Chapter 22
M. William Gooke explique ce passage, en supposant que
aimant : particularité q;ie Cassiodore a passée sous silence. Vitruve et
Pline, comme les plus anciens, ont pu être mieux informés que les écri
vains du Bas-Empire : mais, pour que ceux-ci n'aient point péché contre
fa vraisemblance, il suffi! que l'aimant ait pu être fort et la sîatue creuse
et légère.
La fable que l'on a répandue touchant le sépulcre de Mahomet , sus-
pendu, disait-on, à la voûte d'une mosquée, fournit un exemple de plus
du penchant qu'ont les hommes à naturaliser chez eux des merveilles
empruntées à un pays et à un culte étrangers: mais une contrefaçon gros-
sière ne détruit pas la possibilité d'un fait qui n'a que l'apparence d'un
prodige.
(i) Isid. Hispal. Origin., lib. xvi , cap. 4-
(2) Homer. Odyss., lib. vin , vers. 553-563,
DES SCIENCES OCCULTES. 467
les Phéaciens connaissaient l'usage de la boussole, et qu'ils
avaient pu l'apprendre des Phéniciens (1).
Sur cette conjecture nous ferons quelques observa-
tions :
i° Son auteur pouvait s'étayer de ce que dit Homère,
à plusieurs reprises , sur la rapidité de la marche des
vaisseaux phéaciens ('2). Dirigés au large par la boussole,
leur vitesse devait , en effet , paraître prodigieuse à des
navigateurs que la crainte de perdre trop longtemps la
terre de vue forçait à longer presque toujours les côtes.
20 Le style figuré qui caractérise le passage cité con-
vient à un secret que le poêle ne connaissait que par ses
résultats. Homère transforme ainsi en miracle un fait na-
turel; et quand il raconte que Neptune changea en rocher
le navire qui ramena Ulysse dans sa patrie , afin que les
Phéaciens ne sauvassent plus les étrangers des dangers de
la mer , il adopte cette opinion , dont nous avons déjà in-
diqué l'origine (3), pour exprimer que le secret qui ren-
dait si sûre la navigation s'était perdu chez les sujets
d'Aîcinoùs.
3° Que les Phéniciens aient connu l'usage de la bous-
sole, c'est ce qu'il est difficile de ne point admettre, quand
on se rappelle les fréquents voyages que leurs navigateurs
faisaient aux îles britanniques ; mais qu'ils eussent com-
muniqué ce secret aux habitants de Corcyre , c'est ce que
rien ne prouve. Homère, si exact à recueillir toutes les
traditions relatives aux communications des anciens Grecs
avec l'Orient , ne nous fournit à cet égard aucun rensei-
(1) William Cooke. An Enquiry into the Patriarchal and Druidical
religion, etc., in-4°. London, ï 754 ? Fage 22-
(a) Horner. Odyss., lib. vu , lib. vin , lib. xii'i.
(3) Ci-dessus, chap. m.
/|58 . DES SCIENCES OCCULTES.
gueuient. Mais il nous apprend que les Phéacions avaient
liabité longtemps dans le voisinage des Gyclopes , et s'en
étaient récemment éloignés. En même temps il donne
aux Gyclopes le titre d'hommes très ingénieux (1) : titre
bien dû à des artistes versés dans la docimasie et la pyro-
technie, et qui, depuis plus de trente siècles , ont laissé
leurs noms à des monuments gigantesques d'architecture ,
en Italie , en Grèce et en Asie. Nous avons établi ailleurs (2),
et peut-être avec quelque probabilité, que les Cyclopes,
comme les Curetés , appartenaient à une caste savante ,
venue d'Asie en Grèce , pour civiliser et gouverner quel-
ques peuplades pélasgiennes. Il serait peu surprenant que
les Phéaciens eussent profité de l'instruction de cette
caste avant d'être assez fatigués de son despotisme pour
s'en séparer sans retour. On voit même que leur habileté
ou leur bonheur dans les voyages sur mer cessa bientôt
après cette séparation. Le père d'Aîcinoùs l'avait déter-
minée ; et sous Alcinoiis , les Phéaciens renoncèrent à la
navigation. Ne serait-ce point parce que les instruments
qu'ils tenaient de la libéralité de leurs anciens maîtres
avaient péri , et qu'ils ne savaient point en fabriquer d'au-
tres ?
Il reste à établir que les Gyclopes possédaient une con-
naissance si précieuse, et cela est à peu près impossible.
On sait seulement qu'ils étaient venus de Lycie en Grèce;
mais peut-être n'avaient-ils fait que traverser la Lycie , et
venaient-ils d'une contrée plus intérieure de l'Asie, comme
l'hyperboréen Olen, lorsqu'il apporta en Grèce, avec un
culte religieux et des hymnes , les éléments de la civilisa-
tion.
(1) Homer. Odyss., lib, vu, vers. Zj-8.
{'i) Essai historique et philosophique sur les noms <ï hommes , de
peuples et de lieux , § 8r , tome II, pages 161-172.
DES SCIENCES OCCULTES. 4^9
Il vint aussi des extrémités de l'Asie » dans la Grèce et
dans l'Italie, cet Abaris , byperboréen ou scytbe , doté par
le dieu qu'il adorait & une flèche a Prude de laquelle il par-
courait l'univers. On a dit jadis poétiquement, et Suidas
et Iamblique ont répété que , grâce à ce don précieux ,
Abaris traversait les airs (1). On a pris à la rigueur cette
expression figurée. Mais le même Iamblique raconte im-
médiatement après , que « Pytliagore déroba à Abaris la
» flèche d'or avec laquelle il se dirigeait dans sa route [quâ
» se gubernabat)...; que, lui ayant ainsi ravi et caché la
» flèche d'or sans laquelle il ne pouvait discerner le che-
» min qu'il devait suivre, Pytliagore le força à lui en dé-
» couvrir la nature (2). » A la prétendue flèche substituons
une aiguille magnétique, de même forme, d'une grande
dimension, et qu'on a dorée pour la préserver de la
rouille : au lieu d'une fable absurde , le récit d Iamblique
contient un fait vrai , raconté par un homme qui n'en pé-
nètre point le mystère scientifique.
Tout ceci néanmoins n'offre que des conjectures plus
ou moins plausibles. Citons un fait : les Finnois possèdent
une boussole qui ne leur a certainement pas été donnée
par les Européens , et dont l'usage remonte chez eux à des
temps inconnus. Elle offre cette particularité qu'elle dé-
signe le levant et le couchant d'été et d'hiver, et qu'elle
les place d'une manière qui ne peut convenir qu'à une la-
titude de 49° 20' (3). Cette latitude traverse, en Asie, la
Tatarie entière, la Scythie des anciens. C'est celle sous
laquelle Bailly avait été conduit à placer le peuple inven-
(1) Suidas , verbo Albaris. — lamblich., Vit. Pythagor., cap. .28.
Voyez aussi Herodot., lib. iv, § 36. — Diod. Sic, lib. 111, cap. 1 1.
(2) lamblic., loc. cit.
(3) Nouvelles Annales des Voyages , tome xvn , page 41 4"
4<3o DES SCIENCES OCCULTES.
teur des sciences (1) ; celle sous laquelle, comme l'a ob-
servé Volney (-2), a été écrit de Boundehesch , le livre
fondamental de la religion de Zoroastre. En la suivant , elle
nous conduit à l'est, dans cette portion de la Tatarie dont
les populations, tantôt conquérantes et tantôt sujettes,
ont eu constamment des relations intimes avec l'empire
chinois. Or, l'existence ancienne de la boussole en Chine
n'est contestée par personne (3). On n'arguera même point
de faux la tradition (4) suivant laquelle, longtemps avant
notre ère, un héros chinois se servit avec succès de la
boussole pour se frayer une route au milieu des ténè-
bres.
En retrouvant à la fois la boussole chez les Finnois et à
la Chine , il est naturel de se souvenir que l'usage des
noms de famille , inconnus si longtemps en Europe, mais
existant de toute ancienneté à la Chine , paraît avoir passé
de ce pays chez les Samoïèdes , les Baschkirs et les La-
pons (5). L'extension qu'en des temps inconnus a prise
ainsi une institution utile et populaire nous indique quel
chemin a pu faire , mais seulement parmi les disciples de
(1) Bailly. Lettres sur t origine des sciences. . . / ettre.s sur l'Atlantide.
(2) Volney. OEuvres complètes , tome IV, p;<g. 202-203.
(3) Les Chinois font remonter chez eux l'usage de la boussole au
règne d'Hoang-ti , 2G00 ans avant J.-C. Il est fait mention des chars
magnétiques , ou porteurs de boussoles , dans les Mémoires historiques
de Szu-ma-thsian, i i 10 ans avant notre ère. — J. Klaproth. Lettre sur
l'origine de la boussole. — Bulletin de la Société de Géographie , ne
série , tome II , page 221.
(4) Abel Rem usât. Mémoire sur les relations politiques des rois de
France avec les empereurs mongols. (Journal asiatique , tome I , page
.37.j
J¥. B. Les Hindous font usage de la boussole, et rien n'annonce qu'ils
aient reçu des Européens l'usage de cet instrument.
(5) Eusèbe Sal verte. Essai historique et philosophique sur les noms
d'hommes , de peuples et de lieux, § 21 , tome I, pag. 35-/, 4.
DES SCIENCES OCCULTES. ffi\
la caste savante, un secret dont la possession opérait des
merveilles aussi utiles et plus brillantes. Elle rend pro-
bable ce qui d'abord semblait chimérique , que de la lati-
tude sous laquelle la religion de Zoroastre a pris nais-
sance (i), la connaissance de la boussole a pu parvenir
dans les contrées occidentales de l'Asie-Mineure , où cette
même religion était arrivée -, et où elle avait naturalisé la
pratique de miracles propres aux sectateurs du culte du
feu (2).
Hàtons-nous de le dire pour prévenir des objections où
une partialité assez légitime se mêlerait à un juste amour
de la vérité : l'existence de certaines connaissances dans
l'antiquité et chez des peuples qui nous ont été longtemps
inconnus , ne prouve point du tout que dans les temps
modernes les Européens n'aient pas inventé véritablement
les arts et les sciences qu'ils ont retrouvés. L'art de la
typographie est aussi ancien à la Chine et au Thibet que
l'histoire même de ces contrées : c'est depuis moins de
quatre siècles que le génie de Faust , Schœffer et Guttem-
berg en a enrichi la civilisation européenne. C'est depuis
seize ou dix-sept lustres que le progrès des sciences nous
a conduits à reconnaître dans les récits de l'antiquité
l'art retrouvé par Franklin de commander à la foudre.
Les savants, embarrassés pour fixer l'époque de la réin-
vention de la boussole et de la poudre à canon , le sont
moins pour déclarer que l'usage ne s'en est répandu en Eu-
rope que depuis cinq à six cents ans. Les secrets de la
(1) Isidore de Sévi Ile [Origin., lib. xvi, cap. 4) dit que l'aimant a
d'abord été trouvé dans l'Inde , et a reçu en conséquence le nom de Lapis
indiens. Mais ce renseignement vague et isolé ne nous a point paru suffire
pour que nous dussions chercher dans PHindoustan l'origine de la
boussole.
(2) Voyez ci-dessus, chap. xxv.
4t)2 DES 'SCIENCES OCCULTES.
thaumaturgie devaient être fort multipliés , puisque la
caste savante n'étudiait guère la physique que pour y
trouver, avec de nouveaux miracles, de nouveaux moyens
d'étonner, d'effrayer et de dominer. Si donc, dans le nom-
bre de ces secrets , plusieurs ont péri sans retour avec les
prêtres et les temples , il peut en être d'autres dont la
mémoire , ensevelie sous une enveloppe fabuleuse dans
quelques documents anciens , sortira un jour de cette es-
pèce de tombeau , réveillée par des découvertes heureu-
ses qui , sans honorer moins leurs auteurs et l'esprit hu-
main, ne seront pourtant que des réinventions.
On pourrait tenter quelques essais en ce genre.
Le hasard avait révélé à Cotugno les premies phéno-
mènes du galvanisme , comme il les révéla ensuite à Gal-
vani , qui a mérité le titre d'inventeur en perfectionnant ,
par l'examen et le raisonnement , une connaissance d'a-
bord fortuite. Si le hasard eût enrichi de la même décou-
verte un ancien thaumaturge , de quels miracles n'eùt-il
pas effrayé ses admirateurs , en se bornant aux premières
notions du galvanisme, et aux expériences qu'elles le met-
taient à portée d'exécuter sur le corps d'un animal récem-
ment privé de la vie !
Des notions moins relevées serviraient encore dans plus
d'une occasion les desseins du thaumaturge.
On a vu , et même au xvme siècle, des hommes qui,
au moyen d'une baguette divinatoire , ou avertis par une
sorte de sens intérieur , prétendaient reconnaître les sour-
ces que la terre recelait à une profondeur plus ou moins
considérable. Édrisi raconte qu'au sein de l'Afrique sep-
tentrionale , une caravane se trouvait à mourir de soif, sur
un terrain aride et sablonneux. Un des voyageurs , un noir
berbère , prend un peu de terre, la flaire, et indique l'en-
droit où il faut creuser pour trouver une source d'eau
DES SCIENCES OCCULTES. 4^3
douce : sa prédiction est vérifiée à l'instant (i). Mettez à
sa place un charlatan : il se targuera d'avoir opéré un mi-
racle, et la reconnaissance de ses compagnons de dangers
appuiera sa prétention.
Au mois d'août 1808 , on trouva sur l'autel de l'église
patriarcale de Lisbonne un œuf qui , n'offrant d'ailleurs
la trace d'aucune opération faite de main d'homme , por-
tait sur sa coque l'arrêt de mort de tous les Français. Ce
miracle causa une fermentation inquiétante parmi les Por-
tugais , jusqu'à ce que les Français eussent placé dans les
églises et distribué dans la ville un grand nombre d'œufs
qui portaient écrit sur leur coque le démenti de cette
prédiction. Une proclamation, affichée avec profusion,
expliqua en même temps le secret du miracle : il con-
siste à écrire sur la coque avec un corps gras, et à te-
nir ensuite l'œuf pendant un certain temps plongé dans
un acide (2).
Par le même procédé, on graverait des lettres, des hié-
roglyphes en creux ou en relief, sur une table de pierre
calcaire , sans que rien ensuite décelât le travail d une
main mortelle Or , les anciens connaissaient l'action éner-
gique qu'exerce le vinaigre sur la plupart des pierres,
quoiqu'ils l'aient fort exagérée, en adoptant le conte
dont on a chargé l'histoire du passage des Alpes par An-
nibal (3).
Le produit de la base d'un vase par sa hauteur, quelle
(1) Edrisi (traduction française), lib. i, chap. 22.
(2) P. Thiébault. Relation de l'expédition de Portugal, pag. 170-1 7 j .
(3) Piin. Hist.nat., Hb. xxxrn,cap. i et 2. — Diùn.Cûss., lib. xxxvn
cap. 8. — Le conte dont il s'agit n'aurait-il pas pris sa source dans quel-
que manœuvre employée par Ànnibal pour rendre à ses troupes le cou-
rage que leur ôtait la multiplicité des obstacles qu'elles avaient à vaificre
dans leur man he ?
4M T)ES SCIENCES OCCULTES.
qu'en soit d'ailleurs la forme, mesure la pression que lui
fait supporter le liquide qu'il renferme. Ce principe , qui
explique l'action puissante de la presse hydraulique , au-
rait pu être connu dans les temples anciens : et de corn-
bien de miracles n aurait-il pas rendu l'exécution facile!
Qu'est-ce le plus souvent qu'un miracle? Un effet qui
paraît hors de toute proportion avec sa cause véritable
Et quoi de plus disproportionné qu'une pression énorme,
et la médiocre quantité de liquide nécessaire pour la pro-
duire?
Descendons jusqu'aux amusements de la physique ex-
périmentale. Supposons que les thaumaturges anciens
aient connu des inventions dont les effets singuliers éton-
neront toujours le vulgaire, les larmes b atavique s (i)
par exemple \ ou les mat ras de Bologne (2) ; des jouets
d'enfant même, tels que le kaléidoscope ou ces petites
poupées (3) qui , placées sur la table d'harmonie d'un in-
strument de musique , se meuvent en mesure , et tournent
comme en valsant l'une autour de l'autre. De tout ce que
l'on pourrait opérer de merveilles avec des procédés si peu
importants, n'est-on pas en droit de conclure qu'un grand
([) Larmes de verre que l'on ne brise point en frappant avec un
marteau leur surface sphérique, et qui tombent en poussière dès qu'on
rompt le fil qui forme leur queue.
(2) Petites bouteilles en forme de poires, de verre blanc non recuit.
On peut faire rouler dedans , sans les endommager, une bille d'ivoire ou
de marbre. Si l'on y laisse tomber un fragment de silex de la grosseur d'un
grain de chènevis ? le matras se brise dans la main en cinq ou six morceaux.
Ces ma tr a s et les larmes bataviques n'intéressent que la curiosité; on
n'en fabrique presque plus : quand on n'en fabriquera plus du tout , le
temps pourra venir où l'on refusera de croire à leurs propriétés miracu-
leuses; elles paraîtront absurdes.
(3) Ce jouet était connu, il y a dix-huit ans, sous le nom de danso-
musicomanes.
DES SCIENCES OCCULTES. l\fâ
nombre de miracles dans l'antiquité, procédaient de sem-
blables causes ? Les procédés sont perdus ; le souvenir des
effets est resté.
Nous pourrions multiplier les suppositions du même
genre , mais nous croyons en avoir assez dit pour attein-
dre le but. En mettant de côté ce qui a appartenu à l'esca-
motage, à l'imposture , au délire de l'imagination , il n'est
point de miracles anciens qu'un homme versé dans les
sciences modernes ne pût reproduire, soit immédiatement,
soit en Rappliquant à en percer le mystère et à en décou-
vrir les causes ; et les mêmes sciences donneraient la fa-
cilité d'opérer d'autres miracles , non moins nombreux et
non moins brillants que ceux qui remplissent les his-
toires. L'exemple de ce que les modernes pourraient opé-
rer en fait de magie suffit à l'explication de la magie des
anciens.
3o
460 DES SCIENCES OCCULTES,
CHAPITRE XXVIII,
Conclusion. Principes suivis dans le cours de ia discussion. Réponse à
l'objection tirée de la perte des notions scientifiques des anciens. Dém;.-
crite seul , parmi eux, s'occupa d'observations et de physique expéri-
mentale. Ce philosophe voyait, connue nous, dans les œuvres magiques,
les résultats d'une application scientifique des lois de la na ure. Utilité
qu'il est d'étudier sous ce point de vue les miracles des anciens. Les
thaumaturges ne liaient ensemble par aucune théorie leurs notions
savantes : c'est un indice qu'ils les avaient reçues d'un peuple anté-
rieur. Les premiers thaumaturges ne peuvent être accusés d'imposture;
mais il serait dangereux de suivre aujourd'hui leurs traces, en cher-
chant à subjuguer le peuple par des miracles : l'obéissance volontaire
aux lois est une conséquence assurée du bonheur que les lois procurent
aux hommes.
Nous avons entrepris de rendre à l'histoire de l'anti-
quité entière , la grandeur que lui faisait perdre un mé-
lange apparent de fables puériles, et de montrer, dans les
miracles, dans les œuvres magiques des anciens , le ré-
sultat de connaissances scientifiques plus ou moins rele-
vées , mais positives, que, pour la plupart, des thauma-
turges se transmettaient secrètement , en s'efforçant avec
le plus grand soin d'en dérober la connaissance aux au-
tres hommes.
Il est absurde d'admirer , ou de refuser de croire ,
comme surnaturel , ce qui peut être expliqué naturelle-
ment.
DES SCIENCES OCCULTES. 4^7
Il est raisonnable d'admettre que les connaissances phy-
siques, propres à opérer un acte miraculeux , existaient, au
moins pour quelques hommes , dans le temps et dans le
pays où ia tradition historique a placé le miracle.
Nous accusera- ton de commettre ici une pétition de
principe facile à renverser en niant le fait môme du mira-
cle ? Non : il faut un motif plausible pour nier ce qui a
souvent été attesté par plusieurs auteurs, et répété à di-
verses époques ; ce motif n'existe plus , et le miracle ren-
tre dans la classe des faits historiques, dès qu'une expli-
cation, tirée de la nature des choses , a dissipé l'apparence
surnaturelle qui le faisait regarder comme chimérique.
Mais encore une fois , comment des connaissances d'un
si haut intérêt ne sont-elles point arrivées jusqu'à nous?
Comme se sont perdues sur toute la terre, et les histoires
de la plus grande partie des temps écoulés , et tant de lu-
mières en tout genre, dont on ne dispute point la posses-
sion aux anciens. Aux causes générales de destruction qui
ont opéré ces vides immenses dans le domaine de l'intel-
ligence humaine , se sont jointes ici deux causes particu-
lières dont nous avons signalé l'énergie : l'une est le mys-
tère dont la religion et l'intérêt , à l'envi , enveloppaient
les notions privilégiées; l'autre, le défaut d'une liaison
systématique qu'aurait pu seule établir entre elles une
théorie raisonnée ; liaison sans laquelle les faits isolés se
perdent successivement , sans que ceux qui surnagent ren-
dent possible de retrouver ceux qu'enfoncent peu à peu
dans l'abîme de l'oubli , le laps du temps , la négligence,
la crainte , la superstition et l'incapacité.
Ne jugeons point des connaissances anciennes par les
nôtres. La physique expérimentale , considérée comme
science, date du dernier siècle. Il n'existait auparavant
qu'un empirisme capricieux, dirigé par Se hasard, égaré
408 DES SCIENCES OCCULTES.
par les rêves de l'alchimie. Plus anciennement, les Ro-
mains n'ont fait que copier les écrits des Grecs, qui eux-
mêmes, sans tenter plus d'expériences, copiaient ce qu'ils
trouvaient dans des livres plus anciens , ou dans les récits
d'auteurs étrangers qu'ils ne comprenaient pas toujours.
Démocrite semble seul avoir senti la nécessité d'observer,
d'apprendre, de savoir par soi-même (i). 11 consuma sa
vie à faire des expériences, en notant exactement dans un
livre qui traitait de la Nature, les faits que lui-même avait
vérifiés (.a). Jusqu'où l'avaient conduit des recherches
dans lesquelles aucune théorie ne lui servit probablement
de guide? Il est difficile de le deviner, ses ouvrages ayant
péri depuis longtemps. Il est sur, du moins, qu'elles lui
avaient acquis , dans l'opinion générale , une très grande
autorité. Tel était, en physique et en histoire naturelle, le
poids de son témoignage , que des faussaires publièrent ,
sous son nom, pour les faire circuler, de nombreux vo-
lumes remplis de fables ridicules sur les propriétés des
minéraux, des animaux et des plantes (3). Pline, qui cite
souvent ces prétendus ouvrages de Démocrite, a cru à leur
authenticité : mais Aulu-Gelle nous a révélé l'imposture ,
et il s'indigne justement de l'outrage fait à la mémoire d'un
grand homme.
Dans un passage malheureusement trop concis , So-
lin (4) semble présenter Démocrite comme engagé dans
(i) Encyclop. méthod. Philosophie ancienne et, moderne, tome I ?
page 319.
(i) Petron. Satyric. — Vitruv. De Architecte lib. ix, cap. 3.
(3) Aul. Gell. Noct. altic, lib. x, cap. ri. — Columeli. DeRerus-
ticd , lib. vu , cap. 5. — Diogen. Laert in Democrit. vit., sub. finem.
(/i) '< Accepimus Democritum Abderitem , ostentatione scrupuli hujus
» ( catochitis lapiclis) fréquenter us uni , ad probandam occultam na-
» turœ potentiatn , in certaminibus quœ contra magos Jiabidt. » (Sali ni 9
cap. îx.)
DES SCIENCES OCCULTES. f[6q
une lutte fréquente contre les mages, et opposant à leurs
prestiges des phénomènes en apparence prodigieux , et
pourtant naturels, pour leur montrer jusqu'où va l'énergie
des propriétés occultes des corps. Démocrite , dit Lu-
cien (j), ne croyait à aucun miracle; persuadé que ceux
qui en font bornent leur succès à tromper, il s'appliquait
à découvrir la manière dont ils pouvaient tromper ; en un
mot, sa philosophie le conduisait à cette conclusion , que la
magie (cet art bien connu de lui , puisque des mages (2)
avaient été ses instituteurs ) , se renfermait tout entière
dans l'application et limitation des lois et des créations
de la nature.
Ce sentiment, professé par le premier philosophe connu
qui ait étudié la science comme elle le doit être, est préci-
sément celui que nous nous sommes efforcé d'établir. Si
nous n'avons pas travaillé en vain, nous sommes en droit
de déduire de ce théorème quelques conséquences sur les
progrès possibles de la connaissance de la nature, sur l'his-
toire et sur les principes de la civilisation.
