NOL
Des sciences occultes

Chapter 25

M. Nouai de La Houssaye pense que ce miracle figure la victoire

remportée par le saint sur les derniers restes de la religion druidi- que, dont la Roche-aux-Fées avait vu jusqu'alors se perpétuer les cérémonies. 11 explique de même la répétition d'un miracle sembla- ble dans la légende de saint Efflam , et dans celle de quelques autres saints (4). On étendra volontiers sa conjecture au^ œuvres d'un thaumaturge qui, devant une pierre probablement druidique, et honorée encore aujourd'hui par des rites superstitieux , vainquit un dragon qui désolait le territoire de Neuilly-Saint Front, dans l'arron- dissement de Château-Thierry (5).
Sur une médaille de plomb frappée à Amiens en 1552 (sans doute d'après un type plus ancien) saint Martin est représenté enfonçant
(i) Mémoires de l'Académie celtique, tome IV, page 5 il.
(2) Appendini. Notizie istorico- entiche sulle antichita , etc., de Ragusei , totue I page 5o. — Pouqueville Foyage dans la Grèce , tome I , pag. 24-26. 0) Sigeberti Chronicon , uuuo 3gg.
(4) Mémoires de V Académie celtique , tome V, page 077.
(5) Mémoires delà Société des Antiquaires de France, tome I, pages 426-427,
49° DES SCIENCES OCCULTES.
une lance dans le corps d'un dragon qu'il foule aux pieds. « On a » voulu par là exprimer sa victoire sur les divinités païennes (1).»
Vainqueur du paganisme, Constantin aimait à se faire peindre armé de la croix et perçant de sa lance un effroyable dragon 2). Dans une ville de Normandie, on voyait, il y a trente ans, un vieux tableau servant d'enseigne à une hôtellerie. Au costume et à la figure, on y reconnaissait Louis XIV ; nouveau saint Michel, ce mo- narque terrassait le dragon infernal: c'était, je le suppose, une commémoration de la révocation de l'édit de Nantes.
L'hérésie, en effet, non moins que les fausses religions, est réputée l'œuvre de l'esprit des ténèbres (3 . Le dragon, dont , jusqu'en 1728, les chanoines de Saint-Loup, à Troyes, ont porté à la procession des Rogations une image en bronze (4), passait pour l'emblème de la vic- toire remportée par saint Loup sur l'hérésie des Pélagiens.
§ VIL
Multiplicité des faits de ce genre, adoptés comme des faits réels.
Mais les allégories ne sont pas à la portée de la multitude igno- rante et dressée à croire aveuglément. Le serpent promené aux jours des Rogations fut généralement regardé comme la représenta- lion d'un serpent réel , à l'existence duquel on ne craignit pas d'as- signer une date certaine. En vain révélait-on aux superstitieux le sens de l'allégorie ; en vain , par exemple, montrait-on, dans un ta- bleau , saint Vèran chargeant de liens l'esprit infernal : on persista à croire et à raconter que le territoire d'Arles fut jadis délivré par saint Vèran des ravages d'un serpent monstrueux, et un tableau placé à côté du premier a perpétué le souvenir de cette victoire (5), remportée, conformément à l'origine de la légende, à l'entrée d'une grotte, auprès d'une fontaine.
Chaque paroisse eut son dragon, comme aujourd'hui encore, dans toutes les paroisses d'Espagne, l'image du serpent (Tarasca) est por- tée en procession, le jour de la Fête-Dieu. L'histoire du monstre varia encore plus que ses formes : l'imagination et la crédulité lui
(i) Mémoires de l'Académie du département de la Somme , tome I , page 699.
(2) Euseb. Pamph... de vitd Constantini , lib. 111 , cap» 3.
(3) Pour célébrer l'anatbème porté dans le concile de Constance contre la doctriue de Jean Hus et de Jérôme de Prague, et le supplice de ces deux infortunés , l'empereur Sigismoud institua l'ordre du Dragon renversé : le Dragon figurait l'hérésie vaincu*. ■Dictionnaire de Moréri, art. Dragon renversé.
({[) Grosley. Ephémérides , 3e partie, chap. 91, tome II, pag. 223-225. (5) J'ai vu ces peintures dans la Majore, église d'Arles, en 1 81 3.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. ^9 l
allribuaient des œuvres surnaturelles. De l'effroi, on passa même au respect, et plus loin encore. Le dragon de Poitiers (1) était pieuse- ment surnommé la bonne sainte Vermine; on le priait avec ferveur ; on s'empressait d'y faire toucher des chapelets : soit que, monument adoptif, il fût resté ce qu'il avait été jadis, une idole ; soit qu'il le fût devenu peu à peu , au milieu d'une population superstitieuse.
PJus communément, l'emblème du principe du mal fut environné de signes de haine et d'horreur. Son histoire justifiait ces sentiments : il avait été le fléau du pays dans lequel on promenait son image Son venin avait empoisonné les fontaines, et son souffle avait infecté l'air de maladies contagieuses II dévorait les troupeaux, déchirai^ les hommes, choisissait pour viclimes de jeunes filles, des vierges consacrées au Seigneur ; les enfants disparaissaient , engloutis dans l'abîme de sa gueule épouvantable ... Le Bailla , figure de dragon que l'on promenait à Reims le jour de Pâques , avait probablement celte origine. Le dragon doré qui figurait à la procession des Roga- tions, dans la paroisse Saint- Jacques de Douai , était l'emblème du démon qui avait dévoré le blé dans les épis , et fait manquer la ré- colte, pour punir les cultivateurs du refus de payer la dîme 2).
A Provins, jusqu'en 1761, les paroisses de Notre Dame et de Saint- Quiriace faisaient porter à la procession dts Rogations, Tune un dragon ailé , l'autre un monstre nommé Lézarde : ces deux animaux avaient désolé autrefois la ville et ses environs (3). Saint Florent vinl , par l'ordre de Dieu, se fixer dans une grotte ou caverne, située sur la rive. gauche de la Loire , et en chassa les serpents dont elle était remplie. Bientôt après il délivra les habitants de Mur (aujourd'hui Saumurjd'un énorme serpent qui dévorait les hommes et les ani- maux, et se cachait dans un bois, près des bords de la Vienne (4).
A Tonnerre , le saint abbé Jean fut vainqueur d'un basilic qui in- fectait les eaux d'une fontaine{b). La Vivre de Larré, à laquelle un proverbe bourguignon assimile les femmes accusées d'avoir une mauvaise tête (6), était un serpent, caché près d'une fontaine , dans
(1) Mémoires de la Société des Antiquaires ds France , tome I , page 4^4- — Mé- moires de V Académie celtique , tome V, pages 54-55.
(2) Bottin. Traditions des Dragons volants, etc., pages iS-j et 160-161.
(3) Ch. Opoix. Histoire et description de Provins, in-8°. Provins, l823, p. 4-35-436.
(4) J.-J. Bodin. Recherches historiques sur Saumur et le Haut- Anjou, tome I , pages 1 17-122.
(5) Greg\ Turon. De glorid confessor., cap, 87.
(6) La Monnoye. Noël bourguignon, in-12, 1729, pages 399-400. — Vivre, vouivre ou guivre, vipère, serpent... Le mot guivre a conservé ce sens dans le vocabulaire du Ma -on,
%2 DES SCIENCES OCCULTES,
le voisinage d'un prieuré de l'ordre de Saint-Benoît , et qui , par ses ravages, fut longtemps l'objet de la terreur publique. A Aix , en Provence, la procession des Rogations va déposer sur un rocher appelé le Rocher-du Dragon, et voisin d'une chapelle dédiée à saint André , la figure d'un dragon tué par l'intercession de ce saint apôtre (l) Non moins secourables que saint André et saint Georges, saint Victor, à Marseille , paraît vainqueur d'un reptile mon- strueux (2;; saint Théodore foule aux pieds un serpent (3), et saint Second , patron d'Asti , est représenté à cheval , perçant un dragon de sa lance (4). Nous citerons encore plusieurs légendes semblables sans avoir la prétention d'épuiser le sujet. Nous connaissons l'ori- gine commune à toutes, et la cause qui, depuis le ve siècle, a dû les multiplier dans l'Occident : loin qu'on s'étonne de leur nombre, on pourra s'étonner de ce qu'il n'en subsiste pas davantage.
§ VIII.
Variantes dans les circonstances et les dates des récits ; nouveaux vestiges de la légende astronomique.
La coutume de porter aux processions des Rogations l'image du serpent n'a cessé que peu à peu ; et Ton peut dire que cet emblème du prince des ténèbres n'a reculé que lentement devant le progrès des lumières. Plusieurs églises de France n'en ont abandonné l'u- sage que pendant le xvine siècle ; Grosley, en 1771, le trouva en vi- gueur dans toutes les églises des Pays-Bas catholiques (5). Pendant un laps de temps si long, les récits ont dû varier, et après eux les explications.
Pour combattre la Gargouille, le dragon de Rouen , saint Romain se fit accompagner par un criminel condamné à mort, à qui le mi- racle du saint valut sa grâce.
Le clergé accrédita volontiers les récits de ce genre. Ils augmen- taient son pouvoir, en faisant souvent attribuer à ses chefs le droit de faire grâce, ou du moins, comme à Rouen, de délivrer un prison nier : ce n'était pas accorder trop au souvenir du miracle dont , par
(1) Fauris Saiut-Vincent. Mémoire sur l'ancienne cité d'Aix... Magasin encyclopédi- que , année t 812, tome VI , page 287.
(2) A l'abbaye de Saint-Victor, à Marseille.
(3) Dorbessan. Essai sur les serpents sacrés. Mélanges historiques , critiques, etc , tome II , page 1 38.
(4) Millin. Voyage en Savoie et en Piémont, tome I , page 121.
(5) Grosley. Voyage en Hollande. Œuvres inédites de Grosley, 5 Toi. in-S°, Paris, ?8r5 , tome III , page 336,
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. l\ §S
la volonté de Dieu , un coupable, déjà condamné, était devenu l'in- strument.
Plus volontiers encore le vulgaire accueillit cette variante de la légende universelle : des hommes, suivant lui, n'avaient pu se ré- soudre à un combat si périlleux que pour se soustraire à une mort infâme et cruelle. Alors , un criminel condamné à mort enleva à sainte Radegonde l'honneur d'avoir vaincu la Grand' Gueule, ce ter- rible dragon de Poitiers, qui sortait chaque jour de sa caverne, située au bord de la rivière de Clain, pour venir dévorer les vierges du Sei- gneur, les religieuses du couvent de Sainte- Croix 1 . Un autre con- damné délivra des ravages d'un serpent la paroisse de Villiers, prés Vendôme (2). Un troisième tua un dragon . ou crocodile, qui , caché sous les eaux du Rhône, était le fléau des marins et des habitants de la campagne (3 . Un soldat déserteur, pour obtenir sa grâce, com- battit un dragon qui répandait l'effroi aux environs de Niort (4) : il en triompha-, mais lui-même il perdit la vie.
En discutant son histoire, M. Eloi-Johanneau (5) remarque combien elle est rendue suspecte , et par un des noms donnés au prétendu soldat, nom qui signifie le vainqueur de la bête, du monstre, et sur- tout par sa date, 1589 ou 1092, dite beaucoup trop récente pour que Thistoire ne se fut pas chargée d'un fait si merveilleux La date assignée par D. Calmet à l'apparition du serpent de Lunéville est plus moderne encore ; il la place à un demi-siècle du temps où il écrivait (6).... De toutes les variations que le temps fait subir aux traditions populaires, la plus commune peut-être porte sur les dates. Pour ces récits, il n'existe point d'archives; et il est dans la nature de l'homme de chercher sans cesse à rapprocher de lui les souvenirs que lui a légués le passé; un trop grand intervalle entre eux et le présent fatigue son imagination ; ne pouvant le combler, il tend à le rétrécir à mesure que le laps du temps l'agrandit.
Ainsi, la destruction du dragon de Niort a été successivement pla- cée en 1589, puis en 1692. Celie de la Grand'Gucule de Poitiers, quand on l'a attribuée à un criminel condamné, s'est trouvée assez éloignée du temps où vivait sainte Radegonde pour que l'on plaçât en 128D
(1) Mémoires de V Académie celtique , tome V, pages 52 53-55. — Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome I, pag. 4^4-4 65.
(2) Mémoires de l'Académie celtique , tome TV, page 5 il.
(3) Ilid., tome V, page 111.
(4) Ibid., ibid., pag. 58 60 et i3a-i34 (5") Ibid , ibid., pag. 5g et 1 3 4-1 35.
(6) Journal de Verdun , juin ij5 r , page 43».
4g4 NES SCIENCES OCCULTES.
l'apparition dans cette ville d'un dragon volant (1). Quoique saint Jérôme ait décrit le combat de saint Hilarion contre le serpent d'E- pidaure, c'est à lui-même (2) que l'on attribue la défaite du monstre dont on montre aux voyageurs la caverne et la dépouille. La tradi- tion qui attribue à sainte Marthe la destruction de la Tarasque est moderne, en comparaison de celle qui en assure l'honneur à seize braves, dont huit périrent victimes de leur courage; les autres fon- dèrent les villes de Beaucaire et de Tarascon (3).
Nous pourrions signaler encore plusieurs dates que le temps a ainsi déplacées et rendues modernes. Mais c'est sous un autre rap- port que la mort des braves de Tarascon et celle du soldat de Niort méritent d'être relevées. Dans les mythes qui peignent le combat du principe delà lumière contre le principe des ténèbres, le pre- mier achète souvent la victoire au prix de sa vie: c'est ce qu'on ra- conte d'Osiris , de Bacchus , d'Atys et d'Adonis. Et , dans la mytho- logie Scandinave, au jour terrible qui détruira et renouvellera le monde, ledieu Thor, après avoir foudroyé le grand serpent engendré par le principe du mal , doit périr lui-même , étouffé dans les flots du venin que le monstre aura vomi. Ne nous étonnons pas de relrou ver, dans une circonstance analogue, un nouveau débris de la lé- gende solaire, et de voir plusieurs vainqueurs de serpents mons- trueux succomber au milieu de leur triomphe, ou ne pas y survivre.
La Grèce ancienne offrit un exemple de ce généreux dévouement. Par l'ordre d'un oracle , la ville de Thespie offrait chaque année un adolescent à un dragon homicide. Cléostrate fut désigné par le sort pour cet horrible sacrifice. Ménestrate, son ami, prit sa place; et revêtu d'une cuirasse dont chacune des écailles portait un hameçon avec la pointe tournée en haut, il se livra au dragon qu'il fit périr en périssant lui-même (4).
Vers la fin du xv** siècle, ou , suivant une tradition plus ancienne, en 1273 (car ici encore nous voyons la date varier pour se rappro- cher de nous), les montagnes de Neufchâtel étaient désolées par un serpent dont plusieurs noms de lieu , aux environs du village de Sulpy, rappellent le souvenir (5) : Raymond , de Sulpy, combattit le monstre, le tua, et mourut deux jours après.
(i) Mémoires de l'Académie celtique, tome V, pag. 61-62.
(2) Pouqueville. Voyage dans la Grèce , tome I , pag. 24-25.
(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome I, page 4^3 . La fon- dation de Tarascon (ou plus exactement rétablissement des Marseillais dans cette ville) paraît antérieure à la guerre de César contre Pompée. — Papon. Voyage de Provence , tome I , page 228.
(4) Pausanias. Bœotic , cap. x.
(5) Roche a la amivra ; combe à la aiuivra , fontaine à la suivra (vivra, vivre, gui-
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4(J^
Tel fut aussi le sort d'un Belzunce qui délivra Rayonne d'un dra- gon à plusieurs têtes : il périt suffoqué parla flamme et la fumée que le monstre vomissait (1).
Le patriotisme célèbre avec enthousiasme le nom d'Arnold Slrou- than de Winkelried qui , à la bataille de Sampach , en 1386 , se dé- voua pour le salut de ses compatriotes. Le nom d'un de ses ancêtres a un titre moins authentique, mais non moins populaire , à l'immor- talité. Près d'Alpenach, dans îe canton d'Underwald, sur les bords de la rivirre de Meleh, parut , en 1250, un dragon dont on montre encore la caverne. Struth de Winkelried, qu'un duel avait fait con- damner au banissement, voulut acheter le droit de rentrer dans sa patrie , en la délivrant de ce fléau : il réussit ; mais il mourut de ses blessures le lendemain de sa victoire (2). Pétermann-Éterlin (qui, à la vérité . écrivait deux cent cinquante ans plus tard) (3) a consigné le fait dans sa chronique. La peinture l'a retracé sur les murs d'une chapelle voisine du lieu du combat ; le lieu a gardé le nom de Marais du dragon (Drakenried) , et la caverne, celui de Trou du dragon (Drakenlok .... Ces noms commémora tifs, et ceux du même genre qui subsistent près deSulpy , indiquent peut-être, comme celui du Rocher du dragon , à Aix , les endroits où s'arrêtait la procession des Rogations, et où l'image du dragon allégorique était momentané- ment déposée (4). Peut-être aussi se rapportent-ils, comme nous l'a- vons déjà soupçonné , au cours d'un torrent dévastateur.
§ ix.
On applique cette légende à des personnages célèbres; on altère l'histoire pour l'y
retrouver.
L'historien de Struth de Winkelried , Eterlin, le premier aussi, a transféré à Guillaume Tell l'aventure maticus, qui écrivait plus d'un siècle avant la naissance de Tell ,
vre serpent. Description des montagnes- de NeuJ'chdtel. Neufchâtel , 1766, ia-ia-, pages 34-37.
(1) Mercure de France , 29 mars 1817, p. 58.5.
(2) Le Conservateur suisse , 7 vol. in-12. LausaDne, iS i5- 18 1 5 , tome vi , pag. 44o- 44 i . — Mayer. Voyage en Suisse, tome I , page 9.5 1 , semble attribuer cette aventure à Arnold de Winkelried , et placer près de Stanz la caverne du dragon.
(3) W. Coxe. Lettres sur la Suisse, tome T , page 160 de la traduction de Ramond
(4) La montague la plus voisine de Cologne est appelée Rocher des Dragons. ( Mé- moires de la Société des Antiquaires de France, tome xr, p. i3g-i4o.)
(5) W. Coxe. Lettres sur la Suisse , tomel, pag. 160. Voyez l'écrit intitulé : Guil- laume Tell ,Jable danoise, par Uriel Freudenberger , ouvrage publié à Berne, en 176c, par de Haller fils , 1 vol. iu-8". — Uriel Freudenberger , pasteur de Glaresse, canton de Berne . est mort en 1 768.
4g6 DES SCIENCES OCCULTES.
avait déjà racontée d'un archer danois, nommé Toko (1) : aventure qu'une tradition encore plus ancienne racontait , et précisément avec les mêmes circonstances, CCÉgil, père de l'habile forgeron Wail- land, et lui-même habile archer (2). Eterlin semble avoir pris à tâche d'imprimer le caractère historique aux mythes religieux et aux traditions importées d'un autre pays dans sa patrie. Il écrivait sous la dictée des croyauces populaires , et rien n'est plus dans les habitudes du vulgaire que d'appliquer à des personnages bien con- nus de lui toutes les histoires et toutes les fables dont se compose son instruction. Winkelried et Tell étaient , pour les paysans suisses, ce qu'Alexandre a été et est encore dans l'Orient : au nom du roi de Macédoine, les Asiatiques rattachent mille souvenirs antérieurs à son existence, ou évidemment empruntés à la mythologie. Une île de l'Afrique septentrionale (2) gardait encore, au xne siècle, le souvenir d'un dragon dévastateur dont Alexandre avait triomphé. Le paladin Roland a joui du même honneur en Occident, et plusieurs noms de lieux l'attestent encore (4). En chantant Roland, vainqueur de YOrca, du monstre marin prêt à dévorer une jeune femme (5) , i'A- rioste n'a probablement fait, comme dans mille autres passages de son poëme, que copier et embellir une tradition des siècles pré- cédents.
Un personnage dont l'existence et la gloire n'ont rien de fabuleux, est pourtant devenu, comme Roland, le héros d'un mythe qui le rend l'émule d'Hercule et dePersée : l'importance que son souvenir a acquise dans un pays qui fut longtemps son séjour, lui a sans doute valu cet honneur Pétrarque suivait Laure à la chasse , ils ar- rivent près d'une caverne où se retirait un dragon , la terreur de tout le pays. Moins affamé qu'amoureux , le dragon poursuit Laure ; Pé- trarque vole au secours de sa maîtresse, combat le monstre, et le poignarde. Le souverain pontife ne voulait point permettre que le ta- bleau du triomphe de l'amour parût dans le lieu saint. Simon de Sienne , ami du poëte , éluda la défense, et peignit cette aventure
(l) Saxo Gramm. Hist. Danic, lib. x , in folio. Francofurti, i5j6, p. 166-168. — Saxo est mort en 12o4- — Harald. qui joue dans l'histoire le même rôle que Geisler, tomba sous les coups de Toko, en 981. Le fabliau de la Pomme étant beaucoup plus ancien, la haine publique le renouvela sous le nom de Harald, pour justifier le meur- tre de ce prince, comme depuis elle le reproduisit en Suisse, sous le nom odieux de Geisler.
(2) Mémoires de la Société des Antiquaires de France , tome V, p. 229.
(3) L'île de Mostachiin. (Géographie d'Edrisi tome I, pag. 198-200.)
Œ\ La Baume -Roland, près Marseille; la Brèche-Roland , dans les Pyrénées; il C .. d'Orlando , à trois milles de Rimini , etc. (5) Orlandofurioso, eantoxi,
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRE EUX. ^97
sous le portail de l'église de Notre Dame du Don (à Avignon ); il donna à Laure l'attitude d'une vierge suppliante, et à Pétrarque le costume de saint Georges, en l'armant toutefois d'un poignard au lieu d'une lance. Le temps a dégradé son ouvrage , mais n'a point affaibli la tradition qu'il consacre , et qui m'a été répétée comme un fait historique (1).
Dans l'examen des traditions, on n'a pas toujours tenu a:*sez compte du penchant qui porte l'homme ignorant à retrouver par- tout les mythes qui occupent la première place dans sa croyance. Pour y parvenir, il dénaturera ses souvenirs , soit en attribuant à un personnage ce qui ne lui est jamais arrivé , soit en introduisant dan? l'histoire les merveilles de la fable. Le récit où Pétrarque est mis en scène offre un exemple du premier genre d'altération : nous en trouverons un du second genre sans sortir de notre sujet.
Un prince suédois (2) avait fait élever près de sa fille Thora deux serpents qui devaient être les gardiens de sa virginité. Parvenus à une grandeur démesurée , ces monstres répandaient la mort autour d'eux par leur souffle empesté. Le roi, désespéré, promit la main de sa fille au héros qui tuerait les serpents. Régner- Lodbrog , prince scalde et guerrier, mit fin à cette périlleuse aventure et devint l'é- poux de la belle Thora. Voilà la fable -, voici l'histoire : selon la Ra~ gnara-Lodbrog's-Saga (3) ce n'est point à deux serpents , mais à l'un de ses vassaux , possesseur d'un château-fort, que le père de Thora confie la garde de sa fille; le gardien, amoureux de la prin- cesse, refuse de la rendre au roi , qui, après de vains efforts pour l'y contraindre, promet que le libérateur de Thora deviendra son époux. Regner-Lodbrog fut cet heureux libérateur.
Dans une incursion sur les côtes de Northumberland , Régner , vaincu et fait prisonnier, fut jeté dans une fosse , dans un cachot souterrain rempli de serpents, dont les morsures terminèrent sa vie ( vers l'an 866 ). Le fait est raconté par tous les historiens (4) , et con- signé dans le Chant de mort attribué à Régner lui-même. Je soup- çonne néanmoins que, dans le genre de son supplice, l'amour du
(i) En i8i5. J'observerai que, dans les récits dont la maîtresse de Pétrarque est l'objet, à Avignon ou à Vaucluse, elle est toujours appelée respectueusement Ma- dame Laure,
(2) Saxo Grammat. Hist. dan., lib. ix, pag. l53. — Olaus Magnus. Hist. sept, gentium. Brev., lib. v, cap. 17.
(5) Citée dans l'ouvrage de Biorner , intitulé Kœmpedater (Stockholm, 1837); et par Graberg de Hemsôe, Saggio istorico sugli Scaldi , in-8°. Pisa, 1 Si 1 ^ p. 217.
(4) Saxo Gramm. Hist. dan., lib. ix, p. 159. — Olaus Magnus , loc. cit. — Ra- gnara Lodbrog's-Saga.
32
4t)8 des sciences occultes.
merveilleux chercha un rapprochement avec la légende dont le hé- ros était déjà l'objet. Le même esprit qui avait altéré l'histoire de son hyménée , de manière à rappeler le combat où le principe du bien triomphe du principe du mal , voulut peut-être que le récit de sa fin tragique rappelât la mort que , dans le combat allégorique, souffre le principe du bien.. . Le nom du vainqueur de Régner Hella favori- sait cette tentative ; les Scandinaves y retrouvaient le nom de Héla , déesse de la mort , née, comme le grand serpent, du principe du mal. Ce qui autorise ma conjecture, c'est la haute importance que la my- thologie Scandinave accorde au grand serpent : elle ne le fait périr qu'en entraînant avec lui dans le néant le dieu qui l'a combattu : aussi les serpents et les dragons reparaissent-ils plus d'une fois dans les annales Scandinaves. Avant et après Régner, j'y trouve , à deux reprises, le mythe général transformé en histoire particulière. Manquant d'argent pour payer ses soldats, le neuvième roi de Da- nemark , Frotho Ier (1) , va combattre dans une île déserte un. dra- gon gardien d'un trésor , et le tue , à l'entrée même de sa caverne. Harald (2) , exilé de Norwége , se réfugie à Byzance. Coupable d'ho- micide, il est exposé dans une caverne à la fureur d'un dragon monstrueux. Plus heureux que Régner, il en triomphe, et revient occuper le trône de Norwége, et inquiéter sur le trône de Danemark le neveu de Kanut le-Grand.
§x.
Objets physiques et monuments dans lesquels le vulgaire retrouve le tableau de \&. destruction d'un, serpent monstrueux.
Ce qui frappe journellement les sens influe sur la croyance de- Fhomme peu instruit autant au moins que les souvenirs confiés à sa mémoire : les objets physiques, les peintures, les sculptures, ont dû, comme l'histoire , aider l'imagination à retrouver partout une lé- gende qui plaisait à sa crédulité.
A l'abbaye Saint- Victor de Marseille, à l'hôpital de Lyon (3J, et dans une église de Raguse, on montre aux voyageurs une dépouille de crocodile ; on la désigne comme une dépouille du monstre dont la légende s'applique à ces divers lieux 5 et pourtant, à Raguse, par exemple, on n'ignore pas que celle que l'on y voit a été apportée
(1) j6i ans avant J.-C. — Saxo Grammat. Hist. dan., lib. n , p. 18-19.
(2) Au xie siècle. — Saxo Grammat. Hist. dan., lib. xi , p. i85-i86. Je traduis par caverne le mot antrum. La fosse où périt Régner Ledbrog me semble corres- pondre aussi à la caverne, qui se retrouve dans presque toutes les légendes citées.
(3) Mémoires de l'Académie celtique , tome V, p. 1 11.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. /|99
eP Egypte par des matelots ragusains (i). Ces sortes de reliques, pro- pres à entretenir et à confirmer la croyance , quand elles ne la font pas naître, n'ont point paru déplacées dans nos temples, où proba- blement elles sont entrées d'abord en qualité d'ex-voto. C'est le ju- gement qu'a porté Millin (2) sur une dépouille de caïman appendue à la voûte d'une église, à Cimiers, dans le comté de Nice. Il ne paraît pas qu'on y rattache aucun souvenir: soit que la légende ait fini, avec le temps, par tomber dans l'oubli, ou que Y ex-voto, au con- traire, soit trop récent pour qu'on oseia lui appliquer.
Un monument de ce genre dont l'existence est moins connue, c'est la tête du dragon que vainquit si miraculeusement Dieudonn ' de Gozon. Elle était conservée à Rhodes. Devenus maîtres de Rhodes, les Turcs l'ont respectée. Le voyageur Thévenot l'a vue, vers le mi- lieu du xvne siècle , et la description qu'il en fait semblerait mieux convenir à la tête d'un hippopotame qu'à celle d'un serpent (3). Se- rait-il téméraire de penser que, comme le caïman de Cimiers, comme les crocodiles de Raguse, de Lyon et de Marseille, cette tête fut d'a- bord exposée en public par la piété ou par l'intérêt ; et que, frappant sans cesse les regards de la multitude, elle fournit plus tard l'occa- sion d'appliquer à un chevalier célèbre, à un grand-maître de l'ordre, la légende du héros vainqueur du dragon?
À Wasmes, près de Mons , on porte en procession, le mardi de la Pentecôte et le jour de la Trinité, une tête de crocodile. Aux yeux d'une population crédule, c'est la tête d'un dragon qui,au xne siècle, ravageait les environs, et qui , dans sa caverne, à l'instant où il allait dévorer une jeune fille, tomba sous les coups de Gilles, sire de Chin (4). La légende, soigneusement conservée dans le pays, attribue au sire de Chin (mort en J 137) les traits les plus saillants de l'exploit dont, deux siècles plus tard, on fit honneur à Dieudonné de Gozon. La dif- ficulté d'obtenir la permission de combattre le dragon , le soin de fa- briquer longtemps d'avance une figure qui en offrait la ressemblance, afin de dresser peu à peu des chevaux et des chiens à l'attaquer sans frayeur, la précaution de se faire suivre au lieu du combat par des serviteurs dévoués : voilà un exemple de plus de la facilité avec la- quelle on a appliqué à des personnages connus dans un temps et
(1) Pouqueville. Voyage dans la Grèce, tome I, p. 24-25.
(2) Millin. Voyage en Savoie , en Piémont , a Nice et a Gênes , tome II , p. 124.
(3) Thévenot. Relation d'un voyage fait au Levant, etc., p. 223.
(4) Recherches historiques sur Gilles, seigneur de Chin, et le Dragon. Mons. 1825. — Revue encyclopédique , tome XXVIII, p. 192-193. — M. Bottin. Traditions des Dragons -volants , etc., p. 1 65- 1/3.
OOO DES SCIENCES OCCULTES.
dans un pays les mythes que l'on emprunte à un autre pays e( à une époque antérieure.
Il n'a pas fallu toujours un intérêt si direct pour changer le mythe astronomique en histoire locale. A Clagenfurt, on a placé sur une fontaine un groupe antique trouvé à Saal ou Zolfeld (l'ancienne Co- lonin Solvensis) : il représente un dragon d'une grosseur prodigieuse et un Hercule armé dune massue. Le peuple y voit un pauvre paysan qui délivra jadis la contrée des ravages d'un dragon , dont l'image est placée à côté de là sienne (1).
Sur une croix tùmulaire placée dans le cimetière de Dommarie, commune du département de la Meurthe, dont le bois de Thorey est une dépendance, on voyait sculptée la figure d'un dragon ailé..