NOL
Des sciences occultes

Chapter 12

III. Une crédulité aveugle, je dirai même avide , et des

supercheries adroites ou audacieuses entretenaient le cré-
dit des oracles. Mais un jour vint où les leçons de la phi-
losophie pénétrèrent dans les classes éclairées ; de ce jour,
la crédulité fit place à l'esprit d'examen. Presque en même
temps s'élevait une religion nouvelle soutenue par de nom-
breux enthousiastes et dirigée dans ses progrès par des
hommes habiles. Portant sur les merveilles du polythéisme
un regard scrutateur, elle parvint à rendre difficiles et
presque impraticables les manœuvres dont s'étaient aidés
jusque là les prétendus interprètes de l'avenir. Telles fu-
rent les véritables causes de la cessation progressive des
oracles les plus renommés. A la place de ceux que le dis-
crédit réduisait au silence, les polythéistes essayèrent
d'en élever de nouveaux : mais ceux-ci, d»ès leur nais-
sance, étaient surveillés de trop près pour conquérir une
confiance étendue et durable. Les oracles durent dispa-
raître avant les miracles dont l'exécution dépendait de
connaissances scientifiques , et qui , aussi longtemps que
l'emploi de ces connaissances, resta enveloppé de mys-
tères, subjuguèrent l'admiration des croyants, et celle
même des incrédules, inhabiles encore à en discuter l'ori-
gine.

(1) En 1701. — Labat. Nouveau voyage aux îles françaises de l'ji-
merique , tome II, pages 64-65.

(2) Je tiens ce fait d'un témoin digne de foi.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 35

On se tromperait néanmoins en supposant que , dans les
oracles , tout fût imposture et supercherie. Ceux qui les
prononçaient étaient en proie souvent a un véritable. dé-
lire. M. de Tiedmann croit , avec beaucoup de vraisem-
blance , que si ? chez les Germains , les femmes sacrées
prophétisaient en écoutant le fracas des torrents, en con-
templant fixement les tourbillons formés sur le cours ra-
pide des fleuves (1) , c'est que , dans cette position , elles
parvenaient bientôt à se donner des vertiges. On observe
quelque chose de semblable dans l'état de catalepsie où
les magnétiseurs font tomber des sujets faibles d'organi-
sation et plus faibles encore d'esprit, en troublant leur
imagination , et en fixant leur attention prolongée sur une
suite de gestes uniformes et bizarres.

La musique exerce sur nous une action bien connue ,
et toute propre à disposer l'homme enthousiaste à croire
que les dieux vont mettre leur parole dans sa bouche.
Chez les Hébreux même , comme chez les autres peuples
de l'antiquité , l'homme appelé à révéler l'avenir recou-
rait aux accents de la musique pour soutenir l'exaltation
prophétique de son esprit (2). Chez les Billhs, dans l'Hin-
doustan , les prophètes ou Barvas exaltent leur esprit par
les chants sacrés et la musique instrumentale : alors ils
tombent dans une sorte de frénésie , font des gestes extra-
vagants et rendent des oracles. Les Barvas reçoivent des
disciples , et après quelques cérémonies préparatoires ,
les soumettent à l'épreuve de la musique : ceux qu'elle
n'émeut pas jusqu'à la frénésie, jusqu'à l'extase , sont
aussitôt renvoyés comme incapables de recevoir l'inspira-
tion divine (3).

(1) Platarck. ni Cœsar. cap. 21. — .S'. Clem. Alex. Stromat. Iil>. 1.

(2) Elysée... Reg. Iib. iv, cap. 3, vers. i5.

(3) Nouvelles Annales des Voyages , tome XXVÎI , pages 333-334-

1 36 DES SCIENCES OCCULTES.

Point de croyance aux oracles sans exaltation d'esprit ;
et, pour jeter ses auditeurs dans cette sorte de délire, il
faut l'éprouver soi-même : aussi, dans les temples de
Grèce et d'Asie , ne se bornait-on pas à l'emploi des flûtes,
des cymbales, des tympans : des moyens pins puissants
agissaient encore sur les interprètes du ciel.

La divinité voulait-elle se révéler en songe : «Les êtres
» les plus jeunes et les plus simples étaient les plus propres
» à réussir dans cette divination , et on les y disposait par
» des invocations magiques , et par des fumigations de
» parfums particuliers (1). » Porphyre avoue que ces pro-
cédés influaient sur l'imagination ; lamblique assure qu'ils
rendaient plus dignes de l'accession de la divinité : c'est
dire la même chose dans un autre langage.

A Didyme , avant de prophétiser, la prêtresse de l'oracle
des Branchides respirait longtemps la vapeur qu'exhalait
une fontaine sacrée (q). L'oracle des Colophoniens , à Cla-
ros , était rendu par un prêtre qui s'y préparait en buvant
de l'eau d'un bassin que renfermait la grotte d'Apollon...
Mais ce breuvage abrégeait ses jours (3). On sait de quelle
manière étrange la Pythie s'exposait à la vapeur qu'exha-
lait l'antre de Delphes (4). Pindare et Plutarque assurent
que le dégagment de la vapeur sacrée était accompagné
d'une odeur suave qui pénétrait jusqu'à la cellule où les
consultants attendaient la réponse de l'oracle (5) , soit que
l'on joignît ainsi l'efficacité des parfums à celle d'autres

(i) Iamblichas de Mysteriis. cap. xxix.
(■>) Ibid. cap. xxv.

(3) « Bibentlam breviore vitâ.. » Plin. Hist. /iat.y lib. n, cap. io5. —
lamblich. de Myst. cap. xxv.

(4) S. Johan Chrysost. Homelia. xxix, super cap. xn. Epist. i, ad
Ci n n th.

(5) Pi/idar. Olymp. vit. vers. 5q. Plutarch. de Oracul. deject.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 37

agents physiques , ou que l'on cherchât à masquer l'odeur
fétide du gaz qui sortait de l'antre. Un temps vint où la
Pythie cessa de répondre : le temps avait fait évanouir la
vapeur fétidique qu'exhalait l'antre sacré. C'est ainsi que
des contemporains de Cicéron rendaient raison du silence
de l'oracle. Cicéron repousse avec mépris cette explica-
tion (i) : elle était absurde théologîquement parlant, mais
très admissible en physique. Trois siècles plus tard, Por-
phyre (2) professait sans détour que les exhalaisons de la
terre et l'eau de certaines fontaines étaient propres à in-
spirer les fureurs divines , au milieu desquelles se faisaient
entendre les oracles. Qu'enivrée par le gaz qui montait
sous le trépied sacré , la prêtresse de Delphes tombât dans
un état nerveux, convulsif, extatique, contre lequel elle
luttait sans pouvoir s'y soustraire ; que , hors d'elle, et sous
l'empire d'une imagination exaltée d'avance, elle proférât
quelques mots, quelques phrases mystérieuses, où les
prêtres se chargeaient ensuite de trouver la révélation de
l'avenir ; tout cela est aussi naturel que la lassitude mala-
dive , et tôt ou tard mortelle , qui succédait à ce désordre
excessif et de l'âme et des sens.

On le voit : c'est en vain que nous voudrions , dans
l'histoire des miracles et des prodiges , trier et présenter
séparément ce qui appartient à l'histoire des sciences an-
ciennes : la chose n'est pas toujours possible. Quand des
enfants avaient l'esprit troublé par l'action de parfums
choisis , et le prêtre de Claros par le breuvage qui détrui-
sait sa santé ; quand la prêtresse des Branchides et celle
de Delphes s'exposaient à des odeurs gazeuses dont quel-
ques moyens physiques pouvaient redoubler l'énergie ;

(1) Cicer. de divinit. lib. u

(2) Euseb. Prœp. era/igel.

» 38 DES SCIENCES OCCULTES.

quand les prophétesscs de la Germanie s'asseyaient im-
mobiles aux bords des torrents; quand les Barvas , habi-
tués par leur éducation religieuse à subir le pouvoir de la
musique , s'y abandonnent violemment ; rien de plus na-
turel que les songes délirants, l'enivrement, les vertiges,
l'exaltation frénétique des uns et des autres : l'inspiration
subséquente, ou plutôt les oracles qu'on lui attribue, ne
sont que des impostures sacerdotales ; mais la science a
présidé à la recherche des causes des vertiges et de la fré-
nésie , et à l'indication des avantages que les thaumaturges
devaient en recueillir.

Des observations simples, qui ne demandent qu'une ré
flexion commune, et que l'on ose à peine ranger dans le
domaine de la science , ont suffi également pour dicter
des oracles. En consultant les entrailles des victimes, le
prêtre, instruit par l'habitude, y puisait des notions assez
probables pour hasarder une prédiction sur les qualités
du sol et le climat d'un pays. La science des aruspices et
des augures a de même dû s'appuyer d'observations ap-
partenant à la physique , à la météorologie ou à l'histoire
naturelle.

En Livonie et en Esthonie , une opinion religieuse , an-
térieure à l'établissement du christianisme (i), défend au
cultivateur de détruire par le feu les grillons qu'il trou-
vera dans son habitation ; ceux qu'il n'aurait pu tuer
mettraient en pièces ses vêtements et son linge. Quand on
veut bâtir une maison , elle prescrit d'observer quelle es-
pèce de fourmi se montre la première à la place qu'on a
choisie ; on s'y établira si c'est la grande fourmi fauve ou

(1) Debiay. Sur les préjugés et idées superstitieuses des Lioonie/is ,
Letloniens et Est/ioniens... Nouvelles Annales des Voyages , t. XVIII,
page m 4,

DES SCIENCES OCCULTES. 1 3g

la fourmi noire ; si c'est la petite fourmi rouge, il faut cher-
cher un autre lieu : celle-ci fait le plus grand dégât dans
les provisions amassées par l'homme , et elle trouve dans
les deux autres espèces des destructeurs qui mettent un
terme à ses ravages. Les grillons, de même, dévorent des
insectes et surtout des fourmis : c'est à ce titre qu'ils ont
souvent été regardés dans la campagne comme des ani-
maux sacrés ; il n'est pas difficile de prédire à l'homme
qui les détruit qu'il verra ses hardes déchirées par les
insectes dont ils auraient fait leur proie.

Naevius , dès son enfance , annonça le talent qu'il aurait
un jour pour la profession d'augure : cherchant la plus
belle grappe d'un vignoble pour l'offrir aux dieux, il con-
sulta les oiseaux, et ce fut avec autant de succès que d'in-
telligence (1) ; les oiseaux , en effet , devaient se porter de
préférence à l'endroit où le raisin était le plus mûr et le
plus abondant- Nous verrions aujourd'hui dans ce trait
la preuve d'une intelligence peu commune chez un en-
fant; comme on cite la manière ingénieuse dont Gassendi,
s'arrêtant sous un arbre , prouva à ses camarades d'école
que les nuages , et non pas la lune , fuyaient au-dessus de
leurs têtes , chassés par un vent rapide : au temps des
oracles , c'eût été le premier pas du futur prophète.

Le thaumaturge ne se proposait qu'un but : pour l'at-
teindre, il se servait indifféremment de tout; charlata-
nisme, tours d'adresse , style figuré , prodiges naturels ,
observations, raisonnement, science véritable.

Mais des moyens qu'il employait , le plus puissant peut-
être, celui du moins qui doublait l'efficacité de tous les
autres , ce fut le secret religieux, dont, avec l'assentiment
général, il sut en couvrir l'usage. Envelopper les choses

(i) Dionys. Halic. lib. ni, cap. i\-bb.

1^0 DES SCIENCES OCCULTES.

saintes d'une obscurité mystérieuse, c'était, disaient les
sages eux-mêmes ( i), rendre la divinité vénérable, c'était
imiter sa nature, qui échappe aux sens de l'homme.

( i) « Mystica sacrorum occidtatio majestatem numini conciliât , imi-
» tans ejus naturam effugientem sensus nostros. » Strabo. lib. x.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 4 1

CHAPITRE VIII.

Garanties du mystère qui enveloppait les sciences occultes. Hiéroglyphes,
idiome et écriture sacrés inconnus aux profanes ; langage énigmatique
des évocations; révélations graduées , partielles , et qu'un petit nombre
de prêtres obtenaient dans leur plénitude; religion du serment; men-
songe sur la nature des procédés et l'étendue des œuvres magiques.
Conséquences du mystère : i° entre les mains des thaumaturges la
science magique se dégrade, réduite à une pratique dénuée de théorie,
et dont les formules mêmes finissent par n'être plus comprises; 2° l'i-
gnorance où l'on est des limites qui circonscrivent son pouvoir, le désir
de deviner ses secrets , et l'habitude d'attribuer l'efficacité de ceux-ci
aux procédés que la science emploie ostensiblement , font germer parmi
la multitude les erreurs les plus grossières.

Que dans les écrits des anciens percent à peine çà et là
d'imparfaites notions sur leurs sciences occultes ; que de
ces sciences , quelques unes se soient perdues en entier ,
doit-on s'en étonner? Quiconque a lu l'histoire sait que
non seulement ces connaissances exquises, mais toutes les
richesses intellectuelles restaient autrefois plus ou moins
inaccessibles , étroitement resserrées sous la garde du gé-
nie du mystère.

Et combien de causes concouraient à entretenir le pou-
voir de ce ténébreux génie ! L'influence subsistante de la
forme fixe de civilisation ; les habitudes des initiations ,
auxquelles s'assimilèrent par la suite les écoles philoso-
phiques ; le prix d'une possession exclusive ; la crainte
trop juste d'appeler sur soi la haine des hommes qu'un

1^*2 DES SCIENCES OCCULTES.

orgueil jaloux attachai l à cette possession ; enfin , et sur-
tout le besoin de retenir dans l'obscurité le genre humain
pour le dominer; la volonté de conserver à jamais ce qui
formait le patrimoine de la classe éclairée, la garantie de
ses honneurs et de sa puissance.

Cette dernière considération n'a point échappé à un
homme qui savait relever, par une philosophie saine et
profonde , le prix de sa vaste érudition. Michaelis (1) re-
marque qu'une langue universelle , créée par les savants
et à l'usage des savants seuls , mettrait ceux-ci en posses-
sion exclusive de la science : « Le peuple serait livré à
» leurs doctes impostures ; c'est ce qui arriva en Egypte ,
» du temps que toutes les découvertes étaient cachées dans
» l'ombre des hiéroglyphes. » Si les découvertes relatives
à l'électricité n'étaient exposées que dans la langue sa-
vante , quoi de plus facile aux possesseurs exclusifs de
cette langue que de former entre eux une conjuration pour
métamorphoser les phénomènes en miracles et établir
sur les faux miracles une tyrannie sacrée ? « L'occasion
» tente , et la facilité à fourber augmente le nombre des
» fourbes.»

En faisant un pas de plus, Michaelis aurait observé que
son hypothèse était l'histoire de l'antiquité ; que les reli-
gions possédaient presque toutes une langue ou une écri-
ture sacrée , aussi peu intelligibles pour le vulgaire que
les hiéroglyphes. Les pontifes romains se servaient dans
leurs rites de noms propres et de mots dont l'usage n'ap-
partenait qu'à eux : nous en connaissons un assez petit
nombre; et ceux-là ne sont relatifs qu'aux cérémonies ;
ceux qui se rapportaient à la science sacrée ont été trop

(i) Michaelis. De V influence des opinions sur la langue , etc., pages
164-166.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 43

soigneusement cachés pour arriver jusqua nous. Voici le
précis de ce que nous apprend Lydus (i), relativement au
peuple dont les Romains avaient emprunté tout leur sys-
tème religieux. Les Étrusques, dit-il, furent instruits dans
la divination par les Lydiens, avant l'arrivée de l'Arcadien
Évandre en Italie. Alors existait une forme d 'écriture dif-
férente de celle dont on s'est servi depuis, et généralement
très peu connue : sans son secours aucun secret ne serait
resté caché aux profanes. ïarchon l'Ancien (2) (antérieur
au contemporain d'Énée) avait écrit un livre sur les mys-
tères et les rites religieux de la divination. 11 s'y repré-
sentait interrogeant Tagè? (l'enfant miraculeux, né d'un
sillon de la terre) ; précisément comme, dans le Baghuat-
Ghita, Arjoun interroge le dieu Krishna. Les questions
de Tarchon étaient exprimées en langue vulgaire : mais
son livre ne rapportait les réponses de Tagès qu'écrites
avec les caractères anciens et sacrés , en sorte que Lydus
(ou l'écrivain qu'il copie) n'a pu en deviner le sens que
parles questions mêmes qu'elles ont du résoudre, et par
les passages de Pline» d'Apulée, etc., qui y ont quelque
rapport. Lydus insiste sur la nécessité de ne point expo-
ser clairement la science sacrée , mais l'envelopper de fa-
bles et de paraboles, pour la cacher aux profanes : ce n'est
que dans cet esprit qu'il écrit sur les prodiges. Singu-
lière disposition ! Pour qu'on la retrouve chez un écrivain
du vie siècle, combien ne fallait-il pas qu'elle fût ancienne
et générale, et pour ainsi dire rendue inséparable de tous
les moyens d'aborder à la connaissance de la science sa-

crée

(i) Lydus. de Ostcntis., cap. ni.

(2) Photius dit que Tarchon fut l'instituteur des Etrusques dans les
sciences magiques. Biblioth. Cod...

1 44 DES SCIENCES OCCULTES.

Il ne faut pas croire qu'à cet égard les prêtres égyptiens
sen reposassent entièrement sur l'impénétrabilité des hié-
roglyphes. Lorsque Apulée obtint d'eux le premier degré
de l'initiation, ce fut dans la partie la plus cachée du sanc-
tuaire qu'un prêtre alla chercher les livres destinés à son
instruction. C'était peu que les images de diverses espèces
d'animaux y tinssent lieu d'une écriture sténographique ;
une partie de ces livres était écrite en caractères inconnus ;
dans une autre partie, de nombreux accents de formes
bizarres et variées , se pressant au-dessus des lettres (dont
sans doute ils changeaient la valeur), en interdisaient la
lecture à la curiosité des profanes (1).

En Egypte encore, et probablement aussi dans les tem-
ples des autres pays, une seconde enveloppe voila les
mystères , le langage dans lequel étaient conçues les in-
vocations. Chaerémon (2) enseignait à commander aux

génies au nom de celui qui est assis sur le Lotos ,

porté dans un navire , qui paraît autre dans chacun

des signes du zodiaque. Ges traits désignent, sans équi-
voque, Osiris- Dieu-Soleil. Émanées d'une religion astro-
nomique, les formules sacrées transportaient dans les
opérations magiques le langage de l'astronomie. La magie
et la sorcellerie des modernes, nous le prouverons, furent
en grande partie composées de lambeaux de la science
occulte , renfermée autrefois dans les temples : on y re-
trouve cette confusion de langage, d'autant plus frappante
que rien ne pouvait la faire naître à des époques éloignées

(1) « De opertis adyti profert quosdam libros litteris ignorabilibus/^ra3-
»notatos, partira figuris cujusce modi animalium concepti sermonis com-
» pendiosa verba suggcrentes ; partim nodosis, et in modum rotae tor-

» tuosis capreolatimque condensis apicibus, a curiosâ profanorum

» lectione munitos. » Jpul. Metamorph. , lib. xi.

(2) Porphyre, cité par Eusèbe : Prœp. evang,, lib. v, cap. 8 et 9.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 Z|5

du règne des religions astronomiques : nous sommes donc
autorisé à affirmer qu'elle remonte à un temps où ses ex-
pressions étaient comprises , où son origine était connue
et révérée. Une sorcière de Cordoue (1), invoquant une
étoile, la conjurait au nom de Y ange-loup. Quoique l'on
sache que le loup était , en Egypte, l'emblème du soleil et
de l'année, cet exemple particulier prouverait peu s'il était
unique. Mais que Ton examine le fragment que J. Wierius
a publié sous le titre de P seudo-Monarchia Dœmonum (2) :
il est difficile d'y méconnaître les restes défigurés d'un
calendrier céleste. Dans le dénombrement prétendu des
génies qui obéiront aux invocations du théurgiste, on en
voit un qu'un double visage rend semblable à Janus, à
l'emblème de la fin et du renouvellement de l'année. Qua-
tre rois président aux quatre points cardinaux. U homme,
le taureau , le lion , tous trois ailés , et le crocodile qui ,
dans les planisphères égyptiens, remplace le scorpion,
rappellent les signes anciens des solstices et des équinoxes.
Quelques uns des génies habitent dans des signes célestes ;
un entre autres dans le signe du sagittaire. On retrouve
au milieu d'eux le dragon, le monstre marin, le lièvre, le
corbeau, le chien, la vierge, le petit cheval, dont les noms
figurent parmi les constellations. Des génies, peints avec
plus de détail, offrent des traits semblables à ceux qu'at-
tribuent aux génies des astres, des mois, des dêcans et
des jours, les sphères persique et indique, et le calendrier
égyptien (3).

(1) Llorente. Histoire de l'inquisition , chap. 38, tome III, page 465.

(2) J. Wierius. De Prœstigiis dœmonum et incantationibus ac venefi-
ciis (Basileœ, 1 583). — Les magiciens donnent à ce fragment des titres
pompeux. Ils l'appellent quelquefois Liber empto-Salomonis ; mais ce
n'est probablement que l'extrait d'un écrit plus étendu qui a jadis porté
ce nom, et dont l'autorité y est elle-même invoquée.

(3) Sphœrarum persicœ , indicœ et barbaricœ ortus 7 ex libro Abeu

10

I /?(> DES SCIENCES OCCULTES.

Il n'est donc pas téméraire de penser que l'usage des
termes et des allégories astronomiques fut, dès l'origine,
introduit par la religion dans les formules de la science
occulte; on sent qu'il dut, par la suite, non seulement
compliquer l'étude de celle-ci, mais encore l'obscurcir,
l'esprit établissant involontairement une connexion erro-
née entre les objets représentés par les allégories, et des
résultats totalement étrangers à la science religieuse dont
elles dérivaient.

Empruntée , comme elle a pu l'être quelquefois , à un
autre langage que celui de l'astrologie, l'enveloppe du
mystère n'en aurait été ni moins difficile à pénétrer, ni
moins propre à induire en erreur les profanes qui es-
sayaient d'en percer l'obscurité. Un exemple moderne, un
exemple en apparence futile , me fera comprendre.

Populeani vifgam mater regina lenebat.

Si je dis qu'on a besoin de retenir ce vers latin pour faire
réussir un tour de carte assez compliqué, les personnes fa-
miliarisées avec ce genre d'amusement devineront d'abord
que les voyelles , par leur valeur numérique convention-
nelle, marquent les nombres de cartes ou de points qu'il
faut successivement ajouter ou retrancher; on concevra
que le même moyen pourrait servir à désigner les pro-
portions des substances qu'on devrait combiner dans une
expérience de chimie; on se rappellera que cinq ou six
vers , composés de mots barbares et ne formant aucun
sens, ont été employés pendant plusieurs siècles pour in-

Exrae judaeorum doctissimi... — Mono m œri arum ascendantes cum si-
gnificaùonibus et decanis suis cègyptiticis. — (/. Scaligcri Notœ in Ma-
tiilium , pages 371-384 et 4$7-5o4.

DES SCIENCES OCCULTES. 1^7

cliquer d'une manière analogue les diverses formes que
peut prendre le syllogisme clans l'argumentation. Mais
transportons -nous en des temps où l'intelligence de
l'homme n'était, en ce genre, éveillée par aucune expé-
rience : le vers emprunté à une langue étrangère sera une
formule magique, comme celles que répétaient sans les
comprendre les Grecs et les Romains; les curieux ne
soupçonneront pas que son efficacité tient à la position
respective des voyelles ; ils la chercheront dans le sens des
mots, s'ils parviennent à le connaître ; et l'ignorance éta-
blira un rapport mystérieux entre l'art de deviner la pen-
sée et une branche de peuplier que. tenait une femme
reine et mère.

Tant d'obstacles ne suffisaient point pour rassurer la
jalouse inquiétude des possesseurs de la science sacrée.

Des expressions de plusieurs écrivains ont induit avec
vraisemblance que, dans certaines initiations, on révélait
aux adeptes tous les secrets de la nature. Mais les révéla-
tions n'étaient sûrement que lentes et graduées ; nous pou-
vons en juger par l'exemple d'Apulée : ce ne fut qu'après
un temps assez long, et plusieurs initiations successives,
qu'il parvint au dernier degré; néanmoins il se félicitait
d'avoir obtenu, jeune encore, un honneur, une perfec-
tion d'instruction qui ne s'accordait communément qu'à
la vieillesse (i).

Quelle que fut l'étendue des révélations faites aux ini-
tiés , les causes efficientes des miracles en faisaient-elles
partie? Nous penchons à croire que, bientôt après l'insti-
tution des initiations, la connaissance de ces causes fut
réservée aux prêtres, et seulement à quelques uns d'entre
eux qui, dans plusieurs religions, formaient, sous un

(i) Apul. Metamorph., lib. xi. Ad finem.

J 48 DES SCIENCES OCCULTES.

nom distinct, une classe séparée. M. Drummond (1) pense
que les prêtres égyptiens qui luttèrent contre Moïse, les
Chartomi, avaient seuls, et à l'exclusion des prêtres in-
férieurs , l'intelligence de tous les hiéroglyphes. Si , à
Rome, on brûla, comme capables de porter atteinte à la
religion (9.), les livres de Numa , trouvés près de cinq siè-
cles après la mort de ce prince , ne fut-ce point parce que
le hasard, au lieu de les jeter entre les mains des pontifes,
les avait livrés d'abord aux regards des profanes, et qu'ils
exposaient d'une manière trop intelligible quelques pra-
tiques de la science occulte que Numa avait cultivée avec
tant de succès? Deux de ses livres, si l'on en croit la tra-
dition, traitaient de la philosophie (3) : ce nom, on le sait,
a souvent, dans l'antiquité, désigné l'art d'opérer dès mi-
racles. C'est d'ailleurs en parcourant les Mémoires qu'avait
laissés Numa que son successeur découvrit un des secrets
de cet art, dont l'essai imprudemment tenté lui devint

fatal (4).

k ces précautions diverses se joignait la religion d'un
serment terrible : une indiscrétion était infailliblement
punie de mort. La religion ne permettait pas d'oublier le
long et terrible supplice de Prométhée, coupable d'avoir
livré aux mortels la possession du feu céleste. Fondée
probablement sur le genre de mort de quelqu'un des prê-
tres orphiques qui prirent le nom de leur fondateur, la
tradition racontait aussi que les dieux foudroyèrent Or-
phée, pour le punir d'avoir, dans les mystères, enseigné
aux hommes ce qu'auparavant on ne leur avait jamais ap-

(1) S. W. Drummond. Memoir on the untiquity of t'ie zodiacs of
Esnesh. and Dendera , pages 19-21.

(2) Valcr.Max., lib. 1, cap. 1, § 12.

(3) Tit.Liv., lib. xl , cap. 29. Pli/?. Hist. nat., lib. xnr , cap. 1 3.

(4) Voyez ci-après , chap. xxiv.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 49

pris ( i). Jusqu'à la chute du paganisme, la révélation des
secrets de l'initiation fut le crime le plus affreux dont on
put s'entendre accuser, même devant la multitude, que
cet esprit de mystère enchaînait dans l'ignorance et l'infé-
riorité, mais qui voyait toujours ses dieux prêts à perdre
une nation entière, si on laissait vivre le révélateur parjure.

Le mystère avait une dernière garantie, le mensonge :
moyen familier de tout temps (2) et de nos jours encore,
au commerce et à l'industrie , quand ils craignent de perdre
trop tôt le bénéfice d'une possession exclusive. L'art ma-
gique , à plus forte raison , sentit l'avantage de mentir sur
la nature et l'étendue de son pouvoir. Dévoilé, rendu vul-
gaire, ce mélange de connaissances précieuses, de puéri-
lités et de charlatanisme, n'eut plus commandé l'admira-
tion ni l'obéissance.

A l'instant d'une éclipse qu'elle avait su prévoir, Aglao-
nice persuada aux Thessaliennes que, par ses chants ma-
giques , elle pouvait obscurcir la lune, et la forcer à des-
cendre sur la terre (3) . On attribuait à la racine de la plante
baaras ou cynospastos , des vertus merveilleuses ; il im-
portait donc aux thaumaturges d'en éloigner toute autre
main que la leur : ils assuraient qu'on ne pouvait la cueil-
lir sans courir risque de la vie, à moins de prendre des
précautions singulières , dont Josèphe a donné le détail

(1) Pausanias Bœotic. , cap. 3o. Deux épigrammes de l'Anthologie
supposent aussi qu'Orphée périt par la foudre.

(2) Les Indiens, qui livraient seuls aux autres peuples le Cinnamome,
affirmaient que personne ne savait d'où provenait cet aromate; on ne le
recueillait qu'en s'emparant des nids construits par certains oiseaux, avec
des branches de cinnamome. {JElian. De Nat. Amim., lib. n, cap. 34- —
Lib. xvn , cap. 21.)

(3) Plutarch. De Oracul. Defectu.

l5o DES SCIENCES OCCULTES.

avec tout le sérieux de la conviction (i). Suivant une tra-
dition hébraïque conservée en Orient , Moïse découvrit que
les magiciens d'Egypte introduisaient le vif-argent dans
des baguettes et dans des cordes qui , jetées sur la terre
échauffée par le soleil , ne tardaient pas à se tordre et à
prendre des mouvements semblables à ceux des ser-
pents (2). Ce procédé ne produirait certainement pas
l'illusion magique qu'on lui attribue; des observateurs
attentifs ne prendraient point une baguette ou une corde
pour un serpent : mais la tradition citée nous apprend
qu'au lieu de révéler le véritable secret des prêtres d'E-
gypte , on satisfit la curiosité du vulgaire par une explica-
tion absurde.

Telle fut, en général, la politique des thaumaturges:
persuader qu'ils atteignaient le but par certains procédés
ostensibles, mais, dans la réalité, tout-à-fait indifférents et
inutiles; donner l'apparence d'un enchantement, d'une
œuvre surnaturelle à des opérations souvent si simples
que chacun les eût comprises sans peine et imitées , si elles
avaient été offertes aux regards , dépouillées de l'enveloppe
imposante du prestige ; surcharger enfin d'accessoires fu-
tiles ou mensongers l'expression des faits réels; et cela
pour cacher les découvertes des sages à une multitude in-
digne de les connaître (3). Ces expressions sont de Roger
Bacon : elles prouvent que la môme politique existait en-
core dans le moyen âge; mais son origine remonte au pre-
mier jour où des hommes instruits voulurent assurer à

(1) Fl. Joseph. De Bell. Judaic., lib. vu, cap. ï$. JElian. De Nul.
Animal., lib. xiv, cap. 27.

(2) Dherbelot. Bibl. orientale, art. Moussa. Moyse.

(3) « Quœ philosophi adinvenerant , in operibas artis et nciturœ , ut
» sécréta occultarent ah indignis. » (Rog. Bacon, De secret, oper. art. et
'un. . cap. 1.)

DES SCIENCES OCCULTES. 1 5 1

leurs connaissances un caractère surnaturel ( i) et un prix
incommunicable, pour paraître eux-mêmes supérieurs à
l'humanité, et dominer sur le reste des mortels.

Quels furent, sur l'esprit humain, en général, et d'a-
bord sur la science elle-même et sur les hommes qui la
cultivaient, les effets de ces habitudes jalouses, et si con-
traires à la philosophie libérale qui se fait aujourd'hui (2)
un noble devoir du soin de répandre les lumières ?

« Les anciens , dit Bulfon , tournaient toutes les sciences

» du côté de l'utilité Tout ce qui n'était pas intéressant

» pour la société, pour les arts , était négligé, ils rappor-
» taient tout à l'homme moral , et ne croyaient pas que les
» choses qui n'avaient point d'usage fussent dignes de l'oc-
cuper (3). » Cette disposition générale dut surtout s'ap-
pliquer à l'étude des sciences occultes : on ne cherchait
que les moyens d'opérer des merveilles, tout ce qui ne de-
vait pas y conduire semblait peu digne d'attention. D'une
telle méthode, il ne peut résulter que des connaissances
partielles , interrompues par de vastes et importantes la-
cunes , et non pas une science dont toutes les parties en-
chaînées entre elles se rappellent mutuellement , en sorte
que la connexité de l'ensemble préserve les détails detom-

( i ) Ce fut ainsi qu'instruite par une révélation , Elisabeth, épouse de
Charles Ier, roi de Hongrie, trouva , au commencement du \i\e siècle^
l'eau spiritueuse produite par la distillation de l'aleool sur le romarin , et
connue sous le nom d'eau de la reine de Hongrie. (Boquilion. Dictionnaire
biographique ', tomel, page 208.)

[i\ Un livre a été publié , il y a deux cents ans , pour établir que l'on
doit écrire en latin et non pas en français , les ouvrages savants , <•- parce
» que, dit l'auteur, on a produit de grands maux en communiquant au
» peuple les secrets des sciences. » (Belot. Apologie de la langue latine ,

i.6370

(3) Discours sur la manière de traiter l'histoire naturelle. OEuvres de
Bulfon , tome I, pages 5'2, 53.

>52 DES SCIENCES OCCULTES.

ber jamais dans l'oubli. Chaque secret, chaque connais-
sance, pouvait se perdre isolément; et l'habitude du mys-
tère rendait chaque jour le danger plus probable.

Ceux qui douteraient de notre assertion peuvent la vé-
rifier sur des fails modernes : car la manière empirique
dont la science était étudiée, cultivée et conservée dans
les temples, nous est représentée par la marche des chi-
mistes avant la renaissance de la chimie véritable. Ils
cherchaient , et quelquefois ils trouvaient des phénomènes
étonnants; mais c'était sans suivre de théorie, sans réflé-
chir sur les moyens qu'ils employaient, tellement qu'ils
ne réussissaient pas toujours deux fois à obtenir les mêmes
produits ; mais surtout c'était avec le désir de cacher pro-
fondément leurs procédés , et de s'en assurer la possession
exclusive. Quoi de moins estimé aujourd'hui que leurs tra-
vaux? quoi de moins connu que les découvertes auxquelles
ils étaient parvenus? Il est curieux de pouvoir citer, en ce
genre, un exemple qui date d'un peu plus de soixante ans.
Un prince, San-Sévero, s'occupait , à Naples, avec quelque
succès, de travaux chimiques : il avait, par exemple,
le secret de pénétrer le marbre en le peignant, de ma-
nière que chaque lame détachée du bloc par la scie , pré-
sentât la répétition de la figure empreinte sur la face ex-
térieure (i). En 1761 , il exposa des crânes d'hommes à
l'action de divers réactifs, et ensuite à la chaleur d'un feu
de verrerie , mais en se rendant un compte si peu exact
de sa manière de procéder, que, de son aveu , il n'espé-
rait pas arriver une seconde fois au môme résultat. Du
produit qu'il obtint s'exhalait une vapeur ou plutôt un gaz,
qui , allumé par l'approche de la flamme , brûla plusieurs
mois de suite sans que la matière parut diminuer de poids

( 1 ) Grosley. Observations sur l'Italie , tome III , page 25 1 .

DES SCIENCES OCCULTES. 1 53

( l'oxigène combiné par l'effet de la combustion remplaçait,
et au-delà, les parties perdues par l'évaporation). San-
Sévero crut avoir retrouvé le secret impossible des lampes
inextinguibles : mais il ne voulut point divulguer son pro-
cédé , de peur que le caveau où étaient inhumés les princes
de sa famille ne perdît le privilège unique dont il comptait
le gratifier, d'être éclairé par une lampe inextinguible (1).
En opérant comme un savant de nos jours , San-Sévero
aurait attaché son nom à l'importante découverte de l'exis-
tence du phosphore dans les os ; car il est difficile de dou-
ter qu'un dégagement très lent de phosphore gazéifié ne
fût le principe du phénomène qu'il avait obtenu. Il opéra
comme un thaumaturge : son nom et ses travaux sont ou-
bliés. Et la science cite avec honneur Gahn et Schoell, qui,
huit ans plus tard (en 1769), constatèrent l'existence du
phosphore dans les os . et publièrent le procédé propre à
l'en retirer.

La comparaison établie entre les tentatives des chimis-
tes empiriques et celle des thaumaturges, manque peut-
être, d'exactitude sur un point essentiel : les premiers
étaient libres de choisir les objets de leurs recherches ;
il est douteux que la même liberté existât dans les tem-
ples; c'est du moins ce qu'on peut induire d'un passage
obscur, mais très curieux, de Damascius (2). A Hiérapo-
lis, en Phrygie, le temple d'Apollon était placé près d'une
caverne remplie de sources chaudes et d'où s'exhalait au
loin une vapeur léthifère; les seuls initiés y pouvaient pé-
nétrer impunément. L'un d'eux , Asclépiodote , parvint à
produire par la combinaison- de diverses substances un

(1) Voyez les quatre lettres qu'il écrivit à ce sujet, et qu'a traduites
en anglais Ch. Hervey , Letters from Italy, Germany, etc.... lom. III,
pag. 4o8-436.

(2) Damase. apud P/iol. biblioth., cod. 242.

1 54 DES SCIENCES OCCULTES.

gaz semblable à celui de la caverne sacrée : « Méprisant
» ainsi et violant par sa témérité les préceptes et les lois
» des prêtres et des philosophes. » En rapportant ces ex-
pressions de Damascius , pouvons-nous ne pas nous écrier
encore une fois ( t : combien il était puissant et révéré
le vœu du secret que faisaient les prêtres et les philoso-
phes instruits par leurs leçons ! Au vie siècle du christia-
nisme, c'est encore avec l'accent du reproche que Damas-
cius rappelle l'imitation par des moyens scientifiques d'un
phénomène naturel , que le polythéisme avait consacré
comme un prodige !

Resserrée ainsi dans son action, concentrée dans un
petit nombre de mains , déposée dans des livres écrits en
hiéroglyphes , en caractères que les adeptes seuls pou-
vaient lire , et dans une langue sacrée , dans un style fi-
guré, qui doublaient la difficulté de les comprendre ; sou-
vent même confiée uniquement à la mémoire des prêtres
qui s'en transmettaient de vive voix les préceptes, de géné-
ration en génération; d'autant plus inabordable enfin,
que , destinées presque uniquement à la servir , la physi-
que et la chimie n'étaient guère cultivées hors des tem-
ples , et qu'en dévoiler les secrets eût été trahir un des
plus importants mystères de la religion , la doctrine des
thaumaturges se borna peu à peu à une collection de pro-
cédés, qui même, dès qu'ils n'étaient point habituelle-
ment pratiqués, risquaient de se perdre, parce qu'il n'exis-
tait point une science qui les unît et les conservât les uns
par les autres. Elle devait donc, au moins sur plusieurs
points, s'obscurcir insensiblement et s'éteindre , ne lais-
sant après elle que des débris incohérents, des prati-

, i) Ci-dessus, pag. 1 4 3,

DES SCIENCES OCCULTES. 1 55

ques mal comprises , bientôt mal exécutées , et la plupart
enfin oubliées sans retour.

C'est là, nous n'hésitons point à le dire, c'est là le pré-
judice le plus grave que le voile jeté par la religion sur
les connaissances physiques ait porté à l'esprit humain.
Les travaux de siècles accumulés , les traditions scientifi-
ques qui remontaient à l'antiquité la plus haute , se perdi-
rent au sein d'un secret inviolablement observé ; les dé-
positaires de la science, réduits enfin à des formules qu'ils
avaient cessé de comprendre, devinrent presque pour les
erreurs et pour la superstition les égaux de ce vulgaire
qu'ils s'étaient trop efficacement étudiés à retenir dans
l'ignorance.

Quittons maintenant la caste éclairée, qui, par sa pro-
pre faute , cessera progressivement de mériter un si beau
titre ; plaçons-nous au milieu de ces foules d'hommes cré-
dules, instruits seulement que dans l'obscurité des sanc-
tuaires se conserve et ne cesse d'agir l'art sublime d'opé-
rer des miracles. Pour le plus grand nombre, l'ignorance,
la superstition, l'amour du merveilleux, étendent à
l'infini son efficacité; il n'est rien qu'on ne puisse en es-
pérer ou en craindre. Mais dans quelques esprits ardents,
la curiosité, la cupidité, l'orgueil, font germer le désir et
l'espoir d'en pénétrer les mystères. De ces deux erreurs,
la première sert trop bien l'intérêt des dominateurs pour
qu'ils ne la fomentent point par leurs promesses exagé-
rées. Ils ne seront pas étrangers à la naissance de la se-
conde : en laissant, comme nous l'avons vu, percer au-de-
hors des lueurs trompeuses , des indications erronées ,
des explications mensongères , quel était leur espoir , si-
non d'égarer dans de fausses routes les profanes, que
des recherches opiniâtres et d'heureux hasards pour-

1 56 DES SCIENCES OCCULTES.

raient conduire à la découverte de quelqu'un des secrets
sacrés?

Sur la justesse de ces idées, interrogeons encore l'expé-
rience.

Dire que la chimie et l'astronomie sont les filles très sa-
ges de mères très folles , et doivent leur naissance à l'al-
chimie et à l'astrologie , c'est mal juger la marche de l'es-
prit humain. L'enfant voit briller les étoiles aux cieux,
sans imaginer qu'elles aient quelque influence sur les
événements de la terre. 11 admire la couleur et l'éclat d'un
morceau d'or ou d'argent ; et si on ne l'induit point en er-
reur, il ne suppose pas que l'art puisse fabriquer un mé-
tal, pas plus que du bois ou un caillou. Mais quand la
multitude qui ne connaissait que l'or natif charrié par les
rivières, vit tirer ce métal de corps où rien n'indiquait à
l'œil sa présence, elle crut que par un procédé dont ils se
réservaient le secret, des êtres supérieurs transmuaient les
substances et Jais aient de l'or. L'avarice convoita la posses-
sion d'un art si merveilleux; les tentatives, les recherches se
multiplièrent, se portèrent sur tous les métaux, sur tous les
minéraux, sur tous les corps de la nature ; et l'on inventa
l'alchimie , parce que l'on ignorait la docimasie. En ob-
servant le cours des astres, le prêtre annonçait le retour
des saisons et certains phénomènes météorologiques (i) ; il
réglait d'une manière raisonnée les travaux de la campa-
gne et en prédisait assez exactement le succès. Les hom-
mes grossiers qu'il dirigeait ne mirent pas de limites au
pouvoir de la science; ils ne doutèrent pas que les di-
vers aspects du ciel ne révélassent également l'avenir du

(i) Les deux calendriers de Ptoîémée, réglés, l'un sur les mois égyptiens,
l'autre sur les mois romains , et le calendrier romain, tiré d'Ovide, de Co-
lumelle et de Pline, indiquent jour par jour l'état du ciel , et prédisent
celui de l'atmosphère.

DES SCIENCES OCCULTES. \bj

monde moral et l'avenir du monde physique. Le prêtre ne
les désabua point : l'astrologie, dès les premiers temps con-
nus , a été mise au nombre des sciences sacrées ; et elle
conserve encore sur une partie de l'Asie l'empire qu'elle a
longtemps exercé sur toute la terre.

Une cause que nous avons déjà signalée concourut au
progrès ou à la naissance de l'erreur : l'interprétation fau-
tive des emblèmes et des allégories. L'usage des uns et
des autres dans l'astronomie remonte à la plus haute an-
tiquité. Les Djnastes égyptiens cités par Manéthon ne
semblent-ils pas du domaine de l'histoire ? Les épithètes
qui suivent leurs noms ne conviennent-elles pas à des

hommes : Amis de ses amis Homme remarquable par

la force de ses membres. Celui qui augmente la puissance
de son père P Dans ces rois prétendus , Dupuis nous mon-
tre les trente-six décans qui divisent le zodiaque de dix
en dix degrés; et dans les titres qu'on leur donne, l'indi-
cation de phénomènes astronomiques qui correspondent
à chaque décati (i). Sous les noms de sphère barbarique,
sphère persique et sphère indique , Àben-Ezra a recueilli
et mis en regard trois calendriers anciens (2). Le pre-
mier, que l'on croit appartenir à l'Egypte , énonce seule-
ment le lever et le coucher des constellations dans chaque
décan. Le second joint à cette indication quelques fi-
gures allégoriques. Le troisième ne présente que de pa-
reilles figures, et quelquefois mêms leur attribue des sen-
timents que le pinceau ne peut rendre , tels que l'inten-
tion de frapper son père ou celle de retourner dans sa
maison. Le fond des trois calendriers est le même : le der-

(1) Dupuis. Origine de tous les cultes, tom. XII (in-8°) , pages 1 16-
126.

(2) /. Scaligeri Notœ in M. Manilium, pag. 371-384.

1 58 DES SCIENCES OCCULTES. ,

nier, si on le voit seul, ne réveillcra-t-il pas toute autre
idée que celle de l'astronomie? Que des allégories sembla-
bles, distribuées dans certaines divisions de temps , aient
paru renfermer des prédictions appropriées à chacune de
ces divisions, cela est infiniment probable. La probabilité
se changera en certitude quand on parcourra un calen-
drier égyptien (:i) où, sur une colonne, répond à chaque
degré de zodiaque, un emblème destiné, comme le titre
l'annonce , à indiquer les levers correspondants des as-
tres; sur une seconde colonne est l'indication du carac-
tère futur ou de la destinée de l'enfant qui naîtra sous l'in-
fluence de chaque degré , indication toujours conforme à
la nature de l'emblème. S'il offre un homme pilant dans
un mortier, l'enfant sera laborieux; il tendra à s'élever si
l'emblème est un aigle.

Ce calendrier est évidemment l'ouvrage de deux au-
teurs. L'un a disposé d'après des observations antérieu-
res une série d'emblèmes astronomiques ; l'autre , trompé
ou trompeur , a voulu deviner le sens d'un livre qu'il ne
comprenait pas, ou égarer dans la voie de Terreur ceux
qui tenteraient de le deviner.

Nous ne connaissons point assez la philosophie inté-
rieure de l'école de Pythagore pour décider si ce sage
professait dans le sens propre ou dans le sens figuré la
doctrine étrange qu'on lui attribue sur les propriétés des
nombres. Mais nous n'hésitons point à penser que la doc-
trine même fut d'abord le voile allégorique , et plus tard
l'enveloppe superstitieuse d'une science réelle, science
dont il existe encore des vestiges dans l'Hindoustan, où
Pythagore avait puisé ses dogmes, et qui comprenait pro-

(i) Monomœriarum ascendentes^etc. J. Scalig. JVoï. in M. ManiL,
pag. 487-604.

DES SCIENCES OCCULTES. 169

bablement , avec les bases de grands calculs astronomi-
ques, les principes et les théorèmes d'une arithmétique
transcendante.

La découverte ascez moderne d'un fragment de cette
science vient à l'appui de notre conjecture.

Vers la fin du xvne siècle , les astronomes français ap-
prirent avec surprise qu'il existait à Siam une méthode de
calculer les éclipses par une suite d'additions opérées sur
des nombres en apparence arbitraires. La clef de cette
méthode est perdue depuis longtemps pour ceux qui s'en
servent; peut-être ne l'ont-ils jamais possédée (1), l'in-
venteur ayant exercé son génie à construire un instru-
ment dont l'effet fut infaillible, sans vouloir en révéler le
principe d'action. Quoi qu'il en soit, supposons que de
pareils savants opèrent sous les yeux du peuple dans l'an-
tique Asie, dans lËgypte0 et même dans la Grèce civili-
sée. A l'aide de quelques nombres combinés suivant les
principes d'une science inconnue, on les voit arriver à
des prédictions que la nature ne manque pas de vérifier
au jour et à l'instant déterminés. Comment l'homme igno-
rant, forcé d'attribuer à ces nombres la propriété qu'ils pos-
sèdent en effet de produire des prédictions exactes, se dé-
fendra-t-il de leur supposer d'autres qualités qui ne lui
semblent pasplus merveilleuses, de leur demander, comme
au cours des astres qu'ils servent à mesurer, la révélation

(1) Les grandes Tables de logarithmes publiées, à Paris, par le Bu-
reau du cadastre, avaient été calculées par une méthode semblable à
celle-là. C'était aussi une suite d'additions et de soustractions exécutées,
sur des nombres en apparence arbitraires, par des hommes qui n'avaient
pas besoin de connaître les éléments et la marche du calcul propre à dé-
terminer ces nombres, et qui arrivaient cependant à des résultats si pré-
cis, qu'après la détermination de cent logarithmes, l'erreur possible n'af-
fectait que le huitième chiffre décimal.

lÔO DES SCIENCES OCCULTES.

de l'avenir, et de consulter les nombres babyloniens (1)
pour connaître la destinée de sa vie et l'événement et le
moment qui y mettront un terme ?

Il n'est pas sans intérêt de voir la doctrine des propriétés
mystérieuses des nombres , comme les allégories astrono-
miques, pénétrer dans les enseignements de la magie. Les
magiciens, nous dit-on, comptaient, parmi les esprits de
ténèbres, soixante-douze princes {six multiplié par douze)
et 7,405,926 démons d'un rang inférieur (2). Ce dernier
nombre, en apparence si bizarre, est encore le produit de
six multiplié par 1, ^34,321 : est-il besoin de faire obser-
ver que 1 ,234,321 présente, tant à droite qu'à gauche, les
quatre nombre qui constituent la Tétrade mystérieuse de
Pythagore et de Platon?

L'instrument du calcul dut naturellement participer aux
propriétés merveilleuses des nombres, et la Rabdoman-
cie, la divination opérée avec des baguettes, dut être en
honneur partout où des morceaux de bois , différemment
marqués , ont servi de machines arithmétiques. C'est en-
core avec ces morceaux de bois qu'on exécute des calculs
assez compliqués chez les Khiviens , très enclins aussi à
croire à la Rabdomancie (3).

La Rabdomancie était pratiquée chez les Alains et chez
les Scythes (4), ancêtres de presque tous les habitants ac-
tuels de la ïartarie; elle l'était chez les Chaldéens , de qui
les Hébreux paraissaient l'avoir empruntée (5). Est-il dé-
fi) neu Babylonios

Tentaris numéros

Horat. Od. lib. i, od. xi , vers. 2-3.

(2) /. Wierius, De Prœstigiis , etc.

(3) M. Mouraviev. Voyage en Turcomanie et à Khiva.

(4) Hérodot., lib. iv, cap. 67. Amm. Marcell., lib. xxvi, cap. 2. Les
anciens Germains en faisaient aussi usage. Tacit. German., cap. x.

(5) Osée , cap. iv, vers. 12.

DES SCIENCES OCCULTES. 1 6 1

raisonnable de supposer que la méthode de calculer avec
des baguettes, méthode que ne peuvent expliquer ceux qui
l'emploient aujourd'hui, remonte en Asie à une haute an-
tiquité , comme la superstition dont elle nous semble avoir
été l'origine?

Presque partout nous verrons l'ignorance placer ainsi
une erreur à côté de ce qui lui paraît une merveille. Sou-
vent la médecine a dissipé la douleur dans un membre,
ou en a prévenu le retour par l'application d'un remède
local. Mais le médecin appartenait à la caste sacrée ; l'effi-
cacité du remède venait donc tout entière de la main qui
le donnait, et qui pouvait seule y renfermer une vertu se-
crète. La crédulité, en conséquence, supplia le charlata-
nisme de mettre dans ces corps bienfaisants , non seule-
ment le don de guérir le mal actuel , mais encore celui
de préserver des maux à veni^ ; et du succès des topiques
naquit la puissance surnaturelle des amulettes. Ici encore
l'astronomie jouait un rôle; des figures qu'on lui emprun-
tait se retrouvent sur un grand nombre de talismans : les
plus célèbres de tous, les Abraxas , qui participaient à la
puissance du chef des bons génies , exprimaient simple-
ment le nombre des jours de l'année.

La confiance dans les amulettes survécut aux anciennes
religions. Sous le christianisme même , une piété peu
éclairée contribuait à l'entretenir. Le pape Urbain V, dit