NOL
Des sciences occultes

Chapter 17

M. Virey (4). Ce n'est point sortir de notre sujet : entre

(i) D'Herbelot. Bibliothèque orientale , art. Irani.

(2) M. J. Hammer (loc. cit.) parait croire que îe bendjè était la même
chose que le hachiché ; mais dans un fragment d'un roman arabe dont
nous lui devons la traduction , il est dit positivement que le bendjè était
une préparation de hiosciame ( jusquiame ). (Ibid., pag. 38o.)

(3j MM. Malte-Brun et J. Hammer. Mines de l'Orient... Nouvelles.
Annales des Voyages , tome XXV, pag. 376-38 1,

(4) Bulletin de pharmacie , tome V, pag. 55-56 (lévrier i8i3).

DES SCIENCES OCCULTES. 279

les merveilles opérées sur les hommes par des êtres qui
se prétendaient doués de facultés surhumaines, il n'en est
aucune dont un pouvoir plus étendu soit devenu la con-
séquence.

« Le Vieux de la Montagne ( 1 ), dont l'histoire est mêlée
de tant de fables, s'entoura d'une troupe de fanatiques
prêts à tout oser à son premier signal. Leur dévouement
sans bornes ne lui coûtait, dit-on , que le soin de les en-
dormir par une boisson narcotique , puis de les faire
transporter dans des jardins délicieux où, à leur réveil,
toutes les voluptés réunies leur faisaient croire, pendant
quelques heures, qu'ils goûtaient les plaisirs du ciel. Il
est permis de suspecter l'exactitude de ce récit. Que d'in-
discrétions pouvaient , chaque jour, compromettre l'exis-
tence d'un paradis factice ! Comment y réunir, y contenir,
y déterminer à un secret inviolable tant d'agents exempts
du fanatisme que leurs artifices faisaient naître , ne regar-
dant point dès lors le silence comme un devoir, et portés
au contraire à redouter l'obéissance aveugle qu'ils travail-
laient à inspirer , puisqu'au moindre caprice du tyran ils
pouvaient en devenir les premières victimes? Les esclaves
des deux sexes qui figuraient , devant le récipiendaire ,
des anges et des houris , supposerons-nous qu'ils fussent
constamment discrets , malgré leur jeune âge? Que deve-
naient-ils du moins , lorsque le progrès des années ne
leur permettait plus de paraître dans les mêmes rôles ?
la mort seule pouvait répondre de leur silence à venir :
et la perspective d'une pareille récompense ne devait-

(1) Eusèbe Salverte. Des rapports de la médecine avec la politique
(in-12. Paris, 1806), pag. 182 et suivantes. Nous transcrivons ce passage
avec les corrections qui avaient été préparées pour une seconde édition.
L'ouvrage entier a été lu, eu 1804, à la Société médicale d'émulation
de Paris.

2^0 DES SCIENCES OCCULTES.

elle pas délier leurs langues à la première occasion favo-
rable ou les porter à tuer leur bourreau lorsque seul ,
errant au milieu d'eux , il venait confirmer le néophyte
dans ses persuasions mensongères? Comment aussi ce
peuple de comédiens se nourrissait-il? leur maître pou-
vait-il chaque jour pourvoir à leurs besoins , sans que
personne s'en aperçût au-dehors ? Combinez le nombre
des précautions à prendre, les approvisionnements à re-
nouveler, la nécessité fréquente de se défaire d'agents
dont l'indiscrétion était trop à craindre : vous ne parvien-
drez pas à faire durer trois ans cet abominable mystère.
» Il est certain, d'ailleurs, que les jouissances physi-
ques, avec quelque adresse qu'on les varie ou qu'on les
enchaîne , ont des intervalles trop marqués , des contrastes
trop sensibles de vide et de réalité , pour laisser naître ou
subsister une pareille illusion. Combien il est plus simple
de tout expliquer par l'ivresse physique combinée à l'i-
vresse de l'âme ! Chez l'homme crédule , et préparé d'a-
vance par les peintures et les promesses les plus flatteuses,
le breuvage enchanteur produisait sans peine , au sein
d'un profond sommeil , et ces sensations si vives et si
douces , et la continuité magique qui en doublait le prix.
A vrai dire , ils estimaient que ce jût un songe : ainsi
s'exprime Pasquier (i), après avoir rapproché tout ce
qu'ont dit des Assassins les auteurs contemporains. In-
terrogez un homme qui vient d'assoupir des douleurs
aiguës avec une dose d'opium : la peinture des illusions
enchanteresses qu'il ne cessera d'éprouver, dans l'état
d'extase où il peut rester plongé vingt-quatre heures et
plus , sera exactement celle des voluptés surnaturelles

(i) E. Pasquier. Les recherches de la France , liv. vm, chap. 20,
(2 vo!. in-fol. Amsterdam , 172.3), tome I, paye 798.

DES SCIENCES OCCULTES. 28 I

dont le chef des Assassins comblait ses futurs séides. On
sait avec quelle fureur les Orientaux , habitués à prendre
de l'opium , se livrent à ce goût , malgré les infirmités
toujours croissantes qu'il accumule sur leur hideuse exis-
tence. Cette fureur peut donner une idée des plaisirs
dont leur ivresse s'accompagne, et rend concevable rem-
portement du désir qui entraînait une jeunesse ignorante
et superstitieuse à tout entreprendre pour conquérir et
posséder, pendant l'éternité entière , ces ineffables dé-
lices. »

Au souvenir du dévouement des disciples du Vieux de
lu Montagne, se lie naturellement celui de la constance
qu'ils opposaient aux tortures les plus cruelles. L'ivresse
du fanatisme pouvait les armer de cette constance invinci-
ble : le noble orgueil du courage, l'obstination même d'un
point d'honneur puéril a suffi souvent pour l'inspirer. Ce-
pendant il importait trop à leur chef qu'aucun d'eux ne
se démentît , pour qu'il se fiât uniquement à la puissance
des souvenirs, quelque énergiques qu'ils fussent, surtout
lorsque la distance et le temps avaient pu en affaiblir l'in-
fluence. S'il connaissait quelque moyen d'engourdir la
sensibilité physique, sans doute il avait soin d'en prémunir
les ministres de ses vengeances, avec ordre d'en faire
usage au moment décisif. La promesse de les soustraire à
l'empire de la douleur exaltait encore le fanatisme ; et
l'accomplissement de cette promesse devenait un nouveau
miracle, une preuve ajoutée à tant d'autres, du pouvoir
certain de commander à la nature.

En avançant cette conjecture, nous avouons qu'on ne
peut l'étayer d'aucun renseignement historique. Mais com-
ment cet habile thaumaturge n'aurait-il point, au xine siè-
cle, possédé un secret connu de toute l'antiquité, et sur-

282 DES SCIENCES OCCULTES.

tout en Palestine? Les rabbins (1) enseignent que l'on
faisait boire du vin et des liqueurs fortes aux malheureux
condamnés au dernier supplice; on mêlait des poudres à
la liqueur, afin qu'elle fût plus forte et qu'elle leur assou-
pit les sens : cette coutume avait sans doute pour but de
concilier avec l'humanité le désir d'effrayer par le spec-
tacle des supplices. Il paraît que la myrrhe était le princi-
pal ingrédient ajouté au breuvage; ce fut du vin mélangé
de myrrhe (2) que l'on offrit à J.-G. expirant sur la croix.
Au second siècle de notre ère, Apulée cite un homme
qui s'était prémuni contre la violence des coups par une
potion de myrrhe (3). Si, comme nous le pensons, la
myrrhe ne peut se prendre en breuvage que sous la forme
de teinture, l'effet de l'alcool devait ajouter à l'efficacité
des drogues stupéfiantes. Observons toutefois que cette
propriété, attribuée à la myrrhe, n'est pas du nombre de
celles qui la font aujourd'hui employer en médecine. Il se
peut qu'ici encore le nom de la myrrhe ait servi pour
déguiser une préparation dont on ne voulait pas laisser
deviner la base. Mais, dans l'un ou l'autre cas , le Vieux
de la Montagne n'ignorait sûrement pas un secret depuis
si longtemps répandu dans la Palestine; il aurait pu éga-
lement l'emprunter à l'Egypte. La pierre de Memphis
{lapis memphiticus) était un corps gras, chatoyant, de la
grosseur d'un petit caillou ; on la donnait pour un ouvrage
de la nature , je la regarde comme un produit de l'art*.
Triturée et mise en liniment sur les parties auxquelles la
chirurgie devait appliquer le fer ou le feu (4), elle préser-

(1) 7'raet. Sanhedr. D. Cal met. Commentaire sur le livre des Prover-
bes, chaji. xxxi , verset G.

(2) Evang. sce. Mare., cap. xv, vers. 2D,

( 3) ApuL Metamorph . , li h. vin .
(\) Dioscorid., Iil>. v, cap. i58.

DES SCIENCES OCCULTES. 283

vait , sans danger, le patient des douleurs de l'opération ;
prise dans un mélange de vin et d'eau, elle suspendait
tout sentiment de souffrance (i).

Un secret analogue a de tout temps existé dans l'Hin-
doustan. C'est par lui que sont préservées de l'effroi d'un
bûcher ardent les veuves (2) qui se brûlent sur le corps
de leurs maris. Le témoin oculaire d'un de ces sacrifices,
consommé en juillet 1822 , vit la victime arriver dans un
état complet de stupéfaction physique , effet des drogues
qu'on lui avait fait prendre : ses yeux étaient ouverts,
mais elle ne semblait pas voir ; d'une voix faible et comme
machinalement , elle satisfit aux questions légales qu'on
lui adressa sur la pleine liberté de son sacrifice. Quand on
la mit sur le bûcher, elle était absolument insensible (3).

Les chrétiens rapportèrent ce secret d'Orient en Eu-
rope, au retour des croisades. Il fut probablement connu
des magiciens subalternes, aussi bien que celui de braver
l'action du feu : et de là , je crois, naquit la règle de ju-
risprudence suivant laquelle l'insensibilité physique, par-
tielle ou générale, était un signe certain de sorcellerie.
Plusieurs auteurs cités par Frommann (4) parlent de mal-
heureuses sorcières qui ont ri ou se sont endormies dans
les angoisses de la torture; et l'on ne manquait point de
dire que c'était le diable qui les endormait.

D'autres disent que les prétendus sorciers jouissaient
d'un pareil avantage dès le milieu du xive siècle. Nicolas
Eymeric, grand inquisiteur d'Aragon et auteur du fameux
Directoire des Inquisiteurs , se plaignait des sortilèges

(i) Plin. Hist. nat.j lib. xxxvn, cap. 7.

(2) Le P. Paulin de Saint-Barlhélemy. Voyage aux Indes orientales,
tome I, page 358.

(3) The asiatic. journal , vol. XV, i8-i3 , page 292-293.

(4) Frommann. Tract. deFascin., etc., pages 693-59 \ et 810-811.

284 I>ES SCIENCES OCCULTES.

dont usaient quelques accusés, et au moyen desquels,
élant appliqués à la torture, ils y paraissaient absolument
insensibles (i). Fr. Pegna, qui commenta l'ouvrage d'Ey-
meric en 1678, affirme, dans le même cas, et la réalité et
l'efficacité des sortilèges (2). Il s'appuie des témoignages de
l'inquisiteur Grillandus et à'Hippolytus de Marsdiis. Ce
dernier, professeur de jurisprudence à Bologne, en i5^4,
dit positivement , dans sa Pratique criminelle, qu'il a vu,
par l'effet de sortilèges dont il donne le détail, des accusés
ne souffrir aucune douleur, mais demeurer comme endor-
mis au milieu des tortures. Les expressions dont il se sert
sont remarquables : elles peignent l'homme devenu insen-
sible comme plongé dans un engourdissement , plus sem-
blable à l'effet produit par un médicament narcotique
qu'à la fière énergie qui naît d'une persévérance au-des-
sus de toutes les douleurs.

A divers exemples de cette insensibilité passagère,
Wierius joint une observation importante : il vit une
femme inaccessible ainsi au pouvoir des tourments; son
visage était noir et ses yeux sortants , comme si on l'avait
étranglée; elle achetait l'exemption de la souffrance par
une espèce d'apoplexie (3). Un médecin (4), témoin d'un
pareil état d'insensibilité, le comparait, comme nous, à
l'état des épileptiques et des apoplectiques.

Un contemporain de Fr. Pegna et de J. Wierius., écri-
vain bizarre dont le nom inspire peu de confiance, mais
qui, cette fois, parle de ce qu'il a vu , et de ce que la place

(1) Aliqiù sunt maleficiati et in quœstionibus malcfictis utuntur

efficiunlur enim quasi insensibiles Direct. Inquisit. Çum adnot.

Fr. Pegnae... (Romœ. folio:, part, ni , page 481.

(2) Direct. Inquîs., etc. , page 483.

(3) J. Wierius. De prœstig., lib. îv, cap. 10, pag. 52o et seij.
4) FroiTiinann, Tract, de Fasc, pag. 810-81 1.

DES SCIENCES OCCULTES. ^85

qu'il occupait dans un tribunal le mettait à portée de con-
naître avec certitude, Et. Taboureau ( 1 ) a décrit également
l'état soporeux qui dérobait les accusés aux souffrances de
la torture. Suivant lui, il était devenu presque inutile de
donner la question, la recette engourdissante étant con-
nue de tous les geôliers , qui ne manquaient pas de la
communiquer aux prisonniers : rien de si facile d'ailleurs
que de la pratiquer, si on l'en croit; elle se bornait à
avaler du savon dissous dans l'eau.

Le savon ordinaire ne possède sûrement point la vertu
que lui attibue Taboureau. S'ensuit-il que le fait principal
soit faux? Non, puisque cet auteur n'est pas le seul qui
l'ait rapporté. Dans cette occasion seulement, les posses-
seurs du secret en imposaient sur sa nature , moins , à la
vérité pour s'en assurer la possession exclusive, que pour
conserver la faculté d'en faire usage. Ce fait devient
croyable s'il existe des substances capables de le réaliser.
Et combien n'en comptons-nous pas qui émoussent , sus-
pendent, détruisent la sensibilité nerveuse? L'opium, la
jusquiame, la belladone, l'aconit, la morelle, le stramo-
nium, ont été essayés pour engourdir la douleur, dans les
opérations chirurgicales ; et si l'on a renoncé à les em-
ployer, c'est que la stupeur qu'ils provoquaient compro-
mettait la guérison et même la vie des malades. Une crainte
pareille n'arrête pas les brahmes qui conduisent les veuves
hindoues sur le bûcher de leurs maris; elle avait, on le
sent, peu de prise sur les disciples du Vieux de la Mon-
tagne, ou sur les accusés menacés de la torture; et, parmi
les substances citées, on peut en distinguer quelques

(i) Et. Taboureau. Des faux sorciers et de leurs impostures (i 585).
Discours inséré dans le quatrième livre des Bigarrures du sieur Des Ac-
cords. Et. Taboureau était avocat du roi au bailliage de Dijon.

2$6 DES SCIENCES OCCULTES.

unes dont se servait sans doute le thaumaturge oriental ,
et d'autres assez communes en Europe, pour que les geô-
liers, comme le dit Taboureau , pussent aisément en four-
nir à un prisonnier, à l'instant où elles lui devenaient né-
cessaires.

Tels sont et le nombre de ces substances et la facilité
de s'en procurer, qu'il est permis de supposer que , con-
nues de tout temps, de tout temps elles ont servi à opérer
des miracles. Ce ne sont point les modernes seuls qui ont
été témoins des souffrances atroces et presque au-dessus
des forces humaines , qu'aux yeux de tout un peuple en-
durent les Pénitents hindous ; les historiens grecs et latins
en ont parlé (1 ) , et les traditions nationales en font remon-
ter la pratique jusqu'à l'origine de la civilisation reli-
gieuse. La patience des hommes qui s'y soumettent tient
probablement à la cause que nous indiquons. A une souf-
france passagère ils opposent l'usage actuel des drogues
stupéfiantes; ils le répètent souvent, et cette pratique
longtemps prolongée détermine un engourdissement habi-
tuel, et rend ces fanatiques capables de supporter des tor-
tures qui durent autant que la vie. La destruction presque
entière de la sensibilité physique ne peut guère s'opérer
sans réagir sur le moral, et plonger l'âme dans une imbé-
cillité profonde ; c'est en effet le caractère dominant de la
plupart de ces Pénitents miraculeux.

C'est aussi dans cet état d'imbécillité que sont représen-
tés par Diodore les Éthiopiens sauvages, dont il peint
l'insensibilité physique comme à l'épreuve des coups, des
blessures, des tourments les plus extraordinaires (2). Un

(1) Solin., cap. lv.

(2) Diod. Sic. f lib. m, cap. 8.

DES SCIENCES OCCULTES. 287

savant du xvne siècle (1) supposait que le voyageur Sim-
tnias, dont Diodore copie la narration, avait pris pour le
caractère général d'une peuplade, l'état momentané de
quelques individus enivrés d'une boisson semblable au
nèpenthès chanté par Homère. Il est plus probable que
Simmias rencontra sur les côtes d'Ethiopie des Pénitenis
tels que ceux que l'on trouve aujourd'hui dans l'Hindous*
tan, et que l'état où il les vit était rendu permanent par
l'usage continuel des médicaments propres à le détermi-
ner (2).

(1) Pierre Petit. D. M. Dissertation sur le nèpenthès. 8°. Utrecht.

(1) Hasselquist (Voyage dans le Levant , ire partie, page 267) observe
que l'opium , pris habituellement avec excès par les derviches, les conduit
à une stupidité absolue.

288 DES SCIENCES OCCULTES.

CHAPITRE XVIII.

Action des odeurs sur le moral de l'homme. Action des liniments : V onction
magique opérait souvent, dans des rêves, ce que la prévention et le
désir prenaient facilement pour des réalités. De pareils rêves donnent
l'explication de l'histoire entière des sorciers. L'emploi de quelques
connaissances mystérieuses , les crimes auxquels de prétendus sortilè-
ges ont souvent servi de voile , la rigueur des lois dirigées contre le
crime absurde de sorcellerie, telles sont les principales eauses qui ont
multiplié le nombre des sorciers. Importance de cette discussion prou-
vée par des faits récents.

Le merveilleux croît pour nous en raison de la distance
qui paraît séparer la cause de l'effet. Les boissons et les
drogues ne peuvent s'administrer absolument à l'insu de
celui qui les accepte : on s'enivrait des parfums prodigués
autour des autels et dans les cérémonies magiques , sans
le vouloir , sans en soupçonner la puissance : quels avan-
tages n'offraient-ils pas au thaumaturge , surtout quand il
lui importait de produire des extases et des visions ! Leur
composition et leur choix étaient l'objet d'une attention
scrupuleuse.

On se rappelle que pour préparer les enfants aux révé-
lations qu'ils devaient recevoir dans des songes, Porphyre
recommandait l'emploi de fumigations faites avec des in-
grédients particuliers (1). Proclus, qui souvent , ainsi que

(i) Ci-dessus, page 1 36.

DES SCIENCES OCCULTES. 289

les philosophes ses contemporains, n'a fait que rapporter,
avec une interprétation allégorique , des prescriptions phy-
siques dont le sens propre était perdu; Proclus (1) nous
montre les instituteurs du sacerdoce ancien rassemblant
diverses odeurs et les unissant par les procédés d'un art
divin, pour en composer un parfum unique, doué de ver-
tus nombreuses, dont l'énergie, portée au comble par leur
réunion , serait affaiblie par leur séparation.

Dans les hymnes attribués à Orphée, hymnes qui sûre-
ment tirent leur origine du rituel d'un culte très ancien,
un parfum particulier est assigné à l'invocation de chaque
divinité : cette variété dans les pratiques religieuses ne
présentait pas toujours à la science sacrée une application
actuelle ; mais on l'établissait d'une manière générale pour
s'en prévaloir dans les occasions particulières ; le prêtre
restant toujours le maître d'annoncer à quelle divinité il
fallait de préférence avoir recours.

L'action physique et morale des odeurs n'a pas été peut-
être étudiée sous ce point de vue par les savants modernes,
autant que par les thaumaturges de l'antiquité. Cepen-
dant, si Hérodote nous apprend que les Scythes s'eni-
vraient en respirant la vapeur des graines d'une espèce de
chanvre, jetées sur des pierres rougies au feu (2), la mé-
decine moderne a observé que l'odeur seule des graines
de la jusquiame , surtout quand la chaleur exalte son éner-
gie, produit chez ceux qui la respirent, une disposition à
la colère et aux querelles. Le Dictionnaire de médecine (3)
de T Encyclopédie méthodique cite trois exemples qui le
prouvent : le plus saillant est celui de deux époux qui,

(i) Proclus. De sacrifions et magiâ.
(2} Herodot.j lib. iv, cap. h5.
(.^) Tome VII , art. Jusquiame.

l9

29O DES SCIENCES OCCULTES.

parfaitement unis partout ailleurs, ne pouvaient, sans en
venir à des débats sanglants, rester quelques heures dans
la chambre où ils travaillaient. On ne manqua point de
croire la chambre ensorcelée , jusqu'à ce que l'on décou-
vrit dans un paquet considérable de graines de jus-
quiame placé près d'un poêle , la cause de ces querelles
journalières , dont les deux époux étaient les premiers à
gémir, et que la disparition de la substance vénéneuse fît
cesser sans retour.

Le thaumaturge dut employer cette sorte d'agents avec
d'autant plus de succès , que l'œil ne met point en garde
contre eux, et qu'ils n'affectent point l'odorat d'une ma-
nière proportionnée à la violence de leurs effets.

Il est des substances plus énergiques encore que les
parfums, et qui, pour modifier notre existence, semblent
n'avoir besoin que d'agir à l'extérieur. L'extrait ou le suc
de belladone, appliqué sur une plaie, cause un délire ac-
compagné de visions; une faible goutte de ce suc , si elle
touche l'œil , jette aussi dans le délire ; mais elle produit
d'abord Xambliopie ou duplicité des images (1 ). L'homme
ainsi atteint , à son insu, verrait les objets se doubler au-
tour de lui, et, en proie à la vengeance des thaumaturges,
s'écrierait, nouveau Penthée, qu'il aperçoit deux soleils
et deux Thèbes (q).

L'expérience a récemment prouvé qu'administrés en
liminents et aspirés par le système absorbant , plusieurs
médicaments agissent comme s'ils avaient été introduits
directement dans l'estomac. Cette propriété n'a point été

(1) Cette dernière observation appartient au docteur Hymli. Voyez
aussi Pinel, Nosographie philosophique (5e édition), tome III, pag. /\i\ ,.
et Giraudy. Sur le délire causé par la belladone , etc. Thèse soutenue
en 1818.

(2) VirgiL JEneid., lib. iv, vers. 469.

DES SCIENCES OCCULTES. 29 !

ignorée des anciens. Dans le roman d'Achille Talius, un
médecin égyptien, pour guérir Leucippe attaquée de fré-
nésie, lui applique sur le haut de la tête un liniment com-
posé d'huile dans laquelle il a fait dissoudre un médica-
ment particulier : peu de temps après Fonction, la malade
s'endort profondément. Ce que savait le médecin , le thau-
maturge ne l'ignorait pas ; et cette connaissance a pu lui
servir à opérer plus d'un miracle bienfaisant ou funeste.
On ne contestera point que les onctions , si fréquentes
dans les cérémonies anciennes , ne lui offrissent chaque
jour la facilité de la mettre à profit. Avant de consulter
l'oracle de Trophonius , on était frotté d'huile sur tout le
corps (1); cette préparation concourait sûrement à pro-
duire la vision désirée. Avant d'être admis aux mystères
des Sages indiens , Apollonius et son compagnon furent
frottés d'une huile si active, qu il leur semblait quon les
lavait avec du feu (2).

Les disciples des hommes qui naturalisèrent au centre
de l'Amérique des idées et des pratiques religieuses em-
pruntées à l'Asie , les prêtres de Mexico oignaient leurs
corps d'une pommade fétide, quand ils voulaient, disaient-
ils , converser avec la divinité. La base en était le tabac et
une semence moulue qu'ils appelaient oloiuchqui, semence
dont l'effet était de priver l'homme de son bon sens, comme
celui du tabac d'engourdir la sensibilité. Ils se sentaient
alors très intrépides et très cruels (3) ; et sans doute aussi

(i) Pausanias , lib. îx , cap. 39.

{2) Philosrtat. De vit. Apoll., lib. 111, cap 5.

(3) Acosta. Histoire des Indes occidentales, liv. v, chap. 26, traduction
française (in-S°, 1616: , feuillets 2 56-25^. Les prêtres mexicains faisaient
entrer dans cette pommade les cendres oa les corps d'insectes réputés ve-
nimeux; c'était sans doute pour tromper sur la nature des drogues physi-
quement efficaces,

2C)2 DES SCIENCES OCCULTES.

très disposés à avoir des visions, puisque cette pratique
avait pour but de les mettre en rapport avec les objets de
leur culte fantastique.

Abandonnons un moment les temples : suivons au de-
hors ce secret divulgué , et tombé entre les mains des ma-
giciens vulgaires.

Tout est-il imposture dans ce que rapportent les poètes
et les romanciers de l'effet des onctions magiques? Il est
difficile de le penser. Les ingrédients dont elles se compo-
saient avaient sûrement une efficacité quelconque. Nous
avons supposé qu'au sommeil qu'elles déterminaient, se
mêlaient des songes lubriques ; supposition d'autant plus
probable que c'était surtout l'amour contrarié ou l'amour
trahi qui employait leurs secours. En proie à sa passion,
qu'une femme en fît usage : préoccupée de ses désirs et de
l'espoir de les voir satisfaire , elle s'endormait ; il était na-
turel que leur unique objet occupât ses songes, et que
bientôt elle attribuât aux caresses de l'être adoré, les émo-
tions voluptueuses que lui prodiguait le sommeil magi-
que. A son réveil, pouvait-elle douter qu'un charme aussi
puissant que délicieux ne l'eût transportée dans les bras
de son amant , ou n'eût rendu à ses vœux un infidèle?

Ce que demandait aux enchantements Ja passion ou la
curiosité, l'onction magique le faisait ainsi obtenir en
rêve , mais d'une manière si prononcée , qu'il était impos-
sible de ne pas prendre l'illusion pour une réalité : voilà
ce que prouve l'histoire des procès de sorcellerie ; procès
dont le nombre surpasse l'imagination. C'est la nuit , au
milieu de leur sommeil, que les sorciers sont enlevés et
transportés au sabbat. Pour obtenir cette faveur , ils ont
dû, le soir , se frotter d'une pommade (1) dont ils cher-

(1) Les déclarations faites par des sorciers, à l'inquisition d'Espagne 7

DES SCIENCES OCCULTES. 2Q3

chent , et dont souvent ils ignorent la composition ; mais
dont les effets sont précisément ceux que non s venons de
signaler.

On amène devant le magistrat de Florence , homme
au-dessus de son siècle et de son pays , une femme accu-
sée d'être sorcière: elle se déclare telle, et assure qu'elle
assistera au sabbat la nuit même, pourvu qu'on la laisse
rentrer chez elle et pratiquer l'onction magique ; le juge
y consent. Après s'être frottée de drogues fétides , la pré-
tendue sorcière se couche et s'endort sur-le-champ : on
l'attache sur le lit ; des piqûres , des coups , des brûlu-
res même ne peuvent interrompre son profond sommeil.
Réveillée avec peine, le lendemain elle raconte qu'elle est
allée au sabbat; dans le récit de son rêve se mêlent les
sensations douloureuses qu'elle a réellement éprouvées en
dormant, et auxquelles le juge borne sa punition (1).

De trois récits identiquement semblables à celui ci, que
nous pourrions emprunter à Porta et à Frommann (2) ,
nous tirerons seulement une observation physiologique.
Deux des prétendues sorcières, ainsi endormies par l'onc-
tion magique , avaient annoncé qu'elles iraient au sabbat,
et qu'elles en reviendraient en s' envolant avec des ailes.
Toutes deux crurent que les choses s'étaient passées ainsi,

en 1610, parlent de la nécessité, pour aller au sabbat, de se frotter la
paume des mains, la plante des pieds, etc., avec l'eau que lâche un cra-
paud effrayé ou irrité ( Llorente. Histoire de V "inquisition , chap. xxxvn,
art. 2, tome III, pages 43 1 et suivantes) : recette puérile destinée à ca-
cher aux adeptes mêmes la composition de Fonction véritable.

(i) Paolo Minucci, jurisconsulte florentin, mort au xvne siècle, nou*
a transmis ce fait intéressant dans son commentaire sur le Malmantile
racquistato, cant. îv, ott. 76.

(2) J.-B. Porta. Magia natur., lib. 11, cap. 26. Frommann Tract,
de Fascin., pag. 562... 568-569»

2g4 D,:s SCIENCES OCCULTES.

et s'étonnaient qu'on leur soutint le contraire L'une
même , en dormant, avait exécuté des mouvements et s'é-
tait élancée, comme si elle eût voulu prendre son voL
Tout le monde sait que dans le sommeil, quand le sang
afflue vers le cerveau , il n'est pas rare de rêver que l'on
s'élève en volant dans les airs.

En avouant qu'ils employaient Fonction magique pour
se transporter au sabbat , des insensés ne pouvaient en
donner la recette : la médecine la donnerait sans peine.
Porta et Cardan ( 1 ) en ont indiqué deux : le solarium som-
niferum fait la base de l'une ; la jusquiame et l'opium do-
minent dans l'autre. Le sage Gassendi , pour éclairer des
misérables qui se croyaient sorciers , chercha à deviner
leur secret et à l'imiter. Avec une pommade dans laquelle
entrait de l'opium, il oignit des paysans, à qui il persuada
que cette cérémonie les ferait assister au sabbat. Après
un long sommeil ils se réveillèrent, bien convaincus que
le procédé magique avait produit son effet ; ils tirent un
récit détaillé de ce qu'ils avaient vu au sabbat et des plai-
sirs qu'ils y avaient goûtés ; récit où l'action de l'opium
était signalée par des sensations voluptueuses.

En i545, on trouva chez un sorcier une pommade
composée de drogues assoupissantes. Le médecin du pape
Jules III, André Laguna, s'en servit pour oindre une femme
attaquée de frénésie et d'insomnie. Elle dormit trente-six
heures de suite; et lorsqu'on parvint à l'éveiller, elle se
plaignit de ce qu'on l'arrachait aux embrassements d'un
jeune homme aimable et vigoureux (2).... De cette ilîu-

(1) J. Wierius. De Prœ.stig., lib. n , cap. 3(5. — J.-B. Porta. Magia
natur., lib. il. — Cardan. De subtilitate , lib. xvui.

(i) A. Laguna. Commentaire sur Dioscoiïde , lib. lxxvi, cap. \y
fcilé par Llorentc. Histoire de L'ïuquisUmn , tome III, pag. 428.

DES SCIENCES OCCULTES. 2q5

sion, nous rapprocherons, avec le judicieux et infortuné
Llorente, celle qu'éprouvaient les femmes vouées au
culte de la Mère des dieux , lorsqu'elles entendaient con-
tinuellement le son des flûtes et des tambourins, qu'elles
voyaient les danses joyeuses des faunes et des satyres , et
qu'elles goûtaient des plaisirs inexprimables : quelque
médicament du même genre causait chez elles le même
genre d'ivresse.

Nous en rapprocherons aussi les succès qu'obtenaient
dans leurs amours les magiciennes , et par exemple celles
qu'ont rendues célèbres Lucien et Apulée : ce sera étayer
d'une probabilité nouvelle l'opinion que le même secret ,
avec des variations légères , est arrivé des mains des ma-
giciens subalternes qui vendaient des philtres amoureux
en Grèce et en Italie , jusqu'aux malheureux sorciers de
l'Occident.

Il y a eu, de tout temps, plus de sorcières que de sor-
ciers : une imagination et des organes plus mobiles ren-
dent compte de cette différence. J'explique de même pour-
quoi dans les fables si souvent répétées, des démons ou
des génies, qui dans un commerce magique s'unissaient à
des mortels, les plus nombreuses portent sur des incubes.
Il n'y avait de réel que des songes voluptueux, déterminés
par la nature aphrodisiaque des liniments ; songes plus
fréquents chez le sexe le plus susceptible , et secondés
souvent par des dispositions aux vapeurs hystériques.

Enfin, nous ne craignons pas de le dire : pour expli-
quer les faits principaux consignés dans les archives san-
glantes des tribunaux civils et religieux et dans les volu-
mineux recueils de démonologie , pour expliquer les aveux
de cette foule d'insensés des deux sexes qui ont cru fer-
mement être sorciers et avoir assista au sabbat, il suffit de
combiner, avec l'emploi de l'onction magique, l'impres-

2()fr DES SCIENCES OCCULTES.

sion profonde produite par des descriptions antérieure-
ment entendues des cérémonies dont on serait témoin , et
des divertissements auxquels on prendrait part dans les
assemblées du sabbat. Ces assemblées , en effet , et leur
but coupable avaient été signalés dès le commencement
du cinquième siècle , et bientôt avaient éveillé la sévérité
toujours croissante des prêtres et des magistrats ; on les
peint comme fréquentes et d'assez longue durée : et tou-
tefois, on n'a jamais surpris les sorciers dans une seule de
ces réunions. Ce n'était point la crainte qui en aurait em-
pêché : les mêmes recueils , les mêmes procès constatent
qu'il existait des procédés certains pour que l'organe des
lois . le ministre de la religion, loin d'avoir rien à redou-
ter de l'esprit des ténèbres, lui imposassent, et malgré lui
s'emparassent des misérables qu'il égarait... . Mais dans la
réalité, ces réunions n'existaient plus : si elles avaient
existé dans la forme qu'on leur supposait, elles avaient
peu survécu aux derniers restes du polythéisme. Rempla-
cées par des initiations individuelles qui se réduisirent
bientôt à des confidences intimes, il n'en subsista que la
tradition inexacte des cérémonies empruntées à divers
mystères du paganisme , et la peinture des délices dont
on promettait aux initiés de les faire jouir. Conformément
aux déclarations des sorciers, on ne peut se dispenser de
reconnaître qu'ils se frottaient diverses parties du corps
d'une drogue qu'ils croyaient magique; et les faits cités
prouvent que l'effet de cette drogue sur leur imagination
était assez énergique pour qu'ils ne doutassent pas plus
de la réalité des impressions fantastiques qu'elle leur fai-
sait éprouver , que de celle des sensations reçues dans
l'état de veille. Ainsi, ils restaient fermement persuadés
qu'ils avaient pris part à des festins splendides , quoiqu'ils
sentissent, comme ils l'avouaient devant les juges 7 que

DES SCIENCES OCCULTES. 297

ces festins n'apaisaient ni la faim ni la soif (1); ils ne
pouvaient croire qu'ils n'eussent bu et mangé qu'en songe.
Mêlant cependant à leurs rêves , comme cela arrive tou-
jours, ces réminiscences machinales, la mémoire leur
présentait , d'une part , la succession confuse des scènes
bizarres auxquelles ils s'étaient promis d'assister ; de l'au-
tre part , elle faisait intervenir au milieu des cérémonies
magiques des personnes de leur connaissance, qu'ils dé-
nonçaient ensuite , jurant qu'ils les avaient vues au sab-
bat; et leur serment homicide n'était pas un parjure! Ils
le faisaient d'aussi bonne foi que l'aveu inconcevable par
lequel ils se dévouaient à d'épouvantables supplices. Aln-
golstadt, dit Frommann (2), on lisait publiquement les
aveux de sorcières condamnées au feu ; elles confessaient
avoir, par leurs maléfices, tranché la vie de plusieurs per-
sonnes : ces personnes vivaient ; elles assistaient à la lec-
ture, et par leur présence démentaient ces aveux insen-
sés et les juges néanmoins continuèrent à instruire des

procès de sorcellerie ! En 1760, à Wurtzbourg, une reli-
gieuse prévenue de ce crime est traduite devant un tri-
bunal; elle y soutient opiniâtrement qu'elle est sorcière;
comme les accusées d'Ingolstadt , elle nomme les per-
sonnes à qui ses sortilèges ont donné la mort : ces per-
sonnes vivaient; et l'infortunée périt sur un bûcher (2) :
en 1750 !

L'opinion que ces développements tendent à établir
n'est pas nouvelle : déjà J. Wierius s'est honoré en la sou-
tenant. Un théologien espagnol a adressé à l'inquisition

(1) Frommann. Tract, de Fasc, page 6i3.

(2) Idem, ibidem, page 85o.

(3) Voltaire. Prix de la justice et de l'humanité , art. x.

298 DES SCIENCES OCCULTES.

un traité (1) , où , s'étayant de l'opinion de plusieurs de
ses confrères, il soutient que la plupart des faits imputés
aux sorciers n'ont existé qu'en rêves ; et que , pour pro-
duire ces rêves , il suffisait de la drogue dont ils se frot-
taient, et de l'opinion certaine qu'ils avaient conçue d'a-
vance qu'ils allaient être transportés au sabbat.

Nous ne nions point qu'après la cause générale, des
causes particulières n'aient exercé ici une influence sen-
sible : la possession de connaissances mystérieuses a dû ,
par exemple, créer, chez une populace très ignorante, l'o-
pinion qu'un homme était sorcier. Telle est la source de la
réputation généralement acquise aux bergers. Dans leur
isolement fréquent , la nécessité les force à être les mé-
decins et les chirurgiens de leurs troupeaux : forts de leur
expérience, ils enseigneront aux propriétaires de trou-
peaux des remèdes efficaces; bientôt, peut-être, guidés
par l'analogie ou favorisés par le hasard , ils guériront un
homme malade. D'où peut venir à des hommes sans in-
struction cette faculté merveilleuse, si ellenedécoule pas
d'une science occulte? «Plusieurs d'entre eux reconnais-
» sent, au bout de peu de temps , la physionomie de leurs
» moutons, au point de distinguer un de leurs moutons
» mêlé dans le troupeau d'un autre berger (2). » Entre
mille animaux qui nous paraissent tous semblables,
l'homme qui devine d'abord celui qu'on lui a dérobé , évi-
tera difficilement de passer pour sorcier, surtout si sa
vanité et son intérêt le portent à favoriser l'erreur qui lui
attribue un savoir et une puissance extraordinaires. Que
sera-ce donc, si le point d'où devrait émaner la lumière,

(1) Llorenle. Histoire de l'inquisition , tome III , pag. t\b\-\^.
('?,) M. Desgranges. Mémoire sur les usages d'un canton de la Beaiice,
Mémoires de la Société des antiquaires de France , t. I , p. i^i-i'^S.

DES SCIENCES OCCULTES. 299

si l'autorité qui règle la destinée de tous les citoyens , pa-
raît dominée par l'opinion commune? La législation fran-
çaise a, jusqu'à nos jours, traité les bergers comme pré-
venus ou au moins suspects de sorcellerie, puisque, de
leur part, de simples menaces sont punies de peines ré-
servées en tout autre cas pour des violences meurtrières.
N'est-ce pas supposer que leurs paroles seules portent
avec elles une efficacité malfaisante? Cette loi date de
1751 (1); tombée en désuétude, elle n'a pas été formel-
lement abrogée.

La sévérité déployée contre les sorciers , quoique tout-
à-fait absurde en principe, ne fut pas toujours injusle dans
l'application : la sorcellerie servit plus d'une fois de mas-
que ou d'instrument à des actions criminelles. Laissons
de côté l'usage des drogues qui enivrent le poisson d'un
étang, tellement qu'on peut le prendre avec la main, délit
prévu aujourd'hui et puni par la loi , mais qui passait au-
trefois pour l'effet d'un sortilège. Laissons les escroque-
ries dont on entend chaque jour retentir les tribunaux de
police correctionnelle, et qui consistent à vendre cher
le secours imaginaire d'un pouvoir surnaturel. Doutons
même d'une accusation souvent répétée , suivant laquelle
ce ne seraient pas seulement des procédés bizarres, extra-
vagants , qui auraient servi à cacher le secret des compo-
sitions magiques; mais des atrocités, des crimes, enfantés
par l'exaltation de la folie, les transports de la cruauté,

(1) « Fait pareillement S. M. défense à tous bergers de menacer, mal-
» traiter, faire aucun tort... aux fermiers ou laboureurs qu'ils servent ou
» à ceux qu'ils ont servis... ainsi qu'à leurs familles, bergers ou domes-
>» tiques; à peine contre lesdits bergers, pour les simples menaces, de
» cinq années de galères, et pour les mauvais traitements, de neuf an-
» nées... »

( Préambule du conseil d'Etat du roi du i5 septembre 1701.)

.'t00 DES SCIENCES OCCULTES.

les raffinements de la vengeance, ou seulement par la vo-
lonté d'imposer à des affidés la chaîne d'une complicité
redoutable (i). Mais trop souvent, on ne peut le nier, le
poison seul a fait toute l'efficacité des sortilèges : c'est un
fait que les anciens n'ont pas ignoré, et dont nous avons
indiqué une preuve en citant la seconde églogue de Théo -
crite (2). C'est un fait que, chez les modernes, les procé-
dures judiciaires ont constaté (3), lors même que le mal-
heureux frappé de mort s'obstinait à voir dans les maux
qu'il endurait des effets surnaturels, et aidait ainsi leur
coupable auteur à en dérober la cause physique aux re-
cherches de la loi.

(1) « Commodus... sacra Mithriaca homicidio vero polluit ; cùm illw
» aliquid, ad speciem timoris, vel dici , velfîngi solcat. » (Ml. Lamprid.
in Conimod. Anton.) Cette phrase est obscure; on y reconnaît la réserve
exlrèine que s'imposaient les anciens écrivains sur tout ce qui concernait
les initiations. On peut néanmoins en induire que, dans les mystères île
Mithra , le récipiendaire croyait obéir au commandement de tuer un
homme. Ces mystères qui pénétrèrent à Rome, et par suite dans les Gaules,
vers le commencement de notre ère, remontaient, en Asie, à une haute
antiquité, puisque le premier Zotoastre y fut initié avant de commencer
sa mission religieuse: or ce prophète est de beaucoup antérieur à Ninus;
la religion qu'il fonda était déjà répandue et puissante dans l'empire d'As-
syrie , au temps de Ninus et de Sémiramis... L'épreuve mis° jadis en
usage par les prêtres de Mithra , afin de s'assurer de la résolution et de
la docilité d'un récipiendaire, est encore aujourd'hui pratiquée dans les
loges de maçonnerie, pour l'un des grades supérieurs. Des épreuves ana-
logues ont dû , à plus forte raison , passer des anciens temples dans les
écoles de magie, et, on le sent, ce qui n'était habituellement qu'une
feinte pouvait au besoin devenir une réalité.

(2) Ci-dessus , chap. ix , page 171'.

(3) En 1689, des Dergers de Brie firent périr les bestiaux de leurs
voisins en leur administrant des drogues sur lesquelles ils avaient jeté de
l'eau bénite et récité des conjurations magiques. Poursuivis comme sor-
ciers, ils furent condamnés comme empoisonneurs : on reconnut que la
hase de ces drogues était de l'arsenic.

DES SCIENCES OCCULTES. 3oi

Alors , certes , les magistrats auraient acquis de grands
droits à la reconnaissance publique, si, éclairés autant que
sévères, ils eussent mis leurs soins à dévoiler le crime
aussi bien qu'à le punir ; si , livrant à la plus grande pu-
blicité sa nature véritable, ils eussent proclamé l'impuis-
sance des magiciens dès qu'ils n'ont point recours à ces
détestables pratiques. De pareilles révélations auraient
enfin guéri les imaginations blessées.

Mais loin de là : les juges ont longtemps raisonné comme
les inquisiteurs , qui , lorsque des dépositions formelles
prouvaient que les secrets des principaux sorciers consis-
taient à fabriquer des poisons, punissaient néanmoins le
forfait imaginaire plutôt que le forfait réel (1). Les législa-
teurs n'avaient pas d'autres yeux que le vulgaire : ils por-
taient contre les sorciers des décrets terribles , et par cela
même ils en doublaient, ils en décuplaient le nombre. Ce
serait mal connaître les hommes que de douter, en ce
sens , de l'efficacité de la persécution. En ouvrant une
vaste carrière aux délations que peuvent dicter la sottise ,
la peur, la haine ou la vengeance , en apprêtant de toutes
parts les instruments de torture, en dressant les bûchers,
ils multiplièrent les aveux forcés, les dénonciations ab-
surdes ou mensongères; en revêtant du caractère saint de
la loi leurs folles terreurs, ils rendirent incurable l'égare-
ment général : la multitude ne mettait point en doute la
culpabilité d'hommes qu'elle voyait poursuivre avec tant
de rigueur ; les hommes éclairés grossissaient les rangs de
la multitude, soit par entraînement, soit pour ne point
devenir suspects eux-mêmes des crimes dont ils auraient
nié l'existence. Comment expliquer autrement la longue
et déplorable histoire des procès de sorcellerie, où l'on

(i) Llorente. Histoire de l'inquisition, tome III, pages 440-44'.

302 DES SCIENCES OCCULTES.

voit chaque jour les accusés confesser, les témoins affir-
mer, les médecins constater, les juges punir des faits ma-
tériellement impossibles! On supposait, par exemple, que
l'insensibilité physique de tout le corps ou d'une partie
seulement était le signe certain d'un pacte avec le diable.
En 1589, quatorze prétendus sorciers, déclarés insensi-
bles à la suite d'une visite légale de chirurgiens, furent
en conséquence condamnés à mort. Sur l'appel interjeté
par ces malheureux, le parlement, séant alors à Tours ,
ordonna un nouvel examen. Il fut avéré, par les hommes
sages qui y procédèrent , que les accusés étaient stupides
ou fous (peut-être devenus tels à la suite des misères
qu'ils avaient endurées) , mais doués d'ailleurs d'une vive
sensibilité physique (1). Cette fois, la vérité fut entendue;
elle leur sauva la vie. Mais ce ne fut là qu'un cas d'ex-
ception. Le cours du xvnp siècle vit encore un grand nom-
bre de procès de sorcellerie ; jusqu'à ce qu'enfin le pro-
grès des lumières , ce bienfait de la civilisation qu'on ne
cesse aujourd'hui de calomnier, dessilla les yeux de l'au-
torité suprême. L'ordonnance de juillet 1682 porte que
les sorciers ne seront poursuivis que comme trompeurs,
profanateurs et empoisonneurs, c'est-à-dire que pour leurs
véritables crimes : et de cet instant le nombre des sorciers
a diminué tous les jours (2).

Cette discussion pourra paraître superflue aux esprits
impatients qui croient que c'est perdre le temps que de
réfuter aujourd'hui l'erreur d'hier ; comme si le dévelop-
pement des causes de nos erreurs ne formait pas une partie
essentielle de l'histoire de l'esprit humain. Et si d'ailleurs,
en Europe, les personnes qui ont reçu quelque instruction

(1) Chirurgie de Pigraf, liv. viiî , chap. 10, page 445.
(ç>) Dulaure. Histoire de Paris , tome V, pages 06-37.

DES SCIENCES OCCULTES. 3o3

ne croient plus aux sorciers , un tel progrès est-il déjà si
ancien, et les lumières se sont-elles étendues dans un
cercle si vaste que ce sujet ne mérite plus que l'oubli? Il
y a cent ans à peine qu'à Paris un livre parut pour appe-
ler la rigueur des lois et la sévérité des tribunaux sur les
sorciers, et sur les incrédules qui nient l'existence de la
sorcellerie et de la magie ; et ce livre reçut alors les élo-
ges des juges de la littérature (1).

Nous avons déjà rappelé le supplice d'une prétendue
sorcière brûlée à Wurtzbourg en 1 760. A la même épo-
que, dans un pays de lumières, aux rigueurs des ma-
gistrats qui ne poursuivaient plus un crime chimérique ,
survivaient les emportements de la crédulité populaire.
« Il n'y a guère plus d'un demi-siècle que l'on noyait en-
» core les sorciers en Angleterre , » écrit un voyageur

admirateur enthousiaste des Anglais «Dans l'année

» 1761, deux vieilles femmes, suspectées de sortilèges,
» furent arrêtées: et, dans le cours des expériences que
» la populace fît sur ces malheureuses, en les plongeant à
» plusieurs reprises dans un étang, elles furent noyées
» dans un lieu appelé Tring , à quelques milles de Lon-
» dres [p). » Malgré le voisinage de la capitale , il ne paraît
pas que l'autorité ait fait la moindre démarche pour punir
deux assassinats , que le voyageur qualifie si doucement
îï expériences.

Après un tel exemple, on conçoit qu'en 1 760, dans une
des provinces intérieures de la Suède (3), il ait fallu Tau-

(1) Traité sur la magie, par Daugis (in-if2 , Paris, 17&2), extrait
avec éloge dans le Journal de Trévoux, septembre 173-2 , pages i534~

(2) Voyage d'un Français en Angleterre (2 vol. in-8°, Paris, 1816),
tome I , page 49°-

(3) En Dalécarlle .. Barbier. Dictionnaire historique , page 119&.

3o4 DES SCIENCES OCCULTES.

torité et le courage de l'épouse d'un grand personnage
pour arracher à la fureur du peuple douze femmes accu-
sées de magie.

En 1 774 ? l'Allemagne, où la philosophie est cultivée
avec tant d'ardeur, l'Allemagne n'a-t-elle pas vu de nom-
breux disciples suivre Gassner et Schroepfer, et embrasser
leurs doctrines de miracles , d'exorcismes , de magie et de
théurgie(i)? En 1783, dans le canton de Lucerne, le cé-
lèbre historien J. Muller et un de ses amis, paisiblement
assis sous un arbre et lisant Tacite à haute voix, furent
assaillis et pensèrent être massacrés par une troupe de
paysans, à qui deux moines avaient persuadé que les
étrangers étaient des sorciers (2).

Au commencement du siècle , on a condamné en France
plusieurs escrocs qui, parcourant les campagnes, affir-
maient aux paysans que l'on avait jeté des sorts sur leurs
bestiaux ou sur eux ; et , non contents de se faire payer
pour lever les prétendus sorts, en désignaient les auteurs,
et suscitaient ainsi de violentes inimitiés et même des
rixes meurtrières.

« En 1810 , dans les écoles de Rome , on argumentait
» encore sérieusement pour savoir si les sorciers sont fous
» ou possédés (3). » On était plus avancé à Paris en
1817 ; on y a publié des ouvrages (4) où l'on soutient
formellement l'existence de la magie , et où l'on applaudit
au zèle des hommes savants et vertueux qui jadis faisaient
brûler les sorciers.

(i) Tiedmann. De Quœstione, etc., pag. ii4-ii5.

(2) C.-V. de Bonstetten. Pensées sur divers objets de bien public ,
pages 23o-232.

(3) Guinan Laoureins. Tableau de Rome vers la fin de i8i4, p. 228.

(4) Les Précurseurs de V Ante-Christ. — Les superstitions et prestiges
des philosophes. Voyez le Journal de Paris , 28 décembre 1817.

DES SCIENCES OCCULTES. 3o5

Que les fauteurs de ces doctrines s'applaudissent; elles
sont encore puissantes dans les contrées lointaines où les
colons ont plus souvent porté les vices que les lumières
de l'Europe. Les terres élevées et arides des îles d'Amé-
rique sont en proie, en été, à des maladies qui ravagent
les haras et les troupeaux , et n'épargnent même pas les
hommes. Quelles aient pour cause la mauvaise qualité
des eaux stagnantes dont on est obligé de faire usage ,
c'est ce qu'on ne peut révoquer en doute , puisque les
habitations arrosées par des eaux courantes échappent
constamment au fléau. Loin de reconnaître cette vérité,
les planteurs attribuent opiniâtrement leurs pertes à des
moyens de sorcellerie pratiqués par leurs esclaves, et ils
font périr dans les tortures les infortunés sur qui le ha-
sard a fixé leurs soupçons (1).

Mais est-il besoin de traverser les mers pour trouver des
exemples de ces horribles extravagances ? En l'année
1817, dans une commune de la Flandre orientale, un
père a assassiné sa fille, âgée de dix ans , parce que , a-t-il
dit , elle était sorcière : il préparait le même sort , et par
un motif semblable , à sa femme et à sa sœur (2). On a
prétendu que ce misérable était en délire : quel délire
que celui qui, d'un époux, d'un père , fait un assassin !
Quelle effroyable crédulité que celle qui conduit à un
pareil délire ! Comment qualifier le crime de ceux qui le
font naître , de ceux qui l'entretiennent ?

En 1 826 , la ville de Spire a été le théâtre d'un scan-
dale affligeant, moins encore par le caractère que lui
imprime la qualité des personnes qui l'ont donné que par
les conséquences morales qui peuvent en découler. L'é-

(1) Je tiens le fait d'un témoin oculaire.

(2) Voyez le Journal rie Paris , jeudi 3 avril 1817, pasre 3.

20

3o6 DES SCIENCES OCCULTES.

vêque de cette ville, « mort à l'âge de quatre-vingt-deux
» ans , et qui avait légué 20,000 florins à sa cathédrale ,
» n'a point été enterré , comme ses prédécesseurs , dans
» une chapelle de son église ; le clergé n'a voulu prendre
«aucune part à ses funérailles, parce qu il accusait ce
» vénérable prélat de sorcellerie (1). »

Nous étonnerons-nous désormais de la crédulité bar-
bare de la multitude, quand ses guides religieux lui don-
nent de tels exemples ?

Dans la presqu'île d'Héla ? près de Dantzick , un char-
latan accuse une femme d'avoir jeté sur un malade un
sort malfaisant. On s'empare de cette malheureuse , on la
torture à plusieurs reprises pendant deux jours ; on essaie
deux fois de la noyer ; on finit par l'assassiner à coups
de couteau , parce qu'elle refuse d'avouer qu'elle est sor-
cière , parce qu'elle se déclare incapable de guérir le
malade (2).

Dans notre patrie aussi , dans la France justement or-
gueilleuse de ses lumières , de sa civilisation , de la dou-
ceur de ses mœurs, l'erreur a porté ses fruits. Une
paysanne des environs de Dax tombe malade ; un fourbe
persuade aux amis qui l'entourent que sa maladie est
l'effet d'un sort jeté sur elle par une de ses voisines. Ils
se saisissent de celle-ci , la frappent violemment , puis la
plongent dans les flammes pour la forcer à lever le sort ;
ils l'y retiennent , malgré ses cris , ses prières , ses ser-
ments; ce n'est que lorsqu'ils la voient près d'expirer qu'ils
la poussent hors de la maison (3).

Ce crime a été commis il y a onze ans... il vient de se

(1) Voyez le Constitutionnel du i5 août 1826.

(2) Voyez le National du 28 août 1 836.

(3) Voyez le Constitutionnel , n° du 26 juillet 1826.

DES SCIENCES OCCULTES. 3o~

renouveler dans un village du département du Cher. Ac-
cusée d'avoir ensorcelé des bestiaux , la victime succom-
bera probablement aux traitements atroces qu'elle a
endurés (1). Les interprètes de la justice poursuivent les
coupables ; ils les puniront. Eh ! qu'importe la condam-
nation de quelques insensés ! c'est la source du mal qu'il
faut tarir. Sommes-nous donc encore au temps où l'on
professait qu'il faut que le peuple reste ignorant et croie
tout sans examiner rien ? Dans les écoles ouvertes aux
classes pauvres , osera-t-on dire un mot qui les prémunisse
contre les dangers d'une crédulité aveugle? Et toutefois,
jusque dans le voisinage de la capitale , les campagnes
sont infectées de livrets de sorcellerie. Je parle de ce que
j'ai vu; j'en ai distingué un , entre autres , imprimé très
récemment : c'est ce qu'attestaient le caractère typogra-
phique, la blancheur du papier, l'état de conservation et
la propreté du livret, si remarquable entre les mains
grossières d'un pâtre. Dans celui-là, au milieu d'absurdi-
tés et de lambeaux de grimoire , on trouve des recettes
moins innocentes : celle , par exemple , de la composition
d'une eau de mort , poison violent, mais indiqué comme
propre à transmuer en or tous les métaux. Une autre
recette doit servira procurer l'avortement, et ordonne
l'emploi d'un médicament plus énergique dans le cas où
la mère aurait senti remuer son enfant ; tant il est vrai ,
comme nous l'avons déjà observé , que des leçons de crime
se sont mêlées presque toujours aux rêveries des sor-
ciers !

Faut-il donc laisser Terreur s'enraciner ? ou est-ce le
devoir d'un homme de bien de la combattre dans son
principe , jusqu'à ce que le progrès des lumières préserve

(i) Voyez le National du 6 novembre i 836 ^

3o8 DES SCIENCES OCCULTES.

de ses atteintes l'homme même le plus simple et le plus
borné? Faut-il sauver de ses conséquences ceux qui se
croiraient un pouvoir surnaturel et ceux que l'effroi de ce
pouvoir tourmenterait d'inquiétudes aussi redoutables par
leurs suites que ridicules par leur origine ? ou n'est-ce
ici qu'une question oiseuse de philosophie ? Sont-ils si
éloignés de nous , les siècles où , agitée de terreurs fréné-
tiques et d'autant plus difficiles à guérir par le raisonne-
ment qu'elles ne portaient sur aucun motif déterminé , la
multitude dévouait au supplice des êtres paisibles ; où sur
un mot, sur un bruit vague , un peuple entier devenait
accusateur, juge et bourreau? Ces terreurs qui changent
l'homme en bête féroce , n'offrent-elles pas un grand
moyen de trouble , de vengeance , de pouvoir, à ceux qui
les fomentent , à ceux dont le but avoué est d'asservir les
princes et les nations ? Et dussent les lignes que j'écris
me valoir une accusation de sacrilège de la part de quel-
ques hypocrites de fanatisme , que fais-je , que d'obéir à
ma conscience , quand je réduis à sa honteuse absurdité
une croyance contraire aux plus chers intérêts de la so-
ciété humaine , comme à tout ce que peut enseigner de la
puissance , de la sagesse et de la bonté de Dieu , une
piété véritable ?

DES SCIENCES OCCULTES. 3©g

CHAPITRE XIX.

Action de l'imagination ; préparée par la croyance habituelle à des récits
merveilleux; secondée par des accessoires physiques , parla musique,
par l'habitude d'exalter les facultés morales , par une terreur irréfléchie,
par les pressentiments. Les mouvements sympathiques propagent les
effets de l'imagination. Guérison produite par l'imagination. Ecarts de
l'imagination troublée par les maladies , par les jeûnes , les veilles et
les macérations. Remèdes moraux et physiques opposés avec succès
aux écarts de l'imagination.

Aux causes physiques qui plongeaient les prétendus sor-
ciers en des égarements déplorables , se joignait un auxi-
liaire qui seul semble capable de les remplacer toutes ,
l'imagination.

Tel est son pouvoir, que , par ses égarements, quelques
hommes ont voulu , en effet, expliquer toutes les illusions
magiques : c'est aller trop loin. L'imagination combine les
impressions reçues ; elle ne crée rien. Dans les fantômes
du sommeil , dans les délires de la veille, elle ne présente
rieu que l'on n'ait vu ou senti , ou dont on n'ait entendu
parler. La terreur , la tristesse, l'inquiétude, la préoccu-
pation, produisent facilement cet état intermédiaire entre
le sommeil et la veille , où les songes deviennent de véri-
tables visions. Proscrit par les triumvirs , Cassius-Par-
mensis s'endort en proie à des soucis trop bien justifiés
par sa position. Un homme d'une figure effrayante îuiap-

3 10 DES SCIENCES OCCULTES.

paraît, lui dit qu'il est son mauvais génie. Habitué à croire
à l'existence de ces êtres surhumains , Cassius ne doute
point de la réalité de l'apparition ; et pour les esprits su-
perstitieux , elle devient le présage certain d'une mort
violente qu'un proscrit ne pouvait guère éviter.

La même explication convient à la vision qui affligea
Brutus, sans l'intimider, la veille de la bataille de Phi-
lippes. Elle s'applique avec plus de force encore au rêve
de l'empereur Julien (1). Un génie parut s'éloigner de lui,
d'un air consterné, la nuit qui précéda sa mort: c'était le
génie de l'empire, dont ses yeux retrouvaient partout l'i-
mage, reproduite sur ses monnaies, révérée par ses sol-
dats au milieu de ses étendards , et sans doute aussi pla-
cée dans sa tente. Inquiété par la disette qui tourmentait
ses troupes, certain qu'au sein même de son armée , une
religion contraire à la sienne suscitait contre lui de nom-
breux ennemis et peut-être des assassins , à la veille de
donner une bataille décisive, est-il surprenant que le som-
meil qui l'accablait fût agité par des songes sinistres ; est-
il surprenant que le disciple enthousiaste des philosophes
théurgistes dont la doctrine assignait aux génies un rôle si
important , vît en songe et crût avoir vu réellement le gé-
nie de l'empire , morne et prêt à l'abandonner?

Une femme âgée pleurait un frère qu'elle venait de per-
dre: tout-à-coup elle croit entendre sa voix, que, par une
déception condamnable , on contrefaisait près d'elle. Éga-
rée par l'effroi, elle affirme que l'ombre de son frère lui

est apparue resplendissante de lumière Elle n'aurait

point eu cette vision, si dès l'enfance on n'avait chargé
sa mémoire de contes de revenants et d'apparitions. Ces
contes remontent aux temps les plus anciens ; et alors ils

i) Ammian. Marcell., lib. xxv.

DES SCIENCES OCCULTES. 3 1 t

n'étaient pas mensongers. Rappelons-nous les sanctuaires
où, du temps d'Orphée, on évoquait les morts. Nous
avons trouvé jusque dans l'antique Judée ces apparitions
fantasmagoriques. Les premiers récits qui en furent faits
n'étaient donc fondés ni sur de vains songes, ni sur l'é-
garement de l'imagination, ni sur le désir de tromper:
on avait vu réellement ce que l'on disait avoir vu , et ce
que, si souvent stimulées par ces récits ou par leur souve-
nir , la douleur et la curiosité ont craint ensemble et dé-
siré de voir.

Dans les montagnes d'Ecosse et dans quelques contrées
de l'Allemagne, on croit encore à la réalité d'une appari-
tion merveilleuse, qui est , dit-on , le présage dune mort
prochaine (1). On voit, hors de soi, un autre soi-même,
une figure en tout semblable à soi pour la taille, les traits,
les gestes et l'habillement. Produire un miracle semblable
n'est-ce pas au-dessus des ressources de l'art? 11 suffira
d'un miroir concave , segment d'une sphère de grande di-
mension , fixé au fond d'une armoire profonde : disposez
au-dessus de l'armoire une lampe dont la lumière ne
puisse y pénétrer directement , mais, au contraire, tombe
dans toute sa force sur le point où il faudra se placer
pour obtenir du miroir le plus grand effet possible. A ce
même point, conduisez-y à son insu un homme peu in-
struit et enclin aux rêveries et aux terreurs du mysti-
cisme ; que les battants de l'armoire , en s'ouvrant , lui
présentent à l'improviste la glace décevante... Il voit,
du sein des ténèbres , sortir et s'avancer vers lui sa pro-

(i) Walter Scott. A legend of Montrose , chap. xvii. Note. IVrailhs.
— Fantasmagoriana ou Recueil d'histoires , etc., traduit de l'allemand
(2 vol. in-12. Paris, 1812), tome II, pages 126-142.

3lQ DES SCIENCES OCCULTES.

pre image, brillante de clarté (1) ; il croit pouvoir la sai-
sir ; il fait un pas de plus : elle disparaît. 11 ne peut expli-
quer naturellement cette vision ; il ne le tente pas : mais
il a vu , bien réellement vu , il en est sûr , il ne peut
l'oublier. Ce souvenir le poursuivra, l'obsédera, et bien-
tôt peut-être exaltera assez son imagination pour que le
phénomène se reproduise spontanément sans Faide de
causes extérieures. Que le désordre de l'esprit se commu-
nique aux organes; que l'homme crédule languisse, dépé-
risse , qu'il meure... la mémoire de sa fin douloureuse lui
survivra. Des êtres malades ou prédisposés à le devenir
en répéteront la légende ; ils la méditeront ; ils en impré-
gneront leurs rêveries ; ils finiront par voir eux-mêmes le
miracle qu'ils ont entendu conter dès leur enfance ; et per-
suadés que c'est lavant-coureur d'une mort prompte, ils
mourront de leur persuasion.

Si telle est encore la crédulité humaine , supposera-t-
on qu'en des jours moins éclairés, les thaumaturges, doués
d'ailleurs de tant de moyens d'agir sur l'imagination (2),
aient laissé oisif un instrument si propre à étendre l'em-
pire du merveilleux? Ëtayés de quelques faits réels, mais
extraordinaires, les récits de prodiges et de miracles sub-
juguaient partout la crédulité; ou plutôt ils faisaient ?
comme de nos jours, presque toute l'instruction départie
au vulgaire, et disposaient d'avance les yeux à tout voir,
les oreilles à tout entendre , et les esprits à tout croire.

(1) « Je m'approchai de l'armoire... Les deux battants se déploient
» sans faire le moindre bruit. La lumière que je tiens à la main s'éteint;
» et, comme si je me trouvais devant un miroir, mon image fidèle sort de
» l'armoire : l'éclat qu'elle répand éclaire une grande partie de l'apparte-
» ment, etc. » Fantasmagoriana f tome II, pages 1 37-1 38.

(2) Voyez ci-dessus chap. xm , ce qui a été dit sur les illusions d'op-
tique que savaient produire les anciens thaumaturges.

DES SCIENCES OCCULTES. 3l3

Ainsi préparée , puis exaltée par quelque cause énergi-
que, où s'arrêtera l'imagination? Terrible et séduisante
tour à tour, mais toujours prompte à nous confondre par
des phénomènes imprévus , et à s'enivrer elle-même de
merveilles fantastiques : suspendre ou exalter au plus haut
degré Faction de nos sens; soustraire le jeu de nos orga-
nes à l'empire de notre volonté et à la marche constante
de la nature ; leur imprimer des mouvements et une force
inconnue, ou les roidir et les frapper d'immobilité; trou-
bler l'àme jusqu'à la folie, jusqu'à la frénésie ; créer tantôt
des délices au-dessus de l'humanité, et tantôt des terreurs
plus dangereuses que les périls quelles nous représen-
tent : tels sont les écarts de l'imagination, tels sont ses
jeux. Et , dominée à son tour par le trouble survenu dans
nos fonctions physiques , elle enfantera encore des er-
reurs, des craintes , des délires , des tourments surnatu-
rels, jusqu'à ce que des remèdes purement matériels, en
guérissant le corps , rendent à l'àme le calme que lui avait
fait perdre l'état maladif des organes.

Que de miracles opérera entre les mains du thauma-
turge habile à le manier, un ressort susceptible d'appli-
cations si variées , et doué d'une force si irrésistible ! Ne
parlons pas seulement d'esprits bornés , d'êtres ignorants
et faibles comme les infortunés dont nous avons tout-à-
l'heure retracé les misères; que l'homme le plus ferme se
suppose en butte , à son insu, à toutes les causes qui peu-
vent agir sur l'imagination ; osera-t-il dire : Ces efforts
seront vains; ma vigueur morale triomphera; le trouble
n'entrera point dans mon cœur, ni le désordre dans mes
pensées?

Les anciens n'ont point ignoré le parti que, sous tant de
rapports, on peut tirer de l'imagination. Cet agent redou-
table explique un grand nombre de merveilles que nous

3 1 4 DES SCIENCES OCCULTES.

racontent leurs histoires. Notre marche est tracée : nous
devons rendre ces merveilles croyables , en leur opposant
des faits analogues observés par les modernes , faits dans
lesquels on ne soupçonne pas plus l'imposture que l'in-
tervention d'une puissance surnaturelle.

Ne portant pas moins de calme que de persévérance
dans ses mystiques rêveries, la célèbre madame Guyon
déclarait à Bossuet, son accusateur et son juge, et elle
rapporte dans sa Vie (i), qu'elle recevait de Dieu une telle
abondance de grâce que son corps ne pouvait la suppor-
ter : il fallait la délacer, la mettre sur son lit; il fallait
qu'une autre personne reçût d'elle la surabondance de
grâce dont elle était remplie : cette communication qui
s'opérait en silence , souvent même sur des absents, pou-
vait seule la soulager. Le duc de Chevreuse, homme sé-
rieux et de mœurs austères, affirmait aussi à Bossuet que,
quand il était assis près de madame Guyon, il ressentait
cette communication de la grâce, et il demanda ingénu-
ment au prélat s'il n'éprouvait point un mouvement sem-
blable (q). Dignes à la fois de ridicule et de compassion,
ces deux personnes étaient-elles bien éloignées des pro-
phètes et des Pythies , que l'on nous peint comme subju-
gués par le dieu dont la présence remplissait tout leur
être, et forcés de proférer les oracles que lui-même met-
tait dans leur bouche pour les annoncer au monde?

Que l'exaltation augmente : l'homme tombera dans l'ex-
tase également propre à faire croire à des merveilles et à
en opérer, parce qu'il soustrait l'homme à l'empire de la

(i) Vie de madame Guyon écrite par elle-même , tome II, chap. i3
et 22 ; et tome III, chap. i.

(2) Burigny. Vie de Bossuet (in- 12. Paris, 1761), pages 27 \ , 27λ
et 280.

DES SCIENCES OCCULTES. 3 1 5

raison comme à celui des impressions physiques. L'extase
a attiré Fattention des physiologistes , et a provoqué des
recherches savantes dont les résultats seront probable-
ment confirmés par des observations ultérieures. L'exami-
ner sous ce point de vue nous écarterait trop de notre
sujet : bornons-nous à des faits qui s'y rattachent immé-
diatement. On assure que les Hindous tombent à volonté
en extase ; l'extase est un état fréquent chez les Kamtcha-
dales et les ïakontes , et chez les indigènes du nord et du
midi de l'Amérique. On l'observe dans les îles Sandwick
et à Taïti , depuis que les persécutions religieuses exer-
cées, dans ces contrées jadis fortunées, par les mission-
naires européens, exaltent l'imagination des sectateurs
de l'ancienne religion (i). L'extase est en quelque sorte
un bienfait pour des peuples ignorants et superstitieux;
elle leur fait momentanément oublier les misères sous le
poids desquelles se traîne leur existence languissante. On
peut , en ce sens , l'assimiler soit à l'ivresse , soit à l'en-
gourdissement profond produit par les drogues stupé-
fiantes dont se sont quelquefois aidés des malheureux
pour se soustraire aux angoisses de la torture (2). Volney
attribue , en effet , à un état voisin de l'extase le courage
impassible que déploie, au milieu des plus effroyables
tourments , l'indigène de l'Amérique septentrionale (3).

L'extase a surtout l'avantage de suppléer, pour les
croyants, à la froideur des preuves et à l'insuffisance des
descriptions de la félicité céleste. Susceptible dans sa frêle
nature de douleurs prolongées et de courtes jouissances,
l'homme se fait plus facilement une idée des tourments de

• 1) Ferdinand Denis. Tableau des Sciences occultes , pag. 20 i- 2o5.

(2) Voyez ci-dessus, chapitre xvn.

(3) OEuvres complètes de Volney, tome VII , pag. 443-45o.

3l6 DES SCIENCES OCCULTES.

l'enfer que des plaisirs des cieux. L'extase ne décrit pas
ces plaisirs , elle n'en prouve point l'existence future; elle
les fait actuellement goûter. Que les anciens eussent étudié
les causes de l'extase et connu sa puissance , c'est ce dont
il est difficile de douter (i). Et si, pour y conduire une
imagination ardente, il fallait s'aider d'agents secondai-
res , les thaumaturges n'avaient-ils point à leurs ordres la
pompe des cérémonies , l'éclat des prestiges , le charme
des spectacles, les séductions de la mélodie? La musique
suffirait pour livrer des âmes neuves et tendres aux plus
délicieuses illusions. Grâce à elle, deux fois dans sa jeu-
nesse Chabanon (2) éprouva ce qu'on raconte des extases
des saints : «Deux fois, dit-il, au bruit des orgues et d'une
» musique sainte, je me suis cru transporté dans le ciel; et
» cette vision avait quelque chose de si réel , j'étais telle-
» ment hors de moi tout le temps qu'elle a duré, que la
» présence même des objets n'aurait pas agi plus forte -
» ment. » Placez ce jeune homme , en des temps moins
éclairés, sous la discipline de thaumaturges intéressés à
cultiver ses dispositions à la rêverie, l'extase momentanée
deviendra bientôt une vision positive, durable, dont il ne
doutera pas plus que de sa propre existence ; il en attestera
la vérité avec la fermeté d'un homme convaincu , avec
l'enthousiasme d'un martyr.

Nous avons déjà parlé de l'influence magique des sons
harmonieux (3); nous pourrions aussi rappeler Alexandre
et Éric-le-Bon (4), tous deux enflammés d'une colère ho-

(1) Tertullian. De Extasi.

(2) Chabanon. Tableau de quelques circonstances de ma vie , e\c.
OË uvres posthumes , pages 1 o- 1 1 .

(3) Ci-dessus, ehap. vu.

(/,) Saœo Grammat. Hist. Dan. lib. xu, pag. 2Ô'4-2o5.

DES SCIENCES OCCULTES. 3 1 7

micide par des chants belliqueux. Ce qu'éprouvèrent ces
deux héros se reproduit encore sur les soldats qui mar-
chent au combat au son des instruments guerriers.

Seule , sans secours extérieurs , sans impressions phy-
siques, l'imagination peut s'échauffer jusqu'à la fureur,
jusqu'au délire.

Pour s'en convaincre , il suffit de tenter sur soi-même
une expérience analogue, en se passionnant pour ou con-
tre un objet dont on occupe sa pensée : on sera surpris
du degré de colère ou d'attendrissement auquel conduira
bientôt cette illusion volontaire. Qu'on se demande ensuite
si l'auteur dramatique , pour trouver l'accent de la pas-
sion, ne doit pas s'identifier au personnage passionné
qu'il met en scène. Partout où il n'y parvient pas , l'élo-
quence et la poésie lui offrent d'insuffisantes ressources ;
on aperçoit que c'est lui qui parle, et non pas son héros.
L'acteur, à son tour , ne peut réussir s'il ne devient vrai-
ment l'être qu'il représente, autant du moins que le lui
permettent les convenances théâtrales. Le costume , le
cortège , la présence et les discours des personnages qu'il
doit combattre ou défendre, le secondent dans son illu-
sion : il est ému avant de songer à nous émouvoir, ses cris
partent du cœur , ses larmes sont des larmes véritables.
Que sera-ce si un intérêt personnel, présent, profond, se
rattache aux passions , aux sentiments qu'il exprime ? Il
sera alors tout ce qu'il paraît être; et avec plus de vérité
peut-être , ou du moins plus d'énergie que le personnage
même dont il fait revivre les transports. Allons plus loin :
délivré de la contrainte qu'imposent les regards du pu-
blic, plaçons l'être passionné dans la situation où j'ai ob-
servé plusieurs fois une jeune femme , douée d'une orga-
nisation forte et d'une imagination très mobile et très
vive. Il eut été plus qu'imprudent de lui confier le per-

3l8 DES SCIENCES OCCULTES.

sonnage d'une héroïne , entonnant le chant de guerre, et
se précipitant , le fer à la main , sur les ennemis de son
pays. Cette pensée seule, une arme dont elle se saisissait,
quelques mots, quelques vers qu'elle récitait, l'enivraient
soudain d'une fureur qui contrastait singulièrement avec
son caractère gai et affable : l'être le plus aimé n'eût pas
été longtemps à l'abri de ses coups... Sa rapide et redou-
table exaltation rend pour moi croyable ce que l'on rap-
porte des héros Scandinaves. « Il leur prenait de temps
» en temps des accès de frénésie.,. Ils écumaient, ne
» distinguaient plus rien , frappaient au hasard de leur
» épée amis et ennemis , arbres, pierres , objets animés
» et inanimés. Ils avalaient des charbons ardents, et se
» précipitaient dans le feu... L'accès fini, ils éprouvaient
» un long épuisement (1). » Si , comme le paraît croire
l'auteur que je transcris, ils avaient cédé alors à l'action
d'un breuvage enivrant, les Sagas , qui contiennent tant
d'exemples du fait, en auraient quelquefois rappelé la
cause. Ces mouvements furieux, je n'en doute pas , nais-
saient d'une imagination qu'une exaltation habituelle ren-
dait susceptible d'une exaltation excessive. Ces guerriers,
qui ne connaissaient de bonheur que celui de voir couler
le sang, le sang de l'ennemi ou le leur, et qui n'ouvraient
le séjour céleste qu'aux héros morts dans les combats ,
n'avaient besoin que de leurs propres sentiments pour se
livrer à cette frénésie passagère : on s'étonnerait presque
qu'ils n'y fussent pas continuellement en proie.

L'excès de la peur produira-t-il quelquefois le même
délire que l'excès du courage? Pourquoi non, si l'un et
l'autre troublent également la raison? « Les Samoïèdes

(i) Depping. Histoire des expéditions des Normands et de leur éta-
blissement en France au xe siècle , tome I , p. /iG.

DES SCIENCES OCCULTES. 3l 9

» dit un voyageur (i) , sont extrêmement susceptibles de
» crainte. Lorsqu'on les touche inopinément , ou que leur
» esprit est frappé de quelque objet imprévu et effrayant,
» ils perdent l'usage de la raison 9 et entrent dans une fu -
» reur maniaque. Ils se saisissent d'un couteau , d'une
» pierre , d'une massue , ou de quelque autre arme , et se
» jettent sur la personne quia causé leur surprise ou leur
» frayeur. Ne peuvent-ils satisfaire leur rage ; ils hurlent
» et se roulent à terre, comme des personnes aliénées. »
Observons que la cause primitive de ces accidents est la
peur que les Samoïèdes ont des sorciers , et que le délire
qui en est la conséquence fait passer pour sorciers les
malheureux qu'il tourmente : quelle mine féconde à ex-
ploiter pour les artisans de miracles !

Sous un rapport plus général , la crainte livre l'homme
faible au pouvoir de celui qui sait la lui inspirer. Si ,
comme l'ont pensé plusieurs observateurs, la crainte est
le principe de tout ce qu'il y a de réel dans ce que l'on ra-
conte des serpents et d'autres animaux , habiles à charmer
le faible oiseau dont ils veulent faire leur proie, le regard
de l'homme fort et menaçant doit exercer une action ana-
logue sur les hommes timides : ils ne peuvent en effet le
soutenir ; leurs forces enchaînées les laissent immobiles ,
stupides , sous le poids du charme. Rien de plus commun
aussi , dans les légendes de tous les pays, que des magi-
ciens dont le regard fascina teur exerce une puissance
inévitable. Cette puissance n'est pas tout-à-fait chimé-
rique : commune et médiocre dans son principe , elle
prend sur une imagination effrayée un ascendant sans
bornes.

Eh ! l'homme lui-même ne conspire-t-il pas en faveur

(1) Wagner. Mémoires surin Russie, etc., page 207.

320 DES SCIENCES OCCULTES.

de cet ascendant , lorsque spontanément et en cherchant
même à s'étayer de raisonnements plausibles, il se livre à
des terreurs meurtrières? Sans qu'une cause extérieure
provoque sa folie, un esprit faible (qui souvent même n'est
faible que sur ce point) se frappe d'une idée fixe : tel âge
amènera nécessairement la fin de la vie ; telle maladie ne
peut avoir qu'une issue funeste ! Combien de ces vains
pressentiments ont rendu inévitable l'événement qui a
semblé les justifier ! Ils agissaient dune manière continue
et destructive sur des organes affaiblis, mais auxquels l'ab-
sence de ces idées douloureuses aurait permis de recou-
vrer bientôt leur vigueur naturelle.

Au lieu de naître spontanément dans une âme où la rai-
son peut encore la combattre , que la crainte soit la consé-
quence d'un pouvoir redoutable auquel on n'ose point assi-
gner de limites , ses effets ne seront ni moins sûrs ni
moins terribles que ceux du fer et du poison. Un exemple
récemment connu vient se joindre, pour le prouver, à tous
les faits dont les histoires anciennes pourraient nous offrir
le témoignage. Aux îles Sandwick, il existe une com-
munauté religieuse qui prétend tenir du ciel , le don de
faire périr , par les prières qu'elle lui adresse , les enne-
mis dont elle veut se défaire. Si quelqu'un encourt sa
haine , elle lui annonce qu'elle va commencer contre lui
ses imprécations; et, le plus souvent, cette déclaration
suffit pour faire mourir de frayeur ou déterminer au sui-
cide l'infortuné en butte à Tanathème (i).

Que Ton s'étonne après cela si, accompagné d'un re-
gard terrassant, l'arrêt de mort, sorti de la bouche d'un

(i) Lisianski. Voyage autour du monde en i8o3-i8o6. Bibliothèque
universelle , année 1816. Littérature, tome III, pages \6i-\G3.

DES SCIENCES OCCULTES. 32 1

thaumaturge , a quelquefois été exécuté par la terreur, à
l'instant où il venait d'être prononcé.

Des cas extrêmes, et dès lors toujours rares , passons à
d autres effets de l'imagination qui , moins effrayants, ne
sont pas moins propices aux excès d'un thaumaturge.

L'empire qu'exercent sur les organes la sympathie et le
penchant à l'imitation , ils l'exercent aussi sur l'imagina-
tion. Comme le rire , le bâillement et les pleurs , les va-
peurs et l'enthousiasme sont contagieux. Tourmentée d'une
mélancolie hystérique, une veuve exécutait les actions
étranges que l'on attribue aux démoniaques : quelques
jeunes filles qui l'entouraient ne tardèrent point à être atta-
quées du même mal; elles en guérirent dès qu'on les éloi-
gna d'elle. La veuve elle-même, traitée par un médecin
habile , recouvra la raison avec la santé (1). Que d'histoi-
res de démoniaques peuvent se réduire à ce peu de mots î
Dans l'histoire des convulsions de Saint-Médard , dans
celles qui présentent une fouie de personnes tombées à
la fois sous l'empire du malin esprit, on aurait tort de
supposer qu'il n'y avait que des fourbes : le plus grand
nombre , au contraire , se composait d'hommes de bonne
foi , soumis à la nécessité de l'imitation , par une organi-
sation mobile, un esprit faible, une imagination échauffée.
Les poètes n'ont probablement rien exagéré , quand ils
ont peint la fureur dont étaient saisies les bacchantes ,
dans la célébration des orgies. La plupart de ces ména-
des , enivrées au moral plus qu'au physique , ne faisaient
qu'imiter involontairement les transports de quelques
prêtresses : soit que celles-ci se bornassent à jouer un
rôle convenu , soit que, placées elles-mêmes sous l'empire
de l'imagination , exaltées par les liqueurs spiritueuses,

(i) Fromman. De Fascinations , etc., page 55.

3a 1 DES SCIENCES OCCULTES-

les chants , les instruments de musique , les cris , le dés-
ordre mystique qui les entouraient , elles fussent les pre-
mières à ressentir tout ce qu'inspirait leur exemple.

L'imagination n'est pas toujours malfaisante : combien
ne lui doit-on point de guérisons inespérées, subites, pro-
digieuses ! Nos livres de médecine sont remplis de faits de
ce genre qui , chez les peuples peu éclairés , passeraient
facilement pour des miracles. Il faut même quelque ef-
fort de raison pour ne rien voir que de naturel dans les
effets rapides de l'imagination. L'homme est si fort habi-
tué à chercher du merveilleux, partout où la cause ne
frappe point ses yeux aussi prochainement que l'effet ! Le
Magnétisme animal, dont tous les phénomènes réels sont
produits par l'imagination émue , fut d'abord prôné par
des charlatans comme un agent physique : entre les mains
des fanatiques et des fourbes , il est devenu une branche
de la théurgie moderne ( 1).

« Quand l'imagination frappée fait désirer au malade
» un remède , ce qui naturellement est sans efficacité peut
» en acquérir une très favorable : ainsi un malade peut
» être soulagé par des cérémonies magiques, si d'avance il

(i) Le sommeil magnétique et les effets miraculeux qi/îl produit ont
été prédits, dès 1763, par Swedenborg, quand il a dit : « L'homme peut
« être élevé à la lumière céleste , même en ce monde , si les sens corpo-
» rels se trouvent ensevelis dans un sommeil léthargique, etc. » [De la
Sagesse ange li que , n° 257.) Ce rapprochement appartient aux partisans
de Swedenborg : mais ils se hâtent d'ajouter qu'il ne faut pas croire à tout
ce que disent les somniloques ou somnambules ; que tout ce qui est ré-
vélé n'est pas bon. Ils se fondent sur ce verset de saint Jean : « Ne croyez
» point à tout esprit; mais éprouvez les esprits pour savoir s'ils sont de
» Dieu.» (Joann Epist. 1 , cap. iv, vers. 1.) Ils recommandent surtout
de ne point croire les somniloques qui contesteraient à Swedenborg sa
qualité d'envoyé de Dieu , ou qui parleraient contre sa doctrine. (Dail-
lant-Latouche. Abrégé des ouvrages de Swedenborg, page lv, lviii.)

DES SCIENCES OCCULTES. 3^3

» est persuadé qu'elles doivent opérer sa guérison (1). »
Ces paroles d'un ancien médecin n'expliquent-elles pas
tout ce qu'il y a de constaté dans les applications heureu-
ses du Magnétisme animal, du Ferkinisme, delà Poudre
sympathique, et des jongleries du même genre que l'an-
tiquité et les temps modernes ont vues tour à tour triom-
pher et tomber dans le mépris ?

L'imagination , si puissante sur nos organes , est égale-
ment soumise à leur influence perturbatrice, quand la ma-
ladie a dérangé l'harmonie de leurs fonctions.

Dans le ive siècle avant notre ère, Carthage était en
proie à une des affections endémiques auxquelles les an-
ciens donnaient le nom de peste : agités d'un transport fré-
nétique , la plupart des malades sortaient en armes pour
repousser l'ennemi qu'ils croyaient avoir pénétré dans la
ville (2). Exténués par la fatigue, la faim, la désolation,
sur le radeau où on les avait si cruellement abandonnés ,
les naufragés de la Méduse (3) éprouvaient des illusions
extatiques dont le charme, quelquefois , contrastait affreu-
sement avec leur position désespérée. Dans ces deux cas,
le désordre moral put être augmenté par la sympathie et
le penchant à l'imitation. Mais les exemples individuels et
récents ne nous manqueront pas. Dans sa Correspondance ,
la mère du duc d'Orléans régent raconte, d'une dame de sa
connaissance , une anecdote qui paraît le comble de l'ab-
surdité (3), et qui n'a rien que de vraisemblable, si l'on y

(1) De Incantatione libellus (inter libros Galeno ascriptos). « Quando
» mens humana rem amat aliquam , etc. »

(2) Diod. Sic. y lib. xv, cap. ix.

(3) Relation du naufrage de la Méduse, ire édition, p. 12-7.3.

(4) Mémoires sur la cour de Louis XIV, etc. , à la date du 18 avril
17 19, pages 74-75 de l'édition de 18*23.

3^4 DES SCIENCES OCCULTES.

reconnaît une vision produite, chez une femme en couches,
par le transport qui accompagne la fièvre de lait. Victime
d'habitudes meurtrières, un jeune homme tombe dans le
marasme (i) : il est assiégé de fantômes, et se plaint d'en-
tendre sans relâche retentir à ses oreilles l'arrêt de son
éternelle condamnation. Dans l'état d'affaissement qui sui-
vit une maladie inflammatoire, un homme également dis-
tingué par son esprit et par ses talents militaires, fut assailli
de visions d'autant plus étranges qu'il jouissait en même
temps de la plénitude de sa raison , qu'aucun de ses sens
n'était altéré, et que néanmoins les objets fantastiques qui
l'obsédaient, et qu'il savait bien ne point exister, frappaient
sa vue aussi fortement, et lui étaient aussi faciles à énu-
mérer et à décrire, que les objets réels dont il était envi-
ronné (2).

On sera peu étonné de voir, dans tous les pays, les
thaumaturges débiliter les organes pour dominer plus sû-
rement l'imagination. Les macérations et les jeunes étaient
une partie essentielle des initiations anciennes; il fallait
également s'y soumettre avant de recevoir la réponse de

(1) Ce malade recevait , en 181 8 , les soins de M. le docteur Marc.

(2) M. le lieutenant-général Thiebault, qui m'a permis de le citer. —
Observons que des hallucinations semblables ont été éprouvées par des

ersonnes bien portantes. Le savant Gléditzsch, à trois heures après-midi,
vi nettement , dans un coin de la salle de l'Académie de Berlin, Mauper-
tuis, mort à Bâle quelque temps auparavant. Il n'attribua cette illusion
qu'à un dérangement momentané de ses organes; mais, en en parlant, il
affirmait que la vision avait été aussi parfaite que si Maupertuis eut été
vivant et placé devant lui. (D. Thiebault. Souvenirs d'un séjour à Ber-
lin , tome V, page 21, ve édition.) — « L'aïeul maternel de Bonnet. , en
» santé et indépendamment de toute impression extérieure, voyait des fi-
» gures d'hommes, d'oiseaux, de bâtiments, se produire, se mouvoir,
» grandir , 'décroître, disparaître... Sa raison n'en était point altérée : il
» savait bien que c'était une illusion. » (Laplace. Essai philosophique sur
les probabilités , pages 21^-226.)

DES SCIENCES OCCULTES. 3^5

certains oracles , et- surtout de ceux qui ne se révélaient
que dans des songes (i ).

On n'ignore pas combien l'irritation du sens de la vue,
causée par de longues veilles ou par la contemplation as-
sidue de corps lumineux , dispose à voir des fantômes ,
surtout quand l'esprit est troublé et le corps affaibli. La
principale épreuve à laquelle sont soumis les Sanniassys
{contemplateurs) hindous, consiste à regarder fixement le
soleil. Ils ne tardent pas à avoir des visions; ils aperçoi-
vent des étincelles, des globes enflammés , des météores,
et finissent quelquefois par perdre la vue et même la rai-
son (2).

A ces puissants auxiliaires, dont la solitude et l'obscurité
secondaient l'énergie, se joignait l'ivresse produite par les
boissons et les aliments sacrés : déjà en proie aux croyan-
ces, aux craintes, aux espérances superstitieuses, et livré à
tant de causes d'exaltation et de délire, comment l'homme
le plus sain, le plus maître de sa raison, aurait-il défendu
son imagination du pouvoir des prêtres? Et, sans s'aider
d'autres artifices, ne suffisait-il pas de la réunion de ces
moyens pour que l'homme superstitieux, enfermé seul
dans le caveau sans issue qui avait reçu le nom de Purga-
toire de saint Patrice (3), crût y parcourir un espace im-
mense, et s'y voir environné des apparitions que les moi-
nes irlandais avaient d'avance promises à son imagination
épouvantée?

(1) On jeûnait un jour entier , avant de consulter l'oracle d'Amphia^
raûs , à Orope en Béotie : on recevait la réponse dans un songe. PUi-
lostrat. Vit. Apollon., lib. 11 , cap. \.

(2) Dubois. Mœurs et institutions des peuples de l'Inde, tome II,
pages 271-274.

(3) Gérard Boate. Histoire naturelle d'Irlande , pages 187-141 de
la traduction française. Twiss. Voyage en Irlande , pages 128-129.

3'^6 DES SCIENCES OCCULTES.

Instruits par l'observation de la connexion intime de
toutes les parties de notre être, les anciens savaient com-
bien les écarts de l'imagination peuvent produire de ma-
ladies, en apparence surnaturelles, qui défient souvent
l'art du médecin, et presque toujours sa prévoyance; et
combien , au contraire , elle peut combattre efficacement
l'état maladif des organes : c'était avec un succès égal
qu'ils opposaient des remèdes physiques aux maux causés
par une imagination exaltée ? et qu ils armaient l'imagi-
nation contre les maux physiques , la forçant ainsi à pro-
duire autant de bien que quelquefois elle enfante de mal.

En Egypte, au temps de la canicule, régnait quelquefois
une maladie épidémique que l'on attribuait à l'influence
de l'atmosphère. Pour y porter remède, les prêtres, après
des cérémonies et des sacrifices solennels , prenaient du
feu sur l'autel consacré à un ancien sage divinisé ; ils s'en
servaient pour allumer de nombreux bûchers (1). Ce pro-
cédé pouvait être utile; il déterminait dans l'air des cou-
rants qui le renouvelaient : mais le feu emprunté aux
foyers domestiques n'aurait pas eu moins d'efficacité. Ici
donc on s'adressait surtout à l'imagination. Ces rites re-
ligieux, ces victimes offertes, ce feu sacré, tout tendait à
persuader aux populations que, touché de leurs prières,
un dieu protecteur viendrait les secourir. Le peuple, à
Rome, était moissonné par une maladie pestilentielle et
rebelle à tous les remèdes connus : les pontifes, au nom
du ciel, ordonnèrent la célébration des fêtes et des jeux
publics (2). Ce remède, qui nous semble bizarre, fut
trouvé pourtant assez efficace pour que l'on y ait ensuite

(1) JEU an. Var. Hist — (cité par Suidas) verb. g'vocùejv... Ia^cv Ispo-
ypa^aîcTç.

(2) Valer, Maxim., lib. il, cap. iv, § 4. — A. IL C. 389.

DES SCIENCES OCCULTES. 327

plus d'une fois recouru. Supposons que la maladie endé-
mique fût de la nature des fièvres pernicieuses ; et cela
dut arriver souvent au milieu d'une population entassée
dans des logements étroits, et au retour d'expéditions mi-
litaires où les citoyens essuyaient tant de fatigues et de
privations, et éprouvaient tant de variations brusques de
la température. Une terreur générale se répand; elle glace
les âmes , elle double la force meurtrière du fléau. Des
jeux qui tiennent en plein air toute la population, et don-
nent aux esprits une distraction agréable; des fêtes où de
nombreux sacrifices d'animaux fournissent la possibilité
de substituer une nourriture plus saine et plus substan-
tielle à celle que s'accordait la parcimonie habituelle ; des
cérémonies qui rassurent l'imagination et promettent que
les dieux jetteront un regard de compassion sur leurs do-
ciles adorateurs; n'en est-ce point assez pour combattre
les progrès de la contagion , pour en accélérer la fin , et
aussi pour prosterner devant les autels tout un peuple,
qui croit devoir au ciel sa miraculeuse délivrance? Une
pareille guérison était bien un miracle , dans le sens des
anciens, un bienfait immédiat, mais non surnaturel des
dieux.

On rappellerait sans peine d'innombrables exemples de
l'emploi de remèdes physiques pour guérir des maladies
surnaturelles , autant du moins que l'on continuerait à
prendre dans le sens moderne les expressions anciennes.
Comme tous les biens étaient rapportés à la bonté céleste,
tous les maux aussi émanaient de la vengeance des dieux
ou de la malfaisance des mauvais génies. Que devons-
nous reconnaître dans la plupart des maladies attribuées à
cette dernière cause? Des infirmités nerveuses, épilep-
tiques, hystériques, dont le désordre de l'imagination dé
vcloppait et exaspérait les symptômes , ou qui même nais

3q8 des sciences occultes.

saient de ce désordre seul. L'ellébore guérit les filles de
Prœtus d'une folie , qui toutefois leur avait été envoyée
par le courroux des dieux. Pour délivrer les Samoïèdes
des accès de la frénésie où les jette la terreur, et que l'on
regarde comme l'effet d'un maléfice ou comme le signe
caractéristique de la sorcellerie , il suffit de leur brûler
sous les narines du poil de renne (1). Par l'odeur ou la
fumée de la plante baaras , les exorcistes hébreux chas-
saient les démons du corps des hommes. Rien de plus ab-
surde pour nous, qui ne pouvons voir dans la possession
du démon que l'action incompréhensible d'une substance
immatérielle : rien de plus simple dans les idées des Hé-
breux ; idées qui étaient celles de tous les peuples anciens.
Pour indiquer la nature véritable d'une maladie qui faisait
ainsi de l'homme la possession des esprits infernaux, il
suffit de rappeler que, sous la dénomination de cynospas-
tos, Élien décrit la plante baaras ■, à laquelle Josèphe at-
tribue la vertu de chasser les démons, et qu'il assure
qu'elle guérit de Fépilepsie (2). Le mode de traitement de
ces maladies différait moins que leurs noms. Comme les
Hébreux, comme les thaumaturges de l'antiquité, comme
les Samoïèdes , comme les sages qui i il y a deux siècles ,
osaient opposer des médicaments aux prétendues fascina-
tions magiques (3) , nous combattons par des fumigations
et des odeurs ammoniacales les maladies voisines de lé-
pilepsie, les vapeurs, l'hypochondrie, ces fruits doulou-

(1) Wagner. Mémoires sur la Russie i etc., page 207.

(2) JElian. De Nat. animal., lib. xiv, cap. 27. L'algue-marine que
te même auteur assimile au Cynospastos (ibid., ibid.y cap. 24) reeéiait un
poison très violent : c'était peut-être cette dernière propriété qui enga
geait les thaumaturges à s'en réserver la possession exclusive.

(3) Voyez l'indication de ces médicaments, dans Frommann. De Fas-*
ernatione , pag. o,55-o,58„

DES SCIENCES OCCULTES. 3^9

reux d'un dérèglement d'imagination contre lequel la
raison échoue impuissante. Le miracle et l'absurdité dis-
paraissent donc à la fois dès que l'on se rappelle l'habitude
qu'avait toute l'antiquité de personnifier dans leurs cau-
ses et le mal et le bien.

33o DES SCIENCES OCCULTES.

CHAPITRE XX.

La médecine faisait partie de la science occulte ; elle ne fut longtemps
exercée que par des prêtres; les maladies étaient envoyées par des gé-
nies malfaisants ou des dieux irrités ; les guérisons furent des miracles,
des œuvres magiques. La crédulité et l'esprit de mystère attribuèrent à
des substances sans énergie des propriétés merveilleuses ? et le charla-
tanisme seconda ce genre de déception. Guérisons mensongères. Absti-
nences extraordinaires. Substances nutritives prises sous un volume
presque imperceptible. Résurrections apparentes.

Mais déjà, entraîné par notre sujet, nous sommes en-
tré dans le domaine de la science, dont les promesses au-
ront toujours le pouvoir le plus grand sur l'imagination
des hommes !

Quoi! la science de l'homme physique, celle qui, alors
même que sa marche est contrariée par des anomalies im-
possibles à prévoir , s'appuie encore sur tant de connais-
sances positives , la médecine n'a point combattu les ma-
ladies de l'intelligence comme les maladies du corps ,
elle ne nous a point mis en garde contre les nombreux se-
crets dont se servaient les thaumaturges pour troubler le
jeu de nos organes, décevoir nos sens , égarer notre ima-
gination !

Née aussi dans les temples, et présentée elle-même
comme une émanation de l'intelligence divine, la méde-
cine respecta le domaine des autres sciences sacrées. Par-

DES SCIENCES OCCULTES. 33 l

1er d'elle, ce n'est point sortir de l'empire des thauma-
turges : dans le monde entier, les guérisons furent long-
temps des miracles ; et les médecins , des prêtres et des
magiciens.

Les médecins furent même des dieux. En Arménie (1)
sous le nom de Thicks ou Haralèz , des dieux ressusci-
taient les héros morts dans les combats en suçant leurs
blessures. La sœur de Circé, Jngitia (y), ne s'établit en
Italie que pour y mériter des autels en opposant sa science
salutaire aux maladies qui désolaient la contrée. En Grèce
« autrefois , et même après le siège de Troie , les fils des
» dieux et les héros connurent seuls les secrels de la mé-
» decine et de la chirurgie (3); » et jusqu'aux derniers
temps, on y adora Esculape comme un dieu, fils du dieu
du jour.

La théurgie, en Egypte, partageait entre trente-six gé-
nies, habitants de Fair, le soin des diverses parties du
corps humain ; et les prêtres connaissaient les invocations
propres à obtenir de chaque génie la guérison du mem-
bre soumis à son influence (4). De l'Egypte aussi, ve-
naient originairement les formules qui enseignaient l'u-
sage des simples dans la médecine; et ces formules étaient
magiques (5).

Les magiciennes de l'île de Séna guérissaient les mala-
dies réputées partout ailleurs incurables (6). Les vierges

(i) Cirbied. Mémoires sur l'Arménie. Mémoires de la Société des An-
tiquaires de France, tome II, page 3o4-

(2) Solin., cap. vin.

(3) jElian. De Nat. Animal., lib. n , cap. 18.

(4) Origen. Contr. Ce (s., lib. vin.

(5) Galen. De Sirnpl. Médicam. Facult., lib. vi , proœm.

(6) Pomponius Mcla> lib. 111 , cap. 6.

332 DES SCIENCES OCCULTES.

Scandinaves étaient instruites à la fois dans la magie , la
médecine et le traitement des blessures (1).

Diodore, qui a souvent essayé de dégager l'histoire du
mélange de la fable, Diodore regarde comme naturelle ,
et borne à une étude approfondie des remèdes et des
poisons, la science de Médée et de Circé ; il raconte
que la première guérit le fils d'Alcmène d'une folie fu-
rieuse (2).

Longtemps après l'âge d'Hercule et les temps héroïques,
les malades, en Grèce , ne cherchèrent de soulagement à
leurs souffrances quauprès des descendants d'Esculape ,
dans les Asclèpïes ou temples de ce dieu \ qu'une politi-
que éclairée édifiait constamment en des lieux élevés et
salubres (3). Ces hommes qui prétendaient tenir de leur
naissance le don de guérir, finirent par en apprendre l'art,
en conservant dans les temples l'histoire des maladies
dont on était venu leur demander la guérison. Ils s'adjoi-
gnirent alors des disciples , dont la discrétion leur était
garantie par les épreuves d'une sévère initiation. Peu à
peu , le progrès de la philosophie souleva le voile mysté-
rieux dont ils voulaient encore s'envelopper. Enfin Hip-
pocrate fonda véritablement la médecine, en la révélant
dans ses immortels ouvrages. La doctrine emprisonnée
jusqu'alors dans les archives des Asclèpies vint tout en-
tière grossir le patrimoine de la civilisation perfectible.
Les prêtres durent désormais abjurer leurs prétentions
exclusives (4) , mais la science ne renonça point tout-à-fait

(1) C.-V. de Bonstetten, La Scandinavie et les Alpes, page 32.

(2) Diod. Sic., lib. îv, cap. 2 et 16.

(3) Plutarch. Quœst. Roman., § 94.

(4) Coray. Prolégomènes de la Traduction française du Traité d'Hip-
pocraîe , sur l'air , les eaux et les lieux.

DES SCIENCES OCCULTES. 333

à son origine céleste et magique. La plupart des eaux ther-
males , dont l'usage était alors plus fréquent que de nos
jours , restèrent consacrées à Apollon , à Esculape , et sur-
tout à Hercule, surnommé Iatricos ou habile médecin.

Des philosophes qui ne sortaient point des Àsclèpies
encoururent l'accusation de magie, lorsque par des moyens
naturels ils combattirent avec succès les maux qui déso-
laient leurs semblables: c'est ce qui arriva à Empédocie.
Une maladie endémique ravageait Sélinunte ; un fleuve,
dans son cours trop lent , remplissait la ville d'eaux sta-
gnantes, d'où s'élevaient journellement des vapeurs meur-
trières : Empédocie le reconnut, il conduisit dans le lit
du fleuve deux ruisseaux dont il détourna le cours. Cette
opération donna du mouvement aux eaux; elles cessèrent
d'être stagnantes et d'exhaler des miasmes pestilentiels, et
le fléau disparut (i).

Au second siècle de notre ère , si l'empereur Adrien
parvint à se délivrer pour quelque temps de la congestion
aqueuse qui gonflait son corps , ce fut encore , dit-on , par
le secours de l'art magique (2). Un défenseur du christia-
nisme, Tatien, vers le même temps, ne niait point les
guérisons merveilleuses opérées par les prêtres ou les
dieux des polythéistes ; il les expliquait , en supposant
que ces dieux, véritables démons, portaient la maladie
dans le corps de l'homme sain ; puis ayant averti en songe ,
celui-ci qu'il guérirait pourvu qu'il implorât leur secours ,
ils se donnaient la gloire d'opérer un miracle en faisant
cesser le mal qu'eux seuls avaient produit (3).

Ces croyances n'ont pas été spécialement propres aux

(1) Diogen. Laert. in Empedocl.

( 2 ) Xiphilin . i n Adrian .

(3) Tatiun. Assyr. Orat. ad Grœcos , page 107,

33/j DES SCIENCES OCCULTES.

peuples civilisés. Les nations les moins éclairées ont cru
aussi que les maladies naissaient cle la vengeance ou de la
malfaisance d'êtres supérieurs à l'humanité : partout , en
conséquence , on a choisi pour médecins des magiciens et
des prêtres. Chez les Nadoëssis et les Chippeways, ces
trois titres étaient inséparables ( i ) ; ils le sont encore chez
les Osages. Des prêtres magiciens étaient les seuls méde-
cins du Mexique (a). Au sein des peuplades galibis , les
Piayes , prêtres-médecins-magiciens, formaient une cor-
poration où l'on n'était admis qu'après avoir subi les épreu-
ves d'une initiation très douloureuse (3).

Le christianisme ne détruisit point en Asie et en Europe
les préjugés qui avaient prévalu sous le règne du poly-
théisme. Ils reparurent avec plus de force dans les siècles
d'ignorance. Lorsque les Israélites, malgré l'antipathie
qu'ils inspiraient aux chrétiens , furent presque seuls les
chirurgiens et les médecins des princes et des rois , les
cures remarquables qu'ils opéraient quelquefois parurent
les effets d'une science mystérieuse; et d'autant plus ,
qu'eux-mêmes ils cachaient avec soin leurs prescriptions,
probablement empruntées aux Arabes, n'étant point fâ-
chés que leurs adversaires les crussent possesseurs de se-
crets surnaturels. On ne tarda pas à opposer à leurs
œuvres des guérisons miraculeuses. Comme les temples
anciens , plusieurs églises renfermaient dans l'enceinte de
leurs murailles des sources bénies, dont l'eau était censée
posséder de grandes vertus curatives: soit qu'une foi
aveugle et le dénu nient de toute autre ressource eussent
créé cette croyance, soit qu'elle fût un legs du paganisme,

(1) Carver. Voyage dans l'Amérique septentiionale , page 290.

(2) Joseph Dacosta. Histoire naturelle des Indes , liv. v, chap. 26.

(3) Noël. Dictionnaire de la Fable. Article Piayes.

DES SCIENCES OCCULTES. 335

accepté par des hommes qui aimaient mieux sanctifier l'er-
reur que laisser subsister la confiance dans une religion
proscrite. Quoi qu'il en soit, pour puiser la santé dans
ces eaux bienfaisantes , il fallait jeûner et se soumettre aux
ordonnances des prêtres. Le mal cédait quelquefois au
régime, au temps, au calme qu'une pieuse confiance ren-
dait à l'imagination; quelquefois il y résistait, et la faute
en était rejetée sur les péchés et le manque de foi du ma-
lade : la vertu miraculeuse, prouvée dans le premier cas ,
n'était nullement démentie dans l'autre.

Les institutions furent conformes à l'opinion qui trans-
formait les guérisons en opérations directes de la divinité ,
et elles lui survécurent. Les médecins chrétiens qui s'éle-
vaient en concurrence avec les médecins arabes et israé-
lites, firent partie du clergé, longtemps après que l'on
eut cessé de voir dans leur art rien de surnaturel. « Les
» professeurs en médecine, dit Et. Pasquier , étaient au-
» trefois tous clercs , et ce n'est qu'en i542 , que le légat
» en France leur apporta la permission de se marier (1). »

Vers le même temps , Paracelse renouvela l'exemple
qu'avaient donné Raymond Lulle et d'autres adeptes ; il
se présenta comme instruit et inspiré par une divinité ,

(i) Et. Pasquier. Recherches de la France, liv. ni, ebap. 29. — Jus-
qu'à cette époque, les quatre facultés enseignantes des universités étaient
condamnées au célibat. En i552 , les docteurs en droit obtinrent, comme
les médecins, la permission de se marier. Mais longtemps après, les pre-
mières dignités, dans cette faculté, furent accordées à des chanoines et à
des prêtres. En Suisse, aujourd'hui, dans plusieurs cantons protestants ,
pour être promu à une chaire dans les établissements publics, il faut
faire preuve de capacité théologique. Le prétexte de cette disposition fut
jadis que ces établissements avaient été dotés aux dépens des anciennes
fondations religieuses : niais ce motif n'aurait pas été décisif, sans le pré-
jugé établi qu'il fallait que le corps enseignant appartînt à l'église à la
corporation sacerdotale. (Tiedmann. De Quœstione , etc., page 12:2. )

336 DES SCIENCES OCCULTES.

lorsque de ses voyages en Orient et en x\frique, il rapporta
des secrets qui lui assuraient sur ses concurrents dans
Fart de guérir, une immense supériorité (1). Si sa con-
duite avait été moins légère et sa vie plus prolongée, qui
oserait dire qu'il n'aurait pas trouvé un public assez cré-
dule pour reconnaître ses prétentions?

L'habitude d'associer un pouvoir surnaturel à l'action
naturelle des remèdes , et surtout de ceux dont on fait un
secret , s'est conservée presque jusqu'à nos jours. Les mé-
decins ont reconnu que le remède le plus effiace contre
la morsure d'un animal enragé est la cautérisation de la
plaie avec un fer rouge. Ce remède est usité depuis des
siècles en Toscane , et clans quelques provinces de France.
Mais, là, le fer qu'on fait rougir est un des clous de la
vraie croix (i) ; c'est ici la clef de saint Hubert (2) ; et
elle n'est efficace que dans les mains des personnes qui
font remonter à ce noble saint l'illustration de leur gé-
néalogie; c'est un apanage héréditaire, comme celui au-
quel prétendaient les Psylles et les Marses , et les descen-
dants d'Esculape.

Nous devons rappeler encore ce que nous avons dit tant
de fois : une pieuse reconnaissance , plutôt qu'un esprit de
déception , liait jadis aux préceptes de la science et à ses
opérations salutaires , l'idée d'une inspiration etd'unbien-

(1) Tiedmann. De Quœstione , etc., pag. 1 1 3.

(2) Luiliu-Châteauvieux. Lettres édites d'Italie, tome I , page 129.

(3) Particulièrement au village de La Snussotte près de Villenauxe ,
départ, de l'Aube. — A l'abbaye de Saint-Hubert, dans le diocèse de
Liège, l'intercession du saint suffisait souvent pour opérer la guérison,
pourvu qu'on la secondât par quelques cérémonies religieuses, et aussi
par un régime propre à rassurer l'imagination. [Voyage littéraire de
T>. Martenne et de D. Durand. Seconde partie. Paris, 1724, pages
I45-IA7-)

DES SCIENCES OCCULTES. 33y

fait de la divinité. Telle fut la guérison de Naaman, qu'E-
lisée délivra d'une maladie psorique , en lui prescrivant de
prendre sept bains consécutifs dans l'eau sulfureuse et
bitumineuse du Jourdain. Sur la rive du fleuve Anigrus,
était un antre consacré aux nymphes. Là se rendaient les
personnes affligées de dartres : après des prières et une
friction préalable , elles traversaient le fleuve à la nage ;
et par le bienfait des nymphes elles étaient guéries.
Pausanias, qui raconte ce miracle permanent (i), ajoute
que les eaux de F Anigrus exhalaient une odeur infecte ,
c'est-à-dire qu'elles étaient chargées d'hydrogène sulfuré,
et dès lors éminemment anti-herpétiques. Nos médecins
réussissent encore par des moyens semblables , et sans
parler de miracles.

Mais les guides et les instituteurs des peuples étaient
souvent obligés d'en parler , et de sanctionner par le pres-
tige du merveilleux un précepte salutaire: soit qu'il fal-
lût vaincre , en Esthonie et en Livonie , l'apathie d'hom-
mes abrutis par la servitude et la misère, et leur comman-
der , au nom des dieux , de combattre , en parfumant les
étables avec de l'assa-foetida , les épizooties où leur igno-
rance voyait l'effet d'un maléfice (2) ; soit qu'au milieu dune
société riche et abandonnée aux plaisirs , ils attribuassent
à une certaine pierre la propriété de conserver la pureté
de la voix, pourvu que les chanteurs qui voulaient profi-
ter de sa vertu vécussent dans la continence (3).

L'orgueil et l'intérêt attachés à une possession exclusive

(1) Pausanias. Eliac, lib. i, cap, 5.

(2) Debray. Sur les préjugés et les idées superstitieuses des Livonienss
Lettoniens et Esthoniens... Nouvelles Annales des Voyages, tom. XVI1I?
page 3.

(3) Solin., cap. xl.

2 2

338 DES SCIENCES OCCULTES.

couvrirent volontiers d'une apparence surnaturelle les se-
crets que l'on voulait se réserver. En se baignant dans la
fontaine Canalhûs, Junon , chaque année, recouvrait sa
virginité ; les femmes de l'Argolide s'y baignaient , dit-
on , dans la même espérance. Il est sûr au moins que les
Argiens , pour raconter le miracle , se fondaient sur quel-
ques cérémonies occultes , pratiquées dans le culte de
Junon (1). Suivant une tradition, la déesse, en sortant
pour la première fois des bras de son époux , se baigna
dans une fontaine d'Assyrie , dont l'eau contracta aussitôt
une odeur très suave (2). Ce dernier trait n'indique-t-il
pas qu'en Assyrie et en Grèce, on connaissait la propriété
qui a fait consacrer le myrthe à la déesse de l'amour , et
qui, aux femmes fatiguées par l'accouchement ou par l'a-
bus du plaisir, rend jusqu'à un certain point les appa-
rences de la virginité (3) ? Mais les prêtres n'en adminis-
traient les effets bienfaisants qu'avec des cérémonies
mystérieuses ? et en les présentant comme un miracle.

La crédulité et la soif du merveilleux ont souvent aussi
vu des miracles , là même où l'homme bienfaisant n'avait
pas cherché à déployer un pouvoir surnaturel.

On emploie quelquefois la jusquiame dans la cure de

(1) Pausanias. Corinthiac, cap. xxxvm. — Noël. Dictionnaire de
la Fable, art. Canathos.

(2) JElian. De Nat. animal., lib. xn , cap. 3o. — Les Grecs préten-
dirent retrouver Junon (Héra), dans la déesse d'Assyrie, la Vierge cé-
leste , épouse du soleil, au temps où les Gémeaux marquèrent 1 équi-
noxe du printemps; épouse que son époux retrouvait vierge, chaque an-
née, quand le solstice d'été le ramenait vers elle.

(3) Rabelais (livre i , chap. 44) met, par cette raison , foison d'Eau de
myrthe dans les bains des dames de l'abbaye de ïhélème : à cette leçon,
qui se trouve dans les premières éditions , publiées du vivant de l'auteur,
les réimpressions ont substitué à tort: Eau de myrrhe.

DES SCIENCES OCCULTES. 3?9

répilepsie (1) ; et il existe une variété de ce végétal que
les anciens appelaient fève de porc , parce que les porcs,
quand ils en mangent, sont saisis d'une sorte de fureur,
que la mort suivrait bientôt s'ils ne couraient se jeter dans
l'eau (2). Que l'on rappelle cette dernière propriété, afin
de spécifier l'agent qui a servi à guérir deux épileptiques ,
dans un pays où l'on croyait les épileptiques tourmentés
par le démon : il suffira qu'un peu de confusion s'intro-
duise dans le récit , pour amener graduellement ceux qui
le répéteront à confondre la maladie avec le remède , et
à dire que le démon , sorti du corps des hommes , est en-
tré dans le corps de pourceaux qui se trouvaient là , et les
a contraints à se précipiter dans un fleuve.

Les livres des anciens ne tarissent pas sur les propriétés
curatives et magiques assignées aux plantes. La plupart
ont été créées sans doute par l'amour du merveilleux , et
souvent sans chercher d'autre prétexte qu'une traduction
inexacte du nom de îa plante. Les modernes , nous devons
l'observer, n'ont pas été, sur ce point, plus raisonnables
que les anciens. La scorsonère, par exemple, doit son
nom à la couleur de l'écorce de sa tige , scorzo nero : cela
était trop simple; on a dérivé ce nom de scurzo , vipère
en espagnol , et on fait de la scorsonère un spécifique
puissant contre la morsure de la vipère (3).

Le charlatanisme enfin a, dans la médecine, comme
dans les autres branches de la science occulte , attribué à
des procédés insignifiants une efficacité magique pour
dérober aux yeux l'action des agents naturels. Un adepte,

(i) Encyclop. méthod. Médecine , art, Jusquiame.

(2) MU an. Variar. Hist., lib. i, cap. 7.

(3) Dictionnaire de Furetière , art. Scorsonère.

ô/jo DES SCIENCES OCCULTES.

cité par Frornmann (i) , indiquait contre la suette et la
consomption un remède assez simple , mais qui ne de-
vait point être préparé avec du feu ordinaire. D'un pom-
mier frappé de la foudre , il fallait fabriquer une scie , et
s'en servir pour scier le seuil de bois d'une porte sur la-
quelle beaucoup de personnes passaient , jusqu'à ce que
le frottement répété de l'instrument et du seuil produisît
de la flamme (2). La bizarrerie du procédé inspirait cer-
tainement à ceux qui recouraient aux remèdes une con-
fiance respectueuse , et la difficulté de le bien exécuter
mettait d'avance à couvert, en cas de non-succès, l'infail-
libité du médecin. Cet exemple est un des plus étranges
que l'on puisse citer, mais il en rappelle des milliers
d'autres.

Pour guérir les luxations, les déplacements de l'os de
la cuisse, Caton (3) prescrit l'application dédisses dispo-
sées de manière à replacer et à maintenir le membre lésé
dans sa position naturelle. Il indique ensuite des paroles
qu'il faut chanter pendant l'opération. Ces mots inintelli-
gibles pourraient bien n'être que l'expression de la même
recette dans un autre idiome : expression que l'on ne com-
prenait plus , mais de la répétition de laquelle on faisait
dépendre l'efficacité magique du remède.

Les paroles sacrées peuvent , en pareil cas , être une
prière dont on accompagne l'emploi d'un remède naturel ,
et à laquelle on croit devoir en attribuer le succès. Des
hommes qui se prétendaient doués d'une puissance se-
crète , enseignaient à arrêter une hémorrhagie nasale en
récitant un pater et un ave, pourvu qu'en même temps

(1) Frornmann. Tractât, de Fascinations , pag. g63-o,64-

(2) Frornmann. Tractât, de Fascinatione , pag. 363-3(34»

(3) Càto. De lie rusticâ , rap. clx.

DES SCIENCES OCCULTES. 3^1

m\ comprimât avec le doigt la narine, et qu'on appliquât
sur la tête un linge mouillé d'eau froide (i).

Plus souvent, le prétendu miracle a tenu au soin que
prenaient les thaumaturges défaire d'une substance inerte
le masque d'un médicament efficace. Les kicahans , sujets
des Birmans , et qui paraissent avoir été chassés par eux
jusque dans les montagnes de l'Assam, vont après les
orages chercher partout des aérolithes : s'ils en trouvent,
ils les remettent à leur pontife, qui les conserve comme
un remède envoyé du ciel pour guérir toutes les mala-
dies (2). Les bézoards dont les vertus merveilleuses, célé-
brées et expérimentées dans toute l'Asie , ont trouvé long-
temps quelque croyance en Europe ; les bézoards n'au-
raient pas plus d'action sur les organes de l'homme que
les aérolithes : les uns et les autres ne serviront jamais
qu'à déguiser l'emploi de substances plus actives.

Une inscription grecque (3) , que l'on croit avoir jadis
été placée à Rome dans le temple d'Esculape, et qui relate
quatre guérisons opérées par ce dieu, nous offre quatre
exemples des manières diverses dont la crédulité se prête
au merveilleux. La suspension d'une hémoptysie, obtenue
par l'usage des pignons doux et du miel , ne présente rien
d'étonnant, pas même l'oracle qui l'a prédite. Quand le
dieu prescrit de combattre une douleur de côté par l'ap-
plication d'un topique, dont la cendre recueillie sur l'au-

(1) Frommann. Tract, de Fascinatione (4e, i6^5) , Mb. ! , cap. 29.

(■'.) ÎSouveUes Annales des Voyages , 11e séiie, tome III, page 229. —
Les Mages, chez les Parthes, recherchaient avec soin une pierre qui ne
se trouvait que dans les endroits frappés de la foudre : ils lui attri-
buaient sans doute de grandes vertus, Plin. Hist. nat., lib. xxxvir }
rap. 9.

(!>) ./. Gruter. corp. inscript. Folio. Amslelodami. 1 707 , page lxxi „
iusc. \ ■

34^ DES SCIENCES OCCULTES.

tel de son temple fera la base , on peut conjecturer que
ses prêtres mêlaient à la cendre quelque drogue moins in-
signifiante. Si un collyre, dans lequel on a uni au miel le
sang d'un coq blanc , a produit de bons effets, il est per-
mis de croire que la couleur de l'oiseau n'a servi qu'à ré-
pandre , sur la composition du remède , une teinte mysté-
rieuse Après quelques génuflexions , un aveugle place sur
ses yeux la main qu'il a étendue sur l'autel , et il recouvre
soudain la vue... il ne l'avait jamais perdue , et il exécu-
tait probablement cette jonglerie dans un moment criti-
que , où il importait de relever la réputation d'Esculape
et de son temple.

On compilerait des volumes entiers de pareilles impos-
tures. Las des souffrances d'une maladie incurable, Adrien
invoquait la mort ; on craignait qu'il n'eut recours au sui-
cide : une femme se présente. Elle a, dit-elle, reçu une
première fois, en songe, l'ordre d'assurer l'empereur
qu'il guérira bientôt. N'ayant point obéi, elle a perdu la
vue; avertie par un second songe, elle remplit sa mission ,
et ses yeux se rouvrent à la lumière ( i ). Adrien n'en mou-
rut pas moins quelques mois après... Et les témoins de
cette fourberie n'en furent pas moins disposés à accepter
comme réel tout autre miracle qui leur serait présenté.

Le plus grand des prodiges aux yeux de la raison, c'est,
à mon gré, que les hommes qui ont démasqué des jon-
gleurs et dévoilé de faux miracles 7 croient ensuite à des
miracles non moins suspects , à des jongleurs non moins
grossiers. Et par une singularité remarquable, le super-
stitieux et le philosophe peuvent, chacun dans leur sens ,
tirer avantage de ce prodige souvent répété : l'un y voit un

(i) /Eli an. Spartiàn. in Adriant

DES SCIENCES OCCULTES. 3^3

témoignage de la vérité de ses assertions , et l'effet d'un
don de Dieu qui se manifeste en subjuguant la raison hu-
maine; l'autre, retrouvant partout cette inconséquence,
soutient qu'elle ne prouve rien, puisqu'elle fait triompher
cent croyances fausses , si elle s'applique à une seule qui
soit vraie, et qu'elle n'a dès lors pour principe que la faci-
lité incurable avec laquelle le genre humain s'est aban-
donné toujours à ceux qui voulaient le tromper.

C'est , en effet , ici une maladie de tous les pays et de
tous les temps. Les repaires de ces mendiants qui déçoi-
vent la pitié publique par l'apparence des infirmités les
plus cruelles , se nommaient jadis à Paris Cours des mi-
racles , parce qu'en y entrant , ces misérables déposaient
le costume de leurs rôles ; les aveugles voyaient , les es-
tropiés recouvraient l'usage de tous leurs membres. On a
compté dans la capitale , jusqu'à douze de ces Cours , et il
est fâcheux d'ajouter que leurs habitants étaient employés
quelquefois par les prêtres et les moines , pour accrédi-
ter des reliques dont l'attouchement seul guérissait m ira-
vuleusement les prétendus malades (i). Le nom des Cours
des miracles, devenu populaire, prouve que personne
n'ignorait de quelles impostures elles étaient chaque jour
le théâtre; et chaque jour les mêmes escrocs trouvaient
des dupes ; et avec une parfaite connaissance de cet esca-
motage habituel , on croyait encore à des guérisons surna-
turelles !

Opiniâtre et ingénieuse à s'abuser, la crédulité se re-
tranche dans l'allégation de merveilles bien attestées , et
que l'expérience n'a point démenties. Eh bien ! que dans

(i) Sauvai. Antiquités de Paris , tome I, pag. 5io-5i5, cité par Du-
laure. Histoire physique, civile et morale de Paris (182 i), tomelV, pa-
ges 589-596.

344 DES SCIENCES OCCULTES.

ces merveilles la science , reprenant ce qui lui appartient (
aide l'homme de bonne foi à y discerner ce qui appartient
à l'imposture. Ce n'est point en invoquant contre elles une
impossibilité combattue par un grand nombre de témoi-
gnages dignes de foi , c'est en prouvant qu'elles sont pos-
sibles dans l'ordre de la nature , que peut-être on guérira
l'homme d'un aveuglement qui souvent lui a coûté bien
cher.

Quand on entend les récits de ces jeûnes merveilleux
que des hommes supérieurs ont supportés pendant des
jours , pendant des semaines , on est tenté de les renvoyer
aux contes orientaux (1), où figurent quelques unes de ces
inconcevables abstinences. Mais ces récits sont tellement
nombreux ! comment admettre qu'ils soient tout-à-fait sans
fondement?

Observons d'abord que certaines substances possèdent,
ou qu'on leur attribue la propriété de suspendre le senti-
ment de la faim et de la soif: telles sont les feuilles de ta-
bac et les feuilles de coca [herbe du Pérou) (2). On va
jusqu'à dire que , tenues dans la bouche, elles empêchent
de souffrir du besoin l'homme qui passe une journée sans
manger et à travailler.

Matthiole (3) attribue aux Scythes l'usage d'une herbe
agréable au goût , qui suppléait si efficacement à la nour-
riture, que l'effet s'en prolongeait quelquefois douze jours
entiers. Une autre herbe soutenait de même les forces des
chevaux de ces infatigables cavaliers. La merveille ici
est poussée trop loin pour ne pas indiquer une superche-
rie y ou plutôt l'art de réduire à un très petit volume des

(1) Les Mille et un Jours. Jours cxxxvn et cxxxvin.

(2) J. Acosta. Histoire naturelle des Indes, etc., livre iv , rhap. 22
{■?,) Matthiol. Commentar. m Dioscorid... Epistol. nuncupàtor.

DES SCIENCES OCCULTES. 3^5

substances éminemment nutritives. Cet art , dont l'emploi
fît dire d'Abaris que jamais on ne l'avait vu manger ni
boire (1); cet art qu'Épiménide, contemporain de Solon ,
exerçait avec succès (2) , est aujourd'hui bien connu ; et
récemment encore, un savant vient de le perfectionner (3).
Il y a environ cinquante ans que l'on essaya, en France ,
de donner aux marins une nourriture de ce genre ; son
mince volume aurait permis d'en embarquer une quantité
beaucoup plus grande que de tout autre comestible : on y
renonça, parce que les hommes ainsi nourris , quoiqu'ils
ne souffrissent pas du besoin, supportaient beaucoup moins
la fatigue. Des thaumaturges ne seront point arrêtés par
cet inconvénient : un homme divin, qui vit sans prendre
d'aliments , se tient communément immobile dans la cel-
lule où viennent le chercher les respects et les adorations :
et quand, au terme d'une longue épreuve, on le trouverait
près de tomber en faiblesse , on n'en ajouterait que plus
de foi à la réalité de sa merveilleuse abstinence.

Cette difficulté , d'ailleurs, pourrait n'avoir point existé
en des temps plus reculés. Selon Edrisi (4), les tribus ber-
bères des environs de Roun , composaient avec du blé
grillé et broyé, et du miel, une pâte si nourrissante
qu'il suffisait d'en manger le matin une poignée, pour
pouvoir marcher jusqu'au soir, sans éprouver la faim.
Les Calédoniens et les Méates (&) , qui formaient la plus

(1) Tamblich. Vit. Pythag., § xxvnt.
(-2) Plutarch. Sympos.

(3) M. Gimbernat. Revue Encyclopédique , tome XXXV, page 2 35.

(4) Géographie cl' Edrisi, traduite par M. ira. Jaubert , tome I,
page 2o5.

(5) Xiphilin. in Sever. A.nno 208. — Dans un récit qui paramètre
d'origine orientale , le secret de composer des pilules ou un opiat doués
de la même vertu , est attribué à Avicenne cl à un autre savant. [Les
Mille ci un Jours , i3"y' journée. )

346 DES SCIENCES OCCULTES.

grande partie de la population de la Grande-Bretagne ,
savaient, dit Xiphilin , préparer une nourriture si propre
à soutenir leurs forces , qu'après en avoir pris une quan-
tité égale à la grosseur d'une fève , ils ne sentaient ni la
faim ni la soif. Les Scythes possédaient sans doute un pro-
cédé analogue à celui-là, et ils retendaient jusqu'à la
nourriture de leurs chevaux; ne supposant l'existence des
herbes merveilleuses dont parle Matthiole, que pour don-
ner le change sur la nature de leur secret. Mais ce secret
ne dut pas être ignoré , au moins de (a tribu savante ,
chez des peuples bien plus civilisés que les Scythes et les
Calédoniens : son existence dès lors rend croyables tous
les récits du même genre et les dépouille de leur mira-
culeuse enveloppe.

Au-dessus de la merveille d'affranchir l'homme des be-
soins les plus pressants de la vie, se place celle de lui
rendre la vie qu'il a perdue.

On convient que rien n'est souvent si difficile à saisir
que les signes certains et irréfragables de la mort. Une
étude spéciale de ces signes , une expérience consommée
de ce qu'ils ont d'équivoque etdece qu'ils ont de positif,
fourniront le moyen de distinguer une mort apparente
d'une mort réelle , et de ramener à la vie l'être que me-
nace d'en priver une sépulture précipitée ; ce sera aujour-
d'hui un bienfait ; en d'autres temps , un miracle.

Chez un peuple éclairé , les lois ou les mœurs pres-
criront toujours de s'assurer que la vie est réellement
éteinte. Les Hindous, depuis un temps immémorial,
emploient l'épreuve du feu, la plus certaine peut-être de
toutes , puisque lors même qu'elle ne réveille pas la sen-
sibilité , l'action de la brûlure présente des différences vi-
sibles, selon qu'elle s'exerce sur un corps privé de vie,

DES SCIENCES OCCULTES. 347

ou sur des organes où la vie subsiste encore (V,. Ce n'est
qu'après avoir fait brûler, dans le creux de l'estomac d'un
cadavre, une motte de fiente de vache desséchée, qu'on
allume le bûcher qui doit le consumer. Selon les appa-
rences, un usage analogue exista jadis en Grèce et en Ita-
lie. Tertullien (2) tourne en dérision les spectacles où l'on
représentait Mercure examinant les morts, et s'assurant
avec un fer rouge que les signes extérieurs du trépas n'é-
taient point trompeurs. Cet usage avait donc été en vi-
gueur : mais il était tombé en désuétude et n'existait plus
que dans les souvenirs mythologiques. N'a t-on pas droit
de s'en étonner? Démocrite avait affirmé, dès longtemps,
qu'il n'existe pas de signes toujours certains de la mort
consommée (3). Pline (4) soutint la même opinion , et re-
marqua même que les femmes sont, plus que les hommes,
exposées à la mort apparente. On citait de nombreux exem-
ples de mort apparente; et entre autres, d'après Héraclide,
celui d'une femme rendue à la vie après avoir passé pour
morte pendant sept jours (5). On n'avait pas oublié la pers-
picacité d'Asclépiade qui, voyant passer un convoi, s'écria
que l'homme quon portait au bûcher n'était pas mort (6).
Enfin , l'humanité n'eût-elle pas dû s'approprier ce moyen
de salut, quand l'instinct de la tyrannie inspirait à Nico-

(1) Fodéré... Dictionnaire des Sciences médicales , art. Signes de la
mort.

(2) Tertullian. Apologetic. cap. xv. — Cœlius Rhodiginus [Lcct.
Antiq.j lib. iv, cap. 3i) lit comme nous, dans le texte de Tertullien,
Cauterio , et non point Cantherio. Cette dernière version, adoptée par
quelques modernes, ne me semble présenter aucun sens raisonnable,

(3) A. Cornel. Cels.t lib. u, cap. 6.

(4) Plin. Hist. nat., lib. vu , cap 5*2.

(5) Plin. lbid., ibid.

(6) A. Cornel. Cels„, loc. cit.

34$ DES SCIENCES OCCULTES.

craie (i) de le mettre en usage, pour empêcher qu'une
mort feinte n'aidât les citoyens de Cyrène à sortir de la
ville et à se soustraire à sa cruauté?

Serait-il absurde de penser que les thaumaturges vou-
lurent, de bonne heure, rester en possession du secret d'o-
pérer le miracle brillant d'une résurrection; et en consé-
quence, qu'ils ne contribuèrent pas peu à écarter ou à
laisser tomber en désuétude la pratique salutaire que la
tradition n'attribuait plus qu'au dieu Mercure , et que l'i-
gnorance méprisante traduisait en ridicule sur la scène?

Il est sur au moins que l'on a doué plusieurs théur-
gistes de la faculté de rappeler les morts à la vie. Diogène
Laërce raconte qu'Empédocle (2) ressuscita une femme ;
e'est-à dire, «qu'il dissipa la léthargie d'une femme atta-
» quée d'une suffocation utérine (3). »

Le biographe d'Apollonius de Tyane s'explique avec plus
de réserve , relativement à une jeune fille qui dut la vie
aux soins de ce philosophe. Il dit qu'elle avait paru mou-
rir. Il avoue que la pluie qui tomba sur elle, lorsqu'on la
portait au bûcher le visage découvert, avait pu commen-
cer à réveiller ses sens. Apollonius eut du moins , comme
Asclépiade, le mérite d'avoir, au premier coup d'oeil, dis-
tingué d'une mort réelle une mort apparente (4).

Un observateur du xvn€ siècle (5) raconte qu'un valet ,

(1) Plutarch. Mulier. Fort. FacU § i.

(2) Diogen. Laert., lib. vm, cap. 5-j et 69.

(3) Diderot. Opinion des anciens philosophes , art. Pythagore- Py-
thagoriciens.

(4) Philostrat. Vit. Apollon., Tyan., lib. iv, cap. 16. — Apollonius
commença par demander le nom de la jeune fille , sans doute pour le lui
adresser. Il savait que , de tous les sons articulés qui peuvent frapper
notre oreille, notre nom propre est celui que nous reconnaissons le plus
aisément et qui réveille le plus vite notre attention.

(5) Petr. Borellus. Hist. et Qbserv. medic. Centur. m, observ. 58,
— Cité par Frominann. Tract, de Fascinatione , pa$. 480-/18 j.

DES SCIENCES OCCULTES, 34$

trouvant au retour d'un voyage son maître mort, embrassa
tendrement et à plusieurs reprises ce corps inanimé.
Croyant y découvrir quelques signes de vie, il lui souffla
son haleine avec assez de persévérance pour lui rendre
la respiration, le ranimer, en un mot le ressusciter. On
ne cria point au miracle : heureusement pour le serviteur
fidèle , on ne cria point non plus à la magie.

Cette résurrection, toute naturelle, rappelle la guérison
du fils de la veuve de Sarepta , par le prophète Élie. Ob-
servons que le livre sacré (i) ne dit point, comme l'histo-
rien Josèphe, que l'enfant fût mort-, mais que sa maladie
était devenue si vive qu'il ne pouvait plus respirer. Èlie
ajusta tout son corps sur le corps, et par conséquent sa
bouche sur la bouche de l'enfant; et, implorant le secours
de Dieu , il obtint que le souffle (anima), la respiration
rentrât dans le sein du fils de sa bienfaitrice.

Un des auditeurs de la prédication de saint Paul, à
Troade, tombe dune fenêtre, et reste à terre privé de
sentiment. Saint Paul le prend entre ses bras , et dit : Ne
vous alarmez point; son âme anime encore ses membres.
Le jeune homme, en effet, ne tarde point à reprendre ses
sens (2). On a voulu voir là une résurrection : il est clair
que l'apôtre n'a pas même songé à opérer un miracle.

Au risque de contrarier une opinion reçue, je juge de
la même manière l'oeuvre bienfaisante dont fut l'objet la
fille de Jaïr. Elle est mourante. Son père a imploré le se-
cours de Jésus. On vient annoncer qu'elle a cessé de vivre.
Jésus rassure Jaïr -, il dit positivement aux personnes qui
pleuraient : Ne pleurez point; la jeune fille n'est point
morte, mais seulement endormie. Il la prend par la main,

(1) Reg., lib. 11., cap. 17, vers. 17.

(2) Jet. Apost., cap. xx, vers, Q-I2.

ODO DES SCIENCES OCCULTES.

l'appelle à haute voix : sa respiration renaît; elle se lève;
et, par Tordre de Jésus, on lui donne des aliments (i).
Une fille de douze ans, que rend malade le travail de la pu-
berté, tombe dans un sommeil comateux et léthargique :
Jésus l'en retire... Supposer qu'elle ne vivait plus, c'est
supposer que Jésus a proféré un mensonge , en disant elle
n'est point morte : supposition à la fois déraisonnable et
injurieuse; je dirais blasphématoire, si l'enthousiasme de
la reconnaissance ne portait avec lui l'excuse des erreurs
qu'il enfante.

(i) Evnng. sec. Luc, cap. vm, vers. 4g, 5o, 52 , 54 , 55. .. Matth.,
cap. ix, vers. a3-25.... Marc, cap v, vers. 3i 4.'$.

DES SCIENCES OCCULTES. 35

CHAPITRE XXI.

Substances vénéneuses. Poisons dont l'effet peut être gradué. Morts mi-
raculeuses. Poison employé dans les épreuves judiciaires. Maladies en-
voyées par la vengeance divine. Maladies prédites naturellement.

Plus impérieuse que la reconnaissance, la crainte est
aussi plus durable. Il fut facile aux thaumaturges de l'in-
spirer, en employant l'action qu'exercent les substances vé-
néneuses sur les corps organisés. La nature a prodigué ces
substances, principalement sur les parties de notre globe
qui ont dû être les premières habitées ; et l'art d'en ac-
croître le nombre et l'énergie n'est pas moins ancien que
la civilisation. Aux yeux d'hommes ignorants, quoi de plus
magique, de plus miraculeux, de moins en rapport appa-
rent avec sa cause, qu'un empoisonnement par l'acide
prussique, par la morphine, par certaines préparations
arsenicales ? L'auteur du crime apparaîtrait à leurs yeux
comme un être doué d'un pouvoir surnaturel , peut-être
même comme un Dieu qui se joue de la vie des faibles
mortels , et d'un souffle les fait disparaître de la surface
de la terre.

L'usage de ces connaissances redoutables fut une fois un
bienfait. Le territoire de Sycione était désolé par les rava-
ges des loups. L'oracle consulté indiqua aux habitants un
tronc d arbre dont il leur prescrivit de mêler l'écorce dans

3Ô2 DES SCIENCES OCCULTES.

des morceaux de chair que l'on jetterait aux loups ( i). Les
loups périrent par le poison. Mais on ne put reconnaître
l'arbre dont on n'avait vu que le tronc : les prêtres se ré-
servèrent ce secret.

Qu'en Grèce, il y a plus de deux mille ans, un homme
ait succombé à l'efficacité du poison ou aux excès d'une
débauche crapuleuse, la question en soi est peu intéres-
sante. Mais si le court passage de cet homme sur la terre
a coûté plus de morts et a causé plus de maux à l'humanité
que les plus grands fléaux de la nature ; et si néanmoins le
prestige des conquêtes et l'inconséquence des jugements
vulgaires ont fait le modèle des héros, d'un monstre souillé
de tant de cruautés et de vices; si, en un mot, cet homme
est Alexandre, fils de Philippe, le problème devient histo-
rique et pique la curiosité. Quant à nous, sa solution nous
intéresse sous le rapport des notions scientifiques dont elle
peut révéler l'existence.

Élien , Trogne Pompée et Quinte-Gurce attribuent au
poison la mort d'Alexandre (2). Les deux derniers ajou-
tent que le poison fut envoyé de Macédoine à Babylone :
c'était Veau d'une source située au pied du mont Nonacris,
en Arcadie. Cette eau était si froide et si acrimonieuse
qu'elle donnait la mort aux hommes et aux animaux ; elle
brisait ou corrodait tout autre vase que ceux que l'on tail-
lait dans l'ongle du pied d'un âne, d'un mulet, d'un che-
val, ou même dans la corne que portaient au front les ânes
de Scjt/ue. Une de ces cornes ayant été offerte en présent
à Alexandre, il la consacra à Apollon, dans le temple de
Delphes, avec une inscription qui rappelait cette merveil-

(1) Pausanias, Corinthiac. , cap. ix.

(Y; JElictn. De Nat. animal., lib. v, cap. 29. — Justin., lib. xn, cap.
i3, i4 et 16 ; el lib. xm , cap. 1 et 'i. — Q, Ciirt-, lib. x, cap. 4.

DES SCIENCES OCCULTES. 353

leuse propriété (i). On aurait pu, dans ce récit, discuter
quelques expressions impropres ou obscures, et remarquer
qu'aujourd'hui encore on qualifie de froides ou de chau-
des certaines substances , sans faire attention à leur tem-
pérature. On aurait pu, à la corne d'un animal fabuleux ,
substituer un vaisseau, qui avait, comme plusieurs vases
dont se servaient les anciens, la forme d'une corne, et
peut-être aussi la couleur, le poli et la demi-transparence
de la corne, mais qui, apporté de la Scythie, de la Haute-
Asie, pouvait être d'un verre opaque ou d'une porcelaine
assez bien cuite et revêtue d'une couverte assez forte pour
braver l'action des liqueurs corrosives. Sans se livrer à de
telles recherches, on s'est arrêté à ce que le récit présente
de merveilleux, et l'on n'y a vu qu'un mensonge ridicule.
A-t-on eu raison?

Je suppose que , sans entrer dans aucune explication ,
l'on vantât des sources merveilleuses dont l'eau attaque
tous les métaux , à l'exception d'un seul que l'on ne dési-
gnerait que par le contraste de cette inaltérabilité, et de la
facilité avec laquelle la chaleur le volatilise sous la forme
d'une poussière d'une blancheur parfaite et d'une extrême
ténuité; ne renverrions-nous pas aussi cette merveille au
pays des fables? Les sources sont aux portes de la capitale,
à Enghien : pour en distribuer les eaux, on n'emploie que
des tuyaux et des robinets de zinc (2) ; ce métal paraît être
le seul que les eaux sulfureuses ne décomposent point.

L'incrédulité redoublerait si un voyageur peu accrédité
nous faisait, pour la première fois, connaître le zagk.
C'est la substance dont on se sert en Orient pour damas-

(1) Mlian. De Nat. anim., lib. x, cap. 4o.

(2) Revue encyclopédique , tome XXXV, page 5oi.

2.3

354 DES SCIENCES OCCULTES.

quiner les armes blanches; on la retire d'une source située
dans les montagnes des Druses ; on ne peut la faire dissou-
dre que dans un vase de plomb, de verre ou de porce-
laine... Le zagh est un mélange de sulfate acide d'alumine
et de sulfate de fer(i), dont la dissolution attaquerait un
autre métal que le plomb. Cet exemple et le précédent dis-
sipent déjà une partie de l'invraisemblance répandue sur
les récits relatifs à l'eau de Nonacris. Rien n'empêche que
le zagh soit, comme l'assurent les Orientaux, un produit
de la nature. Dans un ouvrage (2) qui fait honneur à sa
vaste instruction autant qu'à sa philosophie, Sénèque
place auprès de Tempe, en Thessalie, une source dont
leau; mortelle pour les animaux, perce le fer et le cuivre.
En Thrace, au pays des Cyclopes, coulait un ruisseau dont
l'eau limpide semblait ne différer en rien de l'eau commune.
Tout animal qui en buvait expirait sur-le-champ (3).

L'eau de Nonacris , qui brûlait le fer, faisait fendre ou
dissolvait les vases d'argent et d'airain, et même ceux de
terre cuite (4), peut n'avoir été qu'une solution plus char-
gée de substances corrosives que le zagh et l'eau de la
source de Tempe. Je crois néanmoins que c'était un pro-
duit de l'art i° On la trouvait en Macédoine, suivant
Quinte-Curce , et en Arcadie suivant d'autres auteurs ; ce

( 1) Bulletin de la Société d'encouragement pour l'industrie nationale..
Décembre 182 [ , page 3Ô2.

(2) Senec. Quœst. nat.y lib. ni, cap. 2r).

(3) Arist. De mirab. auscul.

(4) Q. Curt., lib. x, cap. ultim. — Vitruv. de Architecte lib. ni r
cap. 3. — Justin., lib. xn , cap. 14. — Pausanias. Arcad., cap. xviu-

— Rlutarch. in Alexandr., cap. 99. Plin. Hist. nat. , lib. xxx, cap. 16.

— Arrian. de Exped. Alexandr., lib. vu, cap. 7. — Pausanias étend
jusqu'au verre et au cristal la vertu dissolvante de V Eau de Nonacris.
On aime à enchérir sur le merveilleux ; et les possesseurs du secret secon-
daient probablement de tout leur pouvoir cette disposition.

DES SCIENCES OCCULTES. 355

qui ne peut être exact qu'autant que l'on en fabriquait dans
l'une et l'autre contrée. i° Plutarque ajoute qu'on la re-
cueillait sous la forme d'une rosée légère (i), expression
qui semble caractériser le produit d'une distillation; 3° à
Nonacris, on prêtait serment sur Veau du Styx , dit Héro-
dote. Stobée ajoute que, suivant l'opinion générale, cette
eau possédait la propriété redoutable de punir les parjures
qui avaient osé l'attester (2). Si l'on rapproche ce fait de
l'emploi du poison dans les épreuves judiciaires (voyez
ci-après pages 35g et suiv.), on penchera à croire comme
nous que l'eau de Nonacris, l'eau du Styx était un produit
de la science occulte , qui la rendait à volonté innocente
ou nuisible ; 4° enfin l'eau de Nonacris ne se décelait point
par son goût, comme le ferait le zagh ou l'eau d'Enghien,
pour peu qu'on en mêlât à du vin ou à toute autre liqueur.
Elle n'est suspecte, dit Sénèque (3), ni à la vue ni à l'o-
dorat ; semblable en cela aux poisons composés par les
plus célèbres empoisonneurs, que l'on ne peut découvrir
qu'aux dépens de sa vie. En parlant ainsi, Sénèque ne dé-
signe-t-il point une composition analogue à Vaqua Toffana
des Italiens ; surtout quand il ajoute que son action délétère
se porte spécialement sur les viscèrps, qu'elle les resserre,
les rétrécit, et que c'est ainsi qu'elle donne la mort?

Abandonnantla discussion historique, il nous suffît d'at-
tirer l'attention sur l'étendue des œuvres magiques qu'un
tel secret mettait à la portée des thaumaturges. Qu'était-ce
donc , s'ils y joignaient celui de graduer l'effet du poison,
de manière à fixer entre des limites assez étroites le jour

(;) Plutarch. in Alexandr., cap. 99. — Herodot., lib. vr , cap. 7/,,

(2) Herodot., lib. vi. — /. Stobœi, Eclog. Physic. De Statu, ani~
m arum.

(3) Sériée., loc. cit.

356 DES SCIENCES OCCULTES.

où la victime devait succomber ! Cet art a de tout temps
existé dans l'Inde, où l'on ne se cache point de le posséder.
« Il y a, dit un personnage des contes orientaux ( i J , toutes
» sortes de poisons. On en voit qui ôtent la vie un mois
» après que l'on en a pris. Il y en a qui ne tuent qu'au bout
» de deux mois. Il en est même qui produisent encore plus
» lentement leur effet. » Quand une veuve hindoue , en
1822 y se brûla sur le bûcher de son mari, les brahmes
dirent nettement à l'observateur anglais que nous avons
cité (2) , que , si l'on empêchait ou si l'on dissuadait cette
femme d'accomplir !e sacrifice , elle ne survivrait pas trois
heures à la violation de son vœu : ils avaient gradué, pour
ce terme , la force du poison qu'ils lui avaient administré.

Élien (3), qui fait mention de l'habileté des habitants de
l'Inde pour fabriquer des poisons dont l'effet était lent et
gradué à volonté , leur attribue encore la possession d'une
substance dont une dose très petite procurait une mort
presque soudaine et exempte de douleur. On en envoyait
au roi de Perse , qui ne permettait pas qu'une autre que sa
mère partageât avec lui la possession de ce poison pré-
cieux. Il était , en effet , également propre à servir les com-
binaisons meurtrières de la politique , et les vengeances
sacrées des thaumaturges.

Quand les querelles sur la consubstantialité déchiraient
l'église , à peine délivrée des persécutions des polythéistes,
et, pour me servir de l'expression d'ungrand poë te, faisaient
périr tant de chrétiens martyrs dune diphthongue (4) ;

(1) Les Mille et une Nuits, xive nuit, conte des Quarante visirs,

(2) Ci-dessus, chap. xvn. — Asiatïç. journal., vol. XV (i8a3,, pa-
ges 29^-293.

(3) JElian. De Nat. animal., lib. iv, cap. 36, cap. /»••

(4) « Lorsque attaquant le Verbe et sa divinité,
» D'une syllabe impie un saint mot augmenté,

DES SCIENCES OCCULTES. 357

saint Athanase et ses partisans eurent l'imprudence de cé-
lébrer le miracle qui les délivra d'Àrius. Supprimez les
noms ; rappelez seulement les détails de ce trépas inopiné,
tels qu'ils nous ont été transmis par trois historiens de l'é-
glise (1): il n'est point d'homme, même médiocrement
instruit, qui ne crût y reconnaître les symptômes produits
par un poison violent; point de médecin qui ne conseillât
un examen circonstancié, propre à éclaircir des soupçons
trop plausibles ; point de magistrat qui ne s'empressât de
l'ordonner. Et si Ton ajoute que l'adversaire d'Àrius , saint
Alexandre , avait été entendu , peu d'heures auparavant ,
adressantde ferventes prières à la divinité pour qu'elle frap-
pât de mort l'hérésiarque , plutôt que de permettre qu'il
rentrât en triomphe dans l'église , et l'hérésie avec lui (2) ;
alors du moins on s'étonnera peu que les partisans d'Arius
n'aient pas cru sa mort naturelle , quoiqu'ils ne supposas-
sent point qu'elle fût un miracle , et que leurs accusations
aient été assez publiques pour qu'un de leurs adversaires
n'ait pas cru devoir les passer sous silence (3).

Tel était, en ces jours de discorde , l'emportement du
zèle ! Dans l'ivresse de joie que leur causa la mort de l'em-
pereur Julien, les chrétiens publièrent que sa fin tragique
avait été prédite dans des songes merveilleux , et ils y vi-
rent également un miracle signalé de la vengeance divine.

» Faisait , dans une guerre et si vive et si longue ,
» Périr tant de chrétiens, martyrs d'une diphthongue. »
Boileau. Satire xn , vers. 199-202. — Omousios..., Omoiousios ; la
diphthongue oi qui distingue ces deux mots, était adoptée par les ariens
et lejetée par leurs adversaires.

(1) Socrat. Hist. Eccles., lib. i,cap. 38 — Sozomen. Hist. Eccles.,
lib. 11 , cap, 29-30. — Théodorit. Hist. Ecclcs., lib. 1, cap. i4-

(2) Théodorit. Hist. Eccles., lib. i,cap. i4.
3] Sozomen. Hist. Ecclcs., lib. 11, cap. 29.

358 DES SCIENCES OCCULTES.

Le philosophe Libanius , ami du monarque après sa mort
et sous des successeurs qui respectaient peu sa mémoire ,
déclara hautement que Julien était tombé sous les coups
d'un assassin chrétien. A cette imputation vraisemblable,
un écrivain orthodoxe répond : « Le fait peut être vrai. . .
» Et qui pourrait blâmer celui qui , pour son Dieu et pour
» sa religion, aurait commis une action si courageuse (1)?»

Cette exaltation , contraire à la morale de la religion
qu'elle croit servir, est pourtant dans la nature humaine :
il est dans la nature qu'en proportion de la vivacité des in
térêts qui les touchent, les hommes se passionnent, et
qu'ils s'éloignent de la raison pour se précipiter dans le
délire et la fureur.

Aussi n'est-ce pas seulement aux époques que nous ve-
nons de rappeler qu'on a vu le fanatisme ou le zèle aveu-
gle présentant comme l'œuvre et le triomphe de la divi-
nité , une mort précipitée } dont un juge exempt de
préventions aurait cherché la cause dans un forfait qu'il
devait punir. Les chroniques des Hébreux font mention de
plus d'un trépas miraculeux que, dans toute autre histoire,
on attribuerait au poison. Si, de nos jours, un prophète
se présentant devant un roi, comme Élie devant Joram (2),
lui annonçait, en punition de son impiété , sa fin prochaine
etles symptômes de la maladie qui doit lui ravir le jour ; si
la prédiction se réalisait avec les symptômes annoncés ; si
les symptômes différaient seulement par la durée de leur
développement, de ceux qui accompagnèrent la mort sou-
daine d'Arius, et étaient tels que doit les produire l'action ,
sur les entrailles, d'un poison lent? mais certain; qui n'ac-

(1) Sozomcn. Hist. Eccles., lib. vi, cap. 2.

[i] Paralipomen.^ lib. 11, cap. 21 vers. \ir i5, i8, 19.

DES SCIENCES OCCULTES. 35g

c iserait le prophète d'avoir coopéré à l'exécution de sa
menace ?

Je sens combien est grave un soupçon d'empoisonne-
ment ; et je reconnais que la prophétie d'Ëlie est susceptible
d'une explication moins fâcheuse. Mais il est certain que ,
dès le temps de Moïse , les poisons et leurs divers degrés
d'efficacité étaient connus des Hébreux, puisque le législa-
teur leur défendit , sous peine de mort , de conserver chez
eux aucun poison (i).

Qu'on se rappelle d'ailleurs Veau très a/nère à laquelle
le prêtre hébreu mêlait un peu de poussière du pavé du
temple , et qu'il faisait avaler à la femme soupçonnée d'a-
dultère par son mari (2). Cette eau donnait la mort à l'é-
pouse criminelle , et ne nuisait point à l'épouse irrépro-
chable. N'est-il pas probable que son excessive amertume
servait à déguiser au besoin la présence d'un ingrédient
plus efficace que la poussière , et que l'issue de l'épreuve
était déterminée d'avance par suite du jugement que les
prêtres avaient en secret porté sur l'accusée?

Chez tous les peuples , comme chez les enfants d'Israël,
les prêtres ont exercé une influence également infaillible
et mystérieuse , en soumettant le jugement des crimes à
l'épreuve de breuvages préparés par leurs mains sacrées ;
breuvages meurtriers ou innocents , selon qu'il leur con-
venait de perdre un accusé ou de le sauver.

La loi hindoue , la plus ancienne de toutes, est la seule
qui ose articuler franchement et à deux reprises , le mot
de poison. L'accusé soumis à cette ordalie prie le poison
qu'il va boire de se changer pour lui, s'il est innocent,

(1) FI. Joseph. Antiq. Jud,y lib. iv, cap. 8.

{2) Numer., cap. v, vers. i2-3ï... Aquœ ainàrissimœ •', vers. 1S-19
,3-i6.

360 DES SCIENCES OCCULTES.

en boisson délicieuse (i). Formule remarquable qui , con-
formément à ce que nous avons établi ailleurs (2) , s'a-
dresse à l'agent physique comme à un être doué d'une
connaissance et d'un pouvoir surnaturels , comme à un
génie , à un dieu.

Quelquefois lepreuve se borne à avaler de l'eau où le
prêtre a baigné l'image d'une divinité (3) ; et moins re-
doutable en apparence, elle est en effet aussi décisive.

Au Japon , l'accusé doit avaler dans une coupe deau
un morceau de papier chargé de caractères et de peintu-
res magiques tracés par les prêtres ; et cette boisson le
tourmente cruellement , jusqu'à ce qu'il ait confessé son
crime (4).

Guidés probablement par une tradition ancienne, plu-
tôt que par des connaissances qui leur soient propres , les
Africains pratiquent des épreuves analogues.

Les nègres d'Issyny n'osent pas boire de l'eau où l'on a
trempé le fétiche , quand ce qu'ils affirment n'est pas la
vérité (5). Pour que l'eau consacrée inspire une crainte si
profonde , ne faut-il pas que plusieurs exemples en aient
prouvé l'efficacité meurtrière ?

Les initiés du Para-belli , société religieuse très puis-
sante dans l'intérieur de l'Afrique septentrionale, prépa-

(i) Recherches asiatiques , tome I, pages 473et486.

(2) Ci-dessus, chap. VI.

(3) Recherches asiatiques, tom. I, pages 474 et 486. — Sur les di-
verses ordalies usitées chez les Hindous, celles du feu, de la balance,
de l'eau froide, de l'huile bouillante, du serpent, du poison , etc., voyez
Dubois. Mœurs et Coutumes des Peuples de l'Inde % tome II, pag. 5'4 6-
554; il nen est Pas une dont le succès ne dépende de la volonté des
prêtres.

(4) Kœmpfer. Histoire du Japon, livre m, chap. v, pag. 5i.

(5) Godefroy Loyer. Voyage du royaume d'Issyny , pag. 212,

des sciences occultes. 36 i

rent chez les nègres Qojas une eau d'épreuve que l'on
verse sur les jambes , le bras ou la main de l'accusé : si
l'eau le brûle , il est coupable; sinon, innocent (i). La
composition mystérieuse de l'eau , le soin que l'on prend
de laver d'abord les membres qui doivent être exposés à
son action, n'en est-ce point assez pour expliquer le mi-
racle ?

Chez les Qojas et chez un grand nombre d'autres peu-
plades africaines , on fait boire à une personne soupçon-
née d'empoisonnement, une liqueur très acide, préparée
en raclant dans l'eau l'écorce intérieure de l'arbre quo/?j1
de laquelle on a d'abord exprimé le suc. L'accusé qui sur-
vit à Fépreuve est innocent; celui qui meurt est coupa-
ble^). Le soin avec lequel l'écorce a été probablement
exprimée décide, on peut le croire, le sort de l'accusé.
Dans d'autres contrées , l'accusé doit aussi prendre une
liqueur préparée par la main des prêtres : il est condamné,
au Monomotapa , s'il la vomit ; et dans le royaume de
Loango , s'il se laisse tomber, ou si le breuvage ne produit
point sur lui un effet diurétique (3).

Des peuples bien plus avancés en civilisation ont ad-
mis des épreuves dans lesquelles on demandait à la divi-
nité d'opérer un miracle pour manifester la vérité, à
Rome , au temps de Cicéron et d'Horace , un maître qui
soupçonnait de vol ses esclaves , les conduisait devant un
prêtre. Celui-ci faisait manger à chacun d'eux un gâteau
sur lequel il avait prononcé des paroles magiques ( car-
mine infectum) : ce moyen faisait indubitablement con-

(1) O. Dapper. Description de l'Afrique > pag. 269-270.

(2) Ibid.y ibid., page 263.

(3) Ibid,, ibid.j pag. 325-326 et 392,

36Q DES SCIENCES OCCULTES.

naître l'auteur du larcin (1). Près de Tyanes une source
intarissable d'eau trèsjroide, mais toujours bouillonnante
(d'eau fortement gazeuse) servait à éprouver la vérité
des serments : l'homme sincère en buvait impunément ;
l'homme coupable d'un faux serment , s'il osait en boire ,
voyait son corps se couvrir de pustules et d'abcès; privé
de ses forces, il ne pouvait s'éloigner qu'il n'eût confessé
son parjure (2).

Le christianisme n'a point rejeté cette sorte de mira-
racles. La fontaine de fVieres (3) est encore célèbre en Pi-
cardie. L'épouse infidèle de saint Gengoulf osa y plonger
son bras , en faisant serment que sa conduite était sans
reproche : son bras fut sur-le-champ consumé... . La fon-
taine est aujourd'hui moins malfaisante ; toutes les femmes
y lavent leurs mains sans danger. Mais on peut croire que
l'épreuve n'a pas toujours été innocente , et que la terreur
qu'elle inspirait aura plus d'une fois empêché de l'affron-
ter. C'est ce qui a dû arriver pour beaucoup d'autres
épreuves : les recueils d'anecdotes sont remplis d'his-
toires de coupables que la crainte d'un miracle a conduits
à se déceler. Nous reproduisons ici le raisonnement que
nous avons déjà fait : la crainte ne peut s'établir qu'autant
que des expériences antérieures ont prouvé qu'elle a été
fondée quelquefois , et que le miracle promis ne surpas-
sait point les forces du thaumaturge.

La mort n'a pas été la seule vengeance que prédit et exé-
cutât l'interprète d'un dieu irrité. Tournant contre ses en-
nemis , avec plus d'adresse et moins de péril, les secrets

(1) Acron. in Horat. Epist , lib i. Epist. x, vers. 9.

(2) Philostrat. Vit. Apollon. , lib. 1, cap. /,.

(3) Fontaine siluée près de Samer, département du Pas-de-Calais. —
Mémoires de l'Académie celtique , tome V, pag. 109-110.

DES SCIENCES OCCULTES. 363

dont la science sacrée l'avait armé , il s'est réservé souvent
la faculté de produire un second miracle en faveur du re-
pentir. A sa voix , l'aveuglement fermait les yeux des cou-
pables ; une lèpre hideuse s'étendait sur tout leur corps;
jusqu'à ce que, touché de ses généreuses prières, le ciel
rendît à la santé ceux que la terreur avait déjà ramenés à
la foi et à l'obéissance.

Une lumière d'une extrême vivacité , celle des feux du
Bengale, par exemple , peut causer un éblouissement tel
que la faculté de voir reste quelque temps suspendue. A la
prise de Milet , par Alexandre , des soldats étant entrés
dans le temple de Cérès pour le piller , une flamme vive
s'élança du sanctuaire, et leurs yeux furent frappés d'a-
veuglement (1). Mais l'effet d'un tel moyen de vengeance
dure trop peu , et son succès demande le concours de trop
de circonstances favorables pour qu'on l'ait mis souvent
en usage.

Près du fleuve Achéloùs croissait la plante myope (2) :
on ne pouvait s'en frotter le visage sans perdre la vue.. .
Les feuilles du stramonium jouissent d'une propriété peu
différente : un jeune homme ayant par mégarde fait jaillir
dans son œil une goutte de leur suc, resta plusieurs heu-
res presque entièrement privé de l'usage de cet œil (3).
On sait aujourd'hui que l'extrait de belladone, dissous
dans l'eau , paralyse pour un temps l'organe de la vue.
Saisir le moment propice pour faire agir la substance vé-
néneuse et opérer le miracle , ce n'est plus que de l'a-
dresse : les talents du jongleur aidant ainsi la science du

(1) Valer. Maxim., lib. 1, cap. i. — Lactunt. Divin, instit., lib. u,
cap. 7.

(2) Plutarch. de Nomin. fluv. et mont., § xxn. M. Vallot, de l'Aca-
démie de Dijon , pense que cette plante était une sorte de tithymale.

(3) Bibliothèque universelle. Sciences, tome IA^, page 221.

364 DES SCIENCES OCCULTES.

thaumaturge, les histoires d'hommes frappés miraculeu-
sement d'une cécité dont ils sont ensuite miraculeusement
délivrés, ne présentent rien d'invraisemblable.

Marie , sœur de Moïse , a osé élever la voix contre lui :
sa face paraît soudain couverte de lèpre ; et , malgré le
pardon que lui accorde son frère , elle porte sept jours
entiers le signe éclatant de la colère du Seigneur (i). Ce
temps ne suffisait-il pas pour une guérison naturelle? On
peut d'ailleurs soupçonner quelque connivence entre le
frère et la sœur : on ne supposera rien de semblable dans
le malheur qui força Ozias à descendre du trône de Da-
vid, et qui par le chagrin de sa déchéance et l'ennui de la
solitude, le conduisit au tombeau.

Bravant les représentations du grand -prêtre Azarias, le
roi de Juda veut envahir les fonctions sacerdotales. A l'in-
stant où il force l'entrée du sanctuaire , où il porte la main
à l'encensoir, la terre tremble , le faîte du temple s'en-
tr'ouvre, un rayon brillant frappe la figure du téméraire
Ozias , sur son front paraît la lèpre. Marqué au sceau de
la malédiction , il est chassé du temple , exclu du trône ,
relégué dans une retraite , privé après sa mort de la sé-
pulture de ses ancêtres (2).

Ozias était déjà ému, et préoccupé de l'ébranlement du
sol : un vif rayon de lumière, résultat facile d'un appa-
reil disposé dans l'obscurité du sanctuaire , éblouit ses
yeux assez fortement pour qu'il n'aperçût pas la main qui
lui lançait au visage un poison caustique... Quel était ce
poison? Dans nos climats tempérés , le contact seul du rus
toxicodendron fait naître sur la peau une éruption érysi-

(1) Numer., cap. xn , vers. io-i5.

(2) Paralfjjomen., lib. n, cap. 26 , vers, 16-20. — FI. Joseph. An-
tiq. judaïc, lib. ix , cap. il.

DES SCIENCES OCCULTES. 365

pélateuse qui n'est point sans danger. Sur ies confins de
l'Afrique, où abondent les euphorbes et les végétaux
pleins d'un suc caustique , le moyen d'opérer le miracle
était encore plus facile à trouver. En parlant d'un de ces
végétaux ( i ) : « Mes doigts, dit Bruce, furent écorchés pour
» avoir touché du lait de ses branches vertes , comme si je
» les avais trompés dans Leau bouillante. »

La seule prévoyance dont la science doue ses adeptes ,
leur dictera des prédictions miraculeuses. Pour repous-
ser l'accusation de poison , que semble motiver la prédic-
tion circonstanciée de la mort de Joram , il suffit d'admet-
tre qu'Élie avait connu d'avance la maladie dont le roi
allait être attaqué ; qu'il l'avait jugée incurable , et qu'il
s'était cru en droit d'en annoncer l'issue comme l'effet d'un
jugement de Dieu. Les idées alors reçues l'y autorisaient :
mais aujourd'hui cette interprétation ne suffirait peut-
être pas pour sauver le médecin qui risquerait à la cour
une preuve si hardie de la certitude de ses pronostics.

Les maladies endémiques qui ravagent une contrée ,
une armée , une ville , prennent quelquefois un tel carac-
tère de malignité que l'ignorance les croit , et la politique
peut feindre de les croire contagieuses comme la peste.
Autrefois dès qu'elles éclataient, les populations désolées
recouraient aux oracles ; et les oracles voulaient toujours
qu'on y reconnût la vengeance des dieux justement irrités
contre leurs adorateurs. Cette croyance une fois établie ,
le prêtre menaça de l'invasion du fléau les contrées re-
belles à ses commandements; plus d'une fois même il en
annonça l'apparition pour une époque fixe, et sa prédic-
tion ne fut pas trompeuse. C'est qu'en effet il lui était fa-

(i) Le Koll.-gall.... Bruce. Voyages aux sources du Nil , tome IX f
page 98.

366 DES SCIENCES OCCULTES.

cile de la fonder sur des probabilités équivalentes à la cer-
titude : il suffisait d'avoir observé d'avance le retour des
circonstances propres à reproduire 'ces maladies. Cette
science , dans l'ancienne Grèce , fut celle qui valut à Àba-
ris (1) la réputation de prophète. Les mêmes remarques
aujourd'hui serviront de base à des prédictions sembla-
bles; sauf que l'homme de bien se bornera à indiquer les
précautions à prendre pour conjurer le mal , et s'affligera
si , en les négligeant , on lui ménage le triomphe de pas-
ser pour un prophète véridique (2). Mais à l'observateur
philosophe substituez un thaumaturge : la coïncidence de
la prophétie et du désastre ne frapperait- elle pas aujour-
d'hui encore bien des esprits d'une profonde et religieuse
erreur?

(1) Iambllch. in vit. Pythag., lib. i, cap. 28.

(2) En 182 > , le port de Roquemaure (arrondissement d'Uzès , dépar-
tement du Gard) se trouvait environné d'eaux stagnantes, sur des points
où le Rhône s'était détourné de son cours. M. Cadet de Metz annonça ,
dès le mois de mars, que le pays serait certainement ravagé par une fiè-
vre endémique, si , avant l'été, on ne ramenait le fleuve dans son ancien
lit. Les travaux ne purent être exécutés qu'en automne, et l'été vit Roque-
maure dépeuplé par des fièvres meurtrières. (Lettre de M. Cadet de Metz
au ministre de l'intérieur , en date du 2 3 mars 1820.)

DES SCIENCES OCCULTES. 867

CHAPITRE XXII.

Stérilité de la terre. La croyance aux moyens que les thaumaturges avaient
pour l'opérer est née surtout du langage des emblèmes. Stérilité natu-
rellement produite. Cultures qui se nuisent les unes aux autres; sub-
stances qui nuisent à la végétation. Atmosphère rendue pestilentielle.
Pondre puante et nitrate d'arsenic, employés comme armes offensives.
Tremblements de terre et éboulements prévus et prédits.

Les menaces de la colère céleste ne s'arrêtent point à
des individus isolés ; elles ne se bornent point à des ma-
ladies passagères : elles font craindre aux peuples que la
terre ne leur refuse ses fruits ; que dans l'air l'homme ne
respire la mort; que sous ses pas , la terre ébranlée ne
s'affaisse et ne s'entr'ouvre en abîmes , ou que les ro-
chers détachés de leurs bases ne roulent sur lui pour l'é-
craser.

Secondée par la réflexion, éclairée par le raisonnement,
l'habitude de l'observation donne à l'homme des notions
plausibles sur la réussite des diverses cultures auquelles
il s'adonne. En achetant d'avance la récolte des oliviers
dont il avait deviné la fécondité , Thaïes ( 1 ) prouva aux
Milésiens que le sage a d'autant plus de mérite dans son
désintéressement, qu'il ne tiendrait souvent qu'à lui d'at-

(1) Diogcn, Laert. in Thalet,

3Ô8 DF.S SCIENCES OCCULTES.

teindre parla science, à la richesse. Mais si le thauma-
turge peut prévoir ainsi une récolte abondante , il prédira
de même celles qui le seront moins ; il prédira une véri-
table disette ; il pourra en menacer les peuples ; et quand
l'événement aura justifié sa prophétie, il passera moins
pour l'interprète que pour l'agent du dieu qui a puni par
ce fléau les coupables mortels.

De ce point , cependant , qu'il y a loin encore à la stéri-
lité absolue dont pouvaient jadis frapper les plantes, les
arbres , la terre même, les imprécations d'un homme sa-
cré , les maléfices d'un magicien perfide! Cette remarque
échappera d'autant moins au lecteur judicieux , que , sui-
vant le principe d'après lequel j'ai constamment raisonné ,
quelques faits positifs ont dû faire naître l'opinion, très
exagérée depuis, de la possibilité de ce terrible moyen de
vengeance. Dans les menaces éloquentes qu'Eschyle prête
aux Euménides (1); dans les menaces plus effrayantes
encore que le dieu de Moïse adresse aux Hébreux , je vou-
drais en vain ne voir que les expressions de l'enthou-
siasme poétique et les hyperboles que comporte le style
oriental. En vain rappellerais -je le penchant qu'ont tou-
jours eu les hommes à rapporter au courroux des dieux
les fléaux dont la nature leur cache à la fois la cause et îe
remède ; en vain essaierais-je d'expliquer allégorique-
ment le miracle du figuier , qu'en l'espace d'une nuit , la
malédiction a desséché jusque dans ses racines : l'édifice
que j'ai tenté d'élever chancelle , si la croyance de mira-
cles si importants n'a point d'autre origine que quelques
prédictions transitoires , et les rêves d'une imagination ef-
frayée.

Rappelons d'abord l'influence du langage des emblèmes,

(») JEschyl. Eumen., vers. 783-786-80.3-806, etc.

DES SCIENCES OCCULTES. 36()

et comment son énergie a pu induire en erreur des écri-
vains véridiques , lorsqu'ils rapportaient de pareilles me-
naces que Ton avait vues s'accomplir dans des contrées
étrangères. Longtemps, en condamnant une ville conquise
à une éternelle désolation , on a semé du sel sur ses rui-
nes ; et malgré l'expérience du contraire , on a longtemps
attribué au sel la propriété de rendre la terre inféconde.
Tournons les yeux vers les climats où , dans d'immenses
déserts , on voit partout le sel s'efileurir à la surface de la
terre : là , une contrée privilégiée recevait du soleil des
influences productives ; l'ennemi l'envahit ; il disperse les
habitants , comble les puits , détourne les cours d'eau ,
détruit les arbres , incendie la végétation ; l'oasis tout en-
tier se confondra bientôt avec le désert qui l'entoure. Déjà
sous un ciel de feu , le sol dépouillé se couvre çà et là de
cette efflorescence saline , présage de la stérilité future.
L'emblème du sel semé sur la terre était donc le plus
expressif dans les pays où l'on connaissait ce phénomène :
mieux qu'un édit , mieux que le son des trompettes et la
voix des hérauts , il proclamait la volonté du destructeur;
il annonçait que la contrée, resterait inhabitée, sans cul-
ture , vouée à une stérilité éternelle ; et la menace n'était
pas vaine , là même où le climat et le temps ne se hâtaient
pas d'achever l'œuvre de la violence.

Cequele conquérant est pour le peuple faible, l'homme
méchant l'est pour l'homme sans défense. La loi romaine
punissait de la peine capitale ce qui nous paraîtrait un lé-
ger délit , l'acte de poser des pierres dans l'héritage d'au-
trui. Mais dans le pays auquel s'appliquait la loi, en Ara-
bie ? le Scopèlisme (1), c'était le nom de ce crime , équi-

(i) « Scopelismus s lapidum poxitio... lapides ponerc ihdicio fwturos

b4 '

^70 DES SCIENCES OCCULTES.

valait à la menace de faire périr de mort violente quiconque
oserait cultiver l'héritage ainsi insulté. Que ce langage
muet fût compris ; que le champ restât dès lors inculte et
stérile, c'est ce que prouve la gravité de la peine portée
contre la menace emblématique.

Transportez, sans explication, l'indication de ce fait
dans un ordre de choses différent : l'emblème du Scopé-
lisme , comme celui du sel , sera bientôt pris pour un
agent physique capable de vouer la terre à une stérilité
incurable.

La stérilité reconnaît des causes naturelles. Les agricul-
teurs savent que toute plante vivace à racines pivotantes,
telles que la luzerne , semée au pied d'arbres jeunes et dé-
licats, nuit à leur croissance, et finit quelquefois par les
faire périr. Les thaumaturges avaient pu recueillir plu-
sieurs observations analogues à celle-là : ils étaient dès
lors en droit de prédire la stérilité des arbres ou des cé-
réales , quand l'imprudence du cultivateur avait donné des
voisins malfaisants aux végétaux utiles. Us pouvaient quel-
quefois prédire à coup sûr. Une parabole de l'Évangile ,
celle de l'ivraie semée , la nuit , au milieu du froment, par
un ennemi du propriétaire (1) , fait évidemment allusion à
un délit connu , et même commun. La police , et surtout la
police rurale n'existait point chez la plupart des peuples
anciens ; chacun était le seul gardien de sa chose ; il deve-
nait donc bien plus facile qu'il ne le serait aujourd'hui, de
nuire par un semis perfide à une culture déjà préparée ,
soit que l'on profitât pour cela de l'antipathie existante

h (juod si quis eum agrum coluisset malo letho periturus esset ? etc.
Digcst., lib. xlvii, tit. xi , § 9.

(1) Evcuig. sec. Matth., cap. xm, vers. 2^-28.

DES SCIENCES OCCULTES. 37 l

entre divers végétaux , ou que l'inimitié se bornât à étouf-
fer le bon grain sous l'excès d'une végétation inutile.

Des aveux judiciaires d'un grand nombre de prétendus
sorciers, il résulte que, dans les inventions que Ton en-
seignait au sabbat , on comptait la composition de poudres
propres à nuire aux récoltes de tout genre, à dessécher
les plantes, à faire avorter les fruits (i). Tout ce que ces
malheureux racontaient de leurs occupations dans ces fan-
tastiques cérémonies , nous l'avons considéré comme des
rêves, mais comme des rêves fondés sur le souvenir de
pratiques anciennes. A la tradition de la possibilité du mi-
racle , se liait l'idée qu'on pourrait l'opérer encore.

Un livre chinois (2), dont l'antiquité n'est pas douteuse,
signale le crime de faire périr un arbre en l'arrosant secrè-
tement d'une eau empoisonnée. Suivant d'anciennes tradi-
tions , les Telchines, envieux de la fertilité des champs de
leurs voisins, y répandirent une eau stygiale (3), pour en
détruire la fécondité. Théophraste , cité par saint Clément
d'Alexandrie, assurait que, si l'on enterre des cosses de
fèves au milieu des racines d'un arbre récemment planté,
l'arbre se desséchera (4). Pour obtenir, et même en grand,
un résultat semblable , Démocrite prescrivait de répandre
sur les racines des arbres du suc de ciguë où l'on avait
fait macérer des fleurs de lupin (5). J'ignore si l'expérience
a jamais confirmé ces assertions: mais n'indiquent- elles
pas que l'on couvrait d'un voile plus ou moins bizarre un

(1) Llorente. Histoire de l'inquisition , tome III, pag. 440~447.

(2) Le Livre des récompenses et des peines , traduit par M. Stanis-
las Jullien , page 346.

(3) Voyez le Seholiaste de Stace, in Thébaid., lib. n , vers. 274,
verbo Telchines.

(4) S. Clément. Alexandr. Stromat., lib. nr.

(5) Plin. Hist. nat., lib. xvnr, cap. 6.

2^1 DES SCIENCES OCCULTES.

secret plus efficace, et que les anciens n'ignoraient point
l'existence d'un procédé propre à détruire les plantes el
les arbres qui s'élèvent à la surface de la terre? Des expé-
riences récentes ont prouvé que , pour y réussir, il suffi-
rait de répandre sur le sol une combinaison du soufre à
la chaux dans la proportion d'un quinzième ; combinaison
qui se trouve toute formée dans le marc des lessives où
l'on emploie du savon vert , et dans le résidu que laisse la
fabrication artificielle de la soude. N'est-il pas aussi con-
staté, par une observation quotidienne, que les eaux
dérivées des houillères et des mines métalliques en exploi-
tation , altèrent et finissent par détruire la végétation sur
toutes les terres qu'elles arrosent? Et n'est-il pas naturel
d'y assimiler cette eau stjgiale dont les Telchines ; célè-
bres dans l'art d'extraire des mines et de travailler le fer
et l'airain , furent accusés d'avoir fait un usage coupable ?
Mais peu importe , ainsi que nous l'avons plus d'une fois
observé , que ces propriétés malfaisantes aient été con-
nues jadis , ou trouvées par les instituteurs des sorciers
modernes ; il suffit de la possibilité qui est constante, et
de la croyance établie chez les anciens , et constatée par
les assertions de Théophraste et de Démocrite, qu'un pro-
cédé naturel suffisait pour réaliser cette possibilité.

Appliquons le même raisonnement à l'art affreux de
rendre l'air pestilentiel. On a sans doute d'abord attribué
des phénomènes naturels à la vengeance des dieux. Sou&
le règne de Marc-Aurèle , un temple , à Séleucie , était livré
au pillage ; des soldats y découvrent une ouverture étroite ,
ils y pénètrent; ils enfoncent une porte soigneusement

fermée par les prêtres chaidéens Soudain s'en exhale

une vapeur léthifère , dont s'étend au loin l'effet désas-
treux (1). C'était , je crois , un gaz semblable à celui qui

(i) Amm. MarcelL, lib. xxm... Jul. Capitol, in JElio-Vero.

DES SCIENCES OCCULTES. 3^3

$ échappe quelquefois des mines , et de puits profonds et
abandonnés. De deux gouffres , l'un voisin des bords du
Tigre, l'autre situé près d'Hiérapolis de Phrygie, montait
de même une vapeur mortelle pour tous les animaux qui
la respiraient (1).

Suivant une tendance que nous avons déjà signalée ,
l'art essaya d'imiter les moyens de destruction que produi-
sait la nature. Il y réussit , puisqu'à diverses époques on
trouve des traces certaines de leur emploi comme arme
offensive. En 1804, le gouvernement français accusa les
marins anglais d'avoir tenté d'empoisonner l'atmosphère
des côtes de Bretagne et de Normandie , en y lançant des
cornets de nitrate d'arsenic enflammé. Plusieurs de ces
cornets s'étant éteints , on les ramassa , et l'examen chi-
mique ne laissa point de doute sur la composition dont ils
éîaient chargés (2). Nos ennemis n'avaient fait que renou-
veler et perfectionner une invention qui , en Europe , a
suivi de près l'invention du canon. On remplissait d'une
poudre préparée pour cela, des bombes et des grenades ;
et ces projectiles , en crevant , répandaient au loin une
odeur tellement infecte qu'elle frappait de mort quiconque
avait le malheur de la respirer. Paw, qui a trouvé dans
une pyrotechnie italienne la composition de cette poudre
puante , rappelle un essai analogue , fait , dit-on , à Lon-
dres , avec un funeste succès (2). Longtemps auparavant ,

(1) Amm. MarcelL, lib. xxili.

(2) Voyez les journaux de 1804.

(3) Paw. Traité des flèches empoisonnées (inséré dans le tome XII,
in-/j°, de la traduction de \" Histoire naturelle de Pline), pages 460-/470,
— Paw révoque en doute l'efficacité de la poudre puante : nous croyons
aussi qu'elle en avait peu, puisqu'on en a promptement abandonne
I usage.

374 DES SCIENCES OCCULTES.

les Soanes , si l'on en croit Strabon (1), non contents de
blesser leurs ennemis avec des armes empoisonnées , suffo-
quaient par leurs traits les guerriers qu'ils n'avaient pu
atteindre. Il est évident que l'odeur meurtrière ne se dé-
veloppait que dans les rangs ennemis : sinon , elle eût fait
périr d'abord l'homme chargé des armes qui la recelait. Il
faut donc distinguer celle-ci des flèches empoisonnées , et
supposer qu'elles étaient remplies d'une composition ana-
logue à la poudre puante ; composition que mettait en ac-
tion la rupture du vaisseau qui la renfermait, ou le con-
tact du feu. Quel que fût le degré d'efficacité de ce secret,
puisque des barbares du Caucase l'ont connu , il a dû
exister également chez des peuples plus instruits ; il a dû
surtout être cultivé par les thaumaturges, et devenir le
principe de la croyance aux miracles qui rendent l'air
pestilentiel.

Si la méchanceté de l'homme peut nuire à la fertilité du
sol et à la salubrité de l'air, il ne lui est pas aussi facile
d'ébranler la terre et de faire rouler les montagnes sur
les peuples que sa haine voue à la destruction. Mais si des
signes, qui échappent au vulgaire inattentif , l'avertissent
d'avance de quelque grande convulsion de la nature ; s'il
ose la prédire, soit pour inviter ses semblables à en préve-
nir les conséquences funestes, soit pour les induire à y voir
un effet de la vengeance des dieux , quelle gloire et quelle
puissance seront son partage \ quand l'événement aura
confirmé sa prophétie!

Iamblique (2) attribue cette sagacité merveilleuse à Py-
thagore, à Abaris, à Épiménide et à Empédocle. A une
époque bien plus rapprochée , dans le xme siècle de notre

(1) Strab.) lit», xi'.

<'i) IamblichiVit. Pftkagor., lib. 1, cap. 28.

DES SCIENCES OCCULTES. 876

ère, un moine, voulant déterminer l'empereur Andronic
à rappeler le patriarche Athanase, le menaça de divers
fléaux, et entre autres d'un tremblement de terre; et trois
jours ne s'écoulèrent point sans qu'on ressentît à Constan-
tinople plusieurs secousses, à la vérité peu dangereuses ( 1 ) .
Faut-il rejeter ce récit et l'assertion d'Iamblique? Et si
l'on rappelle que le premier maître de Pythagore, Phéré-
cyde , en goûtant ou seulement en considérant l'eau tirée
d'un puits , annonça aux habitants de Samos un prochain
tremblement de terre (a\ devons-nous, avec Cicéron, ré-
pondre que la chose est impossible? Phérécyde pouvait
connaître la connexion qui existe entre les fermentations
volcaniques et les tremblements de terre. L'aspect d'une
eau ordinairement pure et claire , et devenue tout-à-coup
trouble et sulfureuse , suffisait dès lors pour lui faire pré-
voir le phénomène qu'il ne prédit point en vain. En i6g5,
à Bologne, en Italie, on vit avec surprise les eaux devenir
troubles la veille d'un tremblement de terre (3). Cette ob-
servation n'est point unique : les eaux de plusieurs puits
se sont également troublées peu de jours avant le trem-
blement de terre que l'on a ressenti en Sicile, au mois de
février 1818 (4N. Les symptômes du désastre peuvent appa-
raître beaucoup plus tôt. Un volcan a fait irruption au
sommet du mont Galoungoun , dans l'île de Java , le 8 oc-

(1) Pachymer., lib. x, cap. 34.

(2) Diogen. Laert. in Pherecyd. — Pli/i. Hist. nat.y lib. 11, cap. 79.
— Maxim. Tyr. Dissertât, ni, § 5. — Cicer. de Divinat., lib. 1, cap.
5o ; lib. 11, cap. i3. — - Iamblique (vit. Pythag., lib. 1, cap. 28) attri-
bue cette prédiction à Pythagore.

(3) Histoire de l'académie des sciences , année 1696. Buffon. Hist.
naturelle. — Preuves de la théorie de la terre , art. xi .

(4) Agathino Longo. Mémoire historique et physique sur le trem-
blement de terre , etc. Bibliothcca ilaliana, septembre 1818. — Biblio-
thèque unie. Sciences, tom. IX, page i63.

3^6 DES SCIENCES OCCULTES.

iobre 1822. Au mois de juillet précédent, on vit se troubler
les eaux du Tji-Kounir, rivière qui prend sa source dans la
même montagne ; elles avaient un goût amer et exhalaient
une odeur sulfureuse; sur les jambes des voyageurs qui
traversaient la rivière à gué, se fixait une écume blan-
châtre (1). Fondée sur des remarques du même genre, la
prédiction de Phérécyde était celle d'un savant et non
d'un imposteur.

Du passage cité d'Iamblique, on peut conclure que l'art
de prévoir les tremblements de terre fut commun aux pre-
miers chefs de l'école pythagoricienne. Il dut faire partie
de la science secrète chez les anciens. Pausanias, qui croit
ces phénomènes l'effet du courroux des dieux , énumère
cependant les signes qui les précèdent et les annoncent (2).
A l'indication des mêmes signes , au nombre desquels il
n'omet point de compter la fétidité et le changement de
couleur de l'eau des puits, Pline joint la recherche des
moyens propres à prévenir le retour du fléau ; et il émet
l'opinion plausible que l'on y réussirait quelquefois , en
creusant des puits très profonds dans les contrées où il se
fait ressentir (3).

Supposons que, dans 1 île d'Haïti, s'établisse une popula-
tion étrangère. Sous le plus beau ciel , au milieu des pré-
sents d'une nature féconde ou plutôt prodigue, un bruit
souterrain , un bruit épouvantable vient alarmer tous les
esprits. Le chef qui a conduit les colons sur ce rivage les
rassemble; il leur annonce que les dieux, irrités de leur
peu de soumission h ses ordres , vont ébranler la terre, du
fond des vallées jusqu'à la cime des mornes. On rit d'une

(1) Bulletin de la Société de Géographie , tome XII , page 204.

(2) Pausanias. Achaic.j cap. xxiv.

(?>) Vliiu Hist. nat., lib. 11 f cap. 81-82.

DES SCIENCES OCCULTES. 377

prédiction que dément le calme universel ; on se livre à
l'insouciance, au plaisir, au sommeil... et soudain la me-
nace s'accomplit dans toute son horreur. La population
consternée tombe à genoux; le chef triomphe. Combien de
fois le phénomène ne se renouvellera-t-il point, avant que
l'expérience enseigne ce que sait aujourd'hui le plus igno-
rant des noirs, que ce bruit, connu sous le nom de gouf-
fre, est le présage aussi naturel que certain d'un prochain
tremblement de terre, et non pas la voix d'un dieu cour-
roucé, l'annonce de sa vengeance inévitable!

C'est aussi un bruit souterrain d'un genre particulier qui
a annoncé à un observateur péruvien, et l'a porté à pré-
dire, quatre mois d'avance , le tremblement de terre qui a
désolé Lima en 1828(1).

Neuf lustres auparavant , une prédiction semblable avait
prouvé la perspicacité d'un savant français. En 1782 ,