NOL
Des sciences occultes

Chapter 26

D. Calmet, abusé par cet emblème, a raconté qu'un dragon ailé

avait été jadis la terreur de ce pays (2).

Les habitants de Trébizonde racontent qu'en 1204, Alexis Com-
nène terrassa de ses propres mains un dragon monstrueux. En mé-
moire de cet exploit, il fit construire, dans la ville, une fontaine qu'il
appela fontaine du dragon. Ce monument subsiste; le robinet repré-
sente la tête de Fanimal fabuleux (3). La figure du robinet a donné
à la fontaine le nom qu'elle porte, et par suite a fait naître la lé-
gende.

Voulant immortaliser le souvenir de la conquête et de la soumis-
sion de l'Egypte, Auguste donna pour type aux médailles d'une co-
lonie qu'il venait de fonder dans les Gaules, un crocodile attaché à
un palmier. La ville où s'établissait la colonie reconnaissait, depuis
plusieurs siècles, pour fondateur, c'est- à dire pour divinilé locale ,
Nemausus, dont elle portait le nom , et ce nom ne pouvait manquer
de figurer sur ses médailles. Bientôt, et malgré îe palmier, qui ne
croît point sur le sol de Nîmes, le crocodile devint un de ces monstres
qu'ont surmontés, dans tant de légendes différentes, les imitateurs
d'Hercule, des hommes divinisés ou dignes de l'être. Cet animal ter-
rible empoisonnait les eaux d'une fontaine et désolait la contrée. Le
héros en triompha; il reçut, et transmit à la ville qu'il fonda près
de la fontaine, le nom de Nemausus, qui rappelle encore que lui seul
a fait ce que personne n'a osé tenter (4).

(i) Ed. Brown. Relation de plusieurs voyages, etc., traduction française, in-/,, Paris,
i674, i>. 176.

(2) Bottin. Traditions, etc., pages i56-l5j. — Journal de Ferdun, juin ij5t,
page 4 5/| .

(5) Prottiers. Itinéraire de Tiflis a Constantinople (Bruxelles 1829), p. 26.

(4) Nemo ausus. — M. l'abbé Simil. Mémoires sur la Maison carrée. — Notice sur
les travaux de l'Académie du Gard, de 1812 à 1822, ire partie, p. 329-'3o. Eu-

DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 5o 1

ici, du moins, une représentation réelle, quoique mal interprétée,
frappait les regards et excusait l'erreur. Mais voici un exemple plus
fort du pouvoir de la crédulité. Suivant une tradition reçue à Pise ,
Nino Orlandi, en 1109, parvint à renfermer dans une cage de fer un
serpent énorme et malfaisant, et le promena ainsi en triomphe au
milieu de la ville. Comment douter de la vérilé du fait? Un bas-
relief, placé au Campo Santo, en offrait la représentation ; une in-
scription l'attestait.... Des yeux attentifs ont , de nos jours, examiné
ces deux monuments : l'inscription a été posée en 1777-, le bas-relief,
fragment d'un sarcophage en marbre de Paros , ne présente pas un
seul objet qu'on puisse rapporter à la prétendue victoire d'Orlandi(l).

•§ XL

Les armoiries et les enseignes militaires donnent lieu a de nouvelles applications de la
légende astronomique.

Avides de gloire et de puissance, il était naturel que les nobles,
les guerriers voulussent partager avec les demi-dieux du paganisme,
avec les favoris du dieu des chrétiens , l'honneur de ces triomphes
qui assuraient des droits immortels à la reconnaissance des peuples.
Après les héros Scandinaves, après Struth de Winkelried, Belzunce
et Dieudonné de Gozon , nous pourrions citer un jeune noble dont
saint Pol se fit accompagner quand il voulut détruire le dragon de
l'île de Batz(2), et aussi saint Bertrand, vainqueur du dragon de
Comminges; cet évêque appartenait à la caste illustrée : il était fils
d'un comte de Toulouse (3).

Nous pourrions citer encore l'origine prétendue du prénom des
Nompar de Caumont. Renouvelant pour eux l'histoire fabuleuse du
fondateur de Nîmes, on raconte que ce prénom leur fut transmis par
un de leurs aïeux, qui se montra en effet sans pair (non par) en don-
nant la mort à un dragon monstrueux dont les ravages désolaient les
terres de sa seigneurie.

Mais, pour éviter des répétitions fastidieuses, nous nous bornerons
à remarquer combien cette prétention de la part des nobles dut être
favorisée par les figures dont chacun d'eux ornait son casque ou
son écu, et qui de là ont passé dans les armoiries.

Ubert fut le premier qui remplit dans le Milanais les fonctions dé-

sèfae Salverte. Essai sur les noms d'hommes, de peuples et de lieux , tome II, pages
u 79- 280.

(0 Voyez Ie Moniteur universel du lundi 2 juillet 1812.

(2) Cambry. Voyage dans le département du Finistère, tome I, p. l4/-l48.

(3) Dictionnaire de Moréri , art Saint Bertrand.

502 DES SCIENCES OCCULTES.

liguées aux comtes (comités) du Bas Empire et de l'empire de Charle-
magne. Il adopta en conséquence le surnom de Vice-Comte (Visconti),
qu'il transmit à ses descendants. Aux lieux où s'élève à Milan la très
ancienne église de Saint-Denis était alors une profonde caverne, se
jour d'un dragon toujours affamé, et dont le souffle donnait au loin
la mort. UbiTt le combattit, le tua, et voulut que son image figurât
dans les armoiries des Visconti Cl). Suivant Paul Jove , Otlion , l'un
des premiers Visconti. se signala dans l'armée de Godefroy de Bouil-
lon : un chef sarrâzin qu'il tua en combat singulier portait sur son
casque la figure d'un serpent dévorant un enfant; le vainqueur plaça
dans ses armoiries et légua à sa postérité ce monument de sa gloire(2).
Le récit de Paul Jove, s'il n'est pas plus vrai que l'autre, est au
moins plus vraisemblable.

Aymon , comte de Corbeil, portait sur son écu un dragon à deux
têtes.... On voit dans une rue de Corbeil un égout couvert qui abou-
tit à la rivière d'Étampes; là, suivant la tradition populaire, était
jadis le repaire d'un dragon à deux têtes, l'effroi de la contrée; la
comte Aymon eut l'honneur d'en triompher (3).

La famille Dragon de Ramillies avait pour armoiries un dragon
d'or en champ d'azur. Elle faisait remonter l'origine de son nom et
de ses armes pari ntcs à la victoire remportée par Jean, sire de Ra-
millies, sur un dragon qui désolait le territoire voisin de l'Escaut,
et que l'intrépide baron alla combattre jusque dans la caverne où le
monstre entraînait ses victimes (4).

Le lion, symbole de force , décorait ordinairement la tombe des
chevaliers. Sur la tombe de Gouffier de Lascours on y joint un ser-
pent, symbole de la prudence : bientôt on voit dans ces représenta-
tions « une allusion évidente à une aventure merveilleuse racontée
par les chroniques, et dans laquelle ce guerrier délivra un lion que
poursuivait un dragon énorme. L'animal reconnaissant s'attacha à
son bienfaiteur, et l'accompagnait partout comme un chien fidèie(5). »
Observons que c'est précisément l'aventure que prête à Reoaud de
Montauban l'auteur du Morgante(6). L'invention ne lui en appar-

(i) Carlo Terne. Ritratto di Milano , p. 273.

(2) Paul Jov. in Vit. duod. vicecom. mediol princip. .. Prœfatio.

(3) Millin. Antiquités nationales , tome II , art. Saint Spire de Corbeil

(4) Bottin Traditions, etc., p. 164-165.

(5) N. Dallou. Monuments des différents dges observés dans le département de In
Haute- Tienne, p. 35g.

(6 Mordante. Cant iv, ottav. 7 et seq.

DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 5o3

tient pas : le même conte se retrouve dans le roman en vers de
Chrestien de Troyes, intitulé le Chevalier au Lion (1).

De semblables récits ont pu naître de causes semblables , avant
l'invention des emblèmes chevaleresques et des armoiries.

Un guerrier se plaît toujours à présenter à ses adversaires des ob-
jets propres à les frapper de terreur. Le serpent est l'emblème d'un
ennemi prudent et dangereux ; le serpent ailé , ou dragon , le pré-
sage d'une destruction rapide et inévitable : ces signes trouvèrent
leur place sur les étendards , comme sur la surface des boucliers et
sur les cimiers des casques. Le dragon figurait parmi les enseignes
militaires des Assyriens ; le vainqueur des Assyriens, Cyrus, le fit
adopter aux Perses et aux Mèdes (2). Sous les empereurs romains et
sous les empereurs de Byzance , chaque cohorte ou centurie portait
pour enseigne un dragon (3). Grosley affirme (mais sans s'étayer de
preuves décisives) que, des enseignes militaires , qui étaient l'objet
d'un culte pour le soldat romain, les dragons passèrent dans les
églises, et figurèrent dans les processions des Rogations, comme des
trophées conquis sur la religion vaincue (4).

Quoi qu'il en soit , on admettra sans peine que de pareils signes
ont plus d une fois réveillé le souvenir du mythe astronomique. Et
quand on sait que , chaque soir, dans une cérémonie religieuse, l'i-
mage du dragon était portée à côté de celle de saint Georges devant
l'empereur de Constantinople (5) on est tenté de croire que saint
Georges doit à cette coutume la légende qui le place sur le même
rang que saint Michel.

Le premier, en Angleterre, Uther, père du fameux roi Arthur,
imita , dans les combats , l'exemple des Assyriens et des Perses , et
arbora pour enseigne un dragon dont la tête était d'or : il reçut, en
conséquence, le surnom de Pen-dragon (tête de dragon), surnom qui
a pu donner cours à bien des récits merveilleux. On racontait , par
exemple, qu'il avait vu dans les deux une étoile qui avait la forme
<l'un dragon de feu, et qui présageait son avènement à la cou-

(i) Manusc. de la Bibliothèque du Roi, u° -535, folio 16 verso, colonne 2.

(2) Georges Codin. Curop. De Officiai, palat. Constant... Feriœ quce in palatio so-
ient, etc.

(5) Modeslus. De vocabul. rei. milit. — Flav . Veget. De re militari, lib. 11, cap. i3
— Georg. Codin. Curop,, loc. cit.

(4) Grosley. Ephémérides , 111e partie , chap. 9, tome II , p. 222-225.

(5) Georg. Codin. Curop. De Officiai. Palat. Cons., loc. cit. « Cantatd igitur li-
■» turgid... aliud (Flammeolum) qucd fert sanctuni Georgium equitem , aliud dracon-
» teura , etc. »

5o4 DES SCIENCES OCCULTES.

ronne (1) On n'avait pas oublié l'origine astronomique de la lé-
gende primitive.

§ XII.

Mythologie antérieure , altérée pour y retrouver la légende du serpent.

Après avoir altéré l'histoire, méconnu l'origine des représenta-
tions physiques , oublié la signification des monuments, et même y
avoir lu et vu ce qui n'y existait point , le désir de retrouver partout
un mythe avec lequel on était familiarisé n'avait plus qu'un pas à
franchir; il n'avait plus qu'à sacrifier les objets d'une ancienne cré-
dulité, et à défigurer une mythologie antérieure, pour la ployer aux
récits d'une mythologie nouvelle. Voici, en ce genre, un fait qui,
sans être certain , n'est cependant pas dénué de probabilité. Il se
rattache à un souvenir assez fameux pour rendre excusables les dé-
tails où nous serons fore/* d'entrer.

En expliquant une médaille qui paraît être du xve siècle , et qui ,
au revers de la tête de Geoffroy dé Lusignan, dit Geoffroy à la
grand'dent , offre la tête d'un monstre fantastique , Millin (2) raconte
que Geoffroy fut invité à combattre un monstre qui déjà avait dé-
voré un chevalier anglais : prêt à tenter l'aventure , Geoffroy mou-
rut de maladie. La tête figurée sur la médaille est , ajoute-t-il , celle
du monstre , « que Geoffroy aurait certainement vaincu , si la mort
ne l'eût point prévenu. » Mais on ne frappe point de médaille pour
éterniser un exploit qui n'a point eu lieu : il faut donc que dans la
famille des Lusignan , à laquelle Millin attribue la fabrication de
cette médaille, on conservât la tradition que le brave comte, comme
tant de saints et de héros que nous venons de passer en revue, avait
été vainqueur du monstre.

Rappelons-nous: 1° que Geoffroy était fils ou plutôt descendant
de la fameuse Mellusine ou Merlusine (3), Melesendis, qui, tous iessa-

(i) Dncange. Glossar., verfoo Draco.

(•a) Voyage au midi de la France, tome IV, pages 707-708. — Geoffroy h la grand'-
dent mourut i>ers l'an l25o.

(">) Je ue contesterai point a M. Mazet, savant cité par Millin [Poyage au midi de la
France, tome IV, p. 706), que la mère de Geoffroy ne soit appelée, dans les titres,
Melicendis , Melesindis (Melisende) , et que ce nom ait pu se confondre avec celui de
Mellusine. Mais, loin d'admettre qu'il l'ait produit, je pense que la confusion n'eut
lieu que parce que le nom de Mellusine était déjà célèbre. Moins facilement adopterai-
jeune autre étymologie, suivant laquelle la dame de M elle , apportant en dot cette
scigueurie au sire de Lusignan, des deux noms unis on forma celui de Mellusine ( Mé-
moires de la Société des Antiquaires de France , tome III , p. 279-280). Au commen-
cement du xnic siècle, les femmes ne joignaient pas à' leur nom celui de la seigneurie

DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 5o5

médis, se transformait en serpent; 2' que les Sassenages , qui comp-
taieni Geoffroy cl la grand'dent parmi leurs ancêtres, avaient fait
sculpter sur la porte extérieure de leur château une figure Mellu-
sine (1) , c'est-à-dire moitié femme, moitié serpent.

Merlusine était une fée bienfaisante : il parut naturel de ranger
un de ses descendants au nombre des héros destructeurs de serpents
meurtriers; et, en lui appliquant une légende partout adoptée , de
lui attribuer une victoire consacrée par la médaille dont Miliin a
tenté l'explication.

Mais d'où put iiaîlre dans les marais du Poitou la création
d'un être moitié femme, moitié serpent , ou tantôt l'un et tantôt
l'autre?

Une tradition , conservée jusqu'à nos jours , assure que Merlusine
se transformait , non pas en serpent , mais en poisson (2). Voilà le mot
de l'énigme , qui nous reporte à une haute antiquité. L'image de la
femme-poisson, où les modernes veulent voir une sirène, quoique
tous les écrits et les monuments des anciens présentent les sirènes
comme des femmes-oiseaux (3) ; cette image , assez multipliée encore
du temps d'Horace pour que le poète , qui en ignorait la signiûca-

de leur époux; je ne crois même pas qu'elles portassent communément le nom des
seigneuries qui leur étaient propres. En prononçant Merlusine avec Brantôme {Fies des
hommes illustres, etc., tome VIII, p. 32a), et avec le peuple, guide plus sûr que
les érudits pour la prononciation des noms consacrés dans les contes anciens, je le
rapproche de l'orthographe du nom de famille de Geoffroy, écrit ainsi sur la médaille
citée, Qodefridus de Lusinem II suffit de placer avant ce dernier mot, mère (mater),
pour reproduire le nom de Merlusine, et prouver que ce n'est que le simple titre de mère
des Lusignan , appliqué par le peuple à la femme-serpent, à la fée, dont cette famille
prétendait descendre. Notre étymologie est d'autant moins invraisemblable, que le
premier auteur qui ait rédigé l'histoire de Mellusine , Jean d'Arras , écrivait sous le
roi Jean , au xtve siècle, lorsque, depuis longtemps, le nom de famille des Lusignau
était fixé et devenu célèbre.

(1) Miliin. Magasin encyclopédique , année 1S11 , tome VI , p. 108-112.

(2) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome III, p. 280. — Cette
tradition n'était pas ignorée de Scarron : dans sa troisième satire un fat annonce qu'i'
veut faire paraître sur le théâtre

L'infante Mellusine ;
L'héroïne sera moitié femme et poisson .
Observons que la tradition la plus généralement reçue se rapproche encore de celle-
ci , en plaçant Mellusine dans un vaste bassin, dont les coups de sa queue font jaillir
l'eau jusqu'aux voûtes de la salle. Bulletin de la Société d' Agriculture de Poitiers, 182.8,

p. 2l4"2i5.

(5) Dans un mur de la cour intérieure du Muséum de Paris, est encastrée une ronde-
bosse antique eu marbre blauc, représentant une femme- oiseau , une sirène.

A la ville Aklobraudino , Montfaucon vit de pareilles figures de Sirènes eu marbre
rou^r (Diarium italicum, 1702), p. 190-191. AStymphales, sur les limites de l'Argo-

Ôo6 DES SCIENCES OCCULTES.

lion , la citât comme le type de l'absurdité (1) ; cette image, que les
Grecs, moins éloignes de son origine, appliquèrent à Kurynome,
1 une des épouses du dieu de la mer ; cette image est celle sous la-
quelle les Syriens et les Phéniciens invoquaient Aslarté, Atergatis ,
la vierge céleste (2). On la retrouve dans le planisphère égyptien , où
elle représente le signe des Poissons réuni au signe de la Vierge. Elle
est consacrée dans les religions du Japon (3; et de i'Hindoustan (4) ,
et dans l'ancienne mythologie de l'île de Java (5).

Elle a pénétré même au Kamtschatka , sans doute avec la religion
lamique. Dans les iourtes des Kamtschadales du nord, on voit l'i-
dole Khan-taï, qui a la forme humaine jusqu'à la poitrine ; le reste
du corps ressemble à une queue de poisson. On en fabrique une nou-
velle chaque année *, en sorte que le nombre de ces images indique
depuis combien d'années l'iourte est construite (6). Celte particula-
rité prouve que l'idole Khan taï, comme la vierge-poisson des pla-
nisphères égyptiens, a une origine astronomique, puisqu'elle est
restée le symbole du renouvellement de l'année.

Nous ne pouvons parler aussi affirmativement de la Mère de VEau,
divinité malfaisante , moitié femme , moitié poisson , qui , suivant les
indigènes de la Guyane, se plaît à attirer les pêcheurs en pleine mer,
et à submerger leurs frêles embarcations. Cette fable , dit-on, était
répandue en Amérique avant l'arrivée des Européens (7).

Un symbole reproduit si fréquemment sur la terre est-il parvenu
dans les Gaules? Le temps a-t-il pu le modifier assez pour changer en
serpent l'extrémité du poisson?

lide et de l'Arcadie, des statues de marbre représentaient des jeunes filles ayant des
jambes d'oiseaux (Pausanias. Arcad., cap. 22). Dans les ruines des anciens temples
de l'île de Java , on découvre plusieurs figures d'oiseaux à tête de femme : on en re-
marque une qui présente la tête d'un bomme âgé [Description de Java , par Marchai
(4°, Bruxelles, 1824), planche 3 1) Cela prouve l'antiquité du mythe relatif aux Sirè-
nes, mais n'en révèle point 1'origiDe. Platon , aidé peut-être des traditions de l'Inde
antique , plaçait sur chacun des huit cercles des cieux une sirène qui chantait en en
suivant la révolution périodique [Plat, de Republ., lib x). Menéphylle , dans Plu-
tarque [Symposiac, lib. ix) repousse cette idée , parce que les Sirènes sont, dit-il ,
des génies malfaisants : mais Ammonius justifie Platon.

Ci) Turpiter atrum

Desinit in piscem mulier formosa superne.

Horat. De Art poet,, vers. 3-4.

(2) Suivant le scoliaste de Germanicus [Aratœa Phennmena f^irgo) la vierge cé-
leste est en effet Atergatis. Hyginus reconnaît Vénus dans le signe des Poissons.

(3) Canon. Divinité japonaise.

(4) Troisième avatar de fVishnou.

(5) Description de Java , etc. Planche 3l.

(6) Krachéninnikow. Description du Kamtschatka, première partie, chap iv.

(7) Barbc-Marbois. Journal d'un déporté , tome II , p. l34.

DES DRAGONS ET DES SEKPENTS MONSTRUEUX. 5o7

1° A la première question, je réponds que ce symbole existe en-
core dans une des plus anciennes villes de France, à Marseille. Sur
un angle du fort Saint- Jean , on distingue la figure gigantesque d'un
monstre, moitié femme, moitié poisson. Si on l'a ainsi reproduite
dans la construction du fort Saint-Jean , ce ne peut être que parce
qu'elle existait bien antérieurement, comme monument national.
Son nom , le même que celui de la ville, Marseille, indique qu'elle
représentait la divinité locale, la ville même divinisée. Pour adopter
un symbole si propre à caractériser une grande cité maritime, les
Phocéens n'eurent pas besoin de l'emprunter à Tyr, à Sidon ou à
Carthage : ils avaient fondé leur colonie sous les auspices de la
grande Diane d'Êphèse , de la vierge céleste , qui fut adorée sous cette
forme, non seulement darss l'Asie , mais même en Grèce, puisque la
statue moitié femme, moitié poisson, honorée à Phigalie, fut sou-
vent regardée comme une statue de Diane (I ).

T Les princes tatars font presque tous remonter leur généalogie à
une vierge céleste que rendit enceinte un rayon du soleil , ou tel
autre moyen aussi merveilleux (2) -, en d'autres termes, la mythologie
qui sert de point de départ à leurs annales se rapporte à l'âge où le
signe de la Vierge marquait le solstice d'été.

Les Grecs rapportaient l'origine des Scythes à une vierge, moitié
femme, moitié serpent, qui eut commerce avec Hercule ou Jupiter (3),
emblèmes l'un et l'autre du soleil générateur. Si les deux origines
n'en font qu'une, comme il est permis de le croire , dans l'image de
la divinité nationale, de la vierge céleste dont les Scythes ou Tatars se
prétendent descendus , les Grecs auront méconnu la forme de la
partie inférieure : au lieu de l'extrémité d'un poisson , ils auront vu
l'extrémité d'un serpent.

Maintenant, pour amener sur les bords de la Sèvre et le symbole
antique et l'altération qui l'a défiguré, je ne rappellerai point que les

(i) Pausanias. Arcad., cap. xn. — Une prêtresse de la Diane d'Ephèse, emportant
une statue de la divinité , avait suivi à Marseille les Phocéens; et ceux-ci, dans toutes
les villes qu'ils fondèrent en Gaule, et, par exemple , à Ài;de, instituèrent le culte de
Diane , tel qu'ils l'avaient reçu de leurs ancêtres. Strabo , lib. iv.

(2) Eloge de Moukden , p. i3 et 221-225. Alankava ou Alankoùa , princesse
mongole, éprouva trois fois de suite qu'une lumière céleste avait pénétré dans son
sein. Devenue grosse, elle annonça avec assurance qu'elle mettrait au monde trois
enfants mâles. Sa prédiction se vérifia. De ses trois fils, que l'on avait surnommés
enfants de lumière , l'un fut le père des Tatars Kap-Giaks; l'autre, le père des Selgink
ou Selgioukides ; Genggis et Tamerlan descendaient du troisième. (Petis de la Croix.
Histoire de Gengis-Khan , pages u-i3... Dlierbelot. Bibliotk. orientale, art. Alan"
kava.)

(3) Hemdot., lib. iv, cajpu-^» — Diod. Sic, lib. ir, cap. 26.

5o8 DES SCIENCES OCCULTES.

druides honoraient une vierge qui devait enfanter, la vierge céleslc
qui, tous les ans, à minuit, brillant au haut des cieux, (levait rendre à
la terre l'enfant dieu, le soleil naissant du solstice d'hiver 11 ne paraît
pas que les druides aient offert de représentations physiques à l'a-
doration de nos ancêtres, jusqu'au temps du moins où le commerce
des autres peuples les induisit peu à peu à imiter leur idolâtrie.
Mais Pytbéas avait côtoyé les rives occidentales de la Gaule, et sû-
rement il ne fut pas le seul parmi les navigateurs marseillais (1). Mais
les Phéniciens et les Carthaginois, qui venaient chercher l'étain dans
les îles Cassitérides, n'ont pu manquer de débarquer souvent sur les
côtes de Bretagne et de Poitou. L'une de ces nations aura porté dans
la Gaule occidentale l'image et le culte de la vierge-poisson ; sous la
figure d'une femme ayant une queue de poisson , les Gaulois adorè-
rent Onvana, ou Anvana (2). Jaloux, comme les princes tatars, de se
créer une origine surnaturelle, un chef gaulois aura prétendu des-
cendre de cette divinité ; il en aura choisi l'image pour son emblème
distinctif. Les progrès du christianisme auront réduit la déesse à
n'être plus qu'une femme douée encore comme fée d'une puissance
surnaturelle ; mais ils n'auront point aboli sa mémoire ni effacé son
image. Le temps et l'imperfection de la sculpture auront plus tard
occasionné une erreur semblable à celle que les Grecs avaient déjà
commise : la queue de poisson aura passé pour l'extrémité d'un ser-
pent. Basée sur cette méprise, la nouvelle tradition aura prévalu
d'autant plus facilement que , du ve siècle au xve, les serpents, nous
l'avons vu, ont joué un grand rôle dans les croyances populaires des
Occidentaux, et alors la forme donnée à Meflusine et l'exploit attri-
bué à son descendant seront devenus les conséquences du sacrifice
d'une ancienne croyance à une croyance plus nouvelle et générale-
ment adoptée.

§ XIII.

RÉSUMÉ.
La discussion de cette conjecture, que nous soumettons au juge-
ai) Dans toutes les villes qu'ils fondaient, les Marseillais établissaient le culte de
/a Diane d'Epbèse. Strabo , lib. iv.

(2) Martin. Religion des Gaulois, tome 11, p. lia. — Toland. History ofthe Druids,
p, i37. — Parmi les inscriptions découvertes dans la muraille antique de Bordeaux ,
on remarque celle-ci :

Ca ïus Ju lius Fin rus o N v a v m .
(Mémoire de l'Académie de Bordeaux, séance du i6jnin 1829, p. 182 et plaucbe 3,
ii° 52 ) Je crois que onvavœ, est le datif du même nom que onvana ; soit que l'inscrip-
tion ait été copiée inexactement , ou que l'ouvrier ait commis une erreur dans la trans-
cription d'un nom étranger.

DES DRAGONS ET DES SERPEKTS MONSTRUEUX- 609

mont des archéologues, ne nous a point écarté de notre sujet. Nous
nous sommes proposé de rechercher comment un récit évidemment
absurde , faux , impossible, a pu se répandre . se multiplier, et, tou-
jours le même sous mille formes diverses, trouver partout une égale
et constante crédulité.

Des faits réels , des métaphores usitées auraient pu quelquefois y
donner occasion, mais non le faire sortir du cercle étroit où l'on ob-
servait les uns, où Ton mettait les autres en usage.

Un accident aussi local, aussi variable que l'est le débordement
d'une rivière, n'a pu être représenté universellement par la même
allégorie, qui d'ailleurs ne s'y applique que d'une manière très im-
parfaite.

Le prétendu fait n'est dans l'origine que l'expression d'un tableau
astronomique adopté par la plupart des mythologies de l'antiquité.

Quand la tradition de ce dogme du polythéisme aura dû céder
aux progrès du christianisme, une cérémonie extérieure consacrée
dans cette religion créa presque autant de répétitions du mythe ori-
ginel que l'Eglise d'Occident comptait de réunions de fidèles. En
vain s'efforça -t- on d'appeler l'attention du vulgaire sur l'allégorie
qu'exprimait la cérémonie : son esprit, comme ses regards, resta fixé
sur la représentation physique. Ses habitudes l'emportant sur sa
piété, ce ne fut pas exclusivement parmi les habitants du ciel qu'il
chercha ses libérateurs : il en reconnut parmi les hommes surtout
quand, pour se conformer à un point de l'allégorie astronomique, il
dut supposer que le vainqueur avait perdu la vie au sein même de
la victoire. Les noms des personnages cétèbres, ceux des nobles dont
il craignait la puissance ou admirait le courage, vinrent s'appliquer
à cette tradition s ns cesse reproduite. On falsifia les souvenirs his-
toriques pour l'y retrouver; toute représentation physique propre a
en réveiller le souvenir en renouvela le récit; on la chercha dans
des monuments et dans des emblèmes qui lui étaient étrangers , et
jusque dans les signes qu'avaient inventés la gloire ou l'orgueil mi-
litaire. On alla même (si notre dernière conjecture n'est point té-
méraire) jusqu'à altérer les symboles et les croyances d'une mytho-
logie antérieure pour les lui approprier.... Singuliers progrès d'une
crédulité non seulement facile et aveugle, mais avide, mais insatiable !
Ne méritent ils pas d'être signalés aux méditations des philosophes?
L'histoire de la crédulité est peut-être la branche la plus étendue, et,
à coup sûr, l'une des plus importantes de l'histoire morale de l'espèce
humaine

5lO DES SCIENCES OCCULTES.

rote M.

DE LA STATUE DE MEMNOIV.

Récits et inscriptions qui attestent la vocalité d'une statue , et font même mention des
paroles qu'elle a prononcées. Explications peu concluantes, proposées par divers
auteurs. Suivant Langlès, les sons proférés quelquefois par la statue correspon-
daient aux sept voyelles, emblèmes elles-mêmes des sept planètes. Oracle quia pu
être prononcé par la statue de Memuon. Réfutation du système de M. Letronne. Le
miracle était probablement l'effet de la supercherie. Impossibilité d'arriver à une
solution satisfaisante du problème.

Près de l'antique Thèbes s'élevaient deux colosses monolithes :
l'enceinte qui les renfermait portait le nom de memnonia. Ce nom ,
qui , en langue égyptienne , désignait un lieu consacré à la mémoire
des morts (1), rappelait aux Grecs celui d'un héros chanté par Ho-
mère. Prompts à s'approprier et à rapporter à leurs traditions natio-
nales tout ce que leur vanité pouvait emprunter à la mythologie ou
à l'histoire des peuples plus anciens, ils regardèrent comme consa-
cré à Memnon , comme reproduisant l'image du guerrier, fils de
l'Aurore , qui périt sous les murs de Troie , l'un de ces colosses éle-
vés antérieurement au premier âge historique de la Grèce : c'est la
statue que rendit célèbre la propriété de faire entendre , au retour
du jour, un ou plusieurs sons , que l'enthousiasme religieux crut
être une salutation adressée à l'Aurore ou au Soleil.

A une époque sur la fixation de laquelle on élève des doutes , la
statue fut brisée dans sa partie supérieure ; les sons merveilleux con-
tinuèrent à se faire entendre ; ils semblaient sortir de la partie infé-
rieure. M. Letronne pense que le colosse fut restauré dans le troi-
sième siècle de notre ère : de massives assises de grès remplacèrent
la portion du monolithe dont les fragments jonchaient la terre.

Sous le règne d'Adrien , Ju vénal avait vu le colosse brisé. Lucien,

(1) M. Letronne... La statue nwcale de Memnon (1 vol. in-4°). Nous aurons plus
d'une fois occasion de citer ce savant ouvrage, quoique nous n'adoptions pas le système
qu'il est destiné à faire triompher.

DE LA STATUE DE MEMNON. 5ll

sous Marc-Aurèle , et Pbilostrate , sous Sévère, le représentent
comme entier. Lucien , il est vrai , en parle dans un ouvrage satiri-
que; mais ses railleries tombent sur les exagérations qu'un témoin
du prodige se permet dans son récit, et non sur l'état de mutilation
ou de restauration de la statue. Philostrate , par un anachronisme
évident, fait parier un observateur contemporain deDomitien. Celte
licence , qui n'a pu être de l'ignorance, semble prouver que la res-
tauration n'était pas récente : on ne recule point d'un siècle un fait
qui s'est passé la veille.

Les témoignages qui attestant la vocalité de la statue s'arrêtent au
règne de Caracalla. On ignore également dans quel temps et par
quelles mains la statue restaurée fut brisée de nouveau , et depuis
quand la partie inférieure, muette désormais , n'a plus révélé sa
gloire antique que par les inscriptions dont elle est en partie cou-
verte.

Avant de discuter les explications que l'on a voulu donner du pro-
dige , rappelons ce que nous en ont appris les Romains et les Grecs ,
les seuls dont nous possédions des témoignages directs.

Les Égyptiens accusaient Cambyse d'avoir, dans sa fureur impie,
brisé et renversé la salue de Memnon, comme il insulta ou détruisit
d'autres monuments (1) que la religion avait consacrés sur la terre
d'Oshïs. Leur juste horreur pour la mémoire d'un conquérant bar-
bare les aurait entraînés à lui imputer le résultat d'une catastrophe
naturelle , s'il était vrai , comme le rapporte Strabon , que la chute
du colosse fut l'effet d'un tremblement de terre, dont cet écrivain
n'assigne point la date.

Mais pourquoi Cambyse n'aurait il mutilé qu'une des deux images
sacrées? Celle question semble d'abord affaiblir la tradition généra-
lement reçue ; elle la fortifie, au contraire , si l'on admet que le son
miraculeux recommandait cette image , et celle-là seulement , à la
vénération religieuse des nationaux , et à la haine fanatique des ado-
rateurs du feu.

Manéthou , cité par Eusébe et Josèphe , et aussi par saint Jérôme,
affirme que la statue colossale d'Aménophis était la même que la
statue vocale de Memnon. Ce témoignage d'un contemporain de
Ptolémée Philadelphe, d'un prêtre égyptien très instruit des anti-
quités de son pays, serait d'un grand poids si l'autorité n'en était
pas contestée.

Denys le Périégète peint dans ses vers « l'antique Thèbes où le
» sonore Memnon salue le lever de l'aurore » (2). Suivant l'opinion

(1) Justin., lib l, cap. ix.

(2; Dionys Périeger , vers- 249- 2S0.

5l2 DES SCIENCES OCCULTES.

commune , le poêle géographe écrivait peu de temps après que l'E-
gypte eut été réduite en province romaine : il s'ensuivrait que le
prodige et la tradition fabuleuse qu'y appliquaient les Grecs et les
Romains, étaient alors , et depuis longtemps, connus et célébrés...
Maïs l'époque à laquelle llorissail Denys flotte, au gré de la critique,
du règne d'Auguste au règne de Sévère et de Caracaîla.

« Là, dit Strabon en parlant de l'enceinte sacrée du memnonia ,
là étaient deux colosses d'une seule pierre chacun, et voisins l'un
» de l'autre. L'un subsiste entier. La partie supérieure de l'autre a été
» renversée, dit-on (littéralement, disent-ils), par un tremblement
» de terre. On croit aussi que du trône et de la partie du colosse
» restée sur sa base sort un son semblable à celui que produirait un
» coup modéré. Moi-même, accompagnant iElius Gallus, avec une
» troupe de ses amis et de ses solats, je l'ai entendu vers la première
» heure du jour. Partait-il delà base ou du colosse même; était-il
» produit par quelqu'un des assistants? Je ne puis le décider. Dans
» l'incertitude de la cause réelle, il vaut mieux tout croire que d'ad-
» mettre qu'un son puisse sortir de pierres ainsi disposées (1). »

Dans son voyage en Egypte, « Germanicus admira Limage en
» pierre de Memnon , qui rend un son semblable à celui d'une voix
» humaine (voealcm sonum) quand elle est frappée des rayons du
» soleil. » Ainsi s'exprime Tacite, historien d'autant plus croyable
qu'il avait, dans sa jeunesse, appris de plusieurs vieillards contem-
porains de Germanicus des détails importants sur l'histoire de ce
prince (2).

« A Thèbes, dit Pline , dans le temple de Sérapis , est la statue que
» l'on croit consacrée à Memnon , et qui rend un son tous les jours,
» lorsque la frappent les rayons du soleil levant (3). »

Juvénal , résidant ou relégué dans la Haute-Egypte , non loin de
la contrée que rendaient fameuse les monuments du memnonia, ca-
ractérise la statue par ces mots : « Là , dit-il , résonnent les cordes
» magiques du mutilé Memnon (4). »

« J'ai encore plus admiré le colosse, dit Pausanias (5). C'est une
» statue assise qui paraît représenter le soleil... Bien des gens l'ap-
» pellent statue de Memnon ; mais les ïhébains nient que ce soit ce
» personnage... Cambyse la brisa (littéralement la divisa en deux).

(i) Strabon, lib. xvn.

(2) Tacit. Annal. , lib. n , cap. 6 1 , et lib. iu , cap. 1 6.

(3) Plin. Hist. nat., lib xxxvr, cap. 7. N°. Dion Chrysostôme [prat, xxxi) parle
de la statue de Memnon comme de l'image d'une divinité.

(4) Jnvénal. Sat. xv, vers. 5.

(5) Pausanias Attic, cap. 41.

DE LA STATUE DE MEMNON. 5 1 3

» Aujourd'hui , la partie supérieure , du sommet de la tête au milieu
» du corps , gît abandonnée sur le sol. L'autre partie semble encore
» assise; et tous les jours , vers le lever du soleil, elle rend un son
» tel que celui des cordes d'une cithare ou d'une lyre , quand elles se
» rompent à l'instant où on les monte. »

La renommée du colosse attirait les curieux en Egypte du temps
de Lucien. Dans le dialogue sur l'amitié (Toxaris) Lucien, rapporte
que « le philosophe Démétrius fit le voyage d'Egypte, afin de voir

» Memnon Il avait entendu dire que Memnon , au lever du soleil,

» faisait retentir sa voix (jSoàv) .... Je partis de Coptos, fait-il dire à
» Eucrate dans le Philopsmcle , pour voir Memnon et entendre le son
» merveilleux qu'il produit au lever du soleil. Je l'ai donc entendu ,
» non comme tant d'autres, émettant un bruit vide de sens : Mem-
» non lui même , ouvrant la bouche, m'a adressé un oracle en sept
» vers que je vous répéterais , si cela n'était point superflu. »

« Tournée vers l'orient , dit Philostrate , la statue de Memnon
» parle , dès qu'un rayon de soleil vient à tomber sur sa bou-
» che (l). »

A une époque où le prodige avait certainement cessé, Himérius,
contemporain d'Ammien Marcellin , rappelait encore que le colosse
parlait au soleil, d'une voix humaine (2). Mais , vu leurs dates , son
témoignage et celui de Callistrate (3J constatent seulement l'existence
d'une tradition que ces auteurs rapportent sans la discuter.

Deux scoliastes inédits de Juvénal et le savant Eustathius nous
instruisent des modifications que la tradition avait subies en des
temps postérieurs.

Suivant le premier (4) « la statue de Memnon fils de l'Aurore était
m fabriquée par un artifice mécanique, tel que , û'unevoiœ humaine,
» elle saluait le soleil et le roi. Cambyse, pour connaître la cause de
» ce prodige , fit couper la statue en deux : après cela , elle salua en
» core le soleil , mais non le roi. C'est pour cela que le poète a em-
» ployé l'épithète dimidio (dont il ne reste que la moitié). »

L'autre scoliaste renverse étrangement la tradition reçue (5) :
« Une statue en airain , représentant Memnon et tenant une cithare,
» chantait, dit-il, à certaines heures de la journée. Cambyse la fit
» ouvrir, supposant qu'un mécanisme était caché dans la statue.
» Mais , quoique ouverte , la statue , qui avait reçu une consécration

(i) Philostrat. De Fit. Apollon., lib. vi, cap. 6.

(2) Himérius. Orat. vrii et xvi. Photii, Bibl.^ cod. 24«3.

(3) Callistrat Exercit. de Memnone.

(4) Scoliaste inédit de Juvénal cité par Vandale, Casselins et Donza.

(5) Antre scoliaste inédit cité par Vandale.

33

0 1 4 I3KS SCIENCES OCCULTES.

» magique rendit des sons aux heures accoutumées. C'est pour cela
» que Junéval donne à JVlemnon l'épilhète Mmidius , ouvert, coupé
* en deux parties «

Commentant les vers 249-250 de Denys le Périégète, Eustathsus
rappelle d'abord que !e colosse représentait le Jour fils de l'Aurore :
« C'était , ajoute-t-il, une statue d'homme qui , animée par un certain
» mécanisme , faisait entendre sa voix ; et ainsi, par un mouvement
» qui paraissait naturel ou spontaDé , parlait comme si elle eût salué
» le Jour et lui eût rendu hommage. »

De nombreuses inscriptions grecques et latines , gravées sur le co-
losse, attestent que divers personnages , amenés par la religion ou
la curiosité, ont entendu la voix miraculeuse. M. Letronne îjles a
réunies au nombre de soixante - douze, et les a restituées et expli-
quées. En conservant sa numération , je ne citerai que celles qui
jettent sur mon sujet un nouveau jour.

Six inscriptions (n,,s x , xn, xvn , xx , xxxvi et xxxvn) attestent
que Memnon s'est fait entendre le même jour, à deux reprises diffé-
rentes. Une autre (n xix) rapporte que la voix a résonné trois fois
en présence de l'empereur Adrien , pour qui ce prodige est devenu
un gage de la faveur des dieux.

L'auteur de la xvne assure que Memnon lui a parlé et l'a salué
amicalement.

Voici, suivant l'opinion de Jablonski (2 , adoptée par plusieurs
savants, la traduction de la xne inscription :

« Le fils de Tithon et de l'Aurore , Memnon , précédemment nous
» a seulement fait entendre sa voix; il nous a salués aujourd'hui
» comme ses alliés et ses amis. J ai saisi le sens des paroles émanées
» de la pierre. La nature créatrice de toutes choses les a inspirées. »
A la dernière phrase, M Letronne pense que l'on doit substituer
celle-ci : « La nature créatrice de toutes choses a-t elle donc donné
» à la pierre le sentiment et la voix?» Sans entrer dans la discussion
des mots, nous observerons que la correction a, au fond , moins
d'importance qu'elle ne paraît en avoir. La distinction bien marquée
entre te son dépourvu de sens que Memnon faisait communément
entendre, et mm salutation amicale, prouve, ce me semble, que
l'auteur de l'inscription , comme celui de la xvu% avait entendu des
paroles distinctes , qu'ii crut émanées de la pierre sacrée.

En rapprochant ces divers témoignages, on voit que le colosse
rendait communément , vers le commencement du jour, un son

( i ) La statue vocale de Memnon , etc.
(i) Jablonski.

DE LÀ STATUE DE MEMNON. 5 1 5

comparé à celui d'une corde de cithare ou d'un instrument de cuivre
(inscr. xixe). Le prodige s'est répété deux et même trois fois dans
un jour. Enfin le miracle se proportionnant sans doute à la crédu-
lité des admirateurs, arrivait jusqu'à la prononciation de paroles
suivies et formant un sens complet.

Ce dernier prodige , que rappellent également les inscriptions ci-
tées et les traditions conservées par Hémérius, Philostrate et lephi-
lopseude de Lucien , semble le moins admissible de tous : je le crois le
plus facile à expliquer.

Il n'était pas exclusivement propre à Memnon. A Daphné, près
d'Antioche , s'élevait le temple d'Apollon , dont l'image , à l'heure
de midi , avait fait entendre à ses adorateurs le chant d'un hymne
mélodieux (1).

Si l'on se rappelle ce que nous avons dit (chap. XII) des statues
vocales célébrées par Pindare , des têtes parlantes , du parti que li-
raient de l'engastrimysme les thaumaturges, et des ressources que
leur assurait la science de l'acoustique, l'impossibilité disparaît:
tout dépend du choix du moment et de l'absence des spectateurs in-
commodes. On soupçonnera même qu'en croyant répéter un men-
songe ridicule , Lucien a pu reproduire un fait dont le fond est vérita-
ble , un miracle susceptible de se reproduire , en des circonstances
opportunes , devant des enthousiastes aussi incapables de pénétrer
un artifice que de concevoir un doute ou d'élever une objection.

Qui sait même si nous ne pourrions pas retrouver cet oracle
en sept vers qu'entendit le philopseude , et qu'il regarda sans doute
comme « inspiré par la nature créatrice de toutes choses? » Voici un
oracle composé aussi de sept vers, qu'Eusèbe nous a transmis (2) , et
qui semble répondre à cette question :

« Invoque Mercure ; et le Soleil de la même manière
» Le jour du Soleil; et la Lune, quand d'Elle arrivera
,, Le Jour; et Saturne; et , à son rang Vénus ;

» Par les invocations ineffables, qu'a trouvées le plus excellent des Mages (3),
» Roi de la sept j ois résonnante , connu d'un grand nombre d'hommes;

» Et (invoque) toujours , beaucoup et à part, le Dieu à la septuple voix. »

Le texte même indique qu'il manque un vers ; l'omission des noms

(t) Libanius. Mono dia super Daphn. Apollin.

(2) Euseb. Prcepar. Evangel., lib. iv.

(3) Cette expression ne désigne point Zoroastre. Les Grecs ont souvent donné à des
prêtres chaldéens et même égyptiens le titres de Mages :il ne signifiait pour eux qu'un
homme consacré à une divinité spéciale, inspiré par elle, et supérieur aux autres hom-
mes en science et en sagesse.

5l6 DES SCIENCES OCCULTES.

de Mars et de Jupiter le prouve : ce vers était le premier, le troisième
ouïe quatrième, plutôt que le sixième; il complétait l'oracle, et pour
le sens et pour le nombre des vers. Transporté, par l'inadvertance
d'un copiste , à la sixième place, il aura été omis plus tard, parce
qu'il n'y présentait aucun sens.

L'oracle prescrit d'adresser des invocations aux planètes, en ob-
servant le jour consacré à chacune d'elles. Malgré la perte d'un vers,
il est visible que les invocations, comme les jours de la semaine et les
planètes, devaient être au nombre de sept. Celui qui a trouvé ( qui a
institué ce culte , était le Roi ( le directeur) de la sept fois résonnante,
nom qui semble indiquer une machine , une statue propre à faire
résonner sept intonations. Il est ordonné ensuited'invoquerconstam-
ment le dieu à la septuple voix. Rapproché ainsi de la sept fois réson-
nante, ce Dieu était celui , sans doute , à qui la machine était con-
sacrée, ou dont la statue offrait l'image, le Roi du monde céleste
connu des anciens , le Soleil. La statue de Memnon était celle du So-
leil , suivant Pausanias.

A ce premier indice, d'autres viennent se joindre pour appuyer
notre conjecture.

Dans les premiers siècles du christianisme, on attachait une im-
portance religieuse aux sept voyelles : Eusèbe prend soin de nous
faire observer que, par un mystère merveilleux , le nom ineffable de
Dieu , dans les quatre formes que lui fait subir la grammaire , com-
prend les sept voyelles (t). Cette importance explique aussi une in-
scription composée de sept lignes, chacune desquelles présente les
sept voyelles grecques différemment combinées (2). Gruter, il est
vrai, et son éditeur, regardent l'inscription comme apocryphe : mais
Edw. Holten a vu sur une pierre les sept voyelles sculptées et
combinées de la même manière (3). Tout le mystère qu'elles renfer-
ment consiste , dit-il , dans le nom de Jéhovah composé de sept
lettres et sept fois répété II attribue, avec vraisemblance, les in-
scriptions de ce genre aux Basilidiens. Les Basilidiens . comme tant
d'autres sectaires des premiers siècles de l'Église, n'étaient que des
théurgistes qui transportaient dans le christianisme les rites et
les superstitions d'initiations plus anciennes.

C'est à l'Egypte qu'avait été empruntée, comme tant d'autres , la
superstition relative aux voyelles. Les prêtres égyptiens chantaient
les sept voyelles comme un hymne consacré à Sérapis (4). Sérapis ,

(i) Prœp, Evang., lib. vr, cap. 6.

(2) Jan. Gruter. Corjj. inscrip/., tome II , p. xxi.

(5) lÙi:, p. cCoxvi.

(4) Dionys. Haîicam.

DE Là STATUE DE MEMNON. 5 1 7

rôans une inscription conservée par Eusèbe 1) , (lisait lui-même à ses
adorateurs : « Les sept voyelles me rendent gloire , à moi , le Dieu
» grand et immortel , le père infatigable de toutes choses. » Est-il
besoin de rappeler que Sérapis était un des emblèmes du système
solaire divinisé , et que Pline assigne à Sérapis le temple auquel ap-
partenait la statue de Memnon ?

Le mystère attaché à ce mode d'adoration explique l'épilhète d'in-
effables donné aux invocations , et le silence que garde Eucrate sur le
texte de l'oracle en sept vers qu'il prétend avoir entendu. Ainsi la re-
ligion des Hindous, celle des Parses et l'islamisme même consacrent
certaines syllabes dont la prononciation équivaut à une prière , et
dont on ne doit point révéler la sainte efficacité.

Quelque valeur que l'on accorde ou que l'on refuse à ces conjec-
tures , on admettra sans peine qu'en des cas particuliers , où une cu-
riosité éclairée ne gênait point l'opération des thaumaturges , le pro-
cédé propre à animer des androïdes et peut être lengastrimysme
seul , suffisaient pour produire les paroles et les oracles attribués à
Memnon.

Il est moins aisé d'expliquer le miracle que chaque matin voyait
se renouveler.

L'idée d une supercherie que pouvait faciiiter la masse du colosse
paraît avoir frappé Strabon. Son langage est celui d'un homme qui
se défend de l'illusion qu'on tenterait de lui faire, plutôt qu'il ne re-
connaît celle qu'on lui a faite. On voit qu'il est arrivé prédéterminé
à tout croire, avant d'admettre que le son put réellement partir de
la statue. Aucun fait d'ailleurs ne vient appuyer sa conjecture.

Les termes dont Juvénal s'est servi semblent indiquer que, dans
son opinion , le prodige était le fruit d'un art magique , c'est-à-dire
d'un mécanisme ingénieux et caché. Eustathius l'affirme positive-
ment , ainsi que les deux scoliastes du satirique latin. L'un d'eux
parle même d'une consécration magique de la statue. Mais d'ailleurs
il s'éloigne tellement de l'histoire ou de la tradition connue que son
témoignage est à peu prés sans valeur.

Le savant Langlès avait adopté une explication analogue. Pour la
rendre plausible , il part de la supposition que Memnon répétait les

(1) Euseb. Prœp. Evangel., lib. cap. — Scaliger. Anirnadvers. Euseb.,

u" 1750. — Observons que les voyelles n'ont cessé qu'assez tard de jouer un rôle dans
les allégories mystiques relatives au monde solaire. Echos d'autant plus fidèles des
anciens qu'ils les comprenaient moins, des écrivains modernes ont conservé la tradition
qui rattachait aux voyelles l'idée des planètes. Au xvic siècle , Belot, curé de Milmoui ,
établit dans sa Chiromancie (chap. xvin) que les cinq voyelles sont consacrées aux
cinq planètes principales.

5i8

DES SCIENCES OCCULTES.

sept intonations consacrées dans l'hymne des prêtres égyptiens. Pour
les reproduire , il suffisait d'une suite de marteaux disposés le long
d'un clavier, et frappant des pierres sonores de la nature de celles
qui , depuis un temps immémorial , servent à la Chine d'instruments
de musique (1).

Si l'on croyait ce que dit Philostrate, que le colosse, tourné vers
l'orient , résonnait au contact des rayons du soleil et à l'instant même
où ils tombaient sur sa bouche, on admettrait facilement qu'un secret
bien connu des anciens mettait en action le mécanisme miraculeux :
la chaleur vive et prompte obtenue par la concentration des rayon*
solaires suffisait pour dilater une ou plusieurs verges métalliques
qui, en Rallongeant, agissaient sur le clavier dont Langlès suppose
l'existence. C'eût été ainsi , grâce au soleil même, que, par une har-
monie religieuse , la statue saluait le retour du dieu auquel elle
était consacrée et dont elle offrait l'emblème.

Mais sur quoi se fonde la supposition que , du colosse , émanaient
habituellement sept intonations successives? Si, dans certains cas
très rares, l'habileté des prêtres a pu produire quelque chose de
semblable , les témoignages historiques ou les inscriptions n'attes-
tent , en général , que l'existence d'un son unique. Le prodige d'ail-
leurs a été observé longtemps avant la restauration de la statue et
lorsque sa tête , gisante sur le sable, ne communiquait plus avec la
base , d'où le son semblait partir : aucune observation , d'ailleurs,
n^a pu faire découvrir , dans le colosse , une cavité propre à recevoir
le mécanisme sonore imaginé par Langlès.

Cette dernière remarque repousse la conjecture de Vandale, qui
supposait que dans le colosse égyptien , comme dans plusieurs au-
tres statues, était pratiquée une cavité (2) où pouvaient s'introduire
les prêtres chargés de prêter à la divinité le secours de leur voix.

L'explication proposée par Dussault n'est pas plus admissible.
« La statue étant creuse, dit-il, la chaleur du soleil échauffait l'air
» qu'elle contenait ; et cet air , en sortant par quelque issue , produi-
« sait un bruit que les prêtres interprétaient à leur gré (3) ». Quel
témoignage nous a jamais appris que la statue fut creuse? Et d'ail-
leurs Dussault n'attribue-t-il pas à l'élévation de température un
effet impossible ? Pour arriver jusqu'à l'air intérieur , la chaleur du
soleil aurait dû pénétrer une couche de pierre épaisse au moins de

(i) Langlès. Dissertation sur la statue -vocale de Memnon.., A la suite des Foyages
,1e Norden, tome II , p. 1 5 7- 256.

(2) Vandale. De oraculis, p. 207-209. — Voyez ci-dessus, chap. vu.

(3) Dussault! Traduction de Juvénal (2e édition), tome II . p. 452, note 5„

DE LA STATUE DE MEMNON. OI9

deux ou trois décimètres; et cela presque instantanément , et lors-
que le disque du soleil était a peine élevé sur l'horizon.

Dans les appartements immenses construits tout entiers en blocs
de granit que recèlent les ruines de Carnac, des artistes français
affirment avoir entendu , au lever du soleil , ces s -ns si fameux ren-
dus par des pierres. « Les sons paraissent partir des pierres énormes
» qui couvrent les appartements, et dont quelques unes menacent de
» s'écrouler : le phénomène provenait sans doute du changement
»> presque subit de température qui se fait au lever de l'aurore (1). »
J'incline plutôt à penser que les sons étaient produits par le cra-
quement d'un de ces blocs prêts à s'écrouler, entre ces masses d'un
granit rouge qui, frappé avec un marteau . résonne comme une clo-
che (2 .

En effet , si Ton admet L'explication donnée, il faut accorder aussi ,
non seulement que la statue de Memnon n'aurait jamais dû cesser
d'être sonore, mais aussi que les plafonds, les murs, les colosses,
les aiguilles de granit, élevés en si grand nombre sur le sol de l'E-
gypte , rendaient aussi des sons au lever du soieil. Dés lors la mer-
veille aurait disparu : la résonnance sonore n'aurait été qu'un fait
simple, aussi commun que le cours d'un ruisseau et le bruit d'un
orage. Mais, nous le savons, le colosse de Memnon jouissait seul de
sa prérogative ; il l'a perdue . sans que son exposition au soieil et la
température du climat aient subi le moindre changement.

L'assertion qui sert de base à celte explication est d'ailleurs des-
tituée de vraisemblance. Un changement de (empérature, si brus-
que qu'on le suppose , fera-t-ii résonner un corps sonore ? Non. On
ne cite aucune expérience directe qui puisse autoriser à le croire.
Une cloche 9 un tamtam qui y seront exposés , resteront muets ; les
cordes d'une harpe éolienne, si promptes à produire , au souffle de
Pair, des accords prolongés, gardent le silence, quoiqu'à la fraî-
cheur de la nuit succède , au lever du soieil , une température sensi-
blement élevée.

Un voyageur anglais, sir A. Smith, assure qu'il a visité la statue
de Memnon, et qu'à six heures du matin , accompagné d'une nom-
breuse escorte, il a entendu très distinctement les sons qui rendaient
celte image si célèbre dans l'antiquité (3). Selon lui , ce bruit mysté-
rieux ne sortait pas de la statue , mais du piédestal : il le croit un ré-
sultat de la percussion de l'air sur les pierres du piédestal ; elles sont

fi) Description de l'Egypte } tome I, p. 254-
(2. Magasin encyolop , 1816, tome II, p. 29.
(5) Revue eneyclop., 1821, tome IX, p. ^92.

SïO DES SCIENCES OCCULTES.

di posées de manière à produire ce singulier effet. Mais comment
concevoir cette disposition , puisque la base et la partie inférieure
du colosse ont toujours été et sont encore d'une seule pièce? Et com-
ment produirait-elle le résultat indiqué? C'est ce que le voyageur
n'explique point. On demande enfin comment, seul entre tous les
modernes, il aurait entendu la voix du colosse qui, pour tous les
autres hommes, est condamné , depuis tant de siècles, au silence?
Comment un phénomène si important aurait-il échappé aux Fran-
çais qui ont séjourné plusieurs années en Egypte , et qui ont poussé
si loin leurs savantes investigations ? Sir A. Smith a probablement
élé déçu par un craquement semblable à ceux que les artistes fran-
çais ont entendu à Carnac.

Tel était l'état de la question, quand M. Letronne a essayé de la ré-
soudre définitivement par une hypothèse nouvelle, qu'il étaie d'une
érudition profonde et d'une habile dialectique (1).

Le silence d'Hérodote et de Diodore de Sicile sur l'existence du
prodige et sur la tradition qui attribuait à Cambyse la destruction
du monument , l'autorise à rejeter celle-ci, et à rapprocher de plu-
sieurs siècles l'époque où la voix de Memnori commença à se faire
entendre II repousse, comme interpolé, le passage important de
Manéthon ; il prend pour point de départ l'assertion de Strabon; il
la rapproche de la mention que fait Eusèbe d'un tremblement de
terre qui causa de grands désastres en Egypte, vingt-sept ans avant
notre ère (2). Alors , suivant lui , le colosse fut brisé , comme d'au-
tres monuments, et acquit, par sa mutilation, la vocalité dont jus-
qu'alors il n'avait point joui.

Cette propriété nouvelle n'offrit d'abord aux spectateurs natio-
naux qu'une singularité sans importance. Plus tard, les Grecs et les
Romains y virent un miracle, dont la renommée toutefois ne s'éten-
dit au loin que sous le règne de Néron. Alors seulement les curieux
commencèrent à inscrire , sur le colosse, des témoignages de l'admi-
ration religieuse dont ils étaient pénétrés. Aucune de ces inscriptions
n'a un Égyptien pour auteur ; preuve que l'admiration et l'enthou-
siasme n'atteignaient pas les nationaux. En rapportant le voyage de
Germanicus en Egypte , Tacite a parlé de la statue de Memnom,
comme on en parlait sous Domitien et sous Trajan : il a eu le tort de
substituer les idées qui prévalaient de son temps, à celles que l'on
avait conçues un siècle auparavant. L'éclat du miracle alla toujours
en augmentant. 11 était au comble sous le règne d'Adrien. Il n'avait

(l) De la statue vocale de Memnnn , etc.
(a) Euseb. Chronicon.

DE LA STATUE DE MEMNON. 02 l

pas diminué , lorsque Septime Sévère conçut et exécuta ie projet de
rétablir le colosse, et de substituer des assises de pierre à la portion
du monolithe qui s'était brisée en tombant. La statue alors devint
muette: les dernières inscriptions qui témoignent de sa vocalilé ne
sont point postérieures au règne simultané de Sévère et de ( ara-
calla; et depuis ce règne aussi, nul écrivain n'a parlé du miracle
comme en ayant été témoin.