
» l'homme qu'ils voient avant d'en avoir été vus , devient
» muet; il veut en vain crier, il ne trouve pas de voix (3). »
Les cavales de Lusitanie conçoivent par le souffle du
vent ; Varron , Columelle , Pline et Solin (4) répètent cette
assertion. Trogue Pompée (5) seul avait compris que , par
une image brillante , on peignait la multiplication rapide
de ces animaux, et leur vitesse à la course.
En lui promettant une riche part dans les biens que
(1) Virg. Géorgie, lib. m. Voyez aussi Eclog. vin , vers 27.
(2) Théocrit. IdylL XIV, vers 22. Virgil. Eclog. ix , vers 54.
(3) Solin. cap. vm. Plin. Hist. nat. lib. vin , cap. 22. Le même effet
a été attribué aussi à une cause surnaturelle par la superstition moderne.
Une femme voit, la nuit, entrer chez elle, par la fenêtre, quatre voleurs;
elle veut crier et ne peut. Us prennent ses clefs, ouvrent ses coffres , s'em-
parent de son argent, et sortent par le même chemin La femme alors
retrouve la voix, et appelle du secours. On ne met pas en doute que
l'impossibilité de crier, tant que les voleurs étaient dans sa chambre , ne
fut l'effet d'un sortilège. Frommann. Tractatus de Fascinatione ,
pages 558 , 559.
(4) Varro. De re rustica. lib. xi.». Columell. lib. vi , cap. 27. Plin.
Hist. nat. lib. vin, cap. l\i. Solin. cap. 26.
(5) Justin, lib. xuv, cap. 3.
DES SCIENCES OCCULTES. 4^
Dieu doit donner à son peuple , Moïse décide le Madianite
Hobab à s'unir à la marche des Israélites : « Ne nous aban-
» donne pas , lui dit-il ; tu sais dans quels lieux du désert
» il nous est avantageux de camper ; viens et tu seras notre
» guide (1). » Sa marche, ainsi réglée , est ouverte par
l'arche sainte avec laquelle s'avance et s'arrête tour à tour
le peuple tout entier. Les prêtres qui l'environnent por-
tent le feu sacré; la fumée est visible le jour , et la flamme
pendant la nuit Dieu même guide son peuple > la nuit
par une colonne de feu, le jour par une colonne de
fumée (2).
Vers la fin d'un combat opiniâtre , au moment d'une
victoire longtemps disputée , les nuages amoncelés voi-
laient le jour et avançaient le règne de la nuit; soudain
ils se dissipent devant la lune qui , presque dans son
plein, s'élève à l'orient, tandis qu'à l'occident le soleil
n'est point encore descendu sous l'horizon. Ces deux as-
tres semblent réunir leurs clartés pour prolonger le jour
et donner au chef des Israélites le temps d'achever la dé-
faite de ses ennemis : Ce chef a arrêté le soleil et la lune
Une pluie de pierres accable les vaincus dans leur fuite :
elles partaient des frondes des Hébreux qui excellaient
dans l'usage de cette arme , ainsi que Josèphe prend soin
de nous en instruire (3) L'idée de substituer ici des
faits ordinaires au merveilleux poétique ne nous appartient
(i) Numer. cap, x , v. 29 , 32. « Veni nobiscum ; noli nos relinquere ;
» tu enim nosti in quibus locis per desertum castra ponere debeamus ,
» et eris ductor noster. »
(2) Pour donner le signal de lever le camp, Alexandre , poursuivant
Darius, faisait allumer du feu au-dessus de ses tentes : les soldats étaient
avertis par la fumée, dans le jour, et par la flamme pendant la nuit,
Q. Curt. lib. v, cap. 2.
(3) Cum essent funditores optimi... Ant. Judaïc. lib. iv, cap» 5.
!\t\ DES SCIENCES OCCULTES.
pas. Consulté par Oxensliern (1) , un rabbin lui expliqua*
de même ce miracle par des voies toutes naturelles. L'au-
teur d'un livre aussi pieux que savant (2) , voit dans la
pluie de pierres une grêle violente , phénomène rare mais
très redoutable en Palestine ; sa courte durée empêcha ,
dit-il, que les Hébreux en fussent incommodés. Il s'é-
tonne d'ailleurs qu'on ait pris pour un récit historique ,
la peinture du soleil et de la lune arrêtés à la fois pour
éclairer l'entière victoire des Hébreux; que l'on ait pu y
méconnaître l'emphase et le style figuré propres aux can-
tiques et aux hymnes d'une poésie élevée dont, suivant
lui , le livre de Josuéa été entièrement extrait. Fort d'une
telle autorité, nous étendrons plus loin notre assertion;
et, sans multiplier les citations particulières , nous dirons
que , pour vérifier dans un exemple général la différence
de l'expression poétique à la réalité , il suffît de lire l'his-
toire des Juifs dans la narration de Josèphe. La bonne foi
de cet écrivain lui a attiré, de la part de quelques mo-
dernes , des reproches que ne lui adresse point Photius >
chrétien aussi zélé qu'eux , mais juge peu éclairé (3). Il
est bien injuste de lui supposer l'intention de nier ou d'at-
ténuer les miracles dont sa nation a été le sujet et le té-
moin , lui que l'on voit au contraire ajouter plus d'une fois
des circonstances merveilleuses aux prodiges consacrés
dans les livres hébreux. On aurait dû remarquer que Phi-
Ion , dont la foi , la piété et la véracité ne sont point pro-
(1) Pensées du comte Oxenstiern , tome I.
(2) J.-H. Vander Palme. Bjbel voor de Jeugd. [Bible pour la jeu-
nesse , vu n° Leyden , 1817.) Voyez Archives du Christianisme au
XIXe siècle , octobre 1818 , pages 335, 33j.
(3) Phot. Bibl. cod. xlvii etccxxxvui. Voyez îa sortie que se permet
contre Josèphe le savant et peu judicieux abbé de Longuerue ? Longue-*
ricana, tome If, page 35.
DES SCIENCES OCCULTES. 4 5
blématiques , se montre aussi près que Josèphe d'attribuer
à des causes naturelles quelques miracles de Moïse. Ainsi ,
en parlant de la source qui jaillit du rocher d'Horeb ;
« Moïse , dit-il , frappa le rocher; et soit que par un heu-
» reux hasard , il eut ouvert l'issue à une nouvelle source,
» soit que les eaux eussent d'abord été amenées là par de
» secrets conduits, et que leur abondance les fit sortir
» avec impétuosité , le rocher jeta autant d'eau qu'une fon-
» taine (1). » Philon et Josèphe traduisent en style sim-
ple , exact et conforme au goût de leur siècle , le style
oriental de la Bible ; quelques merveilles s'affaiblissent
ainsi ou s'évanouissent sous leur plume : mais cette dis-
parition , nous le verrons bientôt , n'a rien de réel ; elle
ne porte aucune atteinte au respect que les deux écrivains
juifs professent pour la sublimité des œuvres de Dieu.
Voyons , dans un dernier exemple , l'influence d'une
autre cause seconder celles des expressions figurées, pour
conduire la crédulité , d'un fait naturel à un prodige ex-
traordinaire. Suivant un historien arabe qui paraît avoir
consulté les plus anciens écrivains de l'Orient (2) , Nabu-
chodonosor était un roi feudataire de Syrie et de Babylo-
nie, soumis à l'empire persan. Tombé clans la disgrâce du
Roi des Rois , et , dépouillé de la royauté, il fut plus tard
rétabli sur le trône, avec une grande augmentation de
pouvoir , en récompense des succès qu'il avait obtenus
dans son expédition contre Jérusalem. C'est sa disgrâce de
plusieurs années , passées sans doute dans l'exil, que rap-
pelle l'historien Josèphe : Nabuchodonosor, dit-il, eut
(1) Philo, jud. De vitd Mosis. lib. i... « Rupem percutit, quœ , etc. »
(2) Tebry... Ce fragment a été traduil en anglais par sir Fr. Glaclwin.
Nous en avons donné une traduction française : De la Civilisation , etc.,
Introduction , note A... Voyez aussi d'Herbelot , Bibliothèque orientale ,
art. Bahman.
46 DES SCIENCES OCCULTES.
un songe dans lequel il lui sembla qu'étant privé de son
royaume , il vivait sept ans dans le désert ; et qu'ensuite
il se trouvait rétabli dans sa première dignité....; et tout
cela s'accomplit , sans que personne , en son absence , osât
s'emparer de ses États ( 1). Daniel rapporte que le royaume
de Nabuchodonosor passa hors de ses mains , et qu'ensuite
il y fui rétabli, ajoutant , comme l'historien arabe , avec
un accroissement considérable de puissance (2). Si Daniel
dit de plus que (3) , relégué dans la solitude avec les bêtes ,
ce roi brouta l'herbe comme un bœuf, que ses cheveux
devinrent semblables à la crinière d'un lion ( suivant les
Septante), ou aux plumes d'un aigle (suivant la Vulgate),
c'est une peinture de l'état de dégradation où se trouvait
réduit le prince détrôné et exilé. Cela n'est pas douteux ,
puisque , dans le passage que nous avons cité , Josèphe af-
firme qu'il transcrit purement , de bonne foi et sans y rien
changer , le texte des livres hébreux. Ce tableau poétique
finit , comme tant d'autres , par être pris pour un récit his-
torique : les rabbins racontent que Nabuchodonosor, quoi-
qu'il eût la forme d'un homme, se croyait métamorphosé
en bœuf*, que ses cheveux ressemblaient à la crinière d'un
lion, et ses ongles, démesurément grandis, aux serres d'un
aigle. Enfin , suivant saint Épiphane (4) , Nabuchodono-
sor , conservant les sentiments et la pensée d'un homme ,
était réellement moitié bœuf et moitié lion.
En voyant reparaître , dans ces diverses peintures , les
(t) FI. Joseph. Jnt.jud. lib. x, cap. 11. Cette longue et paisible
vacance du trône serait inexplicable dans un empire indépendant et ab-
solu : elle est naturelle dans un État feudalaire, au gouvernement duquel
le chef suprême a pris soin de pourvoir.
(2) Daniel, cap. 4, ▼• ?8 , 33.
(3) Ibid. v. 29.
(4) S. Epiphan. in. Vitâ Daniel.
DES SCIENCES OCCULTES. 4/
formes de Y homme , du bœuf, du Uon et de Y aigle, com-
ment ne point se rappeler que ces quatre figures ont mar-
qué, pendant 21 53 ans, les points solstitiaux et équi-
noxiaux, et qu'elles ont, en conséquence, joué un rôle
important dans les religions orientales. Une habitude dont
les effets se sont reproduits plus souvent qu'on ne le soup-
çonne , l'habitude de mêler aux faits historiques des traits
empruntés à l'astronomie religieuse , a sûrement hâté les
progrès de la crédulité relativement à la métamorphose
de Nabuchodonosor. Supposons encore, ce qui n'a rien que
de probable , qu'à Babylone , il ait existé des représenta-
tions où étaient réunies ces quatre figures astronomiques ;
que les Hébreux captifs en aient vu une à laquelle se soit
rattaché, pour eux, le nom du roi que leurs désastres ren-
daient sans cesse présent à leur souvenir, parce qu'il pas-
sait pour en être l'auteur ; avec quelle efficacité l'aspect de
cet emblème n'aura-t-il pas aidé à la croyance du mythe
merveilleux !
Y. Que sont, en effet, les emblèmes pour la vue? ce
que le style figuré est pour la pensée. Leur influence iné-
vitable a créé un nombre aussi grand d'histoires prodi-
gieuses.
Partout, dans l'antiquité, l'on exposait des emblèmes
ingénieux, destinés à retracer ce qu'avaient de plus impor-
tant, dans les dogmes et dans les souvenirs, la morale et
l'histoire. Leur sens , bien compris dans le principe , s'obs-
curcit peu à peu , par l'éloignement des temps ; il se per-
dit enfin pour l'irréflexion et l'ignorance. L'emblème res-
tait cependant; il frappait toujours la vue du peuple; il
commandait toujours la foi et la vénération. Dès lors la
représentation, quelque absurde et monstrueuse qu'elle
fût, dut prendre, dans la croyance générale, la place de
la réalité qu'elle rappelait originairement. D'un symbole
48 Ï)ES SCIENCES OCCULTES.
qui peignait la religion et les lois émanant de l'intelligence
suprême, naquit la croyance qu'un faucon avait apporté
aux prêtres de Thèbes un livre où étaient contenus les
lois et les rits religieux (i). Certaines îles du Nil , suivant
Diodore (•$), étaient défendues par des serpents à têtes de
chiens et par d'autres monstres. Ces monstres , ces ser-
pents n'étaient probablement que des emblèmes destinés à
indiquer que les îles étaient consacrées aux dieux, et à en
interdire l'accès aux profanes.
Combien de mythes et de prodiges dans les fastes de
l'Egypte , combien dans les fastes de l'Inde et de la Grèce
ont une origine analogue !
On l'a conté , on le répète encore , sans s'inquiéter si la
chose n'est pas absurde : telle était la force de Milon de
Crotone . que, lorsqu'il se tenait debout sur un disque
étroit, on ne pouvait ni le déplacer, ni arracher de sa
main gauche une grenade qu'il ne pressait pourtant pas
assez fortement pour l'écraser, ni détacher les uns des
autres les doigts étendus et serrés de sa main droite. Milon,
dit un homme versé dans la connaissance des coutumes et
des emblèmes religieux, Milon était, dans sa patrie, grand-
prêtre de Junon. Sa statue, placée à Olympie, le repré-
sentait , suivant le rit sacré , debout sur un petit bouclier
rond, et tenant une grenade, fruit de l'arbre dédié à la
déesse. Les doigts de sa main droite étaient étendus , ser-
rés et même unis : c'est ainsi que les figuraient toujours
les anciens statuaires (3). Le vulgaire expliqua par des
contes merveilleux, une imperfection de l'art, et des re-
(i) Diod. Sic. lib. r, part, n , § 32.
(2) Diod. Sic. lib. 1., part. i,§ 19.
{?>) Apollonius deïyane, Philost. vit. Apollon, lib. iv, cap. 9,
DES SCIENCES OCCULTES. 49
présentations mystérieuses dont on avait oublié le véri-
table sens.
Il n'est pas nécessaire de s'enfoncer dans l'antiquité
pour citer des faits analogues. Au moyen âge , on se ser-
vait de calendriers en figures , seul moyen d'instruction
pour des peuples qui ne savaient pas lire. Pour exprimer
qu'un saint martyr avait péri par la décollation, on l'y re-
présentait debout , supportant dans ses deux mains sa tête
séparée de son corps (1). On avait sans doute adopté d'au-
tant plus facilement cet emblème , que depuis longtemps
il fixait l'attention , et par conséquent les respects du vul-
gaire, dans le calendrier hiéroglyphique d'une religion
plus ancienne (2).
Des calendriers , l'emblème passa naturellement aux
statues et aux diverses représentations des martyrs. J'ai
vu, dans une église de Normandie, saint Clair, saint
Mithre à Arles , et en Suisse tous les soldats de la légion
thébaine, représentés avec leurs têtes dans leurs mains.
Sainte Valérie est ainsi figurée à Limoges, sur les portes de
la cathédrale et sur d'autres monumen ts (3) . Le grand sceau
(1) Voyez Ménagiana , tome IV, page io3. — Quelques uns de ces
calendriers en figures doivent se trouver encore dans les cabinets des
curieux.
(2) Sphœra Persica. Capricornus. Decanus m... « Dimidium figurée
» sine capite, quia caput ejus in manu ejus est. » — Dans un calendrier
égyptien , on remarque un emblème qui a pu donner naissance au mythe
de Geryon... « Vir triceps , dextrà porrectâ indicans, » Monomœr» Ascen-
dent... in Decanis œgjptiacis. Taurus. Decan. i... 6 grad. — Les per-
sonnes qui, partageant l'opinion des Hébreux, regardent l'histoire de
Judith comme une fiction pieuse , en découvriront l'origine dans une autre
figure de ce calendrier : Pisces. Decan. m... 16 grad. « Mulier viro dor-
» mienti caput securi amputât. »
(3) C. N. Allou, Description des monuments du département de la
Haute- Fi en ne , page 1.43.
5o DES SCIENCES OCCULTES.
du canton de Zurich présente , dans la même attitude ,
saint Félix, sainte Régula et saint Exuperantius ( 1 ) . . .Voilà
certainement l'origine de la fable pieuse que l'on raconte
de ces martyrs , comme de saint Denis (2) et de beaucoup
d'autres encore : saint Maurin à Agen (3), saint Principin
à Souvigny en Bourbonnais, saint Nicaise , premier évo-
que de Rouen , saint Lucien , apôtre de Beauvais , saint
Lucain , évoque de Paris (4) , saint Balsème, à Arcy-sur-
Aube, saint Savinien, à Troyes (5); la seule année 27a
en fournit trois autres au diocèse de Troyes , en Champa-
gne (6). Pour faire naître cette légende , il suffit d'abord
qu'un hagiographe contemporain ait employé une figure
énergique, mais dont nous nous servons encore; que,
pour peindre les obstacles et les périls qui pouvaient ar-
rêter les fidèles empressés de rendre aux martyrs les der-
niers devoirs, il ait dit que l'enlèvement de ces restes
sacrés et leur inhumation furent un véritable miracle :
l'attitude dans laquelle les saints étaient offerts à la véné-
ration publique détermina la nature du miracle , et auto-
( 1 ) Saint Exuperantius ne se trouve pas sur les sceaux antérieurs à 1 240.
(2) « Se cadaver mox erexit ,
» Truncus truncum caput vexit ,
» Quo ferentem hoc direxiî
Ângelorum legio...
Prose chantée à l'office de Saint-Denis jusqu'en 1789.
(3) Mémoires de la Société des antiquaires de France , tome III ,
pages 268, 269.
(4) J.-A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris
(1821), tome I, page 142.
(5) Promptuarium sacrum antiquitatum Trecassinœ diœcesis ,
f° 335 v. et 3go v.
(6) Le P. Deguerrois, la Sainteté chrétienne, fol. 33 , 34 , 38, 39
et 48. — Dans une Fie de saint Par, l'un de ces trois martyrs, imprimée
à Nogent-sur-Seine, en 1821 , on a reproduit ce récit merveilleux.
DES SCIENCES OCCULTES. 5l
risa à dire que, quoique décapités, ils avaient marché
du lieu de leur supplice à celui de leur sépulture.
