Chapter 4
III. Non moins que l'exagération, les expressions im-
propres ou mal comprises répandent sur un fait vrai une
teinte de merveilleux, de fausseté ou de ridicule.
(1) M. Bosc. Bibliothèque universelle. Sciences, tome V (mai 1817),
page 24.
(2) Scrvius. in JEneid. lib. m, vers 441..
(3) J ris tôt, de Mirab. A us cuit.
DES SCIENCES OCCULTES. 29
Une erreur populaire , dont on fait remonter l'origine
aux enseignements de Pythagore , a longtemps établi une
mystérieuse connexité entre certaines plantes et la maladie
dont un homme a souffert à l'époque de la floraison : la
maladie ne se guérit jamais si bien qu'on n'en éprouve des
ressentiments toutes les fois que ces plantes fleurissent
de nouveau (1). C'est ici une vérité, exprimée inexacte-
ment pour la mettre à la portée de la multitude peu éclai-
rée, qui ne distingue guère les diverses parties de l'année
que par la succession des phénomènes de la végétation ;
le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révo-
lution de l'année qui, avec le printemps, ramène souvent
des retours périodiques d'affections goutteuses, rhuma-
tismales ou même cérébrales.
L'impropriété d'expression, et, avec elle, l'apparence
de prodige ou de mensonge, augmentent, quand les écri-
vains anciens répètent ce qui leur a été dit sur un pays
étranger, dans une autre langue que la leur, ou quand les
modernes les traduisent sans les comprendre et se pres-
sent de les accuser d'erreur.
Dans le voisinage de la mer Rouge, dit Plutarque, on
voit sortir du corps de quelques malades de petits ser-
pents , qui , si l'on veut les saisir, rentrent au-dedans et
causent à ces malheureux des souffrances insupporta-
bles (2) . On a traité ce récit de conte absurde : c'est la
description exacte de la maladie connue sous le nom de
dragonneau, et qu'on observe encore aujourd'hui dans les
mêmes contrées, à la côte de Guinée et dans l'Hindoustan.
Hérodote rapporte que , dans l'Inde , des fourmis plus
grandes que des renards, en se creusant des demeures
(1) Plin, Hist. nat. lib. xxiv, cap. 17.
(1) Plutarch, Symposiac. lib. vm.
3o DES SCIENCES OCCULTES.
dans le sable, découvrent l'or qui s'y trouve mêlé (1). Un
recueil de récits merveilleux, évidemment compilé sur des
originaux anciens, place, dans une île voisine des Maldi-
ves, des animaux gros comme des tigres et faits à peu
près comme des fourmis (2). Des voyageurs anglais ont
vu, près de Grangué, dans des montagnes sablonneuses et
abondantes en paillettes d'or, des animaux dont la forme
et les habitudes expliquent les récits de l'historien grec
et du conteur oriental (3).
Pline et Virgile peignent les Sères récoltant la soie sur
F arbre qui la porte , et que le poète assimile au coton-
nier (4). La traduction trop littérale d'une expression
juste, a fait ainsi de la soie le produit de l'arbre sur lequel
l'insecte la dépose et les hommes la recueillent. L'équi-
voque ici n'a créé qu'une erreur ; en combien d'autres cas
elle a pu enfanter des prodiges !
Ktésias place dans l'Inde « une fontaine qui tous les ans
» se remplit d'un or liquide. On y puise l'or chaque année
» avec cent amphores de terre, que l'on brise quand l'or
» est durci au fond , et dans chacune desquelles on en
(1) Herodot. lib. ni, cap. 102.
(2) Les Mille et un Jours , jours cv, cvi. Dans le verset 1 1 du cha-
pitre iv du Livre de Job , ies Septante ont rendu par myrmècolcon ,
lion-fourmi y l'hébreu laisch, que la Vulgate traduit par tigre. D. Calmet
établit que ce nom a été connu des anciens et appliqué par eux à des ani-
maux qu'ils appelaient aussi simplement myrmex , mot qui signifie fourmi,
mais qui a aussi désigné une sorte de lion. Voy. Strabo. lib. xvij JEUan.
de Nat. anim. lib. vu, cap. 47? lib» xvn , cap. q2 - Agatharchid.
cap. 3^.
(3) Asiatik Researcîies , tom. xn ; Nouvelles Annales des Voyages ,
tome I, pages 3n et 3i2.
(4) Plin. Hist. nat. lib. vi, cap. 17 ; Virgil. Georg. lib. 11, vers 120
et 121. Servius, dans son Commentaire, assigne à la soie sa véritable
origine.
DES SCIENCES OCCULTES. 3f
» trouve la valeur d'un talent (1). » Larcher (2) tourne ce
récit en ridicule, et insiste particulièrement sur la dispro-
portion du produit avec la capacité de la fontaine, qui ne
contenait pas moins qu'une toise cube de ce liquide.
Le récit de Ktésias est exact, les expressions ne le sont
pas. Au lieu dor liquide, il devait dire or suspendu dans
l'eau. D'ailleurs, il a Lien soin d'exprimer que c'était l'eau
qu'on puisait, et non pas l'or. Semblable aux marais de
Libye, auxquels la compare Achilles-Tatius, et d'où l'on
tirait chargées d'or les perches enduites de poix que l'on
plongeait dans sa vase (3), cette fontaine était le bassin d'un
lavage dor, tel qu'il en a existé partout où se trouvaient
des rivières et des terrains aurifères , et tel qu'il y en a
encore de très importants au Brésil. L'or natif, extrait par
l'eau de la terre à laquelle il était mêlé, s'y trouvait pro-
bablement en particules assez ténues pour rester long-
temps en suspension et même surnager; c'est un phé-
nomène observé au Brésil dans les lavages dor (4). On
préférait en conséquence, à la méthode usitée aujourd'hui,
celle de laisser l'eau s'évaporer jusqu'à ce que l'or fût dé-
posé au fond et sur les parois des vases que l'on brisait
ensuite, et dont sans doute on raclait ou on lavait les frag-
ments. Ktésias ajoute que l'on trouvait du fer au fond de
la fontaine ; ce trait complète la vérité de sa narration. Le
soin de dégager l'or de l'oxide noir de fer qui s'y trouve
mêlé, est un des plus grands travaux dans les lavages du
Brésil (5). L'or de Bambouk, qui se recueille également
(1) Ktésias in Indic. apud Photium.
(2) Larcher, traduction d' 'Hérodote , deuxième édition, tome VI
page 243.
(3) Jcliill. Tat. de Clitoph. et Leueipp. amor. lib. n.
(4) Mawe. Voyage dans l'intérieur du Brésil, tome I, pages i35 et
33o.
(5) Ibid. tome I , pages 329 , 33 1 • tome Iî , pages 4o,*5i et 1 ïo„
32 DES SCIENCES OCCULTES.
par le lavage, est aussi mêlé de fer et de poudre d'émeri,
qu'on a beaucoup de peine à séparer du métal précieux ( 1).
Depuis un temps immémorial, l'Hindou, avant d'adres-
ser la parole à une personne d'un rang supérieur au sien,
met dans sa bouche une pastille parfumée. Dans un autre
idiome, cette substance deviendra un talisman dont il faut
se munir pour obtenir un accueil favorable des puissants
de la terre; en s'exprimant ainsi, on ne fera que répéter,
sans le comprendre, ce qu'en auront dit les Hindous eux-
mêmes.
\lhaliatoris (2) servait , en Perse , à répandre la gaieté
dans les repas, et procurait la première place auprès des
rois : expressions figurées, dont le sens est facile à saisir.
Chez un peuple adonné au vin et aux plaisirs de la table,
elles peignent seulement la faveur et la supériorité assurées
au convive qui se montrait à la fois le plus gai et le plus
habile à supporter le vin. Les Perses et les Grecs mêmes,
mettant une sorte de gloire à boire beaucoup sans s'enivrer,
recherchaient les substances propres à amortir les effets
du vin. Ils mangeaient, dans cette intention, des graines de
choux et des choux bouillis (3). Les amandes amères étaient
aussi employées au même usage (4), et, à ce qu'il paraît,
avec quelque succès. Rien n'empêche donc de conjecturer
que Xhaliatoris jouissait de la même propriété , au point
de ne laisser jamais l'ivresse appesantir l'esprit ou dépas-
ser les bornes de la gaieté.
Qu'était la plante Latacé, que donnait à ses envoyés le
(1) Mollien , Voyage en Jfrique , tome I , pages 334 et 335.
(2) Plin. Hist. nat. lib. xxiv, cap. 17. Ce nom est écrit aussi dans les
diverses éditions de Pline, Hestialoris et Sissiateris.
(3) Athenœ. Deipnos. lib. 1, cap. 3o.
(',) Plutarch. Symposiac. lib. i,quœst. 6 ; Athenœ. Deipnos. lib. 11,
cap. 12.
DES SCIENCES OCCULTES. 33
roi de Perse, et par la vertu de laquelle ils étaient défrayés
partout où ils passaient ( i)? Un signe distinctif, une verge
d'une forme particulière , ou une fleur brodée sur leurs
vêtements, sur les bannières que l'on portait devant eux,
et qui annonçait leurs titres et leurs prérogatives.
Au lieu de l'eau que lui demande Sisarra fugitif et acca-
blé de soif et de fatigue, Jahel lui fait boire du lait, dans
le dessein de l'endormir (2). Nous qui donnons le nom de
lait à une émulsion d'amandes (3), devons-nous douter
que ce mot, dans le livre hébreu, ne désigne une boisson
somnifère , à laquelle sa couleur et son goût avaient fait
imposer un nom semblable?
Samarie assiégée est en proie aux horreurs de la disette ;
l'excès de la faim élève jusqu'à cinq pièces d'argent le prix
d'une petite mesure de fiente de pigeon (4)--. Cela forme
un sens ridicule; mais Bochart établit, dune manière plau-
sible, que ce nom était donné alors, comme il est encore
donné aujourd'hui chez les Arabes, à une espèce de pois
chiches.
Le vin dans lequel on a fait macérer des plumes de
Tchin ,. devient un poison mortel; c'est ce qu'affirment
les écrivains chinois, et l'histoire rapporte de nombreux
exemples d'empoisonnements consommés par ce moyen (5).
(1) Plin. Hist. nat. lib. xxvi, cap. 4.
(2) Liber Jadicum 9 cap. iv, vers. 19-21.
(3) Un jaune d'oeuf battu dans de l'eau sucrée prend , en français , le
nom de lait de poule ; littéralement traduit dans une autre langue, ce
nom exprimera une merveille ou une absurdité d'autant plus plaisanie ,
qu'il était précisément empîoyé par les Latins, dans Je sens propre, pour
désigner un prodige ridiculement impossible ( lac gallinœ. )
(4) Reg. lib. iv, cap. 6. vers. 20.
(5) J. Klaproth. Lettre à M. Humboldt sur l'invention de la boussole ,
page 8g. Le Tchin , suivant les auteurs chinois, ressemble à un vautour,
et se nourrit de serpents vénéneux. De son nom l'on a formé un verbe qui
3
34 DES SCIENCES OCCULTES.
Nous ne connaissons pas d'oiseau doué d'une si funeste
propriété ; mais le fait s'explique en supposant que, pour
conserver un poison, on l'introduit dans le tuyau d'une
plume : ainsi , dit-on , Démosthène se donna la mort en
suçant une plume à écrire.
Midas, roi de Phrygie (1), Tanyoxartes, frère de Cam-
byse (q), et Psamménite, roi d'Egypte (3), meurent après
avoir bu du sang de taureau; l'on attribue à la même
cause la mort de Thémistocle. Près de l'ancienne ville
d'Arges, en Achaïe, était un temple de la Terre ; la femme
appelée à y exercer les fonctions de prêtresse devait n'a-
voir eu de commerce qu'avec un seul homme. Pour faire
reconnaître en elle cette pureté , elle buvait du sang de
taureau (4) , qui lui donnait une mort soudaine si elle
avait voulu en imposer.
L'expérience prouve que le sang de taureau ne recèle
aucune propriété malfaisante; mais, en Orient et dans
quelques temples de la Grèce, on possédait le secret de
composer un breuvage destiné à procurer une mort sou-
daine et exempte de douleur ; la couleur rouge sombre de
ce breuvage lui avait fait donner le nom de sang de tau-
reau, nom expliqué mal à propos dans le sens littéral par
les historiens grecs : telle est ma conjecture, qui n'a rien
que de plausible. Nous verrons plus tard le nom de sang
de Nessus donné à un prétendu philtre amoureux, et pris
dans le sens propre par des mythologues que les récits
mêmes qu'ils copiaient auraient dû désabuser (5). Le sang
signifie empoisonner. (Je dois cette note à M. Stanislas JuMien , de l'Insti-
tut de France, sinologue dont l'obligeance égale l'érudition.)
(i) Strabo. lib. i.
(2) Ktesias. In Persic. apud Phot'mm.
['S) Hcrodot. lib. in , cap. i3.
(4) Pausanias. Àchaïe. cap. 25.
(5) Ci-après, cbâp. 25.
DES SCIENCES OCCULTES. 35
de [hydre de Lerne, dont les flèches d'Hercule étaient im-
prégnées, et qui en rendait les atteintes incurables, ne
nous paraît non plus qu'un de ces poisons dont, en tout
temps, ont fait usage, pour rendre leurs coups plus meur-
triers, les peuples armés de flèches.
Veut-on un exemple moderne de la même équivoque?
Près de Baie, on recueille un vin qui a dû le nom de sang
des Suisses autant à sa teinte foncée qu'à l'avantage de
croître sur un champ de bataille illustré par la vaillance
helvétique. Qui sait si, quelque jour, un traducteur littéral
ne transformera pas en anthropophages les patriotes qui,
tous les ans, dans un repas civique, font d'amples libations
du sang des Suisses ( i ) ?
Pour fortifier cette explication, cherchons dans l'his-
toire des preuves de la manière dont un fait peut se trans-
former en prodige, grâce aux expressions, moins justes
qu'énergiques, employées pour le peindre.
Assailli par les Croisés, effrayé des regards qu'à travers
leurs visières lui lancent ces guerriers , revêtus entière-
ment de métal , le Grec tremblant les peint comme des
hommes tout d'airain et dont les yeux lancen t la flamme ( 2 ) .
Dans le Kamtschatka , les Russes ont conservé le nom
de Brichtain, hommes de feu, vomissant le feu, que leur
donnèrent les indigènes quand ils les virent, pour la pre-
mière fois , se servir de fusils ; ils supposaient alors que le
feu partait de leurs bouches (3).
Au nord de Missouri et de la rivière de Saint-Pierre,
près des Montagnes Brillantes, habite une peuplade qui
paraît avoir émigré du Mexique et des contrées limitrophes,
(i) W. Coxe. Lettres sur la Suisse , lettre xliii.
(i) Nicetas. Annal. Man. ComnAWi. i,cap. 4.
(3) Kracheninnikof. HisL du Kamtschatka, ire partie, chap, t.
36 DES SCIENCES OCCULTES.
à l'époque de l'invasion des Espagnols. Suivant ses tradi-
tions, elle s'est enfoncée dans l'intérieur des terres, en un
temps où les côtes de la mer étaient continuellement infes-
tées par des monstres énormes , vomissant des éclairs et
des foudres ; de leurs entrailles sortaient des hommes qui,
par des instruments inconnus ou par un pouvoir magique,
tuaient, à une distance prodigieuse, les trop faibles indi-
gènes. Ceux-ci observèrent que les monstres ne pouvaient
se porter sur la terre, et, pour échapper à leurs coups, ils
cherchèrent un refuge dans ces montagnes éloignées ( i ) .
On voit que , dans le principe , les vaincus doutèren t si
leur vainqueur ne devait pas ses avantages à des armes
meilleures plutôt qu'à un pouvoir magique. On peut donc
révoquer en doute que, déçus par l'apparence, ils aient
transformé en monstres et doué de la vie des vaisseaux
qui semblaient se mouvoir d'eux-mêmes ; que ce prodige
ait dès lors existé dans leur croyance, et qu'au contraire
il ne soit pas né plus tard de îa métaphore hardie à la-
quelle ils durent recourir pour peindre un événement si
nouveau.
Mais déjà cet exemple se rattache à l'une des causes
les plus fécondes de merveilleux, l'emploi du style lîguré.
