NOL
Des sciences occultes

Chapter 3

II. Pour rendre à la vérité des histoires en apparence

fabuleuses ? il suffît souvent de ramener à des proportions
naturelles des détails visiblement exagérés , ou de recon-
naître , dans le miracle présenté comme aussi constant
qu'énergique , un phénomène faible et passager. Le dia-
mant , le rubis , exposés longtemps au soleil et portés en-
suite dans l'obscurité , répandent une lueur phosphores -
cente de quelque durée : l'emphase des conteurs orientaux
nous montre un diamant, une escarboucle? éclairant y
toute la nuit , par les feux qu'ils répandent , les profon-
deurs d'un bois sombre ou les vastes salles d'un palais.

Sous le nom de roukh ou rokh , les mêmes conteurs
peignent souvent un oiseau monstrueux , dont la force ex-
cède toute vraisemblance. En réduisant l'exagération à
une mesure donnée par des faits positifs , Buffon avait déjà
reconnu dans le rokh un aigle que sa vigueur et ses di-
mensions rapprochent du Condor d'Amérique et du Laem-

(i) Grég. Turon. Miracut. lïb. i. § i.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 5

mer-Geyer des Alpes. Suivant toute apparence, le Rokh
ne diffère pas du Burkout (1) , aigle noir très fort , qui
habite les montagnes du Turkestan , et dont les indigènes
racontent des merveilles peu croyables : ils vont jusqu'à
lui donner la taille d'un chameau !

Que l'on rejette ce qu'ont raconté de l'immense kraken
les marins du nord ; que l'on taxe d'exagération ce que
rapportent Pline et Élien des dimensions de deux poly-
pes de mer , qu'avaient pourtant dû voir des observateurs
nombreux , et à des époques peu éloignées de celles où
l'un et l'autre auteur ont écrit ; il suffit d'admettre , avec
Aristote , que les bras de ce mollusque atteignent quel-
quefois jusqu'à deux mètres de longueur; et, comme les
auteurs du Nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle, cm.
avouera qu'il peut enlever un homme sur une chaloupe
découverte (2). Que devient alors la fable de Scylla? Ce
monstre , le fléau des poissons les plus forts qui passaient
à sa portée -, et dont les six têtes soudainement élancées
hors des flots , sur leurs cous démesurés , entraînèrent six
des rameurs d'Ulysse (3); ce monstre, si l'on substitue à
l'exagération poétique la réalité possible, n'est qu'un po-
lype parvenu à une croissance extraordinaire , et collé
contre l'écueil vers lequel la crainte du gouffre de Cha-
rybde forçait des navigateurs peu expérimentés à diriger
leurs frêles embarcations. Combien d'autres fables, dans
Homère , ne sont ainsi que des faits naturels , grandis par
l'optique de la poésie !

(1) En russe, Berkout ; en chinois, Khu-tchaa-Hiao... Zimkowski.
Voyage à Pékin , tome I , page 4 1 4*

(2) Voyez Plin., Hist. nat.s lib. ix, cap. 3o ; Mlian. De Nat. Anim,y
lib. xiii, cap. 6 ; Aristot. Hist. Animal, lib. iv, cap. 1 ; et le Nouveau
Dictionnaire d'histoire naturelle , in-8°, 18 19, tome XXX , page 462.

(3) Homer. Odyss. lib. xn , vers 90-100 et 245-269.

26 DES SCIENCES OCCULTES.

Dans Fénumération des plantes douées de propriétés
magiques , Pline en nomme trois qui, suivant Pythagore ,
ont la propriété de congeler l'eau (i). Ailleurs, et sans
recourir à la magie , Pline accorde au chanvre une pro-
priété analogue; suivant lui, le suc de cette plante, versé
dans l'eau, s'épaissit soudain en forme de gelée (2). Les
végétaux riches en mucilage reproduisent à divers degrés
le même phénomène , et entre autres Xalthœa cannabina
de Linnée et la verveine aublétie : « Nous avons observé ,
» dit Yalmont de Bomare , en parlant de cette dernière (3),
» que trois ou quatre feuilles de cette plante, écrasées et
» mises dans une once d'eau , lui donnent en peu de mo-
» ments , la consistance d'une gelée de pommes. » On re-
connaît avec assez de vraisemblance , dans la plante qu'il
désigne ici , une espèce de guimauve à feuilles de chan-
vre, Xalthœa cannabina de Linnée ; son suc très mucila-
gineux peut produire , jusqu'à un certain point , cet effet,
qu'on obtiendra également de tous les végétaux aussi ri-
ches en mucilage : ce n'est donc, dans les deux cas, qu'un
fait un peu exagéré.

La plante nommée Cjnospastos et Aglaophotis , par
Ëlien , et Baaras par l'historien Josèphe , « porte une fleur
» de couleur de flamme , et brille, vers le soir, comme
» une sorte d'éclair (4).» On avait cru apercevoir une ful-
guration pareille sur la fleur de la capucine , à l'instant
de la fécondation , et surtout à l'entrée de la nuit , après
une journée très chaude. L'expérience n'a point confirmé
cette assertion : mais elle ne permet plus de révoquer en

(1) Plin. Hist. nat. lib. xxiv, cap. i3 et 17.

(2) Idem, ibidem, lib. xx, cap. 23.

(3) Dictionnaire d'hist. nat. Art. Obletia.

(4) FI. Joseph, de Bello judaïco. lib. vu, cap. 25 ; Mlian, de Nat.
animal, lib. xiv, cap. 27.

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doute la production de la lumière qu'émettent , dans cer-
taines circonstances , d'autres végétaux , tels que l'agaric
de l'olivier et Y euphorbia phosphorea (1). Le tort de Josè-
phe et d'Élien n'est peut-être que d'avoir supposé con-
stant un phénomène passager.

Dans les vallées voisines du lac Asphaltite , dit le voya-
geur Hasselquist, le fruit du solarium melongena (linn.)
est souvent attaqué par un insecte [tenthredo ) qui con-
vertit tout le dedans en poussière , ne laissant que la peau
entière , sans lui faire rien perdre de sa forme ni de sa
couleur (2). C'est aux mêmes lieux que Josèphe fait naître
lapomme de Sodome qui trompe l'œil par sa couleur , et
sous la main se résout en fumée et en cendres , pour rap-
peler , par un miracle permanent , une punition aussi juste
que terrible (3). L'historien ancien généralise donc encore
l'accident particulier observé par le naturaliste moderne :
c'est pour lui le dernier trait de la malédiction divine que
les traditions de ses aïeux font peser sur les ruines de la
Pentapole.

Un naturaliste américain (4) affirme qu'à l'approche de
quelque danger , les petits du serpent à sonnettes se réfu-
gient dans la gueule de leur mère Un exemple ana-

(1) Comptes-rendus des séances de l'Académie des sciences, 3o octobre
iS37.

(2) Hasselquist , Voyage dans le Levant , tome II , page 90. Le voya-
geur Broucchi , n'ayant point trouvé le solarium melongena , des bords de
la mer Morte jusqu'à Jérusalem , pense que Hasselquist s'est trompé, et
que la pomme de Sodome est une protubérance semblable à la noix de
galle, et formée par la piqûre d'un insecte , sur le pistacia terebinthus \
( Bulletin de la Société de géographie , tome VI , page m.)

(3) FI. Joseph, de Bello judaïco. lib. v, cap. 5.

(4) Will. Clinton. Discours préliminaire des Transactions de la So-
ciété litt. et philosopk. de New- York, i825; Bibliothèque universelle.
Sciences, tome II, page 263.

28 DES SCIENCES OCCULTES.

logue à celui-là a pu induire les anciens à croire que quel-
ques animaux font leurs petits par la gueule : ils auront
tiré une conclusion précipitée et absurde d'une observa-
tion véritable.

En d'autres cas , ils ont prolongé la durée d'un phéno-
mène : longtemps après qu'il avait cessé , ils l'ont peint
comme existant encore.

Le lac Averne a reçu son nom , parce que les oiseaux
ne peuvent voler au-dessus sans tomber morts asphyxiés
par les vapeurs qu'il exhale : c'est ce que racontent les
écrivains anciens. Nous savons que les oiseaux volent au-
jourd'hui impunément au-dessus de ce lac. La tradition
citée est-elle mensongère? Il est permis d'en douter : « Les
» marais de la Caroline , dit un voyageur (1) , sont si insa-
» lubres dans certains lieux entourés de grands bois et
» pendant la grande chaleur du jour , que les oiseaux, au-
» très que les aquatiques, y sont frappés de mort en les tra-
» versant. » Grossi par des sources sulfureuses (2) et ,
comme les marais de la Caroline , entouré de forêts très
épaisses (3) ; le lac Averne exhalait des vapeurs pestilen-
tielles : Auguste fit éclaircir les forêts ; à l'insalubrité suc-
céda une atmosphère saine et agréable. Le prodige cessa :
mais la tradition le conserva opiniâtrement ; et l'imagina-
tion, frappée d'une terreur religieuse, continua longtemps
à regarder ce lac comme une des contrées du séjour de la
mort.