Chapter 23
I. Les anciens , jusqu'à une époque à laquelle nous n'a-
vons pas prétendu remonter , s'occupèrent trop de faits particuliers qu'ils ne cherchaient point à enchaîner en- semble. Les modernes ne tombent-ils point dans l'excès contraire ? Ne négligent-ils pas un peu trop tant de faits isolés , consignés dans les livres , reproduits même dans les laboratoires , mais que ne recommandent d'ailleurs à nos recherches aucune application immédiate , aucun rapport de liaison ou d'opposition avec les théories exis- tantes?
L'histoire naturelle, nous l'avons vu, peut gagner quel-
(1) Lucian. Philopseud.
(2) Diogen. Laert. in Democrit. vit.
4/0 DES SCIENCES OCCULTES.
que chose à l'examen et à la discussion des prodiges rap- portés parles anciens. L'étude de leurs miracles et de leurs opérations magiques ne serait pas non plus sans avantage pour la physique et pour la chimie. En essayant de par- venir aux mêmes résultats que les thaumaturges , par une route calculée d'après les moyens d'action qu'ils nous ont laissé entrevoir ou que nous pouvons leur supposer, on arriverait à des découvertes curieuses et même utiles dans leur application aux arts , et l'on rendrait un grand service à l'histoire de l'esprit humain ; on retrouverait les débris de sciences importantes, dont la perte, chez les Romains et chez les Grecs , fut déterminée ou accélérée par le défaut absolu de méthode et de théorie.
IL C'est par une conséquence inévitable de ce défaut , que les magiciens , les thaumaturges se montrent insépa- rables de leurs livres , esclaves de leurs formules , véri- tables apprentis qui ne connaissent que mécaniquement les procédés de leur art, et n'en distinguent même plus ce que Sa superstition, ou le besoin d'en imposer, y a mêlé de cé- rémonies superflues. Les plus anciens, comme les plus nou- veaux , offrent ce trait caractéristique. Ils n'avaient donc rien inventé. De qui tenaient-ils leurs secrets , leurs for- mules , leurs livres , leur art tout entier? Nous voici , pour cette branche de connaissances , comme pour toutes les autres , ramenés aux temps indéterminés où les sciences furent inventées ou perfectionnées , pour déchoir ensuite, et ne subsister que par lambeaux incohérents, dans l'esprit d'hommes qui en retenaient les oracles sans les comprendre. Nous voici replongés dans cette antiquité que l'histoire in- dique confusément , mais qui est de si loin antérieure à l'histoire.
fil. En nous enfonçant , à l'aide de quelques conjectures probables, dans cette nuit que le cours des temps doit sans
DES SCIENCES OCCULTES. 4? l
€esse rendre plus profonde , un trait marquant nous a frap- pés : l'opinion qui attribuait aux miracles et à la magie une origine céleste, ne fut point, dans le principe, une impos- ture ; née de la piété qui voulait que toute espèce d'excel- lence émanât de la divinité , elle fut entretenue par le style figuré, qui se conformait naturellement à ces sentiments religieux. Ainsi , parmi les législateurs qui ont eu recours s cet agent vénéré pour donner de la stabilité à leurs ou- vrages , les plus anciens au moins ne se sont pas étayés d'un mensonge; ils n'ont point professé l'exécrable doctrine qu il faut tromper les hommes. Ce fut de bonne foi qu'ils se dirent inspirés , et qu'ils donnèrent leurs œuvres mer- veilleuses pour preuves de leur mission, parce qu'ils rap- portaient humblement à la divinité leurs lumières , leurs vertus, leurs vues sublimes, et leurs connaissances au- dessus du vulgaire.
Ces grands hommes adopteraient aujourd'hui une mar- che bien différente. Aujourd'hui , celui qui chercherait dans l'art d'opérer des miracles un instrument pour agir sur la civilisation , échouerait bientôt, parce qu'il trompe- rait sciemment, parce que sa mauvaise foi , contraire à la morale, ne le serait pas moins à l'esprit de la civilisation perfectible, qui tend sans cesse à lever les voiles dont s'en- veloppent la nature et la vérité.
Faut-il en conclure que, privée de ce levier énergique, la législation soit impuissante sur la volonté des hommes, et que , pour diriger leurs actions , elle ait besoin d'une force coactive toujours subsistante? Non ! Quoi que l'on en ait dit de nos jours, il n'est pas besoin de tromper les hommes pour les conduire quand on ne veut que les con- duire au bonheur : l'homme qui trompe songe moins à servir ceux qu'il déçoit, qu'à satisfaire son orgueil, son ambition ou sa cupidité. Le besoin d'être gouvernés do-
/tfl DES SCIENCES OCCULTES.
mine les hommes, dès que l'état social les rapproche inti- mement; il s'accroît chez une nation , avec les lumières et le bien-être, et en proportion du désir raisonné de jouir sans trouble des avantages que l'on possède. C'est dans ce sentiment que le politique dont les intentions sont droites , trouvera un appui non moins solide que celui qu'il cher- cherait dans l'intervention prétendue de la divinité ; un appui qui jamais ne le laissera exposé aux mêmes incon- vénients ni à des conséquences aussi graves, que la fiction religieuse, et jamais ne menacera de s'écrouler sur ses bases minées par la raison et le progrès des connais- sances naturelles. Rois ! régnez pour vos peuples ! et bien- tôt à l'observateur surpris qui demandera à quels presti- ges sont dues leur docilité et votre puissance , vous pourrez répondre , en lui révélant ce principe : » magie ! voilà la source de tous nos miracles ! »
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4? 3
SOIE A.
DES DRAGONS
ET DES SERPENTS MONSTRUEUX
QUI FIGURENT DANS UN GRAND NOMBRE
DE RECITS FABULEUX OU HISTORIQUES
Dans l'empire du merveilleux , il n'est peut-être pas de récits plus fréquemment reproduits que ceux qui nous montrent un dragon ailé, un serpent d'une dimension monstrueuse, dévorant les hommes et les animaux , jusqu'à ce qu'une valeur héroïque ou un pouvoir miraculeux en délivre la contrée exposée à ses ravages. Dupuis (1) et M. Alex. Lenoir (2) ont reconnu dans ces récits l'expression figu- rée des thèmes astronomiques de Persée , libérateur d'Andromède menacée par une baleine, d'Oriou vainqueur du serpent , emblèmes eux-mêmes de la victoire que remporte la vertu sur le vice, le prin- cipe bienfaisant sur le principe du mal, et , en laissant tomber tous les voiles allégoriques, de la victoire du soleil du printemps sur l'hi- ver, et de la lumière sur les ténèbres.
C'est sous un autre point de vue que nous nous proposons de traiter le même sujet : nous rechercherons comment l'emblème astrono- mique a été si fréquemment converti en histoire positive ; quelles causes ont , en divers lieux , introduit dans la légende des variations remarquables; pourquoi, enfin, on a réuni ou ramené à cette lé- gende d'autres mythes ou d'autres faits qui, originairement, lui étaient étrangers.
( i ) Dnpuis. Origine de tous les cultes.
(2) A. Lenoir. Du Dragon de Metz, appelé Graouillv , etc. Mémoires de l'Académie celtique, tome II, pag. 1-20.
f\"j\ DES SCIENCES OCCULTES.
§!•
Des reptiles parvenus à une croissance peu ordinaire ont fait naître ou ont accrédité plusieurs de ces récits.
A-t-il jamais existé des reptiles d'une proportion assez extraordi- naire, des animaux d'une forme assez monstrueuse pour donner une origine naturelle aux récits que nous discutons ?
Retrouvant assez fréquemment dans le département du Finistère la tradition de dragons vaincus par un pouvoir surnaturel , un ob- servateur (1) conjecture que ces monstres, sujets de tant de légendes, pourraient bien avoir été des crocodiles qui infestaient jadis les fleuves de la France, et dont, en effet, sur plusieurs points on a re- trouvé des ossements.
La chose n'est point impossible. On a tué,près de Calcutta, en 1815, un crocodile de dix-sept à dix-huit pieds anglais de longueur, armé de griffes énormes. « A l'endroit où la tête est jointe au corps, on voyait un renflement d'où sortaient quatre saillies osseuses; sur le dos étaient trois autres rangs de saillies semblables , et quatre s'appro- chaient de la queue, dont le bout formait une sorte de scie , étant la continuation de ces rangs de saillies (2),» Ces renflements, ces saillies osseuses, regardés avec raison comme une arme défensive, on les retrouve sur la fameuse Tarasque de Tarascon, et sur plusieurs dra- gons ou serpents, représentés dans les tableaux de diverses légendes. Ici encore , la fiction a pu commencer par la peinture et l'exagéra- tion d'un fait réellement observé
Le bruit se répandit, il y a quelques années, que Ton avait tué, au pied du montSalève, un reptile monstrueux. Déjà Ion commençait à lui attribuer des ravages proportionnés à sa taille. Sa dépouille fut examinée à Genève et ensuite à Paris, par des naturalistes : ce n'était qu'une couleuvre qui avait pris un accroissement remarquable, mais nullement prodigieux. Dans un siècle moins éclairé, en aurait-il fallu davantage pour fournir à la crédulité des montagnards de Savoie un récit merveilleux, que la tradition aurait consacré et peut-être augmenté d'âge en âge?
L'histoire a consacré le souvenir du serpent que Réguius combat- tit en Afrique avec des machines de guerre : c'étail probablement un boa parvenu à son dernier degré de croissance. En accordant
(i) M. de Fréminville. Mémoires de la Société des Antiquaires de France , tom. XI, pag. vni et ix..
(2) Bibliothèque universelle (Genève). Sciences , tome IV, pag. 222-22.).
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4/5
quelque chose à l'exagération , langage naturel de la surprise et de la frayeur, il devient facile de réconcilier ici la tradition avec la vé- rité et la vraisemblance.
Souvent même il n'est pas nécessaire de supposer beaucoup d'exa- gération. Un voyageur moderne (1) assure que l'on rencontre encore dans les montagnes des Gales des serpents de trente et même de quarante pieds de long. Elien (2) parle, en effet, et à plusieurs repri ses, de reptiles d'une grandeur extraordinaire. Rappelons-nous qu'u n respect presque religieux pour la vie de certains animaux dut jadis, et surtout dans l'Inde, permettre aux serpents d'atteindre en vieil- lissant des dimensions énormes Ce respect fut secondé par la super- stition qui consacra, dans les temples, plusieurs de ces reptiles. Alexandre, dans un temple de l'Inde, admira un serpent qui avait , dit-on , soixante-dix coudées de longueur (3). Nous savons qu'on ré- vérait des dragons sacrés à Babylone (4), à Mélile en Egypte, en Phrygie, en Italie, en Epire(5), en Thessaiie (6), et en Bceotie, dans la grotte de Trophonius (7).
Observons enfin que les progrès de la civilisation ont chassé ces grands reptiles des pays où ils vieillissaient en paix autrefois. Il n'existe plus de boas en Italie. Solin (8) place des boas en Calabre; il décrit leurs habitudes avec assez d'exactiiude pour qu'on ne puisse supposer qu'il ait voulu parler de couleuvres monstrueuses. Pline confirme son récit en citant un boa dans le corps duquel on trouva un enfant; il avait été tué au Vatican, sous le règne de Claude, trente ans au plus avant l'époque à laquelle Pline écrivait (9) .
Ces faits positifs préparaient la crédulité à confondre avec l'histoire toutes les légendes où une autre cause faisait figurer des serpents monstrueux.
§"•
D'autres ont eu pour base des expressions figurées que l'on a prises dans le sens
physique.
Il n'existe point de serpents ailés, de véritables dragons .• l'union de deux natures si diverses a été originairement un hiéroglyphe , un
(i) Paulin de Saint-Barthélemi. Voyages, etc., tome I. page 4/9«
(■i) jElian. De Nat. anim., passim, et lib. xvr , cap. 39.
(3) jElian. De Nat. anim., lib. xv, cap. 11.
(4) Daniel, cap. xiv.
(5) JElian. De Nat. anim., lib. xi, cap. 17 ; lib xif , cap. 3y ; lib. xi , cap. 2i6„
(6) Aristotel. De mirabil. Auscult.
(7) Suidas, verbo Trophonios.
(8) Solin,, cap. vu t.
(i)) Plin. Hist. nat., lib. vin, cap. 14.
47^ l)KS SCIENCES OCCULTES.
emblème. Mais la poésie , qui vit de figures , n'a point hésilé à s'em- parer de l'image et de l'expression. Les reptiles qui déchirèrent les fils de Laocoon sont appelés dragons par Q. Calaber (1) : Virgile leur donne tour à tour le nom de dragons et celui de serpents (2). Les deux noms paraissent avoir été synonymes dans le langage poétique, et les ailes dont on dotait les dragons n'étaient que l'emblème de la promptitude avec laquelle le serpent s'élance sur sa proie ou s'élève, pour la saisir, jusqu'à la cime des arbres. Ici, comme dans beaucoup d'autres circonstances, les expressions figurées ont pris aisément de la réalité dans la croyance d'un vulgaire non moins ignorant qu'a- vide de merveilleux.
Le grec moderne donne le nom énergique de serpents ailés aux sauterelles, dont les essaims, apportés par les vents, viennent dé- vaster ses moissons (3). Cette métaphore est probablement ancienne' elle peut avoir créé plusieurs récits sur l'existence des serpents ailés.
Mais ces explications , el celles qui se rattachent à des faits physi- ques , sont vagues, et d'ailleurs purement locales -, elles ne peuvent s'appliquer à un fait précis , que l'on retrouve dans tous les pays et dans tous les temps, avec le même fond et des variations légères dans les circonstances principales.
§ III.
Serpents monstrueux, emblèmes des ravages produits par le débordement des eaux.
Saint Romain, en 720 (ou 628), délivra la ville de Rouen d'un dra- gon monstrueux. « Ce miracle est-il dit dans une Dissertation sur le miracle de saint Romain et sur la Gargouille) n'est que l'emblème d'un autre miracle de saint Romain , qui fit rentrer dans son lit la Seine, qui était débordée et qui allait inonder la ville. Le nom donné par le peuple à ce serpent fabuleux en est lui-même une preuve : gargouille vient de gurges, etc. (4).»
A l'appui de son opinion, l'auteur cite cette strophe d'une hymne de Santeuil :
Tangit exundans aqua civitatem; Voce Komanus jubet efticaci; Audiuut fluctus , doeilisque cedit Unda jubenti.
(1) Q. Calaber. De Bello trojano , lib xiu.
(2) « Immensis orbibus , angues (vers. 204). «Serpens amplexus uterque (vers. 21 4).
« Délabra ad summa draeoues » (vers. 22.5).
Virgil. vEneid.) lib. 11.
(3) Pouqueville. Voyage dans la Grèce , tome III, pages 562-563.
(4) Histoire de la ville de Rouen, par Servin. 1775. 2 vol. in-12, tome II , p. 147.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4?7
H observe enfin qu'à Orléans , ville fréquemment exposée aux ra- vages des eaux qui baignent et fécondent son territoire, on célébrait une cérémonie semblable à celle qui rappelait à Rouen le miracle de saifit Romain.
Il aurait pu citer encore un grand nombre de traditions propres à étayer sa conjecture.
L'île de Ratz, prés Saint-Pol de Léon, était désolée par un dragon épouvantable. Saint Pol (mort en 594) précipita le monstre dans la mer, par la vertu de son étole et de son bâton. Cambry (1), qui rap- porte cette tradition , nous apprend que la seule fontaine qui existe dans l'île de Ratz est alternativement couverte et découverte par le flux de la mer.
11 raconte ensuite que «près du château de la Roche-Maurice, près de l'ancienne rivière de Dordoun, un dragon dévorait les hommes et les animaux (2).»
11 semble assez naturel de voir dans ces deux récils l'emblème des ravages de la mer et de ceux de la Dordoun.
Saint Julien, premier évêque du Mans (en 59), détruisit un dragon horrible, au village d'Artins, près de Monloire (3 . Ce dragon , dans le système que nous discutons, représentera les débordements du Loir, qui coule dans le voisinage. Ils seront aussi figurés par le dragon de neuf ou dix toises de long dont triompha, vers la fin du ive siècle, saint Rié, ou Bienheuré, ermite, habitanlprès de Vendôme, dans une caverne à côté d'une fontaine (4) Les débordements de la Sccirpe le seront par le dragon que chassa d'une île où il répandait l'effroi , le saint évêque qui a laissé son nom à la ville de Saint- Amand(5)-, ceux de la Moselle, par le Graouilli, serpent monstrueux que vainquit à Metz saint Clément (6) ; et ceux du Clain , par le dra- gon de Poitiers , qui se cachait près de cette rivière, et dont la mort fut un bienfait de sainte Radegonde, vers le milieu du vie siècle (7).
On expliquera de même par les débordements du Rhône l'his-
(i) Cambry. Foyage dans le département du Finistère, tome I, pages 147-148.
(?.) Cambry. Voyage dans le département du Finistère, tome I, page 5y.
(5) Moreri. Dictionnaire historique, art. Saint Julien. — M. Duçhemin-La-Chenaye donne au théâtre de cette victoire le nom de la Roche- Turpin. Mémoires de l'Acadé- mie celtique , tome iv, page 3i •.
(4) M. Diiehemin La-Chenaye. Ibid.3 pages 3o8 et suiv.
(5) M. Bottin. Traditions des Dragons volants dans le nord de la France. Mélanges d'Archéologie (8°. Paris i83i), pages 161-164.
(6) A. Lenoir. Du Dragon de Metz, etc. Mémoires de l'Académie celtique, tome II , pages 1 et suiv.
(7) M. Jonyneai! des Loges. Mémoires de l'Académie celtique , tome V, page 5j.
4y8 I^S SCIENCES OCCULTES.
toire du monstre de Tarascon, que sainte Marthe, au premier siècle, attacha avec sa jarretière et fit mourir, et dont la représentation , nommée Tarasque, est encore aujourd'hui portée en procession dans la ville, le lendemain de la Pentecôte (1). Les débordements de la Garonne auront pour emblème le dragon de Bordeaux, cédant à la vertu de la verge de saint Martial (2\ au xr siècle , et le dragon de saint Bertrand de Comminges, subjugué par l'évêque saint Ber- trand, en 1076(3).
Ainsi le dragon dont saint Marcel délivra Paris (4 et le dragon ailé de l'abbaye de Fleury (5) offriront les images de la Seine et de la Loire débordées.
Ainsi, à Lima , le jour de la fête de saint François d'Assise, si l'on voit figurer à la procession un monstre idéal nommé Terasque (6), on se rappellera que Lima, peu éloignée de la mer, est arrosée par une rivière qui fournit de l'eau dans chaque maison.
Ainsi, M. Champollion explique avec vraisemblance l'hiéroglyphe des deux énormes serpents à tête humaine que l'on voit dans l'église de Saint- Laurent de Grenoble, par le proverbe : « Serpens et draco devorabunt urbern, transporté dans la langue vulgaire en ces deux vers :
« Lo serpeiu et lo dragon Mettront Grenoble en savon »,
faisant allusion ainsi à l'emplacement de la ville , située à l'embou- chure du Drac (Draco), dans l'Isère, représenté par le serpent, dont cette rivière imite assez , par son cours , les replis tortueux (7).» La comparaison des sinuosités d'un fleuve aux replis d'un serpent se re- trouve en effet dans le langage populaire et dans les noms qui en
(i) Rouvière. Voyage du tour de la France, in-12. 17/0, pages 4oi-4o2. — Du- lanre. Description des principaux lieux de la France, tome I, page 16, art. Tarascon.
Millin. Voyage dans le midi de la France, /, vol. in-8°, tome III , pag. 45 £-553. La
figure de la Tarasque se trouve dans l'atlas du Voyage, planche 63 , mais elle est peu exacte.
(2) M. Deeayla. Mémoires de F Académie celtique , tome IV, pages 272-284.
(3) M. Chaudruc. Mémoires de V Académie celtique , tome IV, page 3i3.
(4) Les Fies des saints pour tous les jours de l'année, 2 vol. in-4°, Paris, 1734, t. II, pane 84. Vie de saint Marcel , 3 novembre. — Gregor. Turon. De glorid confess., cap. 8q. — On croit que saint Marcel occupa le siège épiscopal de Paris vers la fin du ive siècle.
(5) Du Cange. Glossar., verbo Draco. 2... tome II, page 1645.
(6) Tableau de l'état actuel du Pérou, extrait du Mercuno peruviano. — Annales des Voyages , par M. Malte-Brun, tome I, page 92.
(7) Dissertation sur un monument souterrain existant à Grenoble, in-4°,an xu. — ■ Magasin encyclopédique , ixe année, tome V, pages 442-443.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4^9
sont émanés autant que dans les métaphores des poètes. Près d'Hé- léno-Poie, ville de Bythinie , coulait le fleuve Draco ( Dragon) : ce nom , dit Procope (1), lui avait été donné à cause de ses nombreux détours, qui obligeaient les voyageurs à le traverser vingt fois de suite.
Par une raison analogue, sans doute, une rivière qui sort du mont Vésuve, et arrose les murs de Nuceria ( Nocera), portait aussi le nom de Dragon (2).
Cette explication est encore fortifiée par un aveu d'autant plus •remarquable que l'écrivain à qui il est échappé a recueilli et présenté d'abord comme des faits certains tous les contes populaires sur les dragons ei les serpents monstrueux qu'au commencement du xvine siècle, on débitait dans l'intérieur de la Suisse. Scheuchzer (3) convient que l'on a donné souvent le nom de Drach (Draco) aux torrents im- pétueux qui se répandent tout d'un coup en avalanches. Le dragon, s'écrie-t-on alors, a fait irruption!... (Erupit Draco!) La cavité où le torrent prend sa source et celle où s'engloutissent ses eaux durent s'appeler, en conséquence, trou du dragon, marais du dragon, noms que nous retrouverons dans plusieurs lieux rendus célèbres par quelqu'une des légendes qui nous occupent.
Malgré la vraisemblance que présentent plusieurs de ces rappro- chements, deux objections graves repoussent le système qu'ils sont destinés à établir.
1° S'il peut être aussi facile à un pouvoir surnaturel d'arrêter les débordements de la mer ou d'un fleuve que de mettre à mort un ser- pent monstrueux, la parité n'existe pas pour les forces bornées d'un homme ordinaire. Or, nous verrons figurer dans les légendes des chevaliers, des soldats, des bannis, d'obscurs malfaiteurs qu'aucune grâce céleste n'appelait à opérer des miracles. A qui persuadera-t-on qu'un seul homme, quel que fût son zèle ou son pouvoir, soit par- venu à faire rentrer dans leur lit la Loire ou la Garonne couvrant au loin la plaine sous leurs eaux débordées?
2° La multitude des légendes ne permet pas de croire qu'en des lieux et des temps si divers, on se soit accordé à figurer par le même emblème des événements semblables , mais particuliers à chaque époque. Un emblème constamment identique suppose un fait, ou plutôt une allégorie reçue dans tous les temps et dans tous les lieux.
(1) Procop. De œdific. Justin., lib. v, cap. 2.
(2) Procop. Hist. Mise, lib. 1, cap. 55.
(3) Schenchzer. Itinera per Hëtveltiœ alpinas regiones , tom. III, pag. S^-'gj... Vide pag. 396 et pag. 3S3, 58/,, 38g, 390.
480 DES SCIENCES OCCULTES.
Telle est celle du triomphe que remporte le vainqueur céleste, le prin- cipe du bien et de la lumière, sur le principe des ténèbres et du mal, figuré par le serpent.
§ IV.
Légende du serpent, transportée, des tableaux astronomiques, dans la mythologie et dans l'histoire.
Nous ne retracerons point ici dans ses détails le tableau asîrono- mique de ce triomphe éternellemenl renouvelé ; observons seule- ment que trois objets accessoires s'y groupent, dans presque toutes les légendes , avec le sujet principal : une vierge, une jeune fille ou une femme ; un abîme, une caverne ou une grotte; et la mer, une ri- vière, une fontaine ou un puits (1). On retrouve même une partie de cette légende mise en action, si je puis m'exprimer ainsi, dans la ma- nière dont recevaient leur nourriture les dragons sacrés d'Épire, de Phrygie et de Lanuvium : elle leur était portée dans leur caverne par une jeune fille qu'attendait une punition terrible si elle avait cessé d'être vierge (2).
Une femme aussi , la magicienne que feignit de vouloir consulter l'infortunée Didon , présentait les aliments au dragon sacré qui veillait dans le temple des Hespérides (5).
La mythologie grecque est riche en légendes dont l'origine astro- nomique n'est pas douteuse. Faut-il expliquer pourquoi un serpent ou un dragon figurent plusieurs fois dans le planisphère céleste? Un serpent énorme attaqua Minerve, dans le combat des dieux contre les géants : la déesse vierge saisit le monstre et le lança vers le ciel , où il demeura fixé parmi les astres (4). Cérès plaça au ciel un des dra- gons qui traînaient son char (5). Offensée par Triopas, la même divi- nité le punit d'abord du supplice d'une faim insatiable, puis lui fait donner la mort par un dragon qui prend ensuite avec lui une place dans les cieux. Suivant d'autres mythologistes, Phorbas,fils de Trio- pas, mérita cet honneur pour avoir délivré l'île de Rhodes d'un ser- pent monstrueux. Quelques uns voient dans la constellation d'O- phiucus Hercule vainqueur, sur les bords du fleuve Sagaris, d'un serpent qu'Omphale lui avait ordonné de combattre (6).
(i) A. Lenoir. Du Dragon de Metz, etc. Mémoires de l'Académie celtique, tome II, pages 5 et 6.
(2) JElian. De Nat. anim., lib. xi , cap. 2 et 16. Properl., lib. iv. Eleg. (5) Firgil. JSneid., Mb. iv, vers. 483-485.
(4) Hygin. Poet. Astronom. Serpens.
(5) Ibid., ibid. Ophiucus.
(6) Ibid., ibid., ibid.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. Ifî I
Thémis, la vierge céleste, répondait, à Delphes, aux demandes des mortels. Python , dragon monstrueux , s'en approche : l'oracle est déserté. Personne n'ose plus y recourir, jusqu'à ce qu'Apollon (le so- leil ) ait percé Python de ses flèches inévitables (1). Observons que dans ses récits, la tradition ne laissait point oublier la nature divine , du dragon ; Apollon , après l'avoir tué , fut obligé de se soumettre à une expiation religieuse ; et les serpents sacrés de TÉpire passaient pour devoir le jour à Python (2).
Près du fleuve de la Colchide , Jason , aidé du secours de Médée , vierge encore, triomphe du dragon qui gardait la toison d'or. Hercule et Persée délivrent Hésione et Andromède, vierges exposées en proie à la voracité d'un monstre sorti de la mer. Une femme habile dans l'art des enchantements sauve les habitants de Ténos en donnant la mort à un dragon qui menaçait de dépeupler cette île (3).
Suivant une légende que la foi chrétienne ne consacre que dans le sens figuré, mais que les peintres et la foule des croyants ont adoptée dans le sens propre, saint Michel terrassa et perça de sa lance un dragon vomi par X abîme infernal, le même, suivant Dupuis, qui, dans l'Apocalypse , poursuit la vierge céleste. A une demi-lieue du chemin de Baruth (l'ancienne Berythe) , on voit la caverne où se retirait un dragon tué par saint Georges à l'instant où il allait dévorer la fille d'un roi du pays (4). Suivant une autre légende , c'est sur les bords d'un lac qui servait d'asile au monstre que saint Georges sauva la fille du roi , et douze autres vierges , qu'un oracle avait ordonnéde livrer à l'effroyable dragons (5).
Presque toutes les mythologies reproduisent, avec quelques va- riétés, la même légende. Combien de mythes grecs ne l'ont-iis pas retracée! Hercule, vainqueur du dragon du jardin des Hespérides, monstre dont la défaite fut suivie de la découverte d'une fontaine jusqu'alors inconnue; le dragon, habitant une sombre caverne et gardien de la fontaine de Mars , tué par Cadmus , qui depuis fut lui- même transformé en serpent (6) ; le dragon dont Biomède, à son retour de Troie , délivra les Corcyréens (7) ; Cenchréus , que les habitants de
(i) Pausanias. Phocic, cap. 5.
(2) JElian. Far. Hist., lib. m, cap. I, etc. De Nat. animal. , lib. xi, cap. a. — Plularch. De Oracul. defectu.
(3) Aristot. De Mirahil. Auscult.
(4) Voyages de Villamont (161 3), liv. 3, page 56 1. — Thévenot. Relation d'un 'voyage fait au Levant, etc. , in-4°. Paris, 1668 , page 44a.
(5) Mémoires et Observations faites par un voyageur en Angleterre. (La Haye, 6iq8, papes 2i4-23a.) Cet ouvrage est attribué à Max. Misson,
(6) Apollon. Rhod. Argonautic., lib. iv.
(7) Heraclides, in Politiis.
3i
482 DES SCIENCES OCCULTES.
Salamine prirent pour roi, en récompense de sa victoire , sur mr dragon qui dévastai l leur territoire (1).
Sur un monument découvert à Thèbes, Anubis est représenté comme le sont, dans les peintures chrétiennes, saint Michel et saint Georges: il est armé d'une cuirasse; dans sa main est une lance dont il perce un monstre qui a la tête et la queue d'un serpent (2).
Dans une suite de narrations , dont les compilateurs ont emprunté à l'antique mythologie de PHindoustan la plupart de leurs récits merveilleux, on voit figurer jusqu'à trois fois des monstres, qui tantôt prennent la forme d'un énorme serpent (3) , tantôt, dragons gigantesques battent de leur queue leurs flam s couverts d'écail- lés (4) : chaque année, déjeunes vierges ont assouvi leur voracité ; c'est à l'instant où la fille d un roi doit en devenir la victime qu'ils succombent sous les coups d'un guerrier aidé par des puissances surnaturelles.
Chéderles , héros révéré chez les Turcs, « tua, disent-ils, un dra- gon monstrueux , et sauva la vie à une jeune fille exposée à sa fureur. Après avoir bu les eaux d'un fleuve qui l'ont rendu immortel , il court ie monde sur un cheval immortel comme lui (5). » Le commence- ment du récit rappelle les mythes hindous et les fables d Hercule et de Persée ; la fin offre l'emblème du soleil , voyageur immortel , qui ne cesse de faire le tour du monde.
Parmi les figures sculptées sur le granit, que l'on a découvertes dans la ville déserte de Palenqui-Viejo, l'on remarque un serpent , de la gueule duquel sort une tête de femme (6). On serait tenté de rapprocher cet emblème de la légende des dragons monstrueux : il est difficile au moins de ne pas supposer que la légende avait passé dans le Nouveau Monde. Les Caraïbes croient que l'Etre suprême lit descendre son fils du ciel pour tuer un serpent horrible qui désolait par ses ravages les nations delà Guiane (7J. Le monstre succomba : les Caraïbes naquirent des vers que produisirent son cadavre : aussi regardent-ils comme ennemies les nations à qui jadis il avait fait une guerre cruelle. Voilà bien d'abord le mythe du serpent Python,
(1) Noël. Dictionnaire delà Fable, art. Cenchreus.
(2) A.. Lenoir. Du Dragon de Metz , etc. Mémoires de V Académie celtique, tome II, pages 11-12.
(3) Les Mille et une Nuits, traduction d'Ed. Gauthier , 7 vol. in -8°. Paris, 1822- i8î3 , tome V, pages 4-2Ô-426.
(4) Ibidem , tome VI , pages 3o3-3o5 , et tome V, pages 423-424.
(5) Noël. Dictionnaire de la Fable , art. Chéderles. (6ï Revue encyclopédique , tome XXXI, page 85o.
(7) Noël. Dictionnaire de la Fable , art. Cosmogonie américaine.
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. /|83
Mais que penser de l'origine bizarre que s'attribuent les Caraïbes? On peut soupçonner qu'ils reçurent jadis cette tradition d'un peuple su- périeur en force, qui voulait les humilier et les dégrader; ils Pont conservée par habitude , et parce qu'elle justifiait leurs haines natio- nales et leur soif de conquêtes. Nous trouvons chez le même peu- ple une croyance non moins singulière.
Les Caraïbes de la Dominique assuraient que, dans un précipice entouré de hautes montagnes, un monstrueux serpent avait son re- paire. Il portait sur la tête une pierre éclatante comme une cscar- boucle , et d'où s'élançait une lumière si vive que les rochers voisins en étaient éclairés (1).
Des légendes analogues ont été longtemps reçues dans des con- trées avec lesquelles on ne suppose point que les Caraïbes aient eu des communications.
A une époque que les chronologistes n'ont point la prétention de fixer, sainte Margerite triompha d'un dragon ; et, de la tète du mons- tre, cette vierge, élevée depuis au séjour céleste , tira un rubis , une escarboucle, emblème de l'étoile brillante de la couronne boréale { Margarita) , placée , dans le ciel, près de la tête du serpent.
Dans l'histoire de Dieudonné de Gozon , figure aussi «la pierre » sortie de la tête du dragon tué à Rhodes par ce héros, et conser- » vée, dit on, dans sa famille. Elle était de la grosseur d'une olive » et de plusieurs couleurs éclatantes (2). «
Deux traditions helvétiennes présentent un serpent qui offre à un homme une pierre précieuse , en signe d'hommage ou de reconnais- sance (3). Fidèle à ces vieilles croyances , la langue populaire du Jura désigne encore sous le nom de vouivre , un serpent ailé et immortel , dont l'œil est un diamant (4).
Pline, Isidore et Solin (5) parlent de la pierre précieuse que porte dans sa têteledragon, Un conteur d'Orient (6) décrit une pierre miraculeuse, véritable escarboucle qui éclaire dans l'obscurité. On ne la trouve que dans la tête d'un dragon , hôte hideux des rochers de l'île de Sé- rendib (Ceylan). Philostrate assure aussi que , dans l'Inde, la tête
(i) Rochefort. Histoire naturelle et morale des îles Antilles (Roterdam, i65S). page 21.
(•?.) Dictionnaire de Moréri, art. Gozon (Dieudonné). Gozon mourut en 1 353.
(3) Scheuchzer. Itinerar. per Helvet. Alp , reg., tome III, pages 38l-383.
(4) Mémoires de la Société des Antiquaires , tome VI , page 217.
(5) Plin. Hist. nat., lib. xxxvu, cap. 10. Isidor. Hispal. Origin., lib. xvi, cap„ i3. Solin., cap. 33.
^6) Contes de Cheykh El Mohdy , traduits de l'arabe par J.-J. Marcel. i833, t„ II[, panes 73-74.
4^4 DES SCIENCES OCCULTES.
des dragons recèle une pierre précieuse , douée d'un vif éclat et cTacT- mirables propriétés magiques il).
Elle remonte à une haute antiquité, l'erreur qui, transformant en fait physique une allégorie astronomique , décore d'une pierre bril- lante la têle des serpents. «Quoiqu'un, serpent ait un rubis sur la » tête, néanmoins il sera dommageable, » dit un philosophe hindou qui avait recueilli dans ses proverbes les enseignements des siècles les plus reculés (2}.
Née de l'expression figurée de la position relative que les constel- lations dePersée, de la Baleine , de la Couronne et du Serpent, occu- pent dans les deux, la légende, nous l'avons vu , a été rapportée ensuite à la victoire du soleil du printemps sur l'hiver, et de la lu- mière sur les ténèbres, h'escarboucle ou rubis qui y tient sa place, et dont Ovide décore le palais duSoleil (3) , était, en effet , consacrée- à cet astre, à cause de sa couleur d'un rouge flamboyant (4).
§ v.
La même légende s'introduit dans le Christianisme, surtout chez les peuples
d'Occident.
Aussi longtemps que le christianisme opprimé lutta obscurément contre le polythéisme , son culte , non moins austère que sa morale , n'admit dans ses cérémonies . couvertes encore du voile du mystère,, que des rites simples, dégagés de toute représentation matérielle. Les recherches et les cruautés des persécuteurs ne pouvaient arra- cher aux fidèles que les livres saints, les vases sacrés , et peu ou point d'images (5).
Mais le culte public se passe difficilement de signes visibles et re- marquables; par eux, au milieu d'un rassemblement tel que la pa rôle arriverait à peine aux oreilles de quelques hommes, il parle
II) Philostrat. De Vit. Apollon., lib. m, cap. 3.
(2) Proverbes de Barthoveri, efc. Insérés daus l'ouvrage d'Abraham Roger, le Théâtre de l'idolâtrie ou la Porte ouverte, etc., traduction française, 1 vol. in-4*. (1760), pa^e 3-28.
(5) .... « Flammasque imitante pyropo. »
Ovid. M etamorjjh . , lib. 11, vers. ï.
(4) Le cardinal Dailly et Albert-le-Grand , évêque de Ratisbonne, dit Cartaut de la Villate, distribuent les planètes aux religions. Le soleil est. échu à la religion chré- tienne. C'est pour cela que nous avons le soleil en singulière vénération , que la ville de Rome est ville solaire , et que les cardinaux qui y résident sont habillés de rouge, qui est la couleur du soleil.» {Pensées critiques sur les Mathématiques.) l vol. in- 12^ Paris, 17.52 : avec approbation et privilège.
(5) Encxclop. méthod. Théologie , art. Images.
T)ES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 485
aux yeux de tous^ il parle à l'un des penchants les plus naturels, les plus universels. La multitude alors se complaît dans la magnificence de ses actes religieux , et ne croit pas pouvoir trop muliplier les images.
Cela dut arriver au christianisme , lorsque , sur les débris du po- lythéisme, il établit publiquement ses temples et son culte Le pro- grès fut d'autant plus rapide que , succédant à une religion riche de pompe et d'emblèmes, la religion du Christ dut craindre de repous- ser, par une simplicité trop sévère, des hommes habitués à voir, à toucher ce qu'ils croyaient, ce qu'ils adoraient. Plutôt que de pros- crire imprudemment les objets d'une vénération difficile à détruire, elle aima souvent mieux se les approprier : plus d'un temple fut changé en église: plus d'un nom de divinité fut honoré comme le nom d'un saint; et un grand nombre d'images et de légendes passè- rent sans effort dans le nouveau culte, conservés par l'antique res- pect des nouveaux croyants.
La légende d'un être céleste , vainqueur du serpent , du principe du mal , était conforme au langage, à l'esprit et à l'origine du chris- tianisme : elle y fut accueillie, et reproduite dans les peintures et les cérémonies religieuses; saint Michel , le premier des archanges, pa- rut aux yeux des fidèles, perçant le dragon infernal , l'antique en- nemi du genre humain.
Au ve siècle furent établies en France (1) , et plus tard dans tout l'Occident, les processions connues sous le nom de Rogations, Pen- dant trois jours, on y offrait aux regards des fidèles l'image d'un dragon, d'un serpent ailé, dont la défaite était figurée par la ma- nière ignominieuse dont on le portait le troisième jour (2).
La célébration des Rogations a varié , suivant les diocèses, des pre- miers jours ûe la semaine de l'Ascension aux derniers jours de la se- maine de la Pentecôte : elle correspond au temps où , la première moitié du printemps étant écoulée, la victoire du soleil sur l'hiver est pleinement achevée, même dans nos climats froids et pluvieux. Il est difficile de ne point apercevoir une connexion intime entre la légende du dragon allégorique et l'époque qui, chaque année , ra- menait son apparition.
D'autres rapprochements ajoutent à la force de cet indice.
Au vie siècle, saint Grégoire-le-Grand ordonna que l'on célèbre rait annuellement le jour de saint Marc ( le 25 avril ) par une pro-
(i) Saint Mainmert , évèque de Vienne en Dauphiué, institua les Rogations en /,68 «u \j\. Encyclop. méthod. Théologie, art. Rogations.
(2) Guill. Durant. Rationale dwinorum ofjiciorum , iu-fol , 1479, f°no a26 recto.
486 DES SCIENCES OCCULTES.
cession semblable à celle des Rogations. Voici l'origine de cette cé- rémonie. Rome était désolée par une inondation extraordinaire ; tel qu'une mer immense , le Tibre s'élevait jusqu'aux fenêtres supérieu- res des temples. Des eaux débordées du fleuve sortirent d'innombra- bles serpents, et enfin un dragon énorme (1), nouveau Python, né de ce nouveau déluge (2). Son souffle infectait l'air; il engendra une maladie pestilentielle (3 ; les hommes étaient moissonnés par mil- liers Une procession annuelle consacra le souvenir de ce fléau,
et de sa cessation obtenue par les prières du saint pape et de ses ouailles. La date du 25 avril , moins éloignée del'équinoxe que celle des Rogations , convenait mieux à un pays où le printemps est plus hâtif que dans les Gaules.
Soit hasard, soit calcul , ceux qui ont transporté à Lima, sous l'hé- misphère austral, la Tarasque, le dragon des peuples septentrionaux, le font paraître le 4 octobre , jour de la fête de saint François d'As- sise. Cette époque se rapproche encore plus de l'équinoxe du prin- temps. Mais dans les contrées équatoriales, sous le ciel tempéré de Lima , la victoire du soleil ne demeure pas longtemps suspendue, comme dans nos régions septentrionales, où les premières semaines du printemps ne semblent qu'une prolongation de l'hiver.
Pline a parlé d'un œuf mystérieux (4) à la possession duquel les druides attachaient des vertus merveilleuses, et qui, disaent-ils, était formé par le concours de tous les serpents d'un pays. Écho des druides après deux mille ans, et sans se douter de l'antiquité du mythe qu'il répète, l'habitant de la Sologne affirme que, chaque année , tous les serpents du pays se réunissent pour produire un dia- mant énorme qui, mieux encore que la pierre de Rhodes, réfléchit les couleurs les plus vives de l'arc-en-ciel. Si le geai a su en enrichir son plusrcage , c'est à la possession d'un de ces diamants qu'il en est redevable Le Jour marqué pour leur production miraculeuse est le 13 mai (5), jour qui appartient au commencement de la seconde
(i) Ibid., fol. 2-2.5 verso. — Sif'J'redi Presbyteri Mimensis. Epitomè, lib. i. De Miro prodigio.
(2) « Ut Noë clUuvium renovatum crederetur. » Platina. De vitis max. pontifie... m Pelag. II.
(3) « Pestis inguinaria seu inflatura inguinum. » Ce sont les termes dont se sert l'auteur du Rationale (loco citato) ; il ajoute que le pape Pelage II , successeur de saint Gfr'goire-le-Graud , mourut subitement de cette maladie, avec soixante-dix autres per- sonnes , au milieu d'une procession.
(i) Plin. Hist. nat. , lib. xxix , cap. 5.
(5) Légier (du Loiret). Traditions et usages de la Sologne. Mémoires de l'Académie celtique , tome II , pages 2 3 5- ai 6,
DES DRAGONS ET DES SERPENTS MONSTRUEUX. 4^7
iftioitié du printemps , comme les jours où l'on promenait le serpent
L'époque de cette apparition nous fournit une remarque qui n'est pas sans intérêt. Sa fixité suffit pour prouver, contre l'opinion que nous avons précédemment combattue, que le serpent n'était poin* Pemblème d'inondations, de débordements de rivières, qui n'ont pu avoir lien partout aux mêmes jours. Comment donc cette opinion s'est-elle établie? Lorsque l'on eut oublié le sens primitif de l'en- bléme, on s'arrêta volontiers à une circonstance qui . dans les légen- des où on le reproduisait , faisait presque toujours placer le lieu de la scène aux bords de la mer ou d'un fleuve. L'idée que la cessation des ravages des eaux était ainsi représentée dut paraître d'autant plus naturelle, que la procession du dragon se célébrait régulière- ment à une époque de l'année où les rivières les plus enflées par la fonte des neiges ou les pluies de l'équinoxe sont toutes rentrées dans leurs lits.
S vi.
Explications allégoriques des emblèmes où figurait le serpeat.
Chaque église avait son dragon : l'émulation de la piété extérieure fit que , dans ces représentations , on enchérit à l'envi pour inspirer aux spectateurs l'admiration, l'étonnement et l'effroi. La partie vi- sible du culte devient bientôt la partie la plus importante de la reli- gion , pour des hommes uniquement attentifs à ce qui frappe leurs sens : le dragon de la procession des Rogations était trop remarqua- ble pour ne pas attirer l'attention des peuples et usurper une grande place dans leur croyance. Chaque dragon eut bientôt sa légende particulière , et les légendes se multiplièrent à l'infini A ceux qui révoqueraient en doute l'efficacité de cette cause , nous répondrons par un fait : les chrétiens d'Orient n'ont point adopté l'institution des Rogations; la victoire remportée par un être céleste sur un serpeni figure rarement dans l'his oire des saints qu'ils révèrent.
Le mot dragon, contracté en celui de drac, a désigné des démons, des esprits malfaisants que le Provençal crédule plaçait sous les eaux du Rhône , et qui se nourrissaient de la chair des hommes; faire le drac était synonyme de faire autant de mal que l'on suppose au dia ble le désir d'en faire (1). Les personnes mordues par un serpent étaient guéries dès quelles approchaient du tombeau de saint Pho- cas, grâce à la victoire qu'en subissant le martyre, ce héros chré-
(i) Du Cange Qlossar., verbo Dnicus. - - Millin. f'nyagc dans l'intérieur de la France, tome III, pages 45o-45i.
488 I>ES SCIENCES OCCULTES.
tien remporta sur le diable, l'antique serpent (1). Quand, au viue siècie , on racontait qu'on avait trouvé un énorme serpent daris le tombeau de Charles-Martel (2) , voulait-on insinuer autre chose , sinon que le démon avait fait sa proie de ce guerrier, qui sauva la France et peut-être l'Europe entière du joug des musulmans, mais qui eut le malheur de contrarier l'ambition des chefs de l'église et la cupidité des moines?
ïl semblait donc naturel de croire, comme l'enseigne expressé- m eut l'auteur du Ratîonale (3) , que le serpent ou dragon, porté à la procession des Rogations , était l'emblème de l'esprit infernal , dont on demandait au ciel la défaite, et d'attribuer cette défaite à l'in tercession du saint que, dans chaque diocèse et dans chaque pa- roisse, révéraient plus particulièrement les fidèles.
Ce genre d'explication a été reproduit sous diverses formes par des chrétiens sensés, qui ne pouvaient admettre dans le sens phy- sique des récits trop souvent renouvelés pour avoir jamais été vrais.
Le démon est le vice personnifié : les victoires remportées sur le vice pouvaient donc être figurées par le même emblème. A Gênes, sur la petite place qui est près de l'église de Saint-Cyr, on voit un ancien puits où se cachait jadis un dragon dont le souffle faisait périr les troupeaux et les hommes : saint Cyr conjura le monstre , le força de sortir du puits et de se précipiter dans la mer (4). Des tableaux représentent encore ce miracle, que les érudits interprètent ailégo riquement par les victoires que remportait le saint prédicateur sur TiiUpiété et le libertinage. La même interprétation pouvait convenir au triomphe de saint Marcel sur le serpent qui désolait Paris, puis- que, dit-on, « ce serpent parut hors de la ville, près du tombeau dune femme de qualité qui avait vécu dans le désordre (5). »
