NOL
Des sciences occultes

Chapter 21

M. La Boëssière pense qu'un poisson ou un globe , ainsi

armé de pointes , était le conducteur employé par Numa
pour soutirer des nuages le feu électrique. Et , rappro-
chant la figure de ce globe de celle d'une tête couverte de
cheveux hérissés , il donne une explication ingénieuse et
plausible du singulier dialogue de Numa avec Jupiter ,
dialogue rapporté par Valerius Antias , et tourné en ridi-
cule par Arnobe (i) , sans que probablement ni l'un ni
l'autre le comprît.

L'histoire des connaissances physiques de Numa mé-
rite un examen particulier.

Dans un temps où le tonnerre exerçait de continuels
ravages, Numa, instruit par la nymphe Ëgérie , chercha
le moyen à' expier la foudre [fuit tien piare); c'est-à-dire ,
en quittant le style figuré , le moyen de rendre ce météore
moins malfaisant. Il parvint à enivrer Faunus et Picus ,
dont les noms ici ne désignent probablement que des
prêtres de ces divinités étrusques; il apprit d'eux le secret
de faire , sans danger , descendre sur la terre Jupiter fou-
droyant ; et sur-le-champ il le mit à exécution. Depuis ce

( i) Jrnob., lib. v,

DES SCIENCES OCCULTES. 3q5

temps, on adora dans Rome Jupiter ËLcius, Jupiter que
Von fait descendre (1).

Ici l'enveloppe du mystère est transparente : rendre la
foudre moins malfaisante ; la faire, sans danger, descen-
dre du sein des nuages ; et l'effet et le but sont communs
à la belle découverte de Franklin, et à cette expérience
religieuse que Numa répéta plusieurs fois avec succès,
ïullus Hostilius fut moins heureux. « On rapporte , dit
» Ïite-Live (2), que ce prince , en feuilletant les Mémoires
» laissés par Numa , y trouva quelques renseignements sur
» les sacrifices secrets offerts à Jupiter Élicius. Il essaya
>i de les répéter : mais dans les préparatifs ou dans la cé-
» lébration , il s'écarta du rite sacré... En butte au cour-
» roux de Jupiter évoqué par une cérémonie défectueuse
» (sollicitati pravâ religione), il fut frappé de la foudre et
» consumé ainsi que son palais. »

Un ancien annaliste, cité par Pline, s'exprime d'une
manière encore plus explicite , et justifie la liberté que je
prends de m'écarter du sens communément donné aux
phrases de Ïite-Live par ses traducteurs : « Guidé par les
«livres de Numa, Tullus entreprit d'évoquer Jupiter à
» l'aide des mêmes cérémonies qu'employait son prédé-
» cesseur. S'étant écarté du rite prescrit [parum rite) il
» périt frappé de la foudre (3). » Aux mots rite et cérémo-
nies , que l'on substitue , comme nous avons prouvé qu'on
devait le faire (4) , le mot procédé physique , on recon-
naîtra que le sort de Tullus fut celui du professeur Reich-

(1) Ovid. Fast.j lib. ni, vers 285-^45. — Arnob., lib. v.

(2) Tit-Liv., lib. 1, cap. 3i. — Pli/?. Hist. nat. , lib. 11, cap. 53...,
lib. xxvni , cap. 4-

(3) Lucius Piso. Plin. Hist, nat., lib. xxvm , cap. 2.

(4) Ci-dessus, chap. vi,

396 DES SCIENCES OCCULTES.

man. En 1753, ce savant tomba frappé de la foudre , en
répétant avec trop peu de précaution les expériences de
Franklin.

Dans l'exposé des secrets scientifiques de Numa, Pline
se sert d'expressions qui sembleraient indiquer deux ma-
nières de procéder : l'une obtenait le tonnerre [impetrare);
l'autre le forçait à éclater [cogère); l'une, sans doute,
était douce, sourde, exempte d'explosion dangereuse;
l'autre violente , bruyante, et en forme de décharge élec-
trique. C'est par la seconde que Pline explique l'histoire
de Porsenna foudroyant le monstre qui désolait le terri-
toire de Volsinium(i); explication peu admissible : faire
parvenir à un point éloigné une très forte détonation élec-
trique , cela n'est pas absolument impossible , mais bien
difficile et bien dangereux ; et il reste encore l'embarras
d'attirer sur ce point unique l'être que la commotion ma-
gique doit renverser. Nous proposerons ailleurs une autre
explication du miracle étrusque : mais dans le procédé
coactij indiqué par Pline, et dans la possibilité, bien prou-
vée aujourd'hui, d'obtenir, soit d'un paratonnerre isolé,
soit d'une immense batterie électrique, une décharge dont
l'éclat lumineux, le fracas et la force meurtrière rappel-
leront fidèlement les effets de la foudre, n'entrevoit-on pas
déjà le secret de ces imitateurs du tonnerre , si souvent
victimes de leurs succès, et tombant sous les coups du dieu
dont ils osaient usurper les armes?

Nous ne citerons point, dans le nombre, Caligula, qui ,
si l'on en croit Dion Cassius et Jean d'Antioche, opposait
des éclairs aux éclairs , au bruit du tonnerre un bruit non
moins effrayant , et lançait une pierre vers le ciel à l'in-
stant où tombait la foudre : une machine peu compliquée

(1) Plin. Hist. nat., lib. n,cap. 53.

DES SCIENCES OCCULTES. 3q7

suffisait pour produire ces effets, assez bien assortis à la
vanité d'un tyran, toujours tremblant devant les dieux, à
qui toujours il voulait s'égaler.

Ce n'est point en des temps si modernes qu'il faut cher-
cher une notion mystérieuse qui déjà avait dû s'éteindre
dans presque tous les temples.

Remontons, au contraire, dans l'antiquité : nous re-
marquons d'abord Sylvius Alladas (ou Rémulus). onzième
roi d'Albe, depuis Énée. Suivant Eusèbe (i ), il contrefai-
sait le bruit du tonnerre en ordonnant à ses soldats de frap-
per leurs boucliers de leurs épées; fable d'autant plus ri-
dicule que, plus haut, Eusèbe a parlé des machines dont
le roi d'Albe se servait pour imiter la foudre. «Méprisant
» les dieux, disent Ovide et Denys d'Halicarnasse, ce
» prince avait inventé un moyen de contrefaire les effets
» de la foudre et le fracas du tonnerre, afin de passer pour
» une divinité dans l'esprit des hommes qu'il frappait de
» terreur : mais ,

» En imitant la foudre, il périt foudroyé (2) ; »

victime de son impiété , suivant les prêtres de ce temps-
là ; et , suivant nous, de son imprudence.

Voilà donc le secret de Nuina et de Tullus Hostilius
connu plus d'un siècle avant eux. Nous n'essaierons pas de
fixer l'époque où commencèrent à le posséder les divini-
tés, ou plutôt les prêtres étrusques dont les successeurs
l'enseignèrent au second roi de Rome , et ceux de qui les
rois d'Albe devaient l'avoir reçu : mais la tradition relative
à Tarchon , qui savait préserver sa demeure de la foudre,

(1) Euseb. C/tronic. Canon., lib. 1, cap. 45-/j6.

(2) « Fulmineo periit imitator fulminis iclu. » Ovid, Métamorphos.,

3gS DES SCIENCES OCCULTES.

nous invite à remonter à ce théurgiste, très antérieur à la
guerre de Troie.

C'est par-delà les âges historiques que nous reporte le
mythe de Salmonée. Salmonée, disaient les prêtres, fut
un impie que les dieux foudroyèrent, pour le punir d'a-
voir voulu imiter la foudre. Mais que d'invraisemblance
dans leur récit! Quelle imitation mesquine du tonnerre,
que le vain bruit d'un char roulant sur un pont d'airain, et
des torches lancées sur des infortunés dont on ordonne
aussitôt la mort (1) ! Comment le pont, qui ne pouvait être
que médiocrement étendu, suffîsait-iî pour étonner par
son fracas les peuples de la Grèce (2)? Eustathius (3) met
en avant des idées moins puériles : il peint Salmonée
comme un savant, habile à imiter le bruit, l'éclat et la
flamme du tonnerre, et qui périt victime de ses dange-
reuses expériences. Dans cette imitation trop parfaite,
nous croyons retrouver le procédé coaclif de Pline, l'acte
de soutirer des nuages la matière électrique et de l'amas-
ser, au point de déterminer bientôt une effrayante explo-
sion.

Ce qui confirme notre conjecture, c'est qu'en Elide,
théâtre des succès de Salmonée et de la catastrophe qui y
mit un terme , on voyait , auprès du grand autel du tempïe
d'Olympie, un autre autel (4), entouré d'une balustrade
et consacré à Jupiter Cataibatès [qui descend} : «Or ce
» surnom fut donné à Jupiter, pour marquer qu'il faisait
» sentir sa présence sur la terre par le bruit du tonnerre ,

lib. xiv, vers. 6m-6i8. Fast., lib. iv, vers. 60. — Dionys. Halic,
lib. 1, cap. i5.

(O Hygin., lib. 1, fab. Ixj. — Servius in JEneid., lib. vi, vers. 5o8.

12) VirgiL Mneid., lib. vi, vers. 585 et seq.

(3) Eustath. in Odyss., lib. 11 , vers. 234.

(/j) Pausanias. Eliac, lib. 1, e«-;p. xiv.

DES SCIENCES OCCULTES. 3gC)

» par la foudre , par les éclairs, ou par de véritables ap-
» paritions (i). » En effet, plusieurs médailles de la ville
de Cyrrhus, en Syrie, représentent Jupiter armé de la
foudre; au dessous on Ht le mot Cataibatès : il est difficile
de marquer plus fortement la liaison qui existait entre cette
épitliète et la descente de la foudre. Mais dans le temple
d'Olympie, on révérait aussi l'autel de Jupiter foadrojant
(Keraunios), élevé en mémoire du tonnerre qui avait dé-
truit le palais d'OEnomaùs. (2). Ce surnom et celui de Ca-
taibatès présentaient donc à la piété des idées différentes.
Tl devient dès lors difficile de ne point rapprocher Jupiter
Cataibatès de Jupiter Élicius , la foudre qui descend de la
foudre que [on contraint à descendre. Nous sommes, on
le voit, forcés de raisonner par analogie , à défaut de tra
ditions positives : mais l'analogie prend une grande force
quand on se rappelle que Jupiter Cataibatès était adoré
aux lieux où régna Salmonée, prince dont l'histoire est si
semblable à celle des deux rois qui furent victimes à Àlbe
et à Rome du culte de Jupiter Élicius.

Rien n'annonce, il est vrai, qu'en des temps postérieurs
la Grèce possédait encore quelques notions sur l'expérience
de physique qui devint funeste à Salmonée : mais le culte
de Jupiter Élicius subsistait à Rome, lorsqu'on avait de-
puis longtemps cessé d'employer et même de connaître le
procédé mystérieux de Numa. Un oubli pareil ne dut pas
empêcher le culte de Jupiter Cataibatès de se maintenir
en Ëlide.

C'est toujours en remontant dans le passé que nous
avons trouvé des vestiges plus certains de l'existence des
sciences anciennes.

(1) Encyclop. méthod. Antiquités , tome I , art. Cataibatès.

(2) Pausanias f loe. cit.

400 DES SCIENCES OCCULTES.

Servius nous transporte à l'enfance du genre humain.
« Les premiers habitants de la terre, dit-il , n'apportaient
» point de feu sur les autels ; mais, par leurs prières , ils
»y faisaient descendre (eliciebant) un feu divin (i). »
Comme il rappelle cette tradition, en commentant un vers
où Virgile peint Jupiter ratifiant par l'explosion de la fou-
dre les pactes des nations (2), il semblerait que les prêtres
faisaient de cette merveille une preuve solennelle de la
garantie donnée aux traités par les dieux (3).

De qui en avaient-ils reçu le secret? «Prométhée, dit
» Servius (4) découvrit et révéla aux hommes l'art de faire

» descendre la foudre (eliciendorum fulminum) Par

» le procédé qu'il leur avait enseigné , ils faisaient des-
» cendre le feu de la région supérieure [supernus ignis eli-
» ciebatur). » Entre les adeptes possesseurs de ce secret,
Servius compte Numa, qui vl employa, le feu céleste qu'à
des usages sacrés; et Tullus Hostilius , qui fut puni pour
lavoir profané.

Le souvenir du Caucase , sur le rocher duquel dut être
expiée , pendant des siècles , la divulgation partielle d'un
art si précieux, nous appelle vers l'Asie, où le secret dut
s'en répandre avant de pénétrer en Europe. On retrouve,

(1) Servius in JEneid , lib. xn, vers. 200.

(2) « Àudial hœc geniior qui fulmine fœdera sancit. «

Virgil. Mneid., lib. xn, vers. 200.

(3) Cet usage du procédé coactif pourrait expliquer la merveille plus
dune fois rappelée dans les poètes , de coups de tonnerre entendus par
un temps serein. Voyez cependant ci-après, pag. 409-410.

(4) Servius in Firgil., éclog. vi , vers. l\i. — Ce passage, qui a
échappé à tant d'écrivains modernes, avait frappé, il y a près de trois
siècles, un auteur qu'on ne lit guère que pour s'amuser, et qu'on pour-
rait lire quelquefois pour s'instruire. « Qu'est devenu, dit Rabelais, l'art
» d'évoquer des cieux la foudre et le feu céleste, jadis inventé par le sage
» Prometheus? » (Rabelais, livre v, chap. 47.)

DES SCIENCES OCCULTES. 4° l

comme nous l'avons observé , la légende de Jupiter Catai-
batès sur les médailles de la ville de Cyrrhus. Or il est peu
croyable que les Grecs aient porté ce cuite dans une ville
lointaine ? dont la fondation ne peut être postérieure au
temps de Cyrus. Il est donc permis de soupçonner que la lé-
gende citée n'était que la traduction grecque d'un nom na-
tional de la divinité foudroyante , et que le secret auquel
elle fait allusion n'a point été anciennement ignoré en
Syrie.

Les Hébreux, au moins, paraissent lavoir connu. Ben-
David avait avancé que Moïse possédait quelques notions
sur les phénomènes de l'électricité: un savant de Ber
lin ( 1 ) a tenté d'appuyer cette conjecture d'arguments plau-
sibles. Michaëlis(2) est allé plus loin. Il remarque: i° que
rien n'indique que la foudre, pendant le laps de mille ans,
ait jamais frappé le temple de Jérusalem ; 2° qu'au rapport
de Josèphe (3) , une forêt de piques à pointes d'or ou do-
rées , et très aiguës , couvrait la toiture de ce temple ; trait
de ressemblance remarquable avec le temple de Junon ,
figuré sur les médailles romaines ; 3° que cette toiture com-
muniquait avec les souterrains de la colline du temple, par
le moyen de tuyaux métalliques , placés en connexion avec
la dorure épaisse qui couvrait tout l'extérieur du bâtiment :
les pointes des piques produisaient donc nécessairement
l'effet de paratonnerres.... Comment supposer quelles ne
remplissaient que par hasard une fonction si importante,
que l'avantage que Ion en recevait n'avait point été cal-
culé ; qu'on n'avait dressé des piques en si grand nombre,

(1) M. Hirt. Magasin encyclop.y année i8i3, tome IV, page 4i5.

(2) De V effet des pointes placées sur le temple de Salomon. Magasin
scientifique de Gottingue , nie année, 5e cahier, 1783.

(3) FI. Joseph. Bell. Jud. adv. Roman., lib. v. cap. 14.

20

4^2 DES SCIENCES OCCULTES.

que pour empêcher les oiseaux de s'abattre sur la couver-
ture du temple et de la salir? C'est pourtant là la seule uti-
lité que leur assigne l'historien Josèphe, Son ignorance est
une preuve de plus de la facilité avec laquelle ont dû se
perdre de hautes connaissances, tant que les hommes, au
lieu d'en composer une science raisonnée , n'y ont cher-
ché qu'un art empirique d'opérer des merveilles.

Le même secret ne paraît pas avoir survécu à la des-
truction de l'empire de Cyrus ; et toutefois, de fortes pro-
babilités indiquent que ce grand instrument de miracle ne
manqua point à Zoroastre et à ses successeurs.

Khondémir (i) rapporte que le démon apparaissait à Zo-
roastre au milieu du feu, et qu'il lui imprima sur le corps
une marque lumineuse. Suivant Dion Chrysostôme (2) ,
lorsque le prophète quitta la montagne où il avait long-
temps vécu dans la solitude , il parut tout brillant d'une
flamme inextinguible, qu il avait fait descendre du ciel;
prodige analogue à l'expérience de la béatification élec-
trique, et facile à opérer à l'entrée d'une grotte sombre.
L'auteur des Récognitions attribuées à saint Clément d'A-
lexandrie (3 > et Grégoire de Tours (4) affirment que, sous
le nom de Zoroastre , les Perses révéraient un fils de Cham ,
qui, par un prestige magique, faisait descendre le feu du
ciel, ou persuadait aux hommes qu'il avait ce miraculeux
pouvoir. Les auteurs cités indiqueraient-ils en d'autres
termes des expériences sur l'électricité atmosphérique ,
dont un thaumaturge se serait prévalu pour apparaître ,

(1) D'Herbelot. Biblioth. orientale , art Zerdaseht.

(2) Dion. Chrjsost. Orat. Borysthen.

(3) Recog. ,'lib. iv.

(4) Grcg. Turon. Hist, Franc., lib. ï,cap. 5.

DES SCIENCES OCCULTES. 4°3

étincelant de lumières , aux yeux d'une multitude frappée
d'admiration ?

Nous avons , dans un autre ouvrage (i) , essayé de dis-
tinguer le fondateur de la religion des mages, des prin-
ces et des prêtres , qui pour s'assurer le respect des peu-
ples , ont pris après lui le nom de Zoroastre. Nous ne rap-
pellerons point cette distinction , en rapportant ce qu'ont
écrit do Zoroastre , des auteurs qui n'en ont point soup-
çonné la nécessité : en la supposant aussi bien fondée
qu'elle nous paraît l'être , ces écrivains n'auront fait qu'at-
tribuer au prophète ce qui a appartenu à ses disciples ,
aux héritiers de sa science miraculeuse. Zoroastre , di-
sent-ils, périt, brûlé par le démon qu'il importunait trop
souvent pour répéter son brillant prestige. En d'autres
termes , ils désignent un physicien qui , dans la répétition
fréquente d'une expérience dangereuse , finit par négliger
des précautions nécessaires , et tombe victime d'un mo-
ment d'oubli. Suidas (2), Cédrénus et la chronique d'Alexan-
drie , disent que Zoroastre, roi de la Bactriane, assiégé
dans sa capitale par Ninus , demanda aux dieux d'être
frappé de la foudre, et qu'il vit son vœu s'accomplir,
après qu'il eut recommandé à ses disciples de garder ses
cendres comme un gage de la durée de leur puissance.
Les cendres de Zoroastre, dit l'auteur des Récognitions ,
furent recueillies et portées aux Perses , pour être con-
servées et adorées comme un feu divinement descendu du
ciel. Il y a ici une évidente confusion d'idées : on applique
aux cendres du prophète le culte que ses sectateurs ne
rendirent jamais qu'au feu sacré qu'ils avaient reçu de

(1) Eusèbe Salverte. Essai historique et philosophique sur les noms
d'hommes , de peuples et de lieux. Note B , tome II, pag. 427-454.

(2) Suidas, verbo Zoroastrès. — Glycas. Annal., page 129.

4M DES SCIENCfcS OCCULTES.

lui. La confusion ne serait elle pas née de l'origine pré-
tendue de ce feu sacre, allumé, disait-on, par la foudre?
« Les mages , dit Ammien Marcellin , conservent dans des
» foyers perpétuels un feu miraculeusement tombé des
» deux (1). » Les Grecs, qui donnaient au premier chef
des Perses le nom de la nation môme , racontaient aussi
qu'au temps où Perséus instruisit quelques Perses dans les
mystères de Gorgone. , un globe enflammé tomba du ciel ;
Perséus en prit le feu sacré qu'il confia aux mages : c'est
le nom qu'il avait imposé à ses disciples (2). Ici nous nous
rappelons ce qu'a dit Servius du feu céleste que les an-
ciens habitants de la terre faisaient descendre sur leurs
autels , et qu'on ne devait employer qu'à des usages sacrés :
le rapprochement des deux traditions nous indique l'ori-
gine de ce feu tombé des deux , à la voix de l'instituteur
des mages , et destiné à brûler éternellement sur les Py-
rées , en l'honneur du dieu qui l'avait accordé à la terre.

De la question qui nous occupe , rapprochons deux des
oracles magiques que Pléthon (3) a conservés et commen-
tés. On attribue ces oracles aux premiers disciples de Zo-
roastre, ou à Zoroastre lui-même ; ce qui n'a rien d'impro-
bable , puisque l'antiquité possédait deux millions devers
dont ce prophète passait pour être l'auteur (4).

Vers 39-43.
» O homme! ouvrage de la nature dans toute sa témérité!
» Si tu m'invoques à plusieurs reprises, tu verras partout (unique-
» ment) celui que tu auras invoqué ;

(1) Ammian. Marcel!., lib. xxm, cap, 6.

(2) Suidas y verbo Perséus. — Dans le Chah-namah de Ferdousi ,
Hou-cheng , père de Djah-Muras , comme Perséus l'est de Merrhus T
recueille aussi d'une manière miraculeuse le feu sacré.,. Annales des

Voyages.

(3) Oracula magica 1, edente Joanne Opsopœo; i58ç;.

(4) Plin. Hist. nat., lib. xxx, cap. 1.

DES SCIENCES OCCULTES. 4°5

» Car ni le ciel et sa concavité penchée ( vers la terre ) ne l'appa-

» raissent;
» Les étoiles ne brillent pas ; la lumière de la lune est voilée;
» La terre tremble... et tout ce que tu vois sont des foudres . »

Pléthon , après avoir observé que l'homme est appelé
X ouvrage dune nature très téméraire , parce qu'il entre-
prend les choses les plus hardies, ajoute : « L'oracle parle
» comme ferait Dieu lui-même à l'homme que Ton initie.
» Si tu m'invoques à plusieurs reprises.... tu verras par-
» tout... Moi que tu auras invoqué ; car tu ne verras plus
» rien que toutes les foudres, c'est-à-dire le feu voltigeant
» (se répandant) çà et là dans tout l'univers. »

Ce commentaire, qui nous apprend que le premier oracle
se rapporte aux initiations , nous renvoie par une de ses
expressions au second oracle, duquel elle est empruntée.

Vers 46-48.

» Quand tu verras le feu saint et sacré dénué de figure ,

» Brillant en voltigeant (en se répandant) partout dans les profon*

» deurs de l'univers !
» Ecoute la voix du Feu ! »

« Quand tu verras, dit Pléthon , le feu divin qui ne peut
» être représenté par aucune figure (on sait que la loi de
» Zoroastre proscrit les images)..., rends grâce! et plein
» de joie , écoute la voix du feu qui t'apporte une pré no -
» don (une connaissance de l'avenir) très vraie et très cer-
» taine. »

A travers l'obscurité du texte et des explications > nous
saisissons un trait important de l'initiation zoroastrienne.
Si l'initié est intrépide , il invoquera le dieu qu'il adore ,
et bientôt il ne verra plus que ce dieu. Tous les autres ob-
jets disparaissent; il est environné d'éclairs et de foudres;
un feu qu'aucune image ne peut ni ne doit peindre rem-

4o6 DES SCIENCES OCCULTES.

plit son horizon; et du sein du feu une voix éclatante se
fait entendre , et prononce des oracles infaillibles.

De ce qui a précédé, on pouvait déjà conclure avec vrai-
semblance que Zoroastre avait des notions sur l'électricité
et sur le moyen de faire descendre la foudre-, qu'il s'en
servit pour opérer les premiers miracles destinés à prou-
ver sa mission prophétique , et surtout pour allumer le feu-
sacré qu'il offrit à l'adoration de ses sectateurs. Mainte-
nant ne sommes-nous pas en droit d'ajouter que , dans ses
mains , dans les mains de ses disciples , le feu céleste
devint un instrument destiné à éprouver le courage des
initiés, à confirmer leur foi, et à éblouir leurs yeux de
cette splendeur immense , impossible à soutenir par des
regards mortels , qui est à la fois l'attribut et l'image de la
divinité?

Une tradition (le lecteur en a sûrement fait la remar-
que) semble attribuer la mort de Zoroastre à ce défaut de
précaution dont nous avons déjà signalé plusieurs victimes.
Un autre récit présente sous un aspect plus noble le pro-
phète ou le roi de la Bactriane : décidé à mourir pour ne
point tomber au pouvoir d'un vainqueur , ce fui sur lui-
même qu'il dirigea la foudre; et, par un dernier miracle
de son art , il se donna une mort extraordinaire , digne de
l'envoyé du ciel , et du pontife ou de l'instituteur du eu! te
du feu.

Ainsi remonte ce grand secret au temps où commence
pour nous l'histoire, et peut-être au-delà.

Les Ghaldéens, qui, dans la guerre contre la Bactriane,
secondaient Niaus de toute la puissance de leurs arts ma-
giques, durent posséder, relativement à la foudre, les
mêmes connaissances que leur émule : mais le fait n'est
établi par aucun document historique. Il n'est pas impos-
sible que ces prêtres les aient de bonne heure laissées se

DES SCIENCES OCCULTES. 40 7

perdre, peut-être faute d'occasions fréquentes de les em-
ployer, tandis quelles se conservèrent dans les contrées
montueuses de la Haute Asie et de.FÉtrurie, bien plus ex-
posées que la Babylonie aux ravages de la foudre. Voici ce
qui autorise notre conjecture. Les Oracles magiques que
Pléthon attribue à Zoroastre ou à ses disciples, Psellus
les a commentés sous le nom à' Oracles chaldaïques (i),
les regardant comme émanés des prêtres chaldéens : et
l'explication qu'il donne de ceux que nous avons cités est
tout astrologique et allégorique. Les sages de Babylone
et le prophète de l'Àriéma avaient, nous le verrons, puisé
probablement à la même source. Serait-ce que le secret
auquel les oracles font allusion , ayant été conservé long-
temps par les successeurs de Zoroastre , des traces en ont
subsisté dans la doctrine des mages , à qui Pléthon a em-
prunté les notions que développe son commentaire? Les
Chaldéens , au contraire , se seraient jetés dans l'allégorie
et y auraient entraîné après eux leur scoliaste, en vou-
lant deviner une énigme dont ce secret perdu pour eux
pouvait seul leur donner la solution.

Quelle est cette source où nous soupçonnons que , de
part et d'autre, les oracles ont été puisés? L'habitude nous
fait tourner les yeux vers l'Hindoustan, le berceau de la
civilisation du monde; et nous retrouvons en effet la sub-
stance et quelques expressions saillantes des deux oracles
dans cette stance de XYadjour-Véda : «Là, le soleil ne
» brille pas, non plus que la lune et les étoiles; les lu-

(1) Le recueil de Psellus diffère de celui de Pléthon par l'ordre dans
lequel les oracles sont diposés; on y remarque aussi quelques variantes et
des additions considérables. Enfin les vers grecs y sont beaucoup plus
corrects, ce qui semble indiquer une traduction moins fidèle, ou faite sur
un original moins ancien.

•'|08 DES SCIENCES OCCULTES.

» mières ne voltigent pas ( en ce lieu ) : Dieu inonde de lu-
» mière toule cette substance brillante, et l'univers est
» éclairé de sa splendeur (i). » Zoroastre, qui a fait à l'Inde
antique tant d'autres emprunts, aurait pu sans doute, dans
celui-ci, détourner le sens des mots, et appliquera la cé-
rémonie magique de l'initiation une peinture métapho-
rique de la splendeur divine. Mais, d'abord, W. Jones
penche à croire que « cette stance est une paraphrase mo-
» derne de quelque texte des anciens livres sacrés (2). »
Cela explique pourquoi ces termes ne correspondent pas
exactement à ceux des Oracles magiques , et s'appliquent
d'une manière moins explicite au secret de gouverner la
foudre : la paraphrase aura été faite à une époque où l'on
avait oublié ce secret et perdu de vue le sens propre du
texte sacré. D'ailleurs, ce passage deYOu/meÂ-kat, «con-
» naître le feu, le soleil, la lune et lu foudre, est le troi-
» sième quart de la science de Dieu (3), » prouve que la
science sacrée ne négligeait point d'étudier la nature du
tonnerre, et qu'elle pouvait dès lors indiquer les moyens
de le détourner. Enfin ces inductions sont fortifiées par
un fait historique. Au temps de Ktésias, l'Inde connais-
sait encore l'usage des paratonnerres. Suivant cet histo-
rien (4), le fer recueilli au fond de la fontaine d'or liquide
(c'est-à-dire du lavage d'or) et fabriqué en forme d'épée,
de tige pointue, jouissait, dès qu'on l'enfonçait en terre,
de la propriété de détourner les nuages, la grêle et la fou-
dre. Ktésias, qui en vit faire deux fois l'expérience sons
les yeux du roi de Perse , attribuait seulement à la qualité

fi) Recherches asiatiques , (orne I , pages 370-376.

(2) Ibid., ibid., ibid.

(3) Oupnek'-hat. Brahmen \\.

( j) Ktésias in Indic, ap. P/toiium. Bibl. Cad. lxxii.

DES SCIENCES OCCULTES. 4°9

du fer ce qui appartenait surtout à sa forme et à sa posi-
tion. Peut-être aussi employait-on de préférence ce fer,
allié naturellement d'un peu dor, comme moins suscep-
tible de se rouiller, et par le même motif qui , chez les
modernes , fait dorer les pointes des paratonnerres. Quoi
qu'il en soit, le fait principal reste constant ; et il n'est
pas inutile de remarquer comment , dès lors, on avait cru
apercevoir des rapports intimes entre l'état électrique de
l'atmosphère et la production , non seulement de la fou-
dre, mais aussi de la grêle et des autres météores.

Renouvellera-t-on la question tant de fois résolue : com-
ment, de connaissances si anciennes, ne se retrouve-t-il ,
en Europe, aucun vestige, depuis Tullus Hostilius, de-
puis au plus vingt-quatre siècles? Nous répondrons qu'elles
étaient si peu répandues , que ce fut par hasard et d'une
manière imparfaite que Tullus les découvrit en parcourant
les Mémoires qu'avait laissés Numa. Ne suffisait-il pas d'ail-
leurs des dangers attachés à la moindre erreur, dangers
prouvés plusieurs fois par une terrible expérience, pour
que la crainte fît tomber en désuétude, en Italie et en
Grèce , les cérémonies du culte secret de Jupiter Élieius
et de Jupiter Cataibatès? La destruction de l'empire per-
san par les Grecs ; et antérieurement le massacre presque
général des mages après la mort de Smerdis , purent cau-
ser cette importante lacune dans la science occulte des
disciples de Zoroastre. Dans l'Inde, tant de fois en proie
à des conquérants, des causes analogues ont pu exercer
une action également destructive. Dans tous .les pays
enfin, sur quel sujet, plus que sur celui-là, le mystère
religieux aurait-il redoublé 1 épaisseur de ses voiles, et
préparé la voie à l'ignorance et à l'oubli?

D'autres questions s'élèvent, plus importantes et plus
difficiles. L'électricité, avec quelque art que l'on en maniât

l[10 DES SCIENCES OCCULTES.

les ressources, pouvait-elle suffire aux miracles brillants
de l'initiation zoroastrienne? Explique-t-elîe assez ce
qu'Ovide décrit si nettement, dans le détail du culte rendu
par Numa à Jupiter Élicius , l'art de faire voir et enten-
dre les feux et le bruit de la foudre par un ciel serein (i)?
Explique-t-elle surtout le talent redoutable de lancer la
foudre sur ses ennemis, tel que l'antiquité le supposait à
Porsenna , et tel que deux magiciens étrusques prétendi-
rent le posséder encore au temps d'Attila? Non , au moins
dans la mesure actuelle de nos connaissances ; mesure que
les anciens n'ont probablement pas dépassée. Pour sup-
pléer à notre insuffisance , ne pourrions-nous recourir à
un hasard heureux , supposer que le thaumaturge profitât
de l'explosion d'un météore lumineux pour en attribuer
les effets à son art , ou que l'enthousiasme voulût voir un
miracle dans un effet naturel; ne pourrions-nous, par
exemple, rappeler que, suivant un historien, lorsqu'une
pluie miraculeuse désaltérait l'armée de Marc-Aurèle,
l'empereur, en même temps, arracha du ciel, par ses
prières, la foudre, qui tomba sur les machines guerrières
de ses ennemis (2)? Mieux encore , nous pourrions trans -
porter les merveilles d'un pays dans un autre, et retrouver
aujourd'hui dans un lieu de tout temps consacré par la
religion, un secret équivalent au miracle de Numa. Le
naphte, dissous dans l'air atmosphérique, produit les mê-
mes effets qu'un mélange d'oxigène et d'hydrogène. Près
de Bakhou, au-dessus d'un puits dont l'eau est saturée de
naphle , on tient un manteau étendu pendant quelques
minutes , puis on jette dans le puits une paille enflammée :

(1) Ovid. Fast., lib. in, vers. 367-370.

('^t) « Fulmen de rœlo, prccibus suis , coulra fwstium. machin arnentum
extorsit. » Julius Capitolinus in Marc-Aurcl.

DES SCIENCES OCCULTES. 411

soudain, dit le voyageur dont je rapporte les paroles (1),
il se fait une détonation semblable à celle d'un caisson
d'artillerie et accompagnée d'une flamme brillante... Ren-
dez à XAtesch-gah sa majesté antique; à ce petit nombre
de pénitents et de pèlerins qu'y attire encore un souvenir
religieux, substituez un collège de prêtres , habiles à faire
tourner à la gloire de la divinité des phénomènes dont la
cause est soustraite soigneusement aux regards des pro-
fanes , et par le ciel le plus serein, des puits de Bakhou
sortiront à leur voix les feux et les éclats de la foudre.
Admettons , ce qui n'a rien d'absurde, que des substances
qui s'offrent en abondance dans certaines contrées, aient
pu être transportées par les thaumaturges en des pays où
leur action, absolument ignorée, devait paraître plus mer-
veilleuse, et le Tibre aura vu, au temps où Numa évo-
quait Jupiter Èliclus , le miracle qui éclate encore aujour-
d'hui aux bords de la mer Caspienne ; et la tradition qui,
de deux secrets n'en faisant qu'un seul, attribuait aux cé-
rémonies du même culte magique les effets d'une compo-
sition de naphte et ceux des paratonnerres et de l'électri-
cité, sera née de l'artifice du thaumaturge, soigneux de
rendre ainsi plus difficiles à pénétrer et plus respectables
les trésors de la science.

Mais, d'après le principe que nous avons suivi jusqu'ici,
nous n'admettons qu'à regret des explications partielles ou
locales, et applicables seulement à quelques faits isolés.
Nous leur préférons des faits généraux, mais tels que la
connaissance en ait pu, pendant un temps, rester circon-
scrite dans l'enceinte des temples. En rappelant les effets
brillants ou destructeurs des diverses compositions pyri-

(i) Voyage de George Keppel de l'Inde en Angleterre par Bassora,
~— Nouvelles Annales des Voyages^ 11e série, tome V, page 3^9-

4 12 DES SCIENCES OCCULTES.

ques, dont ces faits nous dévoileront l'existence, nous
mesurerons l'étendue des ressources qui s'offraient aux
possesseurs de la science sacrée , pour rendre rivaux des
feux du ciel les miracles du feu terrestre.

DES SCIENCES OCCULTES. /}l3

CHAPITRE XXV.

Substances phosphorescentes. Apparition subite de flammes. Chaleur dé-
veloppée par l'extinction de la chaux. Substances qui s'embrasent par
le contact de l'air et de l'eau. Le pyrophore et le phosphore, le naphte
et les liqueurs alcooliques , employés dans divers miracles. Feu des-
cendu d'en haut : plusieurs causes expliquent cette merveille. Moïse
fait consumer par le feu les profanes qui touchent aux choses saintes.
Le sang de Nessus était un phosphure de soufre , et le poison que
Médée employa contre Creuse , un véritable feu grégeois. Ce feu re-
trouvé à plusieurs reprises, a été mis en œuvre très anciennement : on
faisait usage d'un feu inextinguible en Perse et dans l'Hindoustan.

Rien ne frappe plus le vulgaire qu'une production sou-
daine de lumière , de chaleur et de flamme sans cause ap-
parente , ou avec le concours de causes qui semblent s'y
opposer.

L'art sait préparer des substances qui émettent de la lu-
mière , sans laisser échapper de chaleur sensible. Le phos-
phore de Bologne, le phosphore de Balduinus, sont connus
des savants; mais ils ne figurent plus dans les livres que
parmi les amusements de la physique. Les anciens ont
connu des corps doués d'une propriété semblable : Isi-
dore (1) cite une pierre brune que l'on rendait lumineuse
en l'arrosant d'huile.

(i) Savinius lapis, oleo addito , etiam lucere fertur. Isid. Hispal
Origin. , lib. xvi , cap. 4«

[\\l\ DES SCIENCES OCCULTES.

Les rabbins, livrés à l'étude delacabale, parlent d'une
lumière propre aux saints , aux prédestinés , sur le visage
desquels elle éclate miraculeusement dès leur naissance ,
ou quand ils ont mérité que Dieu leur accorde ce signe de
gloire (i). Arnobe, sur l'autorité d'Hermippe , donne au
magicien (q) Zoroastre une ceinture de feu , ornement
convenable à l'instituteur du culte du feu. Un physicien
serait peu embarrassé pour produire ces brillantes mer-
veilles , surtout si la durée n'en devait pas être trop pro-
longée.

Les druides étendaient plus loin les ressources de la
science. La renommée qui, dans le poëme de Lucain, pu-
blie leur pouvoir magique, vante beaucoup le secret de
faire paraître en feu une forêt qui ne brûle pas (3) . Ossian
peint des vieillards , mêlés aux fils de Loda , et faisant ,
dans la nuit > des conjurations autour d'un cromlech ou
cercle de pierres : à leur voix s'élèvent des météores en-
flammés qui épouvantent les guerriers de Fingal , et à la
lueur desquels Ossian distingue le chef des guerriers en-
nemis (4). Un traducteur anglais d'Ossian observe que
toute lueur vive , subite et semblable à l'éclair , s'appelle
en gaélique flamme des druides (5) ; c'est à la flamme
des druides qu Ossian compare l'épée de son fils Oscar (6).

(i) Gaulmyn. De vitâ et morte Mosis, not. lib. u, pages 323-325.

(2) Nunc veniat quis , super igneam zonam , magus interiore ab orbe
Zoroasler... Arnob. , lib. 1. C'est à tort que quelques commentateurs
ont voulu lire : Quin Azonaces magus, etc.

(3) Et non ardentis fulgere incendia sylvae. Lucan. Phars. , lib. m,
vers. 42°-

(4) Poèmes d'Ossian , etc. , publiés par John Smith , 1780 , traduction
française. Paris, an 111 , tome III, pages 6-8.

(5) Ibid., ibid. , pages 3o,-4o.

(6) G. Higgins. The ce/tic druids , page 116.

DES SCIENCES OCCULTES. /ji5

Rapprochée du récit du barde , cette expression indique
que les druides possédaient l'art de faire apparaître des
flammes pour épouvanter leurs ennemis (i).

Aux traits de ressemblance déjà remarqués entre les
Celtes et les anciens habitants de l'Italie , nous joindrons
le mythe de Cœculus , fondateur de la ville de Préneste.
Voulant se faire reconnaître pour fils du dieu Yulcain , il
enveloppa soudainement de flammes un peuple assemblé
qui refusait d'admettre sa brillante origine , et dont l'ef-
froi subjugua aussitôt l'incrédulité (2).

Observons que Cœculus avait choisi le lieu de l'assem-
blée , et que les druides n'exerçaient leur pouvoir que dans
des enceintes sacrées , interdites aux profanes : comme
certaines illusions d'optique (3) où le feu a souvent aussi
joué un rôle , ces merveilles avaient donc besoin d'un théâ-
tre propre à celui qui les opérait; et en d'autres lieux,
malgré l'urgence du besoin, on aurait difficilement es-
sayé de les produire.

Lorsque Jésus-Christ se plongea dans le Jourdain pour
recevoir le baptême des mains de saint Jean, on vit , dit
saint Justin (4), les eaux du fleuve s'enflammer. Justin a,
je crois , transporté dans sa légende une merveille em-
pruntée aux initiations de cultes plus anciens que le chris-
tianisme. Dans les mystères d'Eleusis, et probablement
dans beaucoup d'autres, le néophyte tremblant voyait
couler des fleuves enflammés , miracle qu'une couche

( 1) D'une strophe de YHervorar saga , on peut induire que cet art n'é-
tait pas inconnu aux magiciens Scandinaves. (V oyez Magasin encyclop.^
i8o4, tome IV, pages 9.5o-:>66.

(2) Servius in JEneid., lib. vu, vers. 678-681.

(3) Ci-dessus cliap. xiii.

(4) S. Just. Dialog. cum Tryphane Judœo.

4l6 DES SCIENCES OCCULTES.

de naphie nageant à la surface de l'eau suffisait pour pro-
duire.

Le développement instantané d'une chaleur latente n'est
pas moins propre à exciter l'admiration , surtout si c'est
l'eau qui allume l'incendie. Les substances susceptibles de
s'échauffer ou de s'enflammer , en absorbant ou en décom-
posant l'eau , sont pourtant nombreuses , et trop souvent
elles ont occasionné des incendies que l'on attribuait ja-
dis à la négligence ou à la méchanceté. Des tas de foin hu-
mides , des ardoises pyriteuses mouillées par une pluie
chaude , produisent ce phénomène redouté.

Les thaumaturges ont-ils connu des phénomènes analo-
gues à ceux-là? Oui sans doute. Et d'abord la chaleur pro-
digieuse qu'émet la chaux vive arrosée d'eau n'a pu
échapper à leurs regards. Supposez que l'on cache au fond
d'un four une suffisante quantité de chaux , et qu'ensuite
on remplisse le four avec de la neige : Feau de neige ab-
sorbée disparaîtra, la température intérieure du four s'é-
lèvera d'autant plus qu'étant soigneusement fermé , il
aura moins laissé perdre du calorique mis en expansion :
on criera au miracle , et un légendaire qui aura entendu
parler du tour de physique en ornera l'histoire de saint
Patrice, et racontera comment l'apôtre d'Irlande a chauffé
un four avec de la neige.

Théophraste ( i ) nomme Spinon une pierre que Ton ren -
contre dans certaines mines : concassée , puis exposée au
soleil , elle s'enflamme d'elle même , surtout si l'on a d'a-
bord eu soin de la mouiller. Le Spinon pouvait bien n'être
qu'une pyrite eflîorescente. La pierre Gagatès (2) (véri-

(1). Theophrast. De lapïdibus.

(2) Plin. Hist nat., lib. xxxvi , cap. 19. — Solin., cap. xxv. — Isid.
Hipsal. Origin., lib. xvi , cap. 4.

DES SCIENCES OCCULTES. 4 1 -7

lable jayet pyriteux) est noire , poreuse , légère , friable ,
semblable à du bois brûlé. Elle exhale une odeur désa-
gréable ; quand elle est échauffée , elle retient les corps
qui la touchent, comme ferait le succin; la fumée qu'elle
exhale en brûlant soulage les femmes attaquées de vapeurs
hystériques; elle s'enflamme par le moyen de l'eau, et
s'éteint dans l'huile. Cette dernière particularité semble
la distinguer d'une pierre qui, suivant Ëlien et Diosco-
ride (i), s'allume également quand elle est arrosée d'eau ,
et répand en brûlant une forte odeur de bitume , mais
qu'on éteint en soufflant dessus; ce qui semble annoncer
que sa combustion dépend du dégagemenl d'une vapeur
gazéifiée.

Ces trois substances, qu'elles fussent les produits de
l'art ou de la nature , ont dû suffire pour opérer des in-
flammations miraculeuses. Mais Pline et Isidore de Séville
nous en indiquent une quatrième encore plus énergique :
c'est une pierre noire que l'on trouve en Perse : écrasée
entre les doigts, elle les brûle (2). Voilà précisément l'effet
d'un morceau de pyrophoreou de phosphore; cette pierre
merveilleuse n'était probablement pas autre chose. On sait
que le phosphore fondu par la chaleur devient noir et
solide ; et le mot de pierre ne doit point ici nous en impo-
ser , pas plus que les mots lac et fontaine , quand il s'agit
d'un liquide. L'usage n'a-t-il pas consacré, dans notre
langue, pour deux préparations pharmaceutiques, les
mots de pierre infernale et de pierre à cautère?

(1) JElian. De Nat. animal., lib. ix, cap. 28. — Dioscorid., lib. v,
cap. 47»

(2) « Pyrites ; nigra quidem , sed attrita digitos adurit. » Plin. Hist.
nat., lib. xxxvii, cap. 1 1... «Pyrites ; persicus lapis... tenentis manum ,
si vehementius premalur , adurit. » Isidor. Hipsal. Origin., lib. xvi ,
cap. 4.

27

4l8 DES SCIENCES OCCULTES.

Mais les anciens connaissaient-ils le phosphore et le
pyrophore? Oui , puisqu'ils racontent des merveilles que
l'on n'a pu produire que par l'emploi de ces substances ou
de réactifs doués de propriétés analogues. Bientôt d'ail-
leurs nous citerons une description ancienne des effets
d'une combinaison du phosphore , description aussi exacte
que si elle était faite aujourd'hui par un chimiste. Quant
au pyrophore, la science possède tant de substances qui
s'enflamment après quelques instants d'exposition à l'air,
que l'on peut, sans invraisemblance, penser que toutes
n'ont pas été inconnues aux anciens. Sans parler des bitu-
mes éminemment inflammables, du pétrole, du naphte
enfin , qui prend feu à la seule approche d'un flambeau
allumé ? combien ne compte-t on pas de résidus de distil-
lation qui s'embrasent spontanément dans un air humide !
Cette propriété , à laquelle on ne fait plus attention que
pour l'expliquer par un principe général, n'était sûrement
point négligée par des artisans de miracles , pour qui
l'art de distiller formait une partie importante de la
science sacrée.

Nous ne refuserons donc plus de croire , mais bien de
nous étonner , quand l'histoire racontera qu'une vestale,
menacée du supplice promis à celle qui laissait éteindre le
feu sacré , n'eut besoin que d'étendre son voile sur l'au-
tel , pour que, soudain rallumée, la flamme brillât plus
éclatante ( i ). Sous le voile officieux , nous voyons un grain
de phosphore ou de pyrophore tomber sur les cendres
chaudes , et tenir lieu de l'intervention de la divinité.

Nous cessons également de partager lincrédulité d'Ho-
race , sur le miracle qui s'opérait dans le sanctuaire de
Gnatia , où l'encens , de lui-même, s'enflammait en l'hon-

(i) Valer. Maxim , lib. i, cap. i , § 8.

DES SCIENCES OCCULTES. 4>9

neur des dieux (1). Nous comprenons comment Séleucus,
sacrifiant à Jupiter, vit sur l'autel le bûcher spontané-
ment embrasé , offrir un brillant présage de sa future
grandeur (2). Nous ne nierons point que le Ihéurgiste
Maximus, offrant de l'encens à Hécate, ait pu annoncer
que les flambeaux que portait la déesse allaient s'allu-
mer spontanément, et que sa prédiction se soit accom-
plie (3).

Malgré les précautions qu'inspirait l'amour du mystère ,
et que secondait l'enthousiasme de l'admiration , l'action
de la science se montrait quelquefois à découvert dans
ces merveilles. Écoutons Pausanias raconter ce qu'il a vu
dans deux villes de Lydie, dont les habitants, tombés sous
le joug des Perses . avaient embrassé la religion des ma-
ges. « Dans une chapelle , dit-il , est un autel sur lequel il
» y a toujours de la cendre qui pour sa couleur ne ressem-
» ble à aucune autre. Le mage met du bois sur l'autel ,
» invoque je ne sais quel dieu, par des oraisons tirées d'un
» livre écrit dans une langue barbare et inconnue aux
» Grecs : le bois s'allume bientôt de lui-même sans feu,
» et la flamme en est très claire (4). »

La couleur extraordinaire de la cendre que l'on conser-
vait toujours sur l'autel cachait sans doute une composi-
tion inflammable ; peut-être simplement de la terre imbi-
bée de pétrole ou de naphte , genre de combustible em-
ployé encore en Perse , et partout où ces bitumes sont
communs. Le mage, en disposant le bois, y jetait, sans

(1) Horat. Serm., lib. i, saf. v, vers. 97-100. — Plin. Hist.nat^
lib. 11, cap. 7.

(2) Pausanias éttie., cap. 16.

(3) E un api us in Maxim.

(4) Pausanias, Eliac. , lib. 1, cap. '27.

4 '-20 DES SCIENCES OCCULTES.

qu'on pût le voir , un grain de pyrophore , ou de cette
pierre qu'on trouvait en Perse , et qu'une légère pression
enflammait. Pendant la durée des oraisons, Faction de
l'une ou de l'autre substance avait le temps de se déve
lopper.

Les sarments qu'un prêtre plaçait sur un autel , près
d'Agrigente, s'allumaient de même spontanément. So-
lin ( i ) ajoute que , de l'autel , la flamme se portait vers les
assistants sans les incommoder. Cette circonstance an-
nonce qu'entre les sarments se dégageait de dessous l'au-
tel et s'enflammait un gaz semblable à celui qui , au mont
Érice, entretenait sur l'autel de Vénus une flamme perpé-
tuelle (q). La vapeur d'une liqueur spiritueuse aurait pro-
duit le même phénomène. Aussi peut-on expliquer , par
l'inflammation d'une liqueur éthérée, le pouvoir que
Frommann attribue aux Zïngan, de faire apparaître le
feu sur une seule botte de paille au milieu de plusieurs
autres, et de l'éteindre à volonté (3) : c'est ainsi que les
écoliers s'amusent à faire brûler dans leurs mains une li-
queur spiritueuse; un souffle fait disparaître la flamme
à l'instant où ils commencent à en ressentir la chaleur.

Ce fut par une manœuvre plus hardie et basée sur une
connaissance plus approfondie de la nature qu'Élie se
signala dans sa lutte contre les prophètes de Baal.

Élie indique lui même , sur le mont Carmel , le lieu du
combat. Enflammer , sans le secours du feu, une victime
offerte en sacrifice, tel est le défi qu'il porte à ses adver-
saires ; l'issue doit décider de la supériorité du dieu d'Is-
raël sur le dieu qu'ils adorent. Les prêtres acceptent la

(i) Salin , cap. xi.

(2) Ci-dessus, chap. iv, pages 57-58.

(3) Frommann. , Tract, de Fascinationc , pages -263 et 52j-c)i8,

DES SCIENCES OCCULTES. 4^1

proposition , sans cloute avec l'espoir de réussir. Mais l'œil
d'Élie est sur eux, et ils travaillent sur un théâtre qui
n'est point de leur choix : en vain ont-ils recours aux res-
sources accoutumées pour distraire l'attention des spec-
tateurs , sautant par dessus l'autel , poussant de grands
cris , ensanglantant leurs bras par de nombreuses inci-
sions : éclairés de trop près , le temps prescrit s'écoule
sans qu'Usaient atteint le but. Ëiie choisit alors une place
où fut jadis un autel élevé au Seigneur , et où par consé-
quent avait pu déjà s'opérer plus d'un miracle ; c'est laque
lui-même il reconstruit l'autel, dispose le bois, et place
la victime. Puis , sachant combien ajoutera d'éclat au mi-
racle l'addition abondante d'une substance regardée
comme l'irréconciliable ennemie du feu , il ordonne qu a
trois reprises on répande de l'eau sur la victime et sur le
bûcher destiné à la consumer : soudain un feu céleste
descend, et réduit en cendres et le bûcher et la vic-
time (1).

« On a observé , dit Buffon (a) , que les matières rejetées
» par l'Etna , après avoir été refroidies pendant plusieurs
» années et ensuite humectées avec de l'eau des pluies, se
» sont rallumées et ont jeté des flammes avec une explo-
» sion assez violente , qui produisait même une espèce de
» petit tremblement. » L'art pouvait imiter la composition
de ces produits volcaniques , ou le thaumaturge recueillir
et conserver avec soin ceux qu'avait formés la nature.
L'une des quatre pierres inflammables par l'eau dont nous
venons de parler en aurait d'ailleurs tenu lieu.

Pour proposer une seconde explication, il suffît d'em-
prunter à nos représentations dramatiques le procédé

(i) Reg., lib. m, cap. 18, vers. 19-40.
(•2) Théorie de la terre, Preuves, § xvi.

4^ '2 DES SCIENCES OCCULTES.

qui , en faisant partir une batterie de pistolet dérobée
aux regards du spectateur, enflamme subitement un mé-
lange d'éther et d'esprit de vin (i).

Une expérience facile à répéter fournira une autre so-
lution du problème. Au-dessus de la cheminée dune
lampe à courant d'air , exposez un corps combustible :
bientôt il s'allumera , et la flamme descendra sur lui ,
parce que la chaleur commencera par allumer le gaz hy-
drogène carboné , qu'elle en fait sortir sous la forme de
fumée. Supposez que la lampe soit d'une grande dimen-
sion , et que le bûcher la cache aux yeux des spectateurs ,
la flamme descendra visiblement d'en haut sur le corps
combustible.

Enfin , avec un homme que la patrie et les sciences ont
également regretté (2) , nous observerons que la chaux
vive arrosée d'eau détermine , par la chaleur qu'elle
émet , la fusion , puis la combustion de la fleur de soufre ;
qu'elle embrase rapidement un mélange de soufre et de
chlorate de potasse , et subitement la poudre à canon, et
surtout le phosphore; et que, dans ce dernier cas , il
existe un moyen physique de fixer le moment précis où
la chaleur développée produira l'inflammation.

De ces diverses explications, la dernière convient peut-
être le mieux au miracle d'Élie, la seconde à la merveille
de l'autel d'Agrigente. Toutes, plus ou moins, peuvent
s'appliquer à ces miracles fréquemment célébrés dans
toutes les religions ; à ces sacrifices où la flamme , pour
dévorer les victimes , n'attendait pas qu'elle fût allumée
par la main des hommes , et éclatant spontanément , don-

(i) Dans l'opéra-^comique de la Clochette.

(2) Cadet-Gassicourt. De l'extinction de la chaux, etc. Thèse soute-
nue devant la Faculté des sciences , août 1812.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^3

naît une marque brillante du pouvoir et delà faveur d'une
divinité propice.

Longtemps avant Élie , Moïse avait frappé les Hébreux
d'une terreur religieuse , en leur montrant plus d'une fois
les victimes qu'il offrait au Seigneur , embrasées et consu-
mées sur l'autel, sans qu'une main mortelle en eût appro-
ché la flamme. Mais cet homme si supérieur, que jusqu'à
l'avènement du Messie nul prophète semblable à lui ne
devait s'élever en Israël (1); ce législateur que les Actes
des apôtres , saint Clément d'Alexandrie et le docte Philon
s'accordent à peindre comme profondément versé dans
toutes les sciences égyptiennes (2) , possédait certaine-
ment des secrets plus étendus. La facilité avec laquelle il
renouvelait à volonté ce miracle dans son tabernacle am-
bulant suffirait pour le prouver. Les conséquences fata-
les d'un oubli dans l'exécution de ses procédés le prou-
vent encore davantage.

Les deux fils aînés du grand-prêtre , disent les livres
saints , voulant offrir l'encens , mirent dans leurs encen-
soirs un feu profane.... Ils furent tués sur-le-champ par
une flamme qui sortit de l'autel du Seigueur. Moïse fit je-
ter leurs cadavres hors du camp ; il défendit à leur père
et à leurs frères d'accorder à leur mort aucun signe de
deuil et de douleur (3). Immédiatement après un récit
très succinct de cette punition effrayante , est placée la
défense faite à Aaron et à ses enfants de rien boire de ce
qui peut enivrer quand ils devront entrer dans le taberna-
cle , afin qu'ils ne meurent point , et qu'ils sachent distin-

(1) Deuteronom., cap. xxxiv, verset 10.

(a) Act. Apost., cap. vu, vers. 22. .S'. Clément. Alex. Stromat. y
lib. 1 . Phil. Jud. De vità Mosis.

(3) Lcritic., cap. x, vers. 1-8. Numer., cap. ni, vers. 4>

4^4 DES SCIENCES OCCULTES.

guer le saint et le pur de l'impur et du profane (i). De
là est née l'opinion très plausible , reçue chez les Hébreux,
que Nadab et Abiu avaient péché par suite de l'ivresse.
Quelle était leur faute ? Si elle se fût bornée à se servir
d'un feu qu'ils n'avaient point pris sur l'autel , le miracle
serait inexplicable; mais Josèphe dit qu'en disposant les
victimes sur l'autel, ils suivirent la méthode ancienne, et
non les nouvelles prescriptions de Moïse (2). Une flamme
élancée de l'autel leur brûla la poitrine et le visage; ils
moururent sans pouvoir être secourus.... Ils moururent
victimes d'un secret que leur ignorance présomptueuse
bravait sans le connaître. Le sévère législateur couvrit du
voile de la vengeance céleste les conséquences de leur im-
péritie; ou plutôt , suivant le principe que nous avons éta-
bli , il la présenta justement à la croyance de son peuple
comme un sacrilège soudainement puni par la colère du
Dieu vivant.

Cette expérience ne fut point perdue pour lui. Où les fils
de son frère avaient , sans sa participation , trouvé le châ-
timent terrible d'une négligence , ses adversaires rencon-
treront un piège inévitable. C'était peu d'avoir frappé dans
Abiron et Dathan les chefs d'une des séditions les plus
redoutables qui aient fait éclater la supériorité du législa-
teur : deux cent cinquante de leurs partisans restaient en-
core 1 conduits et animés par Coré ; ils exerçaient sur l'es-
prit du peuple une influence proportionnée à la considé-
ration que méritaient leurs vertus. Moïse les invite à se
présenter , en même temps qu'Aaron et ses enfants , l'en-
censoir à la main , devant le tabernacle du Seigneur. Sou-
dain , une flamme miraculeuse les enveloppe ,, ils péris-

(1) Levitic.y cap. x, vers. 8— 1 1 •

(2) Joseph. Ant. Jud. , lib. 111 , cap. 9,

DES SCIENCES OCCULTES. 4^5

sent, ils disparaissent (1). Étrangers à la science occulte
du législateur , à l'instant où ils ont fait fumer l'encens
devant l'autel , ils ont , comme Nadab et Abiu , donné le
signal de leur mort.

Transportons-nous chez un peuple dont les premiers
siècles historiques , grâce aux récits merveilleux qui les
remplissent, sont volontiers rejetés dans les âges indéfi-
nis de la mythologie.

Que le lecteur impartial suive avec nous la marche d'un
de ces récits; qu'il pèse toutes les expressions avec les-
quelles Déjanire peint les premiers effets du sang de
Nessus , philtre merveilleux dont elle a imprégné la tu-
nique précieuse qui doit ramener vers elle le cœur de son
volage époux (a). « Nessus me recommanda de garder
» cette liqueur dans un lieu ténébreux , jusqu'au moment
» où je voudrais m'en servir : c'est ce que j'ai fait... Au-
jourd'hui, dans les ténèbres, j'ai, avec un flocon de
» laine, teint de cette liqueur la tunique que j'ai envoyée,
» après l'avoir enfermée dans une boîte sans quelle ait vu
» le jour. .. Le flocon de laine, exposé au soleil sur une
» pierre, s'est consumé de lui-même, et sans que per-
» sonne y ait louché. Il était réduit en cendre, en pous-
» sière , semblable à celle que la scie fait tomber du bois.
» J'ai observé qu'il s'élevait de dessus la pierre où je lavais
» placé des bouillons d'écume , tels que ceux que pro-
» duit , en automne , du vin versé d'en haut. »

(1) Numer., cap. v, vers. 7, 17, 1 8- 35. Joseph. Ant. Jud., lib. iv,
cap. 3. Ecclesiactic. , cap.XLV, vers. i\.

(2) Sophocl. Trachin. A.ct. îv, se. 1. Pour être plus concis, j'ai fondu
ensemble deux passages très rapprochés. Sénèque {Hercules OEtœus ,
act. m, se. 1 ) retrace les mêmes détails, et particulièrement l'efferves-
cence produite partout où le philtre a touché la terre.

4^6 DES SCIENCES OCCULTES.

Qu'un chimiste lise ces détails dépouillés de tout sou»
venir mythologique ; que reconnaîtra-t-il dans ce prétendu
philtre, donné par la main de la vengeance , et auquel sa
consistance, sa couleur ou quelque autre propriété appa-
rente ont mérité le nom de sang ? un phosphore liquide
de soufre (1) que la proportion de ses éléments détermine
à s'enflammer spontanément dès qu'il est exposé à l'éclat
et à l'ardeur du soleil. L'acide phosphorique , produit de
sa combustion , fait sur la pierre la vive effervescence qui
a frappé les yeux de Déjanire, et la cendre de la laine est
réduite à un phosphate sec et insoluble.

Hercule revêt la fatale tunique, puis il immole douze
taureaux : mais à peine le feu a-t-il pris au bûcher sur le-
quel sont disposées les victimes que l'effet délétère du
philtre se fait sentir (&),,. Le voisinage de la flamme , dira
le chimiste , et la chaleur humide de la peau d'un homme
qui agit avec force et vivacité devant un bûcher embrasé,
détermineront infailliblement, quoique sans inflamma-
tion visible au jour, la décomposition du phosphore ré-
pandu sur le vêtement. L'acide formé à sec, et d'autant
plus caustique , agira sur tous les points du corps , désor-
ganisera la peau et les chairs , et, par des douleurs inex-
primables, conduira linfortuné à la mort. Il serait diffi-
cile de l'en garantir et d'arrêter l'action, une fois commen-
cée , de ces substances dévorantes , aujourd'hui même que
leur nature n'est point ignorée : autrefois cela eût été im-
possible.

En découvrant une conformité si parfaite entre le ta-

(i) Une partie de phosphore combinée à une partie de soufre compose
un phosphure qui reste liquide à la tempérafure de i 0°, et s'enflamme à
celle de 25.

(•i) Sophocl. Trachin. Act. iv, se. 2.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^7

bleaa peint par Sophocle et les explications de la science ,
peut-on de bonne foi supposer que cela n'a tenu qu'au
hasard qui s'est plu à faire coïncider exactement avec les
opérations de la nature les rêves de l'imagination d'un
poète? Il est plus sage d'admettre que les détails de ces
faits merveilleux s'étaient conservés dans la mémoire des
hommes ; que le poëte pouvait d'autant moins s'écarter de
la tradition reçue , qu'il n'en connaissait pas l'origine , et
que cette origine appartenait à la science occulte, à la
magie , cultivée en Thessalie , dans la patrie de Nessus ,
dès le temps du siège de Troie ( i ).

Persuadé que le tragique grec a décrit les effets d'un
secret physique qui , de son temps , existait peut-être en-
core dans les temples , j'ai conservé au sang de Nessus la
propriété de s'enflammer spontanément au jour, quoique
ce ne soit point une condition essentielle du phénomène
qu'il devait produire. Tout cautère potentiel , répandu en
dose suffisante sur la surface du corps , y exercerait la
même action ; il y déterminerait les mêmes douleurs , et
bientôt la même impossibilité d'arracher le vêtement qui
en serait enduit , sans déchirer et la peau et la chair , et
sans redoubler au lieu de les diminuer les souffrances de
la victime irrévocablement vouée à la mort (2).

Le poison versé par Médée sur la robe qu'elle envoya à

(1) Plin. Hist. nat., lib. xxx , cap. i.

(2) Vers la fia du dernier siècle, un pharmacien de Paris, M. Steina-
cher, fut appelé dans une maison, sous prétexte de soulager un malade.
Des personnes, qui prétendaient avoir à se plaindre de lui , se firent un
jeu barbare de le couvrir de vésicatoires, et de le retenir en cet état pen-
dant plusieurs heures. Quand il recouvra la liberté, les soins les plus actifs
et les mieux dirigés furent inutiles : il languit quelque temps, et mourut
dans des tourments affreux ; les auteurs de ce crime restèrent inconnus et
impunis.

4'28 DES SCIENCES OCCULTES.

sa rivale, ressemble pour ses effets à celui que , sans en
connaître la malfaisance, employa Déjanire. Mais ce
mythe présente de plus une circonstance importante. Du
bandeau d'or , offert avec la robe à la malheureuse Creuse,
s'élancent des flammes inextinguibles (i). Gomme on ne
peut supposer ici ni une élévation de température , ni l'ac-
tion d'un soleil ardent, l'inflammation spontanée décèle
l'emploi dunaphte qui prend feu à la seule approche d'un
corps embrasé. Plusieurs auteurs rapportent qu'en effet
Médée frotta de naphte la robe et la couronne destinée à
Creuse (2) ; Procope fortifie cette tradition , en observant
à deux reprises que la liqueur appelée naphte par les
Mèdes reçoit des Grecs le nom de huile de Médée (3) ;
Pline enfin dit que Médée ayant frotté de naphte la cou-
ronne de la rivale qu'elle voulait faire périr, le feu y prit
à l'instant où l'infortunée s'approcha de l'autel pour y of-
frir un sacrifice (4) .

Dans la tragédie de Sénèque , Médée , après avoir an-
noncé que « le bandeau d'or envoyé à Creuse renferme un
» feu obscur dont Prométhée lui a appris la composition,
» ajoute que Vulcain aussi lui a donné des feux cachés sous
» un soufre léger , et qu'elle a emprunté de Phaéton les
» éclairs d'une flamme inextinguible (5). En soulevant le
voile de ces expressions figurées , il est difficile de ne point

(1) Eurip. Medea. , act. vi,sc. i.

(2) Plularch. Vit. Âlexandr.

(3) Procope. Histoire mêlée, cbap. xi.

(4) Plin. Hist. nat.y lib. n , cap. io5.

(5) « Ignis fulvo... clausus in auro... lattt obscurus... quem mihi
» cœli... qui furta luit... viscère fœto... dedil et docuit... eondere vires...
» arte Promeiheus... dedil et tenui... sulfure teclos... Mulciber ignés...
» Et vivaeis... fulgura flammae... De cognato... Phsetonle tuli... » Senec.
Me de a. , act. iv, se. 'i.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^9

voir là un véritable feu grégeois , qu'un grain de pyro-
phore ou qu'un peu de naphte embrasait , dès que le fatal
mélange y était disposé par le contact de l'air , ou le voisi-
nage de la flamme , telle que celle qui brûlait sur l'autel
dont s'approcha l'épouse de Jason.

Ce n'est point par inadvertance qu'au nombre des ar-
mes de Médée nous plaçons le feu grégeois. Quelle était,
selon toutes les probabilités , la base du feu grégeois? Le
naphte, Y huile de Médée. Et ces taureaux qui vomissaient
la flamme pour défendre la toison d'or que l'amour de Mé-
dée livra à Jason , ces taureaux dont les pieds et la bouche
étaient d'airain et que Vulcain avait fabriqués (i), qu'é-
taient-ils , sinon des machines propres à lancer le feu gré-
geois ?

Fidèle à la méthode qui nous a dirigé , nous suivrons
l'histoire de cette arme autrefois si redoutée, depuis les
derniers temps où l'on en a fait usage, jusqu'aux plus an-
ciens , où rien n'annonce encore que la découverte en fût
récente.

Deux troubadours, dont l'un florissait dans les premiè-
res années du xiue siècle , font mention du feu grégeois ;
l'un d'eux dit qu'on l'éteint à force de vinaigre (i). Join-
ville entre dans un détail curieux sur l'emploi de ce feu
que les Sarrasins lançaient sur les croisés (3). Les Arabes
ont fait de tout temps un grand usage de traits enflammés
pour l'attaque et la défense des places; tellement que le
cheik de Barnou , qui tient de ce peuple toutes ses con-
naissances , fut fort étonné d'apprendre , il y a quelques

fi) Jpollon. Rhod. Argonaut. , lib. ni.

(2) Millot. Histoire littéraire des troubadours, tome I, page 38o ;
tome II, pag. 3g3-394.

(3) Mémoires de Toinville. Édition in-folio de 1 76 1 , p. 44*

430 DES SCIENCES OCCULTES.

années , que les Anglais n'employaient point à la guerre
ce moyen de destruction (i).

Manuel Comnène employa du feu grégeois sur les galè-
res qu'il armait pour combattre Roger de Sicile ; et l'his-
torien remarque qu'il en renouvela l'usage , interrompu
depuis longtemps (2). Cependant Alexis Comnène l'avait
employé contre les Pisans : sur la proue de ses vaisseaux
étaient des lions en bronze , qui vomissaient des flammes
dans toutes les directions qu'on voulait leur imprimer (3).
Anne Comnène (4) parle de feux que des soldats, armés de
tubes assez semblables à nos canons de fusil, lançaient
sur l'ennemi. Mais, suivant elle, on les préparait avec un
mélange de soufre et de résine réduite en poudre : indica-
tion mensongère; une pareille composition fondrait avant
de s'enflammer , et ne s'élancerait point au-dehors avec
explosion.

Ici se présentent trois observations. i° Les lions en
bronze , employés par Alexis Comnène , rappellent les
taureaux igriwomes fabriqués en bronze par Vulcain : ce
sont évidemment les mêmes armes. 9,0 Entre l'expédition
maritime d'Alexis et celle de Manuel Comnène, il s'était
à peine écoulé soixante ans. Un si court laps de temps
avait suffi pour faire presque entièrement oublier le feu
grégeois : combien d'autres procédés de la science occulte
ont dû périr par une désuétude plus longtemps prolon-
gée ! 3° La recette trompeuse que donne Anne Comnène
pour la composition des feux grégeois est une preuve de

(1) Voyages de Denham, Oudney et Clapperton , tome I, pages u5
et 238.

(2) « Ignis graecus qui longo jam tempore abdilus Iatuerat. »

(3) Ann. Comnen. Hist. , lib. xi,cap. 9.

(4) Ibtd.j ibid. Hist., lib. xin, cap. 2.

DES SCIENCES OCCULTES. 43 i

plus du soin avec lequel on enveloppait ces procédés du
double voile du mystère et du mensonge.

Constantin Porph} rogénète recommande en effet à son
fils de ne jamais découvrir aux barbares le secret de la
composition du feu grégeois ; de leur dire qu'il a été ap-
porté du ciel par un ange , et que ce serait un sacrilège
de le leur révéler (*). Léon le philosophe (2) prescrit de
placer sur les vaisseaux des tubes d'airain , et de mettre
entre les mains des soldats des tubes de moindre dimen-
sion ; les uns et les autres doivent servir à lancer sur l'en-
nemi des feux qui éclatent avec un bruit semblable à celui
du tonnerre : mais ces feux , l'empereur seul en dirige la
fabrication.

Callinique, d'Héliopolis en Syrie, inventa, dit-on , le
feu grégeois au vne siècle de notre ère : il ne fit que re-
trouver ou divulguer un procédé dont l'origine s'est per-
due , comme tant d'autres, dans la nuit des initiations.
Les initiés découverts et punis à Rome, l'an 186 avant
Jésus-Christ , en possédaient la recette : ils plongeaient
dans l'eau , sans les éteindre , leurs torches allumées , « à
» cause , dit Tite-Live , de la chaux et du soufre qui en-
traient dans leur composition (3). » Probablement ils
ajoutaient à ces ingrédients un bitume , tel que le naphte
ou le pétrole.

Callinique et les initiés avaient du emprunter leur feu
inextinguible de quelque initiation asiatique. Les Perses
en possédaient aussi le secret : mais ils en réservaient l'u-
sage pour les combats. « Ils composaient une huile, et en

(1) Constantin. Porpliyr. De administ. imper.

(2) Léon le philosophe. Institutions militaires... inst. xix , tome II,
page 137 de la traduction française.

(3) Tit. Lit' , lib. xxix , cap. i3.

432 DES SCIENCES OCCULTES.

» frottaient des (lèches qui , lancées avec une force modé-
» rée , portaient partout où elles s'attachaient des flam-
» mes dévorantes : l'eau ne faisait qu'irriter l'incendie ;
» on ne l'éteignait qu'en l'étouffant sous un amas de pous-
» sière (i).»

Les traditions ramènent presque toujours vers l'Hindous-
tan, dès que l'on remonte dans l'antiquité, pour décou-
vrir, s'il se peut, les premiers inventeurs.

De plusieurs écrivains qui ont transformé en roman
l'histoire d'Alexandre , les uns racontent que le Macédo-
nien , parvenu dans l'Inde , opposa aux éléphants de ses
ennemis des machines de bronze ou de fer qui vomissaient
du feu, et qui assurèrent sa victoire (2); les autres peignent,
au contraire , « de vastes flocons de flamme qu'Alexandre
» vit pleuvoir sur son armée dans les plaines brûlantes de
» l'Inde (3). » Ces différents récits ont une base commune :
la tradition que , dans l'Inde , on employait , à la guerre ,
une composition analogue au feu grégeois. C'est une com-
position pareille dont se lancent des jets enflammés un
magicien et une magicienne , dans des narrations merveil-
leuses d'origine hindoue : les spectateurs du combat et les

(1) Ammian. Marcell., lib. xxin , cap. 6. Pline [Hist. nat., lib. ji ,
cap. io4) peint des mêmes traits les effets d'une substance nommée
Maltha, dont les habitants de Samosate se servirent contre les soldats de
Lucullus. On retirait la Maltha d'un étang voisin situé près de la ville.
Le naphte ou le pétrole en formait sans doute la base. — Assiégés par
Lucullus, les défenseurs de Tigranocerta lançaient sur leurs ennemis du
naphte enflammé (Dio. Cass. — Xiphilin. in Pompeio.)

(2) J. Valerius. Fit. Alexand. (découverte et publiée par A.. Mai".)...
Biblioth. univ. Littérature , tome Vil, pages 225-226. — Extrait du ro-
man d' ' Alexandre-le-Grand , d'après un manuscrit persan , etc.. Biblio-
thèque des Romans, octobre s -7 7 5 , tome I.

(3) Cette tradition, consignée dans une lettre apocryphe A' Alexandre
àAristote, a été adoptée par Dante. I/tfemo, cant. xiv.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^3

combattants eux-mêmes en ressentent les funestes effets (1)-.
Les fictions de ce genre manquent rarement de prendre
leur source dans la réalité. Le feu qui brûle et pétille au
sein de Fonde , au lieu de s'y éteindre , le feu grégeois , en
un mot , est anciennement connu , dans l'Hindoustan , sous
le nom de feu de Barrawa (2). Il était mis en œuvre
contre les villes assiégées. «Aux bords de l'Hyphasis, on
» composait une huile qui, renfermée dans des pots de
» terre , et lancée contre des ouvrages en bois , contre les
» portes d'une ville , les embrasait soudain d'une flamme
>; inextinguible. Tout ce que l'on fabriquait de cette sub-
» stance dangereuse était livré au roi ; personne autre n'a-
» vait la permission d'en conserver même une goutte (3). »
On arejetécerécitdeKtésias, parce qu'on a trouvé peu vrai-
semblable ce qu'ajoute l'historien , sur la manière de com-
poser l'huile inextinguible; on lui avait assuré qu'on la re-
tirait d'un serpent d'eau fort dangereux. Cette circonstance
ne paraît pas absolument dénuée de vérité. Philostrate (4)
dit qu'on extrait l'huile inextinguible d'un zmmsAjluviatile ,
semblable à un ver. Au Japon , Xinari , lézard aquatique,
noir et venimeux , fournit une huile que l'on brûle dans
les temples (5). Rien n'empêche de croire qu'au naphte,
élément du feu inextinguible, on joignait, dans l'Inde ,
une graisse ou une huile animale , pour donner plus de

(1) Les Mille et une Nuits, lvc nuit , tome I, pages 320-322.

(2) Sacountala ou Y Anneau fatal , act. ni, se. 2.

(3) Ktésias in Indic. — JElian de Nat. Animal., lib. v, cap. 3.

(4) Philostrat. Vit. Apollon, lib. ni, cap. 1. — Elien {De Nat.
animal, lib. v, cap. 3), citant Ktésias, se sert aussi de l'expression
2x&>Xv/£, ver ; mais ce ver, qui naît dans le fleuve Indus, a sept coudées
de longueur et une grosseur proportionnée. Des expressions d'Elien , ou
peut induire que l'huile, ainsi préparée, s'embrasait sans feu et parle
seul contact du corps combustible.

(5) Kœmpfer. Histoire du Japon , livre ni, chap. v, pag. 53.

28

434 DES SCIENCES OCCULTES.

corps au projectile incendiaire , et plus de durée à son ac-
tion. Ensupposant d'ailleurs que Ktésias ait mal compris et
mal traduit le renseignement qu'il recevait , ou qu'on lui
ait, à dessein, donné un renseignement erroné, le fait
même n'en reste pas moins très vraisemblable. Il faut en-
core le redire : nous nous pressons trop d'accuser d'absur-
dité les récits des anciens. Pour confirmer ce qu'ils ont dit
du feu grégeois , Cardan avait indiqué le moyen de prépa-
rer des artifices doués des mêmes propriétés (1) : prompt à
réfuter Cardan , Scaliger (2) , homme plusérudit que savant,
et plus présomptueux qu'érudit, se moqua hautement de
ceux qui promettaient que leurs compositions physiques
s'enflammeraient, exposées aux rayons du soleil , ou arro-
sées d'eau ; un écolier de physique se moquerait aujour-
d'hui de Scaliger, en opérant sous ses yeux les deux mer-
veilles qu'il déclarait impossibles.

(i) H. Cardan. De Subtilitate, lib. n.

(2) J.-C. Scaliger. Exotcic. exercit. ad. Cardan, mil, tt° 3»

DES SCIENCES OCCULTES. 435

CHAPITRE XXVI.

Compositions analogues à la poudre à canon. Mines pratiquées par Samuel;
par les prêtres hébreux sous Osias et sous Hérode ; par les prêtres
chrétiens , à Jérusalem sous l'empereur Julien , et en Syrie sous le
khalife Motassem ; par les prêtres de Delphes , pour repousser les
Perses et les Gaulois. Antiquité de l'invention de la poudre; vraisem-
blablement originaire de l'Hindousîan , elle a été connue de tout temps
à la Chine. Ses effets, décrits poétiquement, ont paru fabuleux. Armée
tartare repoussée par l'artillerie. Prêtres de l'Inde employant le même
moyen pour lancer la foudre à leurs ennemis. La foudre de Jupiter
comparée à nos armes à feu. Divers miracles expliqués par l'emploi
de ces armes. La poudre à canon a été connue dans le Bas-Empire, et
probablement jusqu'au douzième siècle.

Les phénomènes physiques et les services que sait en tirer
la science s'enchaînent les uns aux autres L'examen des mi-
racles brillants qu'opéraient des inflammations spontanées,
nous a conduits à la discussion des ressources que le thau-
maturge déployait dans la guerre pour transformer le feu
en arme d'attaque ou de défense. Des faits que nous avons
cités, il en est qui font déjà pressentir que Ton a connu très
anciennement des compositions pyriques plus ou moins
analogues à la poudre à canon ; et que ces tubes qui lan-
çaient un feu éclatant avec un bruit semblable à celui du
tonnerre , ont pu devenir les premières ébauches de nos

436 DES SCIENCES OCCULTES.

canons et de nos fusils (i). Ce ne serait donc point à tort
que nous aurions annoncé que les anciens possédaient le
moyen d'imiter, de cette manière, les fléaux les plus re-
doutables delà nature : soit lorsque, ébranlant la terre par
des mines, ils l'entr' ouvraient en abîmes sous les pieds de
leurs ennemis; soit lorsqu'ils lançaient au loin des traits ,
aussi bruyants , aussi prompts , aussi inévitables que le&
coups de la foudre.

Plus explicite que l'auteur du livre des Nombres, Jo-
sèphe met un jour d'intervalle entre la sédition excitée
parmi les Hébreux, par Coré, Datban et Abiron , et la pu-
nition de ces deux derniers. On sait que la terre les englou-
tit En se ménageant un délai de vingt-quatre heures,

Moïse prit il le temps nécessaire pour pratiquer, sous les
tentes de ses ennemis, une mine , telle que celles dont les
guerriers européens faisaient usage avant {'invention de la
poudre; une profonde excavation, soutenue par des étais
que le feu consuma à un signal donné? Ce qui ajoute à la
probabilité de cette explication , c'est la prolixité du dis-
cours que l'historien met dans la bouche de Moïse; c'est
l'annonce précise que, dans le livre saint, Moïse fait du
genre de mort qui va, tout à la fois , le venger et prouver
la vérité de sa mission (2).

Cependant la difficulté de terminer en une nuit un
travail aussi considérable que celui qu'aurait exigé la con-
fection de cette mine ; le mouvement de la terre , ébranlée
comme les pots de la mer par un violent orage ; le bruit

(1) Bacon penchait à croire que les Macédoniens avaient connu une
sorte de foudre magique , dont les effets durent approcher de ceux du
canon. Encyclop. ntéthod. Philosophie , tome I, page 34 1, colonne i.

(2) FI. Joseph. Ant. fud., lib. iv, cap. 3. — Nu-mer., cap. xvi,
vers. '2 5-3o.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^7

épouvantable qui signale C ouverture de l abirne ; la promp-
titude avec laquelle le gouffre se referme sur les victimes
qu'il vient de dévorer ( i ) , ces circonstances réunies sem-
blent plutôt indiquer l'explosion d'une mine, telle que l'on
en pratique aujourd'hui dans les sièges , où Ton remplit
une excavation peu considérable d'une composition ful-
minante , propre à soulever le sol et à ensevelir sous ses
débris tout ce qui était à la surface.

Que la mine fût chargée d'un mélange de soufre et de
limaille de fer , comme celui dont se compose le volcan de
Lémery , on ne peut le supposer. En s'enfiammant, ce
mélange ne donnerait à la terre qu'un ébranlement beau-
coup trop léger. Était-ce donc une composition analogue à
celle delà poudre à canon? Admettons l'affirmative; sup-
posons que les successeurs de Moïse se soient après lui
transmis ce secret de main en main ; et comme la chose
est probable, que ceux des juges qui n'appartenaient
point à la classe sacerdotale aient eu derrière eux des prê-
tres qui leur conciliaient la faveur du peuple , qui les in-
struisaient, qui les faisaient mouvoir : nous sommes in-
duits, avec Roger Bacon (2) , à transformer en grenades
remplies d'une composition pyrotechnique , les vases de
terre et les lampes qui facilitèrent à Gédéon la prise de
Jéricho. Le chef hébreu n'employa à cette expédition qu'un
petit nombre de guerriers, et les choisit avec de grandes
précautions : n'était-ce point pour diminuer les chances
de la divulgation du secret?

Nous trouvons également l'explication la plus claire , et
peut-être la seule admissible , de la défaite des Philistins ,
sous la judicature de Samuel. Le livre des Rois se borne à

(1) FI. Joseph. Ant. Jud., lib. iv, cap. 3.

(2] Roger Bacon. De mirabili potestate arlis et n attira? .

438 DES SCIENCES OCCULTES.

dire que le Seigneur fit avec fracas gronder son tonnerre
sur les ennemis d'Israël , qui s'enfuirent frappés de ter-
reur ( j ). Josèphe (2) peint les Philistins attaquant le peu-
ple de Dieu dans le lieu même où il s'était réuni pour of-
frir un sacrifice solennel , dans le lieu où Samuel , si l'on
en juge par la longueur de la cérémonie et par la publi-
cité du rassemblement qui l'avait précédé , a sans doute eu
dessein de les attirer : ils chancellent , ils tombent dans
des gouffres subitement ouverts ; de toutes parts , au bruit
de la foudre, des flammes brillantes éblouissent leurs
yeux , dévorent leurs mains ; incapables de supporter plus
longtemps le poids de leurs armes , vaincus sans com-
bat , la fuite n'en dérobe qu'un petit nombre à la ven-
geance.

Ces circonstances rappellent trop bien celles de la mort
de Datban et d'Abiron , pour que les deux miracles iraient
pas été produits par la même cause. Mais, objectera-t-on,
l'emploi d'un tel secret, si les Juifs l'eussent dès lors pos-
sédé , se serait renouvelé dans les guerres désastreuses qui
désolèrent les royaumes d'Israël et cle Juda... Non : les
prêtres qui en étaient les dépositaires ne s'empressèrent
point d'en faire part à des rois dont ils s'indignaient de
n'être point les égaux ou plutôt les maîtres. Mais un indice
révèle que le même secret subsistait entre leurs mains ,
trois cent cinquante ans plus tard. A l'instant où Ozias ,
sourd aux représentations du grand-prêtre, fut miracu-
leusement frappé de lèpre, la terre trembla , à l'ouest de
la ville une portion de montagne s'écroula, et de ses dé-
bris ferma le grand chemin et couvrit le jardin du roi (3).

(1) ifog., lib. 1 , cap. 7, vers. 10.

{1) FL Joseph. Jnt. JurL, lib. vi, cap. 2.

(3) FL Joseph, Ant. Jud.} lib. ix, cap. 11.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^9

De la coïncidence des deux événements, j'induis que par
un tremblement déterre artificiel, par l'effet dune mine,
on prit soin de distraire l'attention du roi et des personnes
qui l'accompagnaient , en sorte qu'ils ne pussent aperce-
voir les moyens dont on se servait pour opérer le miracle
principal.

Sept siècles et demi séparent cette époque de celle où
Hérode descendit dans le monument de David avec l'es-
pérance d'y déterrer des trésors. Son avidité n'étant point
satisfaite des richesses qu'il en avait tirées, il poussa plus
loin ses recherches , et fit ouvrir les souterrains où repo-
saient les restes de David et de Salomon. Une flamme im-
pétueuse en sortit subitement : deux des gardes du roi pé-
rirent suffoqués et brûlés(i). Michaëlis attribue ce prodige
aux gaz qui s'échappèrent du souterrain, et qu'enflam-
mèrent les torches destinées à éclairer les ouvriers qui en
déblayaient l'entrée (2). Mais ceux-ci , en ce cas, auraient
été les premières victimes, l'expansion des gaz ne pou-
vant manquer d'avoir lieu dès qu'une ouverture aurait été
pratiquée dans le souterrain. Nous croirons plutôt que les
prêtres qui avaient plus d'un motif de haïr Hérode , les
prêtres qui regardaient les richesses renfermées dans le
monument de David comme la propriété du gouvernement
théocratique , et qu'indignait justement le pillage sacri-
lège que venait d'y commettre le prince iduméen , cher-
chèrent , en aiguillonnant sa cupidité , à l'attirer dans le
souterrain intérieur , et qu'ils y avaient préparé des
moyens sûrs de le faire périr, si, comme on pouvait s'y
attendre , il y voulait pénétrer le premier.

Michaëlis (3) attribue de même à l'inflammation des gaz

(1) FI. Joseph. Ant. Jud., lib. xvi, cap. n.

($.} Magasin scientifique de Gottingue, 111e année. 6^ cahier, 1783.

(3) Magasin scientifique de Gottingue, loc. cit.

4^0 DES SCIENCES OCCULTES.

souterrains, le miracle qui interrompit les travaux ordon-
nés par l'empereur Julien pour la restauration du temple
de Jérusalem, et dont les chrétiens se réjouirent assez
hautement pour qu'on les en ait crus les auteurs. Cette
explication nous semble moins plausible encore que la pre-
mière : dans les globes de feu qui s'élancèrent du milieu
des décombres , blessèrent et mirent en fuite les ouvriers
dans l'ébranlement du sol qui renversa plusieurs bâti-
ments, si l'on ne veut point reconnaître l'effet d'une mine ,
nous demandons à quels signes on le reconnaîtra?

Observons que ce miracle ne convertit au christianisme
ni les Juifs de Jérusalem , ni l'empereur Julien , ni Am-
mien Marceîlin , qui nous en a transmis l'histoire. Cela
confirme ce que nous avons dit de l'opinion reçue géné-
ralement sur la nature des miracles : celui-ci , comme tant
d'autres , ne parut qu'une opération brillante de la science
occulte.

Près de cinq cents ans après, le huitième des khalifes
abassides , Motassem , prescrivit impérativement aux chré-
tiens de Syrie d'embrasser l'islamisme , à moins qu'ils
ne pussent, parl'efGcacité de leurs prières .faire marcher
une montagne. Ils obtinrent un délai de dix jours, à l'ex-
piration duquel , à la voix du plus saint d'entre eux et. sous
les yeux du khalife , la montagne s'émut, et la terre trem-
bla dune manière singulière (i). Ici encore il est difficile
de méconnaître le jeu d'une mine , que pendant un in-
tervalle de dix jours, on a préparée , en creusant assez
profondément pour qu'elle n'éclate point au dehors , et
que son effet se borne à ébranler au loin le sol qui la re-
couvre.

(i) Peregrinatio Marci Paidi, lib. i, cap, 18. ( Mémoires de la so-
rte té de Géographie , tome I, pages 318-716). Voyages de Marc. Pol ?
<"hap. 27, 28, 29. (Ibid., ibid., pag. 28-27.)

DES SCIENCES OCCULTES. 44 '

Consultons maintenant les annales de la Grèce. Les
prêtres d'Apollon, à Delphes, après avoir fait annoncer
par la voix de l'oracle que leur dieu saurait bien lui-
même sauver son temple , le préservèrent , en effet , de
l'invasion des Perses , puis de celle des Gaulois , par l'ex-
plosion de mines placées dans les rochers qui l'environ-
naient. Les assaillants furent écrasés par la chute de blocs
innombrables, qu'au milieu de flammes dévorantes une
main invisible faisait pleuvoir sur eux (i).

Pausanias attribue la défaite des Gaulois à un tremble-
ment de terre et à un orage miraculeux-, il en décrit ainsi
l'effet : « La foudre ne tuait pas seulement celui qui en
» était frappé ; une exhalaison enflammée se eommuni-
» quait à ceux qui étaient auprès , et les réduisait en pou-
» dre (2). »

Mais l'explosion de plusieurs mines , quelque violente
qu'on la suppose , n'aurait pas produit la destruction totale
des assaillants , telle que la peignent les historiens? Non ;
aussi voit-on les mêmes Gaulois faire ensuite avec succès
une. incursion en Asie : ils avaient été repousses à Delphes
et non pas exterminés.

Les miracles opérés à Jérusalem , et celui qui sauva
momentanément de l'oppression des chrétiens de Syrie ,
concentrés sur un point unique , purent être l'ouvrage
d'un petit nombre de fidèles , déterminés au silence par
l'intérêt de leur religion. Mais les travaux de mines con-
sidérables , creusées dans les rochers de Delphes, n'au-
raient-ils pas exigé le concours de trop de coopérateurs
pour que le secret en fût longtemps gardé? On pourrait
répondre que les détails les plus simples et les plus péni-

(1) Herodot.y lit», vin, cap. 37-39. — Justin., lib, xxiv, cap. 8.
(/>,) Pausanias. Phoc, cap. 2 3.

i42 Î>ES SCIENCES OCCULTES.

bles étaient confiés à des ouvriers grossiers , qui ne son-
geaient ni à en deviner le but, ni à le divulguer ; que pro-
bablement même les excavations étaient pratiquées long-
temps d'avance, comme elles le sont clans les travaux de
défense de nos places fortes , en sorte que l'on n'a besoin
que d'y déposer la composition fulminante. Une réponse
plus décisive nous est fournie par la tradition historique.
Tous les Grecs , de Delphes aux Thermopyles , étaient
initiés aux mystères du temple de Delphes (i . Leur si-
lence sur tout ce qu'on leur ordonnait de faire était donc
garanti , et par la crainte des peines promises à une révé-
lation parjure , et par la confession générale exigée des
aspirants à l'initiation, confession qui les mettait dans le
cas de redouter plus l'indiscrétion du prêtre que de lui
faire redouter leur propre indiscrétion.

Remarquez enfin que le dieu de Delphes , si puissant
pour préserver son temple de l'avidité des étrangers, n'es-
saya point d'en soustraire les richesses aux mains des
Phocidiens. Quand ceux-ci y puisèrent des ressources
pour défendre leur patrie contre l'ambition hypocrite de
Philippe, ils avaient probablement obtenu ou arraché le
consentement des prêtres, et ne redoutaient point un mi-
racle destructeur qu'on ne pouvait guère opérer que du
consentement de leurs chefs et avec leur concours.

Telle est l'habitude de croire très moderne l'usage de
la poudre à canon , que des faits si marquants sont restés
inaperçus , ou que du moins ils n'ont pas conduit à con-
clure que les peuples anciens ont connu quelque compo-
sition presque aussi meurtrière. Toutefois « ce qu'a écrit
» sur les machines de guerre employées à la fin du xme

Plutarch. De Oracul. defcct.

DES SCIENCES OCCULTES. l\'\3

» siècle , Egidio CoUmna (i) , fait soupçonner , dit M. Na-
» pione , que l'invention de la poudre est beaucoup plus
» ancienne que l'on ne pense , et que cette composition
» redoutable n'était peut-être qu'une modification, unper-
» fectionnementdu feu grégeois, que l'on connaissait plu-
» sieurs siècles avant la poudre. »

Nous croyons avoir établi que l'invention du feu grégeois
remonte à une haute antiquité : nous pensons donc que
Langlès a eu raison de reculer également l'époque de l'in-
vention de la poudre à canon. Voici, en substance, les faits
dont il appuie son opinion(2). Les Maures ont fait usage,
en Espagne , de la poudre à canon , au commencement du
xive siècle. Dès 1292, un poëte de Grenade avait célébré
dans ses vers ce moyen de destruction : tout annonce que
les Arabes s'en servirent, contre la flotte des croisés, au
temps de saint Louis; en 690, ils l'avaient employé dans
l'attaque de la Mecque. Les missionnaires ont constaté que
la poudre à canon est connue à la Chine depuis un temps
immémorial. Elle l'est également au ïhibet et dans l'Hin
doustan, où l'on s'est toujours servi de feux d'artifice et de
balles à feu dans la guerre et dans les réjouissances pu-
bliques. Dans les contrées de ce vaste pays, que n'avaient
jamais visitées les Européens ni les Musulmans, on a trouvé
l'usage de fusées de fer attachées à un dard, que l'effort de
la poudre porte dans les rangs ennemis. Les lois rassem-
blées dans le Code des Gentous, et dont l'antiquité se perd
dans la nuit des temps, défendent les armes à feu (prohi-
bition qui sans doute les a empêchées de devenir comrnu-

(1) Moine romain qui prit part à l'éducation de Philippe le-Bcl. — Mé-
morie délia reale Accademia délie Scienze di Torino , tome XXIX. — ■
Reçue encyclopédique, tome XXX, page 4^.

(2) Langlès. Dissertation insérée dans le Magasin encyclopédique ,
iv année, tome I, pages 333-338,

444 I>ES SCIENCES OCCULTES.

nés). Les lois distinguent les traits de feu et les traits qui
tuent cent hommes à la fois; ceux-ci rappellent l'effet de
nos canons. Les Hindous, ne connaissant point l'usage des
mortiers , creusaient des trous dans les rochers , et les
remplissaient de poudre pour faire pleuvoir les pierres
sur leurs ennemis (précisément comme les prêtres de
Delphes en lancèrent une grêle sur les Perses et sur les
Gaulois). Enfin un commentaire des Védas attribue l'in-
vention de la poudre à Visvacarma{\), à l'artiste-dieu ,
qui fabriqua les traits dont se servirent les dieux pour
combattre les mauvais génies.

Serait ce dans ce trait de la mythologie hindoue, que
quelque voyageur avait pu lui apprendre, que Hilton aurait
puisé l'idée d'attribuer aux anges rebelles l'invention de la
poudre et des armes à feu? Langlès a omis ce rapproche-
ment : le droit que les poètes ont de feindre lui a paru
sans doute affaiblir trop l'autorité de leurs récits Mais il
lui était aisé de trouver, dans l'autorité moins récusable
des faits physiques , la confirmation de ses conjectures. Il
pouvait observer que, dans l'Hindoustan et à la Chine, le
sol est tellement imprégné de salpêtre, que ce sel s'effleu-
rit souvent à la surface de la terre.

Ce phénomène, qui a dû y faire imaginer de bonne
heure et faciliter la confection des compositions pyriques,
l'y a en même temps rendue vulgaire , malgré son impor-
tance qui l'appelait à faire partie des sciences occultes et
sacrées. C'est lui aussi qui a donné à la pyrotechnie asia-
tique , sur la pyrotechnie européenne , une antériorité si
grande et une supériorité à peine encore contestée. L'un et

(1) Ce nom , s'il doit fournir, comme on serait tenté de le croire, l'é-
tymologie peu connue du mot français vacarme , ne serait peut-être pas
traduit inexactement par foret 'bruyante.

DES SCIENCES OCCULTES. 44^

l'autre avantages ont souvent excité notre incrédulité ; le
moyen de reconnaître que l'on sait ailleurs faire ce que
nous ne savons pas! Fontenelle dit qu'à la Chine , suivant
les annales de cet empire , « on voit des mille étoiles à la
» fois qui tombent du ciel dans la mer avec un grand fracas,

» ou qui se dissolvent et s'en vont en pluie Une étoile

» qui s'en va crever vers l'Orient comme une fusée , et tou-

» jours avec grand bruit (i) » Comment l'ingénieux

philosophe n'a t-il pas, dans cette description, reconnu
les effets des fusées et des bombes d artifice (2)? On savait
pourtant que les Chinois excellaient à composer les unes
et les autres : Fontenelle aima mieux plaisanter sur la pré-
tendue science astronomique des Chinois.

À plus forte raison, l'on a tourné en ridicule un passage
remarquable du voyage de Plancarpin. Les Tatars racon-
tèrent à ce moine que le Prétre-Jean, roi des chrétiens de
la Grande-Inde (probablement un chef du Thibet ou de
quelque peuplade professant la religion lamique), attaqué
par Tossuch , fils de Tchinggis-Khan , conduisit contre les
assaillants des figures de bronze montées sur des chevaux.
Dans l'intérieur des figures était du feu, et derrière, un
homme qui jeta dedans quelque chose, ce qui produisit
sur-le-champ une grande fumée, et donna aux ennemis
des Tatars le temps de les massacrer (3). Il est difficile de
croire qu'une fumée violente suffit pour mettre en déroute.

(t) Fontenelle. De la pluralité des mondes, sixième soir ( vers la fin )„

(2) « A very brilliant méteor, as large as the moor, was seen finally
» splilting into sparks, and illnminating thewhole valley. » (Ross. Second
voyage tho the arc tic régions, chapt. xlviii.) On pourrait croire que
la tradition chinoise se rapporte à un fait analogue à celui que Ross a
observé : mais aucun Européen n'a vu de pareils météores à la Chine , et
tous les voyageurs vantent les feux d'artifices de ce pays.

(3) Voyage de Plancarpin , art. v, page l\i.

446 DES SCIENCES OCCULTES.

comme un essaim d'abeilles , les compagnons d'armes de
Tchinggis. On répugne moins à reconnaître, dans les
figures de bronze, soit de petits pierriers, soit des canons
semblables à ceux de la Chine qui , se démontant en plu-
sieurs parties y pouvaient être facilement transportés par
des chevaux (i); des pièces d'artillerie enfin qui vomis-
saient, à coup sûr, autre chose que de la fumée. Les sol-
dats de Tossuch, ne connaissant point ce^s armes, et ayant
abandonné, dans leur fuite, leurs morts et leurs blessés,
ne purent parler à Plancarpin que de ce qu'ils avaient vu,
de la fumée et de la flamme : mais pour nous , la véritable
cause de leur défaite n'est ni obscure ni miraculeuse. Nous
savons quelles relations le Thibet et les peuples qui sui-
vent la religion lamique ont eues de tout temps avec la
Chine :. or, un petit-fils de Tchinggis-Khan , en iq54,
avait dans son armée un corps d'artilleurs chinois; et,
dès le xe siècle, on connaissait en Chine les chars à foudre,
qui produisaient les mêmes effets que nos canons et par
les mêmes procédés (2). Ne pouvant fixer l'époque où a
commencé, dans cet empire, l'usage de la poudre, des
armes à feu et de l'artillerie (3), la tradition nationale en
attribue l'invention au premier roi du pays. Ce prince
était très versé dans les arts magiques (4) : ce n'est donc
point sans raison que nous avons rangé la découverte
dont on lui fait honneur au nombre des moyens dont ces
arts se servaient pour opérer des miracles.

Ces rapprochements fortifient, loin de la contrarier,

(1) P. Maffei. Hist. inclic, lib. vi , page 256.

(2) Abel Remusat. Mémoire sur les relations politiques des rois de
France avec les empereurs mongols. — Journal asiatique , tome I ,
page 137.

(3) P. Maffei Hist. hidic., loc. cit.

(4) Voyage de Linseïwtt h la Chine , 3e édit., page 53.

DES SCIENCES OCCULTES. 447

l'opinion de Langlès, qui attribue aux Hindous l'invention
de la poudre à canon ; aux Hindous, dont la Chine a sans
doute reçu sa civilisation et ses arts, comme elle en a reçu
sa religion populaire.

Les Grecs n'ont point ignoré le pouvoir redoutable des
armes que, dans l'Inde, préparait une science cachée.
Philostrate peint les sages qui habitaient entre l'Hyphasis
et le Gange, lançant à coups redoublés la foudre sur leurs
ennemis, et repoussant ainsi l'agression de Bacchus et de
l'Hercule égyptien (1).

On se rappelle de quels traits les dieux de l'Hindoustan
étaient armés pour combattre les mauvais génies. Dans la
mythologie grecque, dérivation éloignée , mais toujours
reconnaissable , de la mythologie hindoue, les dieux ont
aussi à combattre les Titans rebelles ; et des armes fou-
droyantes assurent aussi leur victoire. Des traits nombreux
de ressemblance, dans le récit de ce combat, rapprochent
de l'artillerie moderne l'arme du roi des dieux et des hom-
mes. Les Cyclopes, disait l'historien Castor (2), avec des
éclairs et des foudres éclatantes , portèrent du secours à
Jupiter combattant les Titans. Dans la guerre des dieux
contre les géants, suivant Apollodore (3), Vulcain tuaClv-
tius en lui lançant des pierres e/iffa7?27?2ées ;T\^hon, que
la terre avait enfanté pour venger les géants, faisait voler
contre le ciel des pierres enflammées , tandis que sa bou-
che vomissait des torrents de feu. Les frères de Saturne ,
dit Hésiode (4), délivrés de leurs liens par Jupiter, lui don-

(i) Philostrat. vit. Apollon, lib n , cap. i4; lit», i.i , cap. 3. —
Themist. Orat. xxvn.

(i) Euseb. Chronic. canon., lib. i,cap. i3. — Nota. Ce passage
important ne se trouve que dans la version arménienne publiée par Zorhab
et Mai.

(3) Apollodor. Bibliothec, lib. i,cap. 5.

(4) H,sind. T/icogon , vers 5o2-5o7.

4^8 DES SCIENCES OCCULTES.

lièrent le tonnerre, la foudre éblouissante et les éclairs,
que la terre tenait renfermés clans son sein ; armes qui
assurent à ce dieu l'empire sur les hommes et sur les im-
mortels..... C'est du sein de la terre que l'on tire le sal-
pêtre, le soufre et le bitume, dont se composait probable-
ment la matière fulminante des anciens. Seule enfin,
entre toutes les divinités , Minerve sait où repose la fou-
dre (1); les Cyclopes seuls savent la fabriquer; et Jupiter
punit sévèrement Apollon d'avoir attenté à la vie de ces
artistes précieux Oublions les idées mythologiques at-
tachées à tous ces noms, et nous croirons lire l'histoire
d'un prince à qui la reconnaissance a livré le secret de fa-
briquer la poudre à canon, et qui est aussi jaloux de le
posséder exclusivement que le furent les empereurs de
Byzance de se réserver le secret de la composition du feu
grégeois.

La ressemblance des effets de la foudre et de ceux des
compositions pyriques est si frappante , qu'elle a été con-
sacrée dans tous les récits historiques et mythologiques :
elle n'échappa môme point aux indigènes du continent dé-
couvert par Christophe Colomb, et dévasté par les Cortès
et les Pizarre; les infortunés prirent leurs vainqueurs pour
des dieux armés du tonnerre, jusqu'à ce qu'ils eussent
payé bien cher le droit de voir en eux des génies malfai-
sants et ennemis de l'humanité.

Cette ressemblance semble suffire pour expliquer le mi-
racle d'Élie , quand deux fois il fit tomber la foudre sur les
soldats envoyés pour le saisir sur la montagne où il s'était
retiré (2).

Elle explique un passage que Pline a emprunté proba-

(i) JEschyl. Eumenid., vers 829-831.
(2) Rcg.) lib. iv, cap. 1, ver. 9-12.

DES SCIENCES OCCULTES. 4^9

blement à quelque poëte ancien , et qui a fait le tourment
des commentateurs. En traitant de l'origine de la magie ,
Pline s'étonne que cet art fut répandu enThessalie dès le
temps du siège de Troie , et lorsque Mars seul lançait la
foudre (solo Marte fulminante) (i). N'y a-t-il point là une
allusion visible au pouvoir que possédait la science sacrée,
et que la magie sortie oies temples tendait à s'arroger, au
pouvoir de s'armer de la foudre dans les combats, et de
produire des explosions rivales des éclats du tonnerre?

Eile explique enfin et la mort des soldats d'Alexandre ,
qui , ayant pénétré dans le temple des Cabires , près de
Thèbes , y périrent tous frappés par les éclairs et par ia
foudre (2) ; et l'histoire de Porsenna (3) tuant d'un coup de
foudre un monstre qui ravageait les terres de ses sujets ;
et celles des magiciens étrusques qui, lorsque Rome était
menacée d'un siège par Alaric , offrirent de repousser l'en-
nemi en lançant sur lui la foudre et le tonnerre ; ils se
vantaient d'avoir opéré ce prodige à Narnia, ville qui , en
effet, ne tomba point au pouvoir du roi des Goths (4).

Mais, objecter a-t-on , cet art, connu des chrétiens du
ive siècle et des magiciens étrusques à la fin du v% et
conservé encore au ixe siècle en Syrie, comment est- il
tombé dans l'oubli? Pourquoi, par exemple, l'historien
Ducas décrit il comme une invention tout-à-fait nouvelle et
ignorée de ses compatriotes , les fauconneaux dont se ser-
virent contre Amurath second les défenseurs de Bel-

^1) Plin. Hist. nat. , lib. xxx , cap. i.

(2) Pausanias Ëoeotic, cap. xxv.

(3) Plin. Hist. nat., lib. u , cap. 53.

(4) Sozomen. Hist, eccles., lib ix , cap. 6. — Si l'on en croit Zozime
{Hist. Rom., lib. v ) , l'évêque de Rome avait consenti à ce que les ma-
giciens essayassent de remplir leurs promesses : mais la répugnance du
peuple les fit renvoyer, et la ville capitula.

29

450 DES SCIENCES OCCULTES.

grade (i)? Et comment , répondrai-je, ont péri tant d'au-
tres arts plus répandus el plus immédiatement utiles? Et
d'ailleurs , le secret imposé par des lois sévères sur la
composition du feu grégeois n'a-t-il pas dû exister, et
plus profond encore, pour des compositions plus impor-
tantes?

Mais j'ose affirmer que cet art ne s'est perdu que fort
tard dans le Bas-Empire. Au ve siècle , Claudien décrivait
enbeauxvers les feux d'artifice, et particulièrement les so-
leils tournants (2). L'architecte qui , sous Justinien , traça
les dessins et dirigea la construction de l'église de Sainte-
Sophie (3) , Anthème de Traites , lança sur la maison voi-
sine de la sienne les éclairs et le tonnerre (4). Un autre
savant indique , pour la fabrication de feux propres à être
lancés sur l'ennemi, un procédé qui rappelle la composi-
tion de notre poudre à canon (5). Enfin, cette composition
même, et dans les proportions usitées aujourd'hui , est dé-
crite par Marcus Grœcus (6) , auteur qui n'a pas vécu plus
tard qu'au xne siècle , et que l'on a cru même antérieur au
ixe. Il serait curieux sans doute de suivre ces inven-
tions, depuis l'époque où elles existaient encore dans le

(1) Dacas. Hist. imp. Joann., etc., cap. 3o„

(2) « Inque chori speciem spargentes ardua flammas
» Scena rotet : varies effingat Mulciber orbes 1

» Per tabulas impunè vagus; pictaïque citato
» Ludent igné trabes ; et non permissa morari ,
« Fida per innocuas errent incendia turres. »

[Claudian. de Mail. Theodos. consulat., vers. 325-329,)

(3) Procop. De œdific. Justiniani, lib. 1, cap. 22.

(4) Agathias. De rébus Justiniani , lib. v, cap. 4.

(5) Julius Africanus , cap. 44* — Vêler. Mathem., edit. , Paiis,
page 3o3.

(6) Marcus Grœcus. Liber Ignium ad combu? endos liostes (édition
de La Porte du Theil. Paris, i8o4 ).

DES SCIENCES OCCULTES. 4^1

Bas-Empire , jusqu'à celle qui les vit se répandre en Eu-
rope Un obstacle difficile à vaincre s'y oppose : l'igno-
rance , avide de merveilles et dédaigneuse de la simple
vérité , a tantôt transformé en miracles et tantôt rejeté
comme des fables les récits qui auraient pu nous in-
struire.

45'2 DES SCIENCES OCCULTES.

CHAPITRE XXVII.

Les thaumaturges pouvaient encore opérer des merveilles avec ïe fusil à
vent, la force de la vapeur de l'eau échauffée, et les propriétés de l'ai-
mant. La boussole a pu être connue des Phéaeiens , comme des naviga-
teurs de Phénicie. La Flèche d'Abaris était peut-être une boussole. Les
Finnois ont une boussole qui leur est propre; et l'on fait usage de la
boussole , à la Chine , depuis la fondation de l'empire. Autres moyens
d'opérer des miracles. Phénomènes du galvanisme. Action du vinaigre
sur la chaux. Amusements de la } hysique; larmes bataviques , etc.

Nous touchons au terme de notre carrière : quelque bril-
lantes que soient les promesses que nous avons placées
dans la bouche du thaumaturge, nous croyons avoir
prouvé qu'il ne lui eût pas été impossible de les remplir.

Le sujet n'est point épuisé ; nous pourrions , dans les
connaissances que les anciens ont possédées, trouver plus
d'un moyen encore de produire des merveilles.

En parlant des armes de jet, nous n'avons point cité
celles qu'anime le ressort de l'air comprimé. Aujourd'hui
encore , pour les hommes médiocrement instruits , le jeu
d'un fusil à vent qui lance sans bruit, sans explosion, un
projectile meurtrier, aurait quelque chose de miraculeux.
Philon de Byzance (1), qui a du fleurir dans le 111e siècle
avant notre ère , a laissé une description exacte du fusil

(i) Revue encyclopédique , tome XXIII, pages 529 et suivantes.

DES SCIENCES OCCULTES. Zj^3

à vent. Il ne s'en attribue pas l'invention : à quel point
celle-ci peut-elle être ancienne , c'est ce que personne
n'osera décider.

Plusieurs histoires parlent d'aiguilles empoisonnées
qu'on lançait avec le souffle ; l'abréviateur de Dion Cas-
sius (i) cite deux exemples de ce crime impunément com-
mis. La promptitude avec laquelle agissait le poison dont
les aiguilles étaient enduites , devait, dans certaines con-
jonctures , rendre leur action plus merveilleuse Des Fran-
çais engagés au service de Hyder-Ali et de Tipoo-Saheb
ont vu la piqûre d'aiguilles empoisonnées donner la mort
en moins de deux minutes , sans qu'aucune précaution et
l'amputation même y pût mettre obstacle. Les peuples an-
ciens connaissaient des poisons non moins rapides (2).
Nous dirons donc une fois encore ce que , tant de fois,
nous avons eu occasion de dire : combien , avec un pareil
secret, n'est-il pas aisé d'opérer des miracles!

La force de l'eau, vaporisée par la chaleur, est un agent
dont l'emploi a, de nos jours, changé la face des arts mé-
caniques , et qui , imprimant à leur action un progrès tou-
jours croissant, prépare, pour les générations qui nous
suivront, une puissance d'industrie dont nous ne pouvons
point mesurer les résultats. Cet agent a-t-il été absolument
inconnu aux anciens ? Quand Aristote et Sénèque attri-
buaient les tremblements de terre à l'action de l'eau subite-
ment vaporisée par une chaleur souterraine, n'indiquaient-
ils pas le principe dont il ne restait qu'àtenter l'application?
Cent vingt ans avant notre ère , Héron d'Alexandrie n 'a-t-il

(1) Xiphilin. in Domitian in Commod.

(2) Les Gaulois imprégnaient leurs flèches d'un poison tellement efficace
que les chasseurs s'empressaient de couper, sur l'animal qu'ils avaient
frappé, la partie touchée par la flèche, de crainte que la substance véné-
neuse ne pénétrât et ne corrompit bientôt la masse entière de la chair.

454 DES SCIENCLS OCCULTES.

pas montré comment on peut employer la vapeur de l'eau
échauffée pour imprimer à une sphère creuse un mouve
ment de rotation (1) ? Nous citerons enfin deux faits remar-
quables : l'un appartient à un savant du Bas-Empire, An-
thème de Tralies , que nous avons déjà cité. Agathias , son
contemporain , raconte que , pour se venger de l'habitant
d'une maison voisine de la sienne , il remplit d'eau plu-
sieurs vases sur lesquels il fixa des tuyaux de cuir assez
larges par le bas pour couvrir hermétiquement les vases, et
fort étroits par le haut. Il en attacha les orifices supérieurs
contre les solives qui soutenaient les planchers de la mai-
son en butte à son courroux; puis il fit bouillir l'eau; la
vapeur bientôt se répandit dans les tuyaux , les enfla , et
imprima une commotion violente aux solives qui s'oppo-
saient à sa sortie (2)..... Le cuir se serait déchiré cent fois
avantqu'une solive fût légèrement ébranlée. Oui : mais ces
tuyaux étaient-ils réellement de cuir? et le physicien de
Tralies n'accrédita-t-il point cette erreur , pour mieux ca-
cher un procédé dont il voulait se réserver la propriété?
L'explication rapportée par le crédule Agathias (3), toute
bizarre qu'elle est , indique qu Anthème connaissait la force
prodigieuse que développe l'eau réduite en vapeur.
L'autre exemple nous conduit sur le bord du Wéser :

(1) Arago. Notice sur les machines à vapeur..... Almanach du bu->
reau des longitudes , 1829, pages 1 4?-i 5 1 .

(2) Agathias* De rébus Justiniani , lib. v, cap. 4-

(3) Le même historien avait également adopté ( loc. citât. ) une expli-
cation trompeuse de la merveille que nous avons citée à la fin du chap. xxvi.
Suivant lui , Anthème l'opérait avec des machines bruyantes et un miroir
concave dont le mouvement faisait voltiger çà et là des images éblouis-
santes du soleil : un si faible artifice n'aurait pas persuadé à un homme
un peu instruit, comme était l'ennemi d'Anthcme , qu'on lançait sur sa
maison les feux du tonnerre*

DES SCIENCES OCCULTES. /|55

là , Busterich recevait les hommages des Teutons. Son
image, fabriquée en métal , était creuse ; on la remplissait
deau; on fermait avec des coins de bois les trous prati-
qués aux yeux et à la bouche ; puis on mettait des char-
bons embrasés sur la tête, jusqu'à ce que la vapeur de
l'eau échauffée fît sauter les coins avec fracas et se ré-
pandît au dehors en torrents de fumée (i) , signes de la
colère du dieu aux yeux de ses grossiers adorateurs.

Si d'un peuple peu civilisé, on descend jusque dans
l'enfance de la société, on rapprochera de l'image mira-
culeuse du dieu teuton, les armes de jet des indigènes de
la nouvelle Guinée: leur explosion est accompagnée de
fumée, quoique ce ne soient point des mousquets (2). Ce
lait semble indiquer un moteur analogue à la vapeur de
l'eau. Il serait au moins curieux de s'en éclaircir.

Savons-nous aussi jusqu'à quel point les thaumaturges
anciens faisaient usage de l'aimant ? Sa propriété attrac-
tive leur était assez connue pour avoir servi, dit-on, à
suspendre miraculeusement une statue à la voûte d'un
temple (3). Vraie ou fausse, cette tradition indique que

(1) Tollii Epistolœ itinerariœ , pages 34-35.

(2) Nouvelles Annales des Voyages , tome I , page 73.

(3) Vitruve ( de Jrc/iit., lib. îv ) et Pline ( Hist. nat., lib. xxiv )
disent que cette merveille fut projetée, mais non exécutée. Suidas, Cassio-
clore, Isidore de Sévilie , Ausone, parlent positivement de son existence.
Suivant Ausone {Idyllium x. Mosella , vers. 3i4~32o), Dinocharès
éleva ainsi à la voûte du temple l'image d'Arsinoé, épouse et sœur de
Plolémée Philadelphe : un fer dérobé aux regards par les cheveux de la
statue s'attachait à un aimant placé au faîte de la voûte. Suidas ( verbo
Mayv/jç) parle d'une statue de Sérapis qui, dit-il, était d'airain (proba-
blement de cuivre battu'! : le même artifice était employé pour la soutenir.
— Cassiodore ( Variar., lib. 1 , cap. l\5) et Isidore (Orrgï/t., lib. xvi ,
rap. 4 ) suspendent à la voûte d'un temple de Diane une statue de fer
(sans doute de tôle assez mince) qui. suivant le premier de ces écrivains,
était celle de Cupidon. Isidore dit qu'elle était retenue par l'action d'un

4->6 DES SCIENCES OCCULTES.

les anciens auraient pu se prévaloir de l'attraction magné-
tique pour opérer des merveilles.

La propriété répulsive de l'aimant n'était point ignorée
d'eux ; mais suivant l'usage adopté pour redoubler les
voiles du mystère, on disait , on voulait faire croire qu'elle
n'appartenait qu'à une seule sorte d'aimant , l'aimant d'E-
thiopie ( 1 ) . Nous savons combien sont actives aujourd'hui,
dans les jeux de la physique expérimentale , l'attraction
et la répulsion magnétiques : rappelons -nous que ces
jeux furent des miracles dans les temples.

L'Europe moderne réclame la découverte de la pro-
priété qui anime la boussole : cette prétention est con-
testable si elle est exclusive. Un passage remarquable de
l'Odyssée a inspiré à un savant anglais une conjecture in-
génieuse : Àlcinoûs(2) dit à Ulysse que les navires phéa-
ciens sont animés et conduits par une intelligence; qu'ils
n'ont point, comme les bâtiments vulgaires , besoin de pi-
lote et de gouvernail ; qu'ils traversent les flots avec la
plus grande vitesse, malgré l'obscurité profonde de la nuit
et des brumes, sans courir jamais le risque de se perdre.