Chapter 10
I. Ceux qui prononcent les oracles sont des hommes,
des hommes faibles , passionnés , esclaves de l'intérêt , de l'ambition, de l'orgueil, de la politique. On le sait, on a mille occasions de s'en souvenir ; et ils ne cessent point de paraître respectables, même aux yeux de ceux qui profi- tent de leur fallacieuse entremise. Cette considération suffit pour transformer en histoire un grand nombre de récits mythologiques. Un chef, un roi s'entend menacer, au nom du ciel , de perdre bientôt le trône et la vie : le meurtrier qu'il doit craindre, c'est son fils, son gendre, ou le fils de sa fille unique. Par une contradiction si fré- quemment renouvelée qu'on la remarque à peine, le prince épouvanté agit, à la fois, comme ne doutant pas
(1) Servius in Firgil. Eclog. vin , vers. 3o„
(2) Firgil. JEneid. lib. vi , vers. 442-/^5o.
( V) Maria Graham. Séjour aux Indes , page 96.
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de l'infaillibilité de la prédiction et comme assuré qu'il en pourra prévenir l'effet. Il condamne au célibat sa fille ou lui-même et meurt sans postérité : ou, sans cesse atta- ché à combattre un danger imaginaire? agresseur injuste, ou père méconnu, il s'expose à être tué par celui dont il a d'avance proscrit les jours. Ses richesses et son pouvoir passeront dans les mains d'hommes qui ont dicté la pré- diction et se sont préparés dès longtemps à en recueillir les fruits : il n'y a là de merveilleux rien que l'excès de la crédulité humaine; et cette merveille appartient à tous les temps et à tous les hommes.
La vengeance de Ménélas n'entraîna sous les murs de Troie que ceux des Grecs qu'un serment solennel avait engagés à le suivre ; et parmi ceux-là on en compte beau- coup qui n'y allèrent qu'à regret, beaucoup qui plus d'une fois voulurent abandonner une entreprise meurtrière et dont chaque jour semblait reculer l'issue. De ce nombre paraît avoir été Calchas , prophète que rendait redoutable ia confiance de l'armée entière. Sûr de son ascendant, Calchas multiplie les prédictions décourageantes. Dès le début de l'expédition , il annonce que dix années suffiront à peine pour l'accomplir. Il place le chef suprême des Grecs dans l'alternative d'immoler sa propre fille ou de renoncer à la conquête projetée. Plus tard il exige encore de lui , au nom du ciel , de se séparer d'une esclave aimée. Les fatalités qui protègent la ville de Priam semblent se multiplier à son gré : c'est peu d'avoir entraîné au siège de Troie Achille, certain d'y périr; il faut que le fils d'Achille y vienne après la mort de son père; il faut y ramener Philoctète, qu'en éloigne une offense impardon- nable , et telle que le temps a dû en aigrir, loin d'en affai- blir le ressentiment; il faut enfin pénétrer dans la ville assiégée, et ravir l'image mystérieuse de la divinité qui la
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protège Ainsi jugés, des oracles, en apparence fabu- leux, ne forment-ils pas une partie importante de l'histoire des peuples sur lesquels ils exerçaient un empire si re- doutable ?
L'avenir est irrévocablement ûxé, si on peut le prédire avec certitude; et, dès lors, l'homme qui l'annonce est semblable au cadran qui révèle passivement la marche diurne du soleil. Mais la crédulité est inconséquente au- tant que passionnée : le prophète, selon que ses prédic- tions plaisent ou affligent, est un dieu ou un génie mal- faisant; on l'adore, on le maudit, on le récompense, on le punit. Dans la crainte surtout, on le taxe d'imposture, de haine, de corruption, et on l'insulte, on le menace, on le livre aux tortures ; on le supplie , on embrasse ses genoux pour qu'il rétracte ses paroles , comme si le don prétendu de pénétrer l'avenir supposait encore le pouvoir de le changer; mais toujours on ajoute foi à ses révéla- tions. Comparez la portée de ces sentiments contradictoires à l'étendue de l'influence qu'ont possédée les oracles , et vous soupçonnerez que les prophètes n'ont pas toujours senti la mesure de leurs forces; qu'ils sont restés en-deçà du pouvoir qu'ils pouvaient atteindre, et vous reconnaî- trez la marche naturelle des passions humaines dans ce qui n'avait semblé, jusque là , que l'œuvre du mensonge ou du délire de l'imagination.
