NOL
Des sciences occultes

Chapter 2

M. FRANÇOIS ARAGO,

Membre de la Chambre des Députés et de l'Institut ,1),
Je ne suis jamais venu dans ce champ de repos avec un plus profond sentiment de tristesse ; mais aussi jamais la pa- trie, la liberté, n'ont eu à déplorer une plus grande perte.
Salverte naquit à Paris en 1771. Son père, qui occupait une position élevée dans l'administration des finances , le destina à la magistrature. Déjà à dix-huit ans, après des études brillantes au collège de Juilly, notre ami entrait au Châtelet de Paris comme avocat du roi. A cette même époque la France sortait d'un long et profond engourdissement. Elle réclamait de toutes parts, avec le calme qui est toujours le vrai caractère de la force, mais aussi avec l'énergie que ne peut manquer d'inspirer le bon droit, l'abolition du gouvernement absolu. La voix retentissante du peuple proclamait que les dis- tinctions de castes blessent au même degré la dignité humaine et le sens commun; que tous les hommes doivent peser du même poids dans la balance de la justice ; que le sentiment re- ligieux ne saurait sans crime être l'objet des investigations de l'autorité politique.
Salverte avait trop de pénétration pour ne pas entrevoir la vaste étendue des réformes que ces grands principes amène- raient à leur suite, pour ne pas pressentir que la brillante car- rière où il venait d'entrer se fermerait peut-être àjamais devant lui. Voilà donc le jeune avocat du roi, dès son début dans la vie, obligé de mettre en balance les sentimens du citoyen et l'intérêt privé. Mille exemples pourraient faire croire qu'en pareille oc- currence l'épreuve est toujours rude et le succès disputé ; hâ-
(1) Note de l'Editeur. On a pensé que le discours prononcé par M. Arago sur la tombe de M. Salverte, le 3o octobre i83g, était la meilleure notice biographique qu'il fût possible déplacer en fête de cet ouvrage. On a regretté toutefois que le défaut d'espace ne permit pas de reproduire aussi les autres discours prononcés, dans la même circonstance, par MM. Félix Cadet-Gassicourt , Letronne , Pons de l'Héraut et Si cri in.
tons-nous donc de déclarer que le patriotisme de Salverte l'em- porta de haute lutte; que notre collègue n'hésita pas un seul instant à se ranger parmi les partisans les plus vifs, les plus consciencieux de notre glorieuse régénération politique.
Lorsque, plus tard, des résistances coupables, lorsque l'in- solente intervention de l'étranger, eurent jeté le pays dans de sanglants désordres, Salverte, avec tous les gens de bien, s'en affligea profondément. 11 pressentit l'avantage qu'en tireraient, tôt ou tard, les ennemis de la liberté des peuples; mais sa juste douleur ne le détacha pas de la cause du progrès. On le destitue des fonctions qu'il remplit au ministère des affaires étrangères; il répond à cette brutalité imméritée par la demande d'examen pour un emploi d'officier du génie et une mission aux armées. Les préoccupations du temps font rejeter du service militaire le fils d'un fermier-général ; Salverte, sans se décourager, solli- cite au moins la faveur d'être utile à son pays dans les carrières civiles : l'école des ponts et chaussées le compte alors parmi ses élèves, et, bientôt après, parmi ses répétiteurs les plus zélés.
Notre ami subit, pendant ces temps de grandeurs immor- telles et d'égarements déplorables, jusqu'à l'épreuve d'une con- damnation à mort prononcée sur le motif le plus fulile, sans être ébranlé dans ses convictions généreuses, sans avoir un mo- ment la pensée d'aller demander un refuge aux contrées d'où il aurait vu s'élancer ces hordes innombrables qui croyaient marcher à la curée de la France.
Salverte était trop bon Français pour rester insensible aux gloires de l'empire; il était, d'autre part, trop ami de la liberté pour ne pas apercevoir les fers pesants et fortement rivés que couvraient d'abondantes moissons de lauriers. Aussi, jamais un mot d'éloge sorti de sa bouche ou de sa plume n'alla s'ajouter aux torrents d'adulation qui égarèrent sitôt le héros de Casti- çlione et de Rivoli.
Notre collègue consacra toute l'époque de l'empire à laretraite et à l'étude. C'est alors que, par des travaux persévérants, il devint dans les langues, dans l'érudition, dans l'économie poli- tique, un des plus savants hommes de notre temps (1).
Salverte ne s'abusa point sur les mesures réactionnaires dans lesquelles la seconde restauration serait inévitablement conduite
(i) Note de l'Éditeur. M. Salverte a publié : De la civilisation depuis hs premiers
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à se précipiter. Il crut que, malgré le texte formel de la capitu- lation de Paris, la foudre des passions politiques tomberait sur plusieurs de nos sommités militaires; il devina que ces actes sanguinaires seraient excités ou du moins encouragés par les généraux alliés; il prévit que le Midi verrait renaître ces odieu- ses dragonnades que l'histoire a rangées parmi les plus déplo- rables taches du règne de Louis XIV. Sal verte sentit son cœur se serrer en présence d'un avenir si lugubre. Il résolut surtout de se soustraire au spectacle humiliant de l'occupation militaire de la France, et partit pour Genève.
Madame Salverte, si éminemment distinguée, si capable de comprendre notre ami, de s'associer à ses nobles sentiments; cette femme , dont la destinée avait été de s'unir à deux hom- mes (1) qui, dans deux genres différents, ont également honoré la France, accompagna son mari dans cet exil volontaire qui dura cinq ans.
La vie publique, politique, militante de Salverte ne com- mença, à proprement parler, qu'en 1828. C'est en 1828 qu'un arrondissement électoral, composé des troisième et cinquième arrondissements municipaux de Paris, confia à notre ami l'hon- neur de le représenter à la Chambre des députés. Cet honneur, sauf quelques semaines d'interruption, lui a depuis été toujours continuéjpar un arrondissement, le cinquième, où le patrio- tisme constant, inébranlable des électeurs a su comprendre et mettre en action l'adage bien ancien, mais si plein de vérité: « L'union fait la force (2). » Pendant ses onze années de car-
temps historiques jusqu'à la fin du xvine siècle; Paris, 181 3, iu-8°; premier volume d'un long ouvrage déjà fort avancé, et que la mort n'a pas permis à l'auteur d'achever - Recueil de Tragédies, de Poésies détachées ; — Recueille Nouvelles. — Delà Médecine dans ses rapports avec la Politique, Paris , 1806 , 1 vol. in- 12. — Essai historique et phi- losophique sur les noms d'hommes , de peuples et de lieux , considéré principalement dans leurs rapports avec la civilisation , Paris , 1824 . 2 vol. in 8° ; —~ Horace et l'empereur Au- guste, Paris, l823 , l vol.; — Raguse et Venise, Paris, i855, 1 vol.; — Sciences oc- cultes, Paris, 182g, 2 vol. in-8, etc.
(1) M. de Fleurieu , qui fut successivement ministre de la marine, sénateur et gou- verneur des Tuileries... et M. E. Salverte.
(2) Note de l'Editeur, En i83g, au moment des élections générales, M. E. Salverte était paralysé, presque mourant : les électeurs du 5e arrondissement de Paris, qui con- naissaient l'état désespéré de leur ancien député, voulurent cependant lui rendre un dernier hommage , en le choisissant une fois encore pour leur représentant; et M. Sal- verte , sans qu'il fît faire la moindre démarche , fut réélu à une immense majorité. Cet hommage , rare à l'époque où nous vivons , honore autant ceux qui l'ont rendu que celui qui l'a reçu.
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Hère législative, Salverte a été un modèle de fermeté, d'indé- pendance, de zèle et d'assiduité. Si quelquefois les procès-ver- baux de nos séances ont été lus en présence d'un seul député, ce député était M. Salverte. Je ne sache pas que jamais il lui soit non plus arrivé de quitter la séance avant d'avoir entendu sortir de la bouche du président les paroles sacramentelles :« La séance est levée. » Notre siècle est devenu éminemment pape- rassier. Bien des personnes ont mis en doute la nécessité des innombrables distributions officielles de discours, de rapports, de tableaux, de statistiques de toute nature qui journellement envahissent nos demeures. On a été jusqu'à soutenir que pas un député n'avait eu jusqu'ci le temps et le courage de lire la totalité de ces imprimés : je me* trompe, messieurs, on fait une exception, une seule, et c'est M. Salverte que le public a cité.
Il n'est personne qui, mettant de côté tout esprit de parti, ne se soit empressé de rendre hommage à la loyauté du député du cinquième arrondissement de Paris. Peut-être n'a-t-on pas été aussi juste à d'autres égards. Ne vous étonnez donc pas que je regarde comme un devoir de repousser ici, en présence de cette tombe, les reproches d'ambition, d'étroitesse de vues en matière de finances, de froideur, qui ont été bien légèrement adressés à notre excellent ami.
L'ambitieux Salverte, puisque je suis condamné à rapprocher deux mots si peu faits pour se trouver ensemble; l'ambitieux Salverte n'a même jamais accepté aucun de ces colifichets qui, sous le nom de décorations, de croix, de cordons, sont si étran- gement recherchés de toutes les classes de la société. L'ambi- tieux Salverte, après les trois immortelles journées, refusa la place importante de directeur-général des postes. Plus lard, l'ambitieux Salverte répondit à l'offre d'un ministère par des conditions si nettes, si précises, si libérales, qu'elles étaient dans sa pensée, et qu'elles furent, en effet, considérées comme l'équivalent d'un rejet formel.
Quand on se rappelle l'excessive facilité des votes législatifs en matière d'impôt, la réserve, la rigueur de Salverte, loin d'être un texte de reproche, me semblent les traits les plus honorables de sa carrière parlementaire. D'ailleurs, messieurs, dans les questions où l'honneur, la dignité, les libertés de la France étaient en problème; toutes les fois qu'il fallut stipuler des secours en faveur des victimes de l'absolutisme, j'allais
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ajouter des victimes de notre faiblesse, de notre pusillanimité, le vote approbatif de notre collègue fut-il incertain?
Quant à ceux qui, se laissant abuser par certaines apparences, se sont trompés au point de prendre l'austérité de Salverte pour de la froideur, pour delà sécheresse d'âme, je leur demanderai s'ils ne l'ont pas vu bondir sur son siège pendant la discussion des lois de septembre? s'ils ont oublié la vigueur, la vive per- sistance de ses attaques contre la loterie, cet impôt immoral que l'administration prélevait naguère sur l'ignorance et la sottise?
N'est-ce pas, en grande partie, à l'indignation profonde, aux répugnances passionnées que toute institution contraire aux strictes règles de la moralité excitait dans le cœur noble et élevé de notre ami, que la ville de Paris est redevable de la suppres- sion de ces maisons privilégiées, peuplées d'agents de l'adminis- tration publique, et qui n'en étaient pas moins de hideux tri- pots où la fortune et l'honneur des familles allaient chaque jour s'engloutir?
Salverte, dites-vous, était un homme froid, compassé! Vous avez donc oublié, grand Dieu! les colères juvéniles auxquelles il s'abandonnait quand le journal du matin lui apportait la nouvelle d'un de ces revirements subits d'opinions, d'une de ces capitulations de conscience qui, si fréquemment, hélas ! depuis 1830, sont venus affliger les âmes honnêtes? Vous ne voyez donc plus de quels flots de mépris il accablait ces êtres, rebut de l'espèce humaine, parasites de tous les partis, de toutes les opinions, qui épient l'occasion d'arriver aux dignités par l'avi- lissement?
Oui, messieurs, celui-là avait le cœur chaud, qui, brisé par une année de cruelles souffrances , qui vivant parmi les morts et mort parmi les vivants , suivant la belle expression d'un savant illustre, rassemblait, il y a cinq jours, les derniers restes de ses forces, et s'associait à l'œuvre de progrès que ses amis politiques viennent d'entreprendre; qui nous prêtait l'ap- pui de sou nom vénéré; qui nous permettait d'invoquer, au besoin, l'autorité, toujours si respectable, des vœux et des pa- roles d'un mourant.
Adieu, mon cher Salverte! repose en paix dans cette tombe que tu avais toi-même choisie, à côté de la compagne dont la mort prématurée a si tristement contribué à abréger tes jours! Ta mémoire n'a rien à redouter des atteintes empestées de la
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calomnie. Elle est sous une quadruple égide : les larmes d'une famille adorée, les bénédictions d'une population rurale parmi laquelle tu répandais tes bienfaits avec tant de discernement, la profonde vénération de tous tes collègues, la confiance illi- mitée d'un des arrondissements de la capitale le plus populeux et le plus éclairé. Vois ces électeurs à qui tu avais voué une si profonde affection ; ils se pressent en foule autour de tes restes inanimés ; ils viennent rendre hommage au député fidèle, incor- ruptible, persévérant, à l'homme qui ne croyait pas combiner de vaines paroles, lorsqu'en 1813, dans une épître à la liberté, il écrivait cet alexandrin, devenu depuis son invariable devise :
Le mensonge et la peur sont des vices d'esclaves.
Ton souvenir, mon cher Salverte , est gravé dans le cœur de ces excellents citoyens en traits profonds; il sera durable comme le bronze de la médaille qu'ils t'offrirent en 1854, pour te dédommager du court moment d'oubli de quelques uns d'entre eux.
Adieu , Salverte ! Adieu !
DES
SCIENCES OCCULTES
ou
ESSAI SUR LA MAGIE, LES PRODIGES ET LES MIRACLES.
CHAPITRE PREMIER.
L'homme est crédule parce qu'il est. naturellement véridique. En agis- sant sur ses passions par sa crédulité, des hommes supérieurs Font ployé à une soumission religieuse. Les récits des merveilles qui les conduisaient à ce but ne sont pas tous controuvés. Il est utile autant que curieux d'étudier les faits que ces récits renferment , et les causes dont les faits dérivent.
L'homme naît et meurt crédule ; mais c'est d'un prin- cipe honorable que dérive cette disposition , dont les conséquences le précipitent dans tant d'erreurs et de maux. Naturellement véridique, il est enclin à faire de ses paroles l'expression de ses sensations , de ses senti- ments et de ses souvenirs , avec la même vérité que ses pleurs et ses cris de douleur et de joie , et surtout ses regards et les mouvements de sa physionomie révèlent ses souffrances, ses craintes ou ses plaisirs. La parole est
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DES SCIENCES OCCULTES.
plus souvent trompeuse que des signes muets ou inarti- culés ? parce que le discours tient plus à Fart qu'à la na- ture ; mais telle est la force du penchant qui nous entraîne vers la vérité , que l'homme le plus habitué à la trahir est d'abord porté à supposer que les autres la respectent ; et pour qu'il leur refuse sa croyance , il faut que , dans ce qu'ils affirment, quelque chose répugne à ce qu'il sait déjà, ou lui fasse soupçonner un dessein formé de le tromper.
La nouveauté des objets et la difficulté de les rapporter à des objets connus, ne révolteront point la crédulité de l'homme simple. Ce sont quelques sensations de plus qu'il reçoit sans les discuter ; et leur singularité est peut-être un attrait qui les lui fait accepter avec plus de plaisir. L'homme, presque toujours, aime et cherche le merveil- leux. Ce goût est-il naturel ? dérive-t-il de l'éducation que , pendant plusieurs siècles , le genre humain a reçue de ses premiers instituteurs? Question vaste et neuve encore , mais qui n'est point de mon sujet. ïl suffit d'ob- server que l'amour du merveilleux préférant toujours le récit le plus surprenant au récit naturel , celui-ci, trop souvent , a été négligé et s'est perdu sans retour. Quel- quefois , pourtant , et nous en rappellerons plus d'un exemple , la vérité simple a échappé au pouvoir de l'oubli»
L'homme confiant peut être trompé une ou plusieurs fois : mais sa crédulité n'est point un instrument qui suffise pour dominer son existence entière. Le merveil- leux n'excite qu'une admiration passagère : en 1798 , nos compatriotes remarquèrent avec surprise combien peu le spectacle des globes aérostatiques émouvait l'Égyptien indolent. Des Sauvages voient un Européen exécuter des tours d'adresse et des tours de physique qu'ils ne peuvent et ne désirent même pas expliquer : c'est un spectacle qui
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les amuse , sans conséquence pour eux , et sans donner aucune prise sur leur tranquille indépendance.
Mais on conduit l'homme par ses passions, et surtout par l'espérance et la crainte. La crainte , l'espérance , qui peut mieux les faire naître , les entretenir, les exalter, qu'une crédulité sans défiance ? La raison se trouble , l'imagination se remplit de merveilles. C'est peu de croire à des œuvres surnaturelles , on y voit les bienfaits et les vengeances, on y lit les ordres et les menaces d'êtres tout- puissants qui , dans leurs mains redoutables , tiennent la destinée des faibles mortels.
Dès les temps les plus anciens , les hommes supérieurs qui voulurent imposer à leurs semblables le frein de la religion , présentèrent les miracles et les prodiges comme des signes certains de leur mission, comme des œuvres inimitables de la divinité dont ils étaient les interprètes. Saisie d'effroi, la multitude se courba sous le joug, et l'homme le plus superbe frappa les marches de l'autel de son front humilié.
Les siècles se sont écoulés : consolé tour à tour et épou- vanté, régi quelquefois par des lois justes, soumis plus souvent à des tyrans capricieux ou féroces , le genre hu- main a cru et obéi. L'histoire de tous les pays et de tous les âges est chargée de récits merveilleux : nous les reje- tons aujourd'hui avec dédain ; dédain peu philosophique ! Ne méritent-elles pas un haut intérêt , les croyances qui ont exercé une si puissante influence sur les destinées du genre humain ? Oublions-nous que l'intervention de la divinité , visible dans les prodiges et dans les miracles , a été presque partout l'instrument le plus puissant de la civilisation; que les sages mêmes ont douté (i) s'il peut
(i) J.-J. Rousseau, du Contrat social , liv. iv, chap. 8,
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exister des lois , des institutions durables , sans la ga- rantie qu'assure cette intervention universellement res- pectée ?
Si nous considérons les mêmes faits sous le rapport de leurs causes , le dédain est encore moins fondé : l'origine des fables qui nous semblent révoltantes , appartient peut- être à une partie honorable de l'histoire du genre humain. Dans les récits merveilleux, tout ne peut pas être men- songe et illusion. La crédulité a son terme, et l'invention le sien. Étudions l'homme , non dans des traditions trom- peuses , mais dans ses habitudes constantes : malaisément une imposture s'établirait si , dans nos sensations ou dans nos souvenirs , elle ne rencontrait rien qui la secondât ; moins aisément encore prendrait-elle naissance. L'homme est crédule , parce qu'il est naturellement véridique. Le mensonge est plus facile pour dénier, déguiser ou dépla- cer la vérité que pour la contrefaire (1). L'invention, jusque dans les petites choses , coûte des efforts dont l'homme n'est pas toujours capable. Le génie inventeur, lors même qu'il ne s'exerce que pour nous instruire ou pour nous plaire , cède à chaque pas au besoin de se rapprocher de la réalité et de la mêler à ses créations , certain que , sans cet artifice , elles trouveraient peu d'ac- cès dans l'esprit humain. A plus forte raison, l'homme qui a un grand intérêt à subjuguer notre crédulité , ha- sardera rarement une fable qui n'ait point pour base quelque fait vrai , ou dont la possibilité soit au moins supposable. Cette attention adroite perce dans les em- prunts faits à des âges et à des contrées éloignées , et dans
(i) « On suppose difficilement une chose pleine d'invraisemblance; et, » osons le dire , un fait de cette nature est rarement controuvé. » ( Sainte- Croix , Examen critique des historiens d'Alexandre, 2e édition , page 29, in-4°j Paris > 1804.
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les répétitions dont abonde l'histoire des prodiges , et que déguise faiblement l'altération de quelques détails. On la reconnaîtra mieux encore , en se convaincant avec nous que la plupart des faits merveilleux peuvent s'expliquer par un petit nombre de causes plus ou moins faciles à discerner et à développer.
La recherche de ces causes n'a point pour but de satis- faire une vaine curiosité. Les prodiges , nés d'une obser- vation plus ou moins exacte de la nature, les inventions , les impostures même des thaumaturges , doivent , pour la plupart, rentrer dans le domaine des sciences physiques. Considérée sous ce point de vue , l'histoire des sciences , de leurs progrès et de leurs variations , peut fournir des notions précieuses sur l'antiquité de la civilisation et sur ses vicissitudes ; on peut y puiser des indices curieux sur les origines non encore soupçonnées de quelques unes de nos connaissances. Un autre avantage, enfin, récompen- sera nos recherches : éclaircie par elles , l'histoire va se présenter sous un nouveau jour ; nous lui rendrons des faits réels ; nous rendrons aux historiens un caractère de véracité sans lequel le passé tout entier serait perdu pour l'histoire de l'homme civilisé : convaincus d'ignorance et de mensonge dans leurs récits , sans cesse répétés , d'évé- nements merveilleux, quelle foi mériteraient-ils dans les récits même les plus vraisemblables ? Justement décriée par l'alliage continuel de l'erreur à la vérité , et sans in- térêt pour la philosophie morale , sans intérêt pour la politique, l'histoire ne serait qu'une fable convenue; et n'est-ce pas même ainsi que l'ont jugée des savants ? Mais non : l'homme civilisé , qui a étudié et décrit les mœurs de tant d'espèces vivantes , n'en est pas réduit à ce point de dégradation de n'avoir conservé que des fables dans les souvenirs qui peuvent lui faire connaître sa propre espèce.
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Loin de n'offrir qu'un recueil d'inepties et de mensonges y les pages les plus merveilleuses de l'histoire nous ouvrent les archives d'une politique savante et mystérieuse , dont ? en tous les temps , quelques hommes savants se sont servis pour régir le genre humain , pour le conduire à l'infortune ou au bonheur, à la grandeur ou à la bas- sesse , à l'esclavage ou à la liberté.
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CHAPITRE H.
Distinction des prodiges et des miracles. Motifs qui rendent croyables les récits merveilleux : i° le nombre et la concordance des récits , et la confiance que méritent les observateurs et les témoins ; 2° la possi- bilité de faire disparaître le merveilleux , en remontant à quelqu'une des causes principales qui ont pu donner à un fait naturel une couleur merveilleuse.
Dans le domaine du merveilleux, faisons deux parts: celle des prodiges , et celle des miracles et des œuvres magiques.
Indépendants de toute action humaine , les prodiges sont les événements singuliers que ne produit la nature qu'en paraissant s'écarter des lois qu'elle s'est invariablement prescrites.
Tout est prodige pour l'ignorance , qui , dans le cercle étroit de ses habitudes , voit le cercle où se meut l'uni- vers. Pour le philosophe , il n'y a point de prodiges : une naissance monstrueuse , l'éboulement subit de la roche la plus dure , résultent, il le sait , de causes aussi naturelles, aussi nécessaires que le retour alternatif du jour et de la nuit.
Tout-puissants autrefois sur les craintes , les désirs et les résolutions des hommes , les prodiges , aujourd'hui , ne font qu'éveiller l'incrédulité et appeler l'examen des sages. Dans l'enfance des sociétés, les hommes supérieurs s'emparaient de tous les faits rares, de toutes les merveilles
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réelles ou apparentes ? pour les transformer , aux yeux du vulgaire, en témoignages du courroux, des menaces, des promesses ou de la bienveillance des dieux.
Les miracles et les œuvres magiques , rapportés égale- ment à une influence surnaturelle, sont des merveilles opérées par des hommes , soit qu'une divinité bienfaisante ou terrible se serve de leur ministère , soit que la divinité agisse elle-même , après avoir daigné revêtir notre forme périssable , soit enfin que , par l'étude des sciences trans- cendantes , de hardis mortels aient asservi à leur empire les génies doués de quelque pouvoir sur les phénomènes du monde visible.
Tout miracle imprime un sentiment de vénération aux hommes religieux , mais ils ne décorent plus de ce nom que les œuvres surnaturelles consacrées parleur croyance. Nous ferons donc du mot magie le nom général de l'art d'opérer des merveilles : c'est nous écarter des idées re- çues ; c'est nous rapprocher des idées anciennes et de la vérité.
Partout où une révélation religieuse ne domine pas la pensée , quels motifs de crédibilité pourront faire admet- tre à un esprit judicieux l'existence de prodiges ou d'œu- vres magiques?
Le calcul des probabilités lui servira de guide.
Qu'un homme soit abusé par des apparences plus ou moins spécieuses, ou qu'il cherche lui-même à nous trom- per s'il a intérêt à le faire , cela est beaucoup plus proba- ble que l'exactitude d'un rapport qui implique quelque chose de merveilleux. Mais si , en des temps et des lieux divers , beaucoup d'hommes ont vu la même chose ou des choses exactement pareilles , si leurs récits se multiplient et s'accordent entre eux, tout change. Ce qui semblait incroyable aux sages , et miraculeux au vulgaire , devient
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un fait curieux, mais constaté; le vulgaire s'en amuse , les sages l'étudient et cherchent à en pénétrer la cause.
Une seule question alors reste à résoudre , pour juger le passé. Faut-il admettre que , tant de fois , les hommes aient menti avec impudence , et qu'ils aient trouvé tant de fois d'autres hommes disposés à croire des absurdités? N'est-il pas plus sensé de reconnaître que des récits en apparence merveilleux, sont fondés en réalité, surtout quand on peut les expliquer tantôt par des passions hu- maines, et tantôt par l'état des sciences dans l'antiquité?
Je citerai sans crainte des témoins tenus jusqu'ici comme suspects , parce qu'ils rapportaient des faits que l'on croyait impossibles. Le décri où ils sont tombés fait par- tie de la question et ne peut être justement opposé à leurs récits.
Est-il croyable qu'en l'an 197 de notre ère , une pluie de vif-argent soit tombée à Rome , dans le forum d'Au- guste? Dion Cassius ne la vit pas tomber ■ mais il l'observa immédiatement après sa chute ; il en recueillit des gouttes et s'en servit pour frotter une pièce de cuivre et lui don- ner l'apparence de l'argent , qu'elle conserva , dit-il , trois jours entiers (1). Glycas parle aussi d'une pluie de vif- argent tombée sous le règne d'Aurélien (2) ; mais l'autorité de cet annaliste est faible; il est permis de supposer qu'il n'a fait que défigurer le récit de Dion , par un anachro- nisme. La rareté et la cherté du mercure à Rome , sous
(1) « Cœlo sereno pluvia rori simillima , colorisque argentei , in forum » Augusti defiuxit , quam ego, et si non vidi cum caderet, tamen U( » ceciderat , inveni; eaque , ita ut si esset argentum , oblevi monetcun » ex œre ; mansitque is color très dies ; quarto vero die quidquid obli- » tum fuerat evanuit. » (Xiphilin, in Severo.)
(2) « Aureliano imperantc argcnti guttas decidisse sunt qui tradant.» (Glycas^ Annal., lib. ni.)
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l'un ou l'autre règne , ne permettent pas de supposer qu'on en eût pu lancer clans le forum la quantité nécessaire pour figurer les effets d'une pluie. Cette merveille néan- moins est trop étrange pour qu'on puisse aujourd'hui l'ad- mettre. Faut -il la rejeter d'une manière absolue? L'im- possible y dit-on , n'est jamais probable : non; mais à qui appartient-il d'assigner les limites du possible , ces limi- tes que, sous nos yeux, la science recule chaque jour ? Examinons; doutons; ne nous hâtons pas de nier.
Si un prodige semblable à celui qu'atteste Dion était rapporté, à différentes époques, par d'autres écrivains; s'il se renouvelait de nos jours, sous les yeux d'observa- teurs exercés , ce ne serait plus une fable , une illusion ,, mais un phénomène qui prendrait place dans les fastes où la science consigne les faits qu'elle a reconnus certains , sans prétendre encore les expliquer.
Nous traitions de fables tout ce que les anciens ont rap- porté sur des pierres tombées du ciel. . . Au commencement du xixe siècle, l'élite des savants français repoussait, avec quelque sévérité, la relation d'une pluie d'aérolithes ; et peu de jours après , elle dut reconnaître la réalité et la répétition assez fréquente de ce phénomène.
Le 27 mai 1819, une grêle énorme dévaste le territoire de Grignoncourt (1). Le maire de la commune ramasse et laisse fondre des grêlons qui pesaient un demi-kilo- gramme : il trouve , au centre de chacun , une pierre cou- leur de café claire , épaisse de \l\ à 18 millimètres , plate, ronde , polie , et percée au milieu d'un trou où l'on pouvait mettre le petit doigt. On n'en avait jamais vu de sembla- bles dans le pays (2) ; elles se montrèrent éparses sur le
(1) Arrondissement de Neufchâteau, département des Vosges.
(2) Sur les bords de l'Ognon , rivière qui coule à dix lieues de Gii-
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sol , partout où la grêle était tombée. J'ai lu la relation du phénomène dans un procès-verbal adressé au sous-préfet de Neufchâteau par le maire, qui m'a raconté de vive voix les mêmes détails ; le curé de la commune me les a con- firmés. Dira-t-onque la tempête et la chute violente delà grêle avaient ramené à la surface des pierres enfouies dans la terre? L'observation personnelle du maire réfute cette hypothèse. Curieux d'ailleurs de connaître la vérité , j'ai observé le sol au moment même où la charrue venait de l'ouvrir plus profondément que la grêle n'aurait pu le faire : je n'ai pas découvert une seule pierre semblable à celles que le maire a décrites dans sa relation.
Repoussera-t-on un fait attesté d'une manière si précise? En i8s5 on a observé , en Russie , la chute de grêlons qui renfermaient des pierres météoriques : les pierres furent envoyées à l'Académie de Pétersbourg (1). Le l\ juil- let i833? dans le district de Tobolsk, on vit tomber simul- tanément d'énormes grêlons , et des aérolithes cubiques. Macrisy rapporte que, l'an 723 de l'hégire on vit tom- ber ? avec une grêle énorme , des pierres du poids de 7 à 3orotts(2).
Quel dédain, quel ridicule, quel mépris, repousseraient l'auteur ancien chez lequel nous lirions « qu'une femme » avait une mamelle à la cuisse gauche , avec laquelle elle » nourrit son enfant et plusieurs autres ! » Ce phénomène
gnoncourt, on trouve en grande quantité des pierres absolument pareilles à celles-là : seraient-elles aussi le produit d'une grêle chargée d'aérolithes?
(1) L'analyse chimique y fit reconnaître , sur ioo parties, 70 oxide rouge de fer, 7,5o manganèse , 7,5o silice, 6,25 terre micacée, 3,75 ar- gile, 5 soufre et perte. ( Bulletin universel des sciences, 1825 , tome III, p. 117, n° 137. 1826 , tome VIII, page 343.
(a) Kitab-al-Solouk. Cité par M. Et. Quatremère. Mémoires sur l'Egypte, tome II, pages 489-490.
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a été avéré par l'Académie des sciences de Paris (1). Pour le mettre hors de doute , il a suffi de l'exactitude connue du savant qui l'a observé , et de la valeur des témoignages dont sa véracité s'appuie.
Une cause encore diminue et finit par effacer l'invrai- semblance des récits merveilleux , c'est la facilité que l'on trouve à dépouiller de ce qu'ils présentent de prodigieux, ceux qui d'abord provoquaient une sage défiance. Pour cela , le plus souvent , il suffit de reconnaître le principe de l'exagération dans quelqu'une des dispositions devenues propres à l'esprit humain , grâce à l'obscurité profonde où ses guides cherchent toujours à le retenir. L'ignorance prépare la crédulité à recevoir les prodiges et les miracles ; la curiosité l'y excite; l'orgueil l'y intéresse; l'amour du merveilleux la séduit; la prévention l'entraîne; l'effroi la subjugue; l'enthousiasme l'enivre; le hasard, c'est-à-dire une suite d'événements dont nous n'apercevons pas la con- nexion , et qui permet ainsi de rapporter un effet à une cause qui lui est étrangère, combien de fois le hasard, secondant tous ces agents d'erreur, ne s'est-il pas joué de la crédulité humaine!
Que des miracles aient été produits par la science ou l'adresse d'une caste habile qui , pour conduire les peu- ples, employait le ressort de la croyance, ou que cette caste n'ait fait que mettre à profit les prodiges qui frap- paient les yeux du vulgaire , et les miracles dont l'exis- tence était déjà inculquée dans son esprit ; réels ou appa- rents , nous devons discuter les uns et les autres. Nous dévoilerons ainsi la marche d'une classe d'hommes qui , fondant leur empire sur le merveilleux, ont voulu faire
(i) Séance du 2-5 juin 1827. Voy. la Revue encyclopédique 9 t. XXXV,, page 244.
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trouver du merveilleux partout , et la docilité stupide de la multitude qui a consenti facilement à voir partout du merveilleux. Nous resserrerons aussi dans ses véritables limites le domaine des sciences occultes , but principal de notre investigation , si nous indiquons exactement les causes qui , avec les efforts de la science et les œuvres de la nature , concoururent , soit à opérer des miracles , soit à déterminer l'importance et l'interprétation des prodiges dont s'emparait un thaumaturge , prompt à suppléer par la présence d'esprit à son impuissance réelle.
Dans la discussion , nous ne craindrons pas de multi- plier les exemples ; nous ne craindrons point d'entendre le lecteur s'écrier : On savait tout cela ! On le savait ; mais en avait-on tiré les conséquences? Il ne suffirait pas d'offrir l'explication plausible de quelques faits isolés. Nous en devons rapprocher et comparer une masse assez considé- rable pour être en droit de tirer cette conclusion : Puis- que , dans chaque branche de notre système , nos explica- tions conservent le fond de vérité et dissipent le merveil- leux d'un grand nombre de faits, il devient infiniment probable que ce système a la vérité pour base, et qu'il n'est point de faits qui échappent à son application.
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CHAPITRE III.
Énumération et discussion de ces causes. Apparences décevanles et jeux de la nature. Exagération des détails d'un phénomène ou de sa durée. Expressions impropres, mal comprises, mal traduites. Expressions figurées; style poétique. Explications erronées de représentations em- blématiques. Apologues et allégories adoptés comme des faits réels.
Tel est l'attrait attaché aux faits extraordinaires , que l'homme peu éclairé s'afflige quand on le retire des rêves du merveilleux pour le replacer dans la vérité, et que les apparences les plus légères suffisent pour transformer à ses yeux en êtres vivants ou en ouvrages mobiles des hom- mes, les immobiles ouvrages de la nature. Cet attrait, et le penchant à l'exagération qui en est une conséquence ; l'opiniâtreté des traditions qui rappellent comme subsis- tant encore ce qui a cessé depuis des siècles ; l'orgueil sin- gulier que met un peuple à s'approprier, dans son histoire, les traditions fabuleuses ou allégoriques qu'il a reçues d'un peuple antérieur à lui ; les expressions inexactes, les traductions plus inexactes des récits anciens; l'emphase propre aux langues de l'antiquité, et le style figuré, attri- but essentiel de la poésie, c'est-à-dire du premier langage dans lequel les connaissances et les souvenirs aient été li- vrés à la mémoire des peuples ; le désir naturel chez des hommes à demi éclairés d'expliquer des allégories et des emblèmes dont le sens n'était connu que des sages; l'in-
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térêt qui porte également les passions nobles et les pas- sions basses à agir par le merveilleux sur la crédulité du présent et de l'avenir : telles sont les causes qui, séparées ou réunies , ont grossi les fastes de l'histoire d'un grand nombre de fictions prodigieuses (1), sans que les déposi- taires des lumières eussent besoin de seconder cette créa- tion par leur impulsion puissante. Pour retrouver la vérité sous l'enveloppe du prodige, il suffira, tantôt de mettre à côté de la merveille prétendue un fait semblable, dont la superstition ne s'est point emparée, et tantôt d'écarter les accessoires qu'y a rattachés quelqu'une des causes dont nous venons de signaler l'influence.
A Reims , la sonnerie des cloches suffisait pour ébran- ler un des piliers de l'église Saint-Nicaise, et pour impri- mer à cette lourde masse une oscillation de quelque durée. Près de Damiette, un minaret construit en briques rece- vait, de l'impulsion d'un homme placé au faîte , un mou- vement très marqué (2). Ces accidents, que les architectes n'avaient, à coup sur, ni combinés ni prévus, mettez-les à la. disposition d'un thaumaturge, ils seront une œuvre de la divinité. La mosquée de Jethro, à Hhuleh (3), est re- nommé pour son minaret tremblant. Le desservant pose
([) Il est une de ces fictions dont la production, la durée et l'universa- lité ont tenu à la réunion de ces diverses causes. Elle nous a paru di^ne de devenir le sujet d'un Mémoire particulier. Voyez , à la fin de ce vo- lume, la note A, Des dragons et des serpents monstrueux qui figurent dans un grand nombre de récits fabuleux et historiques.
(2) Macrisy. Cité par Et. Quatremère, Mémoires sur l'Egypte , t. î page 34o.
(3) Hhuleh ou Hilleli , ville située sur l'Euphrate , dans le pachalik de Bagdad. En 1741 , le voyageur A'bdoûl Kèrym [Voyage de l'Inde à la Mekke (Paris, 1797), pages 117- 119, fut témoin du miracle : il avait essayé vainement de l'opérer lui-même; il n'avait pas le secret du desser- vant.
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la main sur la boule qui le termine et invoque Ali : à ce nom sacré, le minaret s'ébranle, et le balancement en est si violent que les curieux qui y sont montés craignent presque d'être précipités en bas.
Parmi les métamorphoses et les merveilles consacrées dans l'histoire ou embellies par la poésie chez les Latins et les Grecs, plusieurs ne sont que la traduction historique de certains noms d'hommes, de peuples et de lieux : toutes s'expliquent par un principe simple. Au lieu de dire que le souvenir du miracle a créé le nom de l'homme, du peu- ple, du pays ou de. la ville, il faut dire, au contraire, que le nom a enfanté le miracle. C'est ce que nous avons éta- bli ailleurs (1), en indiquant , en même temps, l'origine de ces noms significatifs.
Si l'amour du merveilleux a fait adopter des récits dont l'origine fabuleuse était si facile à dévoiler, à plus forte raison il a dû s'emparer des jeux de la nature, tels que les apparences qui font rouler aux fleuves des ondes en- sanglantées, et donnent à un rocher la ressemblance d'un homme, d'un animal ou d'un navire.
Memnon est tombé sous les coups d'Achille. Les dieux recueillent les gouttes de son sang; ils en forment un fleuve qui coule dans les vallées de l'Ida. Tous les ans, au jour fatal qui vit le fils de l'Aurore périr victime de son courage, les eaux du fleuve reprennent la couleur du sang dont elles tirent leur origine (2). Ici, comme dans mille autres occasions, la tradition grecque est copiée d'une tra- dition plus ancienne. Du mont Liban descend le fleuve Adonis (3). Chaque année, à la même époque, il prend
(1) Essai historique et politique sur les noms d'hommes , dépeuples et de lieux ; par Eusèbe Salverte. Passim.
(2) Q. Calaber. Prœtermiss. ab Homer. lib. ii.
(3) Traité de la déesse de Syrie (OEuvres de Lucien ) , t. V, p. i43.
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une teinte fortement rouge, et porte à la mer des flots ensan- glantés : c'est le sang d'Adonis; et ce prodige indique que l'on doit commencer les cérémonies de deuil en l'honneur du demi-dieu. Un habitant de Byblos expliquait le phé- nomène , en observant que le sol du mont Liban, aux lieux où l'arrose l'Adonis, est composé d'une terre rouge ; dans un certain temps de l'année, le vent, desséchant la terre, soulève et porte clans le fleuve des tourbillons de poussière de la même couleur. L'eau d'un lac, à Babylone, rougit pendant quelques jours : la couleur des terrains qu'elle baigne, dit Athénée, suffît pour expliquer le phé- nomène (1). Une supposition analogue peut rendre compte du changement de teinte qu'éprouve régulièrement le fleuve de l'Ida. Dans la saison des pluies ou de la fonte des neiges, ses eaux atteignent probablement, et dissolvent en partie, un banc de terre ocreuse , imprégnée de sulfure de fer, dont les vapeurs infectes qu'exhale alors le fleuve (2) font reconnaître la présence. L'apparence merveilleuse peut ainsi ne se reproduire qu'à une certaine époque, ou même qu'au jour précis où les eaux du fleuve ont acquis leur plus grande élévation.
C'est en Phrygie que Diane couronna l'amour d'Endy- mion; on reconnaissait, de loin, la couche qui fut le théâ- tre de leurs plaisirs , et l'on croyait en voir ruisseler un lait frais et éclatant de blancheur. A une distance moindre, le spectateur ne voyait plus couler qu'une eau limpide; au pied de la montagne, on n'apercevait qu'un simple ca nal creusé dans le roc (3) : le miracle avait disparu ; une
(1) Athenœ. Deipnosoph. lib. n, cap. 2; Plin. Hist. nat. , lib. xxxi, cap. 5.
(2) Q. Calaber. Prœtermiss. ab. Homero. lib. 11.
(3) C?. Calaber. Tbid. lib. x.
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illusion d'optique, qui se dissipait d'elle-même, suffisait néanmoins pour en perpétuer la croyance.
Un écueil voisin de l'île de Corfou offre l'apparence d'un vaisseau à la voile ( 1 ) . Des observateurs modernes ont constaté cette ressemblance (2) qui avait frappé les anciens, et qui n'est même pas un fait unique. Dans un autre hémisphère, près de la terre des Arsacides, sort du sein des flots le rocher d'Eddystone, si semblable à un vaisseau à la voile, que les navigateurs anglais et français s'y sont plus d'une fois trompés (3). On se borne aujour- d'hui à noter cette singularité. Aux yeux des anciens Grecs, l'écueil voisin de Corfou était le vaisseau phéacien qui ra- mena Ulysse dans sa patrie, et que changea en rocher le dieu des mers, indigné que le vainqueur de son fils Poly- phème eût enfin revu Ithaque et Pénélope.
Observons que ce récit n'a pas seulement pour base une fiction poétique. ïi rappelle la coutume pieuse, suivie par les navigateurs anciens, la coutume de consacrer aux dieux la représentation en pierre du navire qui les avais portés dans le cours d'un périlleux voyage. Agamemnon consacra un vaisseau de pierre à Diane, lorsque cette déesse, si chèrement apaisée, rouvrit à l'ardeur guerrière des Grecs le chemin de la mer. Un marchand avait, dans Corcyre, consacré à Jupiter une semblable représentation, que quelques voyageurs néanmoins croyaient être le vais- seau sur lequel Ulysse retourna dans sa patrie (4).
(1) Plin. Hist. natur. lib. iv, cap. 12.
(2) Observations sur l'île de Corfou, Bibliothèque universelle ( littéra- ture), tome II, page rgS, juin 1816.
(3) La Billardière. Voyage à la recherche de La Pejrouse , in-4°, Paris , an vin , tome I , page 21 5.
(4) Procope. Histoire mêlée , chap. xxn. Sur une haute colline, près de la ville de Vienne, département de l'Isère, se trouve un monument
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Cette roche, que l'œil distingue d'abord sur le flanc du mont Sypile, c'est l'infortunée Niobé, transformée en pierre par le courroux ou la pitié des dieux. Q. Calaber chante cette métamorphose; et toutefois, en l'admettant, il l'explique : « De loin , dit-il , on croit voir une femme » poussant des sanglots et fondant en larmes; de près, on » ne voit qu'une masse de pierre qui paraît détachée de la » montagne (1). » «J'ai vu, dit Pausanias, cette Niobé; c'est » un roc escarpé qui, vu de près, ne ressemble nullement » à une femme; mais si vous vous éloignez un peu, vous » croyez voir une femme ayant la tête penchée et versant » des pleurs (2 ). »
Des maladies endémiques ont été nommées, en style fi- guré, les /lèches d Apollon et de Diane, parce qu'on en rapportait l'origine à l'influence, sur l'atmosphère, du so- leil et de la lune, ou, plus exactement, aux alternatives subites de chaud et de froid , de sécheresse et d'humidité qu'amène la succession du jour et de la nuit dans un pays montueux et boisé. Que quelqu'une de ces maladies ait régné dans le voisinage du mont Sypile ; que, victimes de ses ravages, tous les enfants d'un chef aient péri successi* vement aux yeux de leur mère désolée, il n'y a rien là que de vraisemblable. L'homme superstitieux est enclin à sup- poser un crime où il voit un malheur. On racontera que Niobé a été justement punie; pleine de l'orgueil bien na-
qu'on appelle le Bateau de pierre. On n'y voit plus qu'un caveau voûté. Son nom , que ne motive aujourd'hui aucun souvenir, aucune apparence locale, a donc été conservé par une tradition ancienne; il rappelle pro* bablement que la voûte supportait jadis un bateau en pierre consacré aux dieux par des voyageurs échappés aux périls de la navigation du Rhône» et placé sur ce point élevé, d'où il frappait au loin les regards des passai gers embarqués sur le fleuve.
(1) Q. Calaber , lib, i.
(2) Pausanias. Attic. xxi.
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turel qu'inspire à une mère la prospérité de sa nombreuse famille, elle avait osé comparer son bonheur à celui des divinités dont elle a ressenti les coups. On rapprochera ensuite du souvenir de cette mère infortunée , le rocher qui figure une femme éplorée comme elle et succombant à sa douleur; on finira par y voir son image. Tout cela peut aussi bien être une histoire vraie, qu'une allégorie propre à combattre la présomption, par le tableau de l'in- stabilité des prospérités humaines. Dans l'un et l'autre cas, les prêtres d'Apollon H de Diane seconderont la croyance établie, s'ils ne l'ont pas fait naître, et se plai- ront à montrer, sur le mont Sypile, un monument impé- rissable de la juste vengeance des dieux.
Dans une vallée dont le sol est si profondément impré- gné de sel que l'atmosphère même en est chargée , le ha- sard a ébauché , sur un bloc de pierre ou de sel (i), la fi- gure d'une femme debout et détournant la tête ; près de là, dit-on, périt jadis l'épouse d'un patriarche célèbre , victime , dans sa fuite , d'un retard peut-être involontaire : le bloc salin devient une statue de sel , en laquelle cette femme a été transformée , pour avoir retourné la tête malgré les ordres de son guide ; et la crédulité adopte avidement un prodige qui réunit l'avantage de se lier à l'histoire locale , et celui d'offrir un apologue dirigé contre la curiosité.
Tant d'inégalités hérissent la surface des rochers , que , dans les cavités qu'elles séparent, il s'en trouvera toujours dont la forme rappellera celle de quelque objet familier à nos yeux. L'œil avide de merveilles y découvre bientôt des
(i) Volney. J'oyagc en Syrie (œuvres complètes), tome II, page 294. Un observateur plus récent a vu , sur les bords du lac Asphaltite, de vé- ritables blocs de sels , dont l'un a bien pu devenir l'origine du récit mer- veilleux. (Bulletin de la Société de géographie , juillet t838.)
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empreintes très reconnaissables , et gravées sur la pierre par un pouvoir surnaturel. Je ne citerai point l'empreinte du pied de Budda , sur le pic d'Adam ? à Ceylan : un ob- servateur (i) soupçonne qu'elle est l'ouvrage de l'art. Cela est encore plus probable pour l'empreinte du pied de Gaudma, trois fois reproduite dans l'empire des Birmans ; elle ressemble mieux à un tableau hiéroglyphique (2) , qu'à un jeu de la nature. Mais , en Savoie , non loin de Genève , le paysan crédule montre un bloc de granit sur lequel le diable et son mulet ont laissé les traces profondes de leurs pas. Des traces non moins profondes marquaient, sur un rocher voisin d'Agrigente , le passage des vaches conduites par Hercule (3); le pied du héros avait laissé, près de Tyras en Scythie , une empreinte longue de deux cou- dées (4) ; et sur les bords du lac Régille , la forme d'un pied de cheval imprimée sur une pierre très dure, attestait l'apparition des Dioscures , qui vinrent ensuite annoncer à Rome la victoire remportée en ce lieu , sur les Latins , parle dictateur Posthumius (5). Sur les parois d'une grotte près deMédine, les musulmans voient l'empreinte de la tête de Mahomet , et sur un rocher de Palestine , celle du pied de son chameau , aussi parfaitement marquée qu'elle le pourrait être sur le sable (6). Le mont Carmel s'honore de conserver l'empreinte du pied d'Ëlie , et celle du pied de Jonas est répétée quatre fois près de son tombeau , aux environs de Nazareth. Moïse, caché dans une caverne ,
(1) Sir John Davy, dans une lettre à sir Humphrey Davy, son frère.
(2) Voyage de Syme au royaume d'Ava, tome II, pages 61 et 73 , et Atlas } planche vi.
(3) Diod. Sic. lib. iv, cap. 6.
(4) Herodot. lib. îv, cap. 82.
(5) Cicer. De nat. Deor. lib. m, cap. 5.
(6) Thévenot. Voyage au Levant , pages 3oo et 320,
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laisse sur le rocher l'empreinte de son dos et de ses bras, Les chrétiens révèrent , près de Nazareth , l'empreinte du genou de la Vierge-Mère ; celles des pieds et des coudes de Jésus-Christ, sur une roche qui s'élève au milieu du torrent de Gédron ; et celle du pied de l'Homme-Dieu, au lieu même où l'on assure qu'il quitta la terre pour remon- ter au séjour céleste. La pierre sur laquelle on posa le corps de sainte Catherine mollit et reçut l'empreinte de ses reins (1). Non loin de Manfrédonia , on admire , dans une grotte, le visage de saint François f en relief sur le rocher (2). Près du dolmen de Mavaux, les villageois mon- trent une pierre sur laquelle la jument de saint Jouin imprima son pied , en le frappant, un jour que le pieux abbé était tourmenté par le diable (3)... Un autre dolmen,. dans la commune de Villemaur (4) , porte l'empreinte des dix doigts de saint Flavy.
Quelque multipliés que soient ces prodiges (et nous sommes loin de les avoir rapportés tous) , ils ne lassent ni la foi ni la piété; on les adopte , on les révère , on finit y malgré les démentis de l'histoire , par les transporter dans son propre pays. A peu de distance du Caire, on expose , dans une mosquée, à la vénération des Croyants , l'em- preinte des deux pieds de Mahomet (5). La montagne de la Main , sur la rive orientale du Nil , est ainsi nommée ,. parce qu'elle porte l'empreinte de la main de Jésus-
(1) Thévenot , Voyage au Levant, pages 3 19 , 320 ? 368 , 36o, ? 370 ? 4i5 et 4^6.
(2) Voyage de Swiaburn , tome II ? page 137.
(3) Mémoires de la Société des antiquaires de France , tome VIII , page 454.
(4) Mémoires de la Société d'agriculture du département de l'Aube. \zt trimestre de i832 , pages 7 et 8.
(5) J.-J. Marcel. Contes du Cheyk él Mohdy, tome III, page i33=
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Christ (1). Au nord de la ville de Kano, dans le Soudan, une roche offre au musulman zélé l'empreinte gigantesque du pied du chameau (2) sur lequel Mahomet monta au ciel. Dans l'église Sainte-Radegonde ? à Poitiers , est une pierre où Jésus-Christ grava la forme de son pied (3) ; sur un rocher voisin de la Vienne , l'habitant du département de la Charente reconnaît encore aujourd'hui l'empreinte du pied droit de sainte Madeleine ; et près de la Devi- nière , lieu auquel le souvenir de Rabelais a légué une célébrité d'un autre genre , une empreinte semblable est celle du pied de sainte Radegonde (4) : tant il est naturel
(1) Khalil Dahery cité par Et. Quatremère , Mémoires sur l'Egypte , tome I , pages 3o-3i.
(2) Voyages et découvertes en Afrique ; par Denham , Clapperton et Oudney ; traduction française , tome III , page 38.
(3) Mémoires de la Société des antiquaires de France, tome VII, pages l\i et 43 , et tome VIII , page 4^4-
(4) Eloi Johanneau. Commentaire sur les OEuvres de Rabelais , tome V, page 72. L'homme ne mêle pas toujours des idées religieuses aux merveilles qu'il adopte pour expliquer quelques jeux de la nature. Près de Saverne , au pied d'un rocher coupé à pic, on voit sur le grès rouge (ou grès des Vosges) quatre empreintes bien marquées. Suivant une tra- dition qui remonte à trois ou quatre siècles , un seigneur poursuivant un cerf, ou poursuivi lui-même par des ennemis vainqueurs y se précipita avec son cheval , du haut du rocher, sans se blesser. Le cheval laissa seu- lement sur la pierre l'empreinte de ses pieds. Observons qu'auprès des quatre principales empreintes, on en voit d'autres plus petites , des ou- vriers s'étant amusés, dit-on , à agrandir les unes et à creuser les autres. Sans cette dernière circonstance , le phénomène se rattacherait naturelle- ment à un fait qui attire aujourd'hui l'attention des savants. Suivant M. de Humboldt et d'autres naturalistes, les empreintes que l'on remarque sur les grès rouges d'Hildburghausen ont été creusées dans la pierre non en- core endurcie par les pas d'animaux antédiluviens, quadrupèdes ou qua- drumanes. M. Hitchcock a découvert, sur le grès rouge de Massachussalt , de nombreuses empreintes de pieds d'oiseaux dont les analogues n'existent plus. Mais M. de Blainville pense que ce ne sont que des empreintes de végétaux analogues à celles que le grès rouge a souvent présentées.
â/f DES SCIENCES OCCULTES.
à l'homme d'accueillir un prodige honorable pour les lieux que lui rend chers sa vanité nationale ou sa croyance religieuse !
Bethléem offrait jadis , sur le dernier point , un exemple encore plus remarquable. En s'y couchant au bord d'un puits ? la tête couverte d'un linge , on voyait ? suivant Gré- , goire de Tours ( i ) , l'étoile qui guida les trois mages , pas- ser d'une paroi du puits sur l'autre ? en rasant la surface de l'eau; mais elle ne se rendait visible, ajoute l'histo- rien , qu'aux pèlerins qui , par leur foi , étaient dignes de cette faveur , c'est à-dire qu'à des hommes possédés d'une préoccupation assez vive pour ne pas reconnaître , dans ce qu'ils apercevaient, l'image vacillante d'un rayon de soleil réfléchi par l'eau.