Chapter 16
part des ordalies hindoues sont également usitées au Pégou, chez les
Birmans.
(3) Mlian. De nat. animal., lib. x, cap. 3i.
2-66 DES SCIENCES OCCULTES,
CHAPITRE XVII.
Drogues et boissons préparées ; les unes soporifiques , les autres propres
à plonger dans une imbécillité passagère. Circé ; Népenthès. Illusions
délicieuses, illusions effrayantes, révélations involontaires, courage
invincible, produits par des aliments ou des breuvages. Le Vieux de
lu Montagne ne séduisait ses disciples que par des illusions; il les pré-
munissait probablement contre les tourments par des drogues stupé-
fiantes. Exemples nombreux de l'emploi de ces drogues. L'usage qu'on
en fait, s'il devient habituel, conduit à l'insensibilité physique et à
l'imbécillité.
Vainqueur des obstacles qui le séparaient de la perfec-
tion , l'initié voit s'ouvrir devant lui les trésors les plus
cachés de la science. C'est peu de lui livrer le secret des
merveilles qui le pénétraient d'un étonnement religieux ,
dans le spectacle de sa première réception ; appelé désor-
mais à ouvrir aux profanes la voie de la lumière , il est
temps qu'il apprenne à quels moyens d'action il a été
soumis; comment on s'est rendu maître de tout son être
moral ; comment il se servira des mêmes moyens , et pour
maîtriser les âmes de ceux qui tendent au but où il est
arrivé , et pour se montrer tout-puissant par ses œuvres ,
devant tout ce qui ne participe point à la sublime dignité
du sacerdoce.
Les aspirants à l'initiation et les personnes qui venaient
demander aux dieux des songes fatidiques , prenaient ,
après un jeune plus ou moins prolongé, des aliments
DES SCIENCES OCCULTES. 267
préparés exprès, et surtout des breuvages mystérieux,
tels que Veau de Léthè et Veau de Mnêmosyne dans la
grotte de Trophonius , ou le Cicéion aux mystères d'E-
leusis. On mêlait aisément , aux mets ou à la boisson , des
drogues diversifiées, selon la disposition physique et mo-
rale dans laquelle il importait de tenir le récipiendaire ,
et selon la nature des visions que l'on devait lui procurer.
On sait quelles accusations ont pesé sur quelques unes
des premières sectes du christianisme , accusations que
l'injustice faisait retomber sur toutes les assemblées de
chrétiens. Elles ne seraient pas sans fondement , si plu-
sieurs hérésiarques avaient adopté la pratique criminelle
qu'un bruit populaire imputait aux chefs des Marcosiens.
Dans les cérémonies religieuses , il administrait, dit-on,
aux femmes, des boissons aphrodisiaques (1). Sans rien
préjuger sur ce cas particulier , nous pensons que l'emploi
d'aphrodisiaques violents a eu lieu plus d'une fois dans les
orgies mystérieuses du polythéisme : lui seul peut expli-
quer les débauches monstrueuses auxquelles on se livrait
dans les bacchanales dénoncées et punies à Rome, l'an 186
avant notre ère ; une scène du roman de Pétrone indique
qu'il était usité beaucoup plus tard dans les réunions
nocturnes où la superstition servait de voile et d'excuse
aux excès du libertinage.
Mais un tel moyen n'eut jamais qu'un usage borné : il
égarait les sens ; il ne frappait point l'imagination par une
merveille ; il livrait l'homme physique au pouvoir d'un
thaumaturge coupable ; il n'atteignait point l'homme mo-
ral. Des substances destinées à produire, dans les cérémo-
nies secrètes , des effets plus importants , les soporifiques
(1) S. Epiphan. contr. Hœrescs , lib. i , tom. III, contr. Marcosios*
Hœres. i[\.
2G8 DES SCIENCES OCCULTES.
étaient les plus simples et les plus communes. Quels ser-
vices ne dut pas en tirer le thaumaturge , soit pour fermer
des yeux trop attentifs, trop prompts à scruter les causes
des miracles , soit pour produire ces alternatives d'un
sommeil invincible et d'un réveil subit , si propres à per-
suader à l'homme qui les éprouve , qu'un pouvoir surna-
turel se joue de son existence , et change à son gré toutes
les circonstances qui l'attristent ou l'embellissent. Les
moyens étaient variés : un recueil que nous avons et que
nous citerons encore , nous en fournit deux exemples dif-
férents. Ici un jeune prince, endormi tous les soirs par le
suc d'une plante , est , tous les matins , par un parfum
qu'on lui fait respirer , tiré de son profond engourdisse-
ment (1). Là, une éponge trempée dans le vinaigre et pas-
sée sous le nez du dormeur Abou-Hassam provoque un
éternument, un léger vomissement, et détruit soudain
l'effet de la poudre soporifique qui le rendait insensible.
Là, enfin , l'exposition au grand air suffit pour détermi-
ner les mêmes symptômes et le même résultat sur une
jeune princesse qu'un narcotique a profondément endor-
mie (2).
Sur un point bien éloigné du théâtre des Mille et une
Nuits, nous retrouverons un secret analogue. Chez les
Nadoëssis (3) , dans l'Amérique septentrionale , existait
une société religieuse d'hommes voués au Grand Esprit.
Carver y vit admettre un nouveau membre. On jeta dans la
bouche du récipendiaire quelque chose qui ressemblait à
une fève ; aussitôt il tomba sans mouvement , insensible ,
( \) Les Mille et une Nuits , xxvie nuit, tome I , page 221.
(2) Les Mille et une Nuits , ccxcve nuit, tome iv, pag. 97-149. —
cccLixe nuit, ibicl.y pag. ^99.
(3) Carver. Voyage dans l'Amérique septentrionale , pag. 200-20 1. •
DES SCIENCES OCCULTES. 269
comme mort. On lui donnait sur le dos des coups très
violents : ils ne lui rendirent le sentiment qu'au bout de
quelques minutes ; alors il fut agité de convulsions qui ne
cessèrent que quand il eut rejeté ce qu'on lui avait fait
avaler.
Plutarque nous a conservé la description des mystères
de Trophonius, faite par un homme qui avait passé dans
la grotte deux nuits et un jour (1) : elle convient moins à
un spectacle réel , qu'aux songes d'un homme enivré par
un narcotique puissant. Timarque, c'est le nom de l'initié,
éprouva une violente douleur de tête, lorsque commen-
cèrent les apparitions, c'est- -dire lorsque le breuvage
commença à troubler ses sens; et quand les apparitions
s'évanouirent , c'est-à-dire quand il se réveilla de ce som-
meil délirant , la même douleur se fit sentir aussi vive-
ment. Timarque mourut trois mois après être sorti de la
grotte : les prêtres y faisaient sans doute usage de dro-
gues très énergiques. Ceux qui avaient une fois consulté
l'oracle conservaient , dit-on (2), une tristesse qui durait
toute leur vie; effet naturel de l'altération grave de leur
santé par les breuvages qu'on leur avait administrés.
On ne transportait, je crois, les consultants, à la sortie
de la grotte, que lorsque leur sommeil forcé commençait
à se dissiper : les rêveries qui occupaient ce sommeil pou-
vaient donc, ainsi que l'a soupçonné Clavier (3), faire tous
les frais du spectacle miraculeux qu'un dieu était censé dé-
ployer devant eux : aussi, après leur avoir présenté, à
leur réveil, un breuvage destiné sans doute à leur rendre
tout-à-fait l'usage de leurs sens, leur ordonnait-on de ra-
(1) Platarch. De Dœmonio Socratis.
(2) Suidas Clavier. Mémoire sur les oracles , etc., pages 159-160.
(3) Clavier. Ibid,, pages 1 58- 15g.
27O DES SCIENCES OCCULTES.
conter ce qu'ils venaient de voir et d'entendre : le prêtre
avait besoin d'apprendre d'eux ce qu'ils avaient rêvé.
Telle est la liaison du physique et du moral que les sub-
stances qui provoquent fortement le sommeil , possèdent
souvent la propriété de troubler l'intelligence : les baies
de belladona , prises comme aliments , produisent une
folie furieuse, suivie d'un sommeil qui dure vingt-quatre
heures.
Bien plus que le sommeil physique , le sommeil de
l'âme, l'imbécillité passagère, livre l'homme au pouvoir
de ceux qui peuvent le réduire à cet état humiliant. Le
suc de la graine de datura est employée par les Portu-
gaises de Goa : elles le mêlent , dit Linschott (1) , aux li-
queurs que boivent leurs maris ; ceux-ci tombent, pour
vingt-quatre heures au moins, dans une stupeur accompa-
gnée d'un rire continuel, et si profonde , que rien de ce
que l'on fait sous les yeux ne les affecte ; quand ils recou-
vrent leurs sens , ils ne retrouvent aucun souvenir du
passé. Les hommes , dit Pyrard (2), se servent du même
secret pour soumettre à leurs désirs des femmes qu'au-
cun autre moyen n'y pourrait faire consentir. François
Martin (3), après avoir détaillé les pernicieux effets que
produit la graine de datura, ajoute que l'on y met un terme
en plongeant les pieds du patient dans l'eau chaude : le
(1) Linschott. Histoire de la navigation aux Indes orientales , avec
les annotations de Paludanus. 3e édition , folio , pag. 63-64 et 1 1 1 . La
pomme épineuse , plante de la même famille que le datura, produit des
effets analogues ; elle a été quelquefois employée , en Europe , à des usa-
ges criminels.
(2) Voyage de François Pyrard, (2 vol. in-4°. Paris, 1679), tome H»
pag. 68-69.
(3) François Martin. Description du premier voyage fait aux Indes
orientales par les Français , pag. i63-i64-
DES SCIENCES OCCULTES. Q7I
remède provoque un vomissement; ce qui rappelle la ma-
nière dont le dormeur et la jeune princesse, dans les Mille
et une Nuits, et les initiés nadoëssis sont délivrés de leur
assoupissement.
Un secret si efficace, tombé ainsi dans les mains du vul-
gaire, a dû , à plus forte raison, appartenir au thauma-
turge, à qui tant de fois il importait de s'en prévaloir. Chez
les indigènes de la Virginie, l'aspirant à la prêtrise buvait,
pendant le cours de sa pénible initiation , une liqueur (i)
qui le jetait dans l'imbécillité. Si, comme il est permis de
le supposer, cette pratique avait pour but de le rendre
plus docile , on peut croire aussi qu'elle n'a point com-
mencé dans le Nouveau Continent.
Les magiciens ont de tout temps employé de pareils
secrets.
Les contes orientaux nous présentent plus d'une fois
d'habiles magiciennes changeant les hommes en animaux.
Varron, cité par saint Augustin (2), dit que les magicien-
nes d'Italie, attirant près d'elles le voyageur trop confiant,
lui faisaient prendre dans du fromage une drogue qui le
changeait en bête de somme. Elles le chargeaient alors de
leur bagage , puis à la fin du voyage lui rendaient sa pre-
mière forme. Sous ces expressions figurées, copiées de
Varron, qui, sûrement, faisait lui-même une citation, on
aperçoit que le voyageur avait l'esprit assez troublé par la
drogue qu'il avait prise pour se soumettre aveuglément à
cet ascendant bizarre, jusqu'à ce que les magiciennes y
missent un terme en lui administrant un antidote appro
prié.
(1) Cette liqueur, tirée par décoction de certaines racines , s'appelaiJ
Vissocan, et l'initiation, Husea nawar.
(2) S. August. De civil. Dei 3 lib. y.
272 DES SCIENCES OCCULTES.
Cette tradition a sans doute une origine commune avec
la fable de Circé (1 ).
Fatiguée des poursuites amoureusesde Calchus, roi des
Dauniens , Circé , si l'on en croit Parthénius, l'invite à un
repas : tous les mets qu'on lui sert sont mêlés de dro-
gues pharmaceutiques (2) ; à peine en a-t-il mangé , qu'il
tombe dans une imbécillité telle que Circé le relègue avec
les pourceaux. Plus tard , elle le guérit et le rend aux
Dauniens, en obligeant ceux-ci , par serment , à ne le lais-
ser jamais retourner dans l'île qu'elle habite.
La coupe de Circé , dit Homère , contenait un poison
qui transformait les hommes en bêtes ; c'est-à-dire que
dans l'ivresse stupide où ils étaient plongés , ils croyaient
à cette honteuse dégradation. Ce sens , conforme au récit
de Parthénius, est le seul admissible. Malgré la décision
de quelques commentateurs , le poëte , j'ose affirmer ,
n'a point songé à nous offrir contre les dangers de la vo-
lupté une leçon allégorique : elle serait trop peu d'ac-
cord avec le reste de la narration , puisque celle-ci se ter-
mine par jeter le sage Ulysse dans les bras de l'enchante-
resse, qui Fy retient une année entière. Là, et dans mille
autres passages de ses poëmes , Homère a mis en œuvre
un fait purement physique. Cela est si vrai , qu'il indique
un préservatif naturel contre l'effet du poison : c'est une
racine qu'il décrit avec cette exactitude que , mieux que
tout autre , il sait unir à l'éclat de la poésie et à l'élégance
de la versification.
(1) Ceci ne contredit pas l'assertion de Solin , que Circé trompait les
yeux par des apparences fantasmagoriques : elle pouvait faire servir ce
moyen pour fortifier la croyance établie, d'après laquelle les drogues qui
rendaient les hommes imbéciles , les métamorphosaient en bêtes.
(2) « Edulia erant autem omnia pharmacis infecta. » Parthen.
Nicœcns, Erotic.y cap. xii.
DES SCIENCES OCCULTES. 2^3
Nous refuserons également de prendre au figuré ce que
le prince des poètes raconte du Népentkès , qui , donné
par Hélène à Télémaque , suspend dans le cœur du jeune
héros le sentiment de ses afflictions. Quelle que soit la sub-
stance désignée sous ce nom , il est certain que du temps
d'Homère on croyait à l'existence de certains breuvages
moins abrutissants que le vin , et plus efficaces pour ré-
pandre dans l'âme un calme délicieux. Qu'Homère ait
connu ces liqueurs et celles que Circé versait à ses hôtes ,
soit par le spectacle de leurs effets , soit seulement par
tradition , il suit toujours de son récit qu'on a possédé le
secret de les composer. Comment révoquer alors en doute
qu'un tel secret fût pratiqué dans les temples, où le poëte
grec avait puisé une si grande partie de son instruction ,
et où étaient concentrés tous les secrets de physique expé -
rimentale ?
Les historiens romains et grecs, et les naturalistes mo-
dernes, rapportent, sur les propriétés de divers breuvages,
des faits qui prouvent que les anciens thaumaturges les
ont connues, et ne les ont point exagérées.
A. Laguna , dans son Commentaire sur Dioscoride ( i )
cite une espèce de solarium , dont la racine prise dans du
vin, à la dose d'une dragme , remplit l'imagination des
illusions les plus délicieuses. L'opium seul, administré à
une certaine dose, mêle au sommeil qu'il détermine, des
rêveries si puissantes et si douces , que nulle réalité ne
peut en égaler le charme. En résumant toutes les opinions
émises sur le népentkès d'Homère , M. Yirey (2) le re-
trouve dans le hjosciamus datura de Forskhal , dont
(1) Livre 76, chap. 4, cité par Liorente. Histoire de l'inquisitiot
chap. 37, art. 2 , tome III, pag. 4^7.
(2) Bulletin de pharmacie , tome V (février 181 3), pages 4m et 6c>.
18
27-I DES SCIENCES OCCULTES.
on fait encore en Egypte et dans tout l'Orient un usage
analogue ; et ce savant indique plusieurs autres sub-
stances capables de produire des effets non moins mer-
veilleux.
Le potamantis ou thulasséglé , dit Pline (i), naît sur
les bords du fleuve Indus, et le gelatophyllis près de
Bactres. Les breuvages extraits de ces deux plantes jettent
dans le délire ; l'un donne des visions merveilleuses ,
l'autre excite un rire continuel. L'un agit comme le breu-
vage fabriqué avec le hyiosciamus de Forskhal ; l'autre
comme celui qu'on exprime des graines du datura.
D'autres compositions recelaient des vertus plus utiles
encore aux artisans de miracles.
En Ethiopie , dit Diodore (2) , était un lac carré de cent
soixante pieds de tour (4o pieds de côté), il contenait une
eau de la couleur du cinabre et qui répandait une odeur
agréable. Ceux qui en buvaient tombaient dans un délire
tel qu'ils confessaient tous leurs crimes, et ceux mêmes que
le temps leur avait permis d'oublier. Rtésias (3) place
dans l'Inde une fontaine dont l'eau , à peine pu isée , se
prenait comme un fromage. Cecoaguium, dissous dans
l'eau , possédait une vertu semblable à celle dont parle
Diodore. Dans le premier exemple , le nom de lac , sur-
tout d'après les dimensions indiquées, rappelle le nom de
la mer d'airain du temple de Jérusalem; il désigne seu-
lement un grand bassin , creusé de main d'homme (4) ,
(1) Plin. Hist. nat., lib. xxiv, cap. 17.
(2) Diod. Sic, lib. 11, cap. 12, p. 12.
(3) Ktesias. Indic. apud Photium. Biblioth. , cod. lxxii.
(/,) Lacus, en latin, prend souvent la même signification : Pline donne
ce nom au bassin d'une fontaine située près de Mandurium , dans le pays
de Salente -, Vitruve l'applique à un bassin préparé pour recevoir de la
chaux.
DES SCIENCES OCCULTES. l'jS
tel qu'on en voit un ou deux dans tous les villages de fflin-
doustan (i). Le mot fontaine employé par Ktésias signi-
fie également l'eau qui coule d'une source naturelle et
l'eau que l'on fait sortir d'un réservoir. La couleur et l'o-
deur du liquide contenu dans le lac d'Ethiopie , la pro-
priété qu'avait la liqueur indienne de se prendre comme
du fromage, et de rappeler ainsi la drogue employée par
les magiciennes d'Italie , tout nannonce-t-il pas claire-
ment des préparations pharmaceutiques?
Démocrite, avant Klésias et Diodore , avait parlé de
plantes douées d'une telle vertu, qu elles faisaient confes-
ser aux coupables ce que les tortures les plus rigoureuses
ne les auraient pas contraints d'avouer. Dans l'Inde, sui-
vant Pline (2) , croît X achœmenis Sa racine préparée en
forme de pastilles et avalée dans du vin pendant le jour,
tourmente toute la nuit les coupables : poursuivis parles
dieux qui leur apparaissent sous diverses formes, ils con-
fessent leurs forfaits. Le suc de Xopkiusa, plante d'Ethio-
pie , étant pris intérieurement , porte à se croire assailli
par des serpents ; la terreur que Ion ressent est si vio-
lente, qu'elle conduit à se donner la mort : aussi force-
t-on les sacrilèges à boire de cette liqueur.
Ces merveilles semblent fabuleuses ; elles peuvent se
répéter aujourd'hui sous les yeux des observateurs. On
administre aux enfants attaqués de la coqueluche, de l'ex-
trait de belladone : pour peu que la dose excède certaines
limites, ce remède cause aux malades des rêves pénibles
qui les remplissent d'effroi. Au Kamtschatka, on retire de
(1) Quelques uns de ces bassins ont, de tour, jusqu'à un mille hol-
landais (plus de 7,5oo mètres). J. Haafner. Voyage dans la péninsule
occidentale de Clndc, etc., passim, et tom. II, page 299.
(2) Plin. Hist. nat.y lib, xxiv, cap. 17.
276 DES SCIENCES OCCULTES.
Y herbe douce (1) « une eau-de-vie qui enivre facilement
» et (Tune manière très violente Celui qui en a bu ,
» môme en petite quantité , est tourmenté pendant la nuit
» de songes effrayants ; et le lendemain il ressent des in-
» quiétudes et des agitations aussi grandes que s'il avait
» commis quelques crimes. »
Le muchamore est un champignon commun au Ramts-
chatka et en Sibérie (2). Si on le mange sec ou si l'on boit
une liqueur où on Fa fait infuser , il produit quelquefois
la mort, et toujours un délire profond, tantôt gai, tantôt
plein de tristesse et d'épouvante. On se croit soumis à la
puissance irrésistible de Y esprit qui réside dans le cham-
pignon vénéneux. Dans un accès de cette ivresse, un Cosa-
que imagina que Yesprit lui ordonnait de confesser ses
péchés : il fit , en effet, devant tous ses camarades , une
confession générale.
D'autres breuvages ont une efficacité différente , égale-
ment susceptible de prêter au merveilleux. Le khalife
Abdallah, fils de Zobéir, assiégé dans la Mecque, se dé-
cide à trouver dans une sortie sa délivrance ou la mort :
il reçoit des mains de sa mère un breuvage de musc
propre à soutenir son courage , et ne succombe en effet
qu'après des prodiges de valeur qui tiennent longtemps
la victoire incertaine (3). On distribue aux soldats turcs,
lorsqu'ils doivent combattre, le maslach , boisson forte et
(1) Pastinaca. Gmelin.
(2) Krachenninikof. Description du Kamtschatha^ re partie, chap.
xiv. Beniowski raconte qu'un schaman sibérien , qu'il avait consulté, fit
usage d'une infusion de muchamore : cette boisson le plongea d'abord
dans le délire, puis dans un profond sommeil.
(3) L'an de l'Hégire 7?)... Oekley. Histoire des Sarrasins, tome II ,
pag. 4-5.
DES SCIENCES OCCULTES. 277
mêlée d'opium; elle les rend presque frénétiques (1). L'i-
vresse que produit le muchamore enfante souvent aussi un
redoublement de force, une audace téméraire , à laquelle
s'allie le besoin de commettre des actions coupables , que
l'on regarde dès lors comme impérieusement inspirées
par Y esprit, du muchamore. Le sauvage Kamtschadale et
le féroce Cosaque ont recours à cette ivresse pour dissiper
leurs terreurs , quand ils projettent des assassinats (2).
On a vu encore au xvme siècle , dans les armées des princes
hindous, les ammoqui , guerriers fanatiques, que l'ex-
trait de chanvre combiné à l'opium plongeait dans un dé-
lire féroce. Ils s'élançaient alors , frappant sans distinction
tout ce qu'ils rencontraient devant eux , jusqu à ce que ,
percés de coups, ils tombassent sur les corps de leurs
victimes (3). Ni la crainte ni l'humanité ne les arrêtaient
non plus dans la route du crime, ces fanatiques que le
Pieux de la Montagne enivrait d'une préparation de
chanvre , dont le nom Hachichè (4) a formé , pour ceux
qu'elle égarait , le nom $ Assassins.
Tous les historiens des croisades ont parlé du séjour
enchanté où le Fieux de la Montagne donnait à ses cré-
dules néophytes un avant-goût du paradis tel, que l'espoir
de retourner un jour dans ce lieu de délices leur faisait
commettre tous les crimes et affronter la mort certaine et
les supplices les plus affreux. Longtemps auparavant,
( 1 ) Considérations sur la guerre présente entre les Russes et les Turcs,
1769-1773, page 84.
(2) Krachenninikof. Description du Kamtschatka , ile partie, cha-
pitre XIV.
(3) Paulin de Saint-Barthélémy. Voyage aux Indes orientales , tome
II, pag. 426-427.
(4) J. Hammer. Mines de l'Orient.., Nouvelles Annales des Voyages,
tom. XXV, pag. 337-378.
278 DES SCIENCES OCCULTES.
Schédad-ben-ad , roi d'Arabie, voulant se -faire adorer
comme un dieu , avait rassemblé dans un jardin dont le
nom était resté proverbial en Orient, toutes les joies du
paradis , et les faisait partager aux afiidés qu'il y daignait
admettre (1). Dans l'un et l'autre cas, nous pensons que
ces jardins , ces jouissances n'ont existé jamais que dans
des rêves provoqués chez des hommes jeunes, habitués
à un régime simple et austère , par l'usage inaccoutumé
de boissons propres à assoupir leur raison débile , à exal-
ter leur ardente imagination. Sous le nom de Bendjé ,
une préparation de hyosciame (2) ( la même plante sans
doute que le h/osciamus datura ) servait à les enivrer,
pour qu'ils se crussent transportés dans le paradis , quand
déjà de pompeuses descriptions leur en avaient donné
une idée accompagnée des plus violents désirs ; tandis
que pour les exciter à quelque acte désespéré , on leur
administrait le Hachiché , l'extrait de chanvre , employé
encore au même usage dans l'Orient.
L'existence des jardins du Vieux de la Montagne a
néanmoins été admise comme réelle par deux hommes
éclairés (3) : on nous permettra donc d'opposer à leur
autorité la discussion par laquelle nous avions établi notre
opinion en sens contraire , avant même qu'elle acquît
un nouveau degré de probabilité par l'assentiment de
