Chapter 13
M. Tiedmann (i), envoya à l'empereur de Constantinople
trois agnus Dei, avec des vers (a) où étaient exposées
leurs vertus véritablement magiques. Après un tel exem-
ple , pouvait-on blâmer les ignorants de croire aux talis-
(i) Tiedmann.... De Quœstione , etc., page io3.
(2) Ces vers ont été cités par Fromann, pages 947-9 4^.
1
l6'2 DES SCIENCES OCCULTES.
mans dos magiciens? Où était la différence? dans le mode
de consécration.
Pourquoi les Scandinaves attachaient-ils aux vers une
puissance magique (i)? Pourquoi les Grecs et les Romains
ont-ils attribué aux chants , aux vers , le pouvoir de faire
périr les reptiles menaçants, et d'arracher la lune de la
voûte céleste (2)? Gomme les principes de la politique et
de la morale, comme les récits historiques et religieux,
les formules magiques furent originairement conçues en
vers, et les vers étaient toujours chantés. Cette opinion
ne fut point partagée par les théurgistes , qui reçurent
leurs formules des prêtres égyptiens ou qui les emprun-
tèrent des disciples de Zoroastre et des sages de l'Hin-
doustan : ils ignoraient si ceux-ci s'étaient exprimés en
vers; ils étaient sûrs que ceux-là ne l'avaient point fait.
La religion, en Egypte, proscrivait la poésie , comme le
langage du mensonge (3). Les sorciers modernes n'ont pas
supposé de pouvoir aux vers, mais à des figures bizarres,
à des caractères étrangers , et à des mots d'une prononcia-
tion barbare.
Entre les mains d'hommes qui n'avaient jamais eu , ou
qui n'avaient plus l'intelligence des hiéroglyphes , ou de
la langue et des caractères sacrés, la plupart des formules
magiques devinrent inutiles : elles avaient cessé d'être
comprises ; cependant le souvenir de leur pouvoir ne périt
point. Récitées mystérieusement, alors même qu'on n'at-
tachait plus de sens à leurs termes, gravées sur la pierre
ou tracées sur le parchemin , on leur accorda une efficacité
d'autant plus grande que l'on soupçonnait moins qu'elles
(1) C. V. de Bonstetten. La Scandinavie et les Alpes, pages 4*2-53»
(2) Virgil. Êglog. vin, vers. G9-7 r.
(3) Dio. Chrysost... Orat... de Mo non capta.
DES SCIENCES OCCULTES. 1 63
avaient été jadis la cause et la mesure de leur efficacité
réelle.
Ainsi naissent et s'étendent les erreurs. « Chaque lettre,
» disent les Hindous , est gouvernée par un ange , émana-
» tion des vertus de la toute-puissance de Dieu ; ce sont
» les anges , représentés par les lettres dont se composent
» les oraisons, qui opèrent les prodiges (1) — » Avec quelle
facilité , à l'aide d'une pareille doctrine, l'imposture n'a-t-
elle pas rançonné les hommes crédules , en leur vendant
des talismans, formés tantôt de lettres qui expriment une
prière ou un vœu , tantôt de caractères étrangers ou grou-
pés bizarrement , et supposés d'autant plus efficaces que
leur assemblage est plus compliqué et d'un aspect plus
extraordinaire !
Ayant écrit un vocabulaire de la langue des indigènes
de la Louisiane , un missionnaire (2) y avait fréquemment
recours pour répondre aux questions que ceux-ci lui adres-
saient. Les indigènes crurent que ce papier était un esprit
qui communiquai tau missionnaire sa science. LesNadoëssis
savent compter, mais ignorent l'usage des chiffres : Car-
ver (3), ouvrant un livre devant eux, leur disait exacte-
ment combien il se trouvait de feuillets depuis le premier
jusqu'à celui qu'il leur montrait; ils en conclurent pareil-
lement que le livre était un esprit qui dictait en secret les
réponses du voyageur. A Kano, en Afrique, Clapperton
rencontra un personnage qui lui supposait le pouvoir de
transformer des hommes en bêtes , et la terre en or, rien
(1) Les Mille et une Nuits, tom. I, pages 128-129 (xive nuit). Hist.
du brame Pad Manaba.
(2) Le P. Hennepin. Description de la Louisiane , pages 2^-i5o.
(3) Carver. Voyage dans l'Amérique septentrionale (traduction fran-
çaise, in-8°, Paris, 1784), pages 80-81.
I 64 DES SCIENCES OCCULTES.
qu'en lisantdans un livre (i). Les caractères runiques,
dès que le sens de cette écriture a été perdu pour le vul-
gaire , ont été rangés au nombre des instruments de la
magie. Une formule algébrique serait jugée de même par
l'homme superstitieux qui la verrait fournir sur-le-champ
une solution infaillible à des questions en apparence très
diverses , et dans lesquelles il ne démêlerait pas le point
commun à toutes qu'a su saisir la science (2).
L'extravagance fît un pas plus étonnant encore et ana-
logue à l'erreur qui , du sens de noms d'hommes ou de
lieux, tira tant d'histoires fabuleuses. Tantôt on a vu, dans
un emblème, non la représentation, mais la cause effi-
ciente d'un phénomène ou d'un prodige : dans les pro-
vinces situées à l'est de la Baltique, que la force des armes
et les ruses de la politique ont réunies à l'empire de Russie,
on croit fermement que si une femme grosse introduit le
bois dans le poêle dans un sens opposé à la direction
des branches, son enfant se présentera en sens inverse à
l'instant de l'accouchement (3) . Tantôt l'homme crédule
a imaginé qu'en imitant, autant qu'il était en lui , les pos-
tures figurées dans les hiéroglyphes, il opérerait le prodige
que l'on obtenait , en des temps inconnus , par le procédé
dont ces hiéroglyphes avaient renfermé ou déguisé l'expres-
sion. C'est ce dont on trouve plusieurs exemples dans le
recueil de Gaffarel (4).
(1) Voyages et découvertes en Afrique, etc., tom. III, page 87.
(2) La notation de la musique, chez des peuplades qui n'en ont pas
d'idée, paraîtrait sans doute quelque chose de surnaturel, quand un
homme répéterait exactement un de leurs chants, recueilli par ce moyen ,
et qu'il n'aurait jamais entendu auparavant.
(3) Debray. Sur les préjugés et les idées superstitieuses des Livoniens.
Nouvelles Annales des Voyages, tome xviii f page 127.
(4) Gaffarel. Curiosités inouïes , etc., chap. vu, § 1 et 2.
DES SCIENCES OCCULTES. l65
On peut , nous le croyons , rapporter à des méprises ou
à des rêveries du même genre l'origine de pratiques et
d'opinions populaires répandues partout, et si étranges ,
si absurdes , qu'on ne peut en pénétrer le sens , ni leur
assigner un motif ou un prétexte plausible ; derniers ef-
fets d'une cause qui influe encore sur l'existencedes hom-
mes, quand depuis des siècles elle en est profondément
ignorée.
66 DES SCIENCES OCCULTES,
CHAPITRE IX.
Malgré la rivalité des religions, l'esprit de la forme fixe de civilisation
maintient le mystère dans les écoles philosophiques. Il en est, à la
longue, banni par l'influence de la civilisation perfectible. i° Commu-
nication habituelle des Grecs avec les successeurs des mages , dispersés
dans l'Asie après la mort de Smerdis; première révélation de la magie.
2° L'appauvrissement de l'Egypte, après la conquête des Romains,
fait affluer à Rome des prêtres de grades inférieurs qui y trafiquent
des secrets des temples. 3° Les polythéistes qui se convertissent au
christianisme apportent dans son sein les connaissances magiques qu'ils
possèdent.
A cette dernière époque , des débris de la science sacrée subsistent ,
i° dans les écoles ors philosophes théurgistes; 2° en la possession des
prêtres errants, et surtout des prêtres égyptiens. On peut, sans invrai-
semblance, assigner pour successeurs, aux premiers , les sociétés se-
crètes d'Europe ; aux seconds , les sorciers modernes,,
Comme la forme fixe de civilisation dont il était une des
bases principales , le mystère qui enveloppait la science
sacrée a subi le pouvoir du temps : le voile s'est déchiré ;
assise pendant tant de siècles devant la porte des sanc-
tuaires et des écoles philosophiques, la statue du Silence
a été renversée.
Quand s'est opérée cette révolution? Est-ce quand des
religions rivales se sont combattues , quand devant l'in-
flexible Zoroastre et ses successeurs , et devant le culte
du feu, ont reculé le sabéisme et l'adoration de Shiva, de
Wishnou et de Brama ? Non; persécutés comme magi-
DES SCIENCES OCCULTES. 1 67
ciens, les prêtres hindous el les Chaldéens emportèrent
dans l'exil leurs arts sacrés et leur silence inviolable.
L'invasion des Hébreux dispersa les prêtres des peupla-
des de Cbanaan : contre eux , évidemment. Moïse dirige
l'ordre de mettre à mort quiconque rend des oracles ou
opère des miracles au nom d'un dieu étranger. Mais la
conquête entière de la Palestine s'acheva lentement. Établi
au milieu des tribus indigènes , l'Hébreu infidèle à sa loi
consulta souvent leurs prêtres et leurs devins. Redoutés
et même révérés , ceux-ci ne léguèrent qu'à des adeptes
leurs secrets, qui étaient encore une source de richesse et
déconsidération, s'ils n'étaient plus un moyen de pouvoir.
Je crois reconnaître leurs derniers successeurs dans ces
hommes que Saùl persécuta avec tant de zèle , que lors-
qu'il tomba lui-même dans la faute dont il voulait pré-
server son peuple , il ne trouva qu'avec peine une femme
qui possédât l'art d'évoquer les ombres des morts.
Les prophètes , en Judée , se divisèrent , se combatti-
rent , épousant les rivalités de Jérusalem et de Samarie :
la persécution ni l'ana thème ne dévoilèrent les ressources
dont s'étayait au besoin leur inspiration.
Le farouche Cambyse outragea , en frappant Apis , le
dieu suprême d'Egypte , dont ce taureau sacré était l'i-
mage; il envoya ses prêtres et ses adorateurs au supplice,
il pilla les temples Il passa, laissant un souvenir exé-
crable, sans que de si grandes violences eussent porté at-
teinte au secret religieux des sanctuaires.
L'esprit de la forme H\e planait sur les théâtres de ces
divers événements ; il ne permettait point qu'une lumière
nouvelle brillât aux yeux des peuples, et les peuples mêmes
ne songeaient point à le désirer.
Mais depuis plusieurs siècles une cause dont on n'a-
vait point soupçonne l'activité ni même l'existence, corn-
1 68 DES SCIENCES OCCULTES.
meneait parmi les habitants de la terre une révolution
que trente-cinq ou quarante siècles n'ont pas entièrement
consommée. Dans les colonies qu'il fondait sur des plages
lointaines, le navigateur phénicien, à son insu, avait porté
le germe de la civilisation perfectible. Trop faible, trop
occupé d'intérêts mercantiles pour chercher à subjuguer
par la force , trop peu instruit pour fonder la civilisation
sur la religion et la science sacrée , il se borna à mêler
ses usages à ceux des tribus au milieu desquelles il s'éta-
blissait. L'homme alors, pour la première fois, apprit que
la manière d'être qu'il tenait de ses ancêtres pouvait chan-
ger, améliorée par un effet de son libre choix, et non par
suite d'une obéissance aveugle à des êtres supérieurs. Du
désir d'un perfectionnement réfléchi , la première consé-
quence est la curiosité : on conçut le prix du savoir; on
ne recula pas devant l'idée de l'aller puiser à des sources
lointaines ; des voyages de long cours n'effrayèrent point
les sages, pressés du besoin de s'instruire et toute-
fois eux encore ne brisèrenl point le sceau du mystère.
Les instructions qu'ils obtinrent dans l'Inde, dans la Chal-
dée et dans l'Egypte, se bornèrent, autant que nous pou-
vons en juger, à des notions particulières et dénuées de
théorie : Thaïes en effet put prédire une éclipse, mais une
seule; et Pythagore ne trouva qu'à force de génie la dé-
monstration du théorème qu'on lui avait révélé, de l'éga-
lité du carré de l'hypoténuse à la somme des carrés des
deux autres côtés du triangle rectangle, Les philosophes
d'ailleurs se regardèrent comme des initiés; l'orgueil de
la possession exclusive les toucha comme leurs institu-
teurs : les disciples de Pythagore recevaient ses révéla-
tions, non en proportion de leur capacité, mais selon l'é-
lévation de leur grade dans un enseignement qui avait,
comme les initiations , sa durée préfixe , son langage et
DES SCIENCES OCCULTES. 1 6g
ses épreuves. Ce ne fut que peu à peu , et par l'influence
extérieure de la civilisation perfectible, que dans les éco-
les philosophiques cessa de régner la même discrétion
que dans les temples.
Ainsi dans les pays mêmes où la civilisation perfectible
prodiguait ses bienfaits , où la culture des sciences et de
l'art d'écrire ouvrait la route vers une gloire brillante, les
sanctuaires et l'art merveilleux qu'y avaient porté des
instituteurs sortis de la Thrace ou de l'Egypte restaient
impénétrables : les prêtres maintenaient autour d'eux
cette obscurité, à l'épaisseur de laquelle se proportion-
naient le pouvoir et la vénération qu'ils pouvaient ob-
tenir.
Démosthène est le premier auteur qui ait signalé en
Grèce l'existence des sorcières (1)... Alors donc la science
occulte avait cessé d'être concentrée dans les temples ;
il en était tombé quelques lambeaux entre des mains pro-
fanes ; des hommes obscurs , étrangers aux sacrés mystè-
res , osaient professer l'art d'opérer des miracles. Pour
assigner la cause de ce fait , il faut remonter à plus de
trente-cinq lustres , et rappeler un des événements les
plus remarquables de l'histoire ancienne, le massacre des
mages après la chute de Smerdis. La caste sacerdotale ,
très nombreuse , très puissante, ne pouvait pas succom-
ber tout entière. Elle se dispersa sans doute de toutes
parts ; et lorsque les vues politiques de Darius lui firent
désirer de la réunir , on peut croire que tous les mages
ne s'empressèrent point également de devenir les soutiens
du trône de leur principal assassin. Au milieu de qui du-
rent se trouver souvent ces fugitifs , et les successeurs
(i) Demosthcn. in Aristogit. 1... M. Tiedmann. de Quœstione , etc.,
pag. 46.
170 DES SCIENCES OCCULTES.
auxquels ils transmirent leur haine et leurs secrets ? au
milieu d'hommes nés dans une civilisation perfectible ; au
milieu des Grecs disséminés sur tout le vaste empire
de Perse ; commandants et soldats dans les troupes
auxiliaires de Darius ; gouverneurs de ses provinces ;
agents actifs du commerce dans ses ports au milieu de la
Grèce asiatique, qui, sous le joug du grand roi, conservait,
avec le culte et l'idiome de la Grèce d'Europe , l'esprit de
la civilisation perfectible (1). Les événements subséquents
et la guerre de Gyrus le jeune contre Artaxerxe , et sur.
tout l'ascendant qu'avait pris le roi de Perse sur la Grèce ,
dont il devint l'arbitre pendant et après la guerre du Pé-
loponèse, multiplièrent pour les Grecs les communica-
tions intimes avec l'intérieur de l'empire. Ils avaient ad-
miré les prodiges opérés par les mages ; du nom de ces
prêtres , ils avaient donné à l'art d'opérer des merveilles
le nom de magie, et ce nom était devenu bientôt assez cé-
lèbre pour qu'Euripide l'imposât à l'inspiration céleste
dont Orphée avait été animé. Curieux et avide , le Grec,
ainsi rapproché des mages proscrits et de leurs descen-
dants , profita sans doute des fréquentes occasions qu'il
avait de s'instruire (2); et de retour dans sa patrie, il y fit
(1) Un indice puissanf appuierait notre assertion, si le poëme attribué
à Phocvlitle était en effet de cet auteur. « Abstiens-toi des livres magi-
ques ,» y est-il d'il, vers i38. Né à Milei dans la Grèce asiatique, 637 ans
avant notre ère (selon Suidas), Phocylide a dû écrire ses préceptes mo-
raux dans l'âge mûr, et par conséquent lorsque les mages fugitifs étaient
depuis vingt ou trente ans en contact avec les Grecs d'Asie.
(2) Les communications des mages avec les philosophes de la Grèce
furent bientôt assez fréquentes pour que Platon, dans un de ses dialo-
gues (in Âxiocho), introduisit le mage Gobryas révélant à Socrate des se-
erëts religieux.
DES SCIENCES OCCULTES. 171
un métier lucratif de l'emploi des secrets qu'il avait déro-
bés au ressentiment et à la misère (1).
Les conquêtes d'Alexandre établirent les Grecs sur tous
les points de cette Asie où chaque temple avait ses mystè-
res particuliers ; les prêtres nombreux de Phrygie et de
Syrie ouvrirent leurs sanctuaires aux vainqueurs , et s'em-
pressèrent de se les affilier par les initiations.
La seconde idylle de Théocrite renferme la peinture
d'une conjuration, d'un enchantement opéré par une femme
ordinaire ; déjà donc l'usage de la magie avait pénétré
bien avant dans les mœurs des Grecs. L'idylle finit par la
menace d'un empoisonnement que la magie doit opé-
rer (2) : à l'idée simple succède ainsi une idée supersti-
tieuse ; et l'expression propre aux temples , à l'expression
du fait, la seule qu'eussent employée les Grecs avant leurs
communications avec des peuples régis par les dépositai-
res des sciences occultes. Un crime atroce n'est plus
l'œuvre d'un homme, c'est le résultat de l'intervention des
êtres surnaturels. C'est ainsi que le même Théocrite trans-
forme, en magicienne Agamède , femme célèbre par ses
connaissances médicales.
La religion de l'Egypte, que Cambyse avait attaquée en
vain , et que ne troubla point Alexandre, fut conservée et
honorée par les Ptolémées ; et les Romains, maîtres de
(1) Un savant que j'ai déjà cité, M. G.-C. Horst, dans sa Bibliothèque
magique, établit que l'Italie et la Grèce reçurent d'Asie et des sectateurs
des deux principes (c'est-à-dire des adorateurs d'Ormusd , adversaire
d'Arhiman) les doctrines magiques qui se mêlèrent peu à peu avec la my-
thologie ancienne, fondée, dans l'un et l'autre pays, sur l'adoration de
la nature divinisée. Cette opinion, on le voit, se rapporte au temps où les
doctrines magiques pénétrèrent dans les temples, époque fort antérieure
au temps où les arts magiques cessèrent d'y être concentrés.
(2) Théocrit. Idjll. 11, v. 106.
172 DES SCIENCES OCCULTES.
l'Egypte, la laissèrent régner en paix sur leurs nouveaux
sujets. Mais les guerres extérieures et les guerres intesti-
nes avaient ruiné le peuple et appauvri les temples. L'an-
tique religion du pays languissait comme le pays même ,
courbée sous une influence étrangère. Le sacerdoce n'é-
tait plus le premier corps dans TÉtat. 11 avait trop perdu
en majesté, en puissance, en richesses, pour conserver
intacte sa nombreuse hiérarchie. Pressés par la misère,
des prêtres d'un ordre inférieur se répandirent en foule
dans la capitale du monde, et riches de prestiges et d'o-
racles, mirent à contribution la superstition et la crédu-
lité. La classe éclairée méprisa ces mendiants sacrés aussi
bien que ceux qui accouraient de la Syrie et de la Phrygie :
elle était occupée de trop grands intérêts et nourrie d'une
philosophie trop indépendante, pour que des thaumaturges
subalternes jouassent un rôle parmi les contemporains de
Cicéron et de César.
Sans doute , la multitude les suivit encore , lorsque ,
pour quelques pièces de monnaie, étalant leurs prestiges
sur les places publiques , ils captaient son attention par
des oracles , des guérisons et des apparitions merveilleu-
ses (1) ; mais la disposition générale des esprits n'en hâtait
pas moins la dégradation de la science sacrée. Les pro-
diges qu'elle offrait jadis à la vénération publique rencon-
traient beaucoup d'incrédules : un miracle nié ou discuté
est bien près d'être dévoilé dans ce qu'il peut avoir de réel.
Les prêtres éprouvaient combien leur tâche , facile sous
une civilisation de forme fixe , le devenait peu dans une
civilisation perfectible. Ce n'était qu'avec peine qu'ils com-
battaient celle-ci , et son influence trop prodigue de lu-
(i) Origeri. contr. Cetium , lib. rj Plutarch, Car mine Pythia non
edit nracula carminé.
DES SCIENCES OCCULTES. 1^3
mières. Les oracles se taisaient, les prodiges devenaient
plus rares , l'obscurité des sanctuaires diminuait avec la
superstition , lorsque le triomphe du christianisme vint
donner aux esprits et aux croyances une impulsion nou-
velle. Voyez d'un côté les temples détruits , les prêtres
dispersés , voués à l'ignominie , à l'indigence ; quelques
uns enfin réduits pour vivre à trafiquer des sciences sacrées ;
de l'autre , la persuation , l'enthousiasme , la légèreté ,
l'intérêt, l'ambition, la persécution enfin, entraînant
sous les bannières de la religion nouvelle de nombreux
transfuges, prompts à l'enrichir des secrets magiques
propres aux diverses croyances qu'ils abandonnaient. Le
miracle qui dissipa les ouvriers envoyés par Julien pour
relever le temple de Jérusalem, prouva que les chrétiens
aussi connaissaient les procédés dont les anciens thauma-
turges avaient fait usage avec un succès éclatant. Alors
l'ancienne religion reçut un coup mortel , ses adversaires
pouvant également la combattre avec ses propres armes
ou dévoiler au grand jour la faiblesse de ses prestiges.
Aussi longtemps que le polythéisme subsista , détesté
et non encore proscrit par l'autorité suprême ; aussi long-
temps que ses temples debout, ou leurs ruines récentes
rappelèrent un culte auquel se rattachaient tant de sou-
venirs , le soin le plus pressant de ses adversaires fut de
montrer la fausseté de ses miracles , comme l'absurdité de
ses dogmes. Mais peu à peu le lierre et la mousse couvri-
rentles décombres aux milieu desquels le zèle persévérant
ne rassemblait plus les adorateurs; l'habitude, le cours
des choses, la nécessité, poussèrent dans la nouvelle
route les populations entières : on cessa de combattre ce
qu'on avait cessé de craindre ; on cessa d'armer contre la
crédulité la raison , dont les progrès pouvaient s'étendre
un jour au-delà du but prescrit à ses efforts.
1^4 DES SCIENCES OCCULTES.
Les débris des sciences sacrées restèrent entre les mains
de deux classes d'hommes bien différentes.
i° Aux prêtres d'un ordre supérieur, aux disciples
éclairés des sages de Babylone, de i'Étrurie, de la Perse,
de l'Egypte et de l'Hindoustan, s'étaient réunis les succes-
seurs de ces philosophes théurgistes qui, dès le second
siècle, avaient essayé de relever le polythéisme en trans-
formant ses légendes en allégories morales, et ses presti-
ges en œuvres divines, opérées à la voix de l'homme ver-
tueux par les puissances célestes. Tous ensemble, profes-
sant moins l'ancien polythéisme que le culte d'une divinité
unique , adorée sous mille noms divers dans les diverses
religions, ouvrirent des écoles de philosophie où les chré-
tiens amis de lumières se crurent permis d'en venir cher-
cher : une théosophie platonicienne et une morale austère
et exaltée y formaient le fond de la doctrine. Mais on y
révérait aussi la mémoire des hommes qui , grâce à leur
piété , mis en communication avec les êtres surnaturels ,
en avaient obtenu le don des œuvres merveilleuses. La
juste crainte d'entendre discuter, nier ou avilir leurs mi-
racles par des adversaires trop puissants , y avait ranimé
l'ancien esprit de mystère; plus que jamais on y faisait
un devoir religieux de se taire sur tout ce que l'on possé-
dait encore de leurs enseignements. Sinésius reproche
amèrement à l'un de ses amis d'avoir révélé à des audi-
teurs non initiés une partie de la doctrine secrète des phi-
losophes (1). L'ouvrage entier de Lydus sur les prodiges,
et le passage de Damacius que nous avons cité , prouvent
à quel point ces deux derniers se croyaient encore étroi
tement liés par leurs promesses de silence (2). Les initiés
(1) Synes., epist. 1 43.
(2) On retrouve bien plus tard la trace de cette habitude de mystère :
DES SCIENCES OCCULTES. 1^5
de Memphis, les disciples des prêtres étrusques n'auraient
pas tenu un langage plus réservé.
Sous le rapport des dogmes philosophiques , il serait
possible de suivre en Grèce, puis en Italie après la prise
de Constantinople, les traces de l'influence subsistante de
ces écoles. Cela est moins aisé pour ce qui concerne la
science occulte : les fondateurs des écoles Font sûrement
possédée ; mais sa transmission n'est que probable ; com-
bien d'accidents pouvaient l'ensevelir dans le mystère dont
on ne la laissait sortir qu'avec de si grandes précautions !
Quelques faits cependant viennent répandre un peu de
jour sur cet intéressant problème.
La doctrine des théurgistes, qui transformait en êtres
surnaturels , en génies , les substances dont se servait la
science expérimentale et les hommes qui les mettaient en
usage , revit tout entière dans la doctrine cabalistique des
modernes. Elle aussi, pour produire des œuvres merveil-
leuses, fait agir des génies et les soumet au pouvoir du
sage qu'elle illumine de ses clartés. Les génies de la terre,
de l'eau, de Fair et du feu sont répandus dans les quatre
éléments , où la physique alors reçue plaçait les principes
de tous les corps. N'avons-nous pas retrouvé dans les
gnomes les ouvriers qui exploitent les mines? Les détails
brillants et romanesques dont une imagination vive a paré
le fond des principes des cabalistes , n'empêche pas que
l'identité des deux doctrines ne demeure reconnaissable.
On sait quel pouvoir sublime est attaché à la syllabe OM
(OHM), qui désigne la Trimurti hindoue, composée de
ce n'est qu'au xne siècle que Tzetzès et Zanoras ont révélé le secret du
miroir d'Archimède , quoique ce miroir eût été employé par Proclus, au
commencement du vie siècle, pour incendier la flotte de Vitalien, qui as-
siégeait Constantinople.
176 DES SCIENCES OCCULTES.
Shiva, Wishnou et Brama : en la prononçant, l'homme
pieux s'élève à Y intuition intellectuelle des trois divinités
réunies. Ce nom divin et son énergie mystérieuse sont
rappelés dans deux livres de magie publiés en Allemagne
au commencement du xvie siècle (1). N'est-ce point là un
dernier anneau de la chaîne qui, malgré l'éloignement
immense des contrées et des âges, malgré la différence des
idiomes et des religions , rattache aux doctrines transcen-
dantes de l'Hindoustan les débris qu'en avaient conservés
les adeptes modernes ?
Des inventions qui , dans l'antiquité , firent éclore tant
de miracles, quelques unes se sont réfugiées dans les
écrits des hommes que le moyen-âge admirait ou persé-
cutait comme versés dans les sciences occultes (2). Il est
certain qu'à cette époque de ténèbres les savants se sont
souvent transmis le dépôt de leurs connaissances par l'in-
termédiaire de sociétés secrètes, qui ont subsisté presque
jusqu'à nos jours sous le nom de Bose-Croix, ou sous
d'autres noms également énigmatiques. L'un des plus
beaux génies dont se puisse honorer l'Europe et le genre
humain, Leibnitz, pénétra, à Nuremberg, dans une de
ces sociétés ; et de l'aveu de son panégyriste (3) il y puisa
une instruction qu'en vain peut être il eût cherchée ail-
leurs. Ces réunions mystérieuses étaient-elles les restes
des anciennes initiations savantes? Tout porte à le croire :
non seulement les épreuves et les examens qu'il fallait
subir avant d'y entrer , mais surtout la nature des secrets
qu'elles possédaient et la manière dont elles paraissaient
(1) Ils sont cités dans la Bibliothèque magique de M. Horst.
(2) Albert-le-Grand , l'abbé Trithème, le cordelier Barthélemi , Ro-
bert Flud, Roger Bacon, etc.
(3) Fontenelle. Éloge de Leibnitz. Eloges des académiciens , tome I,
pages 464-465.
DES SCIENCES OCCULTES. 177
les avoir conservés. Quelquefois en effet, dans les écrits
des auteurs du xne et du xme siècle, on retrouve tout en-
tières les connaissances thaumaturgiques et leurs applica-
tions. Plus souvent , le souvenir des prodiges qu'elles opé-
raient jadis subsiste seul dans l'oubli où sont tombés les
moyens qui avaient du y conduire. C'est ainsi du moins
que l'on est tenté d'interpréter ces mêmes auteurs , quand
ils annoncent comme possibles à leur art des œuvres si
merveilleuses , qu'il faudrait leur accorder la gloire d'a-
voir retrouvé, avant Buffon, le miroir ardent d'Archi-
mède, d'avoir inventé le télégraphe, etc., etc., si, à côté
de leurs promesses , ils indiquaient les procédés propres
à les effectuer.
Leur silence cependant n'est pas une preuve décisive
de leur ignorance : amoureux du mystère, et fiers d'une
possession exclusive, ils n'étaient savants que pour eux-
mêmes et pour un petit nombre d'adeptes ; ils se taisaient
ou ne sexprimaient qu'en allégories (i). Mais ce silence,
cet amour du mystère, sont un trait de ressemblance qui
rappelle les écoles théurgiques au sein desquelles déposa
ses secrets le polythéisme expirant. Ce qui semble encore
assigner la même origine aux connaissances des membres
des sociétés secrètes, c'est l'horreur, l'effroi, l'esprit de
persécution que leur science inspirait ; sentiments d'autant
plus énergiques qu'on supposait la science plus étendue.
Un souvenir confus les désignait comme les héritiers des
(1) Au xvie siècle, Léopold d'Autriche , fils du duc Albert II, donna
un tableau des Paranatellons des Décans (imprimé à Venise en 1020.
Voyez Dupuis , Origine de tous les cultes, tome XII, pages 127-128).
C'est un extrait de la Sphère persique. Mais Léopold, au lieu de
transcrire les indications positives, n'en a emprunté que les figures emblé-
matiques.
12
170 DES SCIENCES OCCULTES.
prêtres polythéistes, des ministres de ces dieux détrônés
qui n'étaient plus que les génies du mal et des ténèbres.
Ayant porté ses conquêtes plus loin que les Romains
n'avaient étendu leur empire , et se soumettant les vain-
queurs mêmes des Romains, le christianisme, fort de plus
de six siècles d'existence , semblait n'avoir à craindre que
les dissensions sans relâche renaissantes entre ses enfants,
lorsque sur un point du globe presque ignoré un homme
parut. Étranger aux ressources des sciences occultes , il a
le courage de s'en passer, et le premier parmi les hommes,
Mahomet fait croire à une révélation ; il fonde une religion,
en déclarant que le dieu qu'il annonce lui a refusé le don
d'opérer des miracles. Dans la Syrie, l'Egypte, la Perse,
rapidement conquises, ses farouches sectateurs boulever-
sent la civilisation : dans la Perse surtout , leur fanatisme
poursuit avec une rage implacable les mages , dépositaires
des sciences religieuses. Quatre cents ans plus tard, au
nom de l'islamisme encore, et animés de l'enthousiasme
destructeur qu'il ne peut manquer d'inspirer à des hordes
sauvages, les Turcomans inondent l'Asie, du pied du Cau-
case aux bords de la mer Rouge, du golfe Persique et du
Pont-Euxin : la barbarie semble devoir à jamais y régner
avec eux Des causes semblables produisent de sem-
blables effets ; et à ces deux époques , les secrets des scien-
ces occultes se répandent au-dehors par suite de la disper-
sion de leurs possesseurs. Dès le vme siècle, tranquilles
au sein de leurs conquêtes, les Arabes s'adonnèrent avec
passion à l'étude de la magie ; ils lui demandèrent l'art
de faire de l'or et de découvrir les trésors cachés : vœu
naturel à une population amollie par le luxe, et à qui le
despotisme ne laissait connaître de propriétés assurées
que celles que l'on pouvait emporter en fuyant. Au xie siè-
cle , lorsque les musulmans civilisés redoutèrent à leur
DES SCIENCES OCCULTES. 1 -79
tour le fanatisme de leurs nouveaux frères , les rapports
des Européens avec les Arabes et les Maures avaient pris
une grande activité ; et l'on observe qu'alors le commerce
de ceux-ci infecta de superstitions magiques (1) les sciences
qu'ils avaient apportées en Occident. De diverses contrées
de l'Europe, les étudiants accouraient pour fréquenter les
écoles de sciences occultes ouvertes à Tolède (2], à Sé-
ville, à Salamanque (3). L'école de Tolède était la plus
célèbre : l'enseignement s'y perpétua du xne siècle jus-
qu'à la fin du xve (4). Les sociétés occultes d'Europe pri-
rent une part active à ses communications : c'est par les
adeptes dont elles se composaient que nous avons connu
la plupart des inventions physiques et chimiques des
Arabes.
i° C'est dans la classe la moins relevée de la so-
ciété que furent recueillis en partie les secrets du poly-
théisme : l'avilissement de la religion détruite donna les
plus ignorants des hommes pour successeurs aux thau-
maturges, qui avaient si longtemps dominé les peuples et
les rois.
Le vulgaire peut être détrompé d'un prestige et des im-
posteurs qui osaient s'en prévaloir ; mais tant que sa raison
n'a pas été développée par une saine instruction, ses pré-
ventions superstitieuses ne meurent point; elles n'aban
donnent un objet que pour se porter sur un autre
(1) Tiedmann. De Quœstione , etc., etc., page 1^7.
(2) « Complures ex diversis regiouibus scholares apud Toletum student
» in arte necromanticâ. » Ainsi s'exprime Cœsar de Heisterbac/i, écrivain
de la fin ou du commencement du xme siècle Illustr. mime, et hist.
mir., lib. v, cap. 4, page 207 (édit. de i6o5).
(3) Fromann. Tract, de Fascin., pages 173-174.
(4) Voyez le Commentaire de Leduchat sur Rabelais , lib. m, chap.
23 , note 9.
l8o DES SCIENCES OCCULTES.
Voilà ce qu'entrevirent des ministres subalternes du poly-
théisme , des hommes dont la science se bornait presque
à des mots , et les secrets à l'art de persuader qu'ils en
possédaient beaucoup et de très redoutables. Oubliant
leurs dieux méprisés, ils parlèrent de démons, de génies,
de sorts dont ils dirigeaient à leur gré l'action terrible ou
bienfaisante.
Vers le milieu du vie siècle , les Francs et les Visigoths
portèrent des lois sévères contre la magie, c'est-à-dire
contre la dernière classe des magiciens ; les secrets de la
haute théurgie étaient gardés avec trop de soin pour se
répandre chez les barbares, au point de les alarmer. De
telles lois prouvent que déjà cette classe était nombreuse
et puissante partout sur l'esprit de la multitude.
Dès le commencement du ve siècle , en effet , saint
Augustin parle du sabbat et des assemblées de sorcières:
avant cette époque , on ne citait que des magiciennes iso-
lées, telles que celles dont Apulée et Lucien racontent les
prestiges. Ceci est remarquable : l'idée de sabbat, de
réunions , implique celle d'une société organisée qui re-
connaît dans son sein des grades et des chefs ; en un mot,
l'idée d'une initiation. Descendue dans la lie de la société,
elle en porte la teinte ignoble ; mais enfin c'est une ini-
tiation. Non contents de vendre des miracles, les magi-
ciens subalternes communiquaient donc le don d'en opé-
rer ; ils imitaient les épreuves , les serments , les révéla-
tions et les spectacles des initiations anciennes.
On a cru pouvoir assigner pour origine aux assemblées
du sabbat , ou plutôt aux traditions qui s'y rapportent, les
réunions nocturnes des druides , leurs danses religieuses
à la lueur des flambeaux, les processions des druidesses ,
revêtues de robes blanches; solennités qu'on ne célébrait
plus que dans les campagnes reculées, ou dans les déserts,
DES SCIENCES OCCULTES. 1 8 l
depuis que le christianisme avait induit les rois à persé-
cuter l'ancienne religion du pays (1). Cela n'a rien d'im-
probable; mais on peut croire qu'ici, comme dans la
formation des modernes sociétés secrètes , se sont fondus
ensemble les restes de diverses institutions empruntées à
des âges et à des pays différents ; et que difficilement re-
connaîtrait-on ce qui , dans l'origine, a appartenu à cha-
cune d'elles.
Quoi que l'on doive en penser , sommes-nous en droit
de donner pour successeurs aux sorciers des ve et vie
siècles , les sorciers dont les réunions ont été déférées à
tous les tribunaux de l'Europe, jusque dans le xvme
siècle?
Déjà nous avons tenté un rapprochement analogue ,
entre les sociétés secrètes formées par les savants du moyen
âge, et les écoles des philosophes théurgistes. Mais là,
c'est sur les formes et le secret de la réception qu'ont
porté les altérations produites par le temps; les connais-
sances que l'on voulait conserver subsistèrent aussi long-
temps du moins que l'on en put comprendre l'énoncé. Ici,
au contraire , le but de l'initiation et son histoire sont éga-
lement tombés dans l'oubli : pour remonter à son origine,
nous n'aurons que quelques traces informes des pratiques
et des fictions qu'elle mettait en usage , et qu'ont pu con-
server d'abord la ruse et la cupidité , empressées de trou-
ver des dupes ; et ensuite la crédulité ignorante et la cu-
riosité qu'aiguisait l'ennui d'une vie sans jouissances et
sans avenir.
Diverses considérations montrent qu'un tel rapproche-
(i) M. Brodel pense que les grottes immenses que l'on trouve dans les
Alpes ont été habitées jadis par les Faidhs , ou adeptes religieux des
sciences occultes : de là, suivant lui, naquit la croyance que ces grottes
ont été et sont encore le séjour des Fées.
102 DES SCIENCES OCCULTES.
ment n'a rien de forcé. M. Tiedmann soupçonne que plu-
sieurs mots barbares , usités dans les opérations de sor-
cellerie , ne sont que des mots latins ou grecs mai lus et
mal prononcés par des ignorants (1) ; mots qui dans l'ori-
gine firent sans doute partie de formules d'opérations ou
d'invocations. Rien de plus probable: c'est ainsi que les
trois mots inintelligibles en grec , Kongx , Om , Panx ,
que prononçait le grand-prêtre à la clôture des mystères
d'Eleusis, ont été reconnus, par le capitaine Wilford
pour les mots samscrits canscha, om,panscha, que pro-
noncent chaque jour les brahmes en terminant leurs cé-
rémonies religieuses (2).
N'avons-nous pas remarqué aussi , dans les invocations
des sorciers modernes , un mélange d'idées astrologiques
dont on ne peut pas leur attribuer l'invention , puisque
sûrement ils ne les comprenaient pas , et qu'ils ont dû les
recevoir de prédécesseurs plus instruits?
Pour se transporter au sabbat , ou plutôt pour rêver
qu'ils s'y transportaient, les sorciers se frottaient le corps
d'une certaine pommade: le secret de la composer, secret
qui leur a été si souvent funeste , est le dernier , le seul
peut-être qu'ils eussent conservé. Un sommeil subit, pro-
fond , durable, comateux, des visions tristes et lugubres
mêlées de mouvements voluptueux , voilà en général ce
que produisait l'onction magique , dont l'effet combinait
ainsi les deux mobiles les plus puissants sur l'âme hu-
maine , le plaisir et la terreur. Le choix des substances
énergiques dont la pommade se composait , la découverte
de leur vertu et de la manière de les employer , ne peu-
vent être attribués aux sorciers modernes, que l'on a ren-
(1) Tiedmann. De Quœstionc , etc., etc., pages i02-io3„
(2) The monthly Repertory , tome XXIII , page 8,
DES SCIENCES OCCULTES. 1 83
contrés toujours dans la classe la plus pauvre et la plus
ignorante : ces connaissances, n'en doutons point, des-
cendent d'une source plus élevée. La magie ancienne usait
d'onctions mystérieuses ; Lucien et Apulée ( i ) décrivent
celles que pratiquaient Pamphila et l'épouse d'Hippar-
que ; et ces deux écrivains n'ont fait que copier les Fables
milésiennes , déjà célèbres par leur antiquité autant que
par leur agrément.
L'onction magique , ainsi que nous l'établirons bien-
tôt (2) , n'avait d'effet, dans les temps modernes , que par
les rêves qu'elle enfantait. Mais dans l'initiation primitive
et dans les réunions réelles, composée d'ingrédients moins
soporifiques , elle a dû servir à disposer des adeptes aux
mystères qu'ils allaient célébrer , en sorte qu'ils y appor-
tassent d'avance cette ivresse morale , cette frénésie de
croyance si nécessaire pour créer et entretenir la super-
stition et le fanatisme.
Pouvons-nous retrouver quelques vestiges de l'initia-
tion primitive ?
Dans les aveux arrachés par la torture aux prétendus
sorciers sur ce qui se passait au sabbat , on voit au mi-
lieu de détails variés avec toute l'incohérence d'un délire
stupide , on voit se reproduire un certain nombre d'idées
uniformes. C'est, dit M. Tiedmann (3), parce que l'on
tourmentait ces malheureux jusqu'à ce qu'ils eussent con-
fessé tout ce dont on les accusait , et que les accusations
étaient toujours identiques , conformément aux idées re-
çues parmi les juges. Mais ces idées bizarres, et pourtant
suivies et liées entre elles , les magistrats ne les avaient
lnJ
(i) Lucian... Lucius sive asinus. Apul. Metamorph,, lib. îv.
(2) Voyez ci-après, chap. 18.
(3) Tiedmann. De Quœstione , etc., pages 137-1 38,
l84 DES SCIENCES OCCULTES.
point inventées : qui les avait originairement imprimées
dans leur esprit, sinon des récits fondés sur des actions
réelles ou sur des souvenirs conservés par une longue tra-
dition? Le fond commun à tous les aveux , qui se compo-
sait de ces idées, peignait donc, probablement avec les
altérations que le temps et l'ignorance n'avaient pu man-
quer d'y apporter, quelques cérémonies pratiquées jadis
dans des initiations subalternes.
Que ces initiations se rattachassent aux derniers restes
des cultes détruits, c'est ce qu'il est naturel de croire, et
ce que divers indices rendent probable. Si , il y a cent cin
quante ans , comme au temps de nos anciens druides, on
attribuait des vertus magiques au gui de chêne (1); si
journellement , les observateurs attentifs retrouvent au
fond des campagnes des légendes, des superstitions et des
usages qui émanent des anciennes religions , combien , à
une époque moins éloignée de celle de leur splendeur,
ces religions n'avaient-elles pas conservé d'influence sur
les habitudes et les croyances de la multitude ! Les prê-
tresses du polythéisme et les druidesses , retirées loin des
villes, conservèrent longtemps la confiance et la considé-
ration des peuples. Grégoire de Tours parle de l'exis-
tence de Pythies dans les Gaules ; en 798, on voit des de-
vineresses proscrites, sous le nom de Striœ , par les capi-
tulâmes de Gharlemagne. Bien plus tard, une foule de
femmes et d'hommes de la campagne s'assemblaient en-
core la nuit dans des lieux déserts , pour célébrer par des
festins, des courses et des danses, le culte de Diana, ou
de dame Abunde , appelée aussi Hêra , du nom grée de
Junon (2). 11 paraît que le prêtre qui présidait à l'assem-
(1) Fromann. Tract, de Fascin., page 697.
(2) Voyez Dulaure. Histoire de Paris, ire édition , tome V, pag. 25g
et suivantes.... Carpenlier. Gîossar., verbis Diana et Holda.
DES SCIENCES OCCULTES. 1 85
blée était vêtu d'une peau de bouc, portait un masque
cornu et barbu , et figurait ainsi Pan , la divinité de Men-
dès , que les Grecs empruntèrent à l'Egypte. Comme dans
quelques cérémonies secrètes du polythéisme, d'autres
prêtres y portaient probablement aussi des déguisements
d'animaux. Les noms de Diana , de Héra, le souvenir de
Pan, nous reportent à la religion que renversa le christia-
nisme : mais ne retrouvons-nous pas aussi les détails qui
se répètent dans tous les aveux des sorciers : les danses ,
les courses, les festins, le bouc que l'on adore , les ani-
maux divers qu'une imagination frappée transforma en
démons, et qu'elle supposa servir de monture aux prin-
cipaux personnages qui se rendaient à la cérémonie?
Maxime de Turin, au ve siècle, signalait dans de pareilles
réunions un reste de paganisme. Sept cents ans plus tard,
Jean de Salisbury en a parlé. Il en est fait mention au
xive siècle; mais il est douteux qu'alors elles eussent lieu
réellement : le roman de la Rose dit que les personnes qui
croyaient s'y rendre et s'y réunir avec le tiers de la po-
pulation , étaient déçues par une illusion Dès ce
temps, les réunions et les cérémonies du sabbat étaient
donc tombées en désuétude; elles n'existaient plus que
dans les rêves des sorciers.
Après avoir essayé de renouer la chaîne historique qui
unit les misérables qu'une ignorance stupide conduisait à
la mort comme sorciers , et les derniers dépositaires des
anciennes connaissances occultes , on voudrait parmi ceux-
ci distinguer les créateurs de la magie subalterne , de la
sorcellerie. Des hommes sortis de divers temples , et pos-
sesseurs de secrets différents , ont concouru sans doute à
lui donner de l'extension : mais nous soupçonnons qu'elle
a été fondée par ces prêtres égyptiens du dernier ordre ,
que, dès le commencement de l'empire romain, on vit er-
1 86 DES SCIENCES OCCULTES.
rer partout ; publiquement méprisés , consultés en secret,
et qui durent naturellement chercher des prosélytes
dans la classe la plus ignorante de la société. L'apparition
et l'adoration d'un bouc faisaient une partie essentielle des
cérémonies du sabbat ; le chat aussi y jouait un grand
rôle, pour son malheur, puisque souvent il a partagé l'hor-
reur qu'inspiraient les sorciers : on sait combien le culte
du chat et du bouc était ancien en Egypte. On sait aussi
quelle importance a la clef dans la sorcellerie , quelles
guérisons ont opérées la clef de saint Jean , la clef de saint
Hubert ? etc. ; la Crux ansata , si fréquemment repro-
duite sur les monuments égyptiens , était une clef(i) ; les
idées religieuses qui la mettaient à la main des principa-
les divinités de l'Egypte nous découvrent dans la clef
l'hiéroglyphe de la souveraine puissance.
La Pseudo-monarchia dœmonum nous paraît égale-
ment avoir une origine égyptienne ; fait important , puis-
que la plupart des noms que cet écrit renferme sont re-
produits avec peu d'altération dans les livrets de sorcellerie
qu'on rencontre dans les campagnes. Des génies de la
Pseudo-monarchia, l'un est une vierge-poisson, figure
propre aux planisphères égyptiens (2) ; l'autre un vieil-
lard vénérable , à cheval sur un crocodile ? et portant sur
le poing un épervier. Celui-ci se montre sous la forme d'un
chameau qui parle très bien la langue égyptienne (on sait
que le chameau, dans l'astronomie des Arabes, remplace
(1) Encyclojp. méthod. Antiquités. Article Clef.
(2) Sur la seconde bande du soffile du portique de Dendéra , on re-
marque (dit M. Jollois, dans la Description de l'Egypte), une femme dont
le corps se termine en queue de poisson. Sur cet emblème que l'on re-
trouve dans les mythologies hindoue , japonaise , chaldéenne, phénicienne
et même grecque , voyez, ci-après , le § xn de la note A, des dragons et
des serpents monstrueux.
DES SCIENCES OCCULTES. 1 87
la constellation d'Hercule, agenouillé) (1); celui-là qui
paraît tantôt un loup, tantôt un homme, montrant, comme
Anubis , une mâchoire de chien , c'est Amun ou Amoun ,
dont le nom décèle l'origine ; Amoun, dieu-univers, dieu
caché , que le prêtre égyptien suppliait de se manifester
à ses adorateurs (2).
Nous avons dû donner de l'étendue à cette discussion :
si les inductions que nous en avons tirées ont de la vrai-
semblance , elles nous autorisent à citer quelquefois dans
nos recherches des prestiges modernes comme emprun-
tés aux anciennes connaissances , ou propres à expliquer,
par analogie , les miracles des anciens ; et en même temps
elles nous montrent , se prolongeant presque jusqu'à nos
jours , et les erreurs nées chez la classe ignorante , à l'oc-
casion du mystère dont s'enveloppait la science, et le pré-
judice que ce mystère a porté à l'esprit humain , en com-
primant les progrès de la science, en la faisant périr silen-
cieusement entre les mains de la classe éclairée.
(r) •/. Scaligeri notœ in M. Manilium , page 4^4*
(2) Suivant Hécatée d'Àbdère , cité par Plutarque (Plularch. de Isid.
et Osirid.)
l88 DES SCIENCES OCCULTES.
CHAPITRE X.
Énumération des merveilles que la pratique des sciences occultes donnait
au thaumaturge la possibilité d'opérer.
Le théâtre où se réunissent tant de prodiges pour éprou-
ver le courage des initiés, subjuguer leur raison, exalter
leur enthousiasme , récompenser leur constance , le sanc-
tuaire va s'ouvrir. Soumis depuis plusieurs jours à des
préparations variées dont on lui cache le but , dont les
formes religieuses lui dérobent même la nature , l'aspirant
est entré dans une carrière de miracles dont il ne connaît
point l'issue , dont il ignore s'il lui sera permis de sortir
vainqueur.
Immobile d'abord , et comme enchaîné au sein de ténè-
bres aussi profondes que celles des enfers , si par mo-
ments de vifs éclairs viennent fendre la nuit qui l'envi-
ronne, c'est pour lui en découvrir l'horreur. A leurs feux
effrayants, il entrevoit, sans pouvoir les discerner, des
figures monstrueuses , des spectres ; il entend près de lui
siffler les serpents , hurler les bêtes féroces , les rochers
s'écrouler avec fracas, et l'écho répéter et prolonger au
loin ces bruits épouvantables. Dans un intervalle de calme,
telle est encore son émotion qu'un bruissement léger, un
son agréable, le font tressaillir (1) La scène s'éclaire,
(i) Jai emprunté ces traits à la peinture éminemment poétique que
DES SCIENCES OCCULTES. 1 89
et soudainement il voit changer autour de lui l'aspect des
lieux et leur décoration , la terre tremble sous ses pas, et
tantôt s'élève en montagne, et tantôt s'abîme en un gouffre
profond; il se sent lui-même enlever ou entraîner avec
rapidité, et rien ne lui révèle à quelle impulsion il obéit.
Sous ses yeux, les peintures et les marbres semblent s'a-
nimer ; le bronze verse des larmes ; de pesants colosses se
meuvent et marchent ; des statues font entendre un chant
harmonieux. Il avance, et des monstres terribles, des cen-
taures, des harpies, des gorgones, des hydres à cent
têtes l'environnent, le menacent, images dépourvues de
corps et qui se jouent également de sa frayeur ou de son
courage. Des fantômes offrant la ressemblance parfaite
d'hommes que la tombe recèle depuis longtemps , d'hom-
mes qui furent les objets de son admiration ou de son at-
tachement , voltigent sous ses yeux et trompent sans cesse
ces embrassements qu'ils paraissent chercher. Le tonnerre
gronde , la foudre éclate, l'eau s'embrase et roule en tor-
rent de feu. Un corps sec et solide fermente, se fond et se
transforme en flots de sang écumeux. Là , des infortunées
s'efforcent en vain de remplir une urne peu profonde ; le
liquide qu'elles ne cessent d'y verser ne s'élève jamais
au-dessus de son niveau. Ici , des amis de la divinité prou-
vent leurs droits à ce titre en bravant l'eau bouillante , le
fer rouge, l'airain fondu, les bûchers ardents; ils com-
mandent en maîtres aux animaux sauvages , aux animaux
féroces; ils ordonnent, et d'énormes serpents viennent
ramper à leurs pieds ; ils saisissent les aspics, les cérastes,
fait l'auteur du Livre de la Sagesse (chap. xvn), des terreurs qui tour-
mentèrent les Égyptiens durant trois jours de ténèbres.... Dans tout au-
tre ouvrage , on croirait lire une description des terreurs auxquelles le
récipiendaire était exposé dans les épreuves de l'initiation.
190 DES SCIENCES OCCULTES.
ils les déchirent, sans que ces reptiles osent se venger par
une morsure. L'aspirant cependant a entendu près de lui
une voix humaine ; elle l'appelle, elle répond à ses ques-
tions , elle lui intime des ordres , prononce des oracles :
et tout ce qui l'environne est inanimé ; et plus il approche
du lieu d'où les paroles semblent sortir, moins il aperçoit
la cause qui les produit , la voix par laquelle elles parvien-
nent à son oreille. Au fond d'un souterrain étroit, inac-
cessible au jour, une lumière aussi vive que celle du so-
leil, brillant tout-à-coup, lui découvre jusque dans un
lointain immense des jardins enchantés, un palais dont
l'éclat et la magnificence le forcent à reconnaître le séjour
immortel des dieux. Là, les dieux lui apparaissent, les
signes les plus augustes ont révélé leur présence. Son œil
les voit, son oreille les entend Sa raison troublée, sa
réflexion égarée, sa pensée absorbée par tant de miracles,
l'abandonnent : enivré, hors de lui, il adore les preuves
glorieuses d'un pouvoir surhumain et la présence cer-
taine de la divinité.
Quelque éclatantes que soient ces merveilles, elles ne
paraîtront rien à l'initié, au prix des connaissances qui
lui sont réservées, si sa naissance, son courage , son zèle,
son génie, l'appellent à prendre place un jour dans les
rangs les plus élevés du sacerdoce. Tout ce qui l'a frappé
d'admiration, il saura l'opérer lui-même; et le secret de
merveilles encore plus importantes lui sera révélé.
Ministre d'une divinité tour à tour bienfaisante et ven-
geresse, mais toujours toute-puissante, l'homme et les élé-
ments t'obéiront. Tu étonneras la multitude en t' abstenant
de nourriture , et tu la pénétreras de reconnaissance en
rendant saine la boisson impure que l'excès de la soif la
force d'accepter. Tu troubleras l'esprit des hommes ; tu les
plongeras dans une stupidité animale ou dans une rage
DES SCIENCES OCCULTES. IQI
féroce , ou lu leur feras oublier leurs maux ; lu les affran-
chiras du pouvoir de la douleur ; tu exalteras jusqu'au fa-
natisme leur audace et leur docilité ; tu combleras , dans
des visions, leurs désirs les plus ardents; souvent même,
sans intermédiaire matériel, maître de leur imagination,
tu agiras sur leurs sens, tu domineras leur volonté. Arbi-
tre de leurs différends, tu n'auras pas besoin, comme eux,
d'interroger des témoins, de balancer des déclarations :
une épreuve simple te suffira pour distinguer l'innocent et
l'homme véridique du criminel et du parjure, atteints
devant toi d'une mort douloureuse et inévitable. Dans
leurs maladies, les hommes t'imploreront, et à ta voix le
secours du ciel dissipera leurs maladies; tu arracheras
même à la mort la proie déjà saisie. Malheur à qui t'offen-
serait! Tu frapperas de lèpre, d'aveuglement, de mort,
les coupables ; tu défendras à la terre de leur donner ses
fruits ; tu empoisonneras l'air qu'ils respirent ; l'air, les va-
peurs te fourniront des armes contre tes ennemis. Le plus
terrible des éléments, le feu, deviendra ton esclave : il naî-
tra spontanément à ta voix , il éblouira les yeux les plus
incrédules , et l'eau ne pourra l'éteindre ; il éclatera, terri-
ble comme le tonnerre, contre tes victimes, et déchirant
le sein de la terre , il la forcera à les engloutir et à les lui
donner à dévorer. Le ciel même reconnaîtra ton pouvoir :
tu prédiras au désir et à la crainte les variations de l'at-
mosphère et les convulsions de la terre. Tu détourneras la
foudre ; tu te joueras de ses feux , et les hommes trem-
blants te croiront le pouvoir de la lancer sur leurs têtes...
Tels sont les dons de la divinité qui nous inspire ; tels
sont les moyens de conviction par lesquels nous devons
enchaîner au pied de ses autels tous les hommes , quels
que soient leurs rangs hors du temple, tous créés pour
croire, adorer et obéir.
192 DES SCIENCES OCCULTES.
Ces promesses immenses, les sciences occultes ont su
les remplir : mille fois l'œil attentif a vu ses miracles,
quand l'enthousiasme défendait de remonter à leurs cau-
ses. Et nous aussi , à qui cette recherche est permise , à
qui elle est prescrite , nous croirons à ces miracles , nous
les admirerons dans la variété des connaissances néces-
saires pour les produire : non que nous perdions de vue
combien, dans l'ombre du mystère, il s'y mêlait d'adresse,
de charlatanisme, d'imposture, nous-même avons signalé
ce honteux alliage; mais, dégagé des impuretés qui le
souillent, le métal précieux recouvre tout son éclat et
toute sa valeur.
DES SCIENCES OCCULTES. 1 C)3
CHAPITRE XI.
Merveilles opérées par la mécanique : planchers mouvants; automates;
essais dans l'art de s'élever en l'air.
Dans les prestiges dont se composaient les épreuves et
les spectacles des initiations, on ne peut méconnaître au
premier coup d'œil les secrets d'une mécanique et d'une
acoustique ingénieusement appliquées; les savantes illu-
sions de l'optique , de la perspective et de la fantasmago-
rie ; diverses inventions appartenant à l'hydrostatique et
à la chimie ; l'emploi habile d'observations pratiques sur
les mœurs et sur les sensations des animaux ; enfin , l'u-
sage de ces secrets , pratiqués dans tous les temps „ et
retrouvés toujours avec surprise , qui préservent de l'at-
teinte du feu nos organes si frêles , notre chair si aisé-
ment vulnérable.
On ne retrouve pas dans les écrits des anciens l'indi-
cation positive de la possession théorique de toutes ces
connaissances ; mais les effets parlent , et nous forcent
d'admettre l'existence des causes. 11 est plus sage d'en
convenir , nous le répétons, que d'arguer gratuitement de
mensonge tant de récits dont le progrès des sciences a
fait disparaître à la fois le merveilleux et l'impossibilité.
Ce que les anciens disent avoir fait, nous possédons les
moyens de le faire : des moyens équivalents leur étaient
donc connus. A ceux qui rejetteraient la conséquence, je
i3
1 g4 DES SCIENCES OCCULTES.
demanderai si l'histoire des sciences de l'antiquité, cette
histoire enveloppée volontairement de tant de ténèbres ,
nous est parvenue tellement détaillée et complète , que
nous puissions avec certitude en définir l'étendue et en
fixer les limites.
Ce ne sera pas du moins pour ce qui concerne la méca-
nique que nous oserons l'entreprendre. « La science de
» construire des machines merveilleuses dont les effets
» semblent renverser l'ordre entier de la nature ,» la mé-
canique, car c'est ainsi que Cassiodore (1) la définit , a
été portée chez les anciens à un point de perfection que
les modernes n'ont pu atteindre pendant longtemps
Aujourd'hui même l'ont-ils surpassé ? Aujourd'hui qu'a-
vec tous les moyens d'action que le progrès des scien-
ces et les découvertes modernes ont mis à la disposition
des mécaniciens , on nous a vus éprouver tant de difficul-
tés pour asseoir sur un socle un de ces monolithes que les
Égyptiens , il y a quarante siècles , élevaient avec profu-
sion devant leurs édifices sacrés ! Ne suffirait-il pas d'ail-
leurs de citer les inventions d'Archimède pour nous ren-
dre crédules sur les miracles que la mécanique pouvait
opérer dans les temples? Mais observons-le: ce grand
homme, trop séduit par la doctrine de Platon , attachait
un prix médiocre aux applications les plus brillantes de
la science ; il n'estimait que la théorie pure et les recher-
ches spéculatives. On croit même (2), quoique peut être à
tort (3) , sur le témoignage de Plutarque , qu'il n'a laissé
(1) Cassiodor. Variar., lib. i, cap. 45.
(2) Plutarch. in Maicell. § 18 et § 22.
(3) Cassiodore (Fariar., lib. 1, cap. 45), dans le recensement des
ouvrages que Boèce avait traduits du grec en latin, indique positivement
un Traité de mécanique d'Archimède ; « mechanicum etiam Archimedem
» latialem siculis reddidisti. » L'épithète donnée à chaque auteur par
DES SCIENCES OCCULTES. 1 96
rien d'écrit sur la construction de ces machines qui lui
avaient acquis tant de gloire. Seul, le thaumaturge connais-
sait toute la valeur des secrets que pouvait lui fournir la
pratique de la science; et l'injuste dédain des philoso-
phes l'aidait à tenir les moyens de sa puissance renfermés
dans une obscurité inabordable.
Dans les mystères infâmes dénoncés à la sévérité des
magistrats romains , l'an 1 86 avant notre ère , et qui, sans
doute, dérivaient d'initiations plus anciennes, certaines
machines enlevaient et faisaient disparaître des malheu-
reux qui , disait-on, étaient ravis par les dieux (1). Voilà
comment, en d'autres cas, l'aspirant à l'initiation se sen-
tait subitement enlever On s'étonnerait que l'artifice
dévoilé cette fois , continuât d'être adoré dans d'autres
mystères , si la crédulité humaine ne nous offrait à cha-
que pas le spectacle de contradictions aussi palpables.
Pour descendre dans la grotte de Trophonius , ceux qui
venaient consulter l'oracle se plaçaient dans une ouverture
trop étroite pour livrer passage à un homme d'une gros-
seur moyenne. Cependant , dès que les genoux y avaient
pénétré , on se sentait entraîné en dedans avec rapidité.
Au mécanisme qui agissait sur l'homme , il s'en joignait
Cassiodore exprime le titre ou le sujet de l'ouvrage traduit : « Pythagoras
» musicus; Plato theologus; Aristoteles logicus. » Nous possédons encore
le Traité de musique de Boëce. Le sens du mot mechanicus est d'ailleurs
mis hors de doute par la suite de cette lettre , où Cassiodore donne de la
mécanique la définition que nous avons citée. Si l'on se rappelle que Plu-
tarque n'est pas, quand il s'agit de faits, une autorité infaillible, on sera
porté à accorder quelque poids à l'assertion de Cassiodore , contemporain
et ami de Boëce; on désirera du moins que, dans les bibliothèques riches
en manuscrits , on fasse des recherches pour découvrir cette traduction
d'un traité dont l'original , s'il a jamais existé, semble avoir depuis long-
temps disparu.
(i) Tit, Liv., lib. xxix, cap. i3.
19^ DES SCIENCES OCCULTES.
donc un autre qui élargissait subitement l'entrée de la
grotte (1).
Les sages de l'Inde conduisent Apollonius vers le tem-
ple de leur dieu en chantant des hymnes, et formant une
marche sacrée. La terre qu'ils frappent en cadence de
leurs bâtons se meut comme une mer agitée , et les élève
presqu'à la hauteur de deux pas; puis se rasseoit, et re-
prend son niveau (2). Le soin de frapper avec les bâtons
trahit le besoin d'avertir l'ouvrier qui , placé au-dessous
d'un théâtre mouvant et recouvert de terre , le soulève par
un mécanisme assez facile à concevoir.
Si l'on en croit Apollonius (3), les sages de l'Inde pou-
vaient seuls exécuter ce miracle. Il est probable néanmoins
qu'un secret analogue existait dans d'autres temples. Des
voyageurs anglais (4) ont visité , à Eleusis , les restes du
temple de Cérès. Le pavé du sanctuaire est brut et non
poli , il est beaucoup plus bas que celui du portique voi-
sin. Il existait donc au niveau de celui-ci , un plancher en
bois qui cachait, au-dessous du sanctuaire , un souterrain
destiné au jeu de quelques machines. Dans le sol d'un ves-
tibule intérieur, on remarque deux rainures ou ornières
profondément creusées : aucune voiture à roues n'avait
pu pénétrer en ce lieu; les voyageurs pensent, en consé-
quence, que ces rainures recevaient des poulies qui,
dans les mystères , servaient à soulever un corps pesant,
peut-être , disent-ils, un plancher mouvant. Ce qui con-
firme leur conjecture , c'est qu'on voit au-delà d'autres
(1) Clavier. Mémoires sur les oracles anciens, pag. i4q-i5o.
(2) Philostrat. De vit. JpolL, lib. m , cap. 5.
(3) Idem , ibidem , lib. vi , cap. 6.
(4) The unedited antiquities of Altica , by the Society of ' dilettanti ,
fol. London , 1817. Monllhy Repertorr, tome XXIII , pages 8-11.
DES SCIENCES OCCULTES. 1 97
rainures où pouvaient se mouvoir les contre -poids qui éle-
vaient le plancher; on voit aussi les places des chevilles
qui le soutenaient immobile à la hauteur désirée. Ce sont
huit trous percés dans des blocs de marbre élevés au-des-
sus du sol , quatre à droite et quatre à gauche , et pro-
pres à recevoir des chevilles d'une dimension extraordi-
naire. Des sièges qui, à l'instant où l'on s'y place, retiennent
la personne assise , en sorte qu'elle ne peut s'en arracher ,
ne sont point, comme on l'a cru , une invention du xvme
siècle : Vulcain , disent les mythologues , fit présent à Ju-
non d'un trône sur lequel la déesse à peine assise se
trouva enchaînée (1).
Vulcain avait décoré l'Olympe de trépieds, qui sans mo-
teur apparent , se rendaient à leurs places dans la salle
du banquet des dieux (2) : Apollonius vit et admira de
semblables trépieds chez les sages de l'Inde (3). La con-
struction des automates n'est rien moins qu'une inven-
tion récente ; et nous ne craindrons pas , sur la foi de Ma-
crobe (4)? de rapporter qu'à Antium , et dans le temple
d'Hijérapolis, des statues se mouvaient d'elles-mêmes.
Comme une preuve de l'habileté des anciens , on doit
citer encore la colombe de bois, fabriquée par le philoso-
phe Archytas , de telle manière qu'elle volait et se soute-
nait quelque temps en l'air (5). Le souvenir de ce chef-
d'œuvre nous rappelle naturellement le désir que , de tout
temps, l'homme a conçu de devenir , dans les airs , le
rival des oiseaux, comme, sur les eaux , l'art de nager et
(1) Pausanias Attic, cap. 20.
i'i) Homer. lliad., lib. xviii , vers. 076-37!
(3) Philostrat. De vit. ApolL, lib. vi , cap. 6.
(4) Macrob. Saturnal. , lib. 1, cap. 23.
(5) A. Gell.Noct. Attic, lib. x, cap. i3.
198 DES SCIENCES OCCULTES.
surtout Fart de diriger des navires , le rendent le rival des
habitants des fleuves et des mers. Nous ne citerons point
Dédale et Icare : « Poursuivi par Minos pour avoir révélé
» à Thésée les chemins et les issues du labyrinthe , Dé-
» dale s'enfuit par mer avec son fils (1); » ses ailes furent
des voiles, que le premier, en Grèce, il adapta à ses bar-
ques , tandis que les navires de son persécuteur ne vo-
guaient qu'à la rame. Gela est d'autant plus vraisembla-
ble , qu'il avait pu connaître en Egypte l'usage des voiles?
comme il avait rapporté de ce pays l'idée de la construc-
tion du labyrinthe. Mais si nous tournons nos regards
vers l'Orient ( ce que souvent encore nous serons dans le
cas de faire) un témoignage, assez suspect il est vrai (2),
nous présente une statue d'Apollon qui, portée en céré-
monie par les prêtres du dieu , s'élevait en l'air et retom-
bait juste au point d'où elle était partie, comme ferait dans
nos jardins publics un aérostat retenu par un cordon.
Des narrations dont l'origine est sûrement très ancienne,
nous fournissent aussi deux faits trop singuliers pour qu'il
nous soit permis de les passer sous silence. Ici un char vo-
lant que, dans les airs ? un homme dirige à son gré , est
présenté comme un chef-d'œuvre de l'art et non de la ma-
gie (3). Là, au-dessous d'un ballon, est attachée une petite
nacelle , où un homme se place; le ballon , s' élançant dans
les airs , transporte rapidement le voyageur où il désire
aller (4) Que conclure de ces récits? Rien , sinon que
les essais de la mécanique en ce genre remontent proba-
blement à une époque plus reculée que celle d'Archytas ,
(1) Heraclit. de Politiis. verb. lcarus.
(2) Le traité De la déesse de Syrie.
(3) Les Mille et un Jours , jours cx-cxv.
(/,) Les Mille et u/iç Nuits, dlvi« nuit , tome VI, pages i44"»46°
DES SCIENCES OCCULTES. 1 99
et que le Tarentin, disciple de Pythagore, disciple lui-
même des sages de l'Orient , n'excita peut-être l'admira-
tion de l'Italie que par des secrets puisés dans les temples
de Memphis ou de Babylone.
200 DES SCIENCES OCCULTES.
CHAPITRE XIL
Acoustique: imitation du bruit du tonnerre; orgues ; coffres résonnants
androïdes ou têtes parlantes; statue de Memnon.
Mais l'imposture ne se trahissait-elle pas elle-même? Le
cri des poulies , le froissement des cordages , le cliquetis
des roues , le fracas des machines , quelque prévenu que
fût l'aspirant , devaient frapper son oreille et lui révéler
la main débile de l'homme, où l'on prétendait lui faire
admirer l'œuvre de génies tout-puissants ? Ce danger fut
senti et prévenu : loin de chercher à amortir le bruit des
machines , ceux qui les faisaient jouer s'étudièrent à l'aug-
menter, sûrs d'augmenter avec lui l'effroi et la docilité.
Le roulement effrayant dont s'accompagne la foudre, re-
gardée par le vulgaire comme l'arme des dieux vengeurs ,
les thaumaturges surent le faire entendre quand ils parlè-
rent au nom des dieux.
Le labyrinthe d'Egypte renfermait plusieurs palais tel-
lement construits qu'on n'en ouvrait point les portes sans
faire retentir au-dedans le bruit terrible du tonnerre (1).
Darius, fils d'Hystaspe, monte sur le trône ; ses nouveaux
sujets tombent prosternés devant lui et l'adorent comme
(i) Plin Hist. nat. , lib. xxxvi, cap. i3.
DES SCIENCES OCCULTES. 20 1
1 élu des dieux, et comme un dieu lui-même : en cet instant
le tonnerre gronde et Ton voit éclater la foudre (1).
L'art de charmer les oreilles a presque autant d'impor-
tance pour le thaumaturge que celui de les épouvanter.
Pausanias , qui raconte sérieusement tant de légendes fa-
buleuses, taxe néanmoins Pindare d'avoir inventé les
vierges d'or, douées d'une voix ravissante, dont, suivant
le poëte thébain , étaient ornés les lambris du temple de
Delphes (2). Moins incrédules que lui, derrière les statues
des vierges ou les bas-reliefs dorés d'où semblaient par-
tir des chants mélodieux , nous plaçons un instrument de
musique dont les sons imitaient ceux de la voix humaine.
Un simple jeu d'orgue suffisait pour cela, et les orgues
hydrauliques étaient bien connues des anciens ; un passage
de saint Augustin semble même indiquer que les orgues à
soufflets ne leur étaient pas inconnues. «
L'histoire d'une pierre merveilleuse qui se trouvait, dit-
on, dans le Pactole, nous révèle une invention beaucoup
moins commune. Placée à l'entrée d'un trésor, cette pierre
éloignait les voleurs, effrayés d'en entendre sortir les ac-
cents bruyants d'une trompette (3). On fabrique aujour-
d'hui des coffres-forts qui font éclater les mêmes sons
dès qu'on les ouvre furtivement (4). L'auteur phrygien
d'un de ces chefs-d'œuvre de mécanique n'avait peut-être
pas , comme on est porté à le croire, caché son secret sous
un récit fabuleux : pour qu'il se soit exprimé exactement,
ne suffit-il pas que le corps sonore qu'il employait fût une
pierre tirée des rivages ou des monts voisins du Pactole ?
(i) Tzetzès. Chiliad.
(2) Pausanias. Phocic, cap. 5.
(3) Traité des fleuves et des montagnes , attribué à Plutarque , § vu.
(4) Louis XV en avait un ; on en offrit un à Napoléon, à Vienne,
en 1800,
202 DES SCIENCES OCCULTES.
Quant à la propriété de résonner, elle lui était commune
avec la pierre sonore que l'on conservait à Mégare (0 ; avec
le granit rouge d'Egypte; avec les pierres qu'on emploie
à la Chine pour fabriquer des instruments de musique;
avec la pierre verte et brillante dont est formée une statue
trouvée dans les ruines de Palengui-viejo (2) ; enfin avec
la basalte dont il existe au Brésil des blocs considérables,
qui rendent un son très clair quand on les frappe (3). Le
reste appartient à l'ignorance et à l'amour du merveilleux.
Des paroles distinctes ont été proférées par un enfant à
l'instant de sa naissance, par des animaux, par des arbres,
par des statues, ou bien elles ont retenti spontanément
dans l'enceinte solitaire d'un temple : c'est ce que racon-
tent souvent les histoires anciennes. Le prestige de l'en-
gastrimysme suffît pour expliquer une partie de ces récits ,
mais non pas tous. Il est donc plus simple de regarder
comme des effets de l'art ces voix dont l'origine n'était
pas. aperçue, et d'attribuer le miracle à l'invention des
androïdes, invention qui , de nos jours encore , bien que
décrite dans des livres très répandus (4), n'en a pas moins,
sous le nom de femme invisible, excité l'admiration du
vulgaire et celle de gens qui ne croyaient point faire par-
tie du vulgaire.
On adresse à voix basse des questions à une poupée,
à une tête de carton ou de métal, à un coffre de verre, et
bientôt on entend des réponses qui semblent partir de
l'objet inanimé : l'acoustique enseigne les procédés qu'on
doit mettre en usage pour qu'une personne placée dans
(1) Pausanias. Attic. , cap. f\i.
(2) Revue encyclopédique , tome XXXI, page 85o.
(3) Mawe. Voyage clans l'intérieur du Brésil , tome I, chap. v,
page i58.
(4) Encyclopédie , art. Androïcle.
DES SCIENCES OCCULTES. 203
un lieu assez éloigné entende et soit entendue aussi intel-
ligiblement que si elle occupait la place où paraît Xan-
droïde qu'elle fait parler. Ce n'est point une invention
moderne. J.-B. Porta, il y a plus de deux cents ans, en a
expliqué les principes dans sa Magie naturelle (1) ; mais,
en des temps plus anciens , ces principes étaient tenus
secrets , et la merveille qu'ils opèrent présentée seule à
l'admiration des hommes.
Vers la fin du xive siècle, une tête parlante, construite
en poterie , excitait en Angleterre l'étonnement des cu-
rieux. Celle que fit Albert-le-Grand (au xnr siècle)
était aussi en terre. Gerbert, qui , sous le nom de Sylves-
tre II , occupa le saint-siége de 999 à ioo3, en avait fabri-
qué une en airain (2). Ce chef-d'œuvre le fît accuser de
magie ; accusation fondée si l'on eût donné le même sens
que nous au mot d'œuvre magique : c'était le résultat d'une
science dérobée à la connaissance du commun des hommes.
Ces savants n'avaient point découvert, ils avaient reçu
de prédécesseurs bien plus anciens un secret qui sur-
passait et effrayait la faible intelligence de leurs contem-
porains.
Odin, qui apporta chez les Scandinaves une religion et
des secrets magiques empruntés à l'Asie , Odin possédait
une tête parlante. C'était, disait-on, la tête du sage Mimer,
qu'Odin avait fait enchâsser dans l'or après la mort de ce
héros; il la consultait, et les réponses qu'il en recevait
étaient révérées comme les oracles d'une intelligence su-
périeure.
D'autres que le législateur du Nord avaient cherché à
(1) J.-B. Porta. De Magiâ naturali. Pancirol. Rerum recens inventa
lit. x.
(■i) Elias Schedius. De Dits germants , pages 572-673.
204 DES SCIENCES OCCULTES
rendre la crédulité plus avide et plus docile, en supposant
ainsi que les têtes parlantes dont ils se servaient avaient
jadis été animées par l'intelligence d'hommes vivants.
Nous ne citerons point, en ce sens, l'enfant que le spec-
tre de Polycrite dévora tout entier, à l'exception de la tête,
et dont la tête énonça des prophéties qui ne manquèrent
point de se réaliser (i) : ce mythe appartient probable-
ment à l'allégorie. Mais , à Lesbos , une tête parlante ren-
dait des oracles; elle prédit au grand Cyrus, en termes
équivoques il est vrai , la mort sanglante qui devait ter-
miner son expédition contre les Scythes : c'était la tête
d'Orphée. Elle était fameuse chez les Perses ; elle l'était
chez les Grecs dès le temps de la guerre de Troie : telle
était la célébrité de ses oracles qu'Apollon même en fut
jaloux (2).
Suivant plusieurs rabbins, les Théraphim étaient des
têtes de mort embaumées, sous la langue desquelles on
plaçait une lame d'or (3), comme on avait entouré d'or la
tête de Mimer. Appliquées contre une muraille, elles ré-
pondaient aux questions qu'on leur adressait. D'autres
rabbins disent que les Théraphim étaient des simulacres,
des figures qui, après avoir reçu l'influence d'astres puis-
sants, conversaient avec les hommes et leur donnaient de
salutaires avis (4) . Des expressions de Maimonides sur ce
sujet, on peut induire que l'on construisait exprès des
(1) Phlcgo. De Mirabilibus. Noël, Dictionnaire de la Fable . art.
Polycrite.
(2) Philostrat. Vit. Apollon., lib. iv, cap. 4- Philostrat. Héroïc. in
Philoctete.
(3) Frommann. Tract, de Fasc, pages 682-683.
(4) R. Maimonides. More Nevochim , part, ni , cap. 3o. « Et sedifica-
» verunt palatia et posuerunt in eis imagines, etc. » Elias Schedius. De
Diis Germanis , pages 568-569.
DES SCIENCES OCCULTES. 205
édifices pour y placer les images parlantes; ce qui se
comprend aussi bien que le soin qu'on avait, en d'autres
cas , de les appliquer contre la muraille : il faut toujours
une disposition locale propre à produire le miracle d'a-
coustique.
Ce miracle n'était point ignoré dans la contrée féconde
en merveilles où les Hébreux puisèrent toutes leurs con-
naissances. Les prêtres (c'est Mercure Trismégiste qui
nous l'apprend), les prêtres y possédaient Y art de faire
des dieux (1), de fabriquer des statues douées d'intelli-
gence , qui prédisaient l'avenir et interprétaient les son-
ges. Il avoue même que les théurgistes adonnés à une
doctrine moins pure, savaient aussi faire des dieux, des
statues que les démons animaient , et qui , pour les vertus
surnaturelles, le cédaient peu aux ouvrages sacrés des
véritables prêtres. En d'autres termes, le même secret
physique était mis en œuvre par deux sacerdoces rivaux.
Les anciens possédaient comme nous l'art de construire
des androïdes(<2); et, de leurs sanctuaires, cet art est ar-
rivé à nos laboratoires de physique par l'intermédiaire
des ténébreux savants du moyen-âge : c'est la conclusion
que nous tirons de ce qui précède; elle nous semble plus
admissible que la supposition d'impostures et de super-
cheries grossières et sans cesse renouvelées (3).
(i) « Artem quâ deos efficerent. » Mercurii Trismegisti Pj mander.
Asclepius , pages i^5-\[\6 et i65 (in-12, Basileae i532).
(2) jNous croyons cette explication suffisante; et, pour la compléter,
nous ne citerons point les têtes pariantes présentées par l'abbé Mical à
l' Académie des Sciences en i-j83. Elles prononçaient des mots et des
phrases, mais ne produisaient pas une imitation assez parfaite de la voix
humaine.
(3) Loin d'exagérer les connaissances acoustiques des anciens, nous
allons moins loin que Fontenelle, qui soupçonne (Histoire des oracles
ire partie, chap. xm) que les anciens prêtres connurent l'usage du porte-
<i06 DES SCIENCES OCCULTES.
Était-elle une application de la science , égale ou supé-
rieure à celles que nous avons énumérées , la merveille
qu'en Egypte encore renouvelait chaque jour la statue
de Memnon , quand de sa voix harmonieuse elle saluait
le lever du soleil?
Le secret du miracle tenait-il à un art ingénieusement
caché , ou seulement à un phénomène que des spectateurs
avides de merveilles ne songeaient point à approfondir?
A cette alternative me semblent se réduire toutes les con-
jectures que l'on a hasardées sur ce sujet ( 1).
La seconde supposition nous fournirait un exemple de
plus de l'habileté avec laquelle les prêtres savaient tra-
duire en miracles les faits propres à étonner le vul-
gaire.
La première a été adoptée par plusieurs auteurs con-
temporains ; et c'est , je crois , celle que les prêtres vou-
laient faire prévaloir.
Juvénal appelle magiques les sons qui sortaient de la
statue (2) ; et nous avons établi que chez les anciens , la
magie était la science d'opérer des merveilles par des pro-
cédés scientifiques inconnus au plus grand nombre des
hommes. Un scholiaste du satirique latin est plus explicite
encore ; et en commentant ce passage , il parle du méca-
nisme savant de la construction de la statue (3) : c'est dire
voix. Le P. Kircher pense qu'Alexandre se servait d'un porte-voix , pour
se faire entendre au même moment à son armée entière : cela me semble
peu probable.
(1) L'intérêt que présente cette discussion m'a engagé à l'exposer, avec
quelque détail , sans prétendre la terminer. Voyez la note B. De la statue
de Memnon,
(2) « Dimidio magicae résonant ubi Memnone chordse. »
(3) Cité par J. Phil. Casselius. Dissertation sur les pierres vocales ou
parlantes , page 8. Langlès. Dissertation sur la statue vocale de Mem-
non, Voyage de Norden , tome II, page 237.
DES SCIENCES OCCULTES. 20 7
clairement que sa voix résultait du jeu d'une machine.
Quand cet écrivain réduisait ainsi à un chef-d'œuvre de
mécanique la merveille de la statue de Memnon, il parlait
sans doute d'après une tradition reçue. Cette tradition
toutefois n'ôtait rien aux sentiments d'admiration et de
piété que la voix sacrée réveillait dans l'âme de ses audi-
teurs (1). On y reconnaissait un miracle , suivant le sens
primitif de ce mot ; une chose admirable dont on se plai-
sait à rapporter l'invention à l'inspiration des dieux , mais
qui n'avait rien de surnaturel. A la longue, cette notion
s'obscurcit dans l'esprit de la multitude ; alors , et peut-
être sans que les prêtres eussent cherché à tromper les
adorateurs , la merveille de l'art se transforma en un pro-
dige religieux chaque jour renouvelé.
(1) Voyez les inscriptions gravées sur le colosse : M. Lelronne les a
réunies et expliquées dans l'ouvrage intitulé : la Statue de Memnon (in~4°.
Paris 1 833), pages n3-24o.
208 DES SCIENCES OCCULTES.
CHAPITRE XIII.
Optique : effets semblables à ceux du diorama ; fantasmagorie; apparitions
des dieux et des ombres des morts; chambre noire; magiciens chan-
geant d'aspect et défigure, prestige incroyable.
Tous nos sens sont tributaires de l'empire du merveil-
leux , et l'œil encore plus que l'oreille. Pour peu qu'ils se
prolongent , les sons agréables perdront de leurs charmes,
le bruit effrayant assourdira , les voix merveilleuses de-
viendront suspectes. Que les illusions offertes à la vue se
succèdent sans relâche , elles ne cesseront pas d'occuper
l'homme , avide de nouveaux spectacles ; leur variété et
leurs contrastes ne laisseront point de prise à la réflexion,
point d'accès à la monotonie.
Quelques prodiges que l'optique dut enfanter dans les
représentations pompeuses ou terribles des mystères et
des initiations , et dans les miracles des thaumaturges ,
les ressources scientifiques ne manquaient point pour les
opérer. Les anciens savaient fabriquer des miroirs qui
présentaient des images multipliées , des images renver-
sées, et, ce qui est plus remarquable , qui , dans une posi-
tion particulière, perdaient la propriété de réfléchir. Que
cette dernière propriété tînt seulement à un tour d'a-
dresse , ou qu'elle eût quelque chose d'analogue au phé-
nomène de la lumière polarisée , qui, arrivant au corps
réfléchissant sous un certain angle , est absorbée et ne
produit aucune image , il n'importe ; son emploi était pro-
DES SCIENCES OCCULTES. 20Q
à enfanter de nombreuses merveilles (i). Aulu-Gelle ,
citant Yarron , nous apprend ces faits, et en même temps
il peint l'étude de phénomènes si curieux comme indigne
de l'attention d'un sage. De quelque principe qu'émanât
une opinion si peu raisonnable, mais commune à toute la
classe éclairée chez les anciens , et qu'Archimède ne dé-
daigna point de partager , on sent combien elle était utile
au thaumaturge : ses secrets miraculeux n'auraient pas
longtemps mérité ce nom , si les hommes qui recréaient
la science , sous l'influence lumineuse de la civilisation
perfectible , au lieu de se renfermer dans l'étude de la
théorie , avaient dirigé leurs recherches sur la combinai-
son pratique des phénomènes.
Les jardins délicieux, les magnifiques palais qui du sein
d'une obscurité profonde , apparaissaient subitement éclai-
rés à perte de vue par une lumière magique et comme par
un soleil qui leur fût propre (2) ; une invention justement
admirée , le diorama , les reproduira sous nos yeux. L'ar-
tifice principal consiste dans la manière de faire tomber la
lumière sur les objets , tandis qu'on retient le spectateur
dans l'obscurité. Cela n'était pas difficile quand l'initié,
traîné de souterrains en souterrains, et tantôt élevé en
l'air , tantôt retombant avec rapidité , pouvait se croire
perdu dans les profondeurs de la terre , alors que le lieu
obscur qui le renfermait touchait au niveau du sol. Et
comment les thaumaturges n'auraient-ils pas connu une
(1) Aul-Gell. Noct. Attic, lib. xvî , cap. 18. « Voici la fin du pas-
sage latin : Ut spéculum in loco certo positum nihil imagine t ; aliorsum
translatum faciat imagines. » Le compilateur , répétant ce qu'il n'avait
point approfondi , a pu croire que le phénomène tenait à la. placr, et non
à là position du miroir.
(2) « Solemquc suum , sua lumina norunt.
Virgil. JEneid., lib. vi, vers 64 1.
• 4
2 I O I)l-:s SCIENCES OCCULTES.
telle invention , eux qui ne cherchaient que les moyens
de multiplier les merveilles? L'observation, sans aucun
effort de l'art , suffisait pour la leur révéler. Si à une lon-
gue galerie qui ne reçoit de lumière que par son extré-
mité , succède un berceau d'arbres touffus, le paysage vu
au-delà du berceau se rapproche et se déploie comme le
tableau du diorama , à l'œil des personnes placées au fond
de la galerie.
L'illusion était encore susceptible de s'augmenter par
l'union des moyens mécaniques aux effets de peinture et
de perspective. Dans le diorama exposé à Paris, en 1826,
et qui représentait un cloître en ruines (1), une porte
s'ouvrait et se fermait comme par l'effet d'un vent violent.
Était elle ouverte, on apercevait au-delà une immense
campagne et des arbres qui projetaient sur les débris du
cloître des ombres plus ou moins noires, suivant que les
nuages , rapidement promenés sur le ciel que Ton voyait
au travers des ruines , étaient censés laisser au soleil un
éclat plus ou moins vif. Cet artifice , peu approuvé par les
amis sévères des beaux-arts , transportez-le au fond d'un
sanctuaire , sous les yeux d'hommes croyants et déjà eni-
vrés de prestiges : éprouveront-ils le moindre doute sur
la réalité d'apparences qui présenteront la vérité, la mo-
bilité de la nature?
Des miracles que ['optique enfante, les apparitions, quoi-
que le plus commun , sont le plus célèbre.
Dans une antiquité très reculée, sous l'empire de civili-
sations stationnaires , tout homme qui avait vu un dieu
devait mourir ou perdre au moins l'usage des yeux. Cette
crainte singulière, dont nous indiquerons ailleurs la cause,
(1) Le cloître de Saint-Wandrille , près de Rouen septem-
bre 1826.
DES SCIENCES OCCULTES. 2 1 !
avait cédé au temps et au besoin qu'éprouvaient les âmes
ardentes d'entrer en communication directe avec les objets
de leur adoration. Loin d'être redoutées , les apparitions
des dieux devinrent un signe de leur faveur ; elles donnè-
rent un lustre respectable aux lieux où ils recevaient les
hommages des mortels. Le temple (XEnguinum, en Sicile,
était moins révéré pour son antiquité , que parce qu'il
était favorisé quelquefois de l'apparition des déesses-wè-
res (i). A Tarse , Esculape avait un temple où il se mani-
festait souvent à ses adorateurs (2). Cicéron parle des fré-
quentes apparitions des dieux (3). Varron, cité par saint
Augustin (4), dit que Numa et Pythagore voyaient dans
l'eau les images des dieux , et que ce genre de divination
avait été apporté de Perse en Italie , ainsi que l'art de
faire apparaître les morts (5).
Ces deux arts , en effet, ont dû n'en faire qu'un seul;
et nous les retrouvons dans l'Asie , bien avant l'âge de
Numa ou de Pythagore. La pythonisse d'Jïn-dor évoque
devant Saûl l'ombre de Samuel : elle voit, dit-elle , un
dieu qui s'élève du sein de la terre (6). Cette expression ,
répétée plus d'une fois dans le texte , donne, je crois, l'in-
terprétation du passage où Pline parle d'un siège placé
dans le temple antique d'Hercule à Tyr : « De ce siège,
(1) Plutarch. in vit. Marcell.
[i) Philostrat. in vit. Apollon., lib. i, cap. 5.
(3) Cicer. De natur. Veor.} lib. n.
(4) S. 4ngu,$tin. De civitate Dei , lib. vu , cap. 35.
(5) L'efficacité de l'évocation des morts n'est pas mise en doute par
saint Justin ( Pro christianis. Apol. n ) . Dans le Dialogue avec le juif
Tryphon , ce père de l'église reconnaît que les âmes des justes et des pro-
phètes sont soumises au pouvoir des Psychagogues ; comme l'âme de Sa-
muel obé t aux conjurations de la pythonisse A'Aïn-dor.
(6) Reg., lib. i, cap. 28.
2 12 DES SCIENCES OCCULTES.
» fait d'une pierre sacrée, s'élevaient (i) facilement des
v dieux; » c'est-à-dire que de là semblaient sortir de pré-
férence les apparitions miraculeuses.
Chez un peuple placé loin de l'Asie, mais qui dut à une
colonie > partie des bords du Pont-Euxin , ses traditions
et ses croyances, on connut aussi l'art d'interroger les
hommes que la mort avait moissonnés. Dans XHervorar
Saga , un poëte Scandinave orne des couleurs de la plus
haute poésie révocation d'un guerrier tué dans les com-
bats , la longue résistance qu'il oppose à la demande qui
lui est adressée, et les prédictions sinistres par lesquelles
il punit la violence qu'on lui a fait subir.
Un art que la Perse avait transmis à l'Italie ne pouvait
pas rester inconnu dans la Grèce. Nous l'y retrouvons à
une époque bien ancienne. « Inconsolable de la mortd'Eu-
» rydice , Orphée se rendit à Aornos ; là était ancienne-
» ment un sanctuaire où l'on évoquait les morts [Nekjo-
» mantion). Il crut que l'ombre d'Eurydice le suivait : et
» se retournant, voyant qu'il s'était trompé, il se tua (2).»
Cette explication historique du mythe dOrphée nous ré-
vèle une particularité curieuse, l'existence, dans ces
temps reculés , de lieux spécialement consacrés à l'évoca-
tion des morts , à l'apparition des ombres.
Les ombres étaient muettes quelquefois ; mais le plus
souvent Xengaslrimysme qui servit la pythonisse consultée
par Saûl , put leur prêter des discours et des oracles.
Cette conjecture , difficile à contester , présente sous un
jour nouveau le onzième livre de l'Odyssée. Homère y ra-
conte réellement l'admission d'Ulysse, mais de lui seul (3),
(1) Plin. Hist. nat., lib. xxvn, cap. 10. « Eusebès, ex eo lapide,
facta sedeSy ex quâ dii facile surgebant. »
(«2) Pausanias. Uœotic., cap. xxx.
(3) Qdyss.j lib. x, vers. 528.
DES SCIENCES OCCULTES. 21.3
dans un Nekyomantion . où le chef d'Ithaque converse
avec les amis que lui a enlevés la mort. Une multitude
innombrable d'apparitions et un bruit effrayant interrom-
pent ces entretiens merveilleux ; Ulysse s'éloigne, crai-
gnant que , du sein des enfers , Proserpine irritée ne
fasse apparaître la tête de Gorgone (1) : tels étaient les
moyens que l'on mettait en œuvre pour éloigner les spec-
tateurs , quand leur curiosité devenait embarrassante, ou
se prolongeait plus longtemps que les ressources du spec-
tacle.
C'est là qu'Homère introduit Achille , exaltant la vie
comme le plus grand des biens, et préférant à sa célébrité
impérissable, la condition du plus misérable des vi-
vants (2). On a vivement critiqué le démenti que donne
l'ombre d'Achille au caractère établi du plus intrépide
des guerriers. Où l'invention poétique serait blâmable ,
j'admire la fidélité de la narration. Une époque a existé
(et elle était en Grèce encore récente au temps du siège
de Troie) , où la caste sacerdotale , qui avait jusqu'alors
reçu sans partage les adorations des hommes , s'indigna
de voir les guerriers, sans autres titres que leur courage ,
leur force et leurs combats , se faire reconnaître pour des
demi-dieux et des héros , enfants de quelque divinité, et
usurper ainsi une admiration et un pouvoir réservés tout
entiers aux possesseurs des arts magiques. Quelle doctrine
ces possesseurs devaient-ils proclamer dans leurs révéla-
tions religieuses? La plus propre à glacer l'enthousiasme
guerrier. Et quoi de plus adroit, en Grèce, que de choisii
pour interprète de cette doctrine pusillanime la grande
âme d'Achille ! « Un chien vivant vaut mieux qu'un lion
(1) Odyss., lib. xi , vers. 63i-634-
(2) Odyss.) lib. xi , vers* 486-490.
91 4 DES SCIENCES OCCULTES.
» mort (i ) ; » voilà ce qu'enseignait de même à des Arabes
belliqueux un livre postérieur de moins de deux siècles
aux voyages d'Ulysse , mais émané visiblement de l'école
théocratique.
Le procès de l'encensoir et du glaive semblait terminé
sans retour, lorsque Virgile entreprit de marcher sur les
traces d'Homère; et le poète se serait déshonoré gratuite-
ment en faisant parler un héros contre le mépris de la
mort. Le sixième livre de l'Enéide est un magnifique ta-
bleau des scènes principales du drame des initiations,
plutôt que la description d'une nékiômantie.
L'art des évocations déchut, en Grèce, dès les temps
historiques. La dernière apparition qui en rappelle le sou-
venir est celle de Cléonice à Pausanias, son meurtrier.
Le remords et l'amour entraînèrent ce prince dans un
JSékyomantion. Là des Psjchagogues firent paraître de-
vant lui l'ombre de Cléonice ; il reçut d'elle une réponse
ambiguë qui pouvait également lui promettre le pardon du
ciel, ou lui annoncer une mort violente, juste et pro-
chaine punition de ses crimes (2).
Elysius de Thérina avait perdu son fils unique ; il se
présenta dans un Psjchomantium pour évoquer l'ombre
de cet enfant chéri. On n'avait pas eu, sans doute, le
temps de préparer une apparition ressemblante : le père
affligé dut se contenter d'un oracle qui déclarait que la
mort est le plus grand des biens (3).
On aurait tort de conclure de ce fait que l'art avait péri
en Italie : il subsistait à Rome au temps où écrivait Cicé-
( 1 ) Ecclesiast. , cap. ix , v. (\ ,
(•2) Pausanias. Laconic, cap. xvu. — Plutarch. De sera numinum
Vi n dicta.
(3) Cicer. Tuscul. Quœst. , lib. i , cap. 42. — Plutarch. De conso-
lation c
DES SCIENCES OCCULTES. 2 I D
ron ; cet auteur fait plusieurs fois mention des expériences
depsychomcmtie auxquelles se livrait Appius son contem-
porain (i). Caracalla, deux siècles plus tard , évoqua les
ombres de Commode et de Sévère (2).
Une cause cependant avait de bonne heure pu détour-
ner le vulgaire de fréquenter les Nékyornantioris : les con-
séquences terribles qu'avaient dû entraîner de telles ap-
paritions. Ceux qui les sollicitaient n'étaient pas toujours
des hommes curieux ou inquiets, et pressés de pénétrer
l'avenir. Plus souvent ce furent des êtres aimants , et,
comme Orphée, comme Elysius , privés par la mort de
l'objet de leurs plus chères affections. Telle fut la fidèle
épouse de Protésilas , importunant les dieux pour revoir
un moment son époux mort aux rivages troyens , et , dès
qu'elle eut aperçu son ombre , n'hésitant plus à le suivre
en se précipitant dans les flammes. Ces apparitions agis-
saient sur des imaginations exaltées, sur des cœurs brisés,
et dans cette crise douloureuse , où l'être capable d'un
sentiment profond courait à la mort comme au plus grand
dos biens , s'il était persuadé que la mort le réunît à la
meilleure moitié de lui-même. Rien de plus propre à sup-
pléer à une telle persuasion , à en hâter l'influence , que
l'apparition qui , ne rendant le bien perdu que pour le re-
prendre à l'instant , semblait indiquer en même temps le
chemin ouvert pour le rejoindre.
La désuétude, cependant , cacha dans l'oubli, mais
n'anéantit point le secret des apparitions. Saint Justin, au
ii' siècle , parle de l'évocation des morts comme d'un fait
que personne ne révoque en doute (3). Plus positif en-
(1) Cicer. De divinat., lib. i, cap. 58 — Tuscul . Quœst., lib. i, cap.
ï6 el48.
(2) Xiphilin. in Caiacallâ. — Dion*, lib. 77.
(3) S. Justin. Jpologct., lib 11.
2 I 6 DES SCIENCES OCCULTES.
core, Lactance, au me siècle, montre les magiciens tou-
jours prêts à faire apparaître les morts , pour confondre
les incrédules (i). Au ixe siècle , un père inconsolable de
la perte de son fils, l'empereur Basile le Macédonien, re-
court aux prières d'un pontife déjà célèbre par le don des
miracles (q;; et il voit l'image de ce fils chéri, vêtu ma-
gnifiquement et monté sur un cheval superbe, accourir
vers lui , se jeter dans ses bras et disparaître Pour expli-
quer ce trait historique , élèvera-t-on encore la supposi-
tion grossière d'un cavalier aposté pour jouer le rôle du
jeune prince? Le père, déçu par la ressemblance, ne
l'eut-il pas saisi , retenu , enchaîné dans ses embrasse-
ments? L'existence de cet homme, trahie par une ressem-
blance si remarquable , et dès lors la fausseté de l'appari-
tion, n'auraient-elles pas été bientôt découvertes et dé-
noncées par les ennemis du thaumaturge (2) ? En rappro-
chant ce fait des traditions antérieures , et surtout de
l'existence antique des A 1 ékyomantion , n'est-il pas plus
simple d'avouer que nos jours la fantasmagorie a été re-
trouvée (3) et non pas inventée , et de reconnaître égale-
ment ses prestiges dans les apparitions des dieux, et dans
(1) Lactant. Div. institut., lib. vu, cap. i3.
(2) Théodore Santabaren, abbé -archevêque des Euchaïtes. Voyez
Glycas , Annal., part, iv, page 296; Léo grammat. in vitâ Basili imp.y
§ 20-
(3) La ressemblance d'une femme nommée Oliva et de la reine Marie-
Antoinette servit, en 1785, à l'intrigue connue sous le nom de Procès du
Collier. Mais Oliva ne tarda point à èire arrêtée et mise en jugement. Le
substitut du fils de l'empereur grec aurait été également saisi par les rivaux
de Santabaren : l'envie, surtout à la cour, est bien aussi habile que la po-
lice la plus active.
(4) Voyez, dans les Souvenirs d'un homme de cour, tome I, pages
324-329, le récit d'une apparition fantasmagorique qui doit dater du mi-
lieu du xvme siècle. Elle consistait spécialement à donner l'apparence de
la vie et du mouvement à des personnages de tapisserie.
DES SCIENCES OCCULTES. 21 7
les évocations des morts ( i ) , où des ombres douées d'une
ressemblance frappante avec les êtres ou les images qu'elles
devaient rappeler, s'évanouiss aient soudain au milieu des
embrassements qui les voulaient saisir.
Nous pourrions emprunter au P. Kircher (2) la descrip-
tion des instruments qui durent servir à la fantasmagorie
dans les temples anciens; mais il est plus curieux d'en
présenter les effets tels que les a peints un disciple des
philosophes théurgistes : «Dans une manifestation qu'on
» ne doit pas révéler il apparaît, sur la paroi du tem-
» pie, une masse de lumière qui semble d'abord très éloi-
» gnée ; elle se transforme, comme en se resserrant, en un
» visage évidemment divin et surnaturel , d'un aspect sé-
» vère, mais mêlé de douceur et très beau à voir. Suivant
» les enseignements d'une religion mystérieuse, les Alexan-
» drins l'honorent comme Osiris et Adonis (3). » Si j'avais
à décrire une fantasmagorie moderne , m'expliquerais-je
différemment?
Damascius nous apprend que l'on mettait en œuvre
cette apparition pour détourner les chefs de la cité de se
livrer à des dissensions pernicieuses. Le miracle avait un
but politique : c'est ce que l'on peut reconnaître pour
plusieurs des miracles que nous raconte l'antiquité et
supposer pour le plus grand nombre.
En d'autres cas , on a pu se servir de la chambre-noire
pour reproduire des tableaux mouvants et animés. Et ici
se présente, avec plus de force, la remarque faite à l'oc-
(i) Pythagore enseignait que les ombres des morts ne clignent point
les yeux (Plutarque. Des délais de la justice divine) : la remarque est
juste; ce mouvement serait difficilement imprimé à une apparition fantas-
magorique.
(2) Kircher. OEdipus , tome II, page 323.
(3) Damascius apud Pfwtium. Biblioth., cotl. 242.
2l8 DES SCIENCES OCCULTES.
casion du diorama : la simple observation suffisait pour
en indiquer l'usage Dans une chambre dont la fenêtre
est close par un volet qui joint exactement, s'il y a une
ouverture dans le corps du volet , on voit se peindre net-
tement sur le plafond les hommes, les animaux, les chars
qui passent sur le sol , dès qu'ils sont suffisamment éclai-
rés; les couleurs, pour peu qu'elles aient de vivacité,
brillent, parfaitement reconnaissables ; les images peuvent
même, et j'en ai fait l'expérience, conserver une ressem-
blance frappante dans les détails comme dans l'ensemble,
lorsque, pour les dimensions, elles ne sont plus aux ob-
jets qui les produisent que dans les proportions d'un à
douze ou à quinze.
Que, chez les anciens, ces apparitions résultassent de
moyens scientifiques, cela est prouvé par l'art que possé-
daient les thaumaturges de redresser les figures qu'une
lentille convexe ou un miroir concave faisait paraître ren-
versées. Suivant Théodoret (i) et les rabbins , le motif de
l'effroi que la pythonisse, consultée par Saùl, éprouva ou
feignit d'éprouver, c'est que lombre de Samuel parut
dans l'attitude d'un homme qui se tient debout; tandis
que, jusque là, les ombres des morts n'avaient apparu
que renversées. Il s'ensuit seulement que la fantasmagorie
de la pythonisse était mieux montée que celles des nécro-
manciens qui, avant elle, avaient paru en Judée.
Buffon admet comme possible l'existence du miroir d'a-
cier ou de fer poli que l'on avait établi au port d'Alexan-
drie , pour découvrir de loin l'arrivée des vaisseaux. Si ,
comme on peut le présumer, longtemps avant de tomber
dans le domaine de l'industrie , les connaissances qui di-
rigèrent la construction du miroir d'Alexandrie existaient
(i) Théodoret. in Rrg.,\\h. r, quaest. lxii.
DES SCIENCES OCCULTES. 219
dans les temples, quels miracles, supérieurs à ceux que
nous venons de rappeler, purent au besoin frapper d'ad-
miration les peuples et étonner même les philosophes !
« Si ce miroir, dit Buffon , a réellement existé, comme
» il y a toute apparence , on ne peut refuser aux anciens
» la gloire de l'invention du télescope (1). » De cette auto-
rité imposante, qu'il nous soit permis d'en rapprocher
une d'un genre bien différent : dans ces antiques narra-
tions orientales dont le merveilleux, suivant nous, ap-
partient à des traditions défigurées plus souvent qu'aux
écarts d'une imagination sans frein, on voit figurer un
tuyau d'ivoire , long d'un pied , d'un peu plus d'un pouce
de grosseur ; il est garni d'un verre à chaque extrémité ;
en y appliquant l'œil, on voit la chose que l'on a souhaité
de voir (2). A ce miracle, substituons celui d'apercevoir
un objet que son éloignement dérobe à la vue simple, et
l'instrument magique devient , sinon un télescope , au
moins une lunette de longue vue.
Aux prestiges de la dioptrique faudra-t-il rapporter une
faculté extraordinaire, dont parlent des écrivains d'âges et
de pays assez différents pour que l'on puisse croire qu'ils
ne se sont pas copiés les uns les autres?
Que Jupiter amoureux revête tour à tour la ressemblance
de Diane et celle d'Amphitryon ; que Protée et Vertumne
changent à leur gré de forme et d'aspect, on pardonne
ces fables à une mythologie riante ; son éclat en fait ou-
blier l'absurdité.
Quand un biographe raconte que son héros , sous une
figure empruntée, trompa les yeux mêmes de ses amis, on
(1) Buffon. Histoire naturelle des minéraux. Introduction , sixième
mémoire , article n.
(2) Mille et une Nuits, cnvie nuit, tome V, pages 254-256, etc.
2QO DES SCIENCES OCCULTES.
rit de l'excès de crédulité où a pu l'entraîner l'enthou-
siasme ; et Ton opposera la même incrédulité a deux ou
trois récits d'aventures du même genre. Mais ce n'est
point d'un fait isolé que nous devons parler, c'est d'un
art répandu dans presque toutes les parties du monde.
L'objet de la magie, dit Iamblique, n'est pas de créer
des êtres , mais d'en faire paraître des images ressem-
blantes qui s'évanouissent bientôt sans laisser la moindre
trace (1). Dans les conquêtes de Gengis-Kan fut comprise
une ville qui était l'entrepôt de tout le commerce de la
Chine : les habitants, dit l'historien (2), s'adonnaient à
un art qui consiste à faire paraître ce qui n'est pas et dis-
paraître ce qui est. « On appelait Mages (ou magiciens) ,
» dit Suidas, les hommes qui savaient s'entourer d'appa-
» ritions décevantes (3). » Son traducteur ajoute, en forme
d'explication , que , par leurs prestiges , ils abusaient les
yeux des hommes au point de paraître tout autres qu'ils
étaient réellement.
Un historien qui, indépendamment d'auteurs grecs et
latins que nous ne possédons plus et qu'il a pu connaî-
tre, a consulté les traditions importées d'Asie dans le nord
de l'Europe avec la religion d'Odin, Saxo-Grammaticus,
tient le même langage que Suidas. Parlant des illusions
produites par les philosophes-magiciens : « Très experts ,
» dit-il, dans l'art d'abuser les yeux, ils savaient se don-
» ner et donner à autrui l'apparence de divers objets , et,
(i) « Ejusmodi namque magicœ finis est, non facere simpliciter \
» sed usque ad apparentiam imaginamenta porrigere , quorum mox
» nec vola , qaod dicitur, comparent, nec vestigium. » [lamblich. de
Myst. )
(2) Histoire de Gengis-Kan , pages 471-472.
(3) Suidas, verbo Magos.
DES SCIENCES OCCULTES. 9.21
» sous des formes attrayantes , cacher leur aspect véri-
» table (1). »
Jean de Salisbury , qui , incontestablement , a puisé à
des sources aujourd'hui fermées pour nous , rapporte que
« Mercure, le plus habile des magiciens, avait trouvé le
» secret de fasciner la vue des hommes, au point de rendre
» des personnes invisibles, ou plutôt de les faire paraître
» sous la forme d'êtres d'une espèce différente (a). »
Simon le magicien pouvait aussi faire qu'un autre
homme lui ressemblât tellement, que tous les regards y
fussent trompés : c'est comme témoin oculaire que Fau-
teur des Récognitions , attribuées au pape saint Clément ,
rapporte ce fait incroyable (3).
Pomponius Mêla attribue aux druidesses de l'île de Séna
l'art de se transformer, quand elles le voulaient, en ani-
maux (4) ; et Solin (5) croit pouvoir expliquer par des ap-
paritions trompeuses les prestiges qu'opérait Circé.
Eustathius entre dans des détails importants. Protée,
dans Homère, se transforme en un Jeu dévorant; cela,
dit le commentateur (6), ne doit se prendre que dans le
sens & apparition ; c'est ainsi que Protée devient dragon,
lion ou sanglier; il apparaît, il ne devient pas. Protée
était un faiseur de prodiges {Terasios), très savant, très
souple et très adroit, et versé dans les secrets de la philo-
sophie égyptienne. Après avoir cité Mercure et d'autres
êtres qui appartiennent aussi à la mythologie , et qui , par
une métamorphose apparente , passaient comme Protée
(i) Saxo Grammat. Hist. Dan., lib. i, cap. 9.
(2) Joan. Salisb. Policr., lib. 1, cap. 9.
(3) Recognit., lib. x. — Epitome de rébus gestis. B. Pétri.
(4) Pompon. Mêla., lib. ni , cap. 6.
(5) Solin., cap. 8.
(6) Eustath. in Horner. Odyss,, lib. iv, vers. ^1^-^18,
222 DES SCIENCES OCCULTES.
d'une forme à une autre; «dans le même art, continue
» Eustathius, on a admiré Cratisthène : il faisait appa-
» raître des feux qui semblaient sortir de lui et j ouir d'un
» mouvement qui leur était propre ; il mettait en œuvre
» d'autres apparitions pour forcer les hommes à lui con-
» fesser leurs pensées. Tels furent encore Xénophon,
» Scymnos , Philippide , Héraclide et Nymphodore , qui
» se jouaient des hommes en leur inspirant de l'effroi. »
Athénée ( i ) parle dans les mêmes termes de Cratis-
thène et de Xénophon , qui faisait apparaître du feu, et
de Nymphodore, tous trois habiles à décevoir les hommes
par des prestiges et à les épouvanter par des apparitions.
Qu'étaient ces apparitions ? Le sens du mot n'est pas
équivoque , puisque le commentateur se propose de prou-
ver que l'on doit considérer comme des apparitions les
prétendues métamorphoses de Protée : il fallait donc que
les prestigiateurs parussent revêtir eux-mêmes les formes
dont ils effrayaient les spectateurs.
Observez qu'en assurant qu'ils possédaient ce talent ,
Eustathius ni Athénée ne nous montrent dans Cratisthène
ou Xénophon des hommes doués d'un pouvoir surnatu-
rel : l'un et l'autre, et Protée lui-même, ne sont que
d'habiles faiseurs de prestiges.
En d'autres temps ^t sur un autre hémisphère, nous
retrouvons un prestige semblable. Joseph Acosta, qui ré-
sida longtemps au Pérou dans la seconde moitié du xvie
siècle , assure qu'il y existait encore à cette époque des
sorciers qui savaient prendre telle forme quils voulaient.
Il raconte qu'au Mexique, le chef d'une cité mandé par le
prédécesseur de Montézuna , se transforma aux yeux des
(i) Athenœ. Deipnosoph.. lib. i, cap. 14.
DES SCIENCES OCCULTES. 29.3
hommes envoyés successivement pour le saisir, en aigle,
en tigre , en immense serpent. Il céda enfin, et se laissa
conduire vers l'empereur , qui sur-le-champ lui fit don-
ner la mort (1). Il n'était plus dans sa maison ; il n'était
plus sur son théâtre ; il n'avait plus de prestiges à em-
ployer pour défendre sa vie.
Dans un écrit publié en 1 702 , l'évêque de Chiapa (pro-
vince de Guatemala) attribuait le même pouvoir aux Na-
guals, prêtres nationaux , qui s'étudiaient à ramener à la
religion de leurs ancêtres les enfants que le gouverne-
ment faisait élever dans la pratique du christianisme.
Après quelques cérémonies, à l'instant où l'enfant qu'il
endoctrinait venait l'embrasser, le Nagual prenait tout-à-
coup un aspect effroyable, et, sous la forme d'un lion ou
d'un tigre, semblait enchaîné au jeune néophyte (-2).
Observons que ces miracles , comme les prestiges de
l'enchanteur mexicain , s'opéraient dans un endroit choisi
et désigné d'avance. Les uns et les autres ne prouvent
donc qu'une puissance purement locale ; ils indiquent
l'existence d'une machine , mais ils n'en font pas deviner
les ressorts.
Le feu dont, à l'exemple de Protée , s'entouraient Cra-
tislhène et Xénophon, et peut-être aussi les autres presti-
giateurs , ne leur servait-il point à cacher quelque autre
opération ? Les anciens , on le sait , ont souvent cru aper-
cevoir dans les émanations d'un corps enflammé des ob-
jets d'une forme déterminée. La vapeur du soufre brûlé ,
la lueur d'une lampe alimentée par une graisse particu-
(1) Joseph Acosta. Histoire naturelle des Indes , etc., feuillets 25 1 et
358-36i.
(2) Recueil de voyages et de mémoires , publié par la Société de géo-
graphie , tome II, page 182.
2Q4 des sciences occultes.
lière servaient à Anaxilaùs de Larisse pour opérer quel-
ques prestiges qui semblent appartenir moins à la magie
qu'à de véritables récréations physiques (1). Un presti-
giateur moderne (i) , dans la révélation de ses secrets ,
indique la possibilité de produire une apparition dans la
fumée. Dans des vapeurs dégagées par le feu , les théur-
gistes faisaient apparaître en l'air les images des dieux (3) :
Porphyre recommande ce secret ; lamblique en réprouve
l'usage , mais il en avoue l'existence, et convient qu'il est
digne de l'attention d'un contemplateur de la vérité. Le
théurgiste Maximus usa sans doute d'un secret analogue
quand, au milieu de la fumée de l'encens qu'il brûlait de-
vant la statue d'Hécate, on vit la statue rire d'une manière
si prononcée que tous les spectateurs furent saisis d'ef-
froi (4).
De telles illusions , en supposant qu'elles aient eu ja-
mais quelque chose de réel , ont pu être mises en œuvre
par le près tigiateur qui d'abord s'environnait de flammes.
Mais nous ne donnerons aucune suite à des rapproche-
ments si douteux ; nous ne tenterons point d'expliquer ce
que nous pouvons à peine regarder comme croyable. Nous
avons dû seulement appeler la réflexion sur des récits qui
placent le même miracle dans tant de lieux différents : ils
prouvent au moins qu'en employant la science ou la su-
percherie, les thaumaturges avaient poussé loin Y art d'a-
buser les jeux, assez loin même pour que l'on conçût de
leur puissance une idée exagérée ou plutôt insensée.
(i) Plin. Hist. nat. , lib. xxviii, cap. n ; xxxir, 52; lib. xxxv, cap.
ï5. — Anaxilaùs avait composé un livre cité par saint Irénée et saint
Épiphane, et intitulé Ilatyvia, Jeux , Enfantillages.
(2) Robertson. Mémoires , etc., tome I, page 354.
(3) lamblich. De Mysteriis , cap. xxix.
(4) Eunap. in Maximo.
DES SCIENCES OCCULTES.
CHAPITRE XIV.
Hydrostatique : fontaine merveilleuse d'Andros; tombeau deBélus; statues
qui versent des larmes; lampes perpétuelles. Chimie : liquides chan
géant de couleur ; sang solidifié , se liquéfiant; liquides inflammables;
la dislillalion et les liqueurs alcooliques connues autrefois , même bois
des temples.
Des moyens plus simples et plus faciles à dévoiler
suffisaient pour changer en merveilles divines les jeux de
la science occulte. On admirait, dans l'île d'Andros , une
fontaine qui versait du vin pendant sept jours, et de l'eau
pendant le reste de l'année (1), Avec des connaissances
élémentaires en hydrostatique , on expliquera ce miracle ,
et celui qui, pendant un jour entier, fît jaillir une source
d'huile à Rome, lorsque Auguste y rentra, après la guerre
de Sicile (2) ; et aussi la merveille qui se renouvelait tous
les ans , aux fêtes de Bacchus , dans une ville d'Elide :
sous les yeux des étrangers qu'attirail en foule ce spec-
tacle, on fermait trois urnes vides ; et, quand on les rou-
(1) Pli/?. Hist. nat.) lib. n , cap. io3.
[1) Paul Orose, qui rapporte ce prodige , y veut voir un emblème pro-
phétique de la naissance du Christ sous i'empire d'Auguste. Nous pensons
que le fait ne fut point, dans l'origine, présenté comme une merveille :
la crédulité se laissa ensuite décevoir par les expressions figurées dont
s'étaient servis les écrivains contemporains, pour célébrer une largesse
analogue aux fontaines de vin qu'on voyait, il y a peu de temps encore,
couler dans nos places , aux jours dits de réjouissances publiques.
226 DES SCIENCES OCCULTES.
vrait, elles étaient remplies de vin (i). En employant la
machine à laquelle nous donnons le nom de Fontaine de
Héron ( quoique probablement elle n'ait été que décrite
et non pas inventée par ce mathématicien ) , on aurait
obtenu un miracle plus saillant : sous les yeux du spec-
tateur, l'eau versée dans le réservoir aurait jailli , changée
en vin.
On croit , avec beaucoup de vraisemblance , que la re-
présentation de l'enfer des Grecs faisait partie de la célé-
bration des mystères. Le supplice merveilleux des Danaïdes
y devait donc être offert aux yeux des initiés : un fait his-
torique nous indique comment on y réussissait. Xerxès
fait ouvrir le monument de Bélus. Le corps de ce prince
y reposait , dans un cercueil de verre , presque entière-
ment plein d'huile. Malheur, disait une inscription placée
à côté, malheur à celui qui , ayant ouvert ce tombeau , ne
remplirait point le cercueil ! Xerxès ordonne sur-le-
champ qu'on y verse de l'huile : mais , quelque quantité
que l'on en verse , le cercueil ne se remplit pas. Ce pro-
dige fut pour Xerxès le présage des désastres qui rem-
plirent et terminèrent sa vie (2). Par un tube que déro-
bait aux yeux la position du cadavre , ou quelque autre
obstacle moins remarquable , le cercueil communiquait
avec un réservoir qui y maintenait l'huile à une hauteur
constante , et dont le trop-plein , s'ouvrant à cette hau-
teur, empêchait que l'huile la dépassât , et que le cercueil
pût jamais se remplir.
La superstition changeait autrefois en une sueur réelle
et miraculeuse les gouttes d'eau dont se couvrent les mar-
(1) Athenœ. Deipnosoph., lib. i , cap. 3o. — Pausanias. Eliac, lib,
31, cap. 26.
(2) Ktesias in Persicis. Miian. Variar. Hist,, lib. xm , cap. 3.
DES SCIENCES OCCULTES. Il*]
bres , les lambris , quand l'atmosphère , saturée de vapeur
aqueuse, en abandonne une partie que le contact des corps
denses fait repasser à l'état liquide : une telle métamor-
phose réussirait peu de nos jours , et dans nos climats
humides où le prétendu prodige se renouvellerait trop
souvent. Mais les historiens se joignent aux poètes pour
i ssurer que les statues des héros , les images des dieux
ont visiblement versé des larmes , présages certains des
calamités qui allaient fondre sur leurs concitoyens ou sur
leurs adorateurs... La ferme volonté du czar Pierre-le-
Grand fit cesser, à Pétersbourg, un miracle du même
genre. Une image de la sainte Vierge, peinte sur bois,
pleurait abondamment, pour témoigner, disait-on, l'hor-
reur que lui inspiraient les réformes entreprises par le
czar. Pierre découvrit et démontra lui-même au peuple le
mécanisme du prestige : entre les deux panneaux dont se
composait le tableau , était caché un réservoir rempli
d'huile que la flamme des cierges allumés en grand nom-
bre autour de l'image, échauffait et faisait filtrer par de
petits trous ménagés à l'angle des yeux (i). Par des arti-
fices analogues , nous expliquerons la merveille de toutes
les statues qui ont versé des larmes , et aussi un miracle
rapporté par Grégoire de Tours. Dans un monastère de
Poitiers , cet historien vit l'huile d'une lampe allumée de-
vant un fragment de la vraie croix , s'élever miraculeuse-
ment par-dessus ses bords , et , dans l'espace d'une heure ,
se répandre au-dessous en quantité presque égale au
contenu du réservoir. La rapidité de son ascension crois-
sait même en proportion de l'incrédulité que témoignait
d'abord le spectateur (2).
(i) Lévèque. Histoire de Russie (i Ie édition) , tome v, pag. 161-162.
(2) Greg. Taron. Miracul., lib. i , cap. 5.
2 2S DES SCIENCES OCCULTES.
Les érudits du xvie siècle ont si souvent parlé de lampes
perpétuel/es , les adeptes ont si ardemment cherché à en
retrouver le secret, qu'on peut supposer que quelque
tradition motivait leur crédulité et soutenait la persévé-
rance de leurs tentatives. Pour réaliser cette merveille, il
fallait cependant remplir deux conditions en apparence
impossibles : fournir à la combustion un aliment inépui-
sable ; et à cet aliment , un véhicule que la combustion ne
détruisît pas. Rappelons-nous le miracle du tombeau de
Bélus ; sur un point difficile à apercevoir, plaçons un tube
qui fasse communiquer la lampe avec un réservoir inconnu
aux profanes , et assez vaste pour que la consommation
d'un ou même de plusieurs jours altère peu son niveau :
la première partie du problème se trouve résolue. La se-
conde disparaît devant l'invention , très vulgaire aujour-
d'hui, des lampes sans mèche (1); invention dont l'effet
tient à la même cause que les deux derniers miracles que
nous avons cités , la dilatation de l'huile par la chaleur. Le
soin de remplir régulièrement le réservoir caché n'aurait
rien d'embarrassant; et quant à celui de changer, en cas
d'accident , le tube à l'orifice duquel l'huile dilatée s'en-
flamme , le thaumaturge , pour y vaquer, saurait bien dé-
rober quelques moments à l'attention des observateurs.
L'emploi de la chaleur i pour dilater l'huile ou tout
autre liquide , appartient à une science différente de l'hy-
drostatique : nous sommes donc naturellement conduit
à rechercher quelle fut l'étendue, ou plutôt ce que nous
(i) Ces lampes servent de veilleuses. Mais il faut avoir soin d'en
nettoyer fréquemment le tu be , sinon elles sont sujettes à s'éteindre.
On ne craindrait pas cet inconvénient dans l'expérience proposée, où la
lampe brûlerait sans interruption : le tube ne s'obstrue que parce que
l'huile , en partie décomposée, s'attache à ses parois, lorsque le matin on
éteint la veilleuse.
DES SCIENCES OCCULTES. 2<2g
pouvons retrouver des merveilles que les anciens durent
à l'emploi de la chimie.
Elysée corrige l'amertume des eaux de Jéricho (1), et
celle d'un mets où l'on avait , par mégarde , mêlé de la
coloquinte fa) , en jetant dans les unes un vase plein de
sel , et dans l'autre , de la farine. Si le sel était du natron,
du carbonate de soude , il servit à précipiter des sels ter-
reux , tels que l'hydrochlorate de chaux : le sel commun
aurait suffi pour améliorer des eaux boueuses et corrom-
pues. Quant à la coloquinte, le commentateur D. Calmet
reconnaît que , suivant les médecins , l'amidon , la farine,
et surtout la farine d'orge , ont beaucoup d'efficacité pour
en faire disparaître le goût insupportable.
Les œuvres d'Elysée sont d'une faible importance, si on
les compare au miracle qu'opéra Moïse , lorsque , dans le
désert de Mar, unissant la science raisonnée à l'observa-
tion , il adoucit l'amertume des eaux destinées à désaltérer
les Israélites (3). Il ordonna, dit Josèphe (4), de tirer
l'eau des puits, assurant que celle qui viendrait après se-
rait douce : il savait qu'elle n'aurait pas le temps de se
saturer des sels contenus dans le sable. Il y jeta ensuite
(selon le récit de la Bible) (5) un morceau de bois amer ;
suivant Philon , il montra ce bois aux Juifs et leur com-
manda de le jeter dans l'eau pour la rendre potable (6) ;
(i) Reg.y lib. i\, cap. 2, vers. 19-22.
(2) Reg., lib. iv, cap. 4, vers. 39-41.
(3) Les religieux du couvent du Tor , en Palestine, montrent aux
voyageurs douze fontaines dont les eaux sont chaudes et arriéres : ils
assurent que ce sont les sources iïElim dont l'eau fut rendue douce
par Moïse. (Thévenot. Voyage fait au Levant, etc. Paris, 1 665) , pages
3i7-3i8.
(4) Flav. Joseph. Ant. Jud., lib. 111 , cap. 1.
(5) Exod. fca\i. xv, vers. 25.
(6) Philo, jud. De vitâ Mosis , lib. 1.
9.3o DES SCIENCES OCCULTES.
soit, ajoute l'écrivain hébreu, que ce bois reçut alors du
ciel une telle vertu, soit quelle lai fût propre et qu'on
l'eût jusqu'alors ignorée. Tant que de pareils secrets ne
sont pas devenus vulgaires, on sent combien leur emploi
inspirera de reconnaissance et d'admiration en des con-
trées où la nature refuse presque partout une eau potable
aux besoins de l'homme. La propriété de précipiter le li-
mon et les bases des sels terreux que l'eau, ainsi recueillie,
ne pouvait manquer de contenir, appartient, en effet, à
divers bois amers , et particulièrement au laurier-rose
(rhodo'daphné), arbre auquel la plupart des savants hé-
breux attribuent le miracle ( i ). On aime à voir ainsi l'ob-
servation d'un fait naturel suffire pour sauver de la mort
une horde nombreuse, remarquable d'ailleurs dans les
annales du monde, et par sa civilisation première dont
l'empreinte subsiste jusque sur ses derniers descendants
et par cette religion nouvelle qui , sortie de son sein , a
parcouru un tiers de la terre habitée , laissant partout la
trace de son influence puissante sur la civilisation des
peuples et la destinée des hommes.
Passant à des notions plus relevées , nous rappellerons
l'exemple d'Asclépiodote, qui reproduisit chimiquement le
gaz délétère qu'exhalait une grotte sacrée (2) : il prouve
que l'on n'était point étranger, dans les temples, à une
science si féconde en miracles. D'autres faits nous le con-
firment. Chef d'une de ces sectes qui, aux premiers siècles
de l'Église, s'efforçaient d'amalgamer au christianisme
les dogmes et les rites d'initiations particulières , Marcos
remplissait de vin blanc trois coupes d'un verre transpa-
(i) Nerium-Oleander. L. Voyez sur ce sujet la Dissertation de
