NOL
Des sciences occultes

Chapter 27

M. Letronne adopte la conjecture suivant laquelle la différence

subite de température entre la fin de la nuit et le commencement du
jour . déterminait un craquement sonore dans le débris resté en
place, lors de la chute de la partie antérieure de la statue. Les assi-
ses massives dont on le chargea plus tard le forcèrent, par leur
poids , de résister à cette influence. Le prétendu miracle , borné à
une durée d'un peu plus de deux siècles, ne fut donc point l'effet
d'une supercherie ; les prêtres égyptiens ne tentèrent point de lui im-
primer un caractère religieux.

Ce système est séduisant , assez même pour qu'au premier as-
pect on soit tenté de regarder le problème comme définitivement
résolu : à la réflexion, néanmoins , de graves objections se présen-
tent

1° Le silence d'Hérodote et celui de Diodore fournissent , je l'a-
voue, un argument d'un poids apparent : mais ce n'est qu'un argu-
ment négatif. Pour qu'il tranchât la question, il faudrait que
ces auteurs eussent dû nécessairement parler du fait , s'il avait
quelque réalité Mais , dans l'exploration d'une contrée étrangère ,
il est difficile que rien n'échappe aux regards de l'observateur; plus
difficile que , dans sa relation, celui-ci n'omette rien de ce qu'il a \ u
ou appris : c'est ce dont les savants modernes ont rencontré la preuve
dans l'Egypte même , lorsqu'ils ont visité cette contrée , ayant sous
les yeux les ouvrages de leurs prédécesseurs. Hérodote, d'ailleurs,
a écrit une histoire et non une description. La distinction est impor-
tante : la description ne peut être trop complète ; l'histoire se borne
aux traits principaux et néglige des détails même intéressants.

Nous ne nous prévaudrons pas du reproche , probablement exa-
géré ,que fait Josèphe à Hérodote d'avoir, par ignorance , défiguré
l'histoire des Égyptiens (1). Mais Hérodote lui-même, parlant de son
vojageà Memphis (2) , à Héliopolis et à Thèbes, annonce que , de
ce qu'il a pu y apprendre , il ne rapportera que les noms des divini-
tés. Quand un auteur fixe ainsi d'avance l'étendue qu'il veut donner

(l) Joseph. Adv. Apion., lib. i.
(9) Hewdot., lib. u, cap. 5.

022 DES SCIENCES OCCULTES.

à ses révélations, quel argument la critique peut-elle tirer de son
silence sur les faits dont il déclare ne vouloir point parler?

Le plan de Diodore, plus vaste que celui d'Hérodote , comportait
encore moins de détails. Observons aussi que cet écrivain , florissant
sous le règne d'Auguste , a pu n'achever son ouvrage qu'à l'époque
où , selon M. Letronne , la vocalité de la statue était bien constatée.
Ii n'en a point parlé cependant. Ve son silence pourrait-on conclure
quelque chose contre la réalité d'un fait récent, et assez singulier
pour attirer son attention? Non. Son silence ne prouve donc pas da-
vantage contre l'existence de la merveille ancienne et généralement
connu .

2° M. Letronne regarde comme interpolé le passage de Manélhon
rapporté par Eusèbe : pourquoi? Parce que Josèphe, dit-il, ne l'a
point reproduit, en citant textuellement le prêtre égyptien (1). Mais,
tous les jours , dans une citation d'ailleurs exacte , on supprime une
phrase incidente , qui n'a point trait au sujet dont on s'occupe , et
qui, dès lors, détournerait l'attention du lecteur du point sur lequel
on prétend la fixer. Qu'importait à Josèphe l'identité de la statue
d'Aménophis et de celle de Memnon ? 11 a passé sous silence cette
particularité, qui n'intéressait point l'origine de la nation juive. Lui-
même dit expressément, en terminant sa citation, que « pour abré-
» ger, il omet à dessein beaucoup de choses : xattVspa «/«l'ovaàTreptvjfM
» SuvTom'aç «vexa. » Cet aveu suffit pour renverser l'argument de
M Letronne. Le passage de Manélhon subsiste tel que l'a cité Eu-
sèbe , qui n'avait aucun intérêt à l'altérer. La vocalité du colosse et
sa chute étaient donc des faits connus au temps de Ptolérnée-Phila-
delphe : ils pouvaient, dès lors, remonter beaucoup plus haut et
jusqu'au règne de Cambyse.

3° La mutilation du colosse, faussement attribuée au roi des Per-
ses, fut, dit Strabon, l'effet d'un tremblement de terre, le même, se-
lon M. Letronne, que celui qui, en Fan 27 avant notre ère, renversa
Thèbes tout entière : ainsi s'exprime le texte grec d'Eusèbe. La version
arménienne corrige cette expression exagérée, et borne aux fau-
bourgs (suiurbia) les effets du désastre.

Un tremblement de terre a de tout temps été en Egypte un phéno-
mène assez rare : c'est ce que prouve le nombre des édifices antiques
restés debout après tant de siècles dans ce pays. Les Égyptiens n'au-
raient donc pas dû perdre facilement la mémoire d'une catastrophe
funeste à leur ancienne capitale et à un monument objet de la vé-
nération nationale. Et cependant c'est en termes bien vagues que

(l) Joseph. Adv. Apion., lib. r.

DE LA STATUE DE MEMNQX. 5q3

leur témoignage est allégué par Strabon : a La partie supérieure fut
renversée, disent-ils!....* Le langage de Strabon n'est pas moins ex-
traordinaire, puisque dans le système que je combats il aurait pres-
que été témoin du tremblement de terre mentionné par Eusèbe, à
l'an 27 A. J. (1). L'expédition diElius Gallus en Arabie eut lieu en
Tan 24, suivant Dion Cassius : on doit assigner à peu près la même
date au voyage que fit Strabon à Thèbes avec ce général. Est-ce
d'une manière si peu précise qu'un écrivain si judicieux se serait ex-
primé sur un événement contemporain, ou dont il aurait retrouvé
les traces après un intervalle de trois ou quatre années?

Comment admettre encore que, cinq cents ans après la mort de
Cambyse, on ait attribué à ce prince la mutilation du colosse, si elle
était de fait le résultat très récent d'un tremblement de terre dont
toute l'Egypte dut avoir connaissance et garder longtemps le souve-
nir? Les contemporains de Charles VII auraient-ils attribué aux ra-
vages des Normands à qui Charles-le-Simple céda la Neuslrie, la
chute d'un édifice écroulé naturellement sous leurs yeux? La coïn-
cidence des passages d'Eusèbe et de Strabon est donc une hypothèse
contraire à toute vraisemblance, et que nétaie aucune preuve, au-
cun indice; et toutefois c'est la base du système de M. Letronne.

4° Que reste-t il du témoignage de Strabon ? Il visite la statue, en-
tend la voix merveilleuse , et , sans plus de recherches , s'éloigne ,
convaincu qu'il vaut mieux tout croire que d'admettre que des
pierres ainsi disposées puissent rendre des sons. C'est le langage d'un
témoin trop prévenu pour que son opinion entraîne notre assenti-
ment.

De ce que Strabon ne donne point le nom de Memmon à la statue
vocale, M. Letronne conclut qu'elle ne le portait point encore D'une
si simple omission je ne pense pas que Ton puisse tirer une consé-
quence si absolue. Le passage de Manéthon y a répondu d'avance.

5° M. Letronne croit pouvoir reculer l'époque où le miracle ac-
quit quelque célébrité jusqu'à la date des premières inscriptions
gravées sur le colosse. Qu'il rejette l'autorité de Denys le Périégète,
en se prévalant de l'incertitude qui règne sur le temps où écrivait
le poète géographe , on peut y consentir. Mais on ne saurait supposer
avec lui qu'un historien tel que Tacite (2), qu'un homme qui dans sa
jeunesse avait conversé avec des contemporains de Pison et de Ger-
manicus, ait inséré dans la relation du voyage que fit ce prince en

(i) La version arménienne d'Eusèbe place cet événement trois ans plus tard . l'an
2.4 avant J.-C.

(2) Tacit. Annal, il, cap. Gi, et m, cap. 16.

02 4 DES SCIENCES OCCULTES.

Egypte, des faits qui n'auraient été observés que quarante ans plus
tard. Pour établir l'existence d'une faute si étrange il faudrait pro-
duire des preuves positives, et M. Letronne n'en allègue aucune.

6° De ce que l'on ne trouve point le nom de Germanicus inscrit sur
le colosse, faut-il conclure avec M. Letronne que ce prince n'avait
point entendu le son miraculeux? iElius Gallus etSlrabon l'avaient
entendu, et toutefois ils ne gravèrent point sur la pierre leurs noms
et leurs témoignages.

7° En recueillant et en expliquant les inscriptions existantes, M. Le-
tronne a rendu service à la science ; mais ne va t-il pas trop loin, soit
en concluant, de ce qu'elles sont toutes grecques ou romaines, que
le prétendu miracle n'avait pour les nationaux aucun intérêt reli-
gieux, soit en supposant que les dates des inscriptions fixent la durée
du miracle depuis le règne de Néron jusqu'à celui de Septime-Sé-
vère?

Quoi! un phénomène au moins surprenant aurait existé depuis des
siècles ou se serait produit tout-à-coup chez l'un des peuples les
plus superstitieux de la terre, et pas un artisan de fraude n'aurait
cherché à en profiter ? Ce serait, il le faut avouer, une merveille sans
exemple dans l'histoire, et bien autrement étonnante que l'existence
d'une pierre parlante ! Partout on a vu les prêtres inventer des mira-
cles ou décorer de ce nom des faits naturels à peine extraordinaires.
Partout où le vulgaire a cru reconnaître l'œuvre d'un dieu , des
hommes privilégiés se sont présentés au nom du dieu pour recueillir
les tributs de l'admiration et de la reconnaissance. Les prêtres égyp-
tiens n'ont pas dû se départir de cet usage aux pieds de la statue
vocale, et cela sans s'inquiéter si les Grecs ou les Latins la révéraient
sous un nom qu'ils n'adoptaient point, et sans révéler à l'étranger
crédule leurs mythes religieux. Des offrandes sur leurs autels, du
respect pour eux-mêmes, voilà ce qu'ils durent obtenir chaque jour,
grâce au prodige quotidien dont aucun autre temple ne reproduisait
la merveille.

Mais ils ne l'ont célébrée dans aucune inscription.... En Egypte,
les murs des temples, et souvent le corps des statues, étaient char-
gés d'hiéroglyphes dont le sens ne nous est encore qu'imparfaite-
ment révélé. Comment pourrions-nous affirmer que dans le memno-
nia aucune de ces inscriptions mystérieuses ne fait mention de la
propriété vocale de la statue?

Des hommes étrangers à l'ordre sacerdotal n'auraient probable-
ment pas essayé de suppléer au silence des prêtres. L'usurpation
d'un pareil droit aurait été peu compatible avec le sentiment d'une
vénération religieuse : jugeons des mœurs anciennes par les mo-

DE LÀ STATUE DE MEMNON. 5^5

dernes. Les dévols peuvent remplir d'ex voto le temple du saint a qui
ils se croient redevables de quelques bienfaits; mais écrire sur la
statue même, loin d'être un témoignage de leur reconnaissance, se-
rait une profanation sacrilège.

Les Ptolémées introduisirent en Egypte le culte de Saturne et de
Sérapis, sans obtenir pourtant qu'on élevât à l'une ou l'autre divi-
nité des temples dans l'intérieur des villes (1). Mais, soit politique,
soit superstition , loin de porter atteinte à la religion nationale, les
lagides en adoptèrent et le culte et les traditions. Les prêtres restè-
rent donc, comme par le passé, gardiens des images des dieux ; ils les
préservèrent des atteintes qu'aurait pu leur faire souffrir une admi-
ration indiscrète Ce ne fut que sous Auguste que l'Egypte , entière-
ment soumise aux sectateurs d'un culte étranger, leur révéla ses
merveilles. Les premiers voyageurs qui visitèrent Memnon s'abstin-
rent néanmoins d'un acte que les indigènes, trop récemment soumis,
auraient pu regarder comme un outrage. Peu à peu , les Grecs et les
Romains affluant sur les bords du Nil , familiarisèrent la population
avec la propension singulière qu'ils avaient à relrouver dans tous
les pays leurs divinités nationales. Ils avaient prétendu reconnaître
Memnon ; ils l'avaient entendu. L'usage des inscriptions était parmi
eux aussi familier aux particuliers qu'aux ministres du sacerdoce:
les inscriptions se multiplièrent, grâce tantôt à la superstition , tan-
tôt au plaisir de confirmer comme témoin l'existence d'un prodige
unique et peut-être révoqué en doute par ceux qui n'avaient pu le
vérifier eux-mêmes. La vanité y prit part à son tour : on ne voulut
plus être venu dans la Haute Egypte sans se vanter d'avoir entendu
Memnon. La multitude des visiteurs affaiblît peu à peu ces motifs.
La difficulté de s'élever assez haut pour trouver une place propre à
recevoir de nouvelles inscriptions en fit, ce semble, cesser l'usage
api es la mort de Sévère et de Caracalla. D'autres causes, toutes in-
dépendantes de la durée du prodige, purent contribuer au même
effet. Prétendre lier essentiellement cette durée à la date des der-
nières inscriptions, c'est supposer que tous les témoins devaient s'in-
scrire sur le colosse, et qu'ainsi le nombre n'en fut pas plus considé-
rable que celui des noms consignés dans les soixante-douze inscrip-
tions recueillies par M. Letronne : conséquences inadmissibles;
preuves que le principe même est erroné.

L'histoire ne parle point de la restauration du colosse, et par con-
séquent n'en indique point la date. Les restes des assises superposées
sur la base établissent le fait ; et il paraît que Lucien et Philostrale

(i) Macrob. Satiirtï., lib. i, cap. vu.

Ô2Ô UES SCIENCES OCCULTES.

en ont eu connaissance, puisque tous deux s'expriment comme si
de leur temps on voyait la statue entière. Observons seulement que
si Ion admet leur témoignage il ne faut pas le scinder : tous deux
parlent de la voix miraculeuse du colosse ; ainsi, contre l'opinion
de M. Letronne, le prodige aurait survécu à la restauration de ri-
mage sacrée.

Lucien est mort sous le règne de Marc-Aurèle, et Juvénal sous
celui d'Adrien : la restauration devrait donc être placée entre ces
deux époques ; elle aurait été l'ouvrage d'Adrien ou d'Antonin.

C'est ce que M. Letronne ne peut admettre. Pour que le silence du
dieu coïncide avec la date des dernières inscriptions, il faut en effet
que Sévère ait exécuté cette restauration ; mais le témoignage de
Philostrate, quelque peu de poids qu'on lui accorde d'ailleurs , re-
pousse une telle hypothèse. Dans une narration, ou plutôt une lé-
gende, adressée à une impératrice superstitieuse, Philostrate aurait-
il fait remonter au temps de Domitien ou de Titus un acte éminem-
ment religieux , une reconstruction ordonnée et exécutée par Tem-
pereur régnant? L'auteur d'un ouvrage dédié à la reine Anne d'Au-
triche aurait-il conduit un contemporain de François Ier ou de
Henri II à la célèbre procession du vœu de Louis XIII?

A défaut de témoignages historiques qui attestent que la recon-
struction eut lieu sousSeptime-Sévère,et de cartouches hiéroglyphi-
ques qui en rappellent la mémoire , M. Letronne observe que ce
prince, suivant Spartien, évitait d'inscrire son nom sur les monu-
ments qu'il réédifiait. Mais cette assertion ne paraît s'appliquer qu'à
des monuments romains, M. Letronne lui-même cite des monuments
égyptiens sur lesquels Sévère inscrivit son nom et les noms de ses
enfants. Gomment ne les aurait-il pas inscrits sur le colosse relevé
par ses soins?