NOL
Des sciences occultes

Chapter 15

M. Vogel, qui rapporte ce fait, ne nous indique pas le se-

cret dont usa Beyruss; mais il fait observer qu'en versant de l'eau de chaux dans du suc de betterave , on obtient un liquide incolore; qu'un morceau de drap, trempé dans ce liquide et séché promptement, devient rouge en quelques heures par le seul contact de l'air, et que cet effet peut être accéléré dans une salle où l'on verse en abondance du vin de Champagne ou d'autres boissons chargées d'acide carbonique. Des expériences ont prouvé récemment que la laine teinte en violet par l'orseille ou en bleu par l'acide sulfo-indigotique , se décolore complètement dans un bain d'acide hydrosulfurique , et reprend ensuite la couleur bleue ou la couleur violette par la simple exposition à l'air libre (4) : l'une ou l'autre explication peut s'appliquer au
(1) S. Epiphan., contra Hœre.s., lib. i, tome III, contra Marcosios. Hœr. 24. Sainte-Croix a, par inadvertance, attribué ce miracle aux Pé- puzziens. [Recherches sur les mystères du paganisme , tome II, pages 190-191.)
(2) Macrizy, cité par Et. Quatremère. Mémoires sur V Egypte, tom. î, page 449.
(3) Journal de pharmacie , tome IV, (février 1818) pages 5J-58. (\) Académie des Sciences, séance du 2 janvier \83j.
232 DES SCIENCES OCCULTES.
fait moderne, et indique la possibilité de renouveler les miracles anciens; elle montre aussi comment, dans un sanctuaire du polythéisme, au milieu des émanations de l'encens et des torches brûlantes, on aurait pu voir le voile qui couvrait les choses sacrées changer sa couleur blanche en une couleur de sang, présage de désastres affreux.
D'affreux désastres s'annonçaient encore quand on voyait le sang bouillonner sur les autels , dans les urnes,
sur les marbres des temples En Provence, au xvne
siècle, lorsqu'on approchait du chef prétendu de sainte Madeleine une fiole censée remplie de son sang solidifié, le sang se liquéfiait et bouillonnait soudain (1). Dans la cathédrale d'Avellino, le sang de saint Laurent (2) ; le sang de saint Pantaléon et de deux autres martyrs , à Bissé- glia (3), présentaient le même miracle. Aujourd'hui en- core, à Napîes, on voit, chaque année , dans une cérémo- nie publique, quelques gouttes du sang de saint Janvier, recueilli et desséché depuis des siècles , se liquéfier spon- tanément et s'élever, en bouillonnant, au sommet du vase qui le renferme. On peut opérer ces prestiges en rougis- sant de l'éther sulfurique avec de l'orcanette (onosma, Linn.); on sature la teinture avec du spermaceti : cette préparation reste figée à dix degrés au-dessus de la glace et se fond et bouillonne à vingt degrés. Pour l'élever à cette température , il suffit de serrer quelque temps dans la main la fiole où elle est contenue. A ce tour de physi- que, que l'on joigne un facile escamotage, et chaque an- née, à Naples, les reliques de saint Jean-Baptiste verse- ront du sang (4) ; le sang ruissellera d'ossements desséchés
(1) Longueruana , tome I, page 162.
(2) Voyage de Swimhurn, tome I, page 81.
(3) Ibid., ibid., page i65.
(4) Pilaii de Tassulo : Voyages en différents pays de l'Europe, tome \, pag. 35o-35i.
DES SCIENCES OCCULTES. 233
de saint Thomas d'Aquin et prouvera Vauthencité de ces reliques, révérées par les moines de Fossa-IVuova (1) ; les ossements de saint Nicolas de Tolentino, offerts sur l'autel à la vénération des fidèles , rempliront bientôt de sang un grand bassin d'argent , qu'aura placé dessous la prévoyance des prêtres (2).
De la solution que je propose , il suivrait que les thau- maturges connaissaient les liqueurs alcooliques et l'art de la distillation nécessaire pour les obtenir, et que, par ce moyen, il leur était facile de produire le spectacle des liquides enflammés dont ils étonnaient leurs admirateurs. Une telle supposition n'a rien de hasardé : dans un livre sacré des Hindous (3), livre ancien et où se trouvent re- cueillies les doctrines des siècles les plus reculés , il est fait mention de la création de l'eau-de-vie, sous le nom de kèa-soum. Le secret de la production de l'eau-de-vie n'est pas resté dans les temples. L'art de la distillation est pratiqué dans l'Hindoustan (4) de toute antiquité ; il Test au Népaul (5) et au Boutan (6); il l'est au Thibet, où, du chong ou vin de riz , on retire ïarra, par un procédé que les indigènes n'ont certainement pas appris des Euro- péens (7). Est-ce des Européens qu'ont reçu l'art de la distillation les ISagals (8), peuple libre des montagnes de l'Assam, les habitants des provinces situées entre l'Ava,
(1) Prèz de Piperno., ibid., ibid. 345-35o.
(2) Le P. Labat. Voyages d'Espagne et d'Italie , tome IV, pages 1 00- 101.
(3) Oupne/ihat. Brahmen 24 Journal asiatique , tome II , p. 270.
(4) Recherches asiatiques , tome I, pages 335-345.
(5) BibL unie. Littérat., tome IV, page 272.
(6) Turner. ambassade au Thibet., etc., torael, page 5o.
(7) Cadet-Gassicourt, article Distillation , dans le Dictionnaire des sciences médicales .
(8) Nouvelles Annales de voyages , lome XXXIII, page 2 34»
234 DES SCIENCES OCCULTES.
Siam et le Pégu, où l'on retire le toddj du suc de palmier- nipa, ou les insulaires de Sumatra, qu'en i6o3 un voya- geur (1) vit se servir d'alambics de terre pour retirer, d'un mélange de riz et de jus de cannes à sucre, une li- queur aussi forte que notre eau-de-vie?
Non; et bien au contraire, il est probable que cinq siècles avant notre ère , l'art et ses produits avaient passé de la Haute-Asie dans l'Asie grecque et dans la Grèce. Il subsiste une trace de cette communication, si l'on admet les rapprochements ingénieux au moyen desquels Schulz (a) s'est efforcé d'établir que la liqueur de Scythie, le Scythi- cus latex de Démocrite, n'était autre chose que l'alcool, dont le nom polonais gorzalka (3) rappelle le nom de chrusoloucos ( ^puco^ouxoç ) que lui donnaient les anciens. Non que l'on doive regarder la liqueur de Scythie comme extraile de l'eau-de-vie de vin , qui n'a été connue en Po- logne qu'au xvie siècle : mais quelqu'une des sortes d'eau- de-vie dont nous venons de parler pouvait, par le com- merce du Thibet ou de l'Hisdoustan , arriver en Scythie. Les Scythes pouvaient eux-mêmes en obtenir des produc- tions de leur territoire. La Sibérie est, depuis longtemps, loin de l'âge des inventions. On y récolte, chaque année, les tiges de la Berce (4) , non seulement pour recueillir l'efflorescence sucrée qui les couvre , à mesure qu'elles se
onen-
(i) François Martin. Description du premier voyage aux Indes taies par les Français (Paris, 1609), pages 56, 70-71 et 166.
h.) Cadet Gassicourt. Article Distillation, Dictionnaire des Sciences médicales.
(3) En slavon , gorilha ou horilka En slavon et en polonais, gore
signifie un embrasement, une chose qui brûle ; la terminaison Hka indique un diminutif.
(4) Heracleum sphondylium; fausse biancursine , patte d'oie. Cours d'Agriculture de Rosier (1809), article Berce.
DES SCIENCES OCCULTES. ^35
dessèchent , mais surtout pour les faire fermenter dans l'eau et en obtenir une grande quantité d'alcool.
Àristote assure que l'art parvient à extraire une huile du sel commun (1). On ne peut guère douter qu'il ne s'agisse ici d'un produit de la distillation de l'acide hydro- chlorique , qui aura reçu le nom & huile, comme l'acide sulfurique a longtemps été connu sous le nom à' huile de vitriol. Enfin l'art de distiller, appliqué au cinabre pour en retirer le mercure, a été décrit par Pline et Dioscoride (2), et rien n'annonce que ce fût une découverte récente : or, cet art une fois connu , n'était-il pas naturel que les physi- ciens des temples cherchassent à l'appliquer aux liqueurs fermentées?
En se rappelant que le vin de Faîerne s'allumait par le seul contact de la flamme (3) ; que les vins grecs et ro- mains pouvaient enivrer, quoique tempérés par deux par- ties d'eau ; que l'on conservait ces vins et qu'on les boni- fiait en les tenant à l'étage supérieur des maisons ? dans des celliers qui s'imprégnaient de toute la chaleur du so- leil ? il est naturel de soupçonner qu'on y mêlait une dose plus ou moins forte d'alcool préparé directement, et qu'ainsi l'art était sorti des temples et entré dans les usa- ges de la vie. Mais cette supposition s'accorderait mal avec ce que nous connaissons de l'art de la vinification chez les anciens. Fidèles à la marche que nous nous sommes pres- crite , nous nous bornons à demander si , lorsque des arcanes d'un ordre plus relevé sortaient des temples de l'Inde pour enrichir les temples de l'Asie - Mineure , de l'Ëtrurie et de la Grèce , l'art d'obtenir par la distillation
(1) Aristot. Problem. xxm , i3.
(2) Dioscorid., lib. v, cap. ex. Plin. Hist. nat., lib. xxxm , cap. 8»
(3) Plin. Hist. nat.. lib. xiv, cap. 6.
q36 des sciences occultes.
les liqueurs spiritueuses , devenu commun et en quelque sorte domestique dans toute l'Asie orientale, n'a pas dû suivre les mêmes chemins et tomber également dans les mains des prêtres de ces contrées? L'argument général s'applique ici dans toute sa force : cet art était certaine- ment connu dans les temples où s'opéraient des merveilles que lui seul peut expliquer.
DES SCIENCES OCCULTES. 287
CHAPITRE XV.
.Secrets pour se préserver de l'atteinte du feu , employés pour opérer des merveilles dans les initiations et dans les cérémonies du culte ; ils servaient aussi à braver impunément les épreuves par le feu ; ils furent connus en A.sie et en Italie , et mis en usage dans le Bas-Em- pire, et jusqu'à nos jours en Europe. Procédé pour rendre le bois in- combustible.
Elle naquit aussi dans les temples , elle fut longtemps avant d'en sortir, et elle ne nous est pas entièrement ré- vélée , la connaissance de ces substances énergiques qui , agissant à l'extérieur du corps organisé , donnent à l'homme le privilège d'affronter la flamme , l'eau bouil- lante, le fer rouge et les métaux fondus. La seule ap- proche du feu est si effrayante , son atteinte est si dou- loureuse , que la merveille de s'y soustraire dut , sous plus d'une forme , se reproduire pour seconder les des- seins du thaumaturge.
i° L'aspirant à l'initiation en faisait probablement l'ex- périence à son insu. Il serait absurde de croire que , dans les mystères , toutes les épreuves se passaient en illusions et en escamotage ; et l'épreuve du feu moins qu'une autre.
Les Tatars ont longtemps observé la coutume de faire passer entre deux bûchers allumés , pour le purger des influences malignes qu'il pouvait apporter, tout étranger
238 DES SCIENCES OCCULTES.
qui approchait de leur horde , un ambassadeur ou un roi comme un simple voyageur (1). Que l'on resserre l'inter- valle ménagé entre ces deux bûchers , la purification de- vient une épreuve, une torture, un supplice mortel. Rendons aux initiations une cérémonie qui leur a sans doute été empruntée : le prêtre y trouvera le pouvoir de faire disparaître dans les flammes les imprudents qui se mettent à sa discrétion après avoir offensé , ou après avoir excité sa défiance sur leur bonne foi et leurs intentions secrètes.
Dans les initiations les plus anciennes , le feu jouait un rôle important : témoin les épreuves effrayantes que su- bit en ce genre Zoroastre avant de commencer sa mission prophétique (2).
Dans les préparations à l'initiation , on comptait un ou plusieurs bains composés par les prêtres. Est-il difficile de supposer que ces bains communiquaient à l'aspirant une incombustïbilité momentanée ? En le soumettant en- suite à l'épreuve du feu, on s'assurait de sa/ô* , si on lui avait persuadé qu'il était garanti de tout mal par sa con- fiance dans la divinité ; ou de son intrépidité ', si cette per- suasion ne le dominait pas. Sorti triomphant de l'épreuve, on pouvait compter sur son enthousiasme ou sur son cou- rage ; on pouvait compter qu'au besoin il braverait des dangers semblables , certain de s'en garantir, soit par le secret préservateur lorsqu'il était digne de le connaître, soit par la confiance religieuse sans laquelle ce secret même était censé perdre son efficacité.
20 Ce n'était pas seulement dans le spectacle des initia-
(1) Abel Remusat. Mémoire sur les relations politiques des rois de France avec les empereurs mongols Journal asiatique, tome I,
page i35.
(2) Fie de Zoroastre. Zend-avesta , tome I, 11e partie , page if\.
DES SCIENCES OCCULTES. 23g
lions que l'on frappait les esprits d'une admiration sainte, en montrant les favoris du ciel revêtus de cette merveil- leuse invulnérabilité : le miracle fut souvent rendu public, tant on était sûr de son succès.
Les escamoteurs modernes paraissent mâcher des étou- pes enflammées sans en être incommodés , et nous ne les regardons pas. Le Syrien Eunus , qui renouvela en Sicile le soulèvement des esclaves (1) , et Barcochébas , qui fut le chef des Juifs dans leur dernière révolte contre Adrien (2) , paraissaient tous deux vomir des flammes en parlant ; et quoiqu'on eût vu ce tour d'adresse embellir des spectacles publics , trois siècles avant notre ère (3) , il parut encore un miracle, et fit croire à la réalité de l'inspiration que l'un prétendait avoir reçue de la déesse de Syrie , l'autre du tout-puissant dieu d'Israël.
Les prêtresses de Diane Parasya , en Cappadoce , ne s'attiraient pas moins de vénération en marchant pieds nus sur des charbons embrasés (4)- Les Hirpi , membres d'un petit nombre de familles établies sur le territoire des Falisques (5) , renouvelaient chaque année le même mi- racle dans le temple d'Apollon , sur le mont Soracte : leur incombustibilitè héréditaire leur méritait l'exemption du service militaire et de plusieurs autres charges publiques.
(1) Florus, lib. m , cap. 19. Pour expliquer comment Eunus opérait cette merveille, l'historien indique un procédé à peu près impraticable. Nous en conclurons qu'Eunus , comme tant d'autres , recourait à des al- légations mensongères pour mieux cacher son secret.
(2) S. Hiéronym. Apologetic. 11, adv. Rufin.
(3) En Macédoine, aux noces de Caranus, figuraient, dit Athénée , des femmes nues qui vomissaient des flammes. [Athcn. Deipn., lib. iv, cap. 1.)
(4) Strabo , lib. xn.
(5) Plin. Hist. nat., lib. xn , cap. 2. Solin., cap. vin.
2
Vairon (i) l'attribuait à l'efficacité d'une drogue dont ils avaient soin d'oindre la plante de leurs pieds.
Ainsi, pour pénétrer dans un sanctuaire, le héros d'un conte oriental (2) traverse une eau qui bout sans le secours du feu (une source d'eau thermale et gazeuse), et marche sur des lames d'acier rouges et brûlantes Une pom- made dont il s'est frotté le corps l'a mis en état d'affron- ter impunément ces deux épreuves.
3° On fit du même secret un usage plus populaire , et plus propre encore à augmenter le pouvoir sacerdotal.
Dans tous les pays, l'homme inhabile à dissiper l'erreur, à confondre le mensonge , a demandé hardiment au ciel un miracle qui dévoilât le crime et proclamât l'innocence : laissant ainsi, au gré des interprètes du ciel, une expé- rience de physique, un hasard aveugle , une supercherie honteuse , décider de l'honneur et de la vie de ses sem- blables. L'épreuve du feu est , de toutes , la plus ancienne et la plus répandue ; elle a fait le tour de la terre. Dans l'Hindoustan, son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (vie incarnation de Wishnou), s'y soumit, et monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. « Le pied de Sitah, disent les historiens , étant enveloppé dans l'innocence , la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses (3). »
Cette épreuve se pratique encore de plusieurs manières chez les Hindous. Un témoin digne de foi y vit soumettre deux accusés ; l'un porta sans se brûler une boule de fer
(i) « Ut soient Hirpini qui ambulaluri per ignem , medicamento » plantas tingunt.... » Vcirro. apud Servium in Virgil. Mneid., lib. xi vers. 787-788.
(2) Les Mille et un Jours. ccccxcie jour.
(3) Forsler. Voyages du Bengale à Pétersbourg, tome I, pages 267-268.
DES SCIENCES OCCULTES. 2^1
rouge , l'autre succomba à l'épreuve de l'huile bouil- lante (i); mais nous observerons que celui-ci avait pour accusateur un brame , et que toutes les ordalies hindoues s'exécutent sous l'influence de la religion et des prêtres. Le mystère de leur succès n'est pas au reste très difficile à percer. Le même témoin (2) eut connaissance d'une pré- paration dont les Pandits hindous possèdent le secret, et dont il suffit de se frotter les mains pour pouvoir toucher un fer rouge sans se brûler. Il est aisé aux Pandits de ren- dre un bon office à l'accusé qu'ils protègent, puisque, avant qu'il subisse l'épreuve, ils doivent placer et atta- cher sur ses mains diverses substances , et particulière- ment quatorze feuilles d'arbres (3).
Le voyageur mahométan qui, au ixe siècle, visita l'Hin- doustan, y vit pratiquer l'épreuve du feu de la manière dont la décrit l'observateur anglais. L'épreuve de l'eau bouillante y était aussi en usage; un homme qu'on y sou- mit devant lui, retira de l'eau sa main saine et entière.
Pressé de confondre ses calomniateurs, Zoroastre se laissa verser sur le corps de l'airain fondu, et n'en reçut aucun mal (4). Avait-il employé un préservatif analogue à celui dont usent les Pandits hindous ? son biographe ne le dit pas ; mais , avant de le soumettre à cette terrible épreuve , ses adversaires le frottèrent de diverses dro- gues (5) : n'était-ce pas évidemment pour détruire l'effet des liniments salutaires dont ils soupçonnaient qu'il avait su se prémunir?
(1) Recherches asiatiques , tome I, pages 47 8-48 3.
(2) Ibid.y page 482.
(3) Ibid.y pages 477-479.
(4) Anciennes relations des Indes et de la Chine , trad. par Renandot, pages 37-38.
(5) Fie de Zoroastre, Zend-avesta , tome I , partie 11e, pages 32-33.
16
242 DES SCIENCES OCCULTES.
L'épreuve du feu et le secret de s'y exposer impunément Turent connus très anciennement en Grèce. «Nous sommes » prêts à manier le fer brûlant et à marcher à travers les » flammes pour prouver notre innocence, » s'écrient, dans Sophocle (1) , les Thébains soupçonnés d'avoir favorisé l'enlèvement du corps de Polynice.
A la chute du polythéisme survécurent et l'épreuve et le secret. Pachymère (2) assure qu'il a vu plusieurs accusés prouver leur innocence en maniant un fer rouge sans en être incommodés. A Didymothèque (3), une femme reçoit de son mari l'ordre de se purger, en subissant la même épreuve, de soupçons très violents qu'il a conçus contre elle. Les soupçons étaient fondés ; la femme le confesse à l'évêque de la ville : par son conseil , elle prend le fer rouge, le porte en faisant trois fois le tour d'une chaise; puis, au commandement de son mari, elle le dépose sur la chaise, qui prend feu aussitôt. L'époux ne doute plus de
la fidélité de sa femme Cantacuzène rapporte le fait
comme un miracle , et nous comme une preuve de la sage indulgence et de l'instruction du pontife.
En io65, des moines angevins, dans un procès, pro- duisirent pour témoin un vieillard qui , au milieu de la grande église d'Angers, subit l'épreuve de l'eau bouillante : du fond de la chaudière, où l'on avait, au dire des moines, fait chauffer l'eau plus qu'à l'ordinaire, il confirma son té- moignage et sortit sans avoir éprouvé aucun mal. Au com- mencement du même siècle, pour ramener au christia- nisme Suénon II , roi de Danemark, et ses sujets, le diacre Poppon mit sa main et son bras nu jusqu'au coude dans
(1) Sophocl. Antigon,, vers. 274.
(2) Pachym., lib. 1, cap. 12.
(?)) Vers l'an i34o de notre ère. Cantacuzcn , lib. 111 , cap. 27.
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un gant de fer rougi à blanc , et le porta au milieu des Danois jusqu'aux pieds du prince sans en recevoir aucune atteinte (1). Harold, se prétendant fils de Magnus, roi de Norvège (2), et voulant lui succéder, est sommé de prou- ver sa naissance par l'épreuve du feu ; il s'y soumet , et marche impunément sur des fers rouges.
Deux cents ans plus tard, Albert-le-Grand (3) indiquait deux procédés propres à donner au corps de l'homme une incombustibilité passagère. Un écrivain du xvie siècle (4) prétend qu'il suffît de se laver les mains dans l'urine ou l'eau de lessive, puis de les tremper dans de l'eau fraî- che , pour pouvoir ensuite laisser couler dessus du plomb fondu, sans en être incommodé. Il affirme, ce dont on peut douter, qu'il en a lui-même fait l'expérience.
Des charlatans qui plongent devant nous leurs mains dans du plomb fondu , peuvent décevoir nos yeux en sub- stituant au plomb une composition de même couleur, qui se liquéfie à une chaleur très modérée : tel est le métal fusible de Darcet. La science, s'il le fallait, composerait bientôt, je crois, un métal fusible qui ressemblerait ex- térieurement au cuivre ou au bronze. Elle enseigne aussi les moyens de donner les apparences de l'ébullition à un liquide médiocrement échauffé. Mais les épreuves judi- ciaires ou religieuses n'ont pas toujours été dirigées par des hommes disposes à favoriser la supercherie. La super- cherie d'ailleurs n'est pas facile à concevoir dans l'épreuve du fer rouge. Et toutefois le secret de braver cette épreuve est aussi répandu que son usage. Des narrations que nous
(1) Saxo-Grammat. Hist. Dan., lib. x.
(2) Mort en 1047. ^axo- Grammat. Hist. Dan., lib. xm.
(3) Albert. De mirabilibus mundi.
(4) E. Taboureau. Des faux sorciers.
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avons citées plusieurs fois, montrent en Orient un homme de la classe inférieure qui plonge sa main dans le feu et manie du fer rouge sans se brûler ( i ) . On retrouve le même secret dans les deux parties de l'Afrique. Chez les Cafres, chez les peuples de Loango, les voyageurs portugais ont vu des accusés se justifier en maniant du fer rouge. Chez les Ioloffs (2), si un homme nie le crime qu'on lui impute, on lui applique sur la langue un fer rouge. Il est déclaré coupable ou innocent selon qu'il se montre ou non sensi- ble à l'atteinte du feu ; et tous les accusés ne sont pas con- damnés.
Comment donc ce secret n'est-il pas encore parfaitement connu des savants Européens , quoique nous ayons des communications intimes avec l'Hindoustan, où il existe certainement ; quoique, de nos jours , des hommes incom- bustibles aient soumis leurs expériences à l'examen de ce que la France possède de plus éclairé, avec autant d'assu- rance qu'ils s'exposaient à la curiosité publique?
L'incertitude sur ce point ne peut durer longtemps. Tandis que plusieurs savants attribuaient à une disposition particulière de l'organisation, et surtout à une longue ha- bitude, la possibilité de braver l'atteinte du feu, le doc- teur Sémentini a cherché la solution du problème dans l'interposition d'un corps étranger entre la peau et le corps incandescent : il a reconnu qu'une dissolution satu- rée d'alun préserve de l'action du feu les parties qui en sont fortement imprégnées, surtout lorsqu'après en avoir fait usage on frotte la peau avec du savon. Muni de ce
(1) Contes inédits des Mille et une Nuits. (Paris, 1828), tome III, p. 436-437.
(■i) G. Mol lien. Voyage dans l'intérieur de. V Afrique , du Sénégal et de la Gambie , tomel, page io5.
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préservatif, il a répété sur lui-même, avec succès, les expériences des hommes incombustibles (i).
Ce procédé, dont quelques expériences récentes ont confirmé l'efficacité, était probablement celui que met- taient en usage les peuples anciens , puisqu'ils l'em- ployaient aussi pour soustraire aux atteintes de la flamme des substances inanimées. Indépendamment de l'art de filer et de tisser l'amiante, art porté assez loin pour avoir souvent étonné , par des miracles, les regards de l'igno- rance , ils savaient que le bois enduit d'alun refuse long- temps de s'enflammer. Telle était la tour de bois élevée dans le Pirée par Archelaùs, et que Sylla tenta vainement d'embraser : l'historien Quadrigarius dit positivement qu Archelaùs avait eu soin de la revêtir en entier d'un en- duit d'alun (2). La tour de bois de Larix, à laquelle César ne put mettre le feu (3) , était sûrement préservée , par une précaution analogue, de l'atteinte de la flamme. Il en était de même , sans doute , du bois que le feu ne saurait brûler, et dont on se servait, dans le Turkestan, pour bâtir les maisons (4\ Nous ne connaissons point de bois incom- bustible : l'opinion qui, dans la Haute- Asie, dans la Grèce, dans les Gaul îs , attribuait au Larix ou à toute autre es- pèce d'arbre cette qualité merveilleuse , servait donc à ca- cher, sous un prodige imaginaire, un secret réel, dont on voulait se réserver la possession exclusive.
(i) Essai sur la Physiologie humaine, par G. Grimaud et V.-C. Du- rocher.... Paris, 1826, page 76.
(2) A, Claud. quadrigar. Annal., lib. xix , apud. A. GclL, lib. xv cap. 1.
(3) Vitruv. De architect., lib. 11, cap. g. \4) Histoire de Gengiskan , page 1 44-
2/J6 DES SCIENCES OCCULTES.
CHAPITRE XVI.
Secrets pour agir sur les sens des animaux. Exemples modernes et an- ciens. Pouvoir de l'harmonie; pouvoir des bons traitements; crocodiles et serpents apprivoisés ; reptiles dont on détruit ou dont on épuise le venin. Psylles anciens : la faculté qu'ils avaient de braver la morsure des serpents , mise hors de doute par des expériences récentes , fré- quemment répétées en Egypte; cette faculté tient à des émanations odorantes qui affectent les sens des reptiles et échappent aux sens de l'homme.
Presque aussi terribles que le feu , et souvent plus dif- ficiles à éviter, les reptiles venimeux, les animaux féroces, perdront-ils le pouvoir de nuire, dès que l'ordonnera l'homme doué d'une science surnaturelle ?
Les récits des anciens sur ce sujet ont toujours révolté l'incrédulité des modernes. L'histoire d'Orphée passa pour une allégorie gracieuse ; et ce n'était que des escamoteurs, ces hommes qui , dans le spectacle des initiations , manient impunément des serpents , ces ménades qui se jouaient avec des tigres et des panthères.
On ne nie point cependant qu'il existe des moyens occultes d'agir sur les animaux soustraits à notre empire par leur indépendance naturelle. L'odeur de la cataire et celle du marum , surtout dans les pays chauds , exercent sur l'odorat des chats une action si énergique qu'elle pa- raîtra merveilleuse à l'homme qui, pour la première fois?
DES SCIENCES OCCULTES. 2/j7
en observera les effets : on en tirerait aisément partie pour attirer à soi l'animal qu'elle affecte. Si l'on en croit les observateurs anciens , l'éléphant aime les odeurs suaves , celle des fleurs , celle des parfums (1); et les chèvres du Caucase, vivement flattées du parfum du cinnamomum , suivent avec empressement la main qui leur en pré- sente (2). Aujourd'hui, à Londres, quelques hommes possèdent l'art de faire sortir des souris de leurs trous , en plein jour, et de les contraindre à entrer dans une souricière; le charme consiste à enduire sa main d'huile de cumin ou d'huile d'anis , et à en frotter quelques brins de paille que l'on introduit dans la souricière (3). On a vu , dans le siècle dernier, un homme marcher couvert d'un essaim d'abeilles qui , répandues sur ses mains et sur sa figure , semblaient avoir oublié leurs ailes et leurs aiguillons. Il est probable que son secret se rapprochait de celui que nous venons d'indiquer.
L'exposition aux bêtes féroces était un supplice usité dans l'empire romain : les secrets propres à endormir la férocité des animaux devaient donc être assez répandus. Maricus , qui , sous Yitellius , essaya de rappeler les Gau- lois à l'indépendance, se faisait passer pour un dieu. Pris en combattant , il fut livré aux bêtes , et n'en reçut aucune atteinte : ce qui parut confirmer sa prétention , jusqu'à ce que Yitellius le fît égorger (4). L'Égyptien Sérapion prédit à Caracalla une mort prochaine : on lâche sur lui un lion affamé; il présente sa main à l'animal , qui se retire sans l'offenser. Un autre supplice mit fin à sa vie (5). «Comme
(1) JElian. De nat. animal., lib. i, cap. 38 ; lib. xiii, cap. 8.
(2) Philostrat. Fit. Apollon., lib. m , cap. 1.
(3) Bibliothèque universelle. Sciences, lome IV , page i63.
(4) Tacit. Histor., lib. 11, cap. 61.
(5) Xi phi lin, in Anton, Caracal.
24$ DES SCIENCES OCCULTES.
» on avait lâché sur Thècle d'autres bêtes redoutables » toutes les femmes ayant jeté sur elle, l'une du nard, » l'autre de la cassia, celle-ci des aromates, celle-là de » l'huile parfumée, les bêtes furent comme accablées de
«sommeil; elles ne touchèrent point Thècle (1) » Ce
récit, emprunté h un écrit qui date des premiers temps du christianisme, a probablement pour base quelque fait réel ; et l'usage des odeurs pénétrantes a pu sauver quel- quefois des malheureux condamnés à assouvir la faim d'animaux carnassiers. D'un fait raconté avec quelques détails par Athénée, il s'ensuivrait qu'en Egypte le jus de citron pris intérieurement suffisait pour opérer cette mer- veille. L'expérience qu'il cite est d'autant plus frappante qu'on la recommença , en permettant à l'un des malheu- reux qui avaient ainsi échappé à la mort, d'user de la même précaution , faculté qui fut interdite à un autre. Le premier fut encore épargné par les bêtes féroces ; le se- cond périt sur-le-champ , déchiré (2). Il est fort douteux que le citron ait eu jamais cette efficacité : mais il pou- vait servir àmasquer des ingrédients plus énergiques. Sui- vant Élien , une friction de graisse d'éléphant est un pré- servatif infaillible(3) : l'odeur, aussi pénétrante que fétide, propre au cadavre de ce grand quadrupède , rend la chose moins incroyable. Un secret analogue motivait sans doute la sécurité du jongleur que l'on voyait, dit Tertullien (4), exposer en public des bêtes féroces dont il défiait et évitait les morsures avec une habileté merveilleuse. Firmus, qui revêtit un moment la pourpre impériale à Alexandrie, na-
( 1 ) Actes de Thècles et de Paul apôtre.
(i) Athèn.) lib. ni, cap. 5.
(3) JElian. de riat. animal., lib. i , cap. 37,
(4) Tertiilliàn. Apologetic, cap. 16.
DES SCIENCES OCCULTES. ll\ty
geait impunément au milieu des crocodiles ; on suppose qu'il devait cet avantage à l'odeur de la graisse de croco- dile dont il se frottait le corps (1). C'est probablement la connaissance , devenue vulgaire, d'un secret analogue qui a fait tomber en désuétude une ordalie jadis usitée dans l'Indoustan : l'accusé devait , en présence des brames , traverser à la nage une rivière habitée par le Moudèla (crocodile), et n'était absous qu'autant qu'il échappait aux morsures de l'amphibie (2). Les prêtres mexicains se frottaient (3) le corps d'une pommade à laquelle ils attri- buaient des vertus magiques; et ils erraient de nuit, dans les lieux déserts, sans redouter les bêtes féroces, que l'odeur de cette onction sufGsait pour éloigner. Il existe encore, pour se faire suivre sans danger d'animaux d'ail- leurs redoutables, un moyen pratiqué communément par les hommes qui font profession de détourner les chiens pour les livrer aux anatomistes , et quelquefois par les chasseurs qui veulent attirer les loups dans un piège. Il consiste à frapper les sens du mâle par les émanations que , dans la saison du rut , exhale la femelle. Il a été indi- qué avec détail par l'écrivain le plus original et le plus philosophe du seizième siècle (4) . Galien (5) en avait fait mention : mais il était connu longtemps avant ce médecin célèbre. Dans le temple de Jupiter, à Olympie, on mon- trait un cheval de bronze à l'aspect duquel les chevaux entiers éprouvaient les plus violents désirs. Elien observe judicieusement que l'art le plus parfait ne pourrait imiter assez bien la nature pour produire une si forte illusion :
(1) Vos pic. in Firmo.
(2) Paulin de Saint-Barthélémy. Voyage, etc., tome I, page 4^8.
(3) Voyez ci-après , chap. xviu.
(4) Rabelais. Hist. de Gargantua et de Pantagruel , liv. i, chap. 22.
(5) Galen., lib. !. Aphorism. 22.
2ÔO DES SCIENCES OCCULTES.
il affirme en conséquence, comme Pline et Pausanias (i), que dans la fonte de la statue , un magicien avait versé de Xhippomanès : c'est nous donner le secret du miracle. Tou- tes les fois qu'on le voulait opérer, on enduisait convena- blement le bronze à'hippomanès liquide , ou d'une drogue qui en exhalait l'odeur (2).
Un artifice semblable attirait les taureaux vers la gé- nisse d'airain , chef-d'œuvre de Myron : comme il n'est pas probable que ces animaux fussent sensibles à la beauté de la sculpture , une représentation moins par- faite, mais disposée de même , aurait également déçu leurs désirs.
Le même secret indique peut-être l'origine du charme qui entraînait , dit-on, à la suite d'un mortel favorisé des dieux , les lions et les tigres dépouillés de leur férocité. Plus généralement , on a attribué ce miracle au pouvoir de la musique. Platon assure que le chant et la mélodie adoucissent les animaux sauvages , apprivoisent les repti- les (3). On serait tenté de croire qu'en cette occasion en- core, le philosophe s'est laissé dominer par la vivacité peu philosophique de son imagination : il n'a fait que répéter une opinion reçue , et fondée , disait-on , sur des obser- vations. Le charme de la musique consolait les éléphants tombés au pouvoir de l'homme, de leur captivité; dans
(1) Pausanias. Eli ac, lib. i, cap. 27. Plin. Hist. nat. , lib. xxvm, cap. 11. JElian. De nat. anim., lib. xiv, cap. 18.
(2) « L'hippomanès est une plante qui croît en Arcadie ; par elle les -) jeunes coursiers et les promptes cavales sont livrées à des désirs fu- » rieux. » (Theocrit. Idyll. it , vers 4^-49-) Junius Philargyrus (in Géorgie., lib. 111, vers. 280) borne l'effet de cette plante aux cavalts qui en mangeaient. Peut-être, néanmoins, l'odeur qu'exhalait ce végétal était- elle le principe de ses propriétés, et l'on pouvait s'en servir pour opérer la merveille que nous discutons.
(.H) Plato. de Rep., lib. 11.
DES SCIENCES OCCULTES. 25 1
la domesticité ? il suffisait pour les dresser d'exécuter des mouvements mesurés et cadencés (1). La musique trou- vait , en Libye , les cavales sauvages assez sensibles pour qu'elle devînt un moyen de les apprivoiser (2). Quelques poissons mêmes n'étaient pas à l'abri de son pouvoir ; il en rendait la capture plus facile (3)... Les modernes, moins disposés à croire , sont pourtant forcés de reconnaître l'ac- tion qu'exerce la musique sur les tortues et les araignées : son influence sur les éléphants a été récemment constatée sous nos yeux. Un voyageur a vu avec surprise de pe- sants hippopotames , réjouis par le bruit mesuré d'une marche guerrière , suivre à la nage des tambours le long d'un fleuve (4). Les grands lézards et les iguanes sont sus- ceptibles de sensations encore plus prononcées : un chant, un sifflement doux et mesuré a suffi plus d'une fois pour les arrêter jusque sous la main du chasseur (5).
Les chats, que fatiguent ou effraient des sons trop écla- tants , sont agréablement affectés par la musique , si l'on proportionne la douceur des modulations à la susceptibi- lité de leurs organes. Les chiens, au contraire, paraissent n'en recevoir que des impressions douloureuses. Les sons élevés et perçants leur arrachent des hurlements prolon- gés. ' On gardait dans un temple une lyre qui passait pour être celle d'Orphée : un amateur l'acheta ? persuadé qu'en la touchant il verrait, comme le premier possesseur
Ci) sElian, De nat. animal., lib. xn , cap. 44 . et lib. n, cap. n.
(2) JElian. De nat, animal., lib. xu, cap. 44*
(3) Mlian. De nat. animal., lib. vi , cap. 3i-32.
(4) Voyages et découvertes en Afrique, par Oudney , Denham et Clapperton , tome II, page 47.
(5) Lacépède. Histoire naturelle des quadrupèdes ovipares , article Iguane. — Fournier-Pescay. Dictionnaire des Sciences médicales , art. Musique.
4i52 DES SCIENCES OCCULTES.
de l'instrument , accourir autour de lui les animaux char- més par la mélodie. Il en fit l'essai dans un lieu écarté , et périt bientôt déchiré par des chiens sauvages (i). Cène fut point , comme le prétend Lucien , sa présomption qui lui coûta la vie , mais son imprudence , mais l'oubli d'un effet physique que nous rappelle une expérience journa- lière , et qui mettrait en danger les jours d'un joueur d'orgues, si, hors de portée de tous secours, il faisait retentir les sons criards de son instrument au milieu d'une troupe de dogues peu apprivoisés.
L'influence des sons modulés sur les animaux a dû être étudiée autrefois plus qu'elle ne l'est aujourd'hui, les expé- riences plus variées , leurs résultats plus étendus. Rappe- lons-nous que dans les temples on cherchait, on essayait tous les moyens d'opérer des merveilles : et quelle mer- veille plus séduisante , plus digne de figurer dans la célé- bration des mystères dont Orphée avait été l'un des pre- miers instituteurs, que celle qui réalisait le miracle brillant d'Orphée?
Nous ignorons jusqu'où peut aller le développement moral des animaux, nous qui , dans nos rapports avec eux, demandons tout à la terreur, à la contrainte, au malaise, aux supplices : rarement ou jamais cherchons-nous à con- naître ce que l'on peut obtenir par la douceur, les cares- ses, les sensations agréables. Nous semblons, dans la pratique, suivre la bizarre opinion de Descartes : nous traitons les animaux comme s'ils étaient des machines. Des peuples moins éclairés que nous les traitent comme des êtres sensibles, et non moins susceptibles que les hommes d'être conduits par les bons traitements et par le
(i) Lucien. « Contre un ignorant qui achetait beaucoup de livres. » Œuvres complètes de Lucien , loin. IV, pages 2r]l/\-'îr]6.
DES SCIENCES OCCULTES. q53
parti que Ton sait tirer de leurs penchants et de leurs af- fections. Ce qu'ils en obtiennent rend croyable ce qu'ont raconté les auteurs anciens d'animaux sauvages , devenus domestiques et même affectionnés. Les cynocéphales et les taureaux perdaient , les uns leur amour vagabond de l'indépendance , les autres leur naturel farouche et om- brageux ; les lions même et les aigles déposaient leur fierté et l'échangeaient contre un attachement soumis pour l'homme dont ils recevaient les soins (i). On dressait, dans les temples , les chèvres et les corbeaux à rendre des ora- cles ; les animaux savants qu'on offre fréquemment à la curiosité publique, nous indiquent quel parti le charlata- nisme pouvait tirer de ces singuliers interprètes des vo- lontés du ciel.
Peut-être même hésiterais-je à nier l'existence, attestée par tant de traditions, des tigres apprivoisés qui figuraient dans les fêtes de Bacchus, et qui, nourris à Thèbes dans les temples du dieu, attendaient, renversés et ouvrant leur gueule effrayante , qu'on y versât à longs traits un vin (2) auquel la prudence mêlait probablement quelques dro- gues assoupissantes.
Ce n'est point dans l'Europe civilisée que l'emploi des pigeons messagers a pris naissance : telle est en Orient son antiquité, que les écrivains nationaux affirment qu'il était usité dans la Pentapole de Palestine. Deux mois suffisaient aux Arabes pour une éducation à laquelle les mauvais trai- tements n'avaient aucune part; et les pigeons étaient si bien dressés , que , suivant la direction dans laquelle on
(i) JElian. De nat. anim., lib. n , cap. ^o j lib. v , cap. 3g; lib. vi , cap. 10; lib. xn, cap. 23.
(2) «Expectantque cibos, fusoque horrenda supinant ora mero. » [Stat. Tkébaid., lib. vu, vers 575-676. )
254 DES SCIENCES OCCULTES.
les lâchait , ils portaient des messages dans trois endroits différents (1). Cet art ne fut point ignoré des Grecs. Une colombe vola de Pise à l'île d'Egine, pour annoncer au père de Taurosthène la victoire que cet athlète avait rem- portée le même jour aux jeux olympiques. Le fait, quoique peu ordinaire, parut trop simple aux amis du merveilleux : ils substituèrent au messager ailé un fantôme, une appa- rition (2). L'histoire ancienne rapporte plus d'une victoire dont la nouvelle parvint presque sur-le-champ, et proba- blement grâce à un procédé analogue, en des lieux éloi- gnés de celui où s'était donnée la bataille : le moyen de communication étant tenu secret, sa rapidité parut un mi- racle dû à l'intervention de quelque agent surnaturel.
Proposez à un Européen d'apprivoiser un crocodile : s'il l'entreprend , il emploiera la faim, la privation de som- meil ; il affaiblira l'animal au point de le rendre, sinon do- cile, au moins incapable de résistance. Laing (3) a vu chez le roi des Soulimas un crocodile privé et aussi docile que le pourrait être un chien : mais encore cet animal était captif, renfermé dans un bassin dans l'intérieur du palais ; n aurait-il pas repris, avec la liberté, sa férocité naturelle? Le scheik de Suakem ayant pris un jeune crocodile, l'avait apprivoisé et le gardait dans un bassin près de la mer. L'a-
(1) La Colombe messagère (trad. de l'arabe par Sylvestre de Sacy , in-8°, Paris, i8o5), pages 36, S'i et 74.
(2) JElian. Var. Hist., lib. ix, cap. 2. — Pausanias Eliac, lib. 11, cap. 9. — Dans les derniers jours de la république romaine, Hirtius se servit du même moyen pour faire parvenir des avis à Décimus Brutus , assiégé dans Modène. {Frontin iSVra...., lib. m, cap. i3. ) L'empresse- ment des hirondelles à revoler vers leurs nids , les a fait employer à un usage semblable : Pline en cite deux exemples. ( Hist. nat.j lib. x , cap. 25.)
(3) Laing. Voyage dans le Timanni , le Kouranko et le Soulimana , page 353.
DES SCIENCES OCCULTES. 255
nimal devenu très grand ne fut pas moins docile ; le prince se plaçait dessus et se faisait porter par lui dans un espace de plus de trois cents pas(i). Dans l'île de Sumatra, en 1823, à l'embouchure de la rivière de Beaujang, s'était établi un crocodile d'une grande taille ; il en avait chassé les autres crocodiles, et dévorait tous ceux qui se hasar- daient à y reparaître. Les habitants lui rendaient un culte divin, et lui apportaient avec respect des aliments. «Pas- » sez , » disaient-ils au missionnaire anglais qui raconte le fait , et qui paraissait craindre de s'approcher du redou- table amphibie; « passez, notre dieu est clément. » Celui- ci, en effet, regarda paisiblement le bateau de l'Européen, sans donner de signes de crainte, de colère ni d'envie d'attaquer (2). Ce trait nous rappelle les crocodiles sacrés qu'adorait le peuple d'un nome d'Egypte. Cela est-il vrai , disions-nous, cela est-il possible? Les prêtres eux-mêmes ne risquaient-ils pas, chaque jour, de devenir la proie de leur divinité, d'un animal féroce et stupide, redoutable sur la terre, et dans l'eau plus redoutable encore?..... Loin de là, nous voyons avec quelle facilité ils pouvaient appri- voiser l'animal divinisé. Rassuré ainsi, par une longue expérience, contre la crainte des agressions de l'homme et l'inquiétude du besoin , le crocodile devait perdre son instinct malfaisant ; et il y avait probablement peu d'exa- gération dans ce que disait, du crocodile sacré, un disci- ple des prêtres égyptiens : «Le soukh-os est juste, car il » ne fait jamais de mal à aucun animal (3). »
(1) Vincent-le-Blanc. Voyages... ire partie, ehap. 9 , tome 1, p. 3g.
(2) John Anderson. Mission a la côte orientale de Sumatra , dans
l'an 1823. Nouvelles Annales des Voyages , tome xxx, page 260. Le
crocodile du Gange est aussi très facile à apprivoiser. Voyage aux Indes- Orientales , par le P. Paulin de Saint-Barthélémy, tome 111 , p. 281-282
à la note.
(?)) Damasc. lsidori Vit., ap. Photium. Bibl. Cod. 242. — Soukh-os
256 DES SCIENCES OCCULTES.
L'agilité des mouvements du serpent , la force énorme de quelques uns de ces reptiles, la difficulté de distinguer au premier coup d'œil ceux dont la morsure n'est pas empoisonnée , en voilà assez pour expliquer la crainte et l'horreur que les serpents inspirent, et l'idée d'un pouvoir surnaturel attaché au talent de les braver, de les réduire à l'impuissance. Aussi le biographe de Pythagore, attentif à exalter son héros , nous fait-il admirer le philosophe , exerçant sur les animaux un pouvoir égal à celui d'Or- phée, et maniant impunément des serpents très dangereux pour tout autre que lui (1). Les jongleurs qui donnaient en public un spectacle semblable , profitaient de l'effroi qu'il leur était facile d'inspirer pour rançonner les curieux ; ce singulier genre d'escamoterie se répéta assez souvent pour attirer sur ses auteurs l'animadversion des lois (2).
On compte , toutefois , un grand nombre d'espèces de serpents dont la morsure ne porte avec elle aucun venin, et dont le caractère familier permet aisément de les appri- voiser. Tels étaient sans doute les serpents monstrueux , mais incapables de nuire, que l'on admirait dans plusieurs temples anciens (3) ; et le serpent de quinze pieds de long
ce nom suivant M. Geoffroy St. -Hilaire, désigne une variété de l'espèce du crocodile. Les Égyptiens détestaient le crocodile T'emsah, animal vo- race qui leur faisait souffrir des dommages fréquents ; ils aimaient le Soukh espèce d'une moindre taille, rarement redoutable aux hommes, et qui se montrant dans les terres avant tous les autres crocodiles, lors de la crue du Nil , annonçait et semblait amener l'inondation bienfaisante, dont il devenait le symbole sacré. Sur les bords du Gange , les Indiens distinguaient aussi deux espèces de crocodiles, l'une féroce et Carnivore, l'autre parfaitement innocente. (Mlian. De Nat. anim., lib. xn, cap. 41.)
(1) Iamblich. in Fit. Pythag., cap. xiv et cap. xvm.
(2) « In circulatores qui serpentes circumferunt et proponunt, si cui, » ob eorum metum , damnum datum est, pro modo admissi actio dabi- tur. » Digest., lib. xlvii, tit. xi , § xi.
(3) Mlian. De nat. animal, lib. xm, cap. 39; xv... 32i; xvi, 39.
DES SCIENCES OCCULTES. 2,37
qu'avait apprivoisé Ajax, fils d'Oïlée (1), et qui le suivait comme un chien fidèle; et l'énorme reptile que prirent vivant les soldats de Ptolémée Aulétès (2) , et qui devint bientôt aussi doux qu'un animal domestique. On a vu mille fois, en Europe, des couleuvres privées, parfaitement do- ciles et caressantes. On montra au voyageur Laing, dans le Timanni (3), un serpent qui , à l'ordre d'un musicien, accourait, se roulait, se courbait, sautait, aussi obéissant, aussi adroit que les animaux les mieux dressés Parmi les nègres de la Guiane hollandaise , on voit des femmes qui font le métier de devineresses; une des preuves de leur talent surnaturel est de faire descendre d'un arbre et d'ap- privoiser, rien qu'en lui parlant, le serpent papa ou am- moditc, reptile d'une dimension assez forte, mais qui n'est jamais dangereux (4).
L'aspic même, si justement redouté, s'apprivoise sans peine; du lait sucré quon lui donne tous les jours suffit, dans l'Hindoustan , pour opérer ce miracle. Le reptile vient régulièrement à l'heure accoutumée prendre le re- pas qui l'attend , et jamais il ne fait de mal à personne (5). N'est-ce point grâce à un artifice analogue que les prêtres égyptiens faisaient sortir de l'autel d'isis des aspics inof- fensifs ; et que tant de fois , en Grèce et en Italie , des ser- pents sacrés vinrent dévorer les présents déposés sur les autels des dieux, et donner ainsi aux peuples un présage assuré de bonheur et de victoire ?
Il est peu de contes plus communs que ceux de génies
( 1 ) Philostrat. in Héroïc.
(2) Tzetzès. Chiliad. ni , n. i 1 3.
(3) Laing. Voyage dans le Timanni, le Kouranko } etc., p. 2/4Ï-242
(4) Stedmann. Voyage à Surinam, tome III, pages 64-65.
(5) Paulin de St.-Barthélemy. Voyage aux Indes-Orientales , tome I, page 477-
2-)S DES SCIENCES OCCULTES.
revêtus de la forme de serpents , et commis à la garde de trésors souterrains : cette croyance est encore populaire en Bretagne , dans le district de Lesneven (1). Elle est gé- nérale dans l'Hindoustan; et là du moins elle peut n'être pas toujours dénuée de fondement. Voici ce que raconte Forbes, observateur anglais , que l'on cite généralement avec confiance. Dans un village de l'Hindoustan , un ca- veau placé sous une tour renfermait, disait-on , un trésor gardé par un génie , sous la forme de serpent* Guidé par l'ouvrier même qui avait construit le caveau , Forbes le fait ouvrir : à une profondeur assez considérable , il y dé- couvre un énorme serpent, qu'il compare, pour la gros- seur, à un câble de vaisseau. Le reptile, se déroulant len- tement, dresse sa tête vers l'ouverture pratiquée dans la
partie supérieure On se hâte d'y jeter une grande
quantité de foin enflammé : le serpent meurt étouffé. For- bes y trouva son cadavre , mais non pas le trésor ; le pro- priétaire l'ayant sûrement enlevé avant de s'enfuir (2)
Le lecteur observera, comme nous, que la construction du caveau était peu ancienne : le serpent qu'on y plaça avait danc atteint déjà une forte dimension ; il était donc bien apprivoisé, bien docile, puisqu'il s'y laissa renfermer; il connaissait donc bien son maître , puisque celui-ci put enlever ses richesses sans avoir rien à craindre de la senti- nelle qui veillait sur elles, et à laquelle il aurait dû sauver la vie en lui rendant alors la liberté.
Les serpents les plus dangereux , à l'exception de ceux que leur force rend redoutables, cessent d'être nuisibles
(1) Cambry. Voyage dans le département du Finistère, tom. II, page 2 5.
(2) Forbes. Oriental Memoirs. The Montlily repertory , tome XXI 7 pa^e 367 -30g.
DES SCIENCES OCCULTES. 209
dès qu on leur a arraché les dents canines , destinées par la nature à verser dans les plaies qu'ils font, le poison dont elle les a armés. Souvent même il suffît de leur faire mordre, à plusieurs reprises, un morceau d'étoffe ou de feutre, et d'épuiser ainsi les réservoirs de la liqueur vé- néneuse, pour que leur atteinte , pendant un ou plusieurs jours, n'entraîne aucun danger Dans les grandes villes de l'Europe et dans l'intérieur sauvage de l'Afrique (i) , l'un ou l'autre secret est mis en usage par les charlatans, qui, aux yeux d'une foule effrayée , bravent, en se jouant, la morsure de reptiles venimeux. L'un ou l'autre explique la douceur du serpent que virent, dans la Haute-Egypte, il y a cent ans, deux voyageurs français (2), et que la su- perstition présentait tour à tour comme un ange, un génie bienfaisant, et comme le démon qui étrangla jadis les six premiers époux de l'épouse du jeune Tobie.
Des jongleurs hindous se laissent mordre par des ser- pents , dit un voyageur (3) ; et quand la force du poison les a fait extraordinairement enfler, ils se guérissent sou- dain avec des huiles et des poudres qu'ils vendent ensuite aux spectateurs. L'enflure n'est sûrement qu'apparente; l'art de combattre un poison , déjà si avancé dans ses pro- grès , est trop merveilleux pour qu'on y croie légèrement : il suffit aux jongleurs de se prémunir contre le danger des morsures qu'ils affrontent, en forçant d'avance le reptile à épuiser ses réservoirs où est renfermé son venin. On ne peut douter qu'ils ne se servent de ce secret, puis-
(1) Voyages et découvertes en Afrique , etc., par Oudney, Denham et Clapperton , tome III , pages 39-40.
(2) Voyage du sieur Paul Lucas en 1699, tome I, pag. 72-78, etc. — Voyage du sieur Paul Lucas en 1715 , tome II , page 348-35q. — - Voyage fait en Egypte par le sieur Granger, pages 88-92.
(3) Terry. East. Ind., sect. ix.
k^()0 DES SCIENCES OCCULTES.
que Kœmpfer (i) l'a vu mettre en usage dans le même pays par les jongleurs, qui dressent, jusqu'à un certain point, à l'obéissance, le serpent Nagâ, dont le poison est si justement redouté.
Mais que la morsure venimeuse d'un reptile fût sans danger pour certains hommes et mortelle pour tous les autres, on reléguait cette assertion parmi les fables; on interprétait dans le sens allégorique les passages nom- breux où l'Écriture parle du pouvoir de charmer les ser- pents. Les hommes qui, en Chine, aussi hardis que les Psylles anciens, s'exposent à des morsures réellement dangereuses, étaient regardés comme d'adroits charlatans. Vainement les écrivains latins et grecs assurent-ils que le don de charmer les reptiles venimeux était héréditaire, depuis un temps immémorial, dans certaines familles; qu'aux bords de l'Hellespont, ces familles étaient assez nombreuses pour former une tribu; qu'en Afrique, le même don était le partage des Psylles ; que les Marses, en Italie, en Chypre les Ophiogènes , le possédaient, grâce à leur origine, que les uns prétendaient tirer de la magi- cienne Circé, les autres d'une vierge de Phrygie unie à un dragon sacré (2). On oubliait même qu'au commencement du xvie siècle , en Italie , des hommes se prétendant de la famille de saint Paul, bravaient, comme les Marses, les
morsures de serpents (3) Pour repousser un fait qui
semblait trop merveilleux , on invoquait le témoignage de Galien, qui dit que, de son temps, les Marses ne possé-
(1) Kœmpfer. Amœn. exot -, pag. 5G5 et seq. Lacépède. Hist. nat. des reptiles , art. du Serpent a lunettes ou Nagâ.
(2) Plin. Hist. nat., lib. vu, cap. 2. — A. Gell. Noct. Attic., lib. tx, cap. i mal, lib. I, cap. 67 , et lib. XII, cap. 39.
3 Ascensius. Not. in A. Gell. Noct. Attic, lib. xvî , cap. 11.
DES SCIENCES OCCULTES. 26 1
daient aucune recette secrète ; que leur talent se bornait à tromper le peuple par l'adresse et la fraude (i ) ; et l'on en concluait que la fraude et l'adresse avaient, de même, été mises en œuvre de tout temps. On n'apercevait point que l'assertion du médecin de Pergame est détruite par un trait connu de l'histoire d'Héliogabale : cet empe- reur (2) fît recueillir des serpents par les prêtres marses, et les fit jeter dans le cirque à l'instant où le peuple y ac- courait en foule : beaucoup de personnes périrent des morsures de ces reptiles que les Marses avaient impuné- ment bravées.
Des voyageurs dignes de foi sont venus enfin, et nous ont dit fat vu : Bruce et Hassetquist , Lemprière (3), se sont assurés par leurs propres yeux , qu'à Maroc , en Egypte, en Arabie, et surtout dans le Sennaar, beaucoup d'hommes ont le privilège de braver impunément la mor- sure des vipères , la piqûre des scorpions , et de frapper ces animaux , retenus dans leurs mains , d'un douloureux engourdissement. Pour compléter leur ressemblance avec les Psylles anciens, les modernes assurèrent à Bruce qu'ils naissaient avec cette faculté merveilleuse. D'autres pré- tendaient la devoir à un mystérieux arrangement de let- tres , ou à quelques paroles magiques : ceci se rapproche des anciens chants , propres à charmer les serpents , et fournit un nouvel exemple de l'habitude, si préjudiciable à la science , de celer un secret physique en attribuant ses effets à des pratiques insignifiantes et superstitieuses.
' (i) Galian. lib. De theriac. ad Pison.
{i) Lamprid. in Ant. Hcliogabal.
(3) Bruce. Voyage aux sources du Nil, tome IX, pag. ^oi-ioù-\ii ■ 4 • 7- — Hasselquist . Voyage dans le Levant, tom. I , pag. 9-2-90-96- 1 00 . — Lemprière. Voyage dans l'empire de Maroc et le royaume de Fez, en K[)°-K9l , P;'Ses 42-43.
26q des sciences occultes.
Les doutes , s'il pouvait en subsister , ont été levés sans retour à l'époque de la brillante expédition des Français en Egypte. Voici ce qu'on raconte , ce qu'attesteront en- core des milliers de témoins oculaires : des Psylles qui prétendent , ainsi que Bruce Fa rapporté , tenir de leur naissance la faculté qui les distingue , vont de maison en maison offrir leur ministère , pour détruire les serpents de toute espèce, qui y sont presque toujours communs. A les croire , un instinct merveilleux les entraîne d'abord vers le lieu où se cachent les serpents. Furieux, hurlant, écumant, ils s y jettent, ils s'y traînent, saisissent les rep- tiles sans redouter leurs morsures, et les déchirent avec les ongles et avec les dents.
Mettons sur le compte du charlatanisme les hurlements, l'écume , la fureur , tout ce q;ui rappelle , en un mot , les efforts pénibles que feignaient les Marses , en répétant les chants propres à faire périr les reptiles (i). L'instinct qui avertit les Psylles de la présence des serpents a quelque chose de plus réel. Les nègres, aux Antilles , découvrent par l'odorat un serpent qu'ils ne voient pas : c'est qu'en effet les serpents exhalent une odeur fade et nauséa- bonde (2). Le même indice, en Egypte, frappait ja- dis (3) et frappe encore des hommes exercés dès l'en- fance, et comme héréditairement , à la chasse des reptiles, et cela même à une distance trop forte pour que les miasmes parviennent aux organes émoussés d'un Euro- péen. Le fait principal , d'ailleurs , la faculté de réduire à l'impuissance par le seul contact ces animaux dangereux, reste bien constaté ; et toutefois nous n'en connaissons
(il « Venas intendens omîtes. » Lucil. Satyr., lib. xx. •2) Thibaut de Chanvalon. Voyage à la Martinique. ?)) jEliati, De tut t. animal., lib. vi , cap. 33.
DES SCIENCES OCCULTES. 263
pas mieux la nature de ce secret célèbre dans l'antiquité, et conservé jusqu'à nos jours par les plus ignorants des hommes.
Quelques réflexions sur ce sujet ne paraîtront peut-être pas déplacées.
Les sens des animaux sont semblables aux nôtres , mais la ressemblance n'est pas absolue. Nous n'apercevons point des substances qui les affectent avec force , et ils ne sem- blent point affectés différemment par celles qui nous pa- raissent les plus dissemblables. Cela est vrai du sens de l'odorat : le chien, qui possède un odorat si exquis, si sus- ceptible d'impressions délicates dont rien ne nous donne l'idée, le chien ne paraît mettre aucune différence, pour le plaisir, entre un parfum suave et une odeur infecte. Une diversité si marquée entre nos sensations et celles qu'éprouvent les animaux , a dû offrir souvent des moyens d'agir sur eux, sans agir sur les sens des hommes. Les chiens n'entraient point, à Rome, dans le temple d'Her- cule ; l'odeur de la massue, que le dieu avait laissée jadis à la porte, suffisait encore, après quatorze siècles, pour les en éloigner (i). Les prêtres, sans doute, avaient soin de renouveler de temps en temps cette odeur qui n'était point sentie par les hommes , et qui perpétuait le miracle. Àlbert-le-Grand possédait une pierre qui attirait les ser- pents... S'il pouvait y avoir quelque chose de vrai dans ce récit , nous l'attribuerions à une cause analogue : les rep- tiles sont , comme beaucoup d'insectes, susceptibles d'être vivement affectés par des émanations odorantes.
Galien a , je crois , été abusé par une déclaration men- songère que faisaient les Marses et les Psylles pour mieux cacher leur véritable secret , quand il a dit qu'ils devaient
; i ) Salin, , cap. n.
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leur pouvoir sur les serpents, à l'habitude de se nourrir de vipères et de reptiles venimeux ( 1). Mieux instruits , Pline, Elien, Silius Italiens , en indiquent la cause dans lemploi d'une substance odorante qui engourdissait les serpents, et dont il paraît que leurs ennemis se frottaient le corps (2). Ce procédé inspirait aux Psylles tant de con- fiance qu'ils ne craignaient pas d'exposer aux morsures des serpents les enfants nouveau-nés , afin de s'assurer de leur légitimité (3) , ou plutôt pour donner au gré de leurs soupçons la mort aux fruits prétendus de l'adultère. Bruce s'est assuré que le secret des Égyptiens et des Arabes consiste à se baigner dans une décoction dherbes et de racines dont ils cachent soigneusement la nature. Forskhal nous apprend que les Égyptiens charment les serpents avec une aristoloche dont il ne désigne pas l'espèce. C'est,
( 1) Galian. De Art. curator., lib. k , cap. 1 1.
(2) « Ut odore sopirent eos (serpentes). » Plin.Hist.nat.> lib. vu, cap. u. Le même auteur observe que les Ophiogènes de file de Chypre exhalaient, surtout au printemps, une forte odeur vireu.se, lib. xxviii, cap. 3. Mlian. De nat. animal., lib. xiii , cap. 3o, , et lib. xvi, cap. 27.
,. .. « Et sornnum tacto misisse Chelydro.
(SU. Italie, lib. v, vers. 354)
« et Chelydris cantare soporem ,
» Vipereumque heibis hebetare et carminé denlem. » (Idem., lib. vin , vers. 496-497O tJn charlatan se faisait mordre en public par des aspics : Elien croit qu'il usait d'une boisson préparée pour se préserver des conséquences des morsures. Mais ce pouvait bien n'être encore qu'un artifice destiné à cacher le véritable secret.
(3) Les Psylles ne communiquaient point à leurs femmes un secret qui pouvait devenir si funeste pour elles. « Mulier enim Psylla esse non po- test. » ( Xiphilin. in August. — Mlian. De nat. anim., lib. 1, cap. 57.) Leurs disciples modernes n'ont point imité leur réserve. Hasselquist (tome I, pages 96-97 ) cite une femme qui , sous ses yeux , réduisit des serpents à une complète impuissante.
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suivant Jacquin, Y aristolochia anguicorda, qu'emploient au même usage les indigènes de l'Amérique (1).
Aujourd'hui que l'on a retrouvé la trace des émigra- tions qui, du plateau de la Tartarie, ont conduit des peuplades nombreuses jusque dans l'Amérique équi- noxiale , on s'étonne peu de voir ce secret propagé dans le Nouveau-Monde. Après s'être convaincu de sa haute antiquité, en rapprochant des narrations des voyageurs modernes ? celles des historiens anciens , on s'étonnerait bien davantage de ne le point retrouver dans l'Hindoustan. Il y existe, en effet, de temps immémorial.
A côté de tout secret de ce genre , on est presque sûr de rencontrer un usage qui tantôt en a rendu la découverte nécessaire , et tantôt , au contraire , lui doit la naissance. Dans l'Hindoustan, pour connaître la vérité d'une accusa- tion, « on jette le serpent à chaperon , appelé Nagâ, dans » un pot de terre profond, où on laisse tomber un anneau, » un cachet ou une pièce de monnaie, que l'accusé est » tenu de prendre avec la main. Si le serpent le mord , il » est déclaré coupable ; et , dans le cas contraire , inno- » cent (2). » C'est ainsi qu'en Egypte, des aspics sacrés , ministres intelligents des vengeances d'Isis , donnaient la mort aux méchants , et respectaient les hommes de bien (3).
(1) Hasselquist. Voyage dans le Levant, tome I , page 100, à ia note.
(2) Recherches asiatiques , tome I, pag. 473. Observons que la plu-